‹ Paul VeralineChapitre 16 sur 27 · LUCIEN LETINOIS. VERLAINE CULTIVATEUR · texte numérisé non relu

LUCIEN LETINOIS. VERLAINE CULTIVATEUR

]\jme Verlaine mère attendit donc son fils à sa sortie de prison . Que d'effusions ! quel bonheur de tenir son cher Paul serré sur sa poitrine 1 Enfin ensemble ! Ce cri de joie fut double. Il y avait dix-huit mois qu'elle ne l'avait entrevu qu'à distance, sous l'œil d'un surveillant, entre deux grillages de parloir. Et lui, depuis la triste scène de Bruxelles, n'avait plus approché sa poitrine d'une poitrine amie.

Le libéré fut conduit à la gare et embarqué, administrativement. Il étaitsous le coup d'un décret d'expulsion, comme étranger.

Sa mère, qui fit le parcours dans le même train, jusqu'à la frontière, en troisième classe, au milieu de gaillards voyageant comme le poète, sous escorte, transférés ou expulsés comme lui, se hâta, le poteau franchi, de l'emmener se reposer, se refaire physiquement et moralenoent, dans sa faraille,à Arras,à Fampoux, puis, de là, dans les Ardennes. Très heureux, il la suivit. Une vie nouvelle commençait. Faisait-il vraiment âme neuve ?

Il m'écrivit dès son arrivée chez ses parents, quelques

jours après sa sortie de la prison de Mons. Il avait été libéré le i6 janvier 1875.

Fampoux, a5 janvier 1876, chez M. Julien Dehée, près d'Arras.

Je réponds un peu tard, mon cher Edmond, à ta bonne lettre du 31 décembre dernier. Mais l'incertitude du jour de mon départ, l'ennui d'écrire per angusta, et aussi le désir de te surprendre par une brusque entrée matinale, — chose toujours plus amusante qu'une lettre, — m'ont reten u jusqu'à présent.

Je suis ici, depuis le 16 courant, en famille,chez d'excellents parents, avec maman. Je ne puis trop préciser le jour, ni même la probabilité d'un prochain retour à Paris. On est si gentil ici pour moi, il est si bon de respirer l'air, même boréal, de la campagne, que la grande ville ne me tente que tout juste. Toutefois je pense que nous ne tarderons plus guère à nous revoir, fin du mois, peut-être avant, peut-être après. De mes projets nous causerons : tu me trouveras probablement changé, bien changé !

Ma santé se remet rapidement. J'espère que la tienne et celle des tiens est satisfaisante.

Tu as raison de penser qu'une de mes premières visites sera pour toi, mon cher ami. Aurons-nous des choses à échanger!

Je te serre bien cordialement la main.

Je ne revis Verlaine qu'en passant, pour ainsi dire. Un après-midi rapide de février, où nous égrenâmes le chapelet des souvenirs. Il repartit pour le Nord et les Ardennes. Visite à des parents rustiques. Ses mésaventures étaient ébruitées. Accueil plutôt froid. Encore sous l'impression de la cellule, et dominé par l'influence des conversations moralisantes avec l'aumônier de Mons, Verlaine réfléchit avec gravité et raisonna sa situation.

Il avait hâte de quitter ces demeures, devenues rébarbatives, d'une parenté mise en défiance. Que ferait-il ?

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Il avait bien un asile toujours ouvert, avec un cœur toujours chaud, aux Batig-nolles. Sa mère l'attendait. Vivre avec elle serait doux. Oui, mais il y avait danger et indélicatesse aussi à choisir ce refuge, M™^ Verlaine avait sa petite fortune bien écornée. Irait-il accélérer sa ruine, en dévorant le capital déjà grignoté, les revenus étant devenus insuffisants ? Non ! il n'entendait pas vivre aux crochets de la maman.

Il fallait donc organiser sa vie à part. Mais où et com.ment? Des idées de labeur agricole, des appétences vagues de grande culture, lui vinrent à l'esprit. Il devait les reprendre par la suite. Pour le moment, bien qu'il eût grand goût pour la vie à la campagne, il écarta cette solution : il n'aurait probablement pas les capitaux nécessaires à sa disposition pour acheter ou louer une ferme, et puis il était par trop novice en exploitation rurale. S'il avait eu un de ses cousins, Dehée ou Dujardin, pour associé et pour précepteur rustique, sûrement il se fût improvisé paysan, mais le peu d'empressement qu'on lui avait témoigné, aussi bien dans les Ardennes qu'en Artois, lorsqu'il avait fait entrevoir aux siens ses intentions de se faire cultivateur, lui firent renoncer à ce projet. Ce n'était, comme on le vit plus tard, qu'un ajournement.

Fallait-il se retourner vers la littérature? Mais d'abord quelle littérature? Il savait, par moi, par bien d'autres, les difficultés du journalisme, combien les places étaient rares et disputées. Il ne se sentait aucune aptitude pour la politique, pour la polémique, pour les besognes régulières et pour ainsi dire administratives d'un journal, les plus sûrement rétribuées. Il ne pouvait et ne voulait fabriquer de la copie marchande : faits divers, comptes rendus, romans-feuilletons. Il se sentait peu disposé à

écrire des œuvres de longue haleine, romans ou études critiques, qu'un éditeur aurait pu accepter. Le théâtre, il le savait inabordable ou à peu près. Quant à la poésie, son art, son métier, en somme, il fallait des rentes pour l'exercer. Les quatre volumes qu'il avait déjà publiés n'avaient-ils pas été édités à ses frais? Il ne fallait pas compter sur le manuscrit de Sagesse, qu'il rapportait de prison, à peu près complet, comme sur un instrument de fortune, ni même pour une ressource momentanée.

Et puis la littérature, c'était Paris. Il ne tenait g-uère à habiter la grande ville. Il s'était ouvert très franchement avec moi là-dessus. Il se trouvait dépaysé, devenu comme étrang-er chez lui. Plusieurs de ses lettres écrites en prison témoig^naient de son irritation des calomnies, des médisances, répandues sur son compte ; en même temps, il savait que d'anciens camarades rencontrés feiridraientdene pas l'avoir aperçu. Il ne pouvait tabler sur des appuis, sur des recommandations dans notre ancien milieu parnassien. Il recherchait l'oubli, le silence, l'eflFacement. Ce n'était pas le moyen de vivre de la vie littéraire.

Et jpuis, il sentait qu'il lui fallait se refaire une virginité morale, recommencer une existence nouvelle qui ferait oublier l'ancienne. Il devait prouver à tout le monde, et surtout à sa mère, auprès de laquelle il se sentait quelque peu honteux, ce qui activait son désir de gagner sa vie, de subsister par lui-même, qu'il était devenu un autre homme. Le travail, l'existence rég'ulière, ponctuelle, bourgeoise, familiale même un jour, si c'était possible, fourniraient cette preuve indiscutable. Il voulait qu'on ne pût douter de sa ferme résolution. Quitter Paris était le commencement de la démonstration . Paris était séjour périlleux. Il ne fallait

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pas retomber dans les désordres anciens. Il avait comme fait le serment de ne plus s'enivrer. Donnerait-il un démenti au proverbe sceptique sur la durée de ces promesses-là? A Paris, où les tentations sont partout, il ne pouvait jo;-arantir l'affirmative. Il doutait de sa force de résistance dans ce milieu de facile perdition. Il avait le lang-ag-e et la pensée du frais converti, du néo-chrétien qu'il était devenu. La vie oisive et vag-abonde abandonnée pour toujours, les dissipations et le cabaret évités, même par la fuite, et le travail rég-ulier et honorable sans repos et sans plaisir, voilà ce qui attesterait à tous, à sa mère, aux anciens amis, aux indifférents, — qui sait? peut-être à la Séparée, vers laquelle toujours revolait sa pensée, — la sincérité de sa repen tance et la fermeté de sa nouvelle vocation.

Donc existence à part, hors Paris autant que possible, et travail donnant la pitance et le couvert, tel était le problème à résoudre. II sut parfaitement en poser les termes, et il en trouva la solution, avec une décision dont il ne devait que bien rarement donner l'exemple.

La difficulté se compliquait ainsi : il voulait trouver un emploi et, en même temps, éviter d'être exposé aux sollicitations de l'estaminet et de la rue. Ce fut cette condition même qui l'inspira. Il avait examiné ses moyens de travail. Tout ce qu'il avait à sa disposition comme g'ag'ne-pain, outre son diplôme de bachelier, c'était un peu de latinité, repassée en prison, et une connaissance déjà assez étendue de la lang-ue ang-Iaise. Il résolut d'en tirer parti. Le problème était résolu. Il se sentit capable de donner des leçons, mais il entendait que ce fût dans une institution. Il se trouverait retenu. Il ne craignait point le défaut de liberté. Il s'était accoutumé à la claustration, à Mons. Il chercherait donc un établissement où

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il pût être logé, nourri, gardé, et où il enseignerait ce qu'il savait : langue française, latin, anglais. Il avait connu de ces ic boarding-schools » en Angleterre. C'est là qu'il chercherait. De l'autre côté du détroit était l'oubli, la tranquillité, le labeur paisible, l'existence assurée avec l'honorabilité.

Il avait acquis quelques notions pratiques, durant ses essais de vie anglaise, avant l'incident de Bruxelles. Il savait quel rôle important joue l'annonce dans tout ce qui a rapport au « business », chez nos voisins. Il n'hésita pas à adresser à deux ou trois journaux, par l'entremise d'un courtier qu'il avait connu auparavant, M. E. Rolland, office de Publicité, Great Windmill street, un avis suffisamment éloquent, où il s'offrait comme professeur « au pair », c'est-à-dire avec échange de leçons de français et de littérature contre logement et nourritui-e. Il lui fallait se perfectionner dans la langue anglaise. De là ses prétentions modestes.

La l'éponse ne se fit pas attendre. La lettre suivante, datée du lo avril, m'apprit son séjour en Angleterre et son nouvel état :

Stickney, jeudi lo avril.

Cher Ami,

Me voici professeur, au pair, dans un village anglais. Personne autour de moi qui parle un mot de français, un traître mot. J'enseigne le français, le latin. .. et le dessin I Je me lire assez bien de ces trois besognes. Et j'enseigne en anglais, ce qu'il y a de plus fort. Quel anglais ! mais depuis huit jours que je suis ici, yirnprove. [je fais des progrès].

Vie en famille. M. Andrews est un jeune homme qui lit le français comme je lis l'anglais, mais qui ne le parle pas.. . Zuze ! Du reste, charmant, cordial, très instruit. Mes élèves sont des enfants très bien élevés et assidus, qui m'apprennent l'anglais comme je leur apprends le français, et c'est ce que je cherche précisément. Combien de temps resterai-je ici? trois

OU six mois, selon que je saurai parler et entendre. Puis verrai sérieusement à gagner la vie en ce pays-ci, où probablement maman, j'espère, finira par se presque fixer.

Je n'ai aucune distraction, et n'en cherche pas. Lectures immenses, promenades avec élèves (pas en rang, tu sauras, rien du pionisme ici) à travers de magnifiques meadow^s [prairies] pleins de moutons, etc. Depuis huit jours c'est étonnant comme je me porte bien, moralement et physiquement.

J'ai semé dans mon passage à Londres les germes de relations qui me seront utiles un jour. Rien des réfugiés, of course [naturellement]. Re\'u quelques vieux débris. Lissagaray, m'a-t-on dit, est assez dans la panne. Vermersch est en Suisse, Andrieu a tout à fait fait son trou. C'est tout.

Tu m'enverras un tas de racontars. Il n'est pas vraisemblable que de nouveaux potins sur mon « mystérieux départ » n'aient pas eu lieu vers Montmartre, ou rue Fontaine [famille de sa femme]. S'ils pouvaient me voir en ma nouvelle incarnation, j'ose dire qu'ils seraient « astonish'd » [ébahis].

Prochainement plus de détails. Dessins, vers, etc... Pour l'instant, une recommandation : ne divulgue pas mon adresse jusqu'à nouvel ordre. Raisons très sérieuses. Tu remercieras bien Dierx de ses volumes. J'attends impatiemment lettre de toi, longue et substantielle .

Ton dévoué.

Mon adresse : M. P. Verlaine, ut M. W Andrews Stickney Grammar school, Boston, Lincolnshire.

Mon hameau se nomme Stickney, à 2 ou trois lieues de Boston, mais l'adresse doit être celle que je t'envoie. Silinge !

P. Verlaine.

Il vécut ainsi apaisé, laborieux, régulier, dans cette pension familiale. Il m'écrivit relativement peu, durant cet internat. Il déclara à plusieurs reprises être complètement absorbé par ses occupations. Il laissait sommeiller la Muse. Ce furent des mois de recueillement, d'abstinence matérielle et spirituelle. Il resta uneannée etdemie avec M. Andrews.

L'ennui, le désir de revoir sa mère lui firent quitter

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l'institution de Stickney. Il écrivit à sa mère, qui vint le trouver à Arras,

Il mena, dans cette froide et morne ville de garnison, une vie calme, et, s'il faut en croire la lettre suivante, très rang-ée. On verra qu'il s'occupait à revoir son manuscrit de Sagesse, en vue d'une publication qu'il estimait prochaine, et qui n'eut lieu qu'en 1880.

Arras, le 2 août 1876.

Cher Ami,

Je viens te rappeler ta promesse, et vais compter les jours jusqu'à l'arrivée dans ma solitude de cette première partie du Chien du commissaire [un roman de moi].

Tu accompagneras cet envoi d'une bonne lettre bien longue, avec « plenty of détails » sur toutes choses, littérature, etc.

Ici, je vis de plus en plus en ermite. Ai même renoncé au café Sans-Peur, où ne vais plus que les après-midi des samedis pour voir les images dans les journaux illustrés. Le reste de la semaine, le Figaro, acheté au kiosque, — car nous avons un kiosque ici, depuis quelque temps, — suKit à ma consommation d'actualité. Je versifie à mort et m'occupe beaucoup d'anglais.

Je t envoie deux fragments de mon livre Sagesse, qui sera prêt vienne octobre (époque de mon retour à Paris).

Sois indulgent à ces productions, et toi-même, si tu as quelque chose en portefeuille, n'oublie pas de « fader » .

Ton vieux,

P. Verlaine.

2, impasse d'Elbronne, Arras {Pas-de-Calais). Maman se joint à moi pour te charger de tous nos compliments chez toi.

Il retourna en Angleterre, et se fixa à Boston, à côté de Stickney, avec le désir de vivre en donnant des leçons particulières. Mais, soit pénurie d'élèves, soit défaut de " présentations », il ne réussit pas, et de nouveau il chercha un établissement où être attaché. Il entra bien-

tôt comme professeur de français dans une institution dirig-ée par M. Remington, à Bournemouth.

Plusieurs pièces de vers de Sagesse furent écrites à Bournemouth, notamment celles portant, dans l'édition complète, les n°^ XIII et XV : « l'Eclaboussement des haies », que Verlaine avait intitulée dans son ancien manuscrit « Paysag-e en Lincolnshire >•> et « la Mer est plus belle », désignée sous ce titre : « la Mer de Bournemouth ».

Dans une lettre datée de Bournemouth, et contenant ces deux pièces, il parlait de son projet de revenir bientôt en France.

7 septembre 77.

Cher Ami,

Reçu la première partie de ce « Chien » \le Chien du Commissaire, roman]. L'ai lu avec grand plaisir, et n'attends que le reste pour le dévorer à belles dents. Te ferai vivâ voce observations minimes.

Je compte revenir sous peu à Paris, où c'est l'instant bientôt pour les emplois dans l'instruction,. L'une de mes premières visites sera rue Coq-Héron [mon bureau], à l'Imprimerie Dubuisson, puis Bougival.

Je viens te prier, si quelquefois pouvais voir à voir des occases pour « bibi ». Si quelquefois voyais cet Herbault [notre ancien professeur], expose-lui le cas d'un ex-élève. Enfin tout ce que pourras.

Pour mémoire, j'ai en poche deux splendid certificats anglais, avec visa des autorités locales, et légalisation au Consulat général français à Londres. Tu vois que j'ai mis à profit ton excellent avis d'il y a deux mois.

J'ai des masses de vers. Volume va être achevé. Tâche de me dénicher un éditeur point trop escorchard. Liras ça bientôt.

Amitiés chez toi, et crois-moi toujours

Ton bien dévoué, P. V.

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Ci-joint un petit acompte sur l'énorme tas de vers en question.

Après un certain temps passé à Paris, où il séjourna inaperçu, évitant plutôt que recherchant ses anciens camarades, il trouva, par son ami Ernest Delahaye, professeur dans un collège ecclésiastique à Rethel, un emploi qu'il accepta. Il se décida, assez brusquement, à ce nouveau chang-ement d'existence. Il m'informa en ces termes de son entrée au collèg-e Notre-Dame.

Rethel, mercredi i4 novembre 1878.

Mon cher Edmond,

Tu auras compris que si je n'ai pas pris congé de toi, et ne l'ai pas écrit depuis ces six semaines, c'est qu'il y a eu impossibilité absolue. La veille de mon départ, je comptais encore sur une bonne semaine de loisir à Paris, et me proposais le plaisir de te demander à déjeuner en ton castel de Bougival, lorsqu'une lettre du directeur d'ici m'appela pour le lendemain, par le premier train, au plus tard.

Depuis, il m'a fallu m'organiser, et remettre toute correspondance un peu étendue.

Aujourd'hui que me voici à même de respirer un peu, je viens te dire un cordial bonjour, ainsi qu'à tous chez toi..

Je suis ici professeur de littérature, histoire, géographie et anglais, — toutes choses amusantes et distrayantes. Régime excellent. Chambre à part. Nulle surveillance « pionnesque ». Rien enfin qui rappelle les « boîtes » universitaires, lycées, collèges municipaux ou simples « bahuts ». La plupart des professeurs, latin, grec, mathématiques, sont ecclésiastiques, et je suis naturellement dons les meilleurs termes avec ces Messieurs, gens cordiaux, simples, et d'une bonne gaieté sans fiel et sans hlague. En un mot ceci est une sorte de « buen » pour moi, où j'ai la paix, le calme et la liberté de ma faron de voir et d'agir, — bienfait inestimable. — Appointements raisonnables.

La politique expire à mon seuil, et je me li^Te en toute pondération à la littérature, non payante — hélas ! — (et encore I) sinon en satisfactions intimes, j'ai nommé les yers, dont je

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t'enverrai de formidables tranches, pour que tu goûtes ce régal a délicat » .

Ville insignifiante ; filatures, campagne (ou plutôt Champagne) pouilleuse, pelée, crayeuse, d'assezbeauxbordsd'Aisne,ou de canal des Ardennes ; une église digne d'être vue, mi-partie gothique, avec une tour du xve siècle; population ou^Tière et buveuse de vins. Reims à proximité, où été l'autre jour. Grande ville, belle cathédrale, splendide église Saint Rémy, vestige du ve siècle, intelligemment restaurée — une statue de Louis XV « beau comme les amours » en bronze, en empereur romain, et ces vers, du temps, sur le piédestal :

De l'amour des Français éternel monument,

Apprenez à toute la terre Que Louis en nos murs jura d'être leur père

Et qu'il a tenu son serment.

Amusant, n'est-ce pas ? et là, au fond, heureux temps, où la politique s'en tenait là !

Tu vas me répondre bien \'ite, bien long, n'oubliant pas de m'envoyer le Chien, à partir de la 2e partie.

Si quelquefois, en ta qualité de publiciste influent, tu pouvais te procurer à rceil, la Tentation de Saint Antoine de Flaubert, livre, paraît-il, assez intelligent des matières traitées, envoie, je te prie, dès que possible.

Tu m'écriras au collège Notre-Dame ;

Rethel (Ardennes)

et ne communiqueras mon adresse à personne.

Ma famille, AI. Istace et Nouveau sont les seuls à Paris à connaître mon actuelle « Thébaïde ». Donc, moins, même aux anciens camarades, quels qu'ils soient, parnassiens, cabanéristes, ou autres. Je ne veux plus connaître que juste de quoi emplir cette maison do Socrate qui s'appelle l'amitié.

J'espère que tous chez toi vont bien.

Ton vieux et fidèle,

Verlaine fut sans doute, dans ces divers établissements un professeur plutôt exceptionnel, mais ces leçons eurent

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certainement un cachet d orig-inalité et de profondeur qui ne se trouvait g-énéralement pas dans le bagag-e pédag-ogique de ses prédécesseurs, et de ceux qui lui succédèrent. Il serait fort étonnant si quelque chose n'était pas resté de son enseignement à ses divers élèves de Sticknev, de Bournemouth, et surtout de Rethel.

Assurément il n'était pas très fort en latinité et en autres matières universitaires, mais il avait un fond solide d'études classiques. Il connaissait bien les auteurs latins, ne manquait pas de notions sur le théâtre grec, et était suffisamment familier avec nos grands écrivains du xvn^ siècle. Il manquait peut-être d'éducation historique. J'avais une assez complète bibliothèque de livres d'histoire : hormis Agrippa d'Aubignéet quelques autres féroces mémorialistes du temps de la Ligue, qu'il consulta lorsqu'il songeait à écrire un drame dont Marie Touchet, la maîtresse de Charles IX, serait l'héroïne, jamais il ne m'emprunta de ces ouvrages. Il ignorait, je ne l'en blâme pas outre mesure, Mignet, Gantù, Gervinus, Draper, Buckle, Georges Avenel, Thiers, et même Michelet, dont il n'avait lu que la Révolution française et le volume de la Renaissance. Il possédait des aperçus historiques, par raccourcis et par aphorismes souvent paradoxaux. Il citait volontiers cette phrase par à peu près de Michelet : « C'est au café que la Révolution Française s'est faite », allusion aux rencontres des philosophes, des nouvellistes, des grands seigneurs athées et novateurs, au Procope. Je le soupçonne d'avoir surtout puisé ses jugements historiques dans le volume de Barbey d'Aurevilly consacré aux historiens.

Mais, histoire et mathématiques à part, car il n'entendait rien aux chiffres et aux lettres algébriques, Verlaine peut être considéré comme ayant rempli, non seu-

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lement avec conscience, mais avec compétence, sa nouvelle fonction professorale.

En Angleterre, à Sticknej notamment, il avait un peu joué les Maître-Jacques de Tenseig-nement. Il donnait jusqu'à des leçons de dessin, lui, caricaturiste amusant, mais au crayon rudimentaire et à la plume enfantine. A Rethel, il eut la double spécialité de la littérature française, où sa compétence était indiscutable, et de la langue anglaise. Il possédait donc assez bien l'anglais* mais sa prononciation était douteuse. Les élèves de Notre-Dame durent s'en contenter. Mallarmé, également professeur d'anglais, mais dans un lycée de Paris, plaisantait volontiers, par la suite, son collègue. Il lui attribuait la méthode, plutôt fantaisiste, de faire prononcer par ses élèves ie français courant avec Tintonation des Anglais de café-concert. Ainsi ils devaient dire : « Aoh ! cômente vô nômez cclla ! » Peut-être Stéphane Mallarmé visait-il surtout le rival supérieur en poésie, en se moquant du collègue en « English teaching ».

S'observant, se guindant, affectant un maintien sévère, sans être cafard , Verlaine s'acquit rapidement l'estime des ecclésiastiques du collège. Le Directeur et son collègue du cours de littérature, nommé Eugène Royer, le trouvaient un peu trop boutonné. Les prêtres entre eux, avec leurs commensaux, se départissent volontiers de la rigidité professionnelle. Le professeur de rhétorique, nommé Dogny, essaya de lier connaissance avec ce peu communicatif collègue. Un point de discussion de linguistique fut l'occasion de ce rapprochement. Verlaine, à qui, au fond, cette morgue voulue pesait, ne demanda pas mieux que d'entrer en communication avec des gens qui paraissaient si désireux d'être aimables. Dès lors , il vécut avec le personnel du collège Notre-

Dame sur le pied d'une intimité très agréable. Il a toujours conservé le meilleur souvenir de son séjour dans la pieuse et savante maison.

Le Directeur et les prêtres du Gollèg-e de Rethel ne savaient rien du passé de Verlaine. Il avait tu ses antécédents,plutôt inquiétants, de la Commune et de Bruxelles. On supposait, à certaines paroles qu'il avait dites sur ses voyag"es, sur son séjour dans les départements du Nord, et àsa culture littéraire, dont malg-ré lui il donnait des preuves sérieuses, qu'il avait occupé une situation meilleure, et que des revers de fortune l'avaient oblig-é à se mettre dans le professorat. On ne pouvait se douter que ce collège, à allure de couvent, abritait l'un des plus grands poètes de l'époque, en même temps qu'un irrég-ulier aux extravagances parfois excessives. Sa ponctualité aux classes comme aux offices, la façon grave dont il faisait sa classe, sa tenue édifiante et sa régularité dans les pratiques religieuses, ne permettaient pas d'imaginer le Verlaine procédant de Villon. Malgré les sentiments pieux dont il donnait de quotidiens témoignages, nul parmi ces ecclésiastiques simples ne devait soupçonner en lui l'auteur de magnifiques cantiques laïques, le seul poète religieux moderne.

Dans plusieurs lettres de cette époque, Verlaine me faisait l'éloge de ses collègues et me vantait le charme et la paix de cette retraite, presque conventuelle. Il me certifiait que nul, à Notre-Dame de Rethel, ne pouvait imaginer qu'entre ses classes et les offices il rimât des vers, dont tous n'étaient pas assurément orthodoxes. Il goûtait, en même temps, une neuve et secrète jouissance : celle d'être ignoré. C'est une joie de haut goût. Elle n'est accordée qu'à un petit nombre d'êtres. Le « nesciri » est aussi délicieux, plus intense, et plus acre

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peut-être comme saveur à l'esprit, que le « dig-ito monstrari ». Cet incog-nlto, dont les princes n'ont qu'en apparence le privilèg-e, et qui flatte et qui g-ratte délicieusement, à l'endroit le plus sensible de l'âme, est un plaisir, pour ainsi dire, anormal. Verlaine dut s'y livrer comme à une intime débauche. Il éprouvait, dans sa chambre solitaire aux aspects decellule, une jouissance intense, quasi-perverse, à corrig-er, à recopier des vers, tour à tour élég-iaques, sentimentaux, passionnés, dévots et amoureux, en se cachant comme pour une mauvaise action. Avec une ironique et orgueilleuse satisfaction, il se disait : « Nul œil ne me voit ouvrir mes poèmes mystérieux, nulle oreille n'entend le chant silencieux de mes rythmes, et personne, parmi les braves gens de ce coUèg-e, ne saurait se douter que je suis Verlaine, Paul Verlaine, le poète saturnien, le poète précieux des Fêtes galantes, le poète sensitif, souffrant, fantaisiste et railleur à la fois, des Romances sans paroles, bientôt le grand poète chrétien de Sagesse... »

Plus tard, les bons prêtres apprirent, non sans un naïf émoi, quel hôte extraordinaire ils avaient abrité Ils ne comprirent pas très bien, malg-ré l'explication donnée, le personnag-e qu'ils avaient vu, si modeste, s'asseoir à leur réfectoire, partag-er leurs simples conversations, s'intéresser à leurs menus propos d'internat, s'agenouiller avec eux à la chapelle, et, comme eux, corrig-er les devoirs des élèves. Le professeur de rhétorique, l'abbé Dog-ny, évoqua le souvenir classique d'Apollon chez Admète. Ils ne furent, d'ailleurs, ni scandalisés ni vexés. Habilement on vanta les mérites chrétiens du poète, on cita au supérieur, préoccupé des temps difficiles et des lég-islateurs peu commodes, les iambes vengeurs sur les révérends pères expulsés : « Vous reviendrez bientôt

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les bras pleins de pardons, vous reviendrez, vieillards exquis... » Il fut dit qu'un maître, aussi considéré dans le monde bien pensant, ferait honneur à la maison où il avait enseig-né. On fit le silence autour de bruits fâcheux accompag-nant lelos et renom du poète. Les élèves participèrent à la vaniteuse remembrance des ex-collègfues de l'auteur de Sagesse. En 1897, les anciens du collèg-e de Notre-Dame org-anisèrent à Paris, en l'honneur de leur illustre professeur, un banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la Renommée entourait, avec la ville de Rethel et son Collège se détachant dans un nimbe g-lorieux. Un éloge de Verlaine fut prononcé, à l'issue du banquet, par l'un des organisateurs, M. Jean Bourguignon, de la Revue d'Ardmne et dArgonne.

Verlaine, assez brusquement, jeta la redingote de professeur aux buissons d'Ardenne. Il quitta le collège et la chaire pour la ferme et la charrue. Il se fit cultivateur. Cette détermination inattendue, comme toute chose, a pourtant son explication. D'abord l'idée, de plus en plus persistante chez lui, — elle s'est manifestée très vivement, quelques années plus tard, quand il me fit faire des démarches pour obtenir sa réintégration dans les bureaux de la Préfecture de la Seine, — de rentrer dans les rangs réguliers de la société, d'avoir un emploi, un métier, des ressources fixes, et de ne considérer la poésie que comme un délassem.ent, un sport, un agrément de la vie et une consolation dans les tristesses. Ensuite, il avait toujours eu du goût pour le sol, pour les choses de la campagne, pour la vie rustique. J'ai publié ses premières lettres de lycéen, transplanté tout à coup dans les terres fortes, plantureuses et tristes d'Arras, et la volupté qu'il trouvait à cette adaptation champêtre.

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Il était de familles terriennes. Plusieurs de ses parents menaient la vie paysanne. Chaque fois qu'il en avait g-oûté, il avait paru ne plus vouloir mang-er d'autre pain que celui qu'on prépare de ses mains, après avoir semé le grain et récolté l'épi. « C'est la fête du blé, c'est la fête du pain ! » est un de ses cantiques non religieux. Il lui plut de tenter de vivre, à son tour, de l'existence qui avait fort bien réussi à ses aïeux, à ses proches.

Ce qui le décida peut-être fut un de ces élans, ctrang-es, puissants, et souvent mal compris, puis fâcheusement interprétés, qui l'entraînaient vers une amitié. J'ai déjà expliqué les amitiés très vives, presque des passions, mais il faut entendre ce mot sans lui attacher aucun sens charnel, qu'il eut pour différents camarades, comme l'un de ses cousins Dujardin, puis pour Lucien Yiotti, eng-ag-é volontaire avec moi, disparu dans la g'uerre de 1870. Inutile d'ajouter l'exemple d'Arthur Rimbaud.

La science et l'histoire ont déterminé le caractère purement cérébral, platonique, pour employer le terme vulg"aire, de ces sentiments homo-sexuels. Les plus célèbres philosophes de l'antiquité témoig-naient d'une affection, qui semblait dépasser l'ordinaire amitié, pour quelques-uns de leurs disciples. Platon a traité ce sujet d'une façon très explicite. Le Banquet de Phèdre et le Banquet de Xénophon exposent clairement l'orig-ine et l'effet des sentiments que Socrale, dans la liberté du portique, éprouvait pour ses élèves. Il s'agissait, pour lui, surtout de propag-er son enseig-nement, de s'attacher des âmes, de dominer des esprits. Une communion psychique s'établissait entre le maître et le disciple. Tous les réformateurs, tous les fondateurs de relig"ion, tous les prophètes, tous ceux qui ont voulu attirer à eux a jeunesse, exciter des vocations et se créer des parti-

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sans, des admirateurs, des apôtres, des séides, ont manifesté des sentiments affectueux, que la calomnie travestissait, et dont la légende médisante crédule a vite fait de pervertir le sens. Socrate a été accusé de débaucher les jeunes gens qui se pressaient autour de lui, avides de recueillir ses doctes paroles et de savourer le miel de sa sagesse. Les premiers chrétiens, à commencer par Jésus et ses disciples, les philosophes, à toutes les époques, les réformateurs, et jusqu'aux Saint-Simoniens de i84o, avec le Père Enfantin, dans la thébaïde de Ménilmontant, ne faisaient-ils pas montre d'une amitié bien chaleureuse pour quelquesuns de leurs adeptes ? Verlaine, qui, surtout dans ses dernières années, avait la manie innocente, à de certaines heures d'expansions, d'ailleurs très publiques, nullement derrière des persiennes abri des luxures secrètes, mais sur des banquettes de café, d'invoquer paternellement ses jeunes amis, comme Maurice du Plessys, Anatole Baju, Gazais, ne devait pas échapper aux soupçons de la malignité. Ces accusations, renouvelées de l'antique, n'allèrent pas cependant jusqu'à lui faire boire la ciguë. Il se contenta de hausser les épaules et de vider son verre d'absinthe, en compagnie de ribaudes de son choix, peu favorisées par la beauté, mais complaisantes et joyeuses, les Esther, les Philomène, les Eugénie.

Verlaine se prit donc d'amitié pour un de ses élèves, Lucien Létinois. C'était le fils d'un cultivateur, né à Coulommes, arrondissement de Vouziers, Ardennes, le 37 février 1860. Un grand garçon pâle, mince, maigriot, dégingandé, à l'air sournois et naïf; un rustre dégrossi, prétentieux légèrement et sentimental assez. Un berger d'opéra-comique. Colas à la ville. Son père.

PROFESSEUR ET CULTIVATEUR ^jn

madré paysan, l'avait mis au collèg-e, désireux d'en faire un monsieur, un employé, un fonctionnaire peutêtre. Les renseig-nements précis manquent sur ce paysanécolier. Verlaine a été sobre de détails à son égard, dans ses autobiog-raphies et confessions en prose ; en revanche, il l'a célébré, poétisé, idéalisé, magnifié, dans ses vers. Ne pouvant, comme l'empereur Hadrien, élever un mausolée de pierre à cet Antinous ardennais, il a construit, dans Amour, un monument lyrique qui paraît indestructible. Ce campagnard a conquis la grande illusti-ation, et le voilà compagnon d'immortalité de Bathylle et de Corydon.

Il a tracé de ce jeune homme un portrait, sans doute flatté, mais d'une touche gracieuse. L'écho lointain des odes d'Anacréon et des églogues virgiliennes murmure dans ces vers délicats, où il dépeint son jeune ami, patinant « merveilleusement » sur la glace :

Fin comme une grande jeune fille.

Brillant, vif et fort, telle une aiguille, La souplesse, l'élan d'une anguille.

Des jeux d'optique prestigieux, Un tourment délicieux des yeux, Un éclair qui serait gracieux.

Parfois il restait comme invisible, Vitesse en route vers une cible Si lointaine, elle-même invisible.. .

Après cette description, qui fait hypotypose, et en même temps qui semble noter le bruissement du svehe patineur sur le miroir congelé, il nous montre son camarade dans le majestueux et calme décor des champs, parmi le sain labeur rustique :

. . . J'y voyais ton profil fluet sur l'horizon Marcher comme à pas vifs derrière la charrue,

4l8 PALL VERLAINE

Gourmandant les chevaux ainsi que de raiso Sans colère, et criant : diah I et criant : hue Je te voyais herser, rouler, faucher parfois, Consultant les anciens, inquiet d'un nuag^e, L'hiver à la batteuse ou liant dans les bois. Je t'aidais, vite hors d'haleine et tout en nage. Le dimanche, en l'éveil des cloches, tu suivais Le chemin de jardins pour aller à la Messe. . .

Ce jeune homme était pieux. Nouveau motif d'attachem^ent pour Verlaine.

Pauvre g-abarre désemparée, son âme espérait sans cesse trouver un port dans la religion. Ce n'était pas la bonne volonté qui lui faisait défaut, c'était la foi vraie, la certitude aussi. Il avait trop lu dans sa jeunesse Louis Biichner, Moleschott, Feuerbach et autres philosophes scientistes et matérialistes. Il espérait que ce jeune et simple croyant, avec lequel il disputait, « notre entretien était souvent métaphysique », et qui opposait à ses doutes « sa foi de charbonnier », le maintiendrait, le ramènerait dans ce sentier de la foi, où il faisait surtout la profession buissonnière.

Il évoque ensuite son ami en militaire, car, dans une partie à lui consacrée d'un de ses recueils [Amour], il l'a dépeint sous vingt traits et dans autant d'attitudes, réelles ou fictives. Lucien Létinois devait faire son service militaire, brutalement abrégé par la mort, dans un régiment d'artillerie, à Paris. Ce souvenir hante son esprit attristé, et le poète, l'âme dépareillée, exhale sa douleur en des vers exquis :

Je te vois encore à cheval.

Tandis que chantaient les trompettes,

Et ton petit air martial

Chantait aussi, quand les trompettes.

Je te vois toujours en treillis,

PROFESSEUR ET CULTIVATEUR 4l9

Comme un lonsf Pierrot de corvée, Très élégant sous le treillis.

D'une allure toute trouvée.

Je te vois autour des canons, Frêles doigts dompteurs de colosses, Grêles voix pleines de crés noms, Bras chétifs, vainqueurs de colosses.

Et je te rêvais une mort Militaire, sûre et splendide, Mais Dieu vint qui te fit la mort Confuse de la typhoïde. . .

Verlaine a expliqué en partie l'affection qu'il éprouva pour ce jeune fils des champs. D'abord : « j'ai la fureur d'aimer! » clame-t-il. Ça, c'est un cri vrai. Plus d'une fois, il s'est laissé entraîner par ce torrent d'amour, qu'il roule en soi : déception, désillusion, découragement, détresse. Embarqué pour l'île des chimères, il n'en rapporte rien que d'affreux désespoirs, puis il rembarque. Et puis la mort intervient.

... Que lui fait la mort, sinon celle d'un autre !

Ah ! ses morts ! Ah ! ses morts! mais il est plus mort qu'eux!

Quelque fibre toujours de son esprit fougueux

Vit dans leur fosse, et puise une tristesse douce.

Il les aime, comme un oiseau son nid de mousse ;

Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort ;

Il rêve d'eux, les voit, cause avec et s'endort

Plein d'eux...

Ensuite, ce sentiment pour un g-arçon beaucoup plus jeune que lui, qui n'était ni de son milieu, ni de son éducation artistique, eut pour cause un dérivatif louable de l'amour paternel. Verlaine retrouvait en lui son fils éioig-né, comme mort pour lui.

On sait que, lorsque Verlaine quitta la maison des parents de sa femme, devenue le théâtre de querelles quotidiennes, il laissait presque au berceau un jeune

420 PAII. VERLAINE

garçon. La procédure de séparation decorps, le jugement, et, par la suite, le divorce attribuèrent la g-arde de l'enfant à la mère. Celle-ci d'ailleurs, de son mieux, et avec ses ressources modiques, pourvut aux besoins et à l'éducation du jeune Georges. Quand celui-ci atteignit l'adolescence, la femme de Verlaine s'était remariée ; elle avait d'autres enfants ; elle voulut donner à son fils un métier manuel, susceptible de le faire vivre. On mit le jeune homme en apprentissage à Orléans, chez un horloger. Verlaine sut l'état auquel on destinait son fils^ et approuva. Il eut même des réflexions avantageuses sur la profession d'horloger.

Georges Verlaine ne devait pas exercer ce métier. Il revint en Belgique auprès de sa mère . Il était au service militaire, et, malheureusement, malade à l'hôpital, quand son père mourut. Ni le père ni le fils ne se sont connus.

Le jeune Georges, rétabli et libéré, vint aussitôt me trouver à Paris. Je fus frappé, en apercevant son haut front, en examinant son regard, son allure, de la grande ressemblance, avec plus de régularité dans les traits et de symétrie dans le visage, qu'il avait avec son père à dix-huit ans. Le jeune Verlaine fut quelque temps auprès de moi comme secrétaire ; il fut également utilisé, en cette qualité, parM. Joseph Uzanne, et s'occupa de la confection de l'Album Mariani. Il a été ensuite commis dans une librairie. En dernier lieu, j'ai pu le faire entrer dans les services du Métropolitain, où il est encore. Il s'est marié, et j'ai été son témoin.

Très respectueux envers la mémoire paternelle, n'ayant pas voulu s'immiscer dans les récriminations conjugales, aimant sa mère, reconnaissant de ses soins, de ses sacrifices pour lui, il a conçu une admiration profonde pour

PROFESSEUR ET CULTIVATECU 421

le génie de son père, en même temps qu'il s'est institué, avec une louable fierté, le g-ardien de sa gloire et de ses œuvres. Il a veillé à la publication de l'édition dernière des Œuvres complètes.

Bien que n'ayant pas eu la joie d'embrasser son fils, et la possibilité de s'occuper de lui, Verlaine songeait souvent à ce petit être issu de lui, né d'un unique et grand amour, qui grandissait loin de lui, qui peut-être ne le connaîtrait jamais ou le méconnaîtrait. Il se préoccupait de sa destinée. Quelle page intéressante que celle où, supposant son fils en âge d'être soldat, il imagine de lui donner des conseils, l'exhortant à servir la Patrie, où il s'efforce d'en faire un bon soldat, un honnête homme et aussi un bon chrétien. Verlaine écrivit ce sermon laïque, en 1874, à Mons, en cellule. J'ai déjà insisté, dût cette constatation déplaire à quelques-uns des récents admirateurs de Verlaine, sur le sentiment patriotique très vif chez l'auteur de l'Ode à Metz. Il détestait et flagellait « l'artisterie anti-patriote».

Il demande donc à son fils, sous les drapeaux, de se montrer fort contre le respect humain et de faire son devoir de chrétien tout entier, sans s'inquiéter des sots ou des méchants, sans propagande non plus. Il lui donne des préceptes de conduite parfaits. Il était, hélas ! compétent en plus d'une de ces matières, et il avait connu, en y succombant, les tentations contre lesquelles il s'efforçait de mettre en garde le jeune conscrit de 1880 : les femmes et laboisson. « Un petit verre d'eau de vie, plate mais inoffensive récréation, invite au deuxième qui vous échauffe, et au troisième qui vous excite ; le quatrième vous habitue, et dès lors, c'est la fin de l'homme, dans quelles catastrophes 1 »

Verlaine allait un peu loin dans sa prédiction ver-

tueuse. Il devenait semblable aux prédicants ang'licans, les « teatotalers ». De même il exag-érait quand, comme s'il eût pressenti les conflits de ces derniers temps, il conseillait à son fils soldat de ne pas servir contre «Dieu et ses ministres ». Il parlait alors en catéchumène des prisons belges, et non en fils d'officier qui doit se soumettre à l'ordre d'où qu'il vienne, à la consig-ne quelle qu'elle puisse être. Il est vrai qu'il terminait son exhortation en disant : « Sois français, quand même ! »

A plusieurs reprises, il a évoqué l'imag-e de son fils dans ses poésies, dans ses écrits en prose. Le volume Amour se termine par cette noble apostrophe à George Verlaine:

Voici mon testament :

Crains Dieu, ne hais personne, et porte bien ton nom, Qui fut porte dûment.

Le besoin, la fureur d'affection, comme il a défini luimême ce besoin d'attachement, poussèrent Verlaine, lorsque Lucien Létinois quitta le collège, à le suivre. Il renonça au calme de la vie collégiale. Il abandonna cette vie studieuse, paisible, et semblable à celledes pieux savants claustrés du moyen-âge, pour la vie rurale. Il donna donc sa démission de professeur, partit de Rethel, et vint s'installer à Coulommes, chez Lucien Létinois. Les parents du jeune homme ne virent pas avec déplaisir l'arrivée de ce pensionnaire. Ils étaient pourvus de l'avidité rurale, et comptèrent bien s'arrondir aux dépens de ce monsieur de la ville qui voulait se faire paysan.

Voilà donc Verlaine campagnard, et bientôt cultivateur. Il y a deux périodes dans l'existence rustique du poète. La première part de 1878 à 1881. Elle fut relativement paisible. Verlaine, après quelque temps passé

chez les parents de son ami, lisant, fumant, rêvant, écrivant peu, ruminant son existence, résolut de devenir, de paysan amateur, véritable agriculteur. Les parents de Létinois l'encourag-èrent, le stimulèrent. Peut-être firentils agir leur fils, et usèrent-ils de son influence pour décider le pensionnaire à se mettre dans ses meubles, c'est-à-dire dans ses terres.

Verlaine fit venir sa mère auprès de lui, qui, toujours désireuse de complaire à son fils, redoutant pour lui les tentations de la ville, ne g-oûtant que médiocrement la profession de poète lyrique, approuva fort son projet de s'installer, de devenir fermier. Une ferme fut donc achetée à Juniville. C'est un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rethel; la Retourne divise ce bourg-, où il y a, comme industrie, des filatures de laine peig-née, et où le commerce des bestiaux a une certaine importance. Ancienne ville fortifiée, c'est auprès de Juniville que Turenne a campé avant la bataille de Rethel.

L'acquisition fut faite au nom de Létinois père. Verlaine prétexta le dang-er qu'il y aurait à mettre sous son nom une pi'opriété qui pourrait être visée par sa femme, poursuivant ses reprises, et devant réclamer provision et dépens, à la suite de l'instance en séparation de corps. En réalité, il n'avait aucune crainte de ce g-enre à avoir ; les frais de l'instance avaient été liquidés et payés . La séparation de biens était issue de la séparation de corps, bientôt transformée en divorce ; il n'y avait pas à redouter de poursuites de ce côté. D'ailleurs, Verlaine aurait pu mettre la propriété au nom de sa mère. Celle-ci fut, d'ailleurs, peu satisfaite de cet arrang-ement, et elle laissa son fils en proie aux Létinois .

Le fermier avait paru sui-tout s'intéresser aux jeux de lumière parmi les arbres, au matin clair et au cou-

chaot mordoré. 11 a décrit, en de très beaux vers g^éorg-iques, ses travaux et ses plaisirs champêtres, dans cette campag-ne ardennaise. Il voulait bien se mettre à la besog-ne, mais ses mains, qui tenaient la lyre, étaient inhabiles à manier la bêche. Il manquait d'expérience pour la direction des travaux, et le jeune Létinois, malg-ré une plus g'rande aptitude, était souvent retenu, détourné par lui de la besog-ne. On bavardait, on flânait. « Notre essai de culture eut une triste fin )i, a confessé le poète. Il mang^eait de l'argent, comme on dit vulgairement, et la terre, rebelle à ceux qu'elle considère comme des intrus, ne rendait pas à ce citadin l'équivalent même de l'engrais et de l'or qu'il lui prodiguait. Le père Létinois laissait faire, approuvant, hochant la tête, ne disant ni oui ni non. Il guettait la déconfiture.

Verlaine dégoûté, perdant la tête devant certaines menaces, et intimidé par la réception de quelques papiers timbrés, peut-être au fond las de la culture, et désireux de recommencer, avec Lucien Létinois, les vagabondages d'antan en compagnie de Rimbaud, se résolut à déguerpir. Il décida Lucien à le suivre. Un beau matin, la ferme se trouva vide de .ses habitants. Le père Létinois, pour garder la propriété, qui, légalementd'après les actes notariés, était la sienne, bien qu'il n'eût pas déboursé un sou de ce chef, vint s'installera Junivillo. Plus tard, il vendit la ferme, à son profit naturellement.

En quittant Jiiniville, Verlaine s'en fut, avec son jeune compagnon, vers le but comme traditionnel de ses déplacements à la suite d'incidents, de ruptures ou de mésaventures. C'est à Londres que les deux amis allèrent oublier les mécomptes de la culture et les médisances du village, car l'intimité, nullement cachée d'ailleurs, du

maître et de son élève n'avait pas manqué de susciter de méchants propos.

Ce séjour à Londres, tranquille, où l'on vivait ignoré, abrité, ne pouvait se prolonger, l'argent faisant défaut. Il fallut songer à regagner Paris. La maman Verlaine était là. Auprès d'elle, on trouverait l'affection si douce et la pitance si nécessaire. Et puis, le père Létinois, ayant bazardé la ferme de Verlaine, était venu s'établir dans la banlieue de Paris, à Ivrv (Seine), rue de Paris, no i4. Verlaine et sa mère logèrent alors à Boulogne-sur-Seine, rue des Parchamps.

Durant cette période, séjour à Paris, entre deux essais de vie rustique ( 1 88 i-i 883), Verlaine fit les démarches, dont on a vu plus haut le résultat négatif, pour obtenir sa réintégration d'emplové dans les bureaux de la Préfecture. En même temps, il s'efforça de reprendre pied dans la vie de Paris, dans le monde littéraire. Ce fut le temps où je le présentai au Réveil, en même temps qu'il publiait, sans aucun succès, sans le moindre retentissement, Sagesse^ chez l'éditeur Palmé. Nous reviendrons, dans le chapitre suivant, sur cette seconde incarnation de Verlaine poète, sur cette résurrection littéraire pour ainsi dire, mais nous devons terminer l'exposé de sa carrière de cultivateur.

Une catastrophe s'abattit sur lui, brusquement. Lucien Létinois tomba malade. La fièvre typhoïde bientôt l'emporta. C'est à TFIôpital de la Pitié qu'il succomba. Verlaine éprouva un violent chagrin. Dans son livre Amour, il a exiialé sa douleur, en vers admirables, égaux, sinon supérieurs à ceux des Contemplations, où Victor Hugo a pleuré la mort tragique de sa fille Lcopoldine.

Il a trouvé, pour noter ce requiem, d'un lyrisme et

d'une simplicité incomparables, des accents funèbres et familiers, qui vous font vibrer l'être, tout comme au son mélancolique et grave du violoncelle. Peu de poèmes sont d'une intensité aussi profonde que cette pièce courte, où il évoque les rencontres d'autrefois avec le cher disparu. Il parle delà g-are d'Auteuil comme d'un paradis, puisqu'il devait l'y rencontrer, et il se rappelle avec une joie douloureuse ses stations :

... Au bas du rapide escalier,

Dans l'attente de toi, sans pouvoir oublier

Ta grâce, en descendant les marches, mince et leste,

Comme un ange, le long de l'échelle céleste.

Les deux amis s'en vont sous les arbres, devisant, abordant même des points de théologie, de métaphysique, le doute opposé à la foi,

O tes forts arguments, ta foi de charbonnier!... Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt, Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt. Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Et puis ce cri éloquent, synthèse du désespoir, accentuation du fatidique « Nevermorc » d'Edg-ard Poe :

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Verlaine assista à son agonie, à l'hôpital de la Pitié. Il le conduisit au cimetière populaire d'Ivry, où du moins les tombes sont à l'abri « des multitudes bêtes des dimanches». Ivry n'est pas, comme le Père-Lachaise, un « but de promenade », un musée macabre, un numéro traditionnel dans la représentation urbaine que l'Ag-ence Gook donne à ses clients.

Dans une majestueuse lamentation, Verlaine, se sou-

venant de Job, g"émit, et n'ose accuser la divinité qui l'a cruellement frappé dans son affection :

Mon fils est mort. J'adore, ô mon Dieu, votre loi... Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas 1 Vous me l'aviez donné, voici que votre droite Me le reprend, à l'heure où mes pauvres pieds las Réclamaient ce cher guide en cette route étroite. Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez : Gloire à vous ! . . .

Dans tous ces poèmes attristés, Verlaine fait montre de la résig-nation la plus chrétienne. Il s'écrie avec l'évidence du fatalisme croyant:

Seigneur, j'adore vos desseins, Mais comme ils sont impénétrables !

Et puis, il se considère comme puni. La mort de cet enfant adoptif était une expiation. Il n'aurait pas dû substituer ce fils d'élection à l'enfant légitime, qui plus tard lui reviendrait, comprenant combien son père avait « enduré de sottises féroces ». Il fallait laisser ce jeune homme, pauvre et gai, dans son nid, sans le mêler à son exil, à ses jeux orageux. Cette adoption fut le fruit défendu, et le ciel l'a puni.

A cette exaltation mystique, qui conduit le poète converti à se donner comme la discipline morale, Verlaine ajouta un témoignage, certainement sincère, de la pureté absolue de cette amitié, que n'épargna point la calomnie, quand elle fut connue. Il dépeint toujours Lucien Létinois comme un être pur, dont la vue et la présence le purifiaient :

De lui, simple et blanc comme un lys calme, aux couleurs D'innocence candide et d'espérance verte, L'Exemple descendait sur mon âme entr'ouverte,

Et sur mon cœur qu'il pénétrait, plein de pitié, Par un chemin semé des fleurs de l'amitié!...

Quand il le désig-ne, le jeune ami ravi si brutalement à son affection, c'est toujours à l'aide de périphrases séraphiques : « l'ange ignorant de nos routes », puis c'est « le pur esprit vêtu d'une innocente chair ». Il le dénomme à plusieurs reprises « son bon ange ».

Comme il le voyait en imagination, militaire, mourant même de la mort brillante et tapageuse du soldat, et non, dans une salle d'hôpital, la typhoïde « confuse » l'abattant, il lui arrivait de rêver pour lui mariage dans l'avenir, et de lui découvi-ir idéalement une fiancée. Ce sont, disait-il, des rêves que, pour le fils de son nom, fait un père de chair. Sa paternité « spirituelle » reproduisait ces songes du futur et ces projets d'établissement. Il évoquait « la parfaite, la belle et sage fiancée » :

Je cherchais, je trouvais, jamais content assez. Amoureux tout d'un coup et prompt à me reprendre, Tour à tour confiant et jaloux, froid et tendre, Me crispant en soupron, plein de soins empressés;

Prenant ta cause enfin,jusqu'à tenir ta place, Tant j'étais tien, que dis-je là ? tant j'étais toi, Un toi qui t'aimait mieux, savait mieux qui et quoi. Discernait Ion bonheur de quel cœur perspicace !

Puis, comme ta petite femme s'incarnait, Toute prête, vertu, bon nom, grâce et le reste. O nos projets ! Voici que le Père Céleste, Mieux informé, rompit le mariage net...

Ces vers à Amour et d'autres de Bonheur, donnent à cette affection de Verlaine pour Lucien Létinois, jeune homme lilial, un caractère évident de pureté

et de vertu, que ne prirent pas toujours, par la suite, les camaraderies tapag-euses et débraillées du poète . Il a ainsi défini son sentiment pour Lucien, ang"e gardien, bon conseil, planche de salut dans le naufrage des passions :

Tu vins au temps marqué, tu parus à ton heure. Tu parus sur ma vie et tu vins dans mon cœur. Au jour cHmatérique où, noir vaisseau qui somhre. J'allais noyer ma chair sous la débauche sombre, Ma chair dolente, et mon esprit jadis vainqueur.

Et mon âme naguère et jadis toute blanche!... ..^ Je t'estime et je t'aime, ô si fidèlement Trouvant dans ces devoirs mes plus chères délices. Déployant tout le peu que j'ai de paternel.

Plus encor que de fraternel, malgré l'extrême Fraternité, tu sais, qu'eut notre amitié même, Exultant sur ce presque amour presque charnel.

Presque charnel à force de sollicitude Paternelle vraiment et maternelle aussi...

[Bonheur, XV.)

Et il ajoute cette déclaration d'amitié, qu'il convient de retenir, et qui doit servir de bouclier contre les traits de la calomnie et de la légendaire imputation dont la mémoire de Verlaine est encore criblée :

... Soyons tout l'un pour l'autre, en dépit de l'envie. Soyons tout l'un à l'autre en toute bonne foi.

Allons, d'un bel élan qui demeure exemplaire. Et fasse autour le monde étonné chastement, Réjouissons les cieux d'un spectacle charmant, Et du siècle et du sort défions la colère. Nous avons le bonheur ainsi qu'il est permis. Toi, de qui la pensée est toute dans la mienne.

43o PAUL VERLAINE

11 n'est dans la légende actuelle et l'ancienne Rien de plus noble et déplus beau que deux amis.

{Bonheur, XV.)

Ces invocations à l'amitié sont touchantes et formulées en vers délicieux. La mort stupide brisa ce doux lien fraternel. Le coup fut rude pour le poète, funeste aussi. Eg"oïste, la postérité peut estimer que la disparition de ce jeune homme lui vaut les parfaites élég-ies d'Amour, mais cet égoïsme doit faire supputer aussi la perte en belles œuvres que la mort du « bon ang-e » entraîna. Le frein moral était rompu, et Verlaine allait dévaler bien rapidement [sur une pente mauvaise, au bord de laquelle était un i^trou, où s'abîmèrent, avec la santé, le calme, le bien-être, et la dig'nité, une part du beau talent du poète.

RETOUR A PARIS. RENTREE DANS LA VIE LITTE- RAIRE. SAGESSE. LE REVEIL. LES POETES

MAUDITS. LES MEMOIRES d'uN VEUF

Verlaine, revenu à Paris, — il habita successivement Boulogne-sur-Seine, la rue de Lyon, puis rue de la Roquette, n° 17, — ayant renoncé à la culture, pas définitivement d'ailleurs, s'était efforcé de reprendre sa place, son rang-, dans la littérature. Il avait perdu toutes ses relations, ne connaissait plus ni auteurs ni libraires. Il m'était difficile de lui procurer un éditeur. Je cherchais pour moi-même cet intermédiaire indispensable. Mais les libraires Dentu et veuve Tresse [Victor Stock], qui m'éditaient mes premiers romans, ne voulaient pas entendre parler de poésies. Enfin l'éditeur catholique Victor Palmé accueillit le manuscrit, que le poète solliciteur trimballait, avec un monotone insuccès, de librairie en librairie. Victor Palmé accepta ce volume de poésie, non pas parce que les vers lui semblaient beaux, et qu'il eût, comme un autre Lemerre, le goût d'éditer les poètes, mais uniquement parce que l'ouvrage de M. Paul Verlaine lui était recommandé par des personnes pieuses, comme susceptible de fournir une lecture édifiante.

432 PAUL VERLAIXE

Ce volume était tout bonnement Sagesse. Ce fut, non pas comme un des plus beaux livres de notre littérature, comme le seul poème religieux que le xix' siècle ait produit, que Sagesse eut les honneurs de l'impression, mais comme un recueil de cantiques nouveaux, susceptible de varier la monotonie du répertoire liturg-ique, où l'on célèbre, en vers de mirliton, le mois de Marie, le mois le plus beau, les âmes ferventes qui doivent g-oûter tous les dons du Seig^neur, et le divin Enfant né pour le salut du monde. L'éditeur inconscient a acquis une gloire bibliographique incontestable. Assurément, comme chrétien, le fait d'avoir publié cet hymne supérieur a dû lui mériter une place d'honneur au Paradis, dans les cliœurs célestes que dirige sainte Cécile, mais, comme libraire, il fit une détestable affaire.

Il en maugréa longtemps.

Ce livre qui, par la suite, devait placer Verlaine au premier rang des poètes, passa complètement inaperçu . Les premiers lecteurs désignés, les poètes, firent défaut. Nulle voix ne s'éleva dans la presse pour signaler l'ap. parition de ce recueil incomparable, d'une originalité surprenante. Je fis bien paraître un article élogieux justement sur ces poèmes, que je possédais pour la plupart, en manuscrit, et dont j'avais eu le plaisir d'être le premier lecteur. Mais j'écrivais cette année-là uni, quement dans des journaux politiques, comme le Mot d'ordre. Mon article sur 5a</esse, forcément écourté, ne tomba point sous les yeux de lecteurs que la poésie intéressait. La clientèle ordinaire du journal dédaigna un ouvrage qui paraissait « clérical ».

Sagesse eut, de plus, la malchance de n'être point en odeur de sainteté, ou mieux de publicité, auprès de la clientèle catholique. L'éditeur, mécontent de s'être

fourvoyé en imprimant ce livre, au g-enre inusité chez lui, qui tenait sur ses rayons la place des ouvrag-es de piété dont il avait la spécialité et le débit, se hâta de faire descendre à la cave tout le stock. Ensuite, pour débarrasser ses locaux, il vendit au soldeur la totalité de l'édition . Tout, ou à peu près, se fondit sous le pilon. L'éditeur Palmé se promit bien de ne plus éditer de vers, si emplis d'onction, si parfumés d'orthodoxie qu'on les lui affirmât. Il avait raison, ce négociant en paroissiens. Les dévotes n'achètent point de volumes de vers. Le clergé n'a pas le temps de lire, surtout depuis que la politique le préoccupe , et lui fait partager son temps entre la lecture des journaux et celle du bréviaire. Et puis, la poésie n'exhale-t-elle pas toujours un parfum pi-ofane, et Sagesse ne valait pas le Manuel ordinaire des cantiques, approuvé par l'archevêché.

L'éditeur Palmé s'était abusé, mais il était peu apte à lancer un livre de douce, pénétrante et profonde poésie comme celui-là. Il a dû se consoler depuis de l'insuccès initial, si l'un de ses commis eut l'idée, par hasard, de mettre de côté quelques exemplaires des bouquins, alors invendables. L'édition originale de Sagesse^ dont il n'existe que quelques échantillons, volumes donnés à de rares amis, est très recherchée des bibliophiles. Vingt ou trente volumes sauvés du pilon eussent remboursé au pieux Palmé les frais de cette publication, jugée par lui malheureuse et maladroite.

L'édition originale de Sagesse est un volume oblong, format bâtard, se rapprochant de l'in-S''. Il comporte 106 pages seulement. Le caractère est assez gros, l'impression très nette, d'aspect ancien. La couverture jaunegrisâtre. Elle porte ces intitulés : A Paul Verlaine — Sagesse — , la marque de l'éditeur avec l'exergue : Susti-

nens palmas Domini, un écusson avec griffons et un lion dressé, la queue hérissée et la tête tournée. » Au bas, la mention : « Paris. Société générale de Librairie catholique. Paris, ancienne maison Victor Palmé, 76, rue des Saints-Pères. Bruxelles, ancienne maison Henri Gœmare,2g,rue des Paroissiens. M. D. G. G. G. LXXXI. » Sur la feuille de garde se trouvent ces mentions : « Du même auteur : En préparation : Amour. Voyage en France par un Français. » Et au bas : « Evreux, Imprimerie de Charles Hérissey. »

Aucune des pièces de vers du recueil n'est précédée de dédicace. L'ouvrage, à la première page, porte cette seule dédicace, sobre et bonne : « A ma mère. »

L'édition originale a une préface, qui n'a pas été réimprimée en tête du recueil, contenu dans le tome I*"" des Œu^'Tes complètes, édition de 1899, chez Léon Vanier. Pourquoi?

Je crois devoir reproduire cette préface, intéressante à plus d'un titre, l'édition originale ayant disparu, et l'édition subséquente, parue chez Vanier, étant rare dans le commerce.

Voici, dans son entier, la Préface de Sagesse, édition originale :

1^'auleur de ce livre n'a pas toujours pensé comme aujourd'hui. Il a longtemps erre dans la corruption contemporaine, y prenant sa part de faute et d'ignorance. Des chagrins, très mérites, l'ont depuis averti, et Dieu lui a fait la grâce de comprendre l'avertissement. Il s'est prosterné devant l'Autel longtemps méconnu, il adore la Toute Bonté et invoque la Toute Puissance, fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein de bonne volonté.

Le sentiment de sa fail)lesse et le souvenir de ses chutes l'ont guidé dans l'élaboration de cet ouvrage, qui est son premier acte de foi public depuis un long silence littéraire : on

n'y trouvera rien, il l'espère, de contraire à cette charité qae l'auteur, désormais chrétien, doit aux pécheurs, dont il a, jadis et presque naguère, pratiqué les haïssables mœurs.

Deux ou trois pièces, toutefois, rompent le silence qu'il s'est en conscience imposé à cet égard, mais on observera qu'elles portent sur des actes publics, sur des événements dès lors trop généralement providentiels, pour qu'on ne puisse voir dans leur énergie qu'un témoignage nécessaire, qu'une Confession sollicitée par l'idée du devoir religieux et d'une espérance française.

L'auteur a publié très jeune, c'est-à-dire il y a une dizaine d'années, des vers sceptiques et tristement légers. Il ose compter qu'en ceux-ci nulle dissonance n'ira choquer la délicatesse d'une oreille catholique : ce serait sa plus chère gloire, comme c'est son espoir le plus fier. ■'.

Paris, 3o juillet i88o.

Les sentiments édifiants dont témoigne cette préface, bien faite pour toucher « les oreilles catholiques », ne persistèrent pas absolument. Il est vrai que les susdites oreilles demeurèrent très sourdes aux accents pieux du poète converti, assagi, moralisé. Les volumes subséquents, notamment certaine plaquette intitulée Femmes, imprimée et distribuée sous le manteau, témoignent d'un retour aux vers, sinon sceptiques et impies, du moins légers. Il faut reconnaître, toutefois, que, par la suite, Verlaine ne fit montre d'aucun retour irrélig"ieux, et se montra toujours respectueux des croyances et des pratiques cultuelles de son enfance, reprises, au moins poétiquement, après les orag'es et les cataclysmes de Tâg'e m.ûr.

Verlaine, malgré l'insuccès de Sagesse, et peut-être à raison de ce déboire, voyant diminuer ses ressources, sa mère, et pour cause, se montrant plus récalciti'ante quant aux versements de fonds, résolut courageusement de (( vivre de sa plume ». Il avait, depuis longtemps,

depuis toujours ce désir. De nombreuses lettres en témoignent. Mais 11 faut reconnaître qu'il n'y avait g-uèrecude sa part que des velléités de labeur littéraire rémunérateur. 11 savait très bien que les vers ne se vendaient pas, sauf de très rares exceptions. Il avait publié tous ses premiers volumes à ses frais. Il n'avait eu que des projets de travaux susceptibles d'être acceptés par des éditeurs, pardes directeurs de journaux. Il n'avait pas, en réalité, le sens de la littérature courante, pratique, et pour ainsi dire commerciale. Ce dont il faut le louer. Gomme on l'a dit d'Edg'ard Poe, avec lequel il eut plus d'un trait de ressemblance : « il écrivait trop au-dessus du vulgaire » pour être accueilli et rétribué dans les quotidiens. Je réussis cependant, comme on le verra plus tard, à lui faire prendre régulièrement « de la copie payée » dans un grand journal, le Réveil, où j'avais, il est vrai, la haute main. Cette collaboration fut exceptionnelle. Il ne publia jamais, même lorsqu'une notoriété légitime lui était venue, auréolée de la réclame de la misère et de l'hôpital, que dans des feuilles « à côté », revues juvéniles, brûlots d'écoles hardies, publications d'avantgarde à clientèle restreinte, à tirages infinitésimaux, distribuées plus souvent que vendues. Il était resté poète, rêveur, fantaisiste, et ne se pliait ni aux exigences des publications normales, ni au goût ambiant ; il ne songea, à aucune époque, à tirer parti de l'actualité, bien qu'elle se retrouve, comme contemporanéité,en plusieurs de ses œuvres, mais à distance et tai'dive. Il lui fut impossible de construire et d'écrire un roman de longue haleine. Il était dépourvu de cette imagination des faits indispensable au conteur. La composition d'un récit avec personnages, aventures, dramatisation, lui eût été impossible. Il ne pouvait pas davantage écrire un

ouvrag-e d'observation de mœurs, de psychologie. Il avait cependant, pour ce dernier genre, très bien lu et compris Obermann, Adolphe, Jacques et divers romans de M°^^ Sand. Ces descriptions sentimentales eussent été plus aisément dans ses moyens, mais il ne put jamais se mettre à l'œuvre. La composition poétique lui avait, on ne peut pas dire gâté, mais faussé la main pour ce travail, comme la prose courante alourdit et détraque les doigts qui pincèrent les cordes de la lyre. Il fit de la psychologie en vers, inspirée de Joseph Delorme et de M""^ Desbordes- Valmore ; en prose, il ne s'évada jamais de la subjective préoccupation et demeura prisonnier de l'autobiographie. Un auteur ne peut être perpétuellement à confesse.

Quant au théâtre, il en avait eu le goût et la tentation. Nous avons vu que, dans ses premières années, il s'était amusé à tâter de l'opérette-farce [les Beautrouillards, jamais terminés]. Il avait commencé avec moi un grand drame, à la fois populaire et d'une visée supérieure aux mélos traditionnels, /es For fferons. Nous devions peindre, dans ces cinq actes en prose, destinés à la Porte-Saint-Martin ou à l'Odéon, la jalousie chez l'ouvrier, sentiment très vivace, très violent dans ses manifestations parmi les âmes frustes et les êtres asservis aux besognes rudes. L'Othello doré et empanaché de Shakespeare est un jaloux, orgueilleux et impulsif; notre Othello en bourgeron devait être surtout le mâle possesseur, jaloux de sa proie, grognant et mordant quand on vient lui disputer sa part, en même temps qu'un jaloux du passé, devenant furieux, impitoyable et criminel par crainte de paraître faible, allant droit au meurtre, par terreur des moquei^ies d'atelier, désireux de changer la couleur jaune risible, dont on bariole la livrée

438 PAUL VEULAINE

conjug'ale, en rouge sinistre, un mari voulant faire trembler et non rire les guis et insoucieux laiTons d'honneur. Le drame ne fut jamais achevé, et j'en ai seulement conservé les premiers actes interrompus. Peut-être y avait-il là les éléments d'une bonne pièce. J'ai, déplus, un autre plan de drame, l'Alchimiste, que nous devions également écrire ensemble, et qui ne fut même jamais entamé. Les deux saynètes que Verlaine a laissées : Madame Aubin elles Uns et les Autres, cette dernière pièce représentée à son bénéfice au théâtre du Vaudeville, ne peuvent compter comme productions dramatiques sérieuses. C'était pur badinag-e de salon et amusement d'atelier.

Il lui restait, en dehors de sa veine poétique, toujours abondante, orig-inale, colorée et chantante, un filon de prose à exploiter. Il était surtout ce que les Angolais nomment un« essayst ». Il excellait dans de petits morceaux allongés de dig'ressions,souvent heureuses et inattendues, où il notait les choses vues, les impressions ressenties. Il maniait, çà et là, fort gentiment, la férule du critique ; il se sentait plutôt porté à louanger.Il réussissait à ravir les descriptions humouristiques des sites aperçus, des paysages parcourus, des intérieurs visités, et des gens rencontrés. Les Mémoires d'un veuf , Quinze jours en Hollande, contiennent en ce genre de menus chefs-d'œuvre, qui figureront plus tard dans les recueils de morceaux choisis de nos prosateurs. Les fragments de ces « croquis londoniens » inédits, qu'on a lus plus haut, jetés au hasard de la correspondance, dans les lettres qu'il m'écrivait d'Angleterre, et qu'il ne pensait aucunement devoir par la suite reunir en volume, donnent une très favorable idée du talent d'observateur urbain de Verlaine. Il ne décrivait pas moins heureuse-

ment les coins de pays qu'il aimait, voir les Confessions. Mais toujoure et partout sa personnalité dominait, et les événements de sa vie s'interposaient entre lui et le monde extérieur. Peu de pag-es où il n'y ait une allusion aux déchéances de son âme, à sa femme pei"due pour lui, aux beaux parents instig-ateurs de la perdition. Il avait la hantise de ses malheurs familiaux.

Il avait résolu cependant de réaliser, par la prose, sa prose poétique, imag-ée, pleines d'ellipses, de parenthèses, d'intercalations, l'idéal du jeune homme de Théodore de Banville, dont nous avions souvent évoqué joyeusement la destinée invraisemblable: « Le poète lyrique qui vivait de son état. » Je l'encourageai dans ce dessein, et je le fis entrer au Réveil, g-rand quotidien littéraire où je faisais fonction de rédacteur en chef.

Les bureaux du Réveil étaient installés, avec ceux du Mot d'ordre, même direction et plusieurs rédacteurs communs, à l'entresol et au premier étag'e d'un immeuble rue Bergère, no 19, au coin de le Cité Rougemont. Les machines étaient placées dans les caves . On y accédait par la boutique donnant sur la rue. Il y avait, dans la même maison, une brasserie, genre allemand, tenue par un nommé Braunstein, où m'attendait très régulièrement Verlaine. Nous y faisions d'assez tardives haltes, car je n'étais guère libre qu'à 7 heures, mon article politique quotidien donné au Mot d'ordre et les principaux articles du Réveil remis à la composition.

Plusieurs rédacteurs de nos journaux l'aperçurent et s'inquiétèrent de l'apparition étrange . Qui pouvait bien être ce « type » inconnu, chauve mais hirsutement barbu, au masque ravagé, ayant l'aspect d'un juif-errant du BouF mich', drapé avec des airs d'hidalgo montmartrois dans un épais mac-farlane, et dont le sourire railleur

zig-zaguait au-dessous d'un nez socratique ? Evidemment ce n'était pas un bohème vulgaire. Henry Baûer qui, par la suite, a fort bien conté cette première vision qu'il eut du poète vagabond, auquel il trouvait alors des allures sinistres et inquiétantes, m'interrog-ea sur son compte. Mon visiteur étrange intrig-uait fort les oreilles et déconcertait les esprits. On était surpris de saisir quelques lambeaux de nos long-ues et décousues conversations. On nous entendait parler littérature, philosophie, histoire : nous citions des livres aux noms disparates et se choquant : le Ramayana et Gaspard de la Nuit, Port- Royal de Sa.inlc Beuve et /'^nsorce/ée de Barbey d'Aurevilly, le Faust de Marlowe et la Dévotion à la Croix de Calderon, les Nuits d'Aulu-Gellc et les Rhapsodies de Petrus Borel.

De plus, mon compagnon jetait familièrement, parfois en les accompagnant d'épithètes cordiales ou d'adjectifs caractéristiques, mais peu respecteux, au milieu de ses propos, scandés par les aspirations de bière brune ou de verte absinthe, les noms des plus notoires célébrités contemporaines : Victor Hugo, Leconte de Lisle, Heredia, Coppée, semblaient être connus de lui et personnellement. On était très inlrig-ué à la rédaction.

J'avais répondu simplement à la question d'Henry Baiier en désig-nant mon ami : « C'est Paul Verlaine, un grand poète. » Baiier avait répondu poliment : « Ah ouil... » puis s'était éloig-né, paraissant peu renseigné. A quelques jours de là, je lui remis un exemplaire des Romances sans paroles. Il emporta le petit livre, le lut et me dit : « Vous aviez raison, Verlaine est un très grand poète! » Et depuis il est demeuré un des fervents admirateurs de l'auteur, un sincère verlainien.

Le Réveil, duquel est issu l'Echo de Paris, était un

grand journal littéraire, véritable précurseur d'autres feuilles à succès, aujcquelles il servit de modèle et d'école. Il avait été fondé par Valentin Simond, et ne contenait qu'un court bulletin politique. C'était à cette époque une contestable innovation. On n'admettait pas qu'un journal pût vivre sans tartines polémiques. Des chroniques, des actualités documentées, du reportage, des portraits, des indiscrétions de coulisses, des contes et des romans de premier ordre (Le Réveil a publié, inédits, Sapho, d'Alphonse Daudet, les Sœurs Rondoli,àe Guy de Maupassant, etc., etc.) firent de ce journal un organe original, intéressant, procédant de l'ancien Figaro de Villemessant et de l'Evénement d'Aurélien Scholl, avec des visées plus artistiques et une moindre préoccupation des polémiques et des personnalités politiques. C'était une ingénieuse création. Le succès ne répondit pas à l'attente de son fondateur. C'était prématuré, un organe éclectique, et républicain sansviolence.il est souvent fâcheux de débuter, d'ouvrir. Le Réveil a essuyé les plâtres du journalisme littéraire et informateur. Il ne faut pas avoir raison trop tôt. Le vieux journalisme politique et didactique dominait encore. On était alors tout à la presse de polémique, de discussions parlementaires, de théories doctrinales et sociologiques, et l'on ne prévoyait guère, en dehors du quartier latin et de quelques cafés des boulevards, une clientèle pour une feuille presque exclusivement littéraire, où l'on s'occuperait des poètes, où Ton consacrerait des colonnes de première page à une représentation théâtrale, à la critique d'un livre, à l'explication d'un scandale mondain ou à l'analyse d'un drame judiciaire. Mais quelque temps après, le Gil Blas allait paraître, et son grand et rebondissant succès devait donner un durable démenti à cette assertion courante

dans le inonde des journaux. Plus tard, l'Echo de Paris, le Journal, le Matin entraînaient à leur suite des org-anes jusque-là enticTement politiques, oblig'és depuis de supprimer l'article doctrinal, laa tartine», et de faire une lare:e place à l'information, à la chronique, et aussi au scandale du jour. Ainsi s'achevait la transformation de la presse, ainsi voguaient à toute vapeur vers les gros tirag-es les feuilles littéraires, mondaines, documentées, laissant bien en arrière les vieux pontons démodés. Les journaux à l'ancien système durent se trans former péniblement, dérivant à g-rand'peine, et quasi désemparés, dans le sillag-e triomphal de la nouvelle presse sensationnelle.

Le Réveil ne put franchir les obstacles du début. Ce ne furent ni le talent des rédacteurs, ni le savoir-faire de l'administration, qui manquèrent, et l'empêchèrent de poux'suivre sa course : son départ trop hâtif, devant une clientèle surprise, non préparée, fut seule cause de cet échec, dont Valentin Simond ne devait pas tarder à prendre une éclatante et nouvelle revanche en lançant l'Echo de Paris, qui fut un second Réveil plus approvisionné de collaborateurs, et aussi d'arg-ent.

Les principaux rédacteurs du Réveil étaient : Léon Cladel, Jules Vallès, Paul Alexis, René MaizerojJFrancis Enne, Hector France , Albert Dubrujeaud , Henry Baûer, Gaston Vassy, Emile Berg'erat, Jules Caze, Paul Bonnetain , Henri Fèvre , Emile Blémont , enfin Paul Verlaine et Edmond Lepelletier.

Le secrétture de rédaction était Robert Caze, romancier au talent vig-oureux, l'auteur du Martyre d'Annil, malheureusement tué en duel par un poète décadent, malgré cette funèbre réclame demeuré ig'noré, qui s'était montré furieux d'une critique de ses bizarres élu-

ciibrations. Cet Oronte féroce a privé notre littérature d'œuvres fortes et originales. Il a de plus contribué à perdre deux existences. La jeune femme de Robert Gaze ne survécut qu'un an à son mari, et l'enfant, l'orphelin, sans fortune, sans appui, élevé de bric et de broc, est devenu un jeune bandit : il a comparu en cour d'assises, il y a quelques années, pour vol et assassinat, et a été condamné à la réclusion. Les amours-propres littéraires froissés sont parfois terribles et les duels d'hommes de lettres ne se terminent pas toujours par un déjeuner, comme le pi-étendent les sots.

Profitant des bonnes dispositions de Verlaine, enfin, déterminé, sans abandonner pour cela toute poésie, à écrire de la prose, publiable dans un journal, je le présentai au directeur du Réveil. Bien que la littérature j dominât en souveraine, ce journal n'en était pas moins un organe populaire de démocratisation lettrée ; il devait être compris et goûté d'un grand et gros public. J'engageai donc l'auteur de Sagesse à m'apporter quelque chose qui rentrât dans le cadre d'un quotidien.

Les premiers essais de Verlaine en ce genre étaient surtout des allusions autobiographiques, des allégories conjugales, des commentaires de ses démêlés avec la famille de sa femme.

La lettre suivante indique son état d'esprit à cet égard, et l'idée plutôt étrange qu'il se faisait d'un journal :

Mercredi.

Cher Ami, Voici un essai de Jean qui pleure ti de Jean qui rit. Je le crois assez général et dramatisé pour pouvoir passer.

S'il doit passer, je te recommande surtout la « vieille m... ! » [le fameux terme de Cambronne était libellé en cinq lettres]. Tu te doutes à qui ça s'adresse [à son ex-beau-père.]

Si toutefois c'était impossible, on pourrait mettre avec des points : « vieille m... 1 ou vieille moule ! Mais que vieille

m me ferait bien plaisir, s'il y avait moyen que ça parût

en toutes lettres 1

J'avais inauguré au Réveil une rubrique,* qui depuis a été imitée, perfectionnée si l'on veut, et qui a fait fortune : Paris-Vivant. Ces a Paris-Vivant » formaient de courts articles, imprimés en italiques, disposés en première page ; c'étaient des impressions, des tableaux de Paris, des croquis, des sensations et des scènes prises dans la réalité. On les signait « Jean qui pleure », ou bien « Jean qui rit », selon la tonalité, sombre ou gaie, du sujet et d'après le décor de la scène, le sentiment et l'impression. J'avait fait les deux premiers « Parisvivant ». Depuis j'en insérai un certain nombre, provenant de collaborateurs comme Paul Bonnetain, Robert Gaze, etc. Je pus en faire passer plusieurs dus à Paul Verlaine, bien que ces articles ne répondissent pas toujours au genre de notre journal, et même au journal pris absolument. Bien entendu, je n'avais pu insérer, malgré son grand désir, l'épithète cambronnesque que Verlaine adressait à son ex-beau-père Mauté.

Voici quelques lettres se rapportant à ces articles, dont l'insertion faisait grand plaisir à l'auteur :

Lundi.

Cher ami,

Voici un « Paris-Vivant », que je crois assez souligné pour ne pas te dire que c'est du Voltaire, qu'il s'agit [le café Voltaire]. Les prénoms t'indiquent assez les noms,même estropiés comme fallait.

Et c'est Pablo, et c'est Machin et c'est Chose que s'appelle ton vieux

Paul Verlaine, 77, rue de la Roquette.

Une autre lettre se termine par cet appel de fonds, libellé en ang-lais :

Lundi.

Mon cher Edmond,

Ci-joint l'Ami de la Nature demandé [chansonnette genre Bruant,aatérieure de quinze ans à la Marché des (/os]. Veuille le remettre à qui de droit, comme c'était convenu l'autre fois. Ça paraîtrait, puis divers poèmes en prose de la Parodie.

Je me recommande toujours auprès de M. de B.

Je tâcherai d'aller demain mardi à la brasserie, sans pouvoir trop l'espérer. Mon sale rhume me rend littéralement malade. Que c'est bête !

— Don't 3'ou think that it would be possible to me to hope for some money in return of my four Par is-living? If such was the case, I would manage in order to write one per week.You could perhaps, if I were not able to morrow to see you at the « Brasserie », answer me and deep post a word on the matter.

Excuse bad english and believe me to remain.

Ta vieille branche for ever P. Verlaine.

Traduction :

Ne pensez-vous pas qu'il me serait possible d'espérer toucher quelque argent en échange de mes quatre Paris- Vivant ? S'il en était ainsi, je m'arrangerais pour en écrire un par semaine. Vous pourriez peut-être, si je n'étais pas capable de vous voir demain à la Brasserie, me jeter à la poste un mot de réponse sur ce point.

Excusez le mauvais anglais et croyez que je suis resté Ta vieille branche pour la vie.

Même sujet :

Le 23 décembre.

Mon cher Edmond, Ci-joint un essai de Jean-qui-rit. Si ça doit paraître, je te

recommande la correction des épreuves. Soigne tout particulièrement le « Essecasez ! » qui constitue le 2e paragraphe.

Quid de M. de B. ?

As dû recevoir un Jcan-qui-pleure, depuis hier à la Brasserie, sous enveloppe à ton adresse.

Mai'di à 7 heures, je serai à la Brasserie à 6 h., je le prends et t'emmène boulotter à l'anglaise, rue Grange-Batelière.

Tibissimi

P. VERLAmE.

Vendredi soir.

Cher ami,

Pressé. Ne puis t'attendre.

Ci-joint im Jean-qui-pleure. Demain te porterai ou t'enverrai un Jean-qui-rit : Auteuil.

Quid de -M. de B. ?

Tibi et à très bientôt en fous cas P. V.

P. S. — J'y pense ? N'avais-tu pas des vers de moi sur le Combat du Clottre Saint-Merrt/, en 32, parus encadrés au milieu d'une conférence de Vermersch sur Blanqui [voir Croquis Londoniens], et que j'ai dû t'envoyer découpés dans un petit journal communard de Londres, en 1872 ou 73 ? Si tu les as, le prie de me les préparer. J'irai les copier un jour chez toi.

L'insistance avec laquelle, en envoyant ses Paris- Vivant, Verlaine s'informait de M. de B. se rapportait à sa demande de réintégration comme employé à la Préfecture de la Seine, demande que j'avais chaudement recommandée à Charles Floquet, alors préfet de la Seine, et qui était appuyée par mon collaborateur au journal le Mot d'ordre, }^l. Jehan de Boutciller, alors président du Conseil municipal. [Voir plus haut, chap. IV, Verlaine employé.]

Quant à la pièce de vers qui commençait ainsi : « 0 Cloître Saint-Merry funèbre... », elle avait été ég-arée,

et je ne pus la remettre à Verlaine, malgré sa réclamation réitérée, qu'indique la lettre suivante :

Cher ami.

Impossible, malgré ma très sincère promesse, de t'aller voir ce soir, dimanche : tellement souffrant! Dois toujours rester en cache-nez, comme un simple Valade, et tousser, et cracher comme moi-même actuel.

Essaierai d'aller mardi à la Bergère pour chances hypothétiques sur la Ville. D'ici là t'enverrai peut-être Paris-Vivant, douteux ; te prie d'excuser mon inexactitude à tes cordiales invitations, et te serre la main en te priant de toutes cordialités chez toi.

Ton vieux Paul.

17, rue de la Roquette.

p. S. — Rappelle à Enne la Vie Simple, qu'il m'a promise depuis je ne sais plus quand.

Veux-tu jeudi matin m'attendre cheax vous à onze et demie ? Sonnerai aux deux portes terrrriblement. On cherchera Cloître Saint-Mernj, au dessert. (J'espère que je ne me gêne pas.)

Et à toi, ton P. V.

La plupart des Paris-Vivant de Paul Verlaine sont reproduits dans les Mémoires d'un veiif^ ainsi que l'indique la lettre suivante :

Brasserie Bergère, samedi soir, février 1884.

Cher ami, 6 h. 25. Te rate ce soir. D'après le garçon, tu es parti fort pressé, il n'y a que cinq minutes. Etais venu beaucoup à propos de la Ville et de M. de B. Un peu à propos de l'affaire V. versus M.Tsuite de son procès^ celle-ci moins urgente. Eissaierai, car rhume de plus en plus terrible, de venir mardi soir, brasserie.

Ci-joint un Paris-Vivant. Coupe, taille, si juges à propos (Louise Michel, Canaescasse, M. le curé, etc.), mais combien tout cela général et plutôt dans la note neutre ! Mais, si tu peux, au cas où ce ne serait pas inséré, conserve-moi le manuscrit. Tu sais que ça fera partie du volume en prose, intitulé Mémoires d'an veuf, qui t'est dédié. Tu es en quelque sorte dépositaire des chapitres de ce petit livre, que tu as bien voulu accepter.

Mille cordialités.

P. Verlaine.

Les':Mémoires d'un veuf me sont en effet dédiés. Si je rappelle ce fait, c'est que la dédicace a disparu de l'édition des Œuvres complètes (t. IV), chez Léon Vanier.

L'éditeur a eu tort de supprimer, dans les Œuvres complètes, cette dédicace, qui lig-urait en tète de l'édition originale, car elle contenait nue définition intéressante et exacte de ce recueil, très personnel et très caractéristique, dans l'œuvre en prose de Verlaine.

Voici ce morceau rétabli :

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