‹ Paul VeralineChapitre 7 sur 27 · ASPIRATION · texte numérisé non relu

ASPIRATION

Des ailes ! Des ailes !

(Riickert.)

Cette vallée est triste et grise : un froid brouillard

Pèse sur elle ; L'horizon est ridé comme un front de vieillard.

Oiseau, gazelle, Prêtez-moi votre vol ! Eclair, emporte-moi 1

Vite, bien vite, Vers ces plaines du ciel où le printemps est roi,

Et nous invite A la fête éternelle, au concert éclatant

Qui toujours vibre, Et dont l'écho lointain, de mon cœur palpitant

Trouble la fibre.

Là, rayonnent, sous l'œil de Dieu qui les bénit,

Des fleurs étranges, Là, sont des arbres où gazouille comme un nid

Des milliers d'anges; Là, tous les sons rêvés, là, toutes les splendeurs

Inabordables, Forment, par un hymen miraculeux, des choeurs

Inénarrables; Là, des vaisseaux sans nombre, aux cordages de feu.

Fendent les ondes D'un lac de diamants où se peint le ciel bleu

Avec les mondes ; Là, dans les airs charmés, volètent des odeurs

Enchanteresses, Enivrant à la fois les cerveaux et les cœurs

De leurs caresses.

Les vierges, à la chair phosphorescente, aux yeux

Dont l'orbe austère Contient l'immensité sidérale des cieux Et du mystère,

Y baisent chastement, comme il sied aux péris,

Le saint poète, Qui voit tourbillonner des légions d'esprits

Dessus sa tête.

L'âme, dans cet Eden, boit à flots l'idéal,

Torrent splendide, Qui tombe des hauts lieux et roule son cristal

Sans une ride.

Ah I pour me transporter dans ce septième ciel,

Moi, pauvre hère.

Moi, frêle fils d'Adam, cœur tout matériel.

Loin de la terre.

Loin de ce monde impur où le fait chaque jour

Détruit le rêve.

Où l'on remplace tout, la beauté, l'art, l'amour,

Où ne se lève Aucune gloire un peu pure que les siffleurs

Ne la déflorent, Où les artistes pour désarmer les railleurs

Se déshonorent, Loin de ce bagne où, hors le débauché qui dort.

Tous sont infâmes, Loin de tout ce qui vit, loin des hommes, encor

Plus loin des femmes, Aigle, au rêveur hardi, pour l'enlever du sol,

Ouvre ton aile !

Eclair, emporte-moi ! Prêtez-moi votre vol,

Oiseau, gazelle!

10 mai 186 j.

Cette pièce, à part la forme, qui est mal assurée, et encore pénible, contient des élans qui semblent de l'époque de Sagesse.

Voici une autre pièce, également inédite, d'inspiration différente, à peu près du même temps, qui exprime des sentiments impersonnels, avec la note baudelairienne, la coloration « org^iaque et mélancolique » de la poésie saturnienne.

|58 PAUL VEKLAINE

UN SOIR d'octobre

L'automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !

Du sans: sur de la pourriture !

L'incendie au zénith! La mort dans la naturel

L'eau stagnante, l'homme fiévreux !

Oh ! c'est bien là ton heure et ta saison, poète

Au cœur vide d'illusions, Et que rongent les dents de rats des passions.

Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d'autres, des pédants, des niais ou des fous,

Admirent le printemps et l'aube, Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t'aime, âpre automne, et te préfère à tous

Les minois d'innocentes, d'anges, Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

10 octobi^e 1862.

De la même époque, et dans le même ordre d'inspiration baudelairienne et ironiquement macabre, date la pièce suivante, en distiques, non publiée, que je sache, jusqu'ici :

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