‹ Paul VeralineChapitre 21 sur 27 · M0NU3IENT · texte numérisé non relu

M0NU3IENT

Les dernières années de Paul Verlaine furent plutôt lamentables. Je donnerai peu de détails sur son existence au Quartier latin, à partir de 1892. II habita divers log-is ég-alement hasardeux, et traîna sa jambe malade et son talent atteint, par tous les cabai^ets et bars de la rive g-auche, en compagnie d'Eug'énie Krantz, de Philomène ou d'Esther , ribaudes attentives à vider son porte-monnaie en même temps que les petits verres.

Cette période ne fut cependant pas improductive ni inféconde. Après Amour, après Bonheur, ses deux derniers ouvrages de la bonne époque, et de maîtresse facture, il publia plusieurs volumes inégaux. Dans ces poèmes tourmentés, trop souvent l'ellipse, l'anacoluthe, le désordre de la phrase correspondent à l'incohérence de l'idée ; l'amphigouri et le jeu de mots se rencontrent.

Outre divers fragments en prose, biographies, récits de voyages, fantaisies, il publia successivement, dans ses dernières années : les Elégies, Dans les Limbes, les Dédicaces, les Epigrammes, Chair, Chansons pour Elle, Liturgies intimes, Odes en son honneur.

Plusieurs pièces de ces divers volumes remontent à une époque antérieure. Elles avaient été négligées ou enterrées par le poète, qui depuis les exhuma des tiroirs. Malgré sa vie décousue, ses nombreux changements de domicile, ses séjours dans les prisons et les hôpitaux, Verlaine a conservé et publié presque tout ce qu'il a éci'it. On a pu remarquer l'insistance avec laquelle, dans plusieurs lettres, il me réclamait tel ou tel poème dont il se souvenait m'avoir envoyé copie.

Cependant, quelques pièces de vers éparses ont été égarées. J'en ai retrouvé quelques-unes, et, dans le dernier tome des œuvres complètes, publié chez Messein, successeur de Léon Vanier, sous le titre: Œuvres posthumes, on a inséré des fragments divers, enfouis dans des publications mortes, et quelques vers de jeunesse. Parmi ceux-ci, je signale, en passant, le sonnet à Don Juan, qui est de moi. L'Enterrement et Don Quichotte ont été publiés, pour la première fois, par moi et reproduits dans les Œuvres posthumes.

Verlaine n'a pas abusé de la dédicace dans ses prem.ières oeuvres : les Poèmes Saturniens ne contiennent que six dédicaces, à Ernest Boutier, François Goppée, Catulle Mendès, Henry Winter, Edmond Lepelletier, Louis-Xavier de Ricard.

Les Fêles Galantes n'ont aucune dédicace. La Bonne Chanson n'est qu'une dédicace unique, sous-entendue. Les Romances sans paroles, pas de dédicaces. Sagesse, dans l'édition originale, porte cette dédicace unique, de tout l'ouvrage, à la première page : A ma mère. L'édition Vanier, Œuvres Complètes, tome l*"", ne reproduit pas ce filial hommage.

Jadis et Naguère offre les dédicaces suivantes à : Ernest Delahaye, Laurent Tailhadc, Albert ]VIérat,Ghar-

les Morice, Jules Valadon, Jean Moréas, Gaston Sénéchal, Charles Vig-nier, Léo Trézenik, Georges Rail, Léon Dierx, Edmond Lepelletier, Robert Gaze, Léon Vanier, J.-K. Hujsmans, Louis-Xavier de Ricard, Jacques Madeleine, Georges Courteline, Raoul Ponchon, Louis Dumoulin, Villiers de l'Isle-Adam, Armand Silvestre , Catulle Mandés , François Goppée , Stéphane Mallarmé .

Amour contient un certain nombre de dédicaces à : Edmond Lepelletier,J.-K. Huysmans, Francis Poictevin, Emile Le Brun, Germain Nouveau, Léon Vanier, docteur Louis Jullien, Jules Tellier, Charles Vesseron, Rachilde,Léon Valade, Ernest Delahaye, Emile Blémont, Gharlesde Sivry, Emmanuel Ghabrier, Edmond Thomas, Charles IMorice, Maurice du Plessjs, José-Maria de Heredia, Victor Hug-o, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud, Anatole Baju.

Bonheur n'a aucune dédicace. Parallèlement en est également privé, bien que la première pièce, d'une ironie exacerbée, porte ce titre de « dédicace » sans désignation nette de la personne ; c'est le répons méchant à la bonne antienne de la messe nuptiale, orchestrée dans la Bonne Chanson. Chansons pour Elle, pas de dédicaces. Les Liturgies intimes sont dédiées à Charles Baudelaire. Odes en son honneur, sans dédicaces, ainsi que les Elégies et Dans les Limbes.

Comme son titre l'indique, le livre Dédicaces n'est qu'un bouquet de rimes offert nominalement à des amis personnels, pour la plupart. C'est la dédicace à moi adressée qui figure en tète de ce volume, comme frontispice, avec fac-similé de l'écriture de Paul Verlaine.

Les autres dédicaces appartiennent à : Anatole France, Ernest Jaubert, Jules Tellier, François Goppée, J.-K.

Huysmans, Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Laurent Tailhade,Villiers de risle- Adam, Raoul Ponchon, A. -F. Gazais, Germain Nouveau, Maurice Bouchor, Henri d'Argis, Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, Armand Silvestre, Fernand L'Ang-lois, Irénée Decroix, George Bonnamour, Paterne Berrichon, Gabriel Echaupre, docteur Guilland, Louis et Jean Jullien, Emile Le Brun, Henri Mercier, Adrien Remacle, Armand Sinval, Charles de Sivry, Charles Vesseron, Gabriel Vicaire, Emile Blémont, Emmanuel Chabrier, Ernest Delahaye, Maurice du Plessys, Charles Morice, Edmond Thomas, Théodore C. (London), Arthur Symons, Jean Richepin, Arthur Rimbaud, M"e Renée Zilcken, M"e EveUne, M"e Léonie R., M"e Jeanne Vanier, M"« Adèle, Niederhausern, Raymond Maygrier, M^^^ Marie A., RodolpheDarzens, Henri Bossanne, MaxRosa,M''e A, Rom..., Duvigneaux, Rodolphe Salis, Léon^Cladel, Marie X..., Gustave Lerouge,Lartigues, docteur Chauffart, M""* Marie P...,Gésar C...,Bibi-la-Purée,Henri Degron, vicomte de Lautrec, Edmond Picard, Léopold II roi des Belges, comte de Monte.squiou-Fezensac, Gabriel de Ytui'ry, Aurélien Scholl, Léon Dierx, Maurice Barrés, plus quelques dédicaces anonymes à des « aimées », à des « amies », avec des initiales très significatives : Est... Phi..., E..., etau gérant du « Muller », dont il célèbre la bonne bière.

Dans les Epigrammes, quelques pièces sont dédicacées à : Edmond de Goncourt, William Heinemann, Octave Mirbeau, Francis Poictevin, Henry Bauer, Francis Magnard, François Coppée, Léon Deschamps, F. -A. Gazais, Paul Vérola, vicomte de Colleville, Sully-Prudhomme, Odilon Redon.

Les Invectives n'ont pas de dédicaces proprement

dites, mais certaines pièces ont pour titres des noms propres. Ce sont les suivants : Edouard Rod, Jean-René (Moréas et Ghil), docteur Grandm..., Guillaume II, Raoul Ponchon, Marcel Schwob, Ernest Delahaye, Félicien Champsaur, Catulle Mendès, F. -A. Cazals.

Chair : aucune dédicace, sauf deux ou trois initiales féminines, et un prénom de femme.

Les Mémoires d'un Veuf me sont dédiés. L'éditeur Léon Vanier, au tome IV des Œuvres complètes, a cru devoir, comme je l'ai dit, supprimer cette dédicace. Il a eu tort d'effacer, en même temps, les lignes intéressantes de l'envoi. C'était une préface qu'on aurait dû conserver pour le public, en suppi-imant mon nom, désagréable, paraît-il, à l'éditeur. J'ai reproduit plus haut cette dédicace-préface.

Mes Hôpitaux, Mes Prisons, les Confessions sont sans dédicaces, de même les récits de voyages : Quinze Jours en Hollande.

Dans le volume des Œuvres Posthumes, vers et prose, quelques dédicaces seulement à : Ernest Delahaye, Edouard Dubus, Alain Desvaux, Henry Chollin, Franklin-Bouillon, Dauphin-Meunier et Henri Leclerq, Jean Moréas, Fernand L'Anglois, Willette.

J'ajouterai à cette nomenclature des poésies dernières de Verlaine l'indication d'une plaquette d'un caractère erotique, qui ne fut pas mise dans le commerce, dont le titre est Femmes, et qui ne saurait figurer dans une édition, même complète.

Un volume est à part et doit être signalé : c'est le recueil publié par la librairie Charpentier, sous ce titre : Choix de poésies. Un beau portrait, poétisé et mélancolisé, d'après Eugène Carrière, orne le frontispice. Ce volume contient d'excellentes pièces choisies avec goût,

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dans les principaux ouvrages du poète : les Poèmes Saturniens, les Fêles galantes, les Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et Naguère, Parallèlement et Bonheur.

Ce volume ne saurait dispenser les amis de la poésie de lire et de posséder Verlaine intégral, mais il suffit, surtout à l'étranger, pour donner une idée suffisante du grand poète. Ajoutons que le Choix de poésies peut être mis dans toutes les mains, et pourrait figurer sur un catalogue de librairie classique.

11 me reste à parler d'un livre dont j'ai déploré la publication. Il s'agit des Invectives, ouvrage posthume. Je ne veux pas recommencer les polémiques que l'apparition de cet ouvrage suscita. L'éditeur Vanier est mort. Je tiens seulement à déclarer de nouveau que, si Verlaine avait vécu, il eût sagement, loyalement et avantageusement biffé certaines de ces Invectives, précisément celles qui ont soulevé le plus de clameurs, qui ont attiré le plus d'hostilité à sa mémoire de poète. Ce sont les Invectives qui ont arrêté l'effort du comité du monument, et indisposé un grand nombre depersonnes, d'abord favorables. L'éditeur Vanier avait sansdoute acquis, moyennantquelques pièces de cent sous, ces satirettes, indignes du poète, facéties plutôt que poèmes. Verlaine écrivaillait ces fantaisies-là pour s'amuser, pour soulager sa bile, comme il dessinait à la plumeen mart^cdeses lettres, sansy attacher d'autre importance. On riait de ces « blagues» entre camarades. On ne pensait pas que ces improvisations, souvent malvenues, et toujours malveillantes, — sauf deux ou trois pièces comme la fameuse Ode à Metz, insérées là par l'éditeur pour corser le volume, — dépasseraient jamais le cercle des camarades de café. Pressé d'argent, certains jours de flânerie et de grande soif, Verlaine venait

«taper»son éditeur. Celui-ci, « pour le principe», disait-il, ne voulait lâcher une ou deux pièces de cinq francs qu'en échange d'un morceau de copie. Verlaine tirait alors de son portefeuille une « invective », ou bien il en improvisait une au café voisin, et l'éditeur versait les subsides implorés. Mais la moitié au moins de ces scories poétiques devait être rejetée au creuset. Ces Invectives pouvaient se citer dans une arrière-salle de brasserie, entre poètereaux débineurs; leur apparition au grand jour a été une véritable trahison envers la mémoire du poète, et un obstacle, momentané sans doute, mais sérieux, à sa g-lorification sur la place publique. Le sénateur Cazot notamment, questeur du Sénat, se croyant malmené, alors qu'il s'ag-issait, dans l'Invective visée, du mag'istrat Cazeaux, a empêché qu'on accordât un emjjlacement dans le jardin du Luxembourg, pour le buste du poète.

Paul Verlaine eut un instant l'idée, sans doute sug-g-érée par quelque plaisant compag-non de beuverie, de se présenter à l'Académie.

Notez qu'il n'y avait rien là d'irrévérencieux envers la docte compag-nie. C'était plutôt un hommag-e que le poète bohème rendait à l'Institut, plus souvent attaqué et ridiculisé dans les cénacles juvéniles du quartier. Je dissuadai de mon mieux le candidat, et je pris la peine d'expliquer au public, dans un article de l'Ec/io de Paris^ qu'à mon avis, Verlaine avait tous les titi^es littéraires pour siéger sous la coupole, entre ses amis, François Coppée et José-Mai^ia de Heredia,mais qu'il y avait^ pour entrer parmi les Quarante, des conditions de régularité d'existence, de fréquentation, de correction, indispensables, lesquels titres faisaient entièrement défaut au postulant, et l'empêcheraient d'être élu. On est admis à l'Académie, autant pour les œuvres qu'on a pu faire que

pour les choses, mal vues en ce milieu sévère surtout, qu'on a su ne pas faire, — livres, paroles ou actes.

Verlaine, d'abord mécontent du conseil et de l'article, se rendit bien vite à ma raison. Il me remercia du bon avis, et renonça à son projet, qui, raisonnable ensoi, semblait, au premier abord, une cxtravag-antemanifcstation. Comme poète supérieur, comme écrivain orig-lnal et puissant, Verlaine méritait assurément d'être académifié, mais il n'était pas académisable. On ne saurait trouver exorbitante l'ambition du poète de Sagesse et des Romances sans paroles, mais elle était à cette époque irréalisable. Il avait droit à l'Institut de par songénie. Sa vie bohème, ses écarts de conduite, la lég-ende dont il était victime, voilà seulement ce qui rendait sa candidature impossible. Elle n'était ni absurde ni ridicule, elle semblait anormale. Par la suite, elle pouvait devenir possible, mais non certaine du succès.

Il convient de ne pas oublier que, Leconte de Lisie étant mort, chez M. et M""^ Guillaume Béer, à Louveciennes, Verlaine avait été désigné, par le suffrag-e de nombreux poètes consultés, comme devant lui succéder dans le titre de « Prince des Poètes ». Celui qui était l'objet d'une libre élection aussi flatteuse, et aussi méritée, pouvait bien être considéré comme apte à briguer l'autre succession de Leconte de Lislc, le fauteuil d'académ.icien .

Une lettre écrite dans la dernière année, à propos d'un article de l'Echo de Paris,on j'avais fait allusion à cette candidature avortée, constate les sentiments peu désappointés du poète à cet ég-ard. Il ne se plaint nullement, il" ne récrimine pas, il me remercie seulement d'avoir parlé de lui, à propos de l'élection académique et du vote des poètes.

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Mon cher Edmond,

Je te remercie de tout cœur de ton article d'y a trois jours. Il m'a ravi et il m'a touché. Mille et mille poignées de main bien sincères et bien émues, je t'assure.

Certainement, oui, je serais heureux de te voir, fy sais toujours, ne sortant pas encore de la chambre. Mais ce serait plutôt pour dans la journée. Le matin, c'est encombré, le soir, je me couche comme les poules.

Tu recevras un livre de M. de Montesquiou, un ami tout dévoué et tout bienveillant pour moi, et à qui tu feras bien plaisir, ainsi qu'à moi, en parlant de son livre le Parcours du Rêve au Souvenir, — ainsi qu'il le mérite, — dans un de tes prochains articles.

A bientôt donc, mon cher ami, et tout à toi.

P. Verlaine, 16, rue Saint-Victor.

Je fis, bien entendu, l'article demandé sur M. de Montesquieu, qui, avec Maurice Barres et quelques autres de nos amis, a aidé souvent de sa bourse le poète devenu besog-neux.

Plusieurs articles documentés, dans des journaux et des revues, ont paru, un volume même (^Verlaine intime), fournissant toutes notions sur ces dernières années du poète. Les liaisons féminines de cette période ont été racontées, avec force anecdotes, par des amis de la dernière heure. Tout en ayant conservé jusqu'au bout les meilleures relations avec Verlaine, je le vis moins durant ces ultimes années. Très occupé, je ne pouvais le suivre dans ses interminables déambulations à travers les cafés et caboulots du boul'Mich' et de la rue de Vaugirard. J'allai,pourtant, de tempsen temps, lui « rendre visite» au François I^'jau café Rouge, au « Miirg-er ». Il venait assez fréquemment me voir,vers l'heure de rapéritif,dans les environs des bureaux de rédaction où je me trouvais retenu. Je lui facilitai l'insertion de quelques articles. Sa

corrospondance avec moi fut alors écourlée. Elle se composo surtout de cartes postales ou de courts billets remis par des messag^ers des deux sexes, « attendant la réponse ». Elle ne contient g-uère autre chose que des fixations de rendez-vous, des demandes pécuniaires, des remerciements. II m'invitait aussi à ses mercredis littéraires, l)ien modestes mais intéressantes soirées, qu'ag-rémentaient Toriginalité des discussions et l'outrance de certaines appréciations.

Une vig-nette assez curieuse, servant de prospectus à l'iconog-raphie de Paul Verlaine par F. -A. Gazais, représente le <( Salon » du poète avec les assistants suivants : Mraes Uachilde et Sophie Harlay; MM. Jean Moréas, Villiers de l'Lsle-Adam, Laurent Tailhade, Gabriel Vicaire, Henri d'Arg-is, F. Glerg-et, F. -A. Gazais, Ary Renan, A. Desvaux, Jules Tellier, Paterne Berrichon.

Que de morts parmi tous ces habitués des Mercredis verlainiens, qu'évoque la vig-nette : Une soirée chez Paul Verlaine en i88g!

Aux invités du « Salon v aux lambris peu dorés de la rue Royer-Collard, il convient d'ajouter d'autres visiteurs, ceux des hôpitaux et des tables du François I*"", du Mûrg-er, du café Roug-e, où Verlaine eut plus souvent ses jours de réception : Saint-Georges de Bouhélier, Raymond de la Tailhède, Georg-es de Lys, Jacques des Gâchons, Maurice Lel)lond, Albert Grandin, Emile Blémont, Raymond Mayg-rier , Ernest Raynaud, Pierre Devoluy, Léon Durocher, Raoul Gineste, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Gustave Kahn, Xavier Privas, Adrien Mithouard, Léon Deschamps, Achille Ségard, Sig-noret, Maurice du Plessys, etc.

Il eut alors des périodes de travail et de santé assez heureuses. Il fit en Hollande et en Belg-ique des confé-

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rences qui eurent un certain succès. La curiosité y fut pour quelque chose, et aussi la préparation habile dont ses séances étaient accompag-nées. Verlaine était fort médiocre orateur. Il l'a reconnu lui-même, en racontant sa tournée conférencière. Il lisait, ce qui est toujours fâcheux, et d'une voix faible et enrouée. Il fut cependant,g-râce à d'excellents et enthousiastes amis, fort bien reçu en Bel^-ique et en Hollande. Il rapporta quelques billets de banque de cette excursion artistique. Cette aubaine fut plutôt funeste pour sa santé, pour sa production. Des bombances et des attendrissements de la part de ses compag-nes, intraitables quand les toiles se touchaient aux poches du poète, furent la suite de la fructueuse tournée aux Pays-Bas.

On a donné des détails anecdotiques et indiscrets sur les maîtresses notoires de Verlaine, toutes vulg-aires, illettrées, appartenant à la basse g-alanterie du Quartier, voilà pour le moral; en outre, elles étaient peu avantag-ées sous le rapport physique. Faisant une concession à Musset, qu'il avait pilorié jadis, il se contentait d'obtenir l'ivresse sans trop exig-er du flacon. Et puis, Verlaine n'était pas difficile en fait de femmes. II en avait si peu connu ! Ce ne fut qu'après la quarantaine qu'il eut des liaisons suivies, qu'il s'attacha. Il fallait aussi une certaine aptitude, chez ces demoiselles de compag-nie aventureuse, pour s'accommoder aux caprices, aux lubies, aux irritations, et aux violences même du poète, lorsqu'il subissait l'influence néfaste de l'alcool.

Une de ces commères, nommée Philomène, paraît lui avoir été plutôt aimable, douce et sororale. Volage et ingrat, le poète l'avallquittée pour une Ardennaise massive, mafflue, taillée à coups de hache dans un billot de bois rude, paysanne mal dégrossie, aux doigts saucisson-

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nés, mais à l'occasion très crochus. Cette rustaude se nommait Esther. Elle lui extorquait tout l'arg-ent qu'elle lui sentait posséder. Quand le gousset était à sec, elle déguerpissait. Sauf à revenir, dès qu'elle apprenait que Verlaine avait publié quelque volume, ou fait passer un article dans les journaux. Car Esther était informée de ces aubaines. Peut-être de jeunes amis, bien renseignés, des commensaux du poète, l'en instruisaient. Elle accourait à tire d'ailes, messagère des beaux jours. Elle repartait, dès l'argent tari. Ceci n'est point un attribut spécial des amours de Verlaine.

La maîtresse la plus connue du poète, celle qui fut en pied longtemps, et qui lui ferma les yeux, se nommait Eugénie Krantz. Elle aussi pressurait le malheureux porte-ljre. Mais elle le forçait à travailler. Cupide et prévoyante, elle savait que l'on pourrait, le lendemain d'un jour de labeur scriptural, échanger, chez le libraire ou à la caisse de tel journal, contre des écus, et parfois contre des louis,qui se monnayaient immédiatement chez le marchand de vins le plus proche, les lignes, inégales ou complètes, hâtivement tracées par Paul, qu'elle surveillait et aiguillonnait comme un bœuf au labour.

Les conférences en Belgique, en Hollande, ayant amené un bien-être inattendu dans le ménage, Eugénie Krantz fut alors d'une amabilité parfaite. Verlaine, épris de calme, redoutant les scènes, et ayant conservé un fonds de préjugés bourgeois, eut alors l'idée baroque, issue d'une réconciliation bachique après une querelle vive, d'épouser cette femme.

Il lui écrivit d'Angleterre :

Parles-tu sérieusement à propos de mariage ? Si oui , tu m'auras procuré le plus grand plaisir de ma vie ! Nous irons chez M. le Maire, quand lu voudras. C'est d'ailleurs le plus sûr

moyen de t'assurer quelque chose de fixe après ma mort. Ma chérie! oui, va, ce sont toujours là mes idées! Je n'aime que toi, et combien ! . . .

La lettre se terminait ainsi :

Tes volontés sont les miennes ; je sais trop ce qu'il men a coûté de ne pas t' obéir; tu as toujours raison... A bientôt, chère femme, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur! ( Ferlaine intime. — Charles Donos, page 235.)

Cette femme le trompait avec tranquillité. Elle fut d'ailleurs dénoncée par sa rivale, Philomène Boudin. D'où crêpage sérieux de ces peu opulents chignons.

Quand il sortait des hôpitaux, où sa maladie et aussi la misère le ramenaient, Paul retrouvait tantôt Philomène et tantôt Eugénie. Philomène avait un défaut pour lui : elle était mariée; tandis que l'autre femme était libre. Par conséquent, la Krantz pouvait plus facilement se postera la sortie, et s'emparer du poète muni de fonds. Philomène était toujours mal lotie. Elle ne se plaignait jamais. Pourvu que Paul eût la poche assez garnie pour payer un modeste dîner, accompagné de libations apéritives et digestives, parmi les débits du quartier, elle se montrait contente et redoublait d'amabilités.

Il eut des alternatives de querelles et de raccommodements avec Eugénie Krantz, mais, sentant peut-être que sa fin était prochaine, il ne voulut pas, dans son dernier accès de rhumatisme, retourner à l'hôpital. Il résolut de se faire soigner à domicile, et, comme il avait encore quelques sous, il engagea Eugénie à prendre une bonne. Il éviterait ainsi l'assistance hospitalière, qui maintenant l'effrayait.

Verlaine, malgré son existence vagabonde, ses allures de bohème, avait conservé le respect du décorum bourgeois, et l'hôpital, très supportable, agréable même à ses

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yeux, comme lieu de repos, comme asile, comme maison de santé, lui semblait un lieu indig-ne pour mourir. Il m'en avait, à plusieurs reprises, témoig-né l'efTroi.

Quoiqu'il eût fréquenté nombre d'hôpitaux, où il était l)ien traite, où il rendait hommage aux ég-ards des médecins, comme aux soins des infirmiers, quoiqu'il se trouvât « à l'hosteau » comme chez lui, mieux môme qu'au café, il ne considérait ces établissements hospitaliers que comme des endroits de retraite momentanée et espacée, presque des maisons de villég-iature, mais pour terminer sa vie, pour rendre son âme à Dieu, comme il le disait, il repoussait avec crainte, avec dég-oût, le lit banal de l'Assistance publique.

Aussi, bien que cette Eug-énieKrantz n'ait pas été pour lui la compag-ne dig-ne, fidèle, dévouée, qu'elle aurait dû être, et qu'il aurait dû rencontrer, bien que personnellement je lui aieg-ardé quelque rancune de ne m'avoir pas averti en temps utile de la maladie de mon ami, — je lui sais gré, et je lui pardonne beaucoup, parce qu'elle a permis à Verlaine de mourir dans un lit qu'il pouvait considérer comme le sien, dans un Ht dont il payait les draps. Il ne voulait pas de l'ag-onie quasi-théâtrale d'un Gilbert ou d'un Malfilàtre. L'hôpital n'était pas à ses yeux la désirable écurie où Pég-ase devait fatalement terminer sa course. La mort à l'hôpital ne l'humiliait pas, mais cette déchéance mortuaire, ig-nominieusc aux yeux de la bourg-eoisie, lui apparaissait comme devant être évitée, si faire se pouvait. Ses derniers efforts tendirent à ne pas finir sa malheureuse exi.stence dans un lit administratif. Quelle ironie des choses, dans cette de.stinée d'un g-rand poète, fils d'un père officier, d'une mère propriétaire, bien dotée, qui ne dut qu'au hasard d'une rencontre, devant le comptoir, avec une fille aux faveurs

banales, de ne pas rendre le dernier soupir dans un des caravansérails de la mort . Grâce à cette créature, még-ère autant qu'amante, qui le trompait, le maltraitait, le dépouillait, et était incapable de le comprendre et de l'admirer, il ne fut pas, à son heure suprême, un numéro, un paquet de chairs froides, qu'on porte à l'amphithéâtre, si les amis n'arrivent pas assez ^^te pour réclamer le résidu d'une carcasse humaine. Il expira dans une chambre privée, au milieu d'objets familiers,ayant sous les yeux, sous la main, les menus accessoires de sa vie quotidienne. Jusqu'à ce que sa noble intellig-ence ne fût plus qu'une exhalation perdue dans l'infini, il eut l'illusion désirée du « home » mortuaire.

Il ne lui manqua, pour compléter l'illusion berceuse du cerveau s'endormant pour toujours, que la présence, à cette minute suprême, de vieux et chers amis, comme Coppée et moi, et celle de son fils Georges.

Le fils de Paul Verlaine, malade au sortir du service m.ilitaire, n'a pu assister, en effet, ni aux derniers moments de son père, ni aux obsèques. Il avait été frappé d'une sorte de cong-estion, issue, paraît-il, d'expériences d'hypnotisme.

jVjme Delporte, la femme remariée de Verlaine, a donné les renseignements suivants sur son fils Georges, après le décès:

Mon mari, moi et mes deux petits enfants, nous avions quitté l'Algérie au commencement de juillet, laissant Georges qui aimait ce pays et désirait s'y établir. En partant, je lui avais donné une petite somme d'argent, qui, d'après ses goûts modestes, devait le faire vivre pendant plusieurs mois. Brusquement, en quelques semaines, il se trouva dénué de tout. Il avait perdu la mémoire ; lorsqu'on lui parlait, il paraissait s'éveiller brusquement ; il avait des gestes automatiques, une voix toute changée, et les allures d'un somnambule.

Il fut transporté à rhôpîtal. Traité par la suggestion, il guérit. Se sentant rétabli, et le moment étant venu de faire son service militaire, il ne voulut pas bénéficier de la loi qui permet aux Ala^ériens de ne faire qu'un an de service. Il se rendit à Lille, et fut incorporé dans un régiment du train. Malheureusement, on l'avait laissé partir trop tôt, n'étant pas complément guéri, il fut repris d'un sommeil léthargique.

Bien soigné, il se remit, mais le malade ayant intéressé les médecins par la singularité de son état, il fut gardé en observation.

On devait lui donner son congé de convalescence dans les premiers jours de janvier, mais on ne le laissa sortir que le 13, trop tard donc pour assister aux obsèques de son père.

Georg'es Verlaine, garçon très doux et un peu mélancolique, a acquis une admiration sans bornes etune affection posthume très vive pour son père. II était d'ailleurs depuis longtemps possédé du désir de le voir. Il lui avait écrit, et, sans la maladie qui l'a frappé, il eût certainement assisté, non seulement à ses obsèques, mais aussi à ses derniers moments. La fatalité s'était abattue sur le père et le fils.

J'ai dit plus haut que Georg-es Verlaine occupait un emploi dans l'administration du Métropolitain. Lors de son mariag-e, je l'assistais, comme remplaçant pour lui son père.

jyfme Delporte, l'héroïne de la Bonne Chanson, a protesté contre des obstacles qu'elle aurait apportés à la réunion du père et de l'enfant.

Depuis vingt-trois ans que je n'avais vu Verlaine, a-t-elle écrit, j'avais eu le temps d'oublier lesmauvais jours, et depuis dix ans que je suis remariée et heureuse, je lui avais certainement pardonné. C'est donc à tort que les journaux racontent que j'ai systématiquement éloigné Georges de lui.

Je ne discuterai pas cette affirmation; l'ex-M^e Ver-

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laine n'est pas une personne haineuse. Elle a toujours été très bonne pour son fils. On peut supposer même qu'elle n'est pas restée indifférente àlag-loire de l'homme dont elle a porté le nom. Il est possible que, dans les derniers mois, elle ait consenti, et même facilité un rapprochement entre le père et le fils. Mais on a vu, par toute la correspondance et par les récits de la vie de Verlaine, qu'il a toujours inutilement réclamé l'adresse de son fils. Cette adresse lui fut toujours cachée, comme cette joie d'embrasser l'enfant, devenu homme, jusqu'à sa dernière heure lui fut interdite.

C'est en déployant un journal du matin, que j'appris soudainement, et sans que rien m'y préparât, la mort de Paul Verlaine.

J'ai su depuis qu'il m'avait appelé au moment de mourir, ainsi que François Goppée.

On négligea de nous informer par une dépêche, comme on avait tenu secrète sa maladie. Il y avait déjà quelque temps que je n'avais reçu des nouvelles de Verlaine, mais dans le tourbillon des affaires, des travaux, n'ayant pas eu le temps d'aller lui serrer la main, je pensais, rassuré par l'optimisme du proverbe : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », qu'il n'était pas survenu d'aggravation dans son état maladif, auquel on n'était que trop accoutumé.

En rentrant chez moi, le soir des obsèques, j'ai trouvé un chiffon de papier, à l'adresse d'ailleurs mal mise, m'informant que, si je voulais voir une dernière fois mon ami Paul Verlaine, je n'avais qu'à me rendre rue Descartes. Cet avis, en tous cas bien tardif, était signé d'Eugénie Krantz, la compagne des derniers jours du poète, celle chez qui il venait de rendre le dernier soupir. Cette personne survécut peu au poète. L'alcoolisme,

facilité par la brocante de quelques autographes et de rares papiers du poète, mis de côté par elle, notamment un fraerment de Louis XVII, la mena rapidement au tombeau.

J'accourus, dès la fatale nouvelle apprise, rue Descartes, n° Sq, où je trouvai mon vieil ami dans l'immobilité reposante du dernier sommeil. Profondément attristé, j'imprimai sur son front g-lacé le suprême adieu.

Le log-is était pauvre, mais propre : une petite pièce claire, donnant sur la rue, avec le lit mortuaire. Au fond, un réduit servant de salle à manger, et un débarras attenant par un couloir obscur.

Avec quelques amis du poète, je me suis occupe des obsèques. Après avoir pris avec la maison Borniol les dernières dispositions pour le convoi, nous nous sommes aussi entendus avec le curé de Saint-Etienne-du-Mont pour le service religieux. M. Léon Vanier l'avait déjà commandé, mais il parut insuffisant, étant donnés, d'une part, les sentiments religieux du défunt, et aussi l'affluence considérable qui devait se rendre aux funérailles.

Le registre, déposé dans l'humble loge du concierge de la rue Descartes, se couvrait, en effet, de signatures appartenant à des hommes de tous les mondes, depuis la haute aristocratie littéraire jusqu'aux humbles ouvriers manuels, que Verlaine avait pu connaître dans la Cour Morcau, ou qui avaient été ses camarades d'hôpitaux.

Disons ici, pour en finir avec une légende, que M. Léon Vanier n'a nullement réglé les funérailles de Verlaine, ainsi qu'on l'a souvent prétendu. Elles furent soldées par une somme de 5oo francs, remise, au nom du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-

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Arts, par M. Roujon, lequel me l'a dit à moi-même, le jour même des obsèques, alors que je m'étonnais qu'on eût laissé l'éditeur faire les frais. Des cotisations d'amis couvrirent les dépenses supplémentaires, notamment l'aug-mentation du service religieux.

Les lettres de faire part furent par M. Vanier libellées en cette forme :

Vous êtes prié d'assister au convoi, ser^-ice et enterrement de M. Paul Verlaine, poète, décédé le 8 jan\'ier 1896, muni des sacrements de l'Eglise, en son domicile, rue Descartes, 39, à l'âge de 32 ans, qui se feront, le vendredi 10 courant, à dix heures très précises, en l'église Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse.

De Profanais.

On se réunira à la maison mortuaire.

De la part de M. Georges Verlaine, son fils, de M. Ch. de Sivry, son beau-frère, de son éditeur, de ses amis et admirateurs.

L'inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles.

La famille Verlaine possédait une concession à perpétuité dans ce cimetière suburbain, où l'on n'enterre plus d'ailleurs qu'accidentellement, et qui est situé à droite de l'avenue de Clichy, après avoir franchi les fortifications.

Les journaux avaient envoyé des reporters rue Descartes. Des dessinateurs et des photographes prirent des croquis. Un moulage très saisissant du cher défunt fut obtenu par son ami Gazais.

Il faisait un froid vif le jour des obsèques; le ciel était clair, le soleil brillait et la terre était gelée.

Après le service religieux, qui fut célébré au maîtreautel, avec chants, musique, et le maître de chapelle Fauré tenant les g-randes orgues, le cortège se mit en route à travers Paris, pour gagner les Batignolles. Les

cordons du pot4e étaient tenus par MM. Maurice Barrés, François Coppée, Edmond Lepelletier, Catulle Mendès, Robert de Montesquieu.

Le ministère des Beaux- Arts était représenté par M. Roujon, son directeur.

Le deuil était conduit, en l'absence de Georges Verlaine, par Charles de Sivry, son oncle.

Voici les discours qui ont été prononcés :

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