‹ Paul VeralineChapitre 8 sur 27 · FADAISES · texte numérisé non relu

FADAISES

Daignez souffrir qu'à vos genoux, Madame, Mon pauvre cœur vous explique sa flamme.

Je vous adore autant et plus que Dieu, Et rien jamais n'éteindra ce beau feu.

Votre regard, profond et rempli d'ombre. Me fait joyeux, s'il brille, et sinon, sombre.

Quand vous passez, je baise le chemin.

Et vous tenez mon cœur dans votre main.

Seule, en son nid, pleure la tourterelle. Las, je suis seul et je pleure comme elle.

L'aube au matin ressuscite les fleurs.

Et votre vue apaise les douleurs.

Disparaissez, toute floraison cesse, Et, loin de vous, s'établit la tristesse.

Apparaissez, la verdure et les fleurs

Aux prés, aux bois, diaprent leurs couleurs.

Si vous vouliez. Madame et bien-aimée.

Si tu voulais, sous la verte ramée.

Nous en aller, bras dessus, bras dessous. Dieu ! Quels baisers ! Et quels propos de fous !

Mais non ! Toujours vous vous montrez revéche, Et cependant je brûle et me dessèche,

Et le désir me talonne et me mord, Car je vous aime, ô Madame la Mort ï

21 juillet 1861 .

Même observation que ci-dessus. A cette date, Verlaine n'avait aucune raison de souhaiter la mort, ni de la considérer comme secoui^able, comme l'ang-e consolateur aux yeux de jais. C'était pur jeu d'esprit. Cette ap{3étence funéraire ne reposait sur aucun sentiment vrai. « Du chiqué ! ^) comme aurait dit le Paul Verlaine des Confessions et des Hôpitaux^ s'il s'était ressouvenu de cette pièce due à son inspiration objective, et qui, bien que contemporaine des Poèmes Saturniens, demeura ég-arée, perdue et oubliée, parmi tant d'autres.

Je terminerai cette observation sur le caractère impersonnel de la poésie de Verlaine, à cette époque, sur cette recherche de l'objectivité, qui était toute sa poétique d'alors, par la reproduction de la pièce suivante, d'abord intitulée Frontispice, que, sous le titre Vers dorés, j'ai citée dans l'Echo de Paris du 16 mai 1889, et qui con. dense et précise ses théories d'impassibilité, déjà formulées dans le fameux vers des Poèmes Saturniens : « Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo? »

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FRONTISPIGB (oU VERS DORÉs)

L'An ne veut pas de pleurs et ne transige pas. Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite De beaucoup de mépris pour l'homme, et de combats Contre l'amour criard et contre l'ennui bête.

Je sais qu'il faut souffrir pour monter à ce faîte, El que la côte est rude à regarder d'en bas. Je le sais ! Et je sais aussi que maint poète A les reins trop étroits ou les poumons trop gras.

Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l'envie. Qui, dans l'àpre bataille ayant vaincu la vie. Et s'étant affranchis du joug des passions.

Tandis que le rêveur végète comme un arbre. Et que piaillent, tas grouillant, les nations, Se recueillent dans un égoïsme de marbre.

Telle est la poétique qui caractérise le Verlaine des Poèmes Saturniens, sourd alors aux appels, aux plaintes, aux exaltations du inonde intérieur qu'il porte en lui, projetant au dehors toutes ses sensations, matérialisant ses rêves, extériorisant toutes ses impressions, et traitant la poésie comme matière plastique.il devait bientôt profondément chang-er cette manière de voir, de sentir et d'exprimer ses idées, ses sensations, ses rêveries, ses visions.

La même impersonnalité, et une objectivité plus raffinée, plus artiste, dominent tout ce précieux et inattendu volume des Fêtes galantes. C'est autre chose qu'un pastiche. Une synthèse de l'art du xvui^ siècle, une évocation des allures, des colloques, des distractions de cette époque délicate et maniérée.

Quel sentiment, quelle préoccupation poussèrent Verlaine à écrire cette série de poèmes, d'une unité parfaite, et dont la composition et l'ordonnance indiquent bien

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l'œuvre d'art conçue, arrêtée et exécutée, selon un plan fixe, en dehors de toute impression personnelle? Il me serait difficile de préciser la g-enèse des Fêtes galantes. Verlaine me communiqua sans doute, au fur et à mesure qu'il les composait, les diverses petites pièces qui formèrent ce recueil, mais il écrivait en même temps des poèmes d'un genre très différent, comme le Grognard, qui me fut dédié, publié par la suite sous ce titre : Un Soldat laboureur {Jadis et Naguère), les Vaincus, eic. Pour moi, les pièces délicates de ce g^enre Watteau devaient figurer dans un recueil, peut-être former une partie distincte, mais ne furent pas composées d'après un plan d'ensemble.

Je suppose que deux faits contemporains dirigcèrent la pensée du poète vers les marquis et les marquises, les Cydalises, les nég-rillons indiscrets, les Pierrots et les Colom.bines, et tout le décor des parcs de Lancret et de Fragonard, où chantent, au clair de lune, les jets d'eau sveltes parmi les marbres.

Edmond et Jules de Goncourt venaient de publier plusieurs études fort belles sur lexviii^ siècle, sur les artistes gracieux de cette époque charmeuse, les Saint- Aubin, les Moreau ; ils avaient raconté la vie et les aventures des grandes actrices, la Guimard, la Saint-Huberti, et écrit la seule histoire sincère et non diffamatoire de la Du barry, cette reine des fêtes galantes dont la fin fut si tragique et si disproportionnée. Il est possible que Verlaine ait puisé dans ces travaux le goût de se promener poétiquement dans le monde évoqué par les Goncourt.

Et puis, on venait d'ouvrir au public la galerie Lacaze, au musée du Louvre, et nous ne nous lassions pas d'aller admirer le Gilles, les embarquements pour Cythère, les escarpolettes de Fragonard, les intérieurs de Nattier, les

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Lancret, les Chardin, tout cet art à la fois intime et féerique, réaliste et poétique, dont Greuze, Watteau et Boucher sont les maîtres. Il est fort présumable que de ces visites fréquentes et passionnées à la collection d'œuvres du xvni« siècle soit venue au poète Tidée de peindre à son tour, avec des verbes et des rimes, en des tableautins agréables, les personnag-es de Boucher dans les décors de Watteau. A noter qu'on trouve, dans Les Romances sans paroles, deux ou trois pièces qui semblent échappées du recueil des Fêtes galantes.

A moins qu'il n'y ait eu tout simplement caprice de poète, — comme celui que l'auteur des Orientales et de Hernani confessait dans sa préface, disant qu'il n'y avait qu'une fantaisie poétique qui l'avait engagé à se promener en Orient, durant tout un volume, comme il lui avait plu de donner un portail espagnol à l'édifice dramatique composite qu'il dressait déjà tout construit dans son cerveau. Peut-être aussi devons-nous les Fêtes galantes à une impression très forte produite par la Fête chez Thérèse, pièce des Contemplations, pour laquelle Verlaine éprouvait une admiration telle que c'est la seule poésie d'un auteur connu que je lui entendis réciter par coeur. Il n'avait pas grande mémoire récitante et l'on ne trouve presque jamais de citations dans ses œuvres en prose.

Le livre n'eut pas un très grand succès. La presse en parla à peine.

La première édition, fort coquette, très recherchée des bibliophiles, parut en format in-i8 sur papier du Japon, 54 pages. Le titre est ainsi présenté : Paul Verlaine. — Fêtes Galantes. — La vignette de l'éditeur (Un laboureur bêchant au soleil levant, avec la devise : fac et spera) et au bas : Paris, Alphonse Lemerre, éditeur. Pas-

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sag-e Choiseul 47^ M.D.GGGLXIX. Sur le verso dufauxtitre, cette mention : Du même auteur : Poèmes Saturniens.En préparation: les Vaincus. A la dernière page, cette autre mention : achevé d'imprimer le ving-t février mil huit cent soixante-neuf, par L. Toinon et G'®, à Saint-Germain, pour Alphonse Lemerre, libraii^e à Paris.

Je n'étais pas auprès de Verlaine quand son volume parut, probablement dans les premiers jours de mars 1869; je venais d'entrer à Sainte-Pélagie pour j purger une condamnation à un mois de prison, pour délit de presse.

Mon incarcération avait été précipitée. Les tribunaux de l'Empire ne laissaient jamais de vacances à Sainte- Pélagie, et on se disputait les chambres dès qu'elles se trouvaient libres. J'avais pu profiter du départ d'Edouard Lockroy, autorisé à finir sa peine dans une maison de santé, pour me faire attribuer la cellule dite Petite Sibérie. Je n'eus le temps de prévenir mon ami que par un mot rapide sur ma carte, déposée chez sa mère, demeurant alors, 26, rue Lécluse, aux Batignolles.

Verlaine, dont, à plusieurs reprises, j'ai constaté la susceptibilité pour des riens, se froissa de n'avoir pas été autrement prévenu. La lettre suivante montre son irritabilité, en cette occasion nullement motivée.

Le II mars 1869.

Mon cher ami,

La carte compendieuse que tu as eu la prévenance de m'euvoyer, pour m'informerde ton entrée en prison, ne portant ni le plus mince désir d'une visite mienne, ni d'ailleurs le moindre renseignement pour m'aider à la faire, tu ne t'étonneras sans doute pas plus que tu ne te préoccuperas, de mon absence, qui aura lieu, religieusement, à moins d'une lettre (qui

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eût pu être moins Urdive), —Sainte-Pélagie étant loin et mes instants étant comptés.

P. Vei\laine.

rue Lécluse, 26, Batignolles.

Cette irritation ne pouvait durer. Je me hâtai d'envoyer une bonne lettre, datée de la geôle, invitant Verlaine à venir, le dimanche suivant, partag-er notre ordinaire de prisonniers, 'que renforçaient d'abondantes victuailles venues du dehors et arrosées de pas mal de liquides. Je lui expliquai que j'avais dû, avant de le prier de me visiter, m'in former au greffe des formalités. On avait, au pavillon dit des Princes, la faveur de recevoir toute la journée des visites dans sa chambre, mais il fallait consig"ner auparavant le nom du visiteur sur une liste remise à la direction et soumise au visa du préfet de police. Cette formalité exig'eait deux ou trois jours. De là. cet avis laconique de mon écrou, dont il s'était montré vexé.

Il ne vint pas le dimanche suivant, et s'en excusa par la lettre suivante, d'un ton bien différent du billetrag-eur qu'on a vu plus haut :

Mon cher ami,

Si je ne me suis pas rendu, aujourd'hui dimanche, à ton aimable invitation, n'en accuse que l'apparition du livre cijoint (jui a nécessité mille démarches, et m'empêche d'aller à Pélago, outre que ma concierge ne m'a remis ta lettre que ce matin à 10 heures.

Mais compte sur moi dimanche prochain, dès la première heure, tu sais si j'ai du temps à moi dans la semaine !

Je l'envoie les Fêtes galantes, pas pour des prunes ? — (service de presse !) Donc un article écœurant d'éloges ou la mort! Zut pour Woinez ! J'enverrai peut-être à Barbum. [Charles Woinez, chargé de la critique littéraire au Nain Jaune. — Barbum, Barbey d'Aurevilly.]

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A dimanche donc, et la poignée de main de la solidarité.

P. Verlaine.

P. S. — En attendant que Rigault me tranche la tête, serrelui bien la main de ma part. [Raoul Rigault, futur procureur de la Commune, était avec moi à Sainte-Pélagie . ]

2^ P. S. — Si tu peux m'écrire, tâche de le faire, tu dois avoir le temps.

Il était fort désireux d'avoir un article sur ses Fêtes galantes. II me rappela sa demande par ce mot, qui ne pouvait avoir de sanction, ni pour l'article, ni pour le rendez-vous donné à la réunion, probablement organisée à l'occasion de la candidature de Gambetta à Belleville. A la date indiquée, 8 avril i869,j'étais encore détenu.

Le 8 avril i86g.

Mon cher ami, Iras-tu demain soir à la réunion de Belleville ? J'y serai — 8 heures, rue de Paris, no 8. On rigolerait après la dissolution probable. A propos, tu n'es a qu'un pitre et qu'un Berthoud » [vers funambulesque de Banville] de ne pas encore avoir parlé des Fêtes galantes.

Je compte sur tout un numéro du journal, le jour où tu t'y mettras. La chose en jvaut la peine, et .le retard ne te sera pardonné qu'à ce prix.

Donc à demain 8 heures là-bas. En tout cas,je suis toujours à la Ville de 10 1/2 à 4 h.

Bien à toi

P. Verlaine.

On ne fait pas toujours ce que l'on veut, dans la presse comme dans la vie, surtout lorsqu'il s'ag-it de colloquer un article, plutôt réclamiste, sur un volume de vers. Verlaine ne s'imposait ni à la curiosité du public, ni à l'empressement des directeurs de journaux. On l'ignorait.

A la fin de juillet, pour une raison quelconque, l'article promis n'avait pas encore paru. Verlaine, qui était parti dans le nord, chez ses parents, et où l'avait rejoint Qiarlos de Sivry, — c'était l'époque des premiers pourparlers en vue du mariag-e qui devait s'accomplir un an après, ■ — me rappela en ces termes vifs ses Fêtes galantes :

Fampoux, le 3i juillet 1869.

Vilain oiseau, Sivry, qui est de passage ici, m'apprend qu'il a oublié de te remettre une lettre dont je l'avais chargé pour toi. Je t'y reprévenais de mon redépart, et de mon assez mauvaise santé, qui s'est améliorée d'ailleurs, et ce n'est pas malheureux ! Il paraît, sale animal, qu'on ne te voit plus chez Battur [Baptiste, garçon de la Brasserie des Martyrs]. A quel crime travailies-lu en secret,donc ? Pas à ma gloire, toujours, éhonté folliculaire. Car je n'ai aucunes nouvelles d'un article de toi, relatif à ces fameuses et exquises Fêtes galantes-\k\

Soyez donc un grand poète, ayez la condescendance de serrer la main à de vils gibiers de 7« chambre, el de leur payer le hock de la revendication, pour que ces porcs-là ne vous fassent pas un mécliant bol de réclame dans leurs ignobles papiers, qui trahissent jusqu'à la confiance, alors qu'on veut s'en servir utilement !

Et le Parnasse de Mérat? Ce Woinez est obscène. [Charles VVoinez avait emprunté, par mon entremise et celle de Verlaine, le volume du Parnasse cordemporain, appartenant au poète Albert Mérat, pour un article sur les Parnassiens, qui ne parut jamais.]

Je sais que la grande soirée de chez Nina a été très chic. Il y avait Olympe Audouard, et on n'y a pas joué Brididiim [la Vieillesse de Brididi, vaudeville d'Henri Rochefort], à cause du principal acteur (moi, s.v.p. !)

As-lu été chez Meurïce, tous ces jours-ci ? Quoi de neuf à Paris ? Ici, je suis en exil absolument, -et je ne sais rien de Tien, As-tu envoyé quelque chose à Lemerre pour le ParnoMe ? [pour le 2* volume]. M paraît que le poème svs'édenborgien de Mendès a paru dans la Liberté.

Je suis d'une orde paresse, c'est à peine si, depuis deux

jours, je me suis remis à la chose dérisoire appelée Vers. Je crois avoir en toi, sur les bords de la Seine, un pendant en flemme.

Tu vas, j'espère, vil misérable, nie répondre bientôt (Fampoux, Pas-de-Calais, chez M. Julien Dehée), et me dire tout ce que tu lais. Ce ne peut être, du reste, que des infamies. Je te serre, en attendant, les nageoires, et suis. Ton ennemi bien cordial,

P, S. — Mes respects et mes compliments chez toi.

Je ne sais si ce fameux article sur les Fêles galantes parut alors dans le Nain jaune. Je n'ai pas la collection à ma disposition, et n'ai g'uère conservé mes articles de cette époque-là. On est très nég'lig'ent pour ces conserves, dans la prime jeunesse.

Je dédommag-eai Verlaine par la suite. Chargé, au Nain jaune, de la chronique parisienne et de la critiques théâtrale, quand Barbey d'Aurevilly était absent, à Valognes, écrivant son truculent Chevalier Destouches, il m'était difficile de parler des livres. C'était le domaine d'un autre collaborateur, alarmé au moindre signe d'empiétement. Mais j'avais une certaine influence dans le journal; je fis donc insérer plusieurs poèmes de Verlaine, dont tin, le Monstre, parut avoir le caractère d'une allégorie politique.

Il me remercia, en ces termes, de cette insertion :

Mon cher Edmond, Outre les volumes promis, je t'adresse quelques vers qui ne me paraissent pas indig-nes des honneurs de l'impression.

Si tu veux leur servir de parrain auprès de G. G. [Grégory Genesco, directeur du journal], et par cette influence, dont s'est bien trouvé Paulus, procurer asile au Nain jaune, réponse (S. T. P.) rue Neuve, 49, tu auras mérité, la reconnaissance de leur père, de ton

P. Verlaine.

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p, S. — Viotti souhaite succès à tes coups de plumes, et te fait savoir, par mon entremise, que le sieur Sivry, contrepointiste, n'a déserté encore la Neustrie.

En cas de succès, corriger très diligemment l'épreuve, et me resliluer le manuscrit.

Une seconde lettre, plus vive, me reproche de n'avoir pas assez soig-nensement revu les épreuves de son poème:

Mardi.

Cervelle de girouette ! Tu n'as point rempli mes instructions : j'avais écrit bien « rhythme » qu'on a imprimé mal. Tu n'as donc vu clair ? On a supprimé le : A xxx et la date : pourquoi?? Tu le sais, j'ai la prétention de ne livrera l'imprimeur rien qui ne soit voulu ; je trouve donc mauvais qu'un imprimeur (ou autre) se mêle d'écimer ou d'écauder ma livraison.

Après les récriminations, les compliments : tu as été, cher Edmond, d'un bon vouloir, d'un empressement exquis; aussi te prie je d'accepter céans mes plus sincères et affectueux remerciements.

P. Verlaine.

Amitiés à ta famille.

Ci-joint un sonnet. J'use, j'abuse...

Dès que M. Woinez aura fini de se servir du Parnasse de Mérat, rends-le-lui bien vite.

A samedi, rue Chaptal, ou chez Battur.

P. Verlaine.

Chez Battur, je l'ai dit plus haut, cela sig-nifiait rendez-vous à la Brasserie des Martyrs, dont le g-arçon qui nous servait se nommait Baptiste, par corruption Battur. Nous prenions le serviteur pour désig'ner la maison, la partie pour le tout. C'était une synecdoque.

Rue Chaptal, ou autrement dit : chez Nina, c'était la maison amusante, bruyante, étrange, où nous passions

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de nombreuses et agréables soirées, maison qui eut aussi son influence sur le groupement de la jeunesse littéraire et politique de 1869, et dont un croquis est indispensable à la biographie de Verlaine et à l'étude de son étrange et puissante intellectualité.

M^e Nina de Callias était, en 1868, une jeune femme de ving^t-deux à ving-t-trois ans, petite, dodue, vive, spirituelle, névrosée, quelque peu hystérique, fort avenante, et qui a laissé une réputation, justifiée d'ailleurs, d'excentricité, d'outrance et de franche hospitalité. Elle se plaisait à réunir, vers la fin de l'Empire, dans son appartement, assez modeste et simplement meublé, dépendant d'une belle maison, d'apparence bourgeoise, rue Chaptal n" 17, des jeunes g'ens de la littérature, des arts et de la politique, attirés par la g-aieté et le sansfaçon du log-is, retenus par l'amabilité de l'hôtesse. On s'y retrouvait entre camarades. Un club sans apparat, sans baccarat aussi. On montait « chez Nina » jusqu'aux heures les plus tardives, certain d'y trouver gaie compagnie. On venait, soit en passant, soit exprès, entendre des vers, échanger des nouvelles, dire du mal du gouvernement ou des hommes de lettres arrivés, selon que l'on appartenait au clan politique ou au cénacle littéraire, car les deux groupes fraternisaient, sans se mêler absolument. J'appartenais aux deux, en ma

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double qualité de parnassien et de journaliste républicain, récemment condamné.

Ah ! quelle étrang-e petite fée que cette Nina, si folle, si rieuse, si avenante, et dont nous avons tous conservé le meilleur souvenir. Verlaine a dit d'elle : « Plusieurs d'entre nous fréquentaient chez l'admirable Nina, de qui j'ai parlé, deci delà, insuffisamment, nature d'artiste que son feu dé\t)ra prématurément. »

Elle était très bonne musicienne, jouant du piano en virtuose, composant aussi, mais rarement, et ne nous accablant pas de l'audition de ses nocturnes ou de ses caprices de concert. Elle adorait les vers, et avait ce mérite de n'en pas faire. Ardente à tout apprendre, fiévreuse de tout pratiquer, infatig-able et complexe, elle devançait nos sportives contemporaines actuelles .

La première fois que je la vis, elle portait plastron et jupon court, et prenait une leçon d'armes avec un prévôt du bon maître Cordelois. Elle se passionnait pour tout : politique, littérature, philosophie^ et aussi pour les mathématiques, le spiritisme; la magie surtout l'attirait. Quand le maître en fait d'armes la quittait, le professeur de kabbale entrait donner gravement sa leçon, en attendant les gammes et les exercices sur le grand piano d'Erard. Elle avait rencontré Henri Rochefort à Genève, et avait conçu pour le célèbre pamphlétaire une amitié, qui, les circonstances s'y prêtant, aurait pu dégénérer en un sentiment plus positif. Elle écrivait, en souvenir dé lui, sur du papier avant pour \'ig'nette une lanterne.

Cordiale et familière avec tous, on ne lui connaissait pas d'amant en titre, au moins dans les premières années de sa vie bohémienne. Charles Gros, le poète du (Coffret de Santal, l'inaug^urateur des monologues (le

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Hareng saur), et l'inventeur, avant Edison, du phonographe, était très assidu auprès d'elle. Il remplissait comme des fonctions de secrétaire officieux, d'intendant, et passa pour être du dernier bien avec elle. Avec sa tête crépue et sa physionomie négroïde, le fantaisiste et ingénieux Charles semblait mal préparé pour l'emploi des amoureux. Je crois que tout son rôle fut celui d'utilité. Bazire, un singulier g-arçon, au bég-aiement intermittent, collaborateur de Rochefort à la Marseillaise, puis kl Intransigeant, républicain convaincu, et qui fut poursuivi pour avoir invectivé l'empereur Napoléon III, aperçu se promenant sur la terrasse des Tuileries, auprès du Pont-tournant, lui fut ég-alement attribué comme amoureux en pied. Peut-être cette supposition devint-elle exacte, par la suite, à une époque où je perdis de vue Nina, quand, après la g-uerre, elle alla habiter à Batig-nolles, rue des Moines, et qu'elle se fit appeler Nina de Villars.

Elle était fille d'un avocat de Lyon, M. Gaillard. Elle avait possédé une assez belle /ortune, dont il lui restait une ving'taine de mille livres de rentes assurées, qu'elle dépensait jusqu'au dernier sou. Heureusement ces rentes étaient à l'abri, quant au capital. Elle vivait en compagnie de sa mère, qui était, je crois, titulaire de la majeure partie de l'avoir commun. Une physionomie étrang-e que cette M™" Gaillard, toujours en deuil, sombre, impassible, et comme inconsciente, au milieu de nos plus forts tapag-es, qu'elle semblait ne pas entendre. Elle se tenait comme une momie au milieu de nos rondes. Tout tournoyait autour d'elle, indifférente et comme aveugle et sourde. Elle n'approuvait ni ne blâmait nos excentricités les plus osées, qu'elle paraissait ne point voir. Elle avait pour compag-non perpétuel un horrible

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sing-e, qui, réfug"ié sur son épaule, nous faisait des grimaces et parfois nous montrait son derrière. Ce sing-e représentait le philosophe assistant 'à l'orgie, dans le tableau de Couture.

Nina avait été mariée, oh ! peu de temps, à un journaliste connu, et qui fut brillant, Hector de Gallias. Un type aussi ce mari, et un excentrique comme sa petite femme, qu'il ne sut ni apprécier, ni rendre heureuse, ni conserver. C'était un absinthier de premier rang. Il réalisait parfaitement, pour les bourgeois l'apercevant attablé au Rat-Mort ou à la Nouvelle- Athènes, la caricature du bohème de lettres, telle qu'elle a été tant de fois esquissée.

Hector de Callias ne manquait ni d'esprit ni de talent. Il avait su marquer sa place, au milieu de nombre de journalistes réputés ; au Figaro, Villemessant s'étaitintéressé à lui, et, dans son testament, il lui avait laissé une petite rente, qui lui servait à manger, à boire pour dire le vrai.

Quand sa femme mourut, Hector de Callias, bien que n'ayant conservé aucune relation avec elle, crut bienséant de suivre le convoi. L'enterrement avait lieu du côté de Montrouge. Très digne, Callias, en habit noir avec la cravate blanche de rigueur, conduisit le deuil et fit les honneurs de la cérémonie funèbre aux rares assistants, stupéfaits par l'apparition de ce mari revenant.

La pauvre Nina avait fini par succomber à la suite des surexcitations de toute sorte, des veilles et des excentricités qui étaient, chez elle, les conditions normales de l'existence. Le personnel de ses soirées bizarres de la rue des Moines n'était plus celui de la rue Chaptal. Les habitués d'avant la guerre étaient devenus académiciens, décorés, célèbres, rangés, ou défunts, et sauf Léon Dierx,

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Sivrv et quelques autres, aucun des anciens ne fréquentait plus la nouvelle maison de la vieille, que Catulle Mondes a décrite. Les décadents, les mystiques, les magnifiques, coudoyaient les fumistes poétiques des brasseries à ^•uig'nols, et de vag-ues anarchistes y venaient causer de bombes inédites et d'explosifs nouveaux, en faisant sauter les bouchons du champag-ne à trois francs, qui coulait, comme par le passé, à flots. L'infortunée Nina eut la cervelle à la fois brisée par toute cette trépidation ambiante, et sa raison, avec tout le ressort de son âme, se cassa dans cette bousculade où elle s'était jetée, et où on l'avait maintenue. Elle se saoulait de tapage, elle, musicienne délicate, comme son mari d'alcool frelaté. Elle est morte démente.

La présence de ce mari, dont elle était séparée depuis de long-ues années, étonna mais n'indig-na personne. On n'était ni formaliste ni bég-ueuie, chez Nina, et puis, on supposa qu'à ses derniers moments, entre deux crises, la pauvre aliénée avait témoig-né le désir de revoir celui dont elle avait porté le nom. Gallias, d'ailleurs, se conduisit en parfait gentleman, durant toute la cérémonie. Ceux qui ig-noraient l'histoire de ce singulier ménage pouvaient croire que c'était un veuf affligé rendant les derniers devoirs à son épouse regrettée.

Les obsèques terminées, c'est-à-dire le petit cercueil d'enfant, contenant la pauvre poupée, descendu dans la terre, Callias,sans tenir son rôle jusqu'au bout, et sans se placer dans l'alignement classique de l'allée funèbre, afin de recevoir la poignée de main de condoléance des assistants se retirant, s'éclipsa le premier, à travers les tombes. On admit, le monde n'est pas toujours malveillant, que ce rapide éloignement était affaire de convenance, vu sa situation d'époux séparé. Ce fut Charles

Gros qui le remplaça dans la distribution cérémonieuse des poignées de mains.

On se trompait sur la cause de la dérobade du mari inopinément revenu le jour de l'enterrement. Gallias avait faussé compag-nie uniquement parce qu'il avait soif. Une journée pareille altère. Et puis, durant cinq heures qu'on était sur les rang-s, à l'église, en route à travers Paris, et au cimetière, il n'avait pas humecté son gosier. Pareille sécheresse lui était inconnue depuis de bien lointaines années. Résolu à demeurer correct jusqu'au bout, il avait résisté à la tentation de quitter, en chemin, le convoi, pour se faire servir une verte à l'un des innombrables cafés, débits, liquoristes, aperçus, ironiques et provocateurs, tout le long de l'itinéraire des Batignolles à la porte d'Orléans. Mais il était à bout de résistance. Aussi, la morte confiée à la terre, s'était-il hâté de quitter la nécropole et de courir au plus prochain comptoir, à la sortie du cimetière, afin d'étancher sa soif de naufragé.

Trois jours après, on le rencontrait, vers deux heures du matin, dans le quartier Pigalle, festonnant consciencieusement, haranguant les becs de gaz, et toujours en habit noir, avec une cravate qui avait été blanche. Il n'était pas rentré chez lui depuis la cérémonie funèbre, et il n'avait atteint son quartier qu'après des étapes prolongées au Quartier Latin, aux Halles, au faubourg Montmartre, dans tous les débits rencontrés sur sa route : au retour, se dédommageant de l'abstinence de l'aller.

Il arrivait rarement à Hector de Callias de se griser en tenue de soirée. C'était un ivrogne professionnel, avant des habitudes et des procédés. Quand il avait touché sa pension au Figaro, il se préoccupait de la façon dont il rentrerait, sa visite faite aux cafés et comptoirs du

quartier Pigalle. Il serrait soig-neusement ses vêtements propres, de coupe élég-anle, se costumait d'un pantalon de velours et d'une veste de chasse côtelée, râpée, et se coifiFait d'un feutre mou. C'était l'uniforme des cuites.

Après cet enterrement prolong-é, Hector de Gallias déserta de temps en temps le quartier Pig-alle. Il avait pris eoût aux caboulotsdu Quartier Latin, appréciés en revenant du cimetière de Bagneux, où il faisait si soif. Dans ces déplacements bachiques, 11 se rencontra avec Verlaine. Tous deux fraternisèrent, le verre en main, et insensiblement ils parlèrent de leurs épouses : l'une morte, l'autre divorcée. Alors ils échang-èrent leurs reg-rets, leurs larmoiements et leurs invectives, car ils les maudissaient, en même temps qu'ils les reg-rettaient, ces disparues. Ils avaient l'œil humide à ces ressouvenirs, et au battement de la purée verte par l'eau perlant, larme à larme, du morceau de sucre, disposé sur la spatule ajourée, ils étaient sur le point d'ajouter de vrais pleurs.

De temps en temps, Hector de Gallias allait faire, sur l'ordonnance d'amis médecins, inquiets de son état de délabrement, une sorte de cure à la campagne, respirant l'air frais et buvant du lait. Gela allait bien pendant quelques jours, puis, tout à coup, il désertait la ferme, entrait dans un cabaret, se faisait servir une verte, et, ainsi mis en haleine, se jug-eant g'uéri, il reprenait aussitôt le train pour Paris, où il retombait dans ses absorptions alcooliques. G'est au cours d'une de ces cures intermittentes, à Fontainebleau, qu'il a succombé, frappé d'une congestion. G'est probablement le lait qui l'a tué. Il n'avait pas l'habitude.

Le salon de la rue Ghaptal, dont Verlaine fut l'un des assidus, était composite et éclectique. On y était admis

facilement et difficilement à la fois. Il fallait être de la troupe, apprenti académicien ou élève tribun, peu importait votre qualité littéraire, artistique ou politique, mais il fallait en avoir une. Tout bourg-eois était éconduit, et, s'il parvenait à se glisser, n'y revenait plus, tant il était l'objet de brimades, dont quelques-unes raides, intolérables même.

On disait, entre jeunes poètes, artistes, peintres, journalistes, politiciens de Montmartre, du café de Madrid, du café de Fleurus : Allons chez Ninal Et l'on partait tout à coup, en bande. Ainsi org-anise-t on une partie de plaisir de nuit, une visite « dans le monde » ou « à la sous-préfecture » en province, après la manille au café, quand les établissements réguliers vont clore leurs volets et renvoyer les clients. Il n'y avait pas d'heure pour sonner chez Nina. La porte était ouverte toujours, et la nappe mise en permanence. Il y avait trois canapés, sou vent occupés, après le départ du gros des habitués ; c'était le lit de repos de ceux qui habitaient loin, craig-naient la rentrée trop matinale, ou la sonnerie trop tardive aux oreilles récalcitrantes de cerbères peu complaisants. A quelque heure qu'on se retirât, on n'était jamais le dernier. Je n'ai jamais pu savoir à quel moment Nina, enfin seule, se mettait au lit et g-oûtait un repos bien mérité.

Les notoriétés naissantes, les célébrités de l'avenir se coudoyaient chez Nina. On y voyait, avec son masque de premier consul, François Goppée récitant, d'une voix dolente, ses Inlimités. Léon Dierx, évocateur des îles poétiques, secouait sa belle chevelure noire, en déclamant ses Filaos. Charles Gros décrivait, d'une voix moqueuse, les oscillations du hareng- saur, suspendu à un mur nu, nu, nu, au bout d'un fil long-, long, long-, conte

la

imag'itié pour amuser les enfants petits, petits, petits. Anatole France, Mendès, Mérat, Valade, tous les haljitués du salon Ricard se retrouvaient là ; Charles de Sivry, toujours au piano, impro\'isait, Dûment modulait des airs hongrois sur le zither, Franecs, l'excellent comique du Palais-Royal, au masque finaud de curé campag-nard, débitait, en enflant la voix et en faisant rouler les r aussi férocement qu'il lui était possible, comment on avait pris Sarrag'osse. Henri Gros, le sculpteur cirier, modelait, dans un coin, silencieux, la petite tête de la maîtresse de la maison. Villiersde l'Isle-Adam grimaçait et scandait les plus imprévus apophtegmes du D"" Tribulat Bonhomet, Prudhomme épique et Homais monstrueux.

Dans le clan des politiques, on voyait Abel Peyrouton, l'un des fondateurs des réunions publiques du Pré-aiix- Clercs et de la Redoute, avocat nerveux, à la parole saccadée, au geste autoritaire, qui venait de prononcer une vigoureuse harangue sur la tombe de Baudin, récemment retrouvée, perdue parmi les sépultures du cimetière Montmartre. Cette trouvaille, la souscription au Réoeil, et le procès retentissant lait à Charles Delescluze furent le point de départ de la fortune oratoire et politique de Léon Gambetta. On comptait encore parmi les habitués rouges : le gros et bon Emile Richard, rédacteur au Réveil de Delescluze, futur président du Conseil municipal; Gustave Flourens, apôtre révolutionnaire destiné à une fin tragique, à Chatou, sous le sabre d'un gendarme ; Raoul Rigault, le fameux procureur et préfet de police de la Commune, qui, à souper, volontiers se chargeait de découper le jambon rose, maniant avec amour le grand couteau, comme s'il eût brandi le glaive 'égal sur le cou des réacs. Il proposait un toast à Ghau-

LE PARNASSE GONTEMPOKAIN

inette ou à Anacharsis Klootz, entre un pantoum de -Mallarmé, une fête galante de Verlaine, récités par les auteurs, ou la valse des Sylphes jouée par Ferdinand Révillon, pianiste et agitateur populaire, plus tard directeur des douanes, sous la Commune.

Les amusements étaient variés et comportaient les genres les plus divers. On improvisait des charades. Jeanne Samary, la future Martine du Théâtre-Français, ouvrait l'ëcrin de sa bouche rieuse, en débitant des fragments lu répertoire. Son rire excessif cascadait comme sous la détente d'un ressort. Catulle Mendès, secouant sa blonde chevelure, chantait lentement et gravement « les vaches au flanc roux qui portent les aurores w.Coppée parodiait Théodore de Banville. On faisait des imitations des comiques à la mode, Gil Pérès, Lassouche, Brasseur. On narrait des scies militaires, bien antérieures au répertoire de Polin, qui les a reproduites. Enfin, on psalmodiait des complaintes, et l'on entonnait des Noëls burlesques, sorte de revue où les événements de l'année défilaient en couplets de vaudeville. Le salon de Nina fut en quelque sorte, par l'ironie, la fantaisie, la blague et la rosserie des poèmes, chansons, saynètes, qu'on y fabriquait avec une verve joyeuse, le prédécesseur, l'ancêtre du Chat Noir.

On y entendit même un spécimen de cette littérature argotique, qui devait, un temps, obtenir si grande vogue et faire la réputation d'Aristide Bruant etde son cabaret. Ce fut Verlaine qui donna cette première note brutale et populacière, dont par la suite on devait abuser : mais alors les marions et les escarpes n'étaient point célébrés dans la langue des dieux. Cette bizarre et tout à fait exceptionnelle pièce de vers, dont j'ai l'original, agrémentée d'un dessin à la plume, de Verlaine, représen-

j SO PAUL VERLAINE

tait le personnag^c dont il est question, avec le costume de l'emploi, pantalon à carreaux larges, veston ouvert, chemise bou fiante, cravate à nœud marin, casquelte haute. Le jg^aillard était campé les mains dans les « profondes ». Cette charge, texte et dessin, fut sans doute inspirée par une promenade nocturne que nous fîmes, Verlaine et moi, vêtus de blouses et coiffés de casquettes à pont, achetées chez le fournisseur ordinaire des gentilshommes de la Villette, le chapelier Desfoux, rue du Pont-Neuf. Il no\is avait pris fantaisie d'explorer les bals et les bouges du Combat et de Ménilmontant. Au bal Gclin, alors chaussée de Ménilmontant, Verlaine, avec sa face camuse, ses jeux perçants, son aspect étrange, eut un succès de terreur auprès des habitués des deux sexes. On le prenait pour un « mec » qui ne devait pas hésiter à jouer du couteau. On avala des saladiers de vin bleu avec deux ou trois danseuses de ce bal, où d'ailleurs on ne levait pas la jambe, où la gaîté avait quelque chose de morne, de contraint, où tout se passait, en apparence, paisiblement, patriarcalement, sous l'œil sévère des gardes municipaux, choisis parmi les plus râblés et les plus énergiques du corps. Grâce à ma connaissance de l'argot, nous pûmes soutenir assez bien nos personnages, et ne pas laisser supposer, ce qui pour la sortie aurait pu présenter quelque danger, que nous fussions des agents déguisés. Verlaine parlait peu; il observait, fumait et buvait, oh ! solidement. Tout se passa sans autre incident qu'un colloque inattendu, au moment où nous allions quitter le bal, avec un maigre, blôme et minable gamin, d'une quinzaine d'années au plus, qui, un éventaire accroché au cou, offrait aux clients des pommes, des oranges, des berlingots et des sucres d'orge.

LE PARNASSE CONTEMPORAIN l8l

— Allume, dit-il au poète, très bas, d'une voix rauque, à jai-auche de la g^onde, y a d'iarnacle...

Et il ajouta, encore plus sourdement :

— Je suis rien fauché, vieux, r'file-moi un patard.

Verlaine demeurait perplexe, un peu inquiet. Heureusement j'avais compris. « Reg-ar de, avait dit, en son lang-ag-e imag-é, le jeune voyou à l'auteur des Fêtes galantes, qu'il prenait décidément pour un confrère de marque, à gauche de la porte, il y a de la police secrète. » Et pour prix de son avis, qui était peut-être une rouerie pour nous « estamper », car le jeune drôle pouvait nous avoir dévisagés et reconnus pour des « pantes », sous nos déguisements de « mariolles », il avait ajouté: « Je suis sans argent, donne-moi deux sous. »

Je « r'filai » à notre avertisseur les dix centimes sollicités, et j'entraînai vivement Verlaine, par un couloir à peine éclairé, vers la sortie. Sur le boulevard extérieur, après avoir allumé nos pipes, nous nous donnâmes le plaisir de cheminer au milieu de nombreuses filles apostées le long des arbres. Quelques-unes, en passant, cro^-ant sans doute nous reconnaître, et nous prenant pour des « aminches en ballade », nous faisaient des signes d'intelligence, auxquels nous répondions amicalement, d'un geste suffisamment protecteur. Parvenus à proximité du café du Delta, abrités par la baraque d'une marchande de journaux, nous dépouillâmes nos blouses, et nous fîmes une apparition modeste, avec nos casquettes nous donnant l'aspect, non plus de « terreurs » en expédition, mais de paisibles consommateurs venus en voisins. Verlaine d'ailleurs était connu en cet établissement, et sa présence, pas plus que sa coiffure, ne pouvaient attirer l'attention.

La suite de cette équipée, renouvelée des pérégrina-

iSa PAUL VEALAINE

lions aux lapis-francs de la Cité du héros des Mystères de Par/s, avec cette diflérence qu'aucune Fleur-dc-Marie ne se présenta à notre vue, nous n'étions du reste pas venus au bal Gelin pour y dénicher, comme le bon prince Rodolphe, de virg-inales prostituées, fut la pièce arg-otique : l'Ami de la Naiare. Récitée chez Nina, elle eut un ffrand succès d'orig-inalitéet de pittoresque. Le g«nre était alors complètement nouveau, et la littérature montmartroise n'était pas inventée.

Cette pièce vient d'être publiée dans le volume complémentaire des Œuvres complètes.

Celte chanson n'ajoutera rien à la gloire lyrique de Verlaine. Elle affirme un des éléments de son caractère et de son talent : l'ironique et funèbre g"aîté.

Chez M"'" de Ricard, après les vers, après lescharades, quand, vers une heure du matin, s'éclaircissaient les rang-s des habitués, fréquemment nous passions dans un petit salon, et là, autour d'un guéridon, recouvert d'un châle, nous faisions une partie, peu chère, mais attrayante, au point de nous retenir parfois jusqu'à l'aurore loin de nos dodos. Nous jouions le plus souvent un jeu de hasard tout à fait démodé, oublié aujourd'hui, le lansquenet. Très rarement on lui substituait le baccarat. Comme nous ne faisions que le chemin de fer, le choix de l'un ou l'autre jeu appartenait à celui qui avait la main. L.-X. de Ricard ne jouait pas, Verlaine très rarement se mettait au jeu, mais Coppée et Dierx étaient des pontes acb acnés.

Chez Nina, on ne jouait jamais, mais la veille était quand même proiong-ée, car on soupait et l'on buvait. Ce g-enre de passe-temps agréait mieux à Verlaine que les cartes. Le défaut de sommeil contribua pour beaucoup à développer chez nombre d'entre nous la nervosité, l'irritabi-

LE PARN.iSSE CONTEMPORAIN l83

lité et une sorte de fébrilité permanente, sissez désagréable pour les tiers dans les relations courantes.

Verlaine était fort excitable, et plus d'une fois j'eus la preuve de la fâcheuse tension de ses nerfs. On m'a caché, comme à tout le monde, le procès qu'il subit en Belgique à la suite de ce funeste coup de feu, tiré sur Rimbaud, dont on lira plus loin tous les détails. Averti à temps, j'aurais déposé devant les juges, pour établir que Verlaine, à de certains moments d'exagération, sous l'influence de la boisson, pouvait être entraîné à des actes violents, impulsifs, inconscients. Il n'a pas été défendu comme il convenait devant les magistrats de Brabant. Son irresponsabilité occasionnelle était certaine.

Sortis, un samedi, de chez Nina, fort tard, ou plutôt très tôt, c'était le printem.ps et l'aube était attirante, il nous prit fantaisie de nous en aller à pied, respirer l'air frais, à la campag-ne.Xous traînâmes, par les boulevards extérieurs, vers le Bois-de-Boulogne. En devisant, fumant, rêvassant, on toucha au Pré-Catelan. Là, absorption de lait et dégustation d'œufs frais. La clientèle était assez nombreuse. C'était la dernière hadte des noctambules, le dépotoir matinal de tous les restaurants de nuit, le déversoir des comptoirs des Halles, des soussols de Hill's et de la cave de Frontin. Verlaine eut une altercation avec des voisins et voisines. Je l'apaisai et l'emmenai. Il faut dire qu'après le lait et les œufs il avait demandé du café, du genièvre, et avait pris une forte f( bistouille », comme s'il était à Fampoux.

Nous cheminions dans une des allées nous ramenant vers le lac et l'avenue, alors dénommée de l'Impératrice, quand l'idée vint à Verlaine de retourner au Pré-Catelan. Il voulait boire encore, et puis, le geniè-

l84 PALL VEKLAINE

vre ag-issant, il éprouvait le désir de retrouver les gens avec lesquels il s'était disputé. Probablement il avait l'intention de recommencer la querelle. Son œil devenait mauvais, sa parole était brève, hachée, et il brandissait fébrilement sa canne. Je m'efforçai de le calmer, et à un moment donné, comme il faisait mine de rebrousser chemin, je le pris par le bras pour Tengag-er à continuer sa route, à rentrer chez lui, plutôt que pour le maintenir.

Il prit fort mal la chose. Il m'apostropha durement, puis brusquement, dégainant la lame qui était enfermée dans sa canne, il fonça sur moi. Je reculai, je parai de mon mieux les coups de pointe de plus en plus furieux qu'il me portait, excité par la lutte. Je le suppliai de redevenir raisonnable. Je lui criai que c'était un jeu dangereux, qu'on pouvait l'un ou l'autre se blesser. Il ne m'écoutait pas. La partie devenait inégale; je n'avais qu'un léger jonc pour me défendre. C'était un duel où l'un des champions était désarmé. J'avais essayé, en tapant sur ses poignets, de faire tomber l'arme des mains de mon sympathique assaillant, mais le stylet de cette canne épée était court, difficile à lier avec une badine, et Verlaine en tenait le manche avec une vigueur surexcitée. Je battis en retraite, du plus vite que je pus, sans avoir aucune honte de cette fuite, d'ailleurs plus semblable àlarused'Horace,qu*àladérobade du poète homonyme. Je m'étais jeté parmi les arbres, bouquets minces de bouleaux et de jeunes hêtres, comptant que Verlaine, alourdi par l'ivresse, ne pourrait ni me joindre, ni même se tenir debout longtemps. Ce que j'avais prévu arriva : comme il brandissait de plus en plus furieusement son stylet, sabrant les basses branches des arbres, et hurlant qu'il allait m'étriper, puisque je voulais l'a-

bandonner, puisque je refusais d'aller avec lui au Pré- Catelan. Tout à coup, il emberlificota les pans de son macfarlane dans un buisson, il trébucha, fut comme pris dans un pièg^e, et du coup lâcha son arme. Je m'élançai d'abord vers le stylet, je le réintégrai dans le fourreau de bois^ et, comme confisqué, je le g-ardai, donnant mon stick inoffensif en échange à Verlaine, puis je le chapitrai, je le raisonnai. Il grondait, grognait, jurait, menaçait encore, et sans doute, malgré moi, malgré tout, il aurait réalisé son idée d'ivrogne entêté de retourner au Pré-Catelan, afin d'y provoquer ceux avec qui il s'était querellé, ou peut-être même, tout simplement, avec la mobilité d'impression, la facilité de réconciliation des buveurs, leur aurait-il offert de trinquer, quand un bruit de pas lourds, de branches froissées, nous fit tourner la tête. Un vieux garde du Bois, avec képi, uniforme vert et médaille militaire, courait vers nous. Son intention était visible de nous interroger. Peut-être projetait-il de nous arrêter. De loin, embusqué dans un taillis, ce vieux brave avait vu la scène, à laquelle il n'avait rien dû comprendre, d'un homme en menaçant un autre avec une arme, et il était accouru pour préserver la victime et arrêter le meurtrier.

Il ne dut pas comprendre davantage à ce qui se passa ensuite, car il vit l'assassin et l'assassiné se hâter de s'éclipser de compagnie, à travers les arbres, s'aidant, se favorisant dans leur fuite réciproque. J'avais saisi Verlaine, dégrisé et devenu très docile, par la main, et je l'entraînai de mon mieux vers Paris. La vue du garde lui avait rendu un peu de sang-froid. Nous ne tenions, ni l'un ni l'autre, à un procès-verbal à une heure aussi indue. D'où galopade effrénée vers la Porte Maillot. Nous percevions derrière nous la course précipitée du

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vieux garde haletant, soufflant. Ses cris : Halte !.. Arrêtez-vous !.. Arrêtez-les! retentissaient tout proches, nous éperonu;int. Puis ce ne fut qu'un brouhaha confus, une clameur assourdie, s'éteig'nant. Nous détalions toujours. EnBu, routes, en sueur, avec de ja^ros spasmes de respiration entrecoupée, nous avions atteint la gare : un train matinal arrivait précisément. En \\'ag'on, Verlaine se mit à ronfler, ce qui fit qu'il fut impossible de le faire démarrer à temps en g-are des Batig-nolles. Descente à Saint-Lazare. Vin blanc avec croissant, chez un débitant du bas de la rue d'Amsterdam^ en compag-nie de facteurs et d'hommes d'équipe, et enfin rentrée, plutôt piteuse et dissimulée, dans nos familles. Il était six heures et demie.

Cette existence assez irrégiilièrt, peu boui-g^eoise, s'accordait assez avec une compréhension de la condition du poète, do l'artiste, dans la société contemporaine, telle qu'on l'entendait et qu'on la pratiquait au temps des batailles de Hernani, quand, « sans pourpoint cinabre on était honni «.C'était la théorie des Jeunes-France qu'on reprenait. C'était aussi la bohème fantaisiste et outrancière de Petrus Borel, de Lassailly et des autres romantiques, bien diflerente de la bohème carottière et geignarde d'Henry IMurger, que ces jeunes écrivains revivaient. La plupart étaient, dans la journée, pourvus d'emplois sérieux, ou du moins peu folichons : Coppée, Verlaine, Mérat, Valade, Dierx avaient tous des bureaux o"i il fallait se rendre. Ils protestaient, le soir, par des d6ambulations accidentées, des veilles et des réunions interminables, contre la régularité et la monotome de L'UT existence diurne. Ils étaient de véritables néo-romantiques. Avec cela, passionnés pour l'art, convaincus d'une sorte de mission rénovatrice, entendant des voix

mystérieuses, comme Jehanne, qui les poussaient à courir sus à la vulgarité, à la platitude, à la comédie bourgeoise, au roman réaliste, au métier et à la fabrication Mclée de la copie payante. Ils étaient prêts à combattre et à vaincre, pour délivrer l'Art et le rétablir, le sacrer sur son trône reconquis, pas à R.eims, par exemple, à Paris.

II leur fallait, à ces aventureux conquérants de la forme, à ces artistes qui avaient surtout la prétention d'être des ouvriers en art, un centre, un lieu de réunion, un drapeau et un nom. Tous les groupements politiques, littéraires, artistiques philosophiques, scientifiques, universitaires, commerciaux, sportifs, se désignent par un qualicatif. La pléiade, les romiantiques, étaient des exemples à imiter. Mais quel nom prendre ou recevoir, car parfois l'enseigne est fâcheuse et le sobriquet inférieur est imposé ?

On nous avait, dans la presse, dans les groupes gouailleurs du boulevard, affublés déjà de divers surnoms : les foôrmistes, — parce que javais publié, dans CArt, le journal de Ricard, un article intitulé l'Idée et la Forme, où je soutenais, en commentant Destutt de Tracy et Maine de Biran, que, de même qu'il n'y avait pas de pensée sans signes, sans mot, il ne pouvait y avoir d'idée artistique sans forme : la forme ne revêtait peis l'idée, elle la créait, ainsi que, dans l'ordre physique, le corps crée l'âme. Après ce quolibet, qui ne dura pas, le sobriquet d'impassibles fut assez répandu. Il provenait d'un article de Louis-Xavier de Ricard. On essaya aussi du terme de yantaisistes, de stylistes, mais ces vocables n'étaient point assez moqueurs ; ils eussent plutôt paru élogieux. Enfin le verbe luit, destiné à survivre, à entrer dans le catalogue de l'histoire littéraire, et à désigner

l88 PVUL VERLAINE

loule une f^énération, encore aujourd'hui ag-issante, militante, triomphante : quelqu'un avait dit que le Parnasse soit et le Parnassien fut !

On a vu plus haut comment, grâce à un ami de Verlaine, Ernest Boutier, client du libraire du passag-e Choiseul,on s'était abouché avec cebibliopole audacieux, comment Alphonse Lemerre s'était improvisé dépositaire du journal l'Art, puis éditeur de poésies, en publiant successivement Ciel, Rue et Foyer de L.-X. de Ricard, les Poèmes Saturniens de Verlaine et le Reliquaire de Coppée.

Le journal CArl ne faisait pas ses frais, ne portait pas surle public, n'avait qu'une clientèle à peu près g-ratuite. Louis-Xavier de Ricard en supprima la publication, et, comme il lui restait encore quelques sous à dépenser en impression, sur le conseil de Catulle Mendès, et avec l'assentiment de Lemerre, le bien avisé, fut publié /e Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux. Pourquoi ce titre rococo? On n'a jamais pu connaître exactement le nom de l'inventeur. Plusieurs parrains ont été mis en avant. Je crois, mais je n'affirme rien, que le choix de ce titre fut sug-g-éré, tout au moins, par un philolojjue qui fréquentait chez Lemerre, M. Ch. Marty- Lavaux,à qui ce libraire confia par la suite la publication des poètes de la Pléiade. Le prince des poètes, Ronsard, déjà veng-é d'un sort injurieux par Joseph Delorme et Banville, était très en honneur parmi les habitués de l'arrièrebouliquc du passag-e Ghoiseul. En tous cas, l'étiquette prise bientôt fut admise, colportée, vulg-arisée, et le groupe de ces néo-romantiques fut définitivement classé sous le nom de Parnassiens. La parodie s'en mêla, etun groupe dissident de littérateurs fantaisistes, parmi lesquels se trouvaient Alphonse Daudet,Paul Arène, Jean duBoïs,

firent paraître, SOUS le titre de Parnassiculet, un recueil satirique où les procédés des Parnassiens étaient imités et ridiculisés. Il y eut des protestations en mouvement, des g-ifles dans l'air. Des duels à Tépée : Mendès contre Arène ; des combats à coups de poing-s, Verlaine contre Daudet, faillirent se produire.

Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux^ premier fascicule, sur papier whatman teinté lèg'èrement, avec couverture blanche, format petit in-S", 16 pag-es, parut en mars 1866. C'était une publication éclectique. Si les jeunes, si les poètes, dont plusieui-s encore inédits, qui s'étaient rencontrés et g-roupés déjà à la Revue fantaisiste, passag-e des Princes, puis dans le salon de Mm^ de Ricard, ensuite chez Nina de Callias, enfin dans l'arrière-boutique de Lemerre, publiant le journal l'Art, chez Leconte de Lisle, boulevard des Invalides, chez Paul Meurice, avenue Frochot, chez Banville, dominaient, formaient le novau important, une larg-e et honorable place était réservée aux maîtres. Les aînés, non seulement les illustres, mais les notoires, et aussi quelques obscurs incompris, étaient accueillis avec ég-ards. La doctrine de l'irrespect chronique et systématique n'était pas celle des Parnassiens. Sans doute, on conspuait fortemeut l'école dite du bon sens, et l'on excommuniait du temple de l'Art les Scribe et les Ponsard, mais on était hospitalier envers des poètes dont les œuvres et les idées ne se rapportaient guère au Parnasse et aux Parnassiens.

Le Parnasse était ainsi annoncé : « Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, contenant des poésies inédites des principaux poètes de ce temps, se publie par livraison de seize pages, paraissant le samedi. » Cette publication, commencée le 3 mars, sera achevée le

I go PAUL VERLAINE

i4 juillet. — Conditions de la souscription : 8 francs pour Paris, 9 francs pour la province. Chaque livraison se vend séparément chez tous les libraires. — Nota. —

II sera tiré quelques exemplaires de bibliophiles sur papier de Hollande. Prix : 16 francs. Paris, Librairie d'Alphonse Lemerre, éditeur de la Pléiade française, 47, passag-c Choiseul, et chez tous les libraires, 1866. « Avec le médaillon : l'homme qui enfonce sa bêche dans le sol (pas encore, en arrière, au ras, de soleil levant), la devise Fac et spera, et les deux initiales A. L. en exerg-ue. » Je n'ai pas besoin de dire aux bibliophiles que ces fascicules sont devenus à peu près introuvables.

La première livraison parut avec des vers de Théophile Gautier, en tête. Voici le titre des pièces : le Bédouin et la Mer, le Banc de pierre, le Lion de l'Atlas, A. L. Sextius, et la Marguerite. Immédiatement suivait une long"ue et unique pièce de vers de Théodore de Banville, l'Exil des dieux. La livraison se terminait par des sonnets de José-Maria de Hercdia.

La seconde livraison fut en entier consacrée à Leconte de Lisle. La troisième eut des sonnets de Louis Ménard, des poèmes de F. Coppée, des vers d'Aug-uste Vacquerie. Le cinquième fascicule, le plus intéressant qui ait paru, contenait les nouvelles Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.

Puis vinrent successivement, dans l'ordre ci-après, les publications des vers de MM. Léon Dierx, Sullj-Prudhomme, André Lemoyne, Louis-Xavier de Ricard, Antoine Deschamps, Paul Verlaine, Arsène Houssaye, Léon Valade, Stéphane Mallarmé, Henri Cazalis, Philoxène Boyer, Emmanuel des Essarts, Emile Deschamps, Albert Mérat, Henry Winter, Armand Renaud, Eug-ène

LE PARNASSE CONTEMPORAIN IQl

Lefébure, Edmond Lepelletier, Aug-uste de ChâtlUon, Jules Forni, Charles Coran, Eug-ène Villeniin, Robert Luzarche, Alexandre Piédag-nel, Aug-uste Villiers de l'IsleAdam, F. Fertiault, Francis Tesson, Alexis Martin.

Je n'ai omis personne de cette longue liste. On remarquera le raélang-e de poètes connus, âg-és déjà et reraontantà la période romantique, comme Théophile Gautier, les deux Deschamps, Auguste Vacquerie, d'écrivains plus nouveaux mais déjà en possession de la notoriété, presque de la g-loire, comme Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Arsène Houssaje, Aug-uste de Châtillon, Philoxène Boyer, avec la g-énération neuve des Parnassiens proprement dits, dont trois ou quatre seulement, comme Catulle Mendès, Ricard, Verlaine et Coppée, avaient eu déjà des volumes de vers édités.

Le Parnasse fit un certain bruit dans le monde littéraire, surtout g-râce à la trompette du terrible Barbey d'Aurevilly.

Le critique im^pétueux publia, dans le Nain jaune, en novembre 1866, une série de portraits, ou plutôt de charg-es, de caricatures, qui étaient d'une mauvaise foi évidente, mais d'une verve endiablée et fort amusante, sous ce titre : les Trente-sept médaillonnets du Parnasse contemporain, où nous étions présentés au public sous des traits plutôt ridicules. Barbey nous avait asséné ses adjectifs les plus étoui'dissants, et sa plume-massue nous écrasait dans de formidables moulinets.

Je vais reproduire deux ou trois de ces médaillonnets, cela fait partie nécessaire de ce tableau du Parnasse de 1866.

D'abord, à tout seig-neur de lettres tout honneur! le « médaillonnet » de Théophile Gautier. Le poète de Emaux et Camées ouvrait la série des auteurs invités à

ÏQ2 PAUL VERLAINE

prendre part au « Parnasse contemporain ». Il présidait ce défilé des poètes, jeunes et vieux, inédits ou célèbres, dont la théorie mag-istrale et convaincue se déroulait, sous les yeux assez indifférents du public, devant la boutique du passage Ghoiseul, succursale de l'Hclicon, annexe des autres endroits sacrés, berceau des fils d'Apollon. Théo était ég-alement le premier des poètes médaiilonnés.

Jules Barbey d'Aurevilly, c'était le critique passionné, rarement aimable, mais jamais insapide ou platement bénisseur, le coloriste aux épithctes truculentes, l'ércinteur au blâme éléphantique, le louangeur paradoxal et emballé, dont les très nombreuses études sur les philosophes, les écrivains religieux, les poètes, les historiens, les bas-bleus, sont hérissées de parti-pris, d'hérésies, d'inconvenances et de brutalités, mais contiennent aussi des aperçus originaux, des synthèses surprenantes, des aperçus justes, des jugements à récrire, à rédiger moins crûment, mais à confirmer, et qu'on doit lire comme les articles du Père Duchesne^ d'Hébert, en supprimant mentalement les b... et les f... 11 avait publié déjà, dans le Nain Jaune, un article d'ensemble consacré au Parnasse contemporain et aux Parnassiens.

Cet article avait fait du bruit dans le clan des poètes. Louis-Xavier de Ricard crut devoir protester. Le Nain Jaune refusa d'abord d'insérer sa lettre, comme n'ayant pas grand intérêt et constituant plutôt une réclame de librairie, mais Barbey d'Aurevilly insista auprès du directeur, Gregory Ganesco, pour que la lettre fût publiée. Elle parut, accompagnée d'un commentaire dédaigneux de Barbey.

Celte lettre, dit-il, n'est pas une réponse à notre premier article sur le Parnasse contemporain, que nous avons jugé,en

LE PARNASSE CONTEMPORAIN igS

donnant nos raisons, bonnes ou mauvaises, les gens compétents apprécieront. Non! c'est tout simplement un petit « racconto istorico » qu'on aurait pu mettre en préface, mais dont on s'est obstiné à demander l'insertion comme réponse. C'est l'histoire de la cuisine du Parnasse contemporain dans laquelle M. de Ricard tenait, à ce qu'il paraît, la queue de la poêle ; c'est surtout celle des provisions qu'il n'y a pas faites. En quoi le détail de toute cette cuisine peut- il intéresser le public et nous ?••• Nous avons trouvé la chose qu'il nous a servie détestable; est-ce là une raison pour que ceux qui l'ont faite se fâchent plus que ceux qui l'ont avalée ?

Mais les poètes seront toujours les mêmes : Genus irrilabile, vatum. Eternels comédiens !

— Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons !

— Pour le trouver ainsi vous avez vos raisons !... et la suite 1 Nous avions compté là-dessus, du reste. Des prosateurs, jugés aussi durement que les poètes du Parnasse contemporain, n'auraient pas sourcillé, mais la vanité des poètes n'a d'égale que la vanité des femmes, qui en ont.

Après quelques réflexions sur une pièce de vers d'Amédée Pommier, que le Parnasse n'avait pas insérée, et que Barbey d'Aurevilly estimait bonne et digne de figurer dans le volume, le journal donnait la lettre du fondateur du Parnasse. Elle porte la date du 3o octobre 1866.

M. L.-X. de Ricard s'exprimait ainsi :

Avant d'entrer dans le sujet de cette lettre, il convient de vous apprendre dans quel intérêt je vous écris. Ayant fondé le « Parnasse contemporain » avec M. Mendès, je pense avoir le droit de rétablir quelques faits inexacts, qui se trouvent dans l'article que M. Barbey d'Aurevilly a publié sur ce recueil. Je ne viens pas réclamer contre les brutalités du critique .

Voici ces faits : il nous a reproché d'avoir oublié les contemporains sans lesquels en quelque sorte nous n'aurions pas existé, et ces contemporains sont Victor Hugo, Lamartine,

1^4 PAUL VKHLAIAE

Musset, de ^'igny, Auguste Barbier, Sainte-Beuve, Amédée Pommier.

Or, je répoo^tececi : eu ce qiai concerne Victor Hugo, l'éditeur Lemerrp possède une lettre du grand poète où celui-ci lui (lit que, « par suite d'engaj^ements avec son éditeur, il lui est dillicile de publier des vers dnns le Parnasse contemporain; que eepen<lant, l'année prochaine, il tâchera de lui en donner».

Il est vrai que nous n'avons rien demandé à M. de Lamartine, qui, selon M. Barbey d'Aure\'iIly, « a le fier honneur de ne plus être populaire parmi nous ». Il est vrai aussi qiuc nous n'avons rien demandé à Alfred de Vigny ni à Alfred de Musset, par celte raison qu'ils sont morts et que le Parnasse contemporain n'est pas une collection de morceaux choisis parmi les œuvres des poètes du siècle, mais simplement, comme l'indique son sous-titre, un recueil de vers nouveaux.

Continuons : M. Antouy Deschamps a bien voulu nous présenter, nous et M. de Heredia, à M. Auguste Barbier, qui nous a fait informer tout récemment qu'il n'avait plus rien dans son portefeuille. Enfin, M. Sainte-Beuve, sollicité, a répondu, dans une lettre fort bienveillante, (ju'il avait vainement cherché dans ses papiers pour y trouver quelques vers inédits.

Tels sont les faits que j'oppose au factum de M. Barbey d'Aurevilly.

M. de Ricard donnait ensuite les raisons qui lui avaient fait refuser les vers envoyés par M. Amédée Pommier.

L'objection, ou plutôt la critique de Barbey d'Aurevilly, avait, en apparence, sa raison d'être, et l'on devait se demander pourquoi certains poètes étaient admis au Parnasse, et pourquoi d'autres, ayant les mêmes titres, n'en faisaient pas partie. On pouvait croire à un exclusivisme d'école, à une sorte de coterie, présidant au choix des auteurs. Si, en effet, dans ce Parnasse, on n'eût accepté que les vers des jeunes poètes, tels que ceux de L. Xavier de Ricard, ou des débutants qui avaient lu leurs premiers essais, soit dans le salon de M""' de Ricard, soit chez NinadeCallias, soit chez Catulle Mondes,

IfJ--»

rue de Douai, où l'on buvait le thé vert servi par un jeune larbin vicieux, qui répondait au nom de Covielle, en déchiffrant du Wag^ner et en écoutant de« poèmes hindous, on aurait pu êti^e surpris de trouver, à côté des noms deMendès, de Coppée, de Verlaine, de Léon Dierx, de Mérat, auteurs inédits alors, ou à peu près, les noms notoires et presque illustres de Baudelaire^ d'Emile et Antony Deschamps, d'Arsène Houssaye, d'Aug-uste de Ghâtillon, d'Auguste Vacquerie. Surtout la mag-istrale présence de Théophile Gautier, en plein rayonnement de g"loire, pouvait étonner. Sa collaboration à l'œuvre juvénile, un peu téméraire, sans grand retentissement probable, de ces parnassiens, rendait plus sensible l'absence de Victor Hug-o.

La lettre de L. -Xavier de Ricard avait donc une autre importance que la riposte vexée d'un poète irritable à un critique peu indulg^ent. Elle expliquait les motifs de l'absence de Victor Hug'o et la non-participation de certains poètes, comme Aug-uste Barbier et Sainte-Beuve. Ces maîtres fig"urent d'ailleurs, ainsi que le faisaient prévoir leurs lettres, par deux envois intéressants, dans la seconde édition du Parnasse contemporain, année 1869. Un seul grand poète contemporain paraît ne pas avoir été sollicité, et ce fut une injustice et une erreur : c'est Lamartine. La lettre de Ricard g-arde sur ce poin^ un silence, peut-être trop prudent.

Barbey d'Aurevilly répondit à la lettre de Xavier de Ricard par la publication de ses Médaillonnets. Voici celui de Théophile Gautier :

Comxaençons par retourner celui-ci contre le mur, ou par le voiler, comme le portrait de ce doge de Venise décapité pour crime de trahison. Je l'ai déjà dit, M. Théophile Gautier ue devrait pas être ici ; ce n'est point sa place ; il n'est pas de

in6 PAUL VERLAINE

proportion avec ces « médaillonnets ». S'il avait eu la juste fierté de son talent, de son passé et de son âge, on ne l'eût point vu à la tète de ce volume du Parnasse. Mais roi débonnaire et indolent, et un peu... populacier de cette jeunesse qui l'appelle Son Maître, il s'est laissé jucher sans résistance sur le sommet de ce Parnasse contemporain, qu'on voudrait parer de son nom.

Tous ces bâtards de la poésie avaient besoin d'un père. Ils l'ont pris pour s'en faire un, mais en réalité ce n'est point M. Théophile Gautier qui devrait être le chef de la troupe imitatrice que voici, c'est plutôt M. Théodore de Banville, et pardessus tout M. Leconte de Lisie, bien plus fort que M. de Banville, et que j'estime autrement râblé.

Après le médaillonnet de Théophile Gautier, celui de Théodore de Banville :

La poésie de M. Théodore de Banville n'est, en effet, rien de plus qu'une décoction vague, dans un verre de Bohême vide, de la poésie de M. Victor Hugo et d'André Chénier ; non plus de M. Victor Hugo, le grand « genuine », mais de Hugo faisant aussi, hélas! de la mythologie, de l'archaïsme Renaissance, car il a de ces tristes jours. L'imitation est tellement dans l'air de ce temps sans idées ni cœur, qu'elle monte parfois, comme une mauvaise herbaille, jusqu'au front du génie. Grec pleurant sur Vénus défunte, qu'il appelle « Aphrodite », avec un accent grave sur l'é, pour toute invention, M. de Banville, qui a soutiré à André Chénier son enjambement, et qui en a abusé jusqu'au déhanchement et au déboitement, m'est plus insupportable qu'un superbe modèle de creux. Sa flûte a plus de sept trous, ou plutôt elle n'en a qu'un seul, dans lequel la flûte disparaît. On a dit de lui, avec une brutalité assez heureuse, qu'il n'était littérairement qu'une « cruche qui se croyait amphore ».

Voici à présent le portrait, assez charg-é, du poète qui exerçait la véritable suprématie parmi les Parnassiens :

M. Leconte de Lisle ne se contente pas, lui, de se suspendre, de se balancer éternellement, comme Sarah la Baigneuse, entre

deux imitations. II en a trente-six pour trapèzes. C'est un vigoureux et c'est un varié. Il imite aussi M. Hugo. — M. Hugo, leur fatalité ! leur « anankè » à tous ! — mais bast ! il en imite bien d autres. Qui le croirait? Il va jusqu'à imiter Ossian; il se coule le menton dans cette barbe postiche. Il est Scandinave. Il est barbare. Il est Grec. Il est Persan. Il peut être Persan! Il étonnerait Montesquieu ! Il est tout, enfin, plutôt que d'être Français et poète du dix-neuvième siècle, un homme pour son propre compte d'humanité, tout simplement. M. Leconte de LisIe a choisi d'être un maître dans l'imitation systématique. C'est dommage. Il aurait pu avoir peut-être de l'originalité. Disons -lui la vérité dans la langue symbolique qu'il adore. M. Leconte de Lisle est le véritable Hanouman de ce Parnasse contemporain. Hanouman, il le sait, est le dieu singe de la mythologie indienne, fils de Pavana, le dieu des vents (et des poètes creux !) qu'on représente avec une longue queue, suivi d'une troupe de singes, et tenant une lyre ou un éventail... Un éventail! Ce n'est pas toujours contre la chaleur de ses vers.

Gejug-ement pittoresque et amusant, plein de rosserie, comme on dirait aujourd'hui, était aussi rempli d'injustice. Leconte de Lisle fut, en efïet, l'âme du Parnasse contemporain, et, bien plus que Victor Hug-o, divinité qu'on saluait et vénérait à distance, le pontife présent et entouré d'une façon permanente des lévites du nouveau culte de la forme et de la beauté.

Barbey d'Aurevilly reproche à Leconte de Lisle de ne pas être un poète du dix-neuvième siècle, un contemporain. Il y a du vrai dans cette observation. Les poètes, dans la pensée de Leconte de Lisle et de tous ceux qui participèrent à l'éclosion du renouveau poétique de 1866, qualifié de « mouvement parnassien », devaient vivre, ou plutôt affecter de vivre en dehors de leur temps. Leur doctrine était non pas tant l'impassibilité que l'indifférence, l'isolement ; le poète fuyant par-dessus tout l'actualité, considérée comme vulgaire et importune, ne

PAUL VERL.VINE

devait postuler aucune action sur son siècle. Ce qu'il dit, ce qu'il pense, ce qu'il veut, doit échapper aux conting-ences qui a^-itcnt, modifient ou passionnent la société au milieu de laquelle il vit; il doit sembler tomber de la lune, ou s'échapper tf'un asile réservé au g-énie.

11 y eut d'ailleurs à cette époque, et nous avons vu assez près de nous, avec les Décadents, les Symbolistes et les Naturistes, recommencer cette évolution, un double mouvement d'éloig-nement. Les poètes prirent un chemin, la foule un autre. Dédain de part et d'autre. On se toiiirnait le dos, on affectait, non pas seulement de se séparer, de s'éviter, mais de s'ignorer. Aussi la foule ast-elle demeurée de plus en plus élrang-ère au mouvement de la poésie, et, pour les poètes, il ne semble point y avoir place, intérêt ou utilité dans la société moderne. Tout au plus les admet-on sous la forme dramatique, ou encore leur pardonne-t-on de fournir, dans les matinées littéraires, des intermèdes écoutés distraitement, et toujours moins g-oùtés que les monolog-uesen prose, moins applaudis que les chansonnettes. Les vcrsificateui-s ironistes, chatnoiresques, parodistes, ont seuls pu trouver un public dans quelques journaux et dans les cabarets dits artistiques. Encore la mode serable-t-clle s'éloig-ner de ces acrobates de la rime, dont quelques-uns furent prestigieux.

Leconte de Lisle, qui avait assisté à cette rupture, et qui avait môme contribué à la faire naître et à l'agrandir, souffrait pourtant intérieurement de l'isolement subi, de rindilfércuce qu'il constatait. Bien qu'entouré d'hommages discrets, salué respectueusement par l'élite littéraii>e, et bientôt investi des suprêmes honneurs attribués aux littéiateurs reconnus, patentés, officiels, décoration et académie, il regrettait, au fond de l'âme, cette popularité qu'il n'avait point sollicitée, certes, mais qu'il eût voulu

voir accourir à lui, sauf ensuite, par org"ueil, et pour une jouissance suprême, à lui fermer sa porte. Mais il aurait voulu éprouver la satisfaction de repousser des hommag'es qu'on ne song-eait point à lui apporter, et d'écarter de sa Tour d'Ivoire, ou plutôt de sa pagode, une foule idolâtre qui ne se souciait nullement de se prosterner sur les marches.

Leconte de Lisle avait conservé une secrète rancune de ses premières tentatives pour devenir un homme popu» laire, un élu de la foule. Venu des Iles avec une ardeur politicienne, une fièvre démocratique, depuis soig^neusement coupée, déjà refroidie aux premières batailles de 1848, le jeune créole de la Réunion s'était jeté dans la lutte républicaine, lui le futur olympien, le roi des impassibles, le calme et froid contemplateur, digne et superbe, comme un Bouddha sur son trône, dans son fauteuil d'artiste. Il avait apporté dans cette mêlée la fougue d'un étudiant méridional. Il fut un orateur de clubs, un agitateur de formules novatrices, un partisan de la masse, un admirateur du nombre. Il prépara, avec d'autres jeunes créoles démocrates, comme Melvil Bloncourt, des plans de réformes ; il s'affilia à des sociétés révolutionnaires ; il aspira à la gloire de représenter quelquesuns de ces simples, de ces illettrés, de ces ignorants, pour lesquels ses livres projetés et ses chants futurs ne pourraient jamais être que des textes indéchiffrables, des sons incompréhensibles proférés dansun idiome inconnu. Il lui était resté dans l'âme coiiune un arôma persistant de cette floraison politique.

Toute sa vie, comme Renan, il conserva l'amertume au cœur d'avoir été dédaigné de ce suffrage universel, auquel il rendit, par la suite, en mépris, son dédain. De là, le plissement ironique de sa lèvre, la morosité de son

allure, les mordantes saillies qui lui échappaient, dans la cruelle fixité de son reg-ard sous le monocle, qu'accentuait l'aristocratique port de son crâne dominateur.

Malgré la froideur calculée qu'il projetait comme une barrière autour de lui, nous l'aimions et le respections en notre jeunesse, aux premières aurores du Parnasse. Il nous ensoleillait de sa g-loire naissante, qui pour nous était déjà au zénith, dans la boutique obscure de Lemerre, et nous souffrions de l'ombre injuste qui l'enveloppait. Avec quelle indignation on nous entendait crier aux passants : « Mais lisez donc Hypathie, C Agonie d'un Saint, la Mort de Tiphaine, Midi roi des étés, le Mancliy, le Corbeau, lisez et admirez, tas d'imbéciles ! » On ne nous écoutait pas. Leconte de Lisle demeurait profondément ignoré. On faisait la nuit autour de ses livres, le silence autour de son nom. Tout injuste que fût la diatribe de Barbey d'Aurevilly, elle eut son avantage. Le « médaillonnet » que nous venons de reproduire servit du moins à faire sonner aux oreilles du grand public, de celui qui lit les journaux et non les volumes de vers, le nom du poète. Quelque temps après, le Figaro publia une des plus belles pièces de ses vers inédits, le Cœur de Hialmar. C'était la célébrité qui s'établissait. L'aube de la gloire perçait les ténèbres de rindilïérence.

Leconte de Lisle a eu une considérable influence sur la génération poétique de 1866 Sully-Prudhomme, Coppée, Verlaine, José-Maria de Heredia, Léon Dierx, Armand Silvestre procèdent de lui. Ses réunions du boulevard des Invalides étaient très suivies. On l'écoutait comme un professeur du Beau. Sa forme impeccable, son objectivité magistrale, son coloris intense, sa magnifique imagination et sa merveilleuse reconstitution

des héros des époques nébuleuses ont rénové la poésie . Il a substitué à la Ghristolâtrie lamartinienne, à la chevaleresque et féodale poésie de Victor Hug-o, des évocations de pays lointains, des interprétations de relig-ions mystérieuses, des paraphrases de cosmog-onies barbares. Les paysag-es blancs et mornes du nord, les visions des fjords de la Scandinavie et des forêts celtiques accompag-naient ses tableaux, au coloris ensoleillé, de la vég-étation tropicale. Il évoquait les savanes natales et les îles océanes, en même temps que les rochers des skaldes et les pierres runiques. Voilà des monuments fermes de poésie, des blocs solides d'art robuste, qui demeureront en place tant que la lang-ue française sera. Il faudrait un cataclysme intellectuel pour renverser ces durables édifices.

Il n'avait pas besoin, le g-rand artiste, de vocables inouïs, de formules spéciales, de rythmes extravagants, de néolog'ismes inintellig'ibles et d'ellipses bizarres pour traduire le monde intérieur qu'il portait en lui. Pour rendre les formes plastiques, qu'il savait si admirablement fixer en des moules poétiques indestructibles, les mots intelligibles lui suffisaient. Il avait le dictionnaire de tous et sa g-rammaire était l'usuelle. Il respectait sa lang-ue. Il g-ardait au mètre sa dig-nité. Il ne fut jamais un seul instant, ce chef des Parnassiens, le protecteur ou l'inspirateur des Symbolistes et des Décadents. La force et la simplicité furent ses attributs. Comme l'oiseau des Andes, qu'il a si mag-nifiquement chanté, il s'est enlevé au-dessus des vulgarités du sol, et quand la mort l'a enveloppé de son implacable rig-idité, il est resté planant dans l'immortalité, et s'est endormi dans l'air g-lacé de la g'ioire, les ailes toutes grandes I

Barbey d'Aurevilly fut partial et cruel envers ce g-rand

PALX VERLAINE

poète. La séTérité oulrancière dont il fit montre dans le « médaillonnet -» de Leconte de Lisle àte de la rigueur et enlève de l'autorité à ses autres portraits-charg-es.

Nous avons déjà cité une pkrase du « médaillonnet » de Paul Verlaine. Le voici en entier :

Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drolatique, sans le talent net de M. Baudelaire, avec des reflets de M. IIuGTO et d'Alfred de Musset ici et là : tel est M. Paul Verlaine. Pas un zeste de plus ! Il a dit quelque part, en parlant de je ne sais qui, cela, du reste, n'importe guère :

... Elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Quand on écoute M. Paul Verlaine, on désirerait qu'il n'eût jamais d'autre inflexion que celle-là.

Cette boutade est peut-être spirituelle, noais c'est insuffisant comme critique.

Je terminerai l'évocation de ces « médaillojanets », aujourd'hui fanés, oubliés, et qui n'ont qu'un intérêt rétrospectif, par celui-ci, qu'on me permettra de citer. J'ai ass3z de fois, dans ces pag-es, et ailleurs, témoig-né de mon admiration pour Barbey d'Aurevilly pour indi quer qu'il ne ménageait guère ceux qui, comme Verlaine et moi, avions pour lui une déférence peut-être excessive.

Bien que je fusse son collaborateur au Nain Jaune, à cette époque, et que je l'eusse remplacé, à plusieurs reprises, comme critique dramatique à ce journal, en lui laissant, bien entendu, les émoluments, pendant qu'il se reposait à Valognes-cn-Cotentin, où il composait le l*eau roman du Chevalier Deslouckes, on verra qu'il ne fut pas plus indulg-ent pour moi que pour mes amis et nos maîtres.

Voici mon «c médaillonnet », que je reproduis surtout

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pour montrer que Barbey ne « bénissait « pas ses plus grands admirateurs, je puis dire ses amis, car j'eus l'honneur d'être du nombre.

Echo grossi d'André Chénier, écho de M. Huço Renaissance, écho d'écho, puisqu'il est aussi l'écho de M. Théodore de Banville, M. Edmond Lepelletier a donné deux pièces au Parnasse Contemporain. La deuxième, le Léth^, malheureusement, ne fait pas oublier la première, laquelle s'appelle VA ttelage, un poème grec et mythologique. L'auteur s'est mis à sonner de ce A'ieux cor de chasse de la mythologie grecque, pendu à la porte de tous les marchands d habits, vieux galons poétiques de ce temps de carnaval. Il chante a Cléobis et Biton », sujet digne de la main résurrectrice du peintre de Lycus et d'Homère, mais qui, tel que le voici, n'est plus que celte vieille gravure d'hôtel garni, qui empêcherait de louer la chambre.

Tous les Parnassiens furent ainsi sévèrement portraicturés par Barbey d'Aurevilly, et cette critique outrancière et amusante contribua à attirer l'attention sur eux, répandit le nom qu'ils avaient pris pour se grouper et prépara l'oreille du public à leurs œuvres futures.

Barbey d'Aurevilly expliqua ensuite, dans un dernier article du Nain jaune, la portée de ces « médaillonnets ».

Qu'ai-je voulu prouver et mettre dans une violente lumière, dit-il, si ce n'est le caractère exclusivement imitateur d'un livre aux prétentions exorbitantes, et cette preuve je crois l'avoir faîte, non pas seulement en bloc, mais par le menu le plus menu, en examinant nom par nom, et pièce de vers par pièce de vers, la poésie de chacun des trente-sept poètes de ce plaisant Parnasse.

Dans l'impossibilité où j'étais de citer tous les vers d'un livre qu'il faudrait copier tout entier pour convaincre le lecteur de l'inanité de son contenu, de l'immense ennui qui s'en épanche, j'ai signalé l'origine de chaque poésie de ce malheureux livre, où il n'y a que des imitateurs, et j'ai mis à chacun

a04 PAUL VERLAINE

de ces parnassiens serviles le carcan du nom de l'homme qu'ils avaient imilé.

Il termine par cette violente apostrophe :

On m'a fait cette noble objection, pendant que j'écrivais les c racdaillonnets » de ces Parnassiens au même visage, que j'avais tort, « dans un moment où la littérature est justement accusée d'abaissement, d'attaquer à plaisir les poètes qui sont l'expression de la littérature la plus élevée », Certes, ce serait la vérité, si la poésie du Parnasse contemporain n'était mauvaise que par la forme, mais elle est radicalement mauvaise par l'inspiration, et c'est pour cela qu'il faut être implacable ! La poésie des Parnassiens ne pense ni ne sent. Elle n'est qu'un vil exercice à rimes, à coupes de vers, à enjambements. Enjambements, ronds de jambes de danseuses, et toutes indécences que soulèvent d'ordinaire ces sortes de ronds ! Elle ne chante ni Dieu, ni la Patrie, ni l'Amour, qui est le sacrifice, ni aucun des mérites de notre pauvre cœur En cela d'autant plus coupable, en cela d'autant plus basse, d'autant plus digne de la cravache et du fouet de poste de la critique qu'elle ne croit (ju'à la matière et aux attachements matériels ! Dans l'ordre des coupables sont les sacrilèges quand ils prostituent à d'indignes ou de puérils usages les vases sacrés de leur autel !

C'est sévère, c'est injuste, c'est inexact aussi, mais c'est fièrement dit tout de même !

C'est en 1869 que la seconde publication du Parnasse contemporain tut faite, sous la direction plus spéciale d'Alphonse Lemerre, devenu un important éditeur. Leconte de Lisle l'assistait dans le g^ouvernement de cette encyclopédie lyrique. Des poètes, qui, pour diverses raisons, et notamment Sainte-Beuve et Aug-uste Barbier, comme on l'a dit plus haut, n'avaient pas été compris parmi les auteurs du premier volume, furent invités à participer à la seconde collaboration. Nous relevons, parmi ces noms nouveaux, ceux de M'"*^ Nina de Callias, Louisa Siéferl, Blanchecotte, Louise Collet, Augusta

Penquer ; et, du côté des hommes, ceux de MM. Henry Rey, Victor de Laprade, Anatole France, Léon Cladel, Alfred des Essarts, Joséphin Soulary, Armand Silvestre, Laurent Pichat, Antonin Valabrèg-ue, Gabriel Marc, André Theuriet, Jean Aicard, Georg-es Lafenestre, Alexandre Cosnard, Gustave Pradelle, Robinot-Bertrand, Louis Salles, Charles Gros, Eugène Manuel, Claudius Popelin, Edouard Grenier.

Malg-ré le renfort de poètes, plutôt « minores », comme Cosnard, Louis Sales, Robinot-Bertrand, M^^'s Blanchecotte, Penque, Siéfert, et cette pauvre écervelée de Nina de Callias, dont Charles Gros avait certainement rimé ou tout au moins révisé les envois, la seconde publication du Parnasse ne produisit aucune sensation. Ce fut une reprise sans attrait. Elle n'eut pas les honneurs de « médaillonnets », ni même d'une critique quelconque dans la presse. Les Parnassiens, d'ailleurs, commençaient à se disperser. Le g-rand succès du Passant, de Coppée, ce fut notre première d'Hernani^ et, comme la revue triomphale du nouveau conting-ent poétique, précédant sa dislocation. Il se produisit à la suite de ce succès inattendu, mais certainement mérité, bien des jalousies, suivies de ruptures personnelles et d'éloig'nements d'école.

Verlaine et moi, nous restâmes toujours très unis avec Coppée, et nous étions heureux de son succès très g-rand, mais beaucoup de nos camarades n'épi^ouvèrent pas le même sentiment. Ils dissimulaient leur mesquine envie sous des affirmations d'art. Ils trouvaient que le Passant était de la poésie à l'usag-e des bourg-eois, et que Coppée n'était pas assez hindou... Les salons où se rencontraient les Parnassiens n'avaient plus les mêmes habitués. Quelques-uns continuaient toujours à se ren-

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dre chez Leconte de Li.sle ou à fréquenter chez Lemerre^ mais la boutique de l'excellent éditeur devenait tantôt botte à potins, tantôt salon académique, et beaucoup d'entre nous n'allèrent plus que pour affaires d'édition, et accidentellement, au passa^^e Choiseul. La g-ucrre de 1870 acheva cette dispersion des Parnassiens.

Cependant, entre eux persista comme une camaraderie secrète, et plus tard, dans des chemins divers, dans la littérature, l'art, la politique, ils ne cessèrent de se sentir reliés par le câble puissant des amitiés de jeunesse et des premiers combats littéraires. On était des frères darmes, et, quand on se retrouvait, on évoquait avec bonheur les années, alors que la renommée n'était pas encore venue, et qu'on croyait que tout l'avenir tenait dans le cycle du Parnasse, dans Tarrièrc-boutiquie de Lemerre, dispensateur de la g-loire imprimée.

Louis-Xavier de Ricard, qui a publié dans le journal le Temps des articles fort intéressants sur le Parnasse contemporain, ce qu'il était plus à môme de fiiire que personne, a dit, en résumajit son travail, et ce sex'a la conclusion à donner sur le Parnasse :

Je ne crois pas que les Parnassiens aient été les suprêmes poètes que s'imaginait Verlaine, ni toute la poésie antérieure, ni davantaiçe que toutes les poésies futures doivent être décriées ; si persuadé (juc je sois que nous avons liait œuvre bonne et salutaire, sérieuse, utile ou nécessaire, je le suis tout autant que l'action parnassienne est actuellement épuisée sur les jeunes générations.

Le F'amasse n'a pas été une école, pas même un cénacle, encore moins cette coterie contre laquelle on s'est si fort irrité, si mal à propos, et parfois à faux, avec si peu de sincérité. Le Parnasse n'a pas eu de Credo ni de dogme esthétique ; il n'eut pas davantajje de théorie officielle, j'entends parla de plan collectif, sur la poétique, ni même sur la prosodie. Ces gens, (pi'on a accusés de n'être que des rimeurs, ne professaient pas

LE PAKNASSE CONTEMPORAIN

tous la même superstition sur la préexcellence de la rime riche.

Ce que le Parnasse n'eut pas non plus, mais pas du tout cela, c'est une communion, même apparente, en philosophie, en politique, ou en sociologie. Tels de nous, au contraire, je constate sans approuver, professaient pour toutes ces questions-là plus que du dédain, un vrai mépris. Voyez les survivantSjils sont épars un peu dans tous les partis I Ni une esthétique,ni une doctrine, ni même une poétique au sens classique du mot, le Parnasse n'eut rien de tout cela. Que fut-il donc ? Et qu'avions-nous de commun pour nous unir ? Une formule, et pas plus ! Mais une formule si large que l'évolution personnelle d'aucun de nous n'en fut entravée ni même gênée.

Et si vous en doutez, comparez entre elles les œuvres des Parnassiens, et observez comme chacune d'elles ne ressemble à aucune des œuvres de leurs glorieux aînés, a dit Verlaine, et ajoutons, après Verlaine, comme les Parnassiens se ressemblent peu entre eux !

Il y eut, en 1 876, une troisième publication du Parnasse contemporain. Paul Verlaine n'y fig-ura pas. PI était cependant alors l'auteur des Romances sans paroles et de Sagesse, mais la légende mauvaise l'enveloppait, et bien peu de ses anciens amis avaient le courag-e de prononcer son nom. Il était oublié, méconnu, autant que calomnié. C'était un enterré vivant.

Avec quelques amis, nous avons heureusement fait l'exhumation.

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