DISCOURS DE M. GUSTAVE KAHN
Je ne suis pas venu avec des paroles préparées.
Je veux seulement, en mon nom et celui d'autres poètes plus jeunes que moi, dire le dernier adieu au plus profond, au plus tendre, au plus exquis des chanteurs français, à celui que nous avons le plus aimé.
Adieu, Paul Verlaine, adieu !
C'est ici surtout que les longues phrases sont inutiles.
Ainsi se sont terminées, en y comprenant mes paroles, les sincères et éloquentes oraisons funèbres de Paul Verlaine.
Je ne reproduis pas le discours que j'ai prononcé. J'ai parlé comme toujours, sans discours écrit. Ce livre entier, d'ailleurs, contient tout et au delà de ce que j'ai pu dire sur la tombe de mon ami.
Les amis de Paul Verlaine sesont depuis constitués en comité à l'effet de lui élever un monument.
Le bout de l'an fut célébré avec un certain apparat. Un important service relig"ieux eut lieu àSainte-CIotilde, puis on se rendit au cimetière des BatignoUes, et l'on fit une visite au tombeau de Verlaine. Je prononçai, à la suite d'un remerciement aux assistants, dont je n'ai pas conservé le texte, les paroles suivantes, se rapportant au monument, et que, de mémoire, je reproduis seulement :
Le comité dévoué, qui s'occupe activement d'obtenir enfin l'érection du monument consacré à Paul Verlaine, a pensé que la simplicité de cette commémoration, <jui ne veut pas être une manifestation, devait rappeler à tous le but qu'il poursnit.
Le meilleur de Paul Verlaine n'est pas là, immergé dans la terre grasse et lourde, entre les rangées de ces petits ifs frissonnants qu'il a chantés. C'est autour de son œuvre que le pèlerinage de la postérité doit s'accomplir, c'est devant le buste et le groupe du sculpteur Niederhausern, dressé sur le sol de la Ville de Paris, dans un coin de jardin public, que devra par la suite se célébrer le bout de l'an de Verlaine. Sauf la famille et quelques amis particuliers, le tombeau du cimetière des Batignolles ne recevra guère de visites. Le bout de l'an que nous célébrons aujourd'hui sur la tombe de famille sera, nous l'espérons bien, le dernier rendez-vous donné aux amis et admirateurs du poète dans le champ de repos. C'est parmi les vivants, au milieu de ces générations qui passent, et qui devront connaître son nom et admirer son œuvre, que nous nous réunirons pour glorifier Paul Verlaine.
L'an prochain, nous aurons sans doute inauguré le monument, et remercié les souscripteurs, au premier rang desquels il convient de citer et de féliciter M. Leygues, ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, dont la souscription considérable, mille francs, va permettre de clôturer les opérations du comité, et d'ériger, sur un emplacement que la Ville ou le Ministère choisiront, ou octroieront avec générosité, la statue du poète. Ainsi, ses traits énergiques revivront pour la foule, soustraits, par la pérennité plastique, à l'effroyable destruction qui s'élabore dans le creuset fangeux des cimetières.
Ainsi devra se trouver terminée l'œuvre à laquelle se sont attachés les amis de Verlaine et ses admirateurs dévoués. L'entreprise n'aura pas été sans quelque difficulté. On s'est heurté à différents obstacles : la malencontreuse rivalité de l'éditeur Vanier voulant agir de son côté, et avoir une souscription et un monument, devenus une réclame pour sa maison, la publication fâcheuse et illicite de fragments non destinés à l'impression, improvisés par le poète en s'amusant, considérés simplement par lui comme des autographes satiriques ou plaisants, enfin des articles hostiles retentissants, ont pu faire craindre, un moment, l'ajournement indéfini du monument.
Le comité n'a heureusement jamais perdu confiance, il n'a jamais ralenti son activité. Son président, Stéphane Mallarmé, que nous avons eu le malheur de perdre si brusquement, n a jamais douté du succès final. Ce comité a aujour-
d'hui à sa tête l'illustre sculpteur Rodin, dont la présidence est une garantie à tous les points de vue, et surtout pour la valeur artistique de l'œuvre que nous de\Tons remettre à la Ville de Paris et soumettre au public.
Nous espérons trouver les fonds qui sont nécessaires à l'achèvement du monument, et nous comptons que le sculpteur à qui l'on s'est adressé tiendra ses engagements, et nous présentera, en temps voulu, une œuvre méritant l'inauguration.
Malheureusement tous ces efforts n'ont pas encore donné de résultats.
Le comité est ainsi composé actuellement :
Auguste Rodin, président ; membres : MM. Maurice Barrés, F. -A. Gazais, Léon Dierx, Ernest Delahaye, Edmond Lepelletier, Natanson, et Alfred Vallette, trésorier.
J'ai demandé au Conseil g'énéral du département de la Seine, dans la séance du vendredi 12 juillet 1901, un emplacement pour le monument à élever à Verlaine, dans le square des Batignolles. Le choix de cet endroit n'était pas sans motifs : Verlaine a passé sa jeunesse aux BatignoUes. C'est là qu'il a composé ses premiers vers, là que son cerveau s'est ouvert à l'art ; enfin, c'est dans le cimetière des Batignolles qu'il repose.
Ma proposition a été renvoyée à la commission de l'Enseignement et des Beaux-Arts, qui a émis un avis favorable, puis à la troisième commission, qui dispose des emplacements dans Paris. Le rapporteur est M. Le Menuet.
Aucune solution n'est encore intervenue. Le Conseil municipal de Paris a seulement donné le nom de Paul Verlaine à une place de Paris dans le XIII« arrondissement; c'est un commencement. A la suite d'une visite au cimetière des Batignolles pour la commémoration de
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la mort du poète, les membres du comité aj'ant à leur tête M. Léon Dierx, vice-président, et les amis de l'auteur de Sagesse se sont rendus, le dimanche 1 3 janvier 1907, à la place Paul- Verlaine, dans le XIII* arrondissement. Des allocutions ont été prononcées par MM. Louis Dumoulin et Edmond Lepelletier.
Victor Hug-o n'a obtenu les honneurs du monument que plusieurs années après sa mort. Il a attendu quinze ans. Alfred de Musset vient seulement d'être statufié, en triple exemplaire, il est vrai. Il n'y a donc pas lieu de désespérer pour Paul Verlaine, mort il y a onze ans. La période décennale semble même bonne pour ces hommages publics. L'érection d'un buste ou d'une statue ne doit pas avoir le caractère d'une manifestation, née des passions ou des eng-ouements du moment. Le recul des ans est favorable à la perspective d'une renommée.
Mais il ne faut pas que trop long-uement se prolonge l'attente. Il est bien que les amis du mort soient encore là, et que ceux qui l'ont connu et aimé puissent le retrouver, drapé dans son immortalité, sur la place publique. C'est à eux, d'ailleurs, à agir assez vigoureusement pour stimuler les bonnes volontés, réagir contre les inerties, et aboutir à une cérémonie d'inauguration.
En attendant ce jour, et j'espère qu'il ne sera pas trop éloigné, j'ai élevé à la mémoire et à la gloire de mon cher Paul Verlaine cet hommage imprimé, que je ne me permettrai pas de qualifier de monument. Ce livre, exact, impartial et sincère, ne saurait que signaler et expliquer la statue de Paul Verlaine, qui, pour l'honneur même de la littérature de France, doit être élevée àParis, l'auteur patriote de VOde à Metz ne pouvant avoir sa statue, comme c'est l'usage, dans sa ville natale.
Bougival, février d907.