MON TESTAMENT
Je ne donne rien aux pauvres parce que je suis un pauvre moi-même. *
Je crois en Dieu.
Paul Verlaine.
Codicille. — Quant à ce qui concerne mes obsèques, je désire être mené au lieu du dernier repos dans une voiture Lesage [entreprise de vidange] et que mes restes soient déposés dans la crypte de l'Odéon.
Comme mes lauriers n'ont jamais empêché personne de dormir, des chœurs pourront chanter, pendant la triste cérémonie, sur un air de Gossec, l'ode célèbre « la France a perdu son Morphée ».
Fait à Paris, juin 188S.
Ce sont là débauches spirituelles, succédant sans doute à d'autres, plutôt spiritueuses.
Les Mémoires d'un veuf forment dans l'édition ori-
glnale un volume in-i8 de 222 pages. La couverture, papier glacé grisâtre, est encadrée de filets noirs. Elle porte simplement: « Paul Verlaine. — Les Mémoires d'un Veuf. — Paris. Léon Vanier, éditeur, 19, quai Saint- Michel. 1886. »
Sur la feuille de garde l'annonce suivante :
Ouvrages du même auteur : Poésie : Poèmes Saturniens, 5 fr. ; Fêtes galantes, 3fr. ; La bonne chanson, 2 fr. ; Romances sans paroles, 3 fr. ; Jadis et naguère, 3 fr.
En préparation : Amour. — Parallèlement.
Prose : les Poètes maudits, 5 fr. ; Louise Leclercq, 3 fr. 50.
Asnières. Imprimerie Louis Boyer et Cie, 8, rue du Bois.
Ces « Mémoires d'un veuf » me sont donc dédiés, ce dont ne se douteraient guère ceux qui ont seulement entre les mains l'édition des Œuvres complètes de l'éditeur Vanier, petite vengeance de cet éditeur que j'avais houspillé à l'occasion de la publication des Invectives.
Verlaine, timidement, après s'être enhardi dans le contact des gens et des choses de la Brasserie Bergère, où se réunissaient les collaborateurs du Réveil, fit quelques apparitions au quartier latin, pour lequel il avait toujours une prédilection. On le vit au dHarcourt, à la Source, au Louis XIIL II n'avait nulle cour de disciples alors. Germain Nouveau, le plus souvent, l'accompagnait. 11 rencontra toutefois quelques jeunes écrivains, frondeurs ardents, qui publiaient une feuille satirique, exclusivement littéraire et novatrice : Lutèce. C'était l'aube du Symbolisme et l'entrée en scène des Décadents.
Cette génération neuve, poussée après la guerre, tout à fait étrangère aux hommes, aux œuvres du Parnasse de Lemerre, traitait Leconte de Lisle, Heredia, Coppée, avec uneirrévérence dédaigneuse, les considérant comme des classiques, comme des perruques et des pontifes,
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eux les novateurs de 1868! Ces jeunes hommes, dont bien peu, du reste, laissèrent une trace, faisaient, comme c'est l'usage, le procès de la génération précédente, qu'ils connaissaient mal, avec laquelle ils n'avaient pas eu l'occasion de se rencontrer. Il y avait, entre aînés et cadets, le fossé de 1870, Par conséquent, ils n'avaient épousé ni les querelles, ni les rancunes de nos camarades. Ils ne tournaient pas le dos à Verlaine, en murmurant hypocritement des histoires d'aventures conjug-ales et judiciaires, travestissant les faits et interprétant à leur façon la condamnation de Belgique. Ils ignoraient ces potins, et, les eussent-ils connus, que l'accusation les eût fait sourire ; elle eût même recommandé celui qui en était l'objet à leur sympathie, presque à l'admiration.
Ils ignoraient aussi Verlaine. Les plus érudits avaient vaguement entendu parler des Fêtes Galantes. On supposait l'auteur mort, disparu, retiré, éteint.
On fit connaissance. Léo Trézenik, qui était le rédacteur en chef de Lufèce, accueillit quelques poèmes de Verlaine, notamment le fameux Art poétique, dont il m'avait fait part, dès la prison de Mons, qui attira l'attention des poètes nouveaux, Tristan Corbière, Laforgue» Vielé-Griffin. Verlaine donna alors à Lufèce des études sur quelques écrivains dédaigrnés, mal connus, ou n'ayant pas reçu le salaire de gloire auquel, selon lui, ils avaient ample droit. Ces articles servirent à Verlaine d'entrée en relations avec l'éditeur Léon Vanior. Ils parurent, par la suite, .sous ce titre : les Poètes maudits.
Les Poètes maudits, biographies où il y a beaucoup d'autobiographie, tiennent une place plus importante dans l'existencede Verlaine que dans son œuvre. Ce sont» pour la plupart, des études sommaires de personnalités curieuses, de porte-lyre plus atteints d'étrangeté que de
malédiction, sauf la douce, rnélancolique et résiç-née Marceline Desbordes-Valmore, qui fait un peu l'effet, dans ce cénacle de lyriques farouches, d'une vierg-e tombée dans une maison de débauche. Les citations abondent. La louang-e, parfois hyperbolique, y supplée à la critique, et la personnalité verlainienne transperce à travers les silhouettes peu dessinées de Tristan Corbière, d'Arthur Rimbaud, de Villiers de TIsle-Adamet de Stéphane Mallarmé.
L'intérêt principal de ces notices extra-louana:euses fut, pour les rares contemporains que ces curiosités poétiques attiraient, dans la production au grand jour de plusieurs pièces de vers d'Arthur Rimbaud, tenues jusque-là dans l'obscurité mianuscrite des portefeuilles. On ne connaissait g-uère Rimbaud que de nom. Le souvenir qui restait de lui dans la mémoire de ceux qui l'avaient rencontre en compagnie de Verlaine, dix ans auparavant, était confus et peu sympathique. On n'avait gTière retenu de ce g-amin que des incartades, des attitudes hautaines, qu'aucun talent exceptionnel ne semblait justifier. Le mystère équivoque de la rixe de Bruxelles, avec la condamnation sévère qui avait suivi, dont les vrais motifs étaient ig'norés, — on a lu plus haut, pour la première fois publiés, les considérants du jug'ement et de l'arrêt des tribunaux belg-es. remettant les faits au point exact, — enveloppait cette fig-ure bizarre d'un halo de fort mauvais aloi. Rimbaud avait disparu. Nul ne se souciait de savoir ce qu'il était devenu. Les citations que donnait Verlaine furent comme une révélation. Le bizarre sonnet des Voyelles fut reproduit, commenté, raillé, admiré. Il eut les honneurs de la grande presse. Rimbaud devint, du jour au lendemain, célèbre dans un coin du Paris littéraire. Verlaine, en admettant qu'il
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ait eu le tort, clans un impulsif affolement, de le blesser d'une arme à feu, venait, en son honneur et en sa faveur, de tirer un joli coup de pistolet. C'était comme une réparation morale succédant à la dure expiation des prisons belg-es. Dans cette notice, il n'était fait nulle allusion aux événements tragiques qui avaient amené la séparation des deux amis. Aucune explication sur le départ de Rimbaud renonçant à la poésie, brûlant les exemplaires de sa Saison en enfer et détruisant ses manuscrits, pour s'en aller chercher fortune au delà des mers, et regarder des constellations nouvelles sous les tropiques.
Tristan Corbière était l'auteur, peu lu, aujourd'hui encore à peu près ignoré, des Amours jaunes. Sa biographie est insignifiante. Quelques citations de vers, plutôt curieux par l'agencement des rythmes que par la facture môme, sur des sujets marins, dont les noyés, d'une belle couleur, que le poète montre sombrant avec leurs bottes, et roulant sans clous et sans sapin dans la houle soulevée comme un ventre amoureux, donne du piquant à cet assez fade portrait. Car Verlaine ne s'est pas donné la peine de nous tracer des traits reconnaissablés de son modèle, si efiacé, si peu représenté à nos yeux. Il nous apprend qu'il était breton et qu'il aimait la mer. C'est insuffisant comme renseignement. Il ne pouvait ainsi laisser une impression durable de ce poète non sans valeur, dont un vers étrange est resté, et restera, car il fut souvent ironiquement cité : « Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse», — épitaphe d'un incompris, et d'un inassouvi aussi,
Villiers de l'IsIe-Adam fut plutôt un prosateur magnifique qu'un poète. Verlaine rend hommage justement à ses qualités dramatiques puissantes. Il cite une scène de son Nouveau-Monde, drame issu d'un con-
cours fondé par un certain Michaëlis. La pièce fut classée ex-aequo deuxième. Quatre lauréats avaient été extraits de la cohue des concurrents attirés par le prix en espèces et la certitude d'être joué à Paris. Le Nouveau-Monde fut représenté, sans grand succès, au théâtre des Nations. La citation donnée par Verlaine prouve que Villiers possédait l'art de manier les foules sur la scène, don très rare, et que, depuis Shakespeare, Ibsen seul parut avoir.
A Stéphane Mallarmé, qui devait lui succéder comme prince des poètes, Verlaine dresse un piédestal triomphal. Mallarmé, professeur d'ang-lais peu connu, et qui faisait sa classe d'une façon intellig-ible, écrivait en prose très nettement. Il devenait obscur, souvent amphig'ourique, lorsqu'il alig-nait des vers. Il recherchait les ténèbres de la phrase, comme d'autres la clarté. Son maniérisme est toutefois séduisant, et son verbe sibyllin surprend et berce, comme un idiome musical qu'une femme étrang-ère murmure à votre oreille, qu'on devine, qu'on sent, qu'on écoute, et qu'on ne peut ni traduire, ni retenir. Il fut le praticien de cet Art poétique nouveau dont Verlaine avait formulé la théorie.
Desbordes-Valmore, que Verlaine cite plus qu'il n'étudie, et dont il ne sut pas éclaircir le mystère sentimental, avait toujours été choyée par lui, malgré son afféterie et son allure de chanteuse de romances pour salons Louis-Philippe. Il l'aimait surtout comme compatriote, comme cong-énère ; elle était née dans le Nord, et elle avait souffert par le cœur. Gomme lui, elle avait mélodieusement noté sa douleur. Verlaine s'est consacré ensuite une notice à lui-même sous le nom de Pauvre Lelian, l'anag-ramme de Paul Verlaine. Le surnom lui est resté, et lui fut quelquefois attribué,
dans des articles bienveillants. Il analyse ses œuvres, en cette sorte de nécrolog-ie avant décès . Après avoir résumé diverses phases de son existence, parlé de ses parents « exceptionnels » , rappelé les stag-es scolaires, et cité son vers : « Je ne puis plus noter les chutes de mon coeur », il nomme sous des désig-nations faciles à reconnaître ses principaux ouvrag-es : Mauvaise Etoile ce sont les Poèmes Saturniens, Pour Cytlière, Corbeille de noces, ce sont les masques transparents des Fêtes galantes et de la Bonne chanson, et Sapientia n'est que la traduction latine de Sagesse, enterrée chez Palmé, dans la cave, muse assassinée. Enfin, il qualifie très justement, dans cet ouvrag-e même, les Poètes maudiis^ qu'il appelle les Incompris : « Depuis, Pauvre Lélian a produit un petit livre de critique, oh! de critique 1 d'exaltation plutôt, à propos de quelques poètes méconnus... «
Les Poètes maudits, édition originale, ne compi-enaient que les notices de Corbière, Arthur Rimbaud et Mallarmé (i884). L'édition de 1888, nouvelle édition, ornée de six portraits par Luque, contient, outre les notices déjà citées, celles de Marceline Desbordes-Valmore, Villlers de l'Isle-Adam et Pauvre Lélian. Edition in-i8 de 102 pag-es. Léon Vanier, éditeur. Asnières, imprimerie Louis Boyer et Gi«.
Verlaine cherchait à monnayer ses œuvres en prose. Il savait que les vers ne trouvaient que difficilement, non seulement un éditeur, mais encore un public. Et puis, il prenait goût à cette prose qui se muait en métal. Il avait l'expérience des « Paris-Vivant » du Réveil, et Léon Vanier venait de lui imprimer, et de lui payer, sa plaquette des Poètes maudits. Il résolut de « placer » de la copie.
Il avait en portefeuille les articles du Réveil, les insérés, et ceux qui, pour une raison quelconque, n'avaient pu être imprimés. Il les colligea, les compléta, et apporta à Vanier le recueil, sous ce titre : les Mémoires d'un veuf. En même temps, il acheva et remit au même éditeur les manuscrits de Louise Leclercq et de M°^^ Aubin, et aussi un i^ecueil de vers : Jadis et Naguère.
Ces divers ouvrag-es parurent chez l'éditeur Vanier ; mais Verlaine n'était plus à Paris. Il avait, presque brusquement, quitté la ville, et de nouveau le goût de la terre l'avait repris. Il s'était derechef improvisé cultivateur.