‹ Paul VeralineChapitre 23 sur 27 · DISCOURS DE M. FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. FRANÇOIS COPPÉE

Messieurs,

Saluons respectueusement la tombe d'un vrai poète, inclinons-nous sur le cercueil d'un enfant.

Nous avions à peine dépassé la vingtième année quand nous nous sommes connus, Paul Verlaine et moi, quand nous échangions nos premières confidences, quand nous lisions nos premiers vers. Je revois, en ce moment, nos deux fronts penchés

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frateroellement sur la même page ; je ressens par le souvenir, dans toute leur ardeur première, nos admirations, nos enthoutiasmcs d'alors, et j'évoque nos anciens rêves. Nous étions deux enfants ; nous allions, confiants, vers l'avenir. Mais Verlaine n'a pas rencontré l'expérience, la froide et sûre compagne qui nous prend rudement par le poignet et nous guide sur l'àpre chemin. Il est resté un enfant, toujours.

Faut-il l'en plaindre? 11 est si amer de devenir un homme et un sage, de ne plus courir sur la libre route de sa fantaisie par crainte de tomber, de ne plus cueillir la rose de volupté de peur de se déchirer aux épines, de ne plus toucher au papillon du désir, en songeant qu'il va se fondre en poudre sous vos doigts. Heureux l'enfant qui fait des chutes cruelles, qui se relève tout en pleurs, mais qui oublie aussitôt l'accident et la souffrance, et ou'tTe de nouveau ses yeux encore mouillés de larmes, ses yeux avides et enchantés, sur la nature et sur la vie ! Heureux aussi le poète qui, comme le pauvre ami à qui nous disons aujourd'hui adieu, conserve son Ame d'enfant, sa fraîcheur de sensations, son instinctif besoin de caresses, qui pèche sans perversité, a de sincères repentirs, aime avec candeur, croit en Dieu et le prie humblement dans les heures sombres, et qui dit naïvement tout ce qu'il pense et tout ce qu'il éprouve, avec des maladresses charmantes et des gaucheries pleines de grâce !

Heureux ce poète! j'ose le répéter tout en me rappelant combien Paul Verlaine a souffert dans son corps malade et dans son cœur douloureux. Hélas ! comme l'enfant, il était sans défense aucune, et la vie l'a souvent et cruellement blessé ; mais la souffrance est la rançon du génie, et ce mot peut être prononcé en parlant de Verlaine, car son nom éveillera toujours le souvenir d'une poésie absolument nouvelle et qui a pris dans les lettres françaises l'importance d'une découverte.

Oui, Verlaine a créé une poésie qui est bien à lui seul, une inspiration à la fois naïve et subtile, toute en nuances, évocatrice des plus délicates vibrations des nerfs, des plus fugitifs échos du cœur ; une poésie très naturelle cependant, jaillie de source, parfois même presque populaire ; une jKiésie où les rythmes libres et brisés gardent une harmonie délicieuse, où les strophes tournoient et chantent comme une ronde enfantine, où les vers, qui restent des vers — et parmi les

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plus exquis — sont déjà de la musique. Et, dans cette inimitable poésie, il nous a dit toutes ses ardeurs, toutes ses fautes, tous ses remords, toutes ses tendresses, tous ses rêves,et nous a montré son âme si troublée, mais si ingénue.

De tels poèmes sont faits pour demeurer ; et, je l'atteste, les compagnons de la jeunesse de Paul Verlaine, qui tous ont pourtant donné dans leur art tout leur effort, renonceraient aux douceurs et aux vanités d'une carrière heureuse, et accepteraient les jours sans pain et les nuits sans gîte du a Pauvre Lélian », s'ils étaient certains, comme lui, de laisser à ce prix quelques pages durables, et de voir fleurir sur leur tombe l'immortel laurier.

L'œuvre de Paul Verlaine vivra. Quant à sa dépouille lamentable et meurtrie, nous ne pouvons, en pensant à elle, que nous associer aux touchantes prières de l'EglLse chrétienne que nous écoutions tout à l'heure, et qui demandent seulement pour les morts le repos, l'éternel repos.

Adieu, pauvre et glorieux poète, qui, pareil au feuillage, a plus souvent gémi que chanté ; adieu, malheureux ami que j'aimai toujours et qui ne m'as pas oublié. Dans ton ag^onie tu réclamais ma présence,et j'arrive trop tard devant ce muet cercueil, songeant que l'heure est peut-élre proche, en effet, où je devrai obéir à ton appel. Mais ton àme et la mienne ont toujours cru en un séjour de paLx et de lumière où nous serons tous pardonnes, purifiés, — car qui donc aurait l'hypocrisie de se proclamer innocent et pur? — et c'est là, en plein idéal, que je te répondrai : me voici !

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