‹ Paul VeralineChapitre 17 sur 27 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

à Edmond Lepelletier.

Mon cher Edmond, voici quelques pages, sous un titre énorme, qui ne sont ni un petit roman, ni un recueil de minuscules nouvelles, mais bien des parcelles d'une chose vécue en quelque sorte sous tes yeux. Il n'y a pas de sousentendus dans cet opuscule. Néanmoins, comme le public n'a pas besoin de lire entre les lignes et n'éprouverait aucun plaisir, même méchant, à le faire, j'ai dû développer certains passages, que toi seul et deux ou trois autres comprendrez, de généralités à l'usage du lecteur inconnu.

Bien des opinions nous séparent aujourd'hui ; nous n'avons plus, sauf sur le bon sens initial et sur les lettres, férocement idolâtrées de moi, qu'une idée commune, qui est de nous garder intacte la vieille amitié si forte et si belle.

Agrée donc cette dédicace toute simple comme mon cœur.

mais sincère et chaude comme ma main quand elle serre la tienne.

Les Mémoires d'un yeMy*contiennent donc, ainsi qu'il a été dit plus haut, des articles courts publiés dans le Réveil. Ce sont g-énéralement des tableaux parisiens, ou champêtres, comme Auteuil, les Chiens, Nuit noire, Nuit blanche, Un bon coin. Par la croisée, A la campagne, descriptifs et ironiques ; ou des rêveries et des fantaisies, dans la manièi^e des Petits poèmes en prose de Baudelaire : Quelques-uns de mes rêves. Palinodie, Mon hameau, la Morte, Ma Jille, les Fleurs artificielles ; des sensations et des hallucinations : Jeux d'enfants, Corbillard au galop (souvenir d'une impression ressentie ensemble, rue Fontaine, de la brasserie de ce nom, et que j'avais résumée en une pièce de vers parue dans le Nain Jaune, 1869), et enfin, des souvenirs attendris ou des rancunes personnelles, comme dans Bons bourgeois, tableau d'une querelle domestique, Formes, où l'avoué Guyot-Sionnest et son étude sont portraicturés, et A la mémoire de mon ami XXX.

C'est notamment à ce fragment que Verlaine faisait allusion dans sa dédicace, quand il parlait de ces passages que, seul, avec deux ou trois autres personnes, je pouvais comprendre.

Ce passage, où Verlaine évoque, à une table de café jadis fréquenté par nous, le souvenir d'un camarade de jeunesse disparu, où lui apparaît, à travers des larmes lentes à couler, l'être élégant et fin de vingt ans, dont il ranime la tête charmante. « celle de Marceau plus beau, » dit-il, en son enthousiasme posthume, se rapporte, non pas à Lucien Létinois, mais à un ami de plus lointaine date, nommé Lucien Viotti. Ce brave et gentil garçon

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s'engagea, avec moi, le même jour et dans le même régiment, le 69^ d'infanterie, au début de la guerre de 1870. C'était l'époque où Verlaine se maria. Viotti avec lequel, dans la rudesse des casernes, et au milieu de la dispersion des exercices, des chambrées, des marches, des gardes, des alertes, des corvées et des attentes prolongées, j'eus peu de rapports au régiment, car il avait été versé dans une compagnie autre, disparut à la sanglante fausse attaque de Hay (29 novembre 1870). J'ai cru savoir, — on a peu de nouvelles précises sur les disparus en temps de guerre, — que, blessé, il avait été fait prisonnier et transporté, d'ambulances en ambulances, à l'hôpital de Mayence, où il succomba.

Verlaine, dans ce court In memoriam, s'écrie, avec des accents de douleur rappelant les sanglots d'Achille apprenant la mort de Patrocle, envoyé par lui au combat :

Hélas ! ô délicatesse funeste, ô déplorable sacrifice sans exemple, ô moi imbécile de n'avoir pas compris à temps ! Quand vint l'horrible g-uerre dont la patrie faillit périr, tu t'engageas, tu mourus atrocement, glorieux enfant, à cause de moi qui ne valais pas une goutte de ton sang, et d'elle, et d'eUe!...

Le drame intime et douloureux, que ces lignes de Verlaine semblent révéler, m'avait échappé, lorsque avec Viotti je me rendis à la rue Saint-Domijiique, prendre la feuille de route qui nous dirigea sur Laval, dépôt de notre régiment. C'était lui qui m'avait fait choisir ce 69*, où il disait connaître un capitaine, que d'ailleurs nous ne trouvâmes point au dépôt : il nous avait devancés, avec les trois premiers bataillons, à Metz, et nous étions réservés au 1 3® corps et à la retraite fameuse de Vinoy. J'avais bien cru remarquer la mélancolie de

uotrc ami, mais il était d'un caractère plutôt réservé, et j'attribuais à ia gravité du moment et à l'ang'oisse patinotique son attitude attristée aux première jours de l'incorporation. Ce ne fut que beaucoup plus tard que nous apprîmes qu'un amour secret et douloureux, pour celle qui allait devenir la femme de son ami, avait surtout motivé son enrôlement (il était, comme moi, doublement exempté du service actif, comme fils de veuve, et comme ayant amené au tirag-e au sort un fort numéro). Les phrases attendries et navrées de Verlaine expliquent cette poétique et trag-ique aventure d'amour et di) sacrifice du jeune Viotti.

Les Mémoires d'un y«K/* renferment quelques pag-es de critique : entre autres, une histoire succincte et assez exacte du Parnasse contemporain. Verlaine a fort bien montré l'influence décisive de ce groupe sur le g"0Ût et l'opinion littéraires de notre temps :

« Certes, dit-il, l'époque actuelle n'est pas à la poésie, et l'on courrait risque de passer pour un imbécile à trop insister sur cette accablante vérité, mais il faut admettre que l'esprit public, je veux dire, bien entendu, parmi les lettrés, a du moins, de nos jours, plus d'ouvertures et d'aperçus sur l'art de lire les vers ; il en sent le nombre, la musique, et distingnie presque toujours les mauvais versificateurs d'avec les bons ; tout lecteur un peu intelligent, d'entre les hommes habitués aux choses de l'esprit, a maintenant ce que j'appellerai l'oreille i)i,hmique, et pourrait dire, par exemple, « bonne coupe, rejet oiseux, rimes précieuses, etc. ». En un mot, l'éducation du public liseur de vers est faite, elle est bonne, ou du moins très suffisante, et elle laissait tant à désirer avant que parussent le Parnasse et les discussions qui s'engag"èrent à son propos. Il suit de là

que le goût du beau, dans la seule partie du public dont le poète puisse avoir cure, s'est anobli; car la poésie ne vit, ceci est hors de question, que de hautes g-énéralités, que de choix parmi les lieux communs, que des plus fières traditions de l'âme et de la conscience ; entre tous les ai*ts,dont elle est l'aînée, et dont elle reste la reine, elle répug-ne à la laideur morale, et, même dans ses manifestations les plus-erronées, poèmes purement voluptueux ou d'une mauvaise philosophie, g-arde-t-elle ce décorum, cette blancheur de péplum et de surplis qui écarte le vulgaire obscène ou méchant, et s'en fait haïr comme il faut... »

On ne saurait mieux définir la mission du poète et l'œuvre de la poésie.

Beaucoup moins juste, et certainement blâmable, est la boutade de Verlaine sur Victor Hugo. Il avait beaucoup admiré, et, comme nous tous, imité fortement le maître, en ses premiers vers. De plus, il avait été accueilli par lui avec bonté et même flatterie. (Victor Hugo récita des vers des Poèmes Saturniens à l'auteur, presque encore débutant et ignoré, le visitant à Bruxelles.) Il y eut un peu d'ingratitude en son irrévérencieuse affectation à rabaisser le genre du grand, du plus grand des poètes du xix» siècle, qui en compte tant d'excellents, et dans cette louange blagueuse donnée à Gastibelza ou à la Chanson des Pirates qui partaient d'Otrante. C'était du virus blasphématoire inoculé par Rimbaud.

Voici un résumé des injustes bouffonneries de Verlaine, — nous avons dit qu'il aimait souventefois à rire, d'un rire vulgaire, un lourd ricanement, avec une soudaine propension à la parodie. — Il ne faut pas plus prendre au sérieux et au définitif ses exubérantes far-

ces que, dans d'autres moments, ses élans pieux et ses repentirs ultra-édifiants.

11 prétend donc, avec une grosse ironie, qu'il eût été préférable que Victor Hug-o mourût en i844 ou 45, au lendemain des Burgraves. Et il lui donne, à cette époque, comme bagage de gloire, trois ballades : les Bœufs qui passent, il avait applaudi cette ballade popularisée, au café-concert, mise en musique par Lassimonne, le sous-chef d'orchestre de l'Elysée-Montmartre ; le Pas d'armes du roi Jean, nous en avions loué la musique rythmée et colorée que notre ami Emmanuel Ghabrier, l'auteur d'Espana, avait improvisée, au piano martelé sous ses doigts infatigables, un soir, chez L. X. de Ricard ; et la Chasse du Burgrave. Voilà des titres sérieux pour l'immortalité d'Hugo ! Verlaine, poursuivant la blague à froid, daigne y ajouter les Tronçons du serpent, des Orientales, qu'il proclame une perle. 11 s'y trouve, en effet, un jeu de rhétorique curieux, une poursuite hardie et ingénieuse de métaphores. En prose, il admire Bug- Jar g al, Notre-Dame deParis,qvi'i\ affirme être « si drôle par places » ; enfin, il classe, parmi les œuvres à conserver le Rhin. Tout le reste est bon à metti'c où Alceste expédiait le sonnet d'Oronte.

Oui, s'écrie-t-il, dans une sorte de fureur iconoclaste, tout ce qui part des Châtiments, et Châtiments compris, m'emplit d'ennui, me semble turgescence, brume, langue désagrégée, d'art non plus pour l'art, incommensurable, monstrueuse improvisation, bouts-rimés pas variés, ombre, sombre, ténèbres, funèbres, facilité déplorable, ô ces Contemplations, ces Chansons des Rues et des Bois / manque insolent platement de la moindre composition, plus nul souci d'étonner que par des moyens pires qu'enfantins.

Dans cette enragée et comme maniaque démolition, tentée inutilement par lui, et par d'autres qui n'avaient

pas sa valeur, car le dieu est toujours debout sur son piédestal intangible de poèmes, de romans, de théâtre, d'histoire et de critique, Verlaine en arrive à comparer les épopées de la Légende des Siècles aux romances moven-âg-euses de Tennyson. Et il reprend une plaisanterie déjà produite par lui, qui consiste à proclamer que Victor Hugo est par-dessus tout l'auteur de l'Homme à la Carabine :

Gastibelza dépasse toute son œuvre. Il y a enfin là du cœur et des sanglots, et un cri formidable de jalousie, le tout exprimé magnifiquement dans un décor superbe. Trouvez-m'en un autre, de Gastibelza, dans tous ses volumes !

C'est la farce ici qui dépasse toute mesure. Verlaine, dans l'outrance de sa truculente et g"ouaillcuse charge, montre le bout de l'oreille du mystificateur. Evidemment il a voulu se moquer de nous, et non de Hugo. Il a dû rire sous cape de la naïveté crédule des jeunes novateurs du quartier latin, qui déjà tenaient cour autour de lui, au café François I»', et qui traitaient alors Hugo comme nous traitions, entre Parnassiens, Ponsard et Emile Augicr. Ces jeunes gens sont devenus aujourd'hui des hommes faits. Beaucoup ont quitté la littérature symbolique pour l'épicerie ou l'administration, et ont assurément changé d'idées sur la préexcellence de Gastibelza. Us doivent aujourd'hui penser, comme Verlaine sans doute l'estimait tout bas, que VHomme à la carabine, malgré la musiquette de Monpou, accompagnée par les pianos de dames à crinolines, n'est pas de la taille d'Eviradnus, et que, comme poésie, rExpiation, sans musique, est un peu au-flessus du Pas d'armes du roi Jean, môme orchestré par Chabrier.

Cette démolition de la statue d'un grand homme.

encore incontesté, était une pose et une sorte de sacrilèg'e. Verlaine s'abandonnait à une messe noire poétique. Je ne puis le croire sincère en ces attentats de l'esprit. Il descendait au niveau d'un hystérique dément qui entreprendrait, à forfait, la démolition des statues. 0 mon cher Paul, si les poètes trépassés entendent, par delà le tombeau, les louanges ou les blâmes que leur décernent les survivants, lu peux t'étonner de cette protestation, que tu devrais reconnaître très sincère, mais, dans ces pag-es, consacrées à ton œuvre et à ta mémoire, exécutant ta volonté, manifestée à l'heure où tu croyais en avoir fini avec la vie et avec les méchancetés des vivants, je me suis prorais de ne rien cacher de tes défauts, de ne rien effacer de tes fautes, de ne rien taire de ce que tu fis ou écrivis de blâmable, mettant parallèlement en lumière tes qualités, tes talents, tes souffrances, tes mérites. Cette protestation, je te l'ai fait entendre, alors que tu étais parmi nous, et tu n'as pas oublié comment j'ai répondu à ta plaisanterie, ou du moins par moi jugée telle, de Gastibelza, chef-d'œuvre d'Hug-o. Je t'ai envoyé l'Ami de la Nature, que tu venais de me confier pour une amusante citation, et, en reproduisant la ce strophe » du début :

J'crache pas sur Paris, c'est rien chouette. Mais comm' j'ai une âme d'poète, Tous les dimanch's j'sors de ma boîte, Et j'm'en vais avec ma compagne A la campagne !

j'ajoutai : « Plus beau que le sonnet de la Maintenon, jetant sur la France ravie l'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin! Plus touchant que l'apostrophe à « celle qui n'eut pas toute patience et toute douceur! » Gela durera plus dans la mémoire des hommes que les

PAUL VEKLAINE

Fêtes galantes et que la Bonne chanson! C'est sublime comme Gastibelza! Et, dans les anthologies futures, l'homme à la pipe blanche prendra la place d'honneur à côté de l'homme à la carabine ! »

Et nous avons ri tous deux, en choquant nos verres, de cette double gouaillerie, qui eût déridé le docte Tribulat Bonhomet, homme rebelle aux plaisanteries des autres, mais au répertoire duquel il convient d'incorporer l'appréciation de Verlaine sur les « Bœufs qui passent » supérieurs à « l'Ode à Napoléon II », et sur « le Pas d'armes du roi Jean » destiné à faire oublier « le Petit roi de Galice ».

Il ne faut pas attacher plus d'importance à cette fumisterie, dont la gloire de Victor Hugo fut l'objet momentané, qu'au Testament burlesque, dont Verlaine consigna teneur et codicille dans ses Mémoires d'un veuj :

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