FÊTES GALANTES
II ne nous suffisait plus, vers i864, de nous lire nos poèmes ingénus, dans le retrait de nos chambres d'étudiants logés chez leurs parents, donc peu indépendants, vivant à l'écart des jeunes lettrés contemporains. Nous tournions dans un cercle trop restreint. Sans doute, nous éprouvions toujours satisfaction à échanger projets, opinions, jugements, paradoxes, critiques et boutades, au cours de longues promenades dominicales, coupées de haltes, propicesaux prolixes dissertations, en divers cafés, amis postés aux angles des boulevards parcourus et de la rue de Clichy, exprès remontée. Notre lieu de rendezvous habituel était le café d'Orient, aujourd'hui disparu, en haut de la rue, vers la place Clichy. Nous rêvions d'un auditoire plus nombreux et nous cherchions un de ces cénacles, comme il en avait existé autrefois, et que nous connaissions d'après Balzac et Joseph Delorme. 11 devait s'en être formé depuis, où l'on pourrait rencontrer d'autres jeunes esprits, férus de poésie, ardents à
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discuter littérature, enclins à se coaliser pour s'ouvrir un passag"e sur la route de l'art.
A quoi bon faire des vers si personne ne doit les entendre, les admirer ou les critiquer? Le rossignol solitaire a beau lancer ses trilles éperdus dans le calme des nuits printanières, il sait qu'on l'écoute; autrement, il laisserait s'éteindre sa musique, et, au lieu de chanter l'amour, il le pratiquerait en silence, dans l'épaisseur des ramures. Bon pour les astres du ciel de briller dans l'espace sans se préoccuper d'être reg-ardés. Les étoiles du firmament poétique n'ont d'éclat que si le miroir humain les reflète.
Un hasard nous fournit cette occasion souhaitée de lier connaissance avec de jeunes apprentis de lettres, impatients comme nous de se rencontrer, de se connaître, de se g-rouperjdese communiquer leurs impressions, leurs opinions, soucieux d'essayer sur le jugement d'autrui le bon aloi de leurs premiers travaux.
Un camarade de lycée, P.-L. Miot-Frochot, g-arçon aimable, mais suffisamment prétentieux et incomplètement doué (il s'occupait de travaux d'érudition, de recherches sur le Moyen Ag-e, les romans de chevalerie, les aventures du Saint-Graal : des labeurs de vieux bibliothécaire et des ambitions de paléographe), nous conduisit chez un jeune écrivain, polygraphe déjà fécond, Louis-Xavier de Pacard.
Fils d'un général de l'Empire, le marquis de Ricard, ancien gouverneur de la Martinique et ex-aide de camp du prince Jérôme, Louis-Xavier de Ricard était alors un jeune homme brun, chevelu, barbu, grave, possédé d'une véritable fièvre de compilation, d'annotation, de commentaires et d'exégèse laïque. Il cumulait tous les genres; son désir embrassait tout le cosmos de l'intellect.
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Tour à tour, et parfois simultanément, poète, romancier, dramaturge, historien, philosophe, critique, journaliste, vulgarisateur scientifique, homme politique, il semblait destiné à une encyclopédique carrière.
Par la suite, Louis-Xavier de Ricard, qui vit encore et est toujours de mes amis, a eu une carrière accidentée et malchanceuse. Après avoir joué un rôle très actif dans la formation des groupes de Félibres, organisé des fêtes latines à Montpellier, où il contribua à la représentation du Pain du Péché, d'Aubanel, en patois languedocien, il devint rédacteur en chef de journaux importants du Midi, dont la Dépêche. Puis il fut candidat à la députalion dans l'Hérault et faillit battre un ministre, M. Devès. Découragé, éprouvé par un deuil poignant, il s'expatria. On sut qu'il avait fondé un établissement agricole au Paraguay. Après de nouveaux déboires, il quitta Asuncion, revint en France, épuisé, vieilli, mais non abattu. Il se remit à des besognes littéraires obscures, et mal payées. Il travaille aujourd'hui dans divers journaux socialistes.il fut comme un soleil littéraire, à l'aube de notre jeunesse, mais un soleil levant, qui s'embruma et disparut, avec quelques apparitions, derrière d'épais nuages.
Depuis, l'infatigable et laborieux publiciste a végété dans la pénombre de journaux et de librairies sans clientèle. Il est actuellement pourvu d'une place de conservateur dans un musée récent, à Azay-le-Rideau.
En i863, Louis-Xavier de Ricard — dont le prestige d'homme déjà imprimé était grand à nos yeux, mais qui n'avait cependant ni l'autorité ni la volonté d'un chef de groupe, — avait employé l'héritage d'une tante à la fondation d'une Revue philosophique, passablement indigeste, nommée la Revue du Progrès. Elle eut les bon-
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neurs d'une poursuite devant les magistrats de l'Empire. Ce procès eut pour prétexte un article qui, aujourd'hui, passerait pour complètement anodin, sur un livre sans valeur de Saturnin Morin, sig-né Miron, intitulé l'Examen du Christianisme.Kicard fut défendu par un jeune avocat méridional, très exubérant, nommé Léon Gambetta, dont personne ne pouvait prévoir le talent admirable et la fortune prodigieuse. Il emboursa huit mois de prison, qu'il fit à Sainte-Pélag-ie ; le gérant de la Revue, Adolphe Racot,par la suite rédacteur au Figaro, eut remise d'une partie de sa peine.
Louis-Xavier de Ricard avait rencontré, le jour de son procès, dans le parvis du Palais-de-Justice, quelques jeunes hommes préoccupés surtout de politique, et dont quelques-uns n'étaient pas étrangers aux choses de la littérature. Il les emmena chez sa mère, et ce fut le commencement d'un salon politique et littéraire, au n° lo du boulevard des Batignolles. Ce salon presque suburbain, car Batignolles venait à peine d'être annexé à Paris et gardait encore des aspects de banlieue, de quasi chef-lieu de canton, exerça une action décisive sur le mouvement des idées et surtout sur le groupement poétique de la jeunesse littéraire de 1866- 1870. La Parnasse eut là son berceau.
]\jme de Ricard était une aimable femme, passablement coquette et étourdie, peu au fait de la littérature, redoutant la politique, mais adorant son fils, et enchantée qu'il reçût des camarades, qu'il attirât des visiteurs notoires ou intéressants. Elle se plaisait à écouter, sans y participer, nos âpres et parfois tonitruantes discussions. Elle raffolait de la jeunesse, et le bruit lui convenait; nous étions tous très jeunes et suffisamment bruyants, donc bien accueillis. Son mari, le vieux général, laissait
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envahir son appartement : il se retirait dans sa chambre, sans trop grog'oer. Le jour, il écrivait des mémoires, indiscrets et curieux, sur les grands personnag-es de la famille impériale qu'il avait approchés. Le soir, il essayait de dormir; mais il ne pouvait, comme ses paupières, fermer ses oreilles, et notre rumeur voisine les emplissait de sonorités peu berceuses, ce qui dut, plus d'une fois, lui laisser les yeux ouverts. Pauvre général, nous avons certainement troublé ses dernières nuits !
M""* de Ricard, qui devait lui survivre de longues années, est morte en igoS, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
Dans ce salon improvisé, un peu, beaucoup bohème, surtout par la suite, fut amené d'abord un poète chevelu, dont l'apparition faisait l'efiFet d'une aurore. C'était le flave et rayonnant Catulle Mendès, le raffinement en cheveux bouclés. On lui prêtait alors des vices qu'il n'avait probablement pas, et on ne lui reconnaissait pas tout le talent que déjà il possédait. Mendès introduisit à sa suite un jeune homme pâle, maigre, aux yeux brillants, enfoncés sous l'orbite, au masque consulaire, qu'il nous présenta comme un employé du ministère de la Guerre désireux de nous dire quelques vers. Ce nouveau venu conquit rapidement tous les suffrages et toutes les amitiés. Il annonça, en récitant quelques poèmes inédits, la prochaine apparition de son volume de vers, le Reliquaire : il se nommait Français Coppée (Francis, dans la famille).
A côté de lui, un garçon d'aspect calme et de maintien tranquille, au nez busqué, à la parole un peu sentencieuse, au rci^ard circonspect et à la poignée de main prudente, Anatole France, débitait un sonnet, où il était question d'un turbot, mis, par sénatus-consulte, sous la présidence
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de César, à la sauce piquante. Sully-Prudhomme, notre aîné à tous, grave et doux, auréolé du prestige d'un volume de vers Stances et Poèmes, depuis plusieurs mois imprimé, chez Achille Faure, et récemment revenu d'Italie, récitait, d'une voix lente au chantonnement monotone, les admirables sonnets philosophiques qui devaient plus tard être coilig^és sous ce titre : les Epreuves. Ils s'accotait volontiers au-dessus de la cheminée pour débiter ses vers, et demeurait debout, silencieux, retiré dans un angle du salon, après le débit.
Le plus étrang-e et le plus curieux des hôtes du salon de M"!® de Ricard était assurément Auguste Yilliers de risle-Adam. Celui-là confinait au génie et à la folie. Il était trivial et sublime, ironique et enthousiaste, et, pour ses chevauchées hardies vers l'infini, vers le bizarre, il enfourchait tour à tour Pégase et un manche à balai. Il y avait en lui du nécromant et du bateleur. Il semblait ivre à jeun. On disait qu'il fumait de l'opium. On l'écoutait avec étonnement, avec admiration, avec crainte aussi. On semblait redouter, chaque fois qu'il racontait une histoire étrange, mimée à l'aide de gestes fantastiques, une crise qui le ferait tomber dans une attaque d'épilepsie, ou se précipiter à bras raccourcis sur les assistants. Il affectait une prononciation bizarre, ponctuant ses phrases, martelant les verbes, faisant sonner les adjectifs, claironnant les finales de ses périodes nombreuses et cadencées, 11 empruntait à Rouvière, jouant Hamlet, ses gestes, ses attitudes. On sait que cet acteur passait pour un dément réel.
José Maria de Heredia, sonore, exubérant, aimable, bien vêtu, arborant des câbles d'or sur ses gilets de soirée, avec sa belle barbe brune, déclamait des vers retentissants, où se répercutaient les cris dont Artémis
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emplissait Ortjgie en poursuivant les fauves léopards. Les Trophées, triomphal recueil, publié ving-t-cinq ans plus tard, datent de cette époque.
Le musicien Emmanuel Chabrier se mettait au piano, et couvrait de ses arpèg-es et de ses accords la voix des poètes discutant dans un coin des questions de métrique. Il avait écrit de la musique originale et colorée sur la ballade de Victor Hugo, le Pas d'armes. Il la chantait souvent, isolé, au piano, sans s'occuper de nous.
Quelques hommes célèbres passèrent dans ce salon des Balignolles, mais plus tard, quand ses habitués eurent conquis la notoriété. Edmond de Goncourt y vint assister à une représentation du i®' acte de Marion Delorme^ où Coppée jouait le rôle de Didier. Théodore de Banville, Paul de Saint- Victor, Xavier Aubryet y firent des apparitions. Verlaine et moi, nous avions pour spécialité les charades, que nous improvisions, et dont les personnag-es et les actes de l'Empire faisaient les frais. Mon masque imberbe se prêtait facilement à la reproduction de Napoléon I*""; en ajoutant des moustaches et une barbiche, faites au bouchon noirci, je donnais tant bien que mal la silhouette facile de Napoléon III, dont tout bon sergent de ville semblait le sosie. Verlaine était toujours le révolutionnaire, le conspirateur, qui veut attenter à la majesté du trône et changer son ordre de successibilité, comme disaient les procureurs du Palais-de-Justice. Toutes CCS bouffonneries, qui avaient cependant un caractère d'actualité aigu, satirique, n'étaient pas tout à fait sans danger. La police, lors très en éveil, pouvait écouter aux portes, et nous faire réfléchir, g-râce à la magistrature dévouée, sur « la paille humide», au péril des charades trop contemporaines. Elles se terminaient par
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des farandoles et des g-alopades effrénées, dont Charles de Sivry scandait les joyeusetés sur des rythmes endiablés.
Toute une école se forma dans ces réunions du vendredi, d'où le Parnasse sortit.
Un de nos camarades, Ernest Boulier, connaissait un libraire du passage Ghoiseul, dont la clientèle se composait principalement d'acheteurs de paroissiens et de livres de première communion. Ce libraire, jeune, intelligent, hardi, avait sa femme établie dans les modes, en ce même passage. Il exposait ses volumes édifiants, au n° 45, au coin du couloir débouchant sur la place Ventadour, où se trouvait alors le théâtre Italien. Il a veut de l'ambition, ce modeste bibliopole, et rêvait d'être un autre personnage que le successeur d'un certain Percepied. Il prêta l'oreille aux propos tentateurs d'Ernest Boulier, puis aux projets de Verlaine, de moi, de Ricard, amenés en renfort. Il consentit à se faire l'éditeur de volumes de poésie, imprimés bien entendu aux frais des auteurs, et à devenir le dépositaire d'un journal de littérature, dont nous avions l'idée.
Précédés d'une édition de Ciel, Rue et Foyer, de L.-X. de Ricard, où l'éditeur ne mit que son nom sur la couverture, deux volumes de poésie parurent le même jour. Ce furent le Reliquaire, de François Goppée, et les Poèmes Saturniens, de Paul Verlaine. Un triple début. C'était aussi l'œuvre initiale de cet excellent Alphonse Lemerre, qui devait bientôt conquérir renommée et fortune aussi dans cette entreprise, hardie toujours, et alors jugée folle, d'éditer les poètes.
Le journal qui avait Louis-Xavier de Ricard pour rédacteur en chef s'appelait VArt. Il eut une existence courte. Son plus grand retentissement se produisit au
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moment de la représentation d'Henriette Maréchal. Verlaine était au premier rang- de ceux qui soutenaient la pièce d'Edmond de Goncourt. Ceci montre l'écleclismede la jeune école parnassienne. Rien n'était plus loin de l'esprit poétique du Parnasse que la modernité, le hrirtalisme et la sécheresse d'art des Goncourt.Cependant tout le Parnasse fit chorus. Il assista au grand complet aux représentations tapag-euses, et acclama ce drame, en réalité secondaire et assez banal, qu'une cabale violente, mais déraisonnable, réussit à faire tomber et connaître. Leconte de Lislc, assis derrière moi à l'orchestre, me dit, au milieu du tumulte : « Je ne sais pas trop ce que nous venons faire ici ! » Je dus répondre que « Pipe-en-bois, auteur de la cabale, n'en savait pas plus que nous, mais qu'on était là pour lui répondre ». 11 y eut toujours de l'obscurité dans cette bag-arre. Eîle était plus politique que littéraire. Pipe-en-bois et les étudiants reprochaient aux Goncourt de s'être fait jouer au Théâtre-Français grâce à la protection de la princesse Mathilde. Beaucoup d'entre nous n'étaient pas cousins avec la princesse, et personne ne song-eait à défendre son patTonag-e ; quant aux frères de Goncourt, ils étaient d'une autre g-énération littéraire, et leur manière, tout à fait opposée au romantisme, au lyrisme, à la poésie, n'aurait pas dû nous avoir pour enthousiastes. Mystère et contradiction ! Au fond, nous cherchions une occasion de faire du bruit, de manifester, de révéler notre existence. Henriette Maréchal ne fut qu'un prétexte. Tous les journaux parlèrent des étudiants qui sifflaient et des poètes qui applaudissaient. Et puis cette entrée en scène, ce groupement, cette invasion d'un théâtre par un cénacle bruyant, impatient de prouver qu'il existait en faisant du bruit, comme la coterie romantique aux jours
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de Hernani, paraissaient favorables au lancement de notre journal l'Ari, qui ne parvenait guère, lui, à révéler son existence, malgré le talent et l'intransig-eance de ses collaborateurs.
Henriette Maréchal n'eut que quelques représentations. La première demeura célèbre, comme celle de Hernani, au point de vue du tumulte, s'entend. On vit, à la reprise, survenue ving"t-cinq ans plus tard, combien la pièce méritait peu cet excès de défense et cette outrance d'attaque.
Verlaine avait une sympathie très réelle pour l'école réaliste, si éloignée pourtant de lui. Il ne dédaignait nullement les ceu\Tes incorrectes et imparfaites de Champfleury, et m'avait signalé, comme lui avant procuré du plaisir, les aventures de Mademoiselle Mariette et les Amoureux de Sainte-Périne. Je n'ai pas besoin de dire combien il s'inclinait devant la majesté du génie de Balzac. Un roman, complètement oublié aujourd'hui, de Ch. Bataille et Ernest Rasetti, Antoine Quérard, était indiqué par lui, et non sans quelque raison, comme une des plus vigoureuses productions de l'époque.
Il avait, à cette période de sa vie, comme conception poétique, l'objectivité descriptive, une adaptation des procédés de Leconte de Lisle, surtout de Victor Hugo. Les Poèmes Saturniens renferment un grand nombre ', de pièces qui sont purement descriptives et objectives. I Toutefois, ici et là, perce la note intime, la sensation, l'impression sentimentale.
Ces Poèmes Saturniens, à leur apparition, ne produisirent aucune sensation. Le volume passa inaperçu des critiques, et si le Reliquaire, publié le même jour, eut bientôt une notoriété plus grande, elle ne se produisit pas immédiatement. La vogue du volume de Goppée
fut la conséquence de l'étourdissante renommée qui suivit la représentation du Passant. Le bruit fait autour de ce petit acte poétique fut le son de caisse qui attire la foule. Tous les amis de Coppée, tous ces jeunes poètes qui déjà formaient phalang-e, et faisaient parler d'eux, bénéficièrent de la rumeur grandissante. Le public avait les veux sur eux. Ils existaient. Il y avait trente ans et plus qu'on n'avait vu le public se préoccuper de faiseurs de vers et s'intéresser à un renouveau poétique.
Les Poèmes Saturniens parurentdans l'édition originale en un volume in-i 8, de ïG3 pages, portant l'adresse d'Alphonse Lcmerre, éditeur à Paris, 47» passage Choiseul, avec le millésime M. DCCC. LXVI et la vignette, alors sans soleil levant, du laboureur bêchant, et la devise : Fac et spera.
Verlaine, de camarades et de poètes notoires, auxquels il envoya son volume, reçut des éloges flatteurs.
Leconte de Lisle déclarait que « ces poèmes étaient d'un vrai poète, d'un artiste déjà très habile et bientôt maître de l'expression ».
Théodore de Banville, avec un peu d'affectation, affirmait que, bien que soufl'rant et littéralement brisé, il avait lu et relu dix fois de suite les Poèmes Saturniens. Il se déclarait empoigné, et comme public et comme artiste. Il affirmait que Verlaine était un poète d'une originalité réelle. « Nous sommes tous assez blasés sur toutes les jongleries possibles pour ne pouvoir être pris que par la poésie vivante. » Le poète des Cariatides citait élogieusement, et particulièrement, trois pièces délicates, qui, d'ailleurs, se rapprochaient assez de sa manière, comme la Chanson des Ingénues, et il terminait par cette opinion que l'avenir a confirmée, que la postérité ratifiera : « Je suis sûr de ne point me tromper
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en vous disant que vous tiendrez parmi les poètes contemporains une des places les plus solides et meilleures. »
Victor Hug-o, naturellement, expédia de Guernesey son compliment protocolaire, quelque chose dans le g-enre de ce lapidaire salut dont il abusait un peu : « Confrère, car vous êtes mon confrère, dans confrère il y a frère. Mon couchant salue votre aurore. Vous commencez à gravir le Golg-otha de l'Idée, moi je descends. Je suis votre ascension. Mon déclin sourit à votre montée. Continuez. L'Art est infini. Vous êtes un rayon de ce g^rand tout obscur. Je serre vos deux mains de poète. Ex imo, V. H. »
Ce n'est pas le texte exact du billet louang-eur, mais, dans cette parodie dont nous nous amusâmes bien des fois, se retrouve le sens du compliment que le « Père », là-bas dans l'île, envoyait à tous ceux qui lui adressaient des vers. C'était comme une circulaire bienveillante que nous recevions tous du Maître, que nous admirions sans réserve, tout en plaisantant, entre nous, ses clichés laudatifs. Parfois l'élog-ieux autog-raphe, qui était ordinairement de la main de Mp^^ Drouet ou de la plume de François- Victor Hug-o, nous arrivait avec une précieuse photog-raphie, comme celle que j'ai conservée, en place d'honneur, dans mon cabinet. L'envoi était composite : la sig-nature et la dédicace à M... étaient de la main de Victor Hugo, le nom laissé en blanc était rempli par Paul Meurice, à qui l'exilé envoyait en bloc, par voie sûre, ces portraits. L'auteur de Fanfan-la-Tulipe faisait ensuite la répartition. Il ne faut pas trop se moquer de ce mode de confection à l'avance de félicitations, et de cette distribution d'autographes et de portraits, à la façon des prospectus. Victor Hugo était accablé d'envois poétiques, de livres^ de romans, d'articles de journaux,
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de divacrations politiques et de propositions de révolution. Il ne pouvait ni lire tout, ni répondre à tous. Quant aux photographies, la police indiscrète les eût probablement interceptées, expédiées par la poste directement. Suspectes de propagandisme républicain, ces ]X)litesses de l'exilé eussent souvent attiré des persécutions aux destinataires.
Vii-tor Hug-o, d'ailleurs, s'il ne lut pas, à leur appari" tien, les Poèmes Saturniens, et s'il les louang-ea de confiance, selon son habitude, les connut plus tard. Lorsque Verlaine vint lui rendre visite, à Bruxelles, Victor Hug'O le reçut dans le fameux log-ement de la place des Barricades, ofifert par la suite en asile aux proscrits de la Commune. Hospitalité périlleuse, car elle soumit les fenêtres du poète à une indig-ne lapidation. La populace brabançonne était alors fanatisée de réaction et entièrement défavorable à quiconque avait participé à l'insurrection parisienne, ou semblait l'approuver. Il faudra se souvenir du traitement injurieux auquel fut soumis alors Victor Hug'O, et de l'obligation où il se trouva de quitter la Beliiiique, à cause de la Commune, quand nous apprécierons la sévère condamnation dont Paul Verlaine, réputé alors communard, fut frappé par les magistrats belges.
Le grand poète, averti du passag'e de l'auteur, s'était sans doute préparé. Flatteusement, il cita quelques vers de son hôte. Cet hommage personnel et délicat rendit Verlaine fort heureux, quoiqu'il fût médiocrement sensible aux compliments. Durant le même séjour, en 1868, Verlaine fut présenté à M"'* Victor Hugo, la Muse romantique, l'Adèle immortelle qui avait inspiré, outre la vive passion de son mari, dont les Lettres à la fiancée, récemment publiées, ont attesté toute l'ardeur amoureuse.
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le fameux et mystérieux recueil de poésies brûlantes, le Livre d'amour, où Sainte-Beuve célébra la plus belle et la plus désirable de ses « inconnues ».
Verlaine se retira enchanté de l'accueil cordial, simple et familier, peut-être à l'excès, du grand homme. Dans la jeunesse, on est malg^ré soi désillusionné quand on se trouve tout à coup en présence d'un de ces êtres à part, divinités de l'art ou de la pensée, et qu'on leur parle, et qu'ils vous répondent, à la façon des autres hommes, ce qui est, d'ailleurs, raisonnable et louable. Mais la simplicité peut déconcerter. Un campagnard, venu à Paris pour placer d'assez fortes économies, par hasard dans les bureaux de la rue La f fi tte, se trouva en face du baron de Rothschild. L'homme rustique fut abasourdi en voyant le roi de la finance, vêtu comme tout le monde, en l'entendant s'informer, sur le ton ordinaire, de ce qu'il y avait de nouveau, et monter ensuite dans un coupé l'attendant à la porte. Il supposait que le roi de la finance ne marchait que drapé dans un manteau d'or, avec une canne en diamants pour sceptre, et qu'il ne sortait qu'en carrosse à six chevaux, comblé de laquais, environné de l'acclamation populaire. Il y a un peu de ce sentiment de déception, succédant à une trop mirifique illusion, dans l'impression du premier contact d'un jeune écrivain avec un maître à l'apog-ée de la g-loire.
Ce caractère de simplicité, cette admirable familiarité de Victor Hugo, l'une de ses plus précieuses facultés, contrastant avec la majesté de son génie, n'étonnèrent pas que Verlaine. II y eut même une polémique assez amusante entre François Coppée et un jeune journaliste, Victor Noir, la future malheureuse victime du pistolet de Pierre Bonaparte, dans la maison mémorable d'Auteuil- Un articulet, en soi inofiensif, mais interprété avec irri-
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tation par Coppée, avait paru à propos d'une visite semblable à celle de Verlaine, faite par l'auteur du Passant à l'illustre proscrit.
Vous revenez de Guernesev, comment avez-vous
trouvé Victor Hugo? faisait dire Victor Noir à un interlocuteur de Coppée, dans un écho du journal le Corsaire.
— Très bien conservé, était supposé avoir répondu Coppée, mais je lui ai trouvé l'air un peu provincial...
Le propos fut nié, désavoué. Il était pourtant vraisemblable. Cette allure provinciale, ce caractère bonhomme, Victor Hugo les g-arda durant toute sa féconde et glorieuse vieillesse. Il ne chercha pas à se signaler par les allures, par le costume. Il ne se faisait pas, pour se montrer en public, la tête de l'homme célèbre. Il était de ceux qui passent inaperçus dans la foule d'une grande ville. Bien qu'il parcourût deux fois par jour, en omnibus, l'itinéraire de Batignolles-Jardin-des-Plantes, et cela pendant de nombreuses années, aucun des conducteurs, aucun des voyageurs de cette ligne, fréquentée par des artistes, des écrivains, des hommes politiques, ne soupçonna jamais le grand homme, dans ce vieux monsieur, à bonne barbe blanche, modestement assis, et qui semblait un bonhomme quelconque, paisible et obscur retraité batignollais. Cette vulgarité d'allures n'enlève rien à la grandeur de Victor Hugo, elle la rehausse au contraire, encore, si c'est possible. Il n'était disposé, à la solennité, voire à un peu d'emphase, que la plume à la main, quand il répondait à quelque admirateur. Ses discours, ses manifestes politiques, ses proclamations et ses appels aux chefs d'Etat, aux nations, dont la facture est toujours grandiloquente, ne pourraient faire soupçonner tant de simplicité. On pourrait lui appliquer
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les vers superbes de Pierre Dupont sur les Sapins.
Des très nombreux témoig-nag-es élog-ieux, quelques-uns de pure banalité courtoise, mais certains détaillés, justifiés, qui parvinrent au jeune poète, d'ailleurs fort paisiblement g-lorieux, il convient de mettre à part la belle lettre de Sainte-Beuve, qui fig-ure dans sa Correspondance. Venu du grand, presque de l'unique critique de lettres que la France du xix*^ siècle ait eu, le seul peut-être qui restera, et dont on relira les monographies documentées,les jug-ements étudiés etserrés, eny joignant toutefois, antithèse et contraste, les fantaisistes et parfois si justes éreintements de cet extravag-ant et prestig'ieux Barbey d'Aurevilly, l'hommag-e doit compter. L'appréciation spontanée de Sainte-Beuve, envers un débutant, un inconnu, prouve que nous ne nous abusions pas, que nous n'étions pas le jouet d'une illusion de coterie et les dupes d'une camaraderie complaisante, quand nous déclarions, même sur manuscrit et d'après audition rapide, que la plupart de ces poèmes étaient beaux, et que Paul Verlaine était, à ving-t ans, un vrai poète, appelé à devenir un grand poète.
Sainte-Beuve écrivit donc à Verlaine, en décembre 1866, c'est-à-dire à l'apparition même du volume :
Monsieur et cher poète,
J'ai voulu lire les Poèmes Saturniens avant de vous remercier de leur envoi. Le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet. Du talent, il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l'inspiration, cette chose fugitive : vous l'avez dit dans votre épilogue, et en paroles qui ne s'oublient pas .
Vous avez, comme paysagiste, des croquis et des effets de nuit tout à fait piquants. Comme tous ceux qui sont dignes de mâcher le laurier, vous visez à faire ce qui n'a pas été fait. C'est bien...
Après quelques observations sur la prosodie, sur certaines césures qui lui paraissent irrégulières ou trop hardies, et quil cite avec renvoi aux pages, Sainte-Beuve ajoute, en précisant ses motifs d'éloges :
J'aime assez Dahlia. J'aime surtout lorsque vous appliquez votre manière grave à des sujets qui l'appellent et qui la comportent : César Borgia et Philippe II.
Vous n'avez pas à craindre, par endroits, d'être plus harmonieux et un peu plus agréable, comme aussi un peu moins noir et moins dur en fait d émotions. Ne prenons point ce brave et pauvre Baudelaire comme point de départ, pour aller au delà.
Cette belle lettre critique, où se trouve formulée cette parfaite appréciation du talent de Verlaine et de sa poétique d'alors : « Vous n'avez pas à craindre d'être moins dur en fait d'émotions », se termine par un encouragement. Sainte-Beuve conseille au jeune poète de poursuivre, sans se détourner, sa manière, en l'assouplissant sans l'amollir, en l'étendant et en l'adaptant à de dignes sujets. Verlaine, par la suite, ne devait pas suivre ce conseil, et définitivement se résolvait, sous la pression de circonstances nettement indiquées, à s'éloigner de la voie objective et descriptive du César Borgia et du Philippe II, où l'éminent critique l'engageait à persévérer.
Cette lettre est un véritable brevet de poète et d'artiste décerné par un maître compétent et autorisé. Verlaine s'en montra justement flatté, et nous, ses amis, nous en fûmes très heureux.
Les Poèmes Saturniens sont d'une inspiration double et d'une facture composite : deux ou trois pièces, et non des moins belles, celles qu'a précisément citées et louées Sainte-Beuve, César Borgia, la Mort de Philippe If,
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sont tout à fait dans le caractère descriptif et pompeux de la Légende des Siècles et des Poèmes barbares. D'autres se ressentent de l'influence baudelairienne. « Mon Rêve familier », par exemple, évoque le souvenir de telle pièce des Fleurs du Mal, malgré la clarté, la précision que Verlaine apportait alors dans l'expression, même recherchée et subtile, de sensations raffinées, de correspondances mystérieuses et d'affinités cérébrales. Les vers, si pleins, si lourds d'idées et de sug"^estions, qui terminent la pièce, sont d'une beauté ferme et pour ainsi dire marmoréenne, bien originale, bien idoine à son auteur :
... Son regard est pareil au regard des statues.
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues
C'est de l'inspiration verlainienne, et non baudelairienne.
Il yavaiten mêmetempsdans lesPoèmes Saturniens, — j'ai assisté à l'enfantement de la plupart des poèmes qui composent le recueil, — une préoccupation de dogmatiser, de créer comme une poétique. Le premier, Verlaine formula la théorie des Impassibles, comme on désig-na d'abord les poètes de la nouvelle école. Le terme de « Parnassiens))a prévalu, quoique moins juste et plus pédant.
Dans la pièce d'introduction, comme dans celle qui forme l'épiloçue, il réag-it contre l'école lamartinienne, (et il raffolait de M^^® Desbordes- Valmore), contre la verve non lyrique d'Alfred de Musset (Allons ! dieu mort, descends de ton autel d'argile ! criait- il furieusement à l'ombre de Rolla), contre la satire politique d'Aug-uste Barbier, de Barthélémy, d'Hég-ésippeMoreau,
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de Victor Hug-o même. Il proclame l'abstention pour le poète, au milieu des luttes de la place publique, l'insousiance des différends qui ag-itent les hommes d'Etat et les citoyens. 11 prêche lisolement ; il admire la tour d'ivoire. Le monde, troublé par la parole puissante des poètes, les a exilés, qu'à leur tour ils exilent le monde. L'artiste ne doit pas mêler son chant aux clameurs de la foule, qu'il qualifie, sans respect pour le sullrag-e universel, d'obscène et de violente. L'œil du poète ne doit pas s'abaisser vers les choses vulg-aires. Le prêtre du beau a pour autel l'azur et pour temple l'infini. Il ne doit participer en rien aux passions terre à terre, ni se mêler aux actes vulgaires des autres hommes. Il n'a pas à partager leurs deuils, comme il doit s'abstenir de leurs joies. Leurs querelles, leurs guerres, l'orgueil des républiques, l'arrogance des monarchies, la gloire militaire, la puissance industrielle, l'extension prodigieuse de la science, [l'expansion commerciale, le bien-être général, l'enseignement à la portée de toutes les soifs de savoir, le travail amélioré, les misères sociales et les souffrances individuelles atténuées, tout cela, qui est le labeur démocratique et civilisateur des sociétés modernes, doit le laisser impassible. Le rêve ne doit pas se mêler à l'action. Cette théorie, alors neuve, hardie même, puisqu'elle contrecarrait l'opinion, puisqu'elle heurtait la légitime admiration pour Victor Hugo, éducateur, philanthrope, socialiste humanitaire et démagogue théoricien, fut bientôt reprise, développée, commentée, vulgarisée. La presse s'en empara, railla, approuva, attribuant l'originalité de la doctrine et l'initiative de sa formule à diverses personnalités en vue, à Leconte de Lisle, à Alfred de Vigny, à Victor de Laprade. C'est Verlaine qui l'avait le premier présentée, en des vers forts et nets, dans le pro-
log-ue des Poèmes Saturniens, cette théorie de l'abstraction poétique, de l'isolement du poète dans la société moderne, faisant de l'écrivain, — l'apôtre préconisé par Victor Hug-o, — un fanatique égoïste, sorte de bonze de l'Art, se cloîtrant dans une pagode où ne parviendrait que la rumeur assourdie et poétisée des actes, des cris, des plaintes et des acclamations de la foule.
Dans l'épilogue de ces mêmes poèmes, il complète sa pensée. Non seulement le poète doit vivre^ penser, sentir, à l'écart de ses contemporains, mais il doit se défendre intérieurement, dans sa conscience, dans sa pensée, de certaines promiscuités. Il lui faut d'abord se méfier de l'inspiration. Conseil sage et justifié. Les bons poètes possédant leur art à fond sont parvenus à faire difficilement des vers faciles. Boileau, excellent magister, prescrivait de remettre cent fois sur le métier la pièce de vers, qu'il comparait sans doute à une pièce de soie que tisse un laborieux et patient canut. Verlaine enseigne la défiance envers la facilité ; il prémunit contre le danger du lieu commun, non pas comme sujet, il n'est de beaux, de grands, d'immortels sujets que les lieux communs, mais comme expression; il prémunit ses disciples contre le terriblement envahisseur cliché, ce chiendent du champ littéraire, qu'il est si difficile d'extirper, et qui pousse et repousse avec une si déplorable fertilité. Il recommande le savoir conquis à la lueur des lampes ; il vante ces deux vertus maîtresses de l'artiste : l'obstination et la volonté.
Et quels beaux vers jetés dans cette apostrophe vigoureuse d'un poète de vingt ans :
... Ce qu'il nous faut, à nous les suprêmes poètes,
Qui vénérons les dieux et qui n'y croyons pas,
... A nous, qui ciselons les mots comme des coupes.
Et qui faisons des vers émus u-ès froidemMit...
C'est l'étude sans trêve,
Cest rcffort inouï, le combat non-pareil,
Ces! la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève
Lentement, lentement, l'Œuvre, ainsi qu'un soleil !
Ces préceptes, bien que donnés avec virulence, ne sont au fond que la reproduction des conseils du docte Boileau, qui recommandait aux jeunes poètes de son temps de travailler à loisir, malgré l'ordre pressant du prince ou du libraire, et de ne se point piquer d'une folle vitesse. En même temps, Verlaine anathématisait, au nom de la jeune école, qu'on allait appeler « parnassienne », les lakistes, non point seulement les Ang-lais, comme Wordsworth, Coleridg^e, ou Collins, mais les imitateurs exsangi'ues de Lamartine, les élég"iaques transis et les g-odiches soupireurs de romances pleurnichardes, populacières et bébètes.
Le succès des Poèmes Saturniens dans le public fut nul. La presse se tut, sauf le lYain Jaune, où Barbey d'Aurevilly, qui blag-uait formidablement la jeune école, et cependant elle lui rendait ses mépris et ses facéties en admiration, écrivit :
Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drolatique, sans le talent net de M. Baudelaire, avec des reflets de M. Hugo et d'Alfred de Musset, ici et là, tel est M. Paul Verlaine...
La critique est peu juste, mais Barbey se préoccupait uniquement d'être violent, et coloré. Verlaine avait, an contraire, pour principale qualité, dans ses Poèmes Saturniens, la netteté. Il exprimait avec clarté des idées abstraites, avec log-ique des sensations subtiles, ce qui n'était pas un mince mérite. Il devait, par la suite, prendre le con trépied de cette poétique, en recherchant, au
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contraire, la nuance imprécise et l'indécision du contour.
On l'entendit formuler plus tard sa poétique nouvelle, en ces vers qui donnent simultanément la règle et l'exemple, comme dans les traités classiques de métrique et de prosodie :
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint,
... Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la Nuance 1 Oh ! la Nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!...
... Oh ! qui dira les torts de la Rime ! Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou, Qui sonne creux et faux sous la lime ? De la musique encor el toujours!..,
[Jadis et Naguère.)
La poétique était autre, au temps des Poèmes Saturniens, et des Fêtes galantes. Bien loin de « dire les torts de la Rime » , le poète alors déclarait haïr, comme la femme jolie et l'ami prudent, a la rime assonante ». La femme et l'ami n'étaient mis là que par manière de plaisanterie, mais pour la rime, c'était sérieux. On ne badinait pas avec sa richesse. Verlaine pourchassait de son mépris les rimes pauvres ; il suivait les préceptes stricts du traité de versification ;de Théodore de Ban-
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ville. On pesait lettre par lettre les mots élevés à la dignité de rimes. Il leur fallait absolument, pour avoir droit à l'admission, à la place d'honneur du vers, la consonne d'appui. L'un des g-riefs de Verlaine contre Alfred de Musset était qu'il rimait mal. On citait même des vers du poète des jYuiis qui ne rimaient pas du tout.
Le poète saturnien, classé parnassien, étant donné que ce terme a eu pour équivalent « impassible », avant même que le Parnasse fût inventé, afifeclait la plus grande insensibilité personnelle. « Nature, rien de toi ne m'émeut! » disait-il superbement avec Gœthe. C'était pure vanterie et simple « littérature », car il était fort sensible à la monotone grandeur des paysages du Nord, et la sévérité morne des environs de Bouillon le charmait. Il était ami dévoué, et il adorait sa mère. Ajoutons qu'il ne rougissait jamais, dans la vie, de la vulgarité de ces sentiments entièrement conformes à la nature. Il ne cherchait à en dissimuler l'émotion que lorsqu'il rimait. Encore souventefois dissimulait-il mal. ^)ans ce recueil juvénile des Poèmes Saturniens, il n'y a aucune expansion intime, aucun aveu, aucune trace de confession, lui qui devait user et abuser de la divulgation autobiographique, et se raconter en prose, en vers, en paroles et même en dessins. C'est un phénomène très rare que celui d'un jeune poète se révélant au public, complètement impersonnel/Baudelaire, dans sa Bénédiction, et dans quelques autres pièces des Fleurs du Mal, faisait allusion à sa mère, à ses maîtresses, à ses voyages, à ses goûts réels. Verlaine s'éloignait de son inspirateur dans ces poèmes, plus directement issus de l'admiration pour la Légende des Siècles, et de la surprise des Poèmes barbares.
Il ne se rencontre aucune pièce dans tout le volume
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qui puisse se rapporter à un événement précis de la vie du poète, à une sensation éprouvée, à une joie ou à un chagrin ressentis. Il n'exprime, comme Goethe en son Divan (il lisait beaucoup le grand Allemand, à cette époque, dans la traduction Jacques Porchat), que des émotions abstraites, objectives, composées. Les vers adressés à des femmes n'ont aucune créature réelle, existante, connue de lui, pour destinataire. Les douleurs qu'il annonce et qu'il chante sont de simples suppositions. Il prévoyait sans doute dès lors l'avenir, mais quand, en i865, il écrivait : « Le bonheur a marché côte à côte avec moi », ce vers désespéré ne s'appliquait à aucun fait de sa vie réelle. Il n'avait encore reçu aucun choc de la vie. Il était jeune, bien portant, sans amour au cœur, satisfait des plaisirs rapides à sa portée, ayant la bourse suffisamment garnie, buvant, à la sortie d'un bureau qui n'était pas très pénible, des apéritifs nombreux qui le mettaient en joie ; il vivait, sans souci de l'avenir, paisiblement et régulièrement, dans la maison maternelle. Sa plainte mélancolique était donc toute cérébrale et spéculative. A la même époque, il se préoccupait d'écrire une bouffonnerie, destinée à la scène amusante et très peu saturnienne de la Gaîté-Rochechouart.
II entrait tellement dans sa pensée de ne point se raconter dans ses vers, et de ne rimer que des sujets extérieurs, ne se rapportant ni à lui, ni aux siens, que, son père étant venu à mourir (la publication des Poèmes Saturniens est postérieure d'un an à ce décès), il me consulta sur le point de savoir s'il devait laisser figurer, dans le volume, la pièce de vers intitulée Sab Urbe.
Elle commence ainsi :
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Les petits ifs du cimetière Frémissent au vent hivernal, Daas la gkiciale lumière...
Ce tableau mélancolique d'un cimetière idéal, pour lui non précis, n'évoquant aucun caractère de sépulture familiale, se terminait par un appel à la vie, au soleil de printemps, aux chants d'oiseaux berçant les sommeils mornes des chers endormis.
Il craig-nait qu'on ne vît là une allusion à son deuil, une plainte, une sorte d'élégie personnelle. Je l'eng-aareai à maintenir la pièce telle qu'elle avait été écrite deux années avant le funèbre événement. Personne ne pouvait V chercher une allusion à la perte qu'il avait faite, qu'il ne prévoyait nullement si proche, quand il composait ses stances. Le public assurément ne verrait, dans ce poème, que ce que le poète avait voulu y mettre : une gtînéralisation d'impression dans un cimetière quelconque, par un temps d'hiver.
Par exemple, et je fus d'accord avec lui, par un sentiment de convenance facile à comprendre, il fit sauter la pièce qui, conservée par moi en original, publiée vinçt-cinq ans plus tard, est citée ci-dessus : «Je ne sais rien de g^ai comme un enterrement. » On a vu dans quelles conditions ce poème ironique fut retrouvé et réimprimé.
Dans ce premier volume, composé, en partie, sur les bancs du lycée, continué durant les loisirs des cours peu suivis de l'école de droit, et achevé aux premiers mois de sa vie paisible d'employé de la Ville, par conséquent durant les époques les plus heureuses, les plus calmes, les moins tourmentées de son existence, on rencontre des accès de pessimisme, qui étaient absolument factices, imag-inés, rêvés. Nous avions tous de ces mélancolies
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•injustifiées. Prescience de l'avenir sans doute. Il était le plus insouciant garçon, et le plus exempt de tristesses et de déboires des fils de bourg'eoisie, quand il écrivait ce petit poème Chanson d'Automne, qui semble postérieur et détaché des Romances sans paroles :
Les sanglots longs Des violons De l'automne, Blessent mon cœur Dune langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens.
Et je pleure;
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte,
Verlaine, à cette époque (i 864-65), n'était fouetté par aucun vent mauvais. La douleur qu'il prétendait éprouver n'était que conception d'artiste. Cet heureux état d'âme ne devait pas durer, mais on ne peut considérer ces plaintes, au moment où l'artiste les rythmait, que comme des pressentiments, sinon des fictions, des matières « admirables à mettre en vers latins » ou français, comme disaient l'évêque Afranus et nos maîtres de rhétorique.
Voici une autre pièce, inédite, datant dé la même époque, d'un pessimisme plus doux, mais qui témoigne
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également d'une misanthropie précoce autant que prématurée :