Paul Verlaine
METZ était, en 18i4, une jolie et vieille petite ville de la province française, parée de la magie des beaux uniformes de ses innombrables officiers, toute reluisante de sa bourgeoisie cossue, qui s'assoupissait doucement dans le calme du joli site où elle reposait. Frémissante à tout instant du bruit de ses armes, postée comme une sentinelle perdue à la frontière avancée de l'est, elle modérait l'instinct combatif de sa garnison, la pétulance des jeunes officiers de son Ecole militaire par la sagesse toute bourgeoise de ses habitants, par les habitudes prosaïques de sa vieille aristocratie.
Ce fut dans ce milieu d'une petite cité trop confiante, assoupie dans le beau rêve d'un passé glorieux, que naquit le 30 mars 18V'i Paul-Marie Verlaine, dans la maison portant le n" 2 de la rue Haute-Pierre (1).
(1) Voici l'acte de naissance de Paul Vci-laine tel ({iiil a <'té relevo à l'Ii.Uel de ville de Metz :
L'an mil huit cent quarante-quatre, le premier avril, à l'heur»' de midi, par devant nous, Jean Baptiste Pierre Sido, adjoint à la mairie de Metz, fai«ant les louclioiis d'officier puhlic de l'Ktat-civil, est comparu Nicolas Auguste Verlaine, âgé de quarante-six ans. né à Berti'ix (Belgique), ca[)itaine adjudant-major au deuxième régiment du génie, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Ferdinand d'Espagne, domicilié à Metz, rue Haute-Pierre, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le trente mars derniei", à neuf heures du soir, dans sa demeure, de lui déclarant, et de Klisa Julie Josèphn
Le capitaine de génie Verlaine que les hasards de la vie avaient amené à élire domicile dans la ville messine était né lui-même à Bertrix en 1798. Village situé entre Bouillon et Paliseul, Bertrix se trouve dans le Nord, tout près de la frontière.
Par son père, Verlaine est donc d'origine ardennaise.
Dans la Plume de février 1896, M. Saint-Pol Roux a donné de curieux renseignements à ce sujet :
Le bisaïeul de Verlaine, après avoir suivi les armées françaises se fixa à Arville, venant de Braz, village voisin, élu franc-fief par l'abbé de Saint-Hubert. Dispensé de la dîme, de la gerbe, sa fonction consistait à assister en uniforme et sabre au clair aux grand'messes de l'abbaye. De son mariage avec une Henrion naquirent Michel et Henri. Henri eut deux filles et un fils, le capitaine du génie, père de Paul.
Mme Verlaine mère était originaire de la Flandre française. Elle s'appelait Élisa-Julie-Josèphe-Stéphanie Dehée. Elle était née à Fampoux, dans le Pas-de-Calais. Appartenant à une famille de riches fabricants de sucre, elle avait apporté à son mari une assez jolie fortune. On peut affirmer qu'à cette époque l'avoir de la famille Verlaine se composait d'environ 400 000 francs.
Bien qu'il eût fait en qualité d'engagé volontaire les campagnes de 1814 et de 1815 et qu'il eût gagné, on peut le dire, tous ses grades à la pointe de son épée, le père de Verlaine ne semble pas avoir été d'un tempérament guerrier foncièrement actif et brutal élevant sa famille avec
Stéphanie Dehée, son épouse, âgée de trente-deux ans, née à Fampoux (Pas-de-Calais), sans profession, et auquel il déclare donner les prénoms de Paul Marie.
Lesdites déclarations et présentations faites en présence de Antoine Nicolas, âgé de soixante-quatorze ans, capitaine retraité, et de Charles Célestin Alexandre, âgé de trente-sept ans, capitaine au deuxième régiment du génie, chevalier de la Légion d'honneur, tous deux domiciliés à Metz, rue Haute-Pierre, et ont le père et les témoins signé avec nous le présent acte de naissance, après lecture faite : Nicolas, Alexandre, Verlaine, Sido.
L ENFANCE ET LA JEUNESSE
cet autoritarisme sans mesure qu'on observe si souvent chez les vieux soldats.
M. Edmond Lepelletier, qui l'a connu, se souvient de lui comme d'un grand vieillard sec et droit, au visage maigre, tanné, parcheminé, avec une courte moustache blanche, d'aspect un peu sévère, « mais nullement grognon ».
Et M. Lepelletier d'ajouter : « Il adorait son fils. »
Un enfant gâté, c'est bien ainsi, en effet, qu'apparaît le petit Paul dans ces délicieuses années de la première enfance. Sa mère, aux allures très bourgeoises, qui conserva toute sa vie une grande piété et cette «respectabilité d'allures » un peu
cérémonieuse qui indiquait tout de suite la femme de province, adorait elle aussi son fils et le traitait avec une indulgence qui passait déjà toute mesure.
Cependant, très peu de temps après la naissance de Paul, le capitaine adjudant-major Verlaine fut appelé à changer de garnison. Nommé à Montpellier d'abord, à Nîmes ensuite, il ne devait être de retour à Metz que cinq années plus tard.
J'aul l'erlairie cnfanl.
De ce séjour dans le Midi, Paul Verlaine, si jeune, ne conserva nulle impression. Seuls de petits incidents d'enfance le frappèrent : il se souvenait de deux vieilles filles, marchandes de jouets, auxquelles sa bonne le confiait lorsque ses parents sortaient le soir. Cette boutique était pour l'enfant un véritable paradis où il ne se lassait pas de s'extasier.
« J'ai encore dans les yeux, a-t-il dit, les resplendissants polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trompettes et les chariots sans nombre, et la pelle et le seau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour l'éparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou supposés tels, et tant et plus d'autres merveilles! Un soir d'hiver que j'étais sur les genoux d'une de ces demoiselles, prêt à m'assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d'entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter l'eau d'une bouillotte, j'eus l'idée, je m'en souviens comme d'hier, et je crois tellement j'y suis, que j'aurais encore l'idée, — l'idée ! — de plonger ma main droite dans la belle eau d'argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l'usage d'un bras et suis demeuré aussi adroit ou maladroit d'une main que de l'autre, ce qui se nomme ambidextre, si je ne me trompe... »
A Nîmes, nouvelles histoires : il manque tout d'abord d'avaler un scorpion, un jour qu'il absorbe un verre d'eau, ensuite, il voit défiler dans la rue des êtres gris, noirs ou blancs revêtus de cagoules, il assiste à une cérémonie magnifique, sur une place immense, avec musique, fanfares, imposant défilé de troupes. C'est la révolution de 1848 dont il perçoit un écho.
Mais, bientôt, il faut abandonner le Midi bruyant et joyeux pour repartir à la suite du régiment qui retourne
LEXFANCE ET LA JEUNESSE 11
à Metz. Les Verlaine reviennent donc dans la vieille cité messine et recommencent d'y mener la calme et lente vie des grandes villes de province.
Le petit Paul est maintenant un grand garçon de cinq ans, aux yeux bleus, « avec une bouche à la lèvre supérieure en avant, l'air foncièrement naïf et bon ».
« J'étais alors, raconte-il, le plus pratique des êtres de ma taille, gourmand pas trop, paresseux juste à point, assez joueur, et qui dormait bien quand il n'avait pas trop gambadé ni bavardé dans la journée. Je n'ai jamais été mélancolique de ma vie. »
Ce n'était pas pour être taciturne d'habitude non plus que coutumièrement expansif in illo tempore. Bref un parfait bourgeois, un « équilibré » s'il en fut.
« Les yeux surtout furent chez moi précoces; je fixais tout, rien ne m'échappait des aspects; j'étais sans cesse en chasse de formes, de couleurs, d'arbres. Le jour me fascinait, et, bien que je fusse poltron dans l'obscurité, la nuit m'attirait, une curiosité m'y poussait, j'y cherchais je ne sais quoi, du blanc, du gris, des nuances peut-être. C'est sans doute à ces dispositions que je dus d'avoir un goût des plus précoces et très réel pour le gribouillage d'encre et de crayon et le délayage de laque carminée, de bleu de Prusse et de gomme-gutte sur tous les bouts de papier me tombant sous la main. Je dessinais dépilcptiques bonshommes que j'enluminais férocement... Le tout en deux traits et trois coups de plume, de crayon et de pinceau... »
Les spectacles militaires sont les premiers qui frappent sa vue dans une ville guerrière comme l'est Metz.
Chaque matin devant la maison, la file des élèves de l'École militaire passe à cheval. Le petit enfant qui les regarde, émerveillé et peut-être avec un peu d'envie, devait dire plus tard que « son petit cœur tout militaire » galopait derrière la troupe étincelante. 11 adorait les uniformes, et celui de son père le rendait tout fier : habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d'Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes
tricolores de capitaine adjudant-major, l'épée, le pantalon bleu foncé à bandes rouges et noires, bien ajusté et à sous-pieds... Mais s'il aimait l'aspect extérieur du soldat, il n'en aimait guère la discipline. Très espiègle, si on ne lui tolérait pas toutes ses fantaisies, il devenait méchant comme un petit diable, et sa mère devait « en venir aux extrémités ».
Pour apaiser cette turbulence, on l'emmène promener dans les rues de la vieille cité, et, surtout sur l'Esplanade, la fameuse Esplanade chère à tout Messin et dont l'enfant gardera un souvenir charmant puisque, plus tard, bien plus tard, il en décrira le spectacle tant de fois aperçu alors en cette page malicieuse et fine :
« L'Esplanade, très belle promenade, donne en terrasse sur la Moselle qui s'y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d'un aspect des plus agréables. Sur la droite de ce paysage, en retrait vers la ville, la cathédrale profile à une bonne distance panoramique son architecture dentelée à l'infini. Vers la nuit tombante, des nuées de corbeaux reviennent en croassant, faut-il dire joyeusement? reposer dessus les innombrables tourelles et tourillons qui se dressent sur le ciel violet. Au centre de la promenade s'élevait, et doit encore s'élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires, qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches ensuite de vêpres. Le « Tout-Metz » flâneur ou désœuvré s'y donnait ces jours-là, à ces heures-là, rendez-vous. Toilettes, grands et petits saluts, conversations, flirts probablement, agitations d'éventails, brandissage et usage du lorgnon, alors un monocle carré, ou du face-à-l'œil de nacre ou d'écaillé, ce face-à-l'œil qui a essayé de ressusciter ces temps derniers, entre tant de modes du passé, toutes ces choses intéressaient à l'extrême mon attention gamine et parfois malicieuse, plutôt en dedans, bien que parfois des mots d'enfant terrible m'échappassent sur les gants un peu passés de Madame Une-Telle, ou sur le trop court ou trop collant nankin du pantalon de Monsieur Chose, tandis que ma puérile mélomanie s'enivrait des airs de danse
L ENFANCE ET LA JEUNESSE
de Pilodo, ou de solos de clarinette, ou de la mosaïque sur le dernier opéra -comique T d'Auber ou do Grisar. »
Sur cette fameuse esplanade le petit Paul Verlaine n'est pas seul à jouer. De nombreux enfants courent, sautent et se poursuivent.
Paul a des camarades turbulents comme lui-même il lie aussi connaissance avec des petites filles. Parmi les bambins qui s'amusent comme de jeunes fous sous les yeux de leurs parents, il distingue la fille d'un magistrat qui s'appelait Mathilde.
« Elle pouvait avoir huit ans, dit-il, moi je courais sur ma septième année. Elle n'était pas jolie
delà joliesse qu'on veut chezjles fillettes de cet âge. Hlond ardent très près d'être fauve, ses cheveux en courtes papil-
«rM
Le père de Paul Verlaine.
lotes faisaient à sa face très vive aux yeux d'or brun, parmi le teint moucheté de taches de rousseur, comme autant, me semblait-il, et je le sentais ou plutôt ressentais ainsi, d'étincelles allant et venant dans cette physionomie de feu vraiment, des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans la démarche, un bondissement, un incessant élan, — tout cela m'avait saisi, m'allait au cœur, dirai-je aux sens déjà? tout de suite nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire? Je ne sais, mais le fait est que nous causions toujours ensemble, quand nous ne jouions pas, ce qui nous arrivait souvent. Quand l'un de nous n'était pas encore là, car je lui plaisais, je dois l'avouer, autant, ma foi, qu'elle me plaisait de son côté, c'était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle course l'un vers l'autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur les joues! Parfois il y avait des reproches à propos du retard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie, quand un garçon ou une fille, mêlé à nos jeux, trouvait trop d'accueil d'une part ou d'une autre. Notre amitié si démonstrative avait été remarquée et l'on s'y intéressait; elle amusait fort, entre autres gens, les officiers qui formaient une bonne part du public de ces concerts. «Paul et Virginie», disaient les commandants et les capitaines, restés classiques immédiats, tandis que les lieutenants et sous-lieutenants, plus lettrés et d'instinct plus vif, insinuaient en souriant : « Daphnis et Chloé ! » Le colonel, lui-même, de mon père, qui devait être plus tard le maréchal Niel, se divertissait tout le premier à ces jeunes ardeurs, et nos parents n'y voyant que ce qui y était foncièrement, naïveté et candeur, admettaient volontiers de tels gentils rapports... »
L'idylle ne tarda pas, du reste, à prendre fin d'elle-même par le départ de Metz de la famille Verlaine. Voici, en effet, ce qui s'était produit : peu de temps après son retour de Metz, excédé des passe-droits et des injustices qu'il voyait se commettre dans l'armée, se croyant gravement lésé dans son avancement, le capitaine Verlaine avait envoyé sa démission, malgré les flatteuses instances
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de son colonel, l'avait maintenue et avait décidé de se retirer à Paris avec sa famille.
Ils débarquèrent donc, un beau matin, tous les trois, rue des Petites-Ecuries, dans un appartement meublé, en attendant leur mobilier.
Paul, à qui l'on ne cessait de parler de Paris depuis trois mois que la démission du capitaine était décidée, s'était figuré un Paris tout en or et en perles fines... et il voyait un lacis de hautes maisons aux lourds volets gris sales sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué la poussière en taches verdâtres sur du jaune pisseux. Déçu cruellement, il se mit à pleurer.
Le mobilier arrivé, ils émigrèrent aux Batignolles et allèrent loger rue Xollet (alors rue Saint-Louis) au n° 10. Ils occupaient là le second étage d'une maison très bourgeoise, avec vue sur la rue des Dames et sur la rue Lécluse.
Paul fut envoyé en qualité d'externe dans une institution primaire de la rue Hélène, une petite voie qui mène à l'avenue de Clichy. Ce fut là qu'il apprit à lire, à écrire et les quatres règles.
« Le patron, raconte Verlaine, digne homme dans les cinquante ans, était petit, glabre, avec de longs cheveux noirs séparés sur le côté droit par une raie, assez hàlé de teint, front haut, nez droit et gros : une ressemblance sinon parfaite, frappante, avec les lithographies de \'ictor Hugo à cette époque, le Victor Hugo-Dante au lieu du X'ictor IIugo-Ribéra des dernières années. Il s'était marié sur le tard et avait une petite fille qui mourut pendant le temps que je suivais encore son école, et ce fut une de mes premières fortes émotions de voir pleurer cet homme robuste, que nous redoutions un peu tout en l'aimant beaucoup, bambins de bonne famille et de saine éducation que nous étions, et dont il avait un soin et un souci vraiment paternels. »
La mère de Verlaine le conduisait elle-même par la main, chaque jour, à cette petite pension et le ramenait de même. Sa sollicitude n'eût permis à personne d'autre
qu'à elle-même, de s'occuper de son fils qu'elle gâtait peut-être ainsi à l'excès, mais qui lui rendait déjà une affection profonde.
En écrivant ses Confessions, Paul Verlaine s'est souvenu avec émotion de cet amour maternel si intense et il en a parlé en une jolie page qui, par son accent sincère, efface bien les révoltes de l'âge mur :
(( Ce sentiment, puissant et doux, et bon par excellence, dit-il, se manifesta tout d'abord par une soumission surprenante et au fond attendrie, jusqu'à en avoir une envie délicieuse de pleurer. 11 n'y eut pas de tisane assez amère, de drogue trop dure pour me tirer, quand, offerte par maman, autre chose qu'un sourire, j'oserais dire de béatitude, et lorsqu'arriva la guérison, d'étreintes assez étroites, de baisers assez forts, puis assez tendres, et mouillés de quelques larmes brûlantes sur ses joues et sur ses mains, et rafraîchissantes, oh combien ! à mon pauvre cœur d'enfant, encore si pur alors, et, au fond, toutes les fois que je pense à ma mère, à mon pauvre cœur d'homme, malheureux par ma faute, et la faute de l'avoir eue toujours sous les yeux, même morte, surtout morte qu'elle est maintenant... Mais non! elle vit, ma mère, dans mon Ame, et je lui jure ici que son fils vit avec elle, pleure dans son sein, souffre pour elle, et n'eut jamais un instant, fût-ce dans les pires erreurs, plutôt faiblesses ! sans se sentir sous sa protection, reproches et encouragements toujours !... »
Auprès de son père, Paul était moins confiant. Il se contentait de l'accabler de questions que les enfants posent si souvent à tort et à travers et avec une persistance qui déconcerte les grandes personnes.
C'est ainsi qu'à l'époque du coup d'État de Louis-Napoléon, entendant toute la journée prononcer par les siens ce mot de coup d'État, il harcelait chacun de ses demandes :
« Papa, qu'est-ce que c'est que le Président?
— C'est le chef de l'État, petit.
— Et qu'est-ce que l'Etat ?
La mère de Paul Verlaine.
— C'est le pays, c'est la France.
— Alors, qu'est-ce qu'un coup d'Etat ? » Un jour, son père rentre très excité.
« C'est fini, ça y est.
— Quoi donc, pour Dieu! fit la mère, inquiète.
— Eh ! parbleu, le coup d'Etat. »
Maintenant que la « chose » était faite, il fallait absolument comprendre « le mot ».
« Alori^, papa, dis-moi ce que c'est qu'un coup d'État?
— Tu m'ennuies. Ça ne te regarde pas, va jouer plus loin. »
Cependant, après le petit pensionnat de la rue Hélène, il fallut chercher une école plus importante pour permettre à l'enfant de continuer ses études. Son père parlait de le mettre tout de suite au lycée, mais la tendresse inquiète de la maman s'interposa encore une fois, et, finalement, on décida qu'en attendant son entrée au lycée Bonaparte, il suivrait les cours de la pension Landry, un jn^rand établissement qui s'honorait d'avoir compté Sainte- Beuve parmi ses élèves.
Les débuts de pensionnaire furent très durs pour l'enfant gâté et choyé qu'était Paul.
Il quitta ses parents joyeusement, mais la première journée d'internat ne devait pas s'achever aussi bien qu'elle avait commencé. Tout d'abord, il eut peur de ses camarades, hypocritement indisciplinés. L'étude, où, en guise de punition, un élève devait dicter en épelant les mots, lui fit une si intense mauvaise impression, qu'il eut grand'peineà refréner une envie de pleurer; le réfectoire vint ensuite, avec son repas si différent du dîner paternel. C'en était trop; il profita de la porte ouverte pour le départ des externes, il s'enfuit.
Il rentra chez lui ; on ne le gronda pas trop, ses parents étant plutôt émus. Mais le lendemain, on le raisonna, et on le fit reconduire à la pension par un cousin, un militaire, devant lequel il n'aurait jamais osé pleurer ou montrer de la crainte.
Cette fois, il se résigna, — en apparence, tout au moins.
l'enfance et la jeunesse 19
car, dans le fond, il conserva toujours un souvenir terrible de ce qu'il a appelé « sa première geôle ». Prison bien bénigne pourtant, cachot bien peu terrible mais qu'il cite lui-même dans Mes Prisons, au même titre que la prison cellulaire de Mons où il devait passer, plus tard, de si durs moments.
Toujours est-il que la grammaire latine lui valut sa première réclusion.
« Rosa, la rose, dit-il, n'avait plus que peu de mystères pour moi. Puer bonus, mater bonn..., pensum bonum, non plus. J'avais franchi, non sans encombres, cette passe dangereuse du qui, qufe, quod, et, en attendant l'affre déjà soupçonnée de ce «que retranché» non moins que les écueils d'une heureusement encore lointaine syntaxe, j'en étais à la seconde conjugaison des verbes actifs.
<( C'est de légère qu'il retournait un certain jour.
(( J'ai encore présent le théâtre de ces matinées plutôt ennuyeuses en somme pour des gamins à peine sevrés de papa et de maman. Un cabinet garni d'un vaste bureau, d'une chaise-fauteuil dossier d'acajou, siège de cuir, d'un banc et d'une table percée de trous où des encriers en plomb à l'usage des « élèves» que nous étions. De temps en temps la leçon se trouvait interrompue par l'entrée d'un tambour de la Garde nationale, bonnet de police noir à bordures quadrillées et à gland rouge et blanc, venant déposer quelque rapport au bas duquel notre maître, capitaine adjudant-major, mettait s;i signature, et disparaissant dans le salut militaire auquel le père L... répondait en soulevant sa calotte de velours ramagée de soie bleue.
« Ce jour-là :
— Verlaine, conjuguez loijerc.
— Leqo, je lis ; Icais, tu lis, etc.
— Bien. L'imparfait?
— Legebam, }e lisais, etc..
— Parfait. Le prétérit?
« Moi, tout frais émoulu de la première conjugaison :
— Legavi.
— Legavi ?
« l.exi)), me souffla un de mes camarades, plus «fort» que moi, de la meilleure foi du monde. « Moi, sûr de mon fait :
— Lexi, m'sieu.
— Legavi ! Lexi! » hurla littéralement le patron, dressé sur ses chaussons à talons, pourpre, presque écumant, tandis que sa robe de chambre bleu marine à doublure capitonnée rouge flottait autour de ses assez maigres jambes atteintes de vagues rhumatismes, et qu'un trousseau de clefs vigoureusement lancé allait frapper le mur à gauche de ma tête prise à deux mains et renfoncée dans mes épaules, tôt suivi d'un dictionnaire de Noël et Quicherat, presque un Bottin, qui vint s'écrabouiller à droite de ma tête sur le mur en question. Une double maladresse, sans doute intentionnelle après tout.
« Et après quelques pas trépidants de rage peut-être sincère.
— Au cachot, monsieur ! »
Ce cachot n'avait rien d'effroyable. Le poète lui-même avouait plus tard qu'il était « sortable », mais son imagination d'enfant trop sensible le peuplait de rats, de souris, de scorpions et de bêtes immondes s'agitant dans l'obscurité.
Le futur auteur des Fêtes galantes ne devait jamais s'habituer ni au cachot ni à la pension Landry. Il y avait déjà en lui trop d'instinct vagabondeur, une trop grande soif de liberté pour qu'il pût supporter la férule universitaire.
Heureusement, les classes ne sont point éternelles. Les vacances arrivèrent, et, avec elles, le départ pour la campagne.
Paul Verlaine a toujours et très sincèrement aimé les bois, les cham.ps, le décor rustique et les êtres qui le peuplent. Il avait surtout un vif sentiment du terroir, adorant jusqu'à ces tristes horizons du Nord ou de la plaine belge parce que c'était le pays de son père ou celui de sa mère. Il a parlé avec une émotion très grande et très significa-
l'exfanxe et la jeunesse 21
tive de ces paysages mornes, quelques-uns râpés, presque tous moroses, mais emplis d'un grand charme pour lui.
Ce fut dans les Ardcnnes, à Bouillon, qu'il fit vrairhent connaissance,avec la nature.
« Dès les premières fois que j'allais en Belgique, dit-il, ce qui me frappait, c'était d'abord le très beau paysage en haut du village de la Chapelle, frontière, consistant surtout en d'admirables prairies naturelles, dans des bois de chênes et de hêtres, aussi des étangs d'eau clapotante sombres à force d'être clairs, mais si profonds... Et c'était Bouillon, d'un vert de toutes nuances, en entonnoir, avec un horizon comme céleste de sapins, de chênes, de hêtres, de frênes et de tous les arbres de ces contrées... Bouillon, en entonnoir, la Semoy noire sur son lit de cailloux bavards, ses truites qualifiables vraiment de surnaturelles, et son château, son burg plutôt, taillé en plein granit parmi les bois sans fin, croirait-on, ses pentes rapides où dégringolaient, versant parfois, les malles-poste venant de Sedan, où il y avait un marchand de tabac ayant pour enseigne un tableau représentant un priseur Louis XV, avec ces vers du Fi'stin do Pierre, de Thomas Corneille :
Quoi qu'en dise Arislote et sa docte cabale. Le tabac est divin, il n'est rien qui l'égale. »
A Bouillon, Paul Verlaine se rendait chez une de ses tantes qui y possédait une belle propriété. La maison était vaste et avait des apparences de petit castel.
Veuve, sans enfants, d'un colonel du premier Empirt\ orléaniste d'opinion, la vieille dame possédait dans son salon du rez-de-chaussée en velours d'Utrecht et à boiseries blanches, une grande lithographie au large cadre d'or, représentant la bataille de Valmy, avec le dut- de Chartres (alias Louis-Philippe I»-"") en hussard, par Horace N'cinet.
Ce cadre, cette lithographie, ce salon, toutes ce» choses étaient demeurées à l'état de souvenirs très vifs et très précis dans la mémoire du poète. Il avait été frappé
de cette vie campagnarde si différente de la vie qu'il menait à Paris, et il semble avoir beaucoup affectionné les séjours qu'il y fit.
Le frère du curé, curé lui-même à Palisaul, l'avait pris en affection, et lui donnait pendant les vacances des répétitions de latin et de grec. Il l'emmenait aussi parfois dans un modeste char-à-banc à quelques lieues de là, au château de Garlsbourg qui avait appartenu à la tante de Paliseul et qui était occupé par une école des Frères ignorantins.
Là, l'enfant était reçu comme chez lui. Vraie gaieté, bonne table et bon vin.
Le frère supérieur était une figure remarquable. Agé d'une trentaine d'années, bel homme à large face, souriant et lettré, il devait paraître plus tard un peu trop classique à Verlaine, quand il lui recommandait de lire les Commentaires de César!...
Le petit Paul était donc non moins choyé, non moins gâté pendant ses vacances qu'il l'avait été jadis à la maison, et ces éclaircies lui permettaient de mieux supporter au retour, la triste vie de potache qu'il commençait à mener.
L'institution Landry ne se contentait pas de donner aux enfants une bonne instruction secondaire, elle les conduisait elle-même au lycée Bonaparte et les ramenait à l'issue des classes. Deux fois par jour, en longues files turbulentes, les élèves descendaient la rue Blanche, la rue Saint-Lazare et la rue Caumartin sous la conduite d'un pion hirsute qui les attendait à la sortie.
Bientôt Paul Verlaine noua de bonnes et solides amitiés parmi ses camarades. Le lycée Bonaparte comptait alors parmi les élèves, un certain nombre de jeunes gens dont plusieurs allaient faire un certain bruit dans le monde parisien, ou même, dans le monde tout court.
C'est ainsi que le jeune Verlaine eut comme condisciples soit dans une seule classe, soit dans une série de classes, Richelot, devenu chef de clinique dans les hôpitaux de Paris; Albert Millaud, le futur chroniqueur du
l'exfanxe et la jeunesse 2.'î
Figaro; Paul Stapfer qui devait être lui-même un universitaire notoire; Vernhes; Hayem; Heùgel, Destailleurs, l'orientaliste, etc..
Parmi ses camarades, l'un d'eux fut et resta son ami le plus fidèle, celui qui ne le devait jamais perdre de vue et qui a écrit sur Paul Verlaine le livre le mieux composé, le plus documenté et le plus juste. M. Edmond Lepclletier y a conté lui-même comment, en ISGO, pendant qu'ils faisaient leur classe de seconde, il se lia avec le futur auteur de Sng(*ssr :
« Verlaine était plus âué que moi de deux ans ; je n'avais que quatorze ans, en seconde, et Verlaine était déjà un assez grand izaillard de seize ans passés, toutefois resté un peu enfant. Nos relations étaient gênées par le système scolaire. J'étais externe libre, par conséquent affranchi de toute tutelle pionnesque. Je pouvais regagner, avec mes camarades externes, à ma guise, la maison paternelle, flânant sur les boulevards, regardant les boutiques, achetant, l'hiver, des marrons, l'été, des « su(,-ons », au gré de notre fantaisie, et selon notre bourse. Tandis que le pauvre Paul, détenu scolaire, remontait, en rang, militairement, sous la direction du maître d'études, la rue Chaptal, pour rentrer au « bahut ».
« La population du lycée Bonaparte se composait d'externes libres, d'externes surveillés, et d'élèves des institutions de la rive droite, suivant les cours. Nous n'avions guère d'occasions de nous fréquenter avec ces derniers, et cependant la liftérature nous fit, Verlaine et moi, rechercher les occasions de communiquer et de causer.
« Le professeur de seconde était alors M. Perrens, universitaire distingué, auteur d'une histoire de Savonarole, et d'un travail consciencieux sur l'Italie moderne, ainsi que d'une défense d'Etienne Marcel, le grand prévôt des marchands du xiv»^ siècle.
« Verlaine a dit de lui : « M. Perrens me détestait, et me déteste encore! » 11 a dû s'exagérer l'hostilité professorale. Nos professeurs étaient de majestueux personnages, très indifférents à la conduite et à l'application de la plu-
part de leurs élèves. Ils faisaient leur classe ,'la toque en tête, et revêtus de la toge magistrale, sur laquelle quelques-uns portaient brodées des palmes violettes, distinction alors purement universitaire. Ils ne s'abaissaient que rarement à surveiller leurs élèves pendant le cours. Ils s'occupaient presque exclusivement d'une dizaine d'écoliers, plus studieux ou plus âgés, la plupart étant préparés par des répétitions particulières, et qui figuraient régulièrement au tableau d'honneur. »
Un seul professeur, aux dires de M. Lepelletier, faisait exception à cette règle : c'était le doux M. Spiers, le maître d'anglais. Aussi, son influence fut-elle grande sur Verlaine, qui apprit non seulement les premiers éléments de la langue de Shakespeare, mais y fit des progrès assez rapides.
Il ne semble pas du reste, d'une façon générale, qu'il fut le « cancre invétéré » dont on a trop souvent parlé. Sans doute, ne devint-il jamais un brillant élève, mais, en rhétorique, sur une classe de cinquante jeunes gens, il était classé 14e ou 15e. C'était plus qu'honorable.
« Il soignait volontiers, nous dit encore M. Lepelletier, les dissertations et les versions qui sortaient des devoirs scolaires ordinaires. Un jour, il s'avisa de remettre versifiée une dissertation française, ce qui lui attira, bien entendu, les sarcasmes indignés de M. Deltour, son professeur. »
Vint l'époque du baccalauréat. Le 16 août 1862, âgé de dix-sept ans, le jeune Paul Verlaine se présenta très ému devant l'implacable jury.
« La partie littéraire, où je fus brillant, était présidée par M. Mézières, de l'Académie actuellement et de la Chambre, qui m'examina sur Boileau et sur Bossuet. Or, j'y étais ferré à glace. Boule blanche.
« Boules blanches également en latin : Gicéron, Tite- Live (qui donc m'interrogeait?) et en grec, où l'excellent père Haze, l'helléniste en chef de ce temps-là concurremment avec Egger, fut très coulant sur ma plutôt ânonnante explication à livre ouvert d'un chœur de Sophocle et d'une période de ce dur Démosthène. »
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En physique, par exemple, il fut déplorable : ayant à donner une définition de la pompe aspirante et foulante que lui demandait l'examinateur, il avait répondu :
« Monsieur, la pompe foulante est une pompe qui foule; la pompe aspirante une pompe qui aspire. »
Y a-t-il une part de vérité dans cette anecdote? On ne sait. En tous cas, il fut reçu d'emblée, — ce qui prouve qu'il n'était pas aussi mauvais élève qu'il s'est vanté d'avoir été, car le baccalauréat d'alors qui comprenait un discours latin à l'écrit était une épreuve autrement plus difTicile que celle d'aujourd'hui.
Verlaine se trouvait donc libéré de la geôle universitaire, ayant entre les mains deux certificats, deux parchemins jaunis.
L'un était de la pension Landry et ainsi libellé :
« Je soussigné, déclare et certifie que le jeune Paul Verlaine a fait toutes ses classes dans l'Institution, d'octobre 1853 à octobre 1862; qu'il a suivi avec des succès marqués par plusieurs prix, les cours du lycée Bonaparte depuis la sixième jusqu'à la philosophie exclusivement; que sa conduite a été celle d'un bon élève; et qu'il a terminé ses études en se faisant recevoir bachelier es lettres, à la fin de sa rhétorique. Je ne puis que rendre un excellent témoignage à cet élève qui est au nombre des sujets distingués que compte l't^tablisse-
ment. »
Landry.