rue Chaptal
L'autre était le diplôme officiel de bachelier es lettres, dont voici la copie :
LMi'ini: Français
Diplôme de Bachelier es lettres.
« Au nom de l'Empereur.
Le Ministre Secrétaire d'État au département de l'Instruction publique et des Cultes.
Vu le certificat d'aptitudes au grade de Bachelier es
Lettres, accordé le 16 août 1862 parles Professeurs de la Faculté des Lettres de Paris, Académie de Paris, Monsieur Verlaine (Paul-Marie), né à Metz, département delà Moselle, le 30 mars 1844;
Vu l'approbation donnée à ce certificat par le Recteur de ladite Académie;
Ratifiant ledit certificat;
Donne par la présente audit sieur Verlaine, le diplôme de Bachelier es Lettres, pour en jouir avec les droits et prérogatives qui y sont attachées par les lois et règlements.
Fait à Paris, sous le sceau du Ministre de l'Instruction publique et des Cultes, le 15 novembre 1862. »
Tout un chapitre de la vie de Paul Verlaine était déjà clos.
Le Bureaucrate
LA première impression de Verlaine, son baccalauréat terminé, fut un immense soupir de soulagement. Débarrassé de toutes Les entraves universitaires, il ne songea plus qu'à aller passer quelques bonnes semaines de liberté et d'insouciance dans la plantureuse campagne du Nord. Il s'enfuit à Lécluse et à F^ampoux.
« Voilà un mois, écrit-il à son ami Lepelletier, que je respire un air pur, et que je retrempe, dans l'atmosphère des prés et des blés, ma tête et mes poumons, tout embarbouillés de grec et de mathématiques. Là, sans m'inquiéter, pas plus que Colin Tampon, de Démosthène et de sa logique, et de sa véhémence, comme disent les manuels, sans même proh pudor !.. . m'occuper en quoi que ce soit de la somme des angles d'un triangle, non plus que du carré construit sur l'hypothénuse, là, mon cher, libre comme l'air, et joyeux « comme un Cachot lâché », je me livre tour à tour aux plaisirs de la campagne, à savoir : la promenade, la pèche et la chasse. La promenade et la pêche sont mises par moi en oubli, ou à peu près, depuis que la chasse est ouverte; c'est-à-dire, en ce bienheureux département du Nord, depuis le 6 septembre. Et vraiment, je n'y suis pas trop maladroit : hier encore, je suis revenu du bois avec un énorme lapin que j'avais foudroyé, mais là, dans le chic, comme dirait Gavroche... » La chasse n'est pas le seul plaisir auquel il se livre.
Dans une autre lettre à son ami, il lui narre les festins homériques, les beuveries sans fin, les bals enragés aux contredanses fantastiques où il s'ébroue joyeusement.
« Tout cela au bruit d'un orchestre-chaos : clarinette folle, piston enroué, violon intempérant, et triangle, oui, triangle, et tenu par un enfant qui tapait dessus rageusement... »
Parfois aussi, à ces heures de turbulence succèdent des heures plus calmes :
« Je vais m'asseoir, écrit-il, le livre en main, devant ces mélancoliques peintures flamandes, et j'y reste des heures entières, suivant rêveusement, en leur vol incertain, soit le bleu martin-pêcheur, soit la verte demoiselle, soit le ramier couleur de perles. »
Depuis longtemps déjà le rhétoricien du lycée Bonaparte faisait montre d'un vif penchant pour la littérature et se livrait lui-même à des essais qui étaient mieux que des essais.
Le poète était né chez lui vers la quatorzième année et la sensualité l'avait pris, c'est lui qui l'avoue, entre douze et treize ans, de sorte qu'à mesure que se développait la puberté, resprit,Jui aussi, se formait, — à sa façon.
Il l'a écrit lui-même dans les Confessions :
(( Ce fut aux environs de l'époque où se remuait en moi la manie des vers et de la prose que commença à grouiller dans mon... cœur l'amativité dont j'ai parlé plus haut et, pour brusquer l'aveu ridicule, il m'arriva dès lors d'éprouver à l'endroit de plusieurs camarades plus jeunes que moi, et successifs ou collectifs, je ne me souviens plus très bien, la jolie passionnette de l'Esplanade de Metz. Seulement, au cas présent, la puberté venant, ce fut moins pur...
Le voilà dévoilé, ce secret plein d horreur!
« Toutefois, il n'est que juste de dire avec empressement que mes « chutes » se bornèrent à des enfantillages sensuels. »
Ses lectures étaient assez considérables et rien moins
que choisies : successivement Gomiani, les Fleurs du Mnl, les Émniix et Camées, les Cariatirles, de Banville, les Vifjnes folles, de Glatiuny, VExnmen de Florn, les Œuvres de Piron furent pêle-mêle dévorées par lui.
Il ne comprit rien au livre de Baudelaire, n'y vit que des « perversités » et des nudités — et il fut longtemps persuadé que cela s'appelait le> Fleurs de Mai.
Les Cariatides, de Banville, eurent sur lui une influence bien plus considérable. Bien entendu, par réaction contre l'Université, ses tendances le portaient au romantisme le plus fougueux. Il conspuait volontiers Ponsard, Scribe, /'""' Verlaine.
Emile Augier, ^«'' ""°''> ••'"«
Octave Feuillet et
applaudissait toute poésie tombée de la plume do l'exilé de Guernesey. Son intransigeance le poussait même vers les petits romantiques, Pctrus Borcl, Aloysius Bertrand, pour lesquels il se sentait une admiration sans bornes.
Cependant, si délicieuses que fussent ses vacances, elles ne tardèrent pas à prendre fin. Il fallut rentrer à Paris,
perspective morose, et se résigner à embrasser une carrière, perspective plus morose encore.
Lorsqu'un jeune homme se sent une vocation littéraire irrésistible et que sa situation de fortune ou ses parents ou quelque entrave familiale l'empêchent de se livrer à son penchant, par un détour d'esprit bien curieux et qui n'a encore jamais été expliqué, il se jette dans les études de droit.
Paul Verlaine ne fit point exception à cette règle.
Ne se sentant aucune aptitude professionnelle spéciale, talonné par son père pour faire choix d'une carrière, il se résigna, en attendant mieux, à prendre une première inscription de droit. Le diplôme de licencié pouvait être si utile pour des ministères futurs et des administrations problématiques!
Le droit était, au fond, une carrière qui allait assez à l'insouciance de Verlaine, car c'était à coup sûr celle qui lui demandait le minimum d'efforts et d'assiduité. Mais tel ne fut pas précisément l'avis de son père.
Nous avons dit que la situation de fortune des Verlaine était, à l'époque de la naissance de Paul, des plus enviables. Malheureusement cette situation ne se maintint pas. M. Edmond Lepelletier, qui a révélé ces intéressants détails, raconte comment cette large aisance fut compromise par les désastreuses spéculations du capitaine :
« M. Verlaine, père, dit-il, connaissait M. Michel Chevalier, l'ancien saint-simonien, l'économiste professionnel, sénateur de l'Empire. Comme ce personnage faisait partie du Conseil d'administration du Crédit Mobilier, fondé par les Péreire, M. Verlaine père crut devoir placer sa fortune dans cette valeur, qui atteignit un moment, à la Bourse, des prix fabuleux, les titres de 500 francs ayant été cotés jusqu'à 2 000 francs.
« Le capitaine Verlaine consulta trop tardivement mon père, fondé de pouvoirs d'une grande maison de banque, dont le chef était l'un des régents de la Banque de France, donc bien situé pour être renseigné. Mon père conseilla à
M. Verlaine de vendre au plus vite ces valeurs périlleuses, qui subissaient déjà une dépréciation considérable et qui éprouveraient rapidement une déperdition plus grande, mais il eut beaucoup de peine à le persuader. Le vieux militaire ne comprenait pas que des titres qu'il avait payés de 13 à 1 400 francs, et qui avaient même atteint en Bourse la cote de 1900 et de 2 000 francs, pussent être vendus 800 francs. C'était une perte qu'il ne pouvait s'habituer à envisager. Il résistait donc à la réalisation conseillée.
« Il espérait toujours un retour à la hausse, et mon père ne put que difficilement le décider à vendre, tandis qu'il était encore temps. Le Crédit Mobilier, en effet, dégringolait tous les jours. On ne savait où s'arrêterait cette cascade de cours de plus en plus bas.
« Grâce à cette vente, malheureusement trop différée, accomplie presque au dernier moment, une partie de la fortune des Verlaine fut préservée, mais l'actif nen était pas moins diminué. Je crois me souvenir que le capitaine Verlaine vendit aux environs du cours de 700 francs. D'où une réduction sensible de son capital. Il fit encore deux ou trois fâcheuses spéculations. Il avait conservé un excellent souvenir de l'Espagne, où il avait fait campagne. Cela le détermina à placer des fonds sur les chemins de fer de Séville-Xérès, aux mains des fils de Ouilhou, dont la dépréciation fut rapide et importante. »
Ces pertes de Bourse successives incitèrent M. \'erlaine à exiger de son fils qu'il s'occupât tout de suite d'une situation.
Lui-même ne tarda pas, du reste, à lui en trouver une. Sur la recommandation d'un de ses anciens compagnons d'armes, M. Darcet, officier retraité, il fit agréer son fils en qualité de commis dans les bureaux des Compagnies VAiijle et le Soleil qui étaient alors réunies.
La nomination du jeune bachelier n'avait pas été des plus aisées. Paul \'erlaine avait une écriture déplorable, et. pour postuler avec quelque chance de succès, il dut se soumettre à un entraînement spécial chez un teneur de livres nommé Savouret.
Enfin il fut nommé, et définitivement installé derrière ses cartons verts. Il n'y devait pas rester longtemps. L'ambition de son père était, faute de mieux, de faire de son fils un bureaucrate. Mais convenait-il au moins d'engager le jeune homme dans une administration où il eût des chances réelles d'avancement. Aussi, dédaignant les compagnies d'assurances où l'on stagne trop longtemps dans les emplois inférieurs, le jeune homme, toujours sur les conseils de son père, avait-il posé sa candidature à un poste d'expéditionnaire à l'Hôtel de ville.
Il fut nommé en mars 1864 et attaché à la mairie de la rue Drouot. On l'avait mis au bureau des mariages! Après un certain stage, on l'envoya à l'Hôtel de ville où il fut casé au bureau des budgets et comptes.
Aux dires de M. Lepelletier toujours si documenté en ce qui concerne cette portion de la vie de Verlaine, les emplois bureaucratiques occupés par le poète eurent une plus grande influence sur lui qu'on ne le supposerait. Voici comment : les premiers appointements que toucha le futur auteur de Sngesse furent pour lui comme une initiation. Très serrée jusque-là, la bourse de son père ne s'était guère ouverte pour le jeune homme : il fut convenu, dès lors, qu'il remettrait à ses parents la moitié de sa paie et conserverait l'autre moitié pour ses besoins personnels.
« En remontant, dit M. Lepelletier, ce bienheureux soir de Sainte-Touche, attendu, escompté mentalement, la pente des Batignolles, on fit une ou deux stations dans les cafés rencontrés. Cela nous parut agréable. On se promit de recommencer, et des haltes en route on prit l'habitude. J'allais l'attendre à la sortie de son bureau, vers cinq heures, et nous faisions escale au café d'Orient, vaste établissement avec billards sis en haut de la rue de Glichy. Là, durant l'heure prolongée de l'apéritif, nous causions de tout ce qui nous intéressait, littérature, art, politique. Pendant ces conversations échauffantes, Verlaine s'accoutuma à renouveler la boisson verte placée devant lui. Dès lors, il contracta ce besoin de boire, avec fréquents renouvellements, que le service aux remparts
pendant le Siège devait développer, qui fut pour lui, à différentes époques de sa vie, une véritable maladie. Ce goût, cette habitude des liquides, confinant à la dipso-
manie, ce fut pour
lui une faiblesse ' ":
morale et cérébrale profonde, une cause de déchéance sociale et même intellectuelle. »
En attendant , c'était un employé à l'assiduité intermittente.
Il arrivait à dix heures et quart, signait la feuille de présence, puis lisait un journal du matin en attendant midi. Alors, il s'évadait, nutête, laissant accroché son chapeau qui répondait de sa présence. Et il se rendait au café du Gaz, rue de Rivoli, jours de nombreux poètes.
L'Ifôtel de ville, en ce moment-là était fort littéraire. L'aimable hospitalité du baron Ilaussmann y avait accueilli de nombreux gens de lettres : Léon Valade, Albert Mérat, Henri Uochefort (qui y était passé, mais avait déjà démissionné), Georges Lafenestre, tous poètes, tous habitués du café du Gaz, rue de Rivoli. Là avaient lieu de véritables parlottes littéraires. Edmond Lepelletier, Emile Blémont y arrivaient en passants, Stéphane Mallarmé s'y montrait
M. Xavier de Ricard.
où se réunissaient tous les
de loin en loin. On parlait des uns et des autres, on s'entretenait d'art et de poésie, on se donnait mutuellement des nouvelles des samedis de Leconte de Lisle.
Verlaine y faisait des relations précieuses. Il se trouvait, par les hasards de sa destinée, débuter dans un vrai milieu littéraire, lui qui, depuis si longtemps, ambitionnait cette heureuse fortune.
Nous avons déjà dit ce qu'avaient été ses lectures dans les dernières années de lycée. On se doute qu'elles se multiplièrent dès qu'il fut à peu près libre de son temps. Elles ne tardèrent pas, du reste, à se traduire à leur tour, en création.
Ses véritables débuts littéraires peuvent être reportés à 1860. C'étaient, bien entendu, des brouillons informes, des ébauches, des idées, des pensées, des notations, des charges, des strophes jetés pêle-mêle sur le papier, tout cela encore très confus, pas au point. La plupart de ces petites pièces disparurent, Verlaine n'en ayant jugé aucune digne de l'impression. La seule qu'il conserva fut le Nocturne Parisien dédié à Edmond Lepelletier et qui figure dans les Poèmes saturniens.
Il n'y avait pas que des poésies, d'ailleurs, dans ces premières ébauches. On y trouvait aussi des comédies, des drames, un grand nombre d'essais de théâtre. Il y avait un projet de théâtre historique, avec un drame sur Gharles-le-Fou (lisez Charles VI) dont le premier acte (celui du bal masqué où le roi brûle à moitié et commence à devenir maniaque) s'ornait d'une ronde orgiaque qui débutait ainsi :
Que l'on boive et que l'on danse Et que monseigneur Jésus Avecque les saints balance La chaîne des pendus !
« Quant à vous informer, dit Verlaine, delà suite de ce drame, non, vraiment, en bonne conscience, et vous ne le voudriez pas. Bornez-vous à savoir que le second acte, insistant sur le premier et formant en quelque sorte un
second prolocrue, avait pour décor la légendaire forêt où l'infortuné monarque rencontrait une espèce de sauvage, braconnier ou tout simplement ivrogne dont la vue baroque et plus qu'insolite le fait tourner fou définitivement. Et, dans les actes d'après, en avant les Anglais, la guerre de cent ans et cœtera desiderantur I... »
Verlaine avait aussi déjà le goût très vif — qu'il conserva toute sa vie — pour la grosse farce bien bouffonne, bien énorme.
Il avait conçu l'idée d'un opéra-bouffe, en collaboration avec Lucien W^iotti, qui s'intitulerait VoMcocho.rd et F^ils /er. Mais cette œuvre ne fut jamais sérieusement commencée.
Par la suite, il donna à Chabrier un scénario d'opérette qui, rémanié et refait, fut joué sous le titre de l'Étoile et sous le nom d'un autre auteur, Verlaine en aurait écrit notamment la chanson du Pal :
Le pal Est de tous les supplices
Le principal, Il commence en délices,
Le pal Mais il finit fort mal...
Ce fut aussi à cette époque qu'il composa force quatrains satiriques et triolets, dont l'épigramme sur la photographie représentant Alexandre Dumas en manches de chemises, tenant sur ses genoux miss Ada Menthar, une belle écuyère qui apparaissait dans les Pirate.< de la Savane :
L'Oncle Tom avec Miss Ada,
C'est un spectacle dont on rève.
Quel photographe fou souda
L'Oncle Tom avec Miss Ada ?
Ada peut rester à dada.
Mais Tora chevauche-t-il sans trêve ?
L Oncle Tom avec Miss Ada
C'est un spectacle dont on rève !
Verlaine ne se contentait pas, du reste, de rimer. Un
jour, il voulut jouer pour de vrai un petit rôle dans une saynète-bouffe de Lepelletier et Charles de Sivry, le Rhinocéros. Sa voix, il est vrai, était fausse, discordante, impossible. Aussi au lieu de chanter sa partie — destinée primitivement à un ténor — il se contenta de la parler, en montant et en descendant du grave à l'aigu et du médium au grave. L'effet comique fut irrésistible.
C'est à cette occasion qu'il connut Charles de Sivry. Le musicien et le poète devaient devenir bientôt d'excellents camarades.
D'autres aussi : Albert Glatigny, Catulle Mendès.
Il avait fait la connaissance de Glatigny au café de Suède, un jour que l'auteur des Vignes folles était un peu pris d'absinthe... et Verlaine aussi. Glatigny, « quelle verve drôle et quel drôle de corps : long comme une anguille, souple comme elle... » Une sorte de faune (( avec ses oreilles évasées, son nez effronté quoique pointu, et son rire si paysan, aux dents saines qu'auraient pu mordre, si son cœur, le meilleur qui palpitât, n'y eut mis ordre » .
Quand à Catulle Mendès, ce fut chez la marquise de Ricard qu'il en devait faire la connaissance, lorsqu'il commença d'aller dans le monde.
Tous ces poètes, tous ces auteurs dramatiques en herbe, tous ces jeunes hommes épris d'art et de poésie, éprouvèrent en effet le besoin de se réunir ailleurs qu'au café. Sans doute formaient-ils les uns pour les autres le meilleur des publics, possédant cette sincérité de jugement qui se perd si vite avec les premiers contacts de la vie hypocrite, mais, tout de même auraient-ils préféré clamer leur prose ou leur poésie devant un auditoire moins littéraire mais plus varié. Le hasard allait bientôt leur fournir cette occasion de se produire dans le monde qu'ils cherchaient inconsciemment.
Un camarade de lycée de Paul Verlaine, Miot-Frochet, le mit en rapports avec un jeune écrivain déjà célèbre dans les cénacles, Louis-Xavier de Ricard, qui introduisit aussitôt l'auteur des Poèmes saturniens et ses amis dans le salon de sa mère.
« Fils d'un général de l'Empire, le marquis de Ricard, ancien gouverneur de la Martinique, et ex-aide de camp du prince Jérôme, conte M. Lepelletier, Louis-Xavier de Ricard était alors un jeune homme brun, chevelu, barbu, grave, possédé d'une véritable fièvre de compilation, d'annotation, de commentaires et d'exégèse laïque. Il cumulait tous les genres; son désir embrassait tout le cosmos de l'intellect. Tour à tour, et parfois simultanément, poète, romancier, dramaturge, historien, philosophe, critique, journaliste, vulgarisateur scientifique, homme politique, il semblait destiné à une encyclopédique carrière... »
II habitait, 10, boulevard des Batignolles, avec sa mère, qui avait fait de son salon un centre politique et littéraire très curieux. Non point que M»'e de Ricard fût elle-même très versée dans les questions d'art ni dans les questions sociales, mais l'amour profond quelle portait à son fils l'incitait à s'occuper avec ardeur de ce qui passionnait ce fils qu'elle chérissait. Elle aimait la jeunesse, se plaisait aux discussions ardentes, provoquait les polémiques, y attirant tous les visiteurs qu'elle jugeait curieux ou amusants et les y retenait par sa bonne grâce, son entrain et son amabilité.
Le général de Ricard, plein de mansuétude pour sa femme et son fil5, les laissait agir à leur guise, se retirait dans le fond de son appartement, leur abandonnant le salon et ses annexes.
Dans ce milieu, Verlaine fut tout de suite mis en relation avec un grand nombre de jeunes poètes, de jeunes romanciers ou de jeunes auteurs dramatiques dont la plupart allaient devenir notoires et qui allaient rester les compagnons de toute son existence.
Catulle Mendès aux cheveux blonds et bouclés, qui apparaissait un peu à la manière dun messie, François Coppée, pâle et maigre, aux yeux brillants, Anatole France, à la calme figure, au maintien tranquille, Sully- Prudhomme déjà célèbre, José-Maria de Hérédia, courtois et grand seigneur, Villiers de l'Isle-Adam, étrange et
ensorceleur, Emmanuel Chabrier, au talent si original étaient les principaux hôtes de ce salon littéraire.
On y disait des vers, on y discutait force questions d'art ou questions sociales, et, vers une heure du matin, lorsque les rangs commençaient à s'éclaircir, les intimes passaient dans un petit salon voisin où l'on se mettait à jouer au vieux jeu du lansquenet, parfois même au baccarat ou au chemin de fer. Verlaine jouait rarement, mais Coppée et Dierx, était, paraît-il, des pontes acharnés.
Dans le salon de M^e de Ricard, Verlaine fît la connaissance de plusieurs gens de lettres qui l'emmenèrent chez Nina de Callias, autre centre de réunion artistique, mais plus bohème.
Nina de Callias était alors une jeune femme de vingtdeux à vingt-trois ans, spirituelle et un peu névrosée, bonne musicienne, jouant du piano en virtuose, composant un peu, adorant les vers et ayant le goût de ne pas en faire.
Elle se passionnait pour tout : politique, littérature, philosophie, mathématiques, spiritisme, magie, escrime. Elle avait rencontré Rochefort, lui avait conservé une grande amitié, et, en souvenir de lui, écrivait sur du papier ayant une lanterne pour vignette.
On ne lui connaissait pas d'amant, mais quelques amis étaient très assidus chez elle, en particulier Charles Cros, l'inventeur du phonographe avant Edison, le diseur de monologues, le poète du Coffret de Smital et du Hareng Saur. Il remplissait chez elle les fonctions de vague secrétaire, de quasi-intendant.
Nina vivait très bien, tenait table ouverte, recevait de jour et de nuit. Le Champagne, les liqueurs coulaient à flots.
Quelles étaient, au juste, les ressources de Nina? Aucun de ceux qui fréquentaient cette maison n'auraient su le dire exactement. On savait seulement que, fille d'un avocat de Lyon, M. Gaillard, elle avait possédé une assez belle fortune dont il lui restait une vingtaine de mille francs de rente. Cet avoir aurait été vite dissipé, au train
que menait Nina, sans la présence de sa mère qui gouvernait le budget de la maison. Etrange femme, cette M"^'' Gaillard, toujours en deuil, impassible, contemplant d'un œil un peu morne et comme indifférent les scènes bouffonnes, excentriques, farces, parfois violentes qui se déroulaient sous son toit.
Avec une personne aussi originale que l'était Nina de Callias, on se doute du milieu étrange et bohème qui s'était formé chez elle. Ce salon du 17 de la rue Chaptal était, lorsque Verlaine y fut introduit, le plus extraordinaire qu'on pût imaginer.
Notoriétés naissantes, poètes de cénacle, de petit cénacle et d'arrière-petit cénacle, auteurs plus « arrivés », peintres, rapins, sculpteurs, musiciens, grands et petits journalistes, bohèmes, mages, théosophes, hommes politiques, avocats, musiciens, tout le monde était admis et tout le monde défilait sans trêve jour et nuit.
« Où allez-vous ce soir, faisait l'un.
- Nulle part.
— Alors, allons chez Nina.
— Mais je ne la connais pas
— Qu'importe. Je vous présente. Vous verrez, la maison est charmante, le Champagne est un peu frelaté, mais on y boit sec tout de même. »
A quelque heure que l'on vînt, la table était mise, et il y avait toujours trois grands canapés qui servaient de lits de repos à ceux qui, habitant trop loin, craignaient de rentrer chez eux à une heure trop matinale.
« Les notoriétés naissantes, raconte M. Lepelletier, les célébrités de l'avenir se coudoyaient chez Nina. On y voyait, avec son masque de premier consul, François Coppée récitant, d'une voix dolente, ses Infimilés. Léon Dierx, évocateur des îles poétiques, secouait sa belle chevelure noire, en déclamant ses Filaos. Charles Cros décrivait, d'une voix moqueuse, les oscillations du hareng saur, suspendu à un mur nu, nu, nu, au bout d'un fil long, long, long, conte imaginé pour amuser les enfants petits, petits, petits. Anatole France, Mendès, Mérat,
Valade, tous les habitants du salon Ricard se retrouvaient là; Charles de Sivry, toujours au piano, improvisait, Dumont modulait des airs hongrois sur le zither, Francès, l'excellent comique du Palais-Royal, au masque finaud de curé campagnard, débitait, en enflant la voix et en faisant rouler les r aussi férocement qu'il lui était possible, comment on avait pris Sarragosse. Henri Gros, le sculpteur cirier, modelait, dans un coin, silencieux, la petite tête de la maîtresse de la maison, Villiers de l'Isle- Adam grimaçait et scandait les plus imprévus apophtehmes du D^ Tribulat Bonhomet, Prudhomme épique et Homais monstrueux. »
Nombreux et variés étaient les amusements chez Nina. On faisait des imitations des acteurs à la mode, on combinait des charades, on disait des monologues. Chacun y allait de sa chanson. Celles qu'improvisait Paul Verlaine étaient plutôt lugubres. C'étaient déjà des essais de cette littérature de l'argot que, quelques années plus tard, Aristide Bruant allait mettre à la mode mais qui était alors tout à fait inédite. Il les récitait avec une conviction, un brio, un enthousiasme qui lui valait d'unanimes applaudissements de l'auditoire.
Chez Nina on ne jouait jamais comme chez M^^e de Ricard. L'on soupait et l'on buvait. Ces agapes menaient généralement fort tard dans la nuit et plus d'un rentrait chez lui au petit jour. Verlaine était alors, aux dires de M. Lepelletier, fort excitable, et, comme exemple, il cite l'anecdote caractéristique suivante :
Un samedi, sorti très tard de chez Nina, il leur prit fantaisie — à lui et à Verlaine — de s'en aller à pied, respirer l'air frais, à la campagne. En devisant ils arrivèrent au Pré-Catelan. Lait et œufs frais. La clientèle était nombreuse. Verlaine eut une altercation avec les voisins — car, après le lait il avait bu du café et du genièvre. Son ami l'apaise et ils sortent. Ils marchaient vers le lac, quand l'idée vint à Verlaine de retourner au Pré-Catelan. Il voulait boire encore et, sans doute, continuer la querelle. Edmond Lepelletier s'efforça de le calmer, mais,
comme il lui prenait le bras pour l'engager à continuer sa route, Verlaine se fâcha, dégaina la lame qui était enfermée dans sa canne, et se rua sur lui. Après avoir paré quelque temps les coups que le poète lui portait, Ed. Lepelletierfuit en tournant autour des arbres, pensant bien qu'ivre comme il l'était, Verlaine ne saurait pas le suivre.
En effet, comme il brandissait de plus en plus furieusement son stylet, hurlant qu il allait l'étriper.
puisqu'il voulait l'abandonner, puisqu'il refusait d'aller avec lui au Pré-Catelan, il emberlificota les pans de son macferlane dans un buisson, trébucha et lâcha son arme. Lepelletier s'en saisit et la confisqua.
A ce moment, un vieux garde du bois arriva sur eux en courant. Il avait vu un homme en assaillir un autre et volait au secours de la victime. Les deux amis prirent la fuite, courant vers la Porte-Maillot : Verlaine était comme dégrisé. Le garde les poursuivait toujours, criant : Halte !... Arrêtez-vous!... Arrêtez-les!... Ils arrivèrent à la gare, rouges, haletants, et se jetèrent dans un train qui partait précisément. Une fois en wagon, et loin des foudres policières Verlaine exténué se mit à ronfler.
Heureusement pour la santé des deux amis que des aventures de ce genre ne se renouvelaient pas tous
Madame la marquise de Ricard.
les soirs, mais elles survenaient encore trop souvent.
Avec les salons de M'"« de Ricard et de Nina de Gallias, les réunions littéraires où Coppée introduisit Verlaine, furent celles du docteur Antoine Gros, rue Royale, un étrange milieu où venaient s'abreuver de punch Forain, Henri Gros, Valade, Mcrat, André Gill, Paul Arène. Puis ce fut chez Leconte de l'Isle où l'auteur des Poèmes satiirniens ne tarda pas à devenir un familier de la maison.
Verlaine grimpait au dernier étage d'une maison bourgeoise des Invalides et pénétrait dans le petit appartement de Leconte de l'Isle, tout plein de livres et d'objets d'art, modestes, mais choisis avec goût.
Beau causeur, avec son monocle traditionnel et sa cigarette, Leconte de l'Isle portait bien ses cinquante ans.
« Il accueillait difficilement, a dit Verlaine, mais dès qu'il vous avait admis, vous l'étiez bien. Sa précieuse cordialité, vous dispensait de toute révérence outrée et condescendait à une sorte de camaraderie un peu hautaine qui vous mettait à l'aise, sans trop toutefois de familiarité...
« Sa voix se tenait dans une note plus élevée, mais elle devenait grave dès que la discussion se faisait sérieuse ; seulement si l'ironie s'en mêlait, le velouté revenait et l'épigramme n'en devenait que plus cruelle.
« Quand il récitait de ses propres vers, une haute émotion faisait vibrer tout son être, superbe, et allait frapper ses auditeurs d'une sympathie irrésistible. »
« A le voir ainsi tout droit, a dit encore Goppée, absolument immobile, la tête haute; à l'entendre déclamer d'une voix haute et grave, un superficiel aurait pu lui donner une fois de plus le nom d'impassible, dont la critique l'accabla si souvent et qui l'irritait si fort. En réalité, son trouble était extrême. Était-ce timidité naturelle? Était-ce émotion sacrée de l'artiste? Je ne sais. Mais l'homme alors se transformait et se revêtait d'une singulière majesté. La voix un peu sourde et presque tremblante prenait l'auditeur aux entrailles. Sur cette face marmoréenne, soudain mortifiée, on sentait courir un
frisson. Les yeux, surtout, devenaient effrayants. Ils se creusaient, et sous les paupières palpitantes, les prunelles montaient comme dans l'extase... »
A ces curieuses réunions, Verlaine pouvait rencontrer tout ce qui comptait dans le Paris littéraire d'alors depuis les familiers de la jeunesse de Leconte de l'Isle, jusqu'aux derniers venus comme Pierre de Nolhac, Henry Houssaye ou les Berthelot.
Les salons littéraires ne faisaient donc pas défaut à cette jeune école pour se produire, mais si ces centres artistiques sont parfois indispensables pour permettre à déjeunes auteurs de la même génération de se connaître et de s'estimer réciproquement, ils ne constituent qu'un des leviers de la gloire. Le plus puissant, c'est encore le journal, ou, à défaut du journal, la revue, ou, à défaut de l'un et de l'autre, le livre.
De journal, ces cénacles n'en avaient aucun, mais ils possédaient une petite revue, ou. plutôt, l'un d'entre eux, Louis-Xavier de Ricard, avait fondé une petite revue, VArt, dont il était directeur.
L'Art eut une existence courte, mais cette feuille éphémère exerça néanmoins une influence assez considérable sur le groupe d'amis qui s'était réunis alentour en les forçant à se lier plus étroitement les uns aux autres par une appellation, une sorte de drapeau sous les plis duquel ils se rallieraient et qui les distingueraient tout de suite dans l'ensemble de la littérature.
Le mot d'Ù7ipa.»;>;i6/px manqua, tout d'abord d'être adopté, puis on essaya celui de stylisto;^, de fantaisiisitp!^. Enfin, ce fut un philologue, Marty-Lavaux, qui suggéra inconsciemment celui de parna.'^i^iois en fournissant le titre de leur nouvelle revue, le Parnasse contompornitt.
Le journal VA ri faisait, en effet, de moins en moins ses frais, et Xavier de Ricard avait décidé d'en cesser la publication, lorsque le hasard mit sur sa route l'éditeur que tous rêvaient, depuis Coppée jusqu'à \'crlaine, et qui allait devenir l'éditeur ollîciel de cette petite phalange poétique.
Un ami d'Edmond Lepelletier, Ernest Boutier avait parmi ses relations un libraire du passage Ghoiseul, jeune et hardi, qui avait de l'ambition mais se bornait pour l'instant à vendre de modestes livres de piété. Ce libraire, c'était Alphonse Lemerre. Il n'était pas décidé à faire les premiers frais d'impression pour le compte des auteurs, il est vrai, mais il consentait à les prendre en dépôt chez lui.
Le premier ouvrage paru fut une œuvre de Louis- Xavier de Ricard intitulée Ciel, Rue et Foyer (où l'éditeur seul mit son nom sur la couverture), bientôt suivie du Reliquaire, de François Goppée, et des Poèmes saturniens, de Paul Verlaine, qui parurent le même jour.
Depuis plusieurs mois déjà, Verlaine ambitionnait de réunir en volume ses premiers essais poétiques, mais le manque de ressources l'empêchait de satisfaire son projet. Heureusement il trouva dans une amie d'enfance, sa cousine Élisa, une admiratrice dévouée qui lui avança l'argent nécessaire.
Il fit le classement de ses premières œuvres et alla triomphalement porter l'ensemble à Lemerre qui le fit aussitôt imprimer.
Ces Poèmes snturniens se présentaient presque tous avec un grand caractère d'objectivité. Nulle émotion personnelle, nuls tableaux intimes, aucune plainte directe, aucune confession. Cependant cet objectivisme n'était pas tel qu'il menât le poète à l'impassibilité. Malgré ses efforts pour demeurer en quelque sorte indifférent au spectacle du monde, Verlaine ne peut s'empêcher de tressaillir, d'être ému. Un pessimisme singulier, un pessimisme volontaire, imaginé, plus artificiel que vrai, mais réel cependant, se distingue parmi tous ces poèmes.
Si le cœur du poète ne prétend point s'ouvrir à nous, sa voix, néanmoins, se fait volontiers confidentielle. Elle est douce, infiniment douce, presque câline déjà. Son inspiration est spontanée, originale, profondément sincère. Et toujours cette note de pessimisme, ce refrain triste qui apparaît à chaque page et arrache au poète des accents
vraiment profonds comme ceux de cette Chanson d'antomne, si délicieuse dans sa langueur, quoique si éloignée de l'idéal parnassien :
Les sanglots lougs Des violons De l'automne, Blessent mon cœur D'une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens, Et je pleure ;
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte.
C'est en un volume in-18, de 163 pages, que parurent les Poèmes saturniens, avec, sur leur couverture, la vignette, devenue fameuse depuis, du laboureur bêchant, et la devise : Fac et spera..
Le livre de Verlaine ne fit pas un très grand bruit dans le monde des lettres. Cependant le poète reçut un très grand nombre de témoignages élogieux d'artistes ou de critiques auxquels il avait envoyé son œuvre et qui lui écrivirent spontanément.
Leconte de Lisle déclarait que « ces poèmes étaient d'un vrai poète, d'un artiste déjà très habile et bientôt maître de l'expression ». Sainte-Beuve lui disait : « ... Du talent il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l'inspiration, cette chose fugitive : vous l'avez dit dans votre épilogue, et en paroles qui ne s'oublient pas. v
A la suite de cet article, Verlaine crut qu'il serait poli d'aller en remercier l'auteur. Il alla donc lui rendre visite en compagnie de François Coppéc. Ils trouvèrent le critique des Lundis « chauve, rasé, aux petits yeux un peu à la chinoise, au rictus fin encore plus que malin, quoique bien malin déjà. Calotte de noir velours, tout de flanelle blanche habillé, en raison de rhumatismes, il avait l'air d'un pape hétéroclite dans son immense fauteuil... »
Il causa longuement avec eux, leur dit mille choses charmantes, leur conta force anecdotes et souvenirs et les « félicita gentiment », suivant le mot même de Verlaine, sur leurs succès.
Quanta Théodore de Banville, il écrivit à l'auteur des Poèmes saturniens qu'il avait lu et relu vingt fois ses poésies.
« Je suis sûr de ne point me tromper, affirmait-il, en vous disant que vous tiendrez parmi les poètes contemporains une des places les plus solides et les meilleures. »
Victor Hugo répondit par un de ces billets-types aux phrases lapidaires qu'il envoyait indistinctement à tous les débutants qui l'accablaient de leurs œuvres.
Un an plus tard, Verlaine eut l'occasion de passer par Bruxelles. Il alla, bien entendu, rendre visite à l'auteur des Misérables qui le reçut dans son appartement de la place des Barricades. Dans la conversation, Hugo cita à son hôte ravi quelques vers des Poèmes saturniens. On conçoit la joie de Verlaine.
Hugo s'était-il préparé à cette visite? C'est fort probable.
Le Maître avait l'habitude de flatter ainsi tous les jeunes qui s'adressaient à lui, afm d'entretenir la petite cour de ses disciples et de ses fervents.
Pour en finir avec les relations de Verlaine et de Hugo ou de ses amis, disons qu'à son retour de Bruxelles, Verlaine s'en vint solliciter de Vacquerie la faveur d'écrire au Rappel. L'ami de Victor Hugo le reçut avec son affabilité coutumière. De sa voix profonde, aux inflexions agréables, il prodigua au jeune poète ses conseils familiers. Il lui parla poésie, loua l'effort des écrivains du
Parnasse, mais ne dissimula pas ses objections contre ce qu'il appelait le barbarisme de Leconte de l'Isle, l'orthographe nouvelle des noms des dieux et des héros de l'Italie et de la Grèce.
A la fin, il conseille à Verlaine d'écrire... des articles politiques. Celui-ci prit au mot son nouveau directeur et commença une série sur les réunions électorales tenues au gymnase Triât pour défendre la candidature d'Althon- Sée, l'ancien ami d'Alfred de Musset.
Le Rappel était un milieu de fervents antibonapartistes. Verlaine, auditeur tacite, en écoutant tonner Vacquerie contre les décadences de l'Empire, sentait son esprit s'échauffer, son cœur battre d'espérance pour la République future.
Sorti du journal, il retrouvait sous la voûte basse et hâlée d'un petit café de la rue de Fleurus un grand et gros garçon, à peine sorti de la jeune adolescence, l'air un peu casseur, grand buveur dé bière, de rhum à l'eau et d'absinthe. C'était Victor Xoir tonnant contre le régime, ne se doutant pas que sa fin tragique contribuerait à la chute de l'Empire.
Mais revenons en arrière. Si les Poèmes satuniieiif: ne purent, d'un seul coup, lancer le nom de Verlaine dans le grand public, du moins eurent-ils cet excellent effet de faire connaître à son petit groupe d'amis la valeur véritable de celui qui les avait écrits.
Aussi l'accueillit-on avec joie dans la rédaction du Parnasse contemporain. Nous avons dit que ce recueil nouveau, destiné à remplacer /'Art qui venait de mourir... d'inanition, avait été créé grâce aux ressources de Louis- Xavier de Ricard et sous la firme d'Alphonse Lemerre.
Le premier fascicule, sur papier Whatmann teinté légèrement, avec couverture blanche, parut en mars 1866. Il comportait des vers de Théophile Gautier, le Bédouin et la Mer, le Banc r/e pierre, le Lion de V Atlas, etc. Puis venait une longue pièce de vers de Théodore de Banville, VExil des Dieux, enfin des sonnets de José-Maria de Hérédia.
Les autres livraisons donnèrent des poésies de Léon Dierx, Sully-Prudhomme, André Lemoyne, Louis-Xavier de Ricard, Antoine Deschamps, Paul Verlaine, Arsène Houssaye, Léon Valade, Stéphane Mallarmé, Henri Cazalis, Philoxène Boyer, Emmanuel des Essarts, Emile Deschamps, Albert Mérat, Henry Winter, Armand Renaud, Eugène Lefébure, Edmond Lepelletier, etc.
Verlaine se trouvait donc en parfaite compagnie, et son passage au Parna-'^se contemporain fut une excellente chose pour lui. Un recueil de cette sorte ne tarda pas à appeler l'attention de la critique. Barbey d'Aurevilly, qui écrivait alors au Nain Jaune, emboucha contre eux sa terrible trompette. Sous le titre les Trente-sept médaiilonnets du Parnasse contemporain, il publia une série de ces portraits à l'eau-forte dont il avait le secret, où, avec une verve endiablée, assourdissante, infernale, il caricaturait et défigurait. La plupart des rédacteurs du Parnasse y passèrent. Théophile Gautier était accusé de « servir de père à tous ces bâtards. Ils l'ont pris pour s'en faire un, mais, en réalité, ce n'est point lui qui devrait être le chef de la troupe imitatrice que voici, c'est plutôt M. Théodore de Banville... « Ce dernier n'était pas, du reste, jugé plus tendrement : « Sa flûte a plus de sept trous, ou, plutôt, elle n'en a qu'un seul, dans lequel la flûte disparaît. On a dit de lui avec une brutalité assez heureuse qu'il n'était littérairement qu'une cruche qui se croyait amphore. »
Paul Verlaine, sans être autrement fustigé, n'était pas ménagé non plus dans le « médaillonnet » que voici :
(t Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drolatique, sans le talent net de M. Baudelaire, avec des reflet de M. Hugo et d'Alfred de Musset ici et là : tel est M. Paul Verlaine. Pas un zeste de plus! H a dit quelque part, en parlant de je ne sais qui, cela, du reste, n'importe guère :
... Elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
« Quand on écoute M. Paul Verlaine, on désirerait qu'il n'eût jamais d autre indexion que celle-là. »
Le trait n'était pas, au fond, des plus méchants. Aussi Verlaine ne crut-il pas devoir s'en froisser plus que ses camarades.
Il avait, du reste, d'autres préoccupations à l'époque où parut cette série d'éreintements signée Barbey. Il venait de publier son second volume, les Fêtes fj al a lit es, et, hélas
ce se-
cond volume n'avait pas plus de succès que le premier auprès de la grande presse et du gros public.
Pourtant, que de choses délicieuses il renfermait 1 Linspiration de \'erlaine était, cette fois, toute
différente de celle des Poèmes ^i.i tnrniens. Très ingénieusement, M. Edmond Lepelletier en a expliqué les raisons :
« Je suppose, dit-il, que deux faits contemporains
Caricature de Charles Crus, Par Liique.
dirigèrent la pensée du poète vers les marquis et les marquises, les Cydalises, les négrillons indiscrets, les Pierrots et les Colombines, et tout le décor des parcs de Lancret et de Fragonard, où chantent, au clair de lune, les jets d'eau sveltes parmi les marbres.
« Edmond et Jules de Goncourt venaient de publier plusieurs études fort belles sur le xviif siècle, sur les artistes gracieux de cette époque charmeuse, les Saint- Aubin, les Moreau; ils avaient raconté la vie et les aventures des grandes actrices, la Guimard, la Saint-lluberti, et écrit la seule histoire sincère et non diffamatoire de la Dubarry, cette reine des fêtes galantes dont la fin fut si tragique. Il est possible que Verlaine ait puisé dans ces travaux le goût de se promener poétiquement dans le monde évoqué par les Goncourt.
« Et puis, on venait d'ouvrir au public la galerie Lacaze. au musée du Louvre, et nous ne nous lassions pas d'aller admirer le Gilles, les embarquements pour Cythère, les escarpolettes de Fragonard, les intérieurs de Nattier, les Lancret, les Chardin, tout cet art à la fois intime et féerique, réaliste et poétique, dont Greuze, Watteau et Boucher sont les maîtres. Il est fort présumable que de ces visites fréquentes et passionnées à la collection d'œuvres du xviii«^ soit venue au poète l'idée de peindre à son tour, avec des verbes et des rimes, en des tableautins agréables, les personnages de Boucher dans les décors de Watteau. »
Il semble bien, en effet, que ce soit là les raisons qui aient déterminé Verlaine à orienter son inspiration du côté des marquises, des clairs de lune à la Watteau, des délicatesses de cette époque charmante et maniérée. Il y devait revenir souvent, ce qui prouve que cette tendance était dans sa nature, ou, du moins, ce qui prouve qu'il avait été très profondément influencé parles circonstances que nous venons de relater. Et c'est, en définitive, un contraste assez piquant que cette verve malicieuse, spirituelle et élégante, et que ce poète déjà très hirsute qui n'allait pas tarder à s'enfoncer de plus en plus dans la bohème la plus vulgaire.
Mariage
L'accident le plus extraordinaire de la vie de Verlaine, ce fut certainement son mariage. Par les conséquences qu'il eut sur sa destinée, on peut même dire que ce fut l'acte le plus important* de son existence.
A la suite de quelles circonstances, le joyeux bohème qu'était déjà Verlaine, l'habitué des cafés de l'Hôtel de Ville et de Montmartre, le noctambule assidu de pas mal d'établissements de plaisir, fut-il amené à contracter mariage, à goûter de cette vie de famille et de foyer?... C'est une chose assez inexplicable, sur laquelle l'auteur de Sagesse aimait très peu à s'étendre et qu'il faudrait interpréter uniquement par le banal coup de foudre.
Le hasard qui le mit en présence de M"^ Mathilde Mauté de Fleurville lui révéla brusquement tout un arrière-fonds sentimental qu'il ne se connaissait pas à coup sûr.
Il semble bien, en effet, que jusqu'à ce qu'il rencontrât sa fiancée, la vie du cœur n'ait, pour ainsi dire, pas existé chez Verlaine. Ses aventures de Montmartre et du Quartier avaient été de simples expériences sexuelles d'où, son caprice satisfait, il n'avait retiré qu'un dégoût assez vif; les liaisons sentimentales de la seizième ou de la di\-huitième année lui étaient inconnues. L'imagination littéraire seule avait fait vibrer ce c<rur de jeune
homme tout neuf qui allait battre pour la première fois d'un amour sain et puissant.
En robe grise et verte, avec des ruches,
Un jour de juin que j'étais soucieux,
Elle apparut souriante à mes yeux
Qui l'admiraient, sans redouter d'embûches.
Elle alla, vint, s'assit, parla.
Légère et grave, ironique, attendrie.
Et je sentais en mon ame assombrie Comme un joyeux reflet de tout cela.
Ce fut chez Charles de Sivry, rueNicolet, à Montmartre, que se profila cette charmante apparition sous les yeux émus de Verlaine.
Nous avons dit que l'auteur des Poèmes saturniens avait rêvé, à une certaine époque, d'écrire des opérettes. Charles de Sivry, le futur chef d'orchestre du Chat Noir, s'était offert à lui faire la musique, et les deux jeunes gens étaient entrés en relations assez intimes.
Charles habitait à cette époque avec sa mère et son beau-père, M. Mauté de Fleurville, et ce fut dans sa chambre, où les deux amisbavardaient, qu'un soir Verlaine vit entrer la fille de ce dernier, une gentille brunelte répondant au nom de Mathilde.
Discrètement la jeune fille voulut se retirer, mais Charles la retint et lui présenta le jeune poète.
On avait souvent parlé de Verlaine dans la maison Mautc. Charles de Sivry était un assidu des soirées Nina de Callias, et il avait lu à ses parents les vers des Poèmes saturniens et des Fêtes galantes. La jeune fille, elle aussi, les avait lus et elle se trouva tout de suite en pays de connaissance avec un auteur qu'elle avait admiré et auquel elle adressa le plus gentil compliment du monde.
Verlaine était ravi. L'espèce de misanthropie un peu bourrue dont il faisait preuve alors disparut devant le frais sourire de cette jeune fille. Était-ce une illusion? Il lui sembla qu'elle le regardait avec des yeux très attentifs, qu'elle le fixait à la dérobée.
Au.
XUM
/^ /M^Uff
Louis i'ibach et Cliarlcs de Sivry.
Charge de Paul Verlaine.
Et, soudain, comme un incendie dévorateur, voici que l'amour se mit à gronder en lui. Ce fut quelque chose d'instantané, d'envahissant, d'absolu. Il sortit de chez Charles de Sivry presque hagard, bouleversé, ses habitudes mises en déroute. Deux jours plus tard, il partit pour Fampoux. Fuite devant l'amour? Non, mais besoin
profond, intime, d'interroger son cœur seul à seul, loin des vaines agitations quotidiennes.
< Très souffrant, écrivait-il à M. Edmond Lepelletier. Lettre de ma mère à mon chef. Plus tard détails, un retour prompt, suivant réponse attendue... »
Quel fut le résultat de cette villégiature? Quelles furent les conclusions de cette analyse intime? Au bout d'une semaine, il écrivait une longue lettre à Charles de Sivry et lui demandait tout simplement la main de M'ie Mauté!
Le procédé n'était peut-être pas des plus corrects. Heureusement que Charles de Sivry, pas plus que les Mauté ne s'en froissèrent. Quelques jours plus tard, Charles répondit à son ami qu' « il y avait lieu d'espérer ». Le projet était accepté en principe par M™« Mauté et sa belle-fille, mais on demandait encore un peu de temps avant de se décider. Aussi engageait-on Verlaine à attendre tranquillement à la campagne.
M. Edmond Lepelletier a fort bien expliqué cette soudaineté de décision de la famille Mauté en établissant que cette dernière n'était pas très fortunée, et que Verlaine, physique à part, n'était pas un parti à dédaigner.
« Il n'était pas le poète famélique des légendes de la bohème. Employé à la préfecture de la Seine, il avait une situation sérieuse, fixe, solide, très appréciée dans le monde bourgeois. C'était sûr, un emploi pareil. Il était bachelier, et par conséquent, il pouvait espérer, à la suite d'examens, arriver à des emplois supérieurs. De plus, fils unique, il devait avoir une dizaine de bonnes mille livres de rente àrecueillirdu côté de sa mère, sansparler d'autres parents, cousins et cousines, dont il était l'héritier éventuel. Enfin, dès les premiers mots à Sivry, il avait écrit qu'il aimait Mathilde, et qu'il la prendrait pour ellemême. »
C'étaient là, on l'avouera, d'excellentes raisons. Charles de Sivry vint bientôt lui-même à Fampoux confirmer la bonne nouvelle à son ami dont la joie était intense.
Il semblait que cette passion qui venait de se dévelop-
per si brutalement dans son cœur eût fait de lui un autre homme.
Tous ceux qui l'approchaient remarquaient des changements considérables dans sa personne. Il avait totalement cessé de boire. Il avait adopté une tenue plus correcte que la tenue déjà un peu débraillée qu'il affectionnait depuis plusieurs années. Lorsqu'il revint à Paris, sa mère put s'apercevoir qu'il ne sentait point l'alcool.
L'amour pur, l'amour virginal, venait d'opérer ce miracle dans cette âme qui se croyait plus blasée qu'elle n'était, et qui renfermait encore des coins si adorablemcnt naïfs. Un sentiment d'orgueil qui lui était inconnu débordait de lui pour la première fois : ainsi, malgré ses imperfections physiques, une jeune fille n'hésitait point à se livrer à lui. Il avait pu inspirer à quelqu'un un amour sincère ! Nouveauté profonde qui l'étonnait et le grisait, — mais, cette fois, d'une bonne ivresse.
Dans sa joie, il eut voulu que le mariage fut célébré immédiatement. Mais, quoique déjà consentante en principe, la famille Mauté ne voulait pas avoir l'air de brusquer les choses, et tous, sauf Charles, étaient partis en Normandie. Il avait été convenu qu'au retour le mariage serait définitivement décidé et annoncé d'une façon ofTicielle.
Durant cette absence, qui parut longue à Verlaine, ce dernier échangea avec M"*' Mauté quelques lettres banales, aussi innocentes de forme que de fond. Cependant, le littérateur ne perdait pas tous ses droits, et, bien souvent, les lettres banales se nuançaient en délicieux billets écrits avec Imiuour ou avec une verve charmante. Parfois encore c'étaient des vers qui venaient tout naturellement sous la plume du poète, qu'il devait réunir en volume plus tard sous le titre la Buïiuc Cha}is())i.
Enfin la famille Mauté revint de Normandie, et l'entrevue si désirée eut lieu rue Nicolet, après le diner.
II l'a contée lui-même dans ses Confossinns :
« Qu'il me parut long, bien que bon ce divin et infernal jour-là! Aussi, quand s'approcha Iheurc exquise, quoi
soin, pour passer le temps d'une manière du moins conforme à mon train de pensée, apportai-je ou n'apportai-je pas, moi d'ordinaire expéditif en ces matières, à ma toilette ! Que de fois dut ma pauvre bonne mère toute souriante, peut-être, et, quand j'y pense, sans doute inquiète, troublée un peu, de mes expansions, faire et refaire le nœud de ma cravate alors La Vallière (depuis?), brosser et rebrosser redingote et pardessus, lisser et relisser le haut de forme, etc. Et de quel pas léger et... sérieux (j'avais volontairement oublié mon monocle carré... en verre de carreau. Cet attribut me semblait, pour la première fois, inutile... et même un tantinet ridicule), de quelle allure comme ailée, gravement, n'enfilai-je pas le sans fin boulevard de Clichy et celui non moins interminable Rochechouart, n'escaladai-je pas l'escarpement, puis ne dégrlngolai-je pas la pente de la rue Ramey pour finalement gravir le doux Calvaire dénommé en langue vulgaire rue Nicolet !
« On m'introduisit au salon où M""' M... descendit bientôt, m'encourageant d'une poignée de main vraiment cordiale, et bientôt suivie de son mari avec qui un salut quasiment cérémonieux fut échangé. De vagues propos s'engagèrent... avait-on fait un bon voyage ? où en étaient les cénacles là-bas ? et ainsi de suite, — quand entra la demoiselle vue la première fois.
En robe grise et verte avec des ruches.
« ... Elle s'assit, après que je lui eus doucement serré ou plutôt caressé les fins doigts de sa main droite, dans le cercle que nous formions aux environs d'une grande table guéridon chargée d'albums et d'un vase de la Chine.
« ... Évidemment, il y avait de la timidité, beaucoup de timidité dans son fait et dans son attitude, et de l'émotion évidente, et, pour ma part, je crois bien qu'à cet instant je ne brillai pas non plus par trop d'aplomb. Ravissante sensation, prologue délicat, comme surnaturel, aux suprêmes rapprochements... »
MARIAOE
A partir de cette première entrevue, Verlaine se rendit tous les soirs rue Xicolet faire une cour assidue à sa fiancée.
Après de nombreuses hésitations de part et d'autre, le mariage avait été fixé à la fin du printemps ou au commencement de l'été de 1870, C'étaient encore quelques mois d'attente pour l'impatience amoureuse de Verlaine.
La destinée allait le faire languir plus de temps encore...
Un soir, comme il se présentait rue Xicolet, il trouva sa fiancée malade d'une forte fièvre soudaine.
Deux jours après, la petite vérole se déclarait.
« A la douleur très réelle, et.
comme toute très réelle douleur morale ou physique, très chaste, se mêlait, dois-je l'avouer, a-t-il dit, une manière de vilain désappointement, que je me blâmais et rougissais presque, si j'ose ainsi dire, mentalement, de ressentir, et comme qui dirait charnel. Alors, voilà mon mariage remis aux calendes grecques 1... C'était bien la peine de tant mabstenir, de tant jeûner!... J'étais comme qui dirait honteux de trouver le nom à donner à l'abstinence,
au jeûne, et j'étais comme quelqu'un à qui — excuse/ l'expression vulgaire pour caractériser un sentiment vulgaire — on aurait promis plus de beurre que de pain, et qui n'aurait ni pain ni beurre. »
Heureusement la maladie de W^" Mauté ne se prolongea pas, mais le mariage fut encore une fois retardé, M'"^' Mauté ayant, à son tour, contracté le mal en soignant sa fille !
Enfin tout semble terminé, les bans sont publiés, le
Paul W'rlaine h '?6 ans.
mariage tant désiré de part et d'autre va être célébré. L'avaiit-veille de la cérémonie, Verlaine apprend qu'un de ses meilleurs amis, Lambert de Reissy, un hôte du salon Ricard, vient de se brûler la cervelle. En hâte il court à la maison mortuaire, veille aux derniers préparatifs, s'occupe de tous ces détails lugubres ou tragiques quelques heures avant son propre mariage !...
Le lendemain il conduit le corps de son ami au cimetière, mais, comme il s'en revient le long des boulevards il trouve la ville entière dans un état de surexcitation impossible à décrire. Les cafés sont pleins d'une menace sourde et grondante, les journaux vendent des éditions spéciales que l'on s'arrache, des clubs en plein air se forment, des soldats passent sur la chaussée, la Marseillaise retentit dans un coin. Des cris isolés de « Vive la République ! » se font entendre. Ce sont les premières nouvelles de la guerre néfaste qui se répandent comme une traînée de poudre. Après la fausse dépêche annonçant l'écrasement du prince Frédéric-Charles, sont arrivés les vrais messages relatant la retraite de Mac-Mahon, le désastre imminent, les drapeaux et les canons enlevés par l'ennemi.
Au café de Madrid, Verlaine trouva tous ses amis délibérant, buvant et protestant contre l'Empire. Lui-même se mêla à eux, criant comme eux, brandissant son chapeau haut de forme, sautant sur une table et criant : « Vive la République !» A ce moment, des « blouses blanches» passaient sur le boulevard. Ils s'arrêtèrent, jetèrent un coup d'œil du côté du café de Madrid et auraient infailliblement arrêté Verlaine si ce dernier ne s'était échappé par une porte de derrière.
Mais il était dit que les aventures que lui réservait cette journée n'étaient pas finies.
A peine en liberté, il acheta l'un des nombreux journaux que les promeneurs s'arrachaient, et, entre autres nouvelles, ses yeux s'arrêtèrent avec stupeur sur cette information :
« L'Impératrice Régente a promulgué, le Conseil des
Ministres entendu, le Corps Législatif ayant voté, et le Sénat ayant été entendu, la loi suivante :
« Tous les hommes non mariés, des classes 186i-1865, qui ne font pas partie du contingent, sont appelés sous les drapeaux. »
Or Verlaine appartenait à la classe 1864 !
Heureusement il se mariait le lendemain...
Circonstances tragiques de tous côtés, son union était célébré, on peut le dire, dans une aurore de sang et sous les plus sinistres auspices.
La cérémonie eut lieu à la mairie de Montmartre et à l'église \otre-Dame-de-Clignancourt. Les témoins de Verlaine étaient Léon Valade et Paul Foucher, beaufrère de Victor Hugo.
En attendant la cérémonie civile, l'on causait par petits groupes de la guerre et des nouvelles de plus en plus mauvaises qui arrivaient de toutes parts. Dans l'assistance : les amis du poète, Camille Pelletan et Louise Michel qui, alors, donnait des leçons pour vivre et comptait M"e Mauté parmi ses élèves. Elle remit à la femme de Verlaine quelques poésies où elle engageait les jeunes époux à demeurer de bons citoyens et à en procréer d'autres... le plus possible!
Après le mariage à l'église, « le déjeuner dinatoire, rue Nicolet », ce fut la fin de ce jour que Verlaine appelait depuis si longtemps de tous ses vœux.
C'était bien, en effet, pour l'auteur des Pot'ini'!< saturiiiciis l'un des moments les plus émouvants de son existence. L'amour ((u'il a voué à Mathilde du premier soir où il la vit, devait demeurer chez lui toujours aussi ardent, aussi pur, aussi absolu. Même lorsque la vie mauvaise l'éloiuna de cette femme, même lorsqu'il se contraiirnit à lui demander un humble pardon, des effusions de tendresse montaient à ses lèvres, un immense et joyeux sentiment d'adoration le soulevait tout entier. Par la pensée il se reportait alors à l'époque des fiançailles, à celle de son mariage, et ces années lui apparaissaient à distance les plus charmantes qu'il eût vécues.
N'avait-il point, du reste, un témoin de ces minutes de joie sincère et profonde dans ce recueil de vers qu'il a intitulé la Bonne Chanson? La Bonne Chanson qui fut écrite en ces années 1869 et 1870, c'est la chanson d'amour qui fleurit instinctivement sous la plume du poète amoureux, c'est l'aveu cent fois répété de la joie qui l'étouffé, de l'enivrement qui le possède.
La plupart des vers de ce recueil ont été, nous l'avons dit, empruntés aux lettres mêmes que Verlaine envoyait à Mathilde lors du séjour en Normandie de cette dernière.
Ce qu'il y a d'intéressant, au point de vue poétique dans ce nouveau livre de Verlaine, qui parut en 1870, c'est qu'il accuse le passage d'une manière poétique à une autre manière. Beaucoup de critiques l'ont noté justement : la Bonne Chanson est le premier essai du génie de Verlaine dégagé de la tradition parnassienne et s'essayant à conter l'histoire de son propre cœur. C'est la première confession qui sorte de cette bouche, et c'est une confession sincèrement brûlante comme toutes celles qu'écriva plus tard le poète.
L'amour pur, l'amour jeune et ardent qui vient de l'envahir le transporte, il éprouve l'intense besoin de clamer son bonheur, il le donne en confidence au monde entier. C'est qu'il a senti son être comme rafraîchi, comme récréé au contact frais de sa jeune fiancée, de sa jeune épouse. C'est que dans son adoration exclusive, il jure d'oublier les heures mauvaises de son existence, il jure — de bonne foi — de devenir meilleur afin de rester plus digne de celle qu'il a choisie pour sa compagne :
Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisqu'après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien Revoler devers moi qui l'appelle et Timplore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,
C'en est fait, à présent, des funestes pensées, C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées. Et des mots où l'esprit sans l'àme triomphait!
MAIUAIVE 61
Arrière aussi les poiugs crispés et la colère
A propos des méchants et des sots rencontrés ;
Arrière la rancune abominable! Arrière
L'oubli qu ou cherche eu des breuvages exécrés!...
Résolutions pleines de sagesse qui, hélas! vont se diminuer, se dissoudre au contact de la vie malfaisante, et, d'abord, au contact de l'existence tragique que Verlaine va mener pendant l'Année terrible et pendant la Commune.
Le poète de la Bonne Chan^^on, nous l'avons dit, appartenait comme homme marié, ayant déjà, du reste, fourni un remplaçant, aux contingents non appelés dans l'armée active ou dans la mobile.
Tout à l'épanchement de ses premières joies matrimoniales, il accepta d'abord, d'un cœur léger cette exemption. On avait loué au n" 2 de la rue du Cardinal-Lemoine, un gentil appartement au- quatrième étage, avec un grand balcon qui avait vue sur le quai de la Tournelle. C'était plutôt le logement d'un ménage de petit employé de l'Hôtel de ville que le logis d'un artiste. Les meubles qui le sjarnissaient, étaient simples, aussi bourgeois que possible. Seules quelques lithographies pendues au mur, quelques estampes japonaises — peu recherchées encore à cette époque — venaient apporter une note originale. Une quinzaine de photographies d'amis, un portrait à l'huile de Lepelletier par F. Bazille, un lavis de \'erlaine représentant le château de Carlsbourg, dans les Ardennes, complétaient le mobilier, avec une bibliothèque assez bien garnie, dans laquelle Racine alternait avec les Épaves, de Baudelaire, et Voltaire avec Id I.unten^o, de Rochefort.
Aussitôt terminées les quelques heures accordées à son bureau, Verlaine accourait dans son petit logement y retrouver celle qu'il aimait du plus profond de son cœur et auprès de laquelle il rencontrait ce qu'il n'avait jamais connu encore : la sincérité et la pureté dans l'effusion de l'amour.
Cependant, si absorbés par leur jeune passion que
fussent les deux amoureux, ils ne pouvaient oublier entièrement le monde extérieur qui se révélait à eux de façon si tragique dans cette effroyable année terrible. Bientôt Paris fut investi, et Verlaine, patriote à ses heures, crut qu'il était de son devoir de concourir à la défense de la grande ville. S'arrachant aux bras de sa jeune femme, il se fit bravement inscrire au 16e bataillon de la Rapée-Bercy, le bataillon de son quartier destiné à défendre la région du sud, entre Issy et Montrouge.
Ce passage à l'armée fut très funeste à la destinée des jeunes époux. En effet, Verlaine qui avait à peu près cessé de boire, se retrouva au milieu d'une société de marchands et garçons de marchands de vins de Bercy qui aimaient volontiers à lever le coude et se vengeaient des froides nuits de garde en se dispersant, au retour, parmi tous les zincs qui jalonnaient leur route. L'auteur de la Bonne Chanson fut assez faible pour les accompagner une première fois, il y prit goût, y revint, et, un soir de décembre, rentra chez lui dans un piteux état. La nuit avait été glaciale, le garde national avait combattu le froid en absorbant force boissons capiteuses. M"^^ Verlaine éclata en reproches. Monsieur se fâcha tout rouge.
Le lendemain, à la rentrée du bureau, il ne trouva plus sa femme au domicile conjugal. Elle s'était réfugiée chez ses parents! L'époux l'y poursuit et parvint à la ramener. Mais désormais c'en était bien fini de la bonne entente conjugale.
C'en était fini aussi du patriotisme de l'auteur des Poèmes saturniens. Un jour, Verlaine, dégoûté du métier de garde national, omit de se présenter à son corps et resta tranquillement chez lui les pieds au feu. Coût : quarante-huit heures de prison.
Ne tenant guère à renouveler connaissance avec les cachots, il se fit appeler deux fois avant de s'y rendre, et encore lorsqu'il se décida à obéir, coupa-t-il le chemin de nombreuses stations chez les marchands de vin.
Cette prison-là était un immense hangar, une grange qui eut pu être l'atelier d'une tribu de peintres ou
de sculpteurs en gros, prenant jour d'en haut par un vitrage démesuré, mal joint, sommairement meublé de lits de camp tout autour d'un poêle entretenu du dehors et d'un « cabinet », dans un coin, où le Jiihs traditionnel sommeillait, utile et mal odorant. « J'entrai, dit-il, dans cette gigantesque salle de police où une trentaine, au bas mot, de prisonniers, képis et vareuses, causaient et chantaient, fumaient et jouaient, dominos, dames et échecs — ou les cartes! en un mot menaient un train des moins maussades... pour eux-mêmes... Le poêle faisait rage, le vitrage aussi, et c'était une touffeur dans les bises, trop efTicaces véhicules de bronchites prochaines et de rhumatismes à l'horizon, dont j'attrappai ma juste part rétributive aux temps voulus. La connaissance entre mes compagnons et moi fut vite faite, grâce à une humeur spécialement coinmunicative et relativement toute ronde que j'ai. » •
Cette rapidité de liaison n'alla pas cependant jusqu'à lui faire partager avec les autres détenus le pâté de perdreaux dont sa femme l'avait pourvu, et il avoue qu'il profita de l'ombre et du repos des deux nuits, pour le déguster. Il ajoute « Tiens, eux, les autres, à ma place !... »
Au bout de quarante-huit heures, il quitte ces nouveaux amis, qui l'accompagnent jusqu'à la porte d'un vigoureux
Tu t'eu vas et tu nous quittes, Tu nous quittes et tu l'eu vas.
Quand il rentra chez lui, il apprit que le pâté de perdreaux était un pâté de rat. Dans sa colère, il en fit une scène terrible à sa malheureuse femme!...
Une bronchite contractée sur les remparts vint bientôt, du reste, le dispenser de toute obligation militaire. Reconnu inapte au service, il reprit tranc[uillement le chemin familier de son hunMU qu'il n'aurait jamais dû abandonner.
Survint le 18 mars et la Commune. M. Thiers, en s'enfuyant à Versailles, emmenait avec lui le gouvernement et l'administration. Les employés zélés s'empressèrent de
le suivre. Verlaine ne les imita point : il resta tranquillement à son poste. Sa paresse native et son insouciance le disposaient à ne s'émouvoir de rien. Et puis il était républicain (Vive la Commune!), assez lié avec Raoul Rigault, et, surtout, décidé à s'épargner les tracas d'un déménagement hâtif, avec sa mère qui ne voulait à aucun prix quitter Paris.
Il resta donc, retournant chaque jour à son bureau avec la même monotone régularité, retrouvant les mêmes tables, les mêmes encriers, les mêmes fauteuils, mais non les mêmes collègues. La plupart de ces derniers, en effet, s'étaient éclipsés dès qu'il s'était agi de prendre parti entre Versailles et Paris, et le gouvernement de la Commune était même assez embarrassé pour faire fonctionner certains services. Heureusement, Verlaine se trouvait à ce moment-là au bureau de 1' « ordonnancement des mandats aux desservants et curés ».
On jugea qu'un tel emploi pouvait à la rigueur demeurer sans titulaire pendant quelque temps, et on arracha l'auteur des Poèmes saturniens à ses innocentes occupations pour lui confier la fonction beaucoup plus importante, mais aussi beaucoup plus dangereuse pour lui, de « chef de bureau de la presse ». Son travail consistait à dépouiller les journaux et en signaler tous les articles favorables ou hostiles à la Commune. Nulle réflexion à émettre, du reste, au sujet de ces coupures : les signaler d'un trait, les arracher d'un coup de ciseaux et les présenter aux maîtres du jour.
Comment Verlaine avait-il été désigné à une fonction somme toute aussi importante? Probablement en raison de sa qualité d'homme de lettres, peut-être aussi à l'amitié de Raoul Rigault...
Le poète de la Bonne Chanson ne s'émeut pas, du reste, de l'honneur qu'on lui faisait. Avec la même placidité d'employé studieux, il crayonnait, coupait et collait les extraits de la presse, et ce jusqu'au jour de l'écroulement de la Commune, jusqu'à la minute où l'on apprit que les Versaillais venaient de franchir la porte d'Auteuil. Ce
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jour-là, il eut vraiment peur, une peur bête, atroce, implacable qui lui fit oublier toute idée de sagesse ou de prudence. Ne songeant même pas à défendre sa femme, ou à s'enfuir avec elle, il la laissa partir chez ses parents, rue Nicolet , à Montmartre , et lui-même demeura au logis — avec la bonne!
M . Edmond Lepelletier, dans son livre si documenté, a conté d'une façon fort pittoresque et en mettant les choses au point, larencontrequ'il fit de Verlaine dans la journée du mercredi 24 mai 1871 :
« Je me trouvais, dit M. Lepelletier, avec mon ami Emile Richard aux environs de l'Hôtel de ville en flammes... Nous étions pris entre deux feux. . .
Je proposai à mon compagnon de nous réfugier chez I^aul Verlaine... Il n'était pas sorti. Il avait passé la journée de la veille dans un cabinet de toilette, sans fenêtres, affolé par la canonnade. Dans ce réduit obscur, il cherchait cependant à attirer la petite Ijonnc, pour la rassurer, disait-il, pour se rassurer aussi sans doute. A doux ou est plus brave...
« Le pauvr(* Paul était si affamé qu'après un repas expédié à la diable, il ne voulut jamais consentir à monter
.1/. Edmond Lepelletier.
•)b l'AUL VERLAINE
sur le balcon pour contempler la magnificence hideuse du spectacle. Un panorama d'empereur romain!
(( De son balcon, on découvrait un impressionnant paysage parisien. On plongeait sur la Seine, on apercevait les hauteurs de Passy, Montmartre, Bclleville, et le fond de la Seine vers le grenier d'abondance, Ivry et Charenton, En face, tout près, Notre-Dame, noire et reposante; sur le côté, l'Hôtel de ville, rouge, et à gauche, le Palais de justice tout noir, enveloppé de fumées épaisses, d'où par moments, dardaient d'énormes langues violacées, des jets de flammes sombres. Et tout cela flambait, crépitait, craquait, s'écroulait, s'effritait. Le ciel devenait tout ténébreux, avec d'immenses reflets cramoisis. Une forge dans une caverne. Gomme des vols de corbeaux ou de chauvessouris, des feuilles de papier noircis, calcinés, recroquevillés, voletaient, s'abattaient, reprenaient leur course aérienne, planaient, tourbillonnaient, ou montaient tout à coup, cerfs-volants chimériques, fantastiques aérostats, vers les nuages fuligineux et disparaissaient à la vue. C'étaient les détritus des archives de la Cour des comptes, du Conseil d'état, de la Préfecture de police, que l'incendie dispersait ainsi. Le ciel était lapidé avec du papier noirci.
« L'Hôtel de ville rougeoyait, avec des trophées de flammes, jaillissant de ses hauts combles, comme des banderoles de fête. L'édifice demeurait à peu près intact, d'apparence. Son bloc se tenait encore. Avec ses verrières brisées, ses fenêtres sabordées, on eût dit, immense et monstrueux, un de ces édifices en bois sculpté qu'ouvrageaient de naïfs sculpteurs italiens, et que de l'intérieur ils éclairent avec des bougies. La Seine, que sillonnaient de lourdes canonnières, de temps en temps lâchant un obus, reflétait l'Hôtel de ville illuminé. A gauche, à droite, au sud, au septentrion, partout s'étalaient, en plein midi, des lueurs de couchant. Un crépuscule permanent d'ocre, de bitume et de vermillon.
« De tous les côtés, des vapeurs montaient, s'étalaient, s'aggloméraient. La coloration générale était non pas rouge, mais grise. Et cependant tout Paris flambait, mais
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la masse des nuées lourdes, des fumées tirebouchonnantes, enveloppait tout, et mettait comme un écran entre chaque brasier ardent. On distinguait très nettement, s'élevant hardie et finement amenuisée, la flèche dorée de la Sainte-Chapelle; elle émergeait, intacte et comme mystérieusement protégée, des flocons noirâtres delà préfecture incendiée.
« Tout à coup, à l'Orient un flamboiement intense éclate. C'est comme un bol de punch formidable tout à coup remué, se ravivant. Des flammes vertes, bleues, irisées, mordorées, jaunes, se hérissent, gigantesques lames de sabres, bariolées de couleurs sauvages. Le grenier d'abondance avait pris feu. Je criai à Verlaine de venir un instant sur le balcon. 11 fallait se hâter de contempler ce lugubre et prodigieux spectacle, qui eût découragé Erostrate et humilié Néron. Il ne voulut pas. Il prétendit demeurer avec Louise, la servante qui avait peur, dans le cabinet de toilette sombre. On ne put pas le faire renoncer à ces deux idées tenaces : éviter de voir l'horreur de l'incendie et réconforter la bonne.
« Du côté des vaincus, les détonations sourdes des pièces du Père-Lachaise et des Buttes-Chaumont, lâchant leur dernières volées, la fusillade au loin déchirant l'air; du côté des vainqueurs, à la Bastille, ajoutaient à l'horreur du tableau...
« La poudrière du Luxembourg éclata au moment où nous venions de nous asseoir dans la salle à manger pour déjeuner... Ce fut une secousse violente dans tout le quartier. Les vitres tremblèrent et la vaisselle s'entrechoqua sur la table.
— Ah! s'écria Verlaine, voilà le Panthéon qui va tomber dans mon assiette!... »
« Kt il s'enfuit derechef vers le cabinet noir.
« Par moments, Verlaine, en geignant, s'informait de sa mère, de sa femme aussi, mais moins anxieusement. Il disait mollement qu'il était un misérable de rester là, bien à l'abri, et qu'il devrait sortir, s'informer de ce qu'étaient devenues les deux femmes, r
Enfin elles arrivèrent, M™^ Verlaine mère ayant traversé à pied tout Paris, au milieu des fusillades, des cadavres, des ruisseaux de sang.
Le récit tragique qu'elle fit de sa journée donne hâte à Edmond Lepelletier et à son compagnon de s'enfuir vers des lieux plus tranquilles. On pouvait atout instant venir fouiller la maison. Lepelletier, qui avait accompli des fonctions administratives sous la Commune, pouvait être reconnu et fusillé.
Heureusement, se penchant sur le balcon, ils aperçurent le 110e de ligne où Edmond Lepelletier avait servi et où il connaissait tous les officiers et sous-ofïiciers. Ils descendirent, allèrent serrer les mains de leurs anciens camarades et obtinrent d'être accompagnés par l'un d'eux jusqu'à la rive droite où le passage, désormais, était libre.
Quant à Verlaine, les émotions intenses qu'il avait vécues dans ces journées tragiques le laissèrent abattu et découragé. Il commit la faute de se croire perdu parce qu'il avait découpé des journaux sous la Commune, et il n'osa point — sinon retourner à son bureau qui était en cendres, — du moins se présenter au Luxembourg où étaient installés les services municipaux. Affolé, il se voyait déjà arrêté, condamné, déporté.
En hâte il déménagea de la rue du Gardinal-Lemoine et alla habiter à Montmartre, 15, rue Nicolet, dans la petite propriété sise au bas des buttes et appartenant à ses beaux-parents, M. et M^^^ Mauté de Fleurville.
Par une étrange inconséquence de résolution, en même temps qu'il se cachait, il se montrait dans tous les lieux où on était accoutumé de le voir, dans ses cafés ordinaires où il reprenait peu à peu ses anciennes habitudes. Il n'eut donc'pas été difficile au gouvernement de M. Thiers de s'emparer de lui si, par hasard, on avait voulu le poursuivre pour participation à la Commune. Mais qui se souciait d'un humble^ bureaucrate comme lui?...
Au fond, Verlaine n'était pas fâché de saisir ce prétexte pour se débarrasser définitivement de ce lien administratif
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qu'il appelait plaisamment le bural. Depuis longtemps il aspirait à recouvrer une liberté complète. Les derniers mois l'avaient vu à peu près inactif. Il n'éprouvait aucune envie de reprendre le collier de misère, et, sans doute, était-il beaucoup plus intéressant d'absorber un grand nombre d'apéritifs dans les cafés en discutant littérature.
Le malheur est que cette vie d'inaction, de paresse et de beuverie, Verlaine l'étalait avec cynisme sous les yeux indignés de sa femme et des parents de cette dernière. A partir de ce jour, on peut dire que son ménage devint un enfer, les disputes succédant aux scènes, les rentrées de plus en plus tardives du poète s'accompagnant des gémissements et des désespoirs de sa malheureuse femme qui passait des nuits entières à l'attendre.
Un jour, nouvelle alerte. On a parlé à Verlaine de dénonciation, de poursuite possible. Le voilà perdu. Il rentre bouleversé, affolé la maison, et, claquant de peur, s'enfuit à Fampoux avec sa femme. Il y passe tout l'été. Puis il villégiature quelque temps à Lécluse, chez M. Dujardin.
De là, il écrit à Emile Blémont :
« Notre fenêtre donne sur une grande cour, au milieu de laquelle sélève une colonne Vendôme, moins prétentieuse que la défunte, et qui, plus utile, se contente de l'humble nom de cheminée. Puis viennent des toits de brique percés de mille tuyaux plus bizarres les uns que les autres, puis des cuves, puis des cuves encore et toujours des cuves. Et si vous aimez la mélasse, on en a mis partout, et encore ailleurs. Cet ensemble, industriel à l'excès, est heureusement compensé par le voisinage d'un petit bois charmant qui fourmille de fraises, de noisettes et de points de vue : de plus, mon cousin possède un jardin very confortablo, où les poiriers en chandelles, les pêchers en espaliers et les vignes en arceau encadrent très pompeusement d'admirables roses et d'énormes lys.
« Fumer là deux pipes, après le dîner (midi), boire sept à huit chopes au cabaret ('» heures à 5 heures), et voir tomber la nuit dans le bois, en lisant quelque livre bien
calmant, telle est ma nouvelle vie, qui diffère de celle de là-bas. Nous comptons retourner sous peu dans Fampoux... »
Deux semaines plus tard, il rentrait à Paris, en septembre, et, tout naturellement, il reprenait ses habitudes de café, d'apéritifs et de soirées nocturnes. Les querelles empiraient dans son ménage : elles allaient bientôt atteindre leur point culminant avec l'intrusion d'un nouveau personnage dans la vie de Verlaine, son mauvais génie, Arthur Rimbaud,
Arthur Rimbaud
MON mauvais génie ! ("est ainsi, en effet, que Paul Verlaine a appelé Arthur Rimbaud, et, vraiment, le qualificatif n'est pas trop fort si l'on songe aux désastres qu'accomplit son ami dans la vie de l'auteur des Poèmes saturniens.
Il a été le prétexte à l'éloignement de la femme de Verlaine; il a motivé le procès en séparation; il a accru la funeste ivrognerie du poète, et l'a transformée en affection pathologique ; il l'a enfin entraîné en des voyages continuels et sans but. Il domina, il ensorcela, il envoûta pour toujours le pauvre et faible garçon qu'était Paul Verlaine.
A diverses époques de son existence, Verlaine s'était pris d'affection étrange pour certains de ses camarades. Edmond Lepelletier se souvient du cousin du poète, nommé Dujardin, qui demeurait à Lécluse, un bourg près Arleux, dans le Nord, que Verlaine, encore enfant, aima d'une amitié ardente. « C'était, dit-il, tout différent de l'amitié, véritablement intellectuelle, qui nous unissait. Il s'exprimait sur le compte de son jeune cousin comme un amant vantant sa maîtresse... » Mais le biographe s'empresse d'ajouter que le lycéen Verlaine « avait encore sa robe d'innocence », bien qu'il en puisse paraître autrement!
Au lycée Bonaparte, il se prit d'une tendresse infinie
pour un frêle et mélancolique jeune homme du nom de Lucien Viotti qui devait trouver une fin tragique en 1870. Puis vint Arthur Rimbaud.
Edmond Lepelletier non seulement insiste sur l'influence de Rimbaud sur les mœurs de Verlaine, mais il assure également « que les combinaisons Imaginatives et les spéculations extraordinaires de Rimbaud eurent une grande action sur son cerveau et modifièrent son tempérament poétique ».
Rimbaud ne fut pas, au reste, ledernier ami de Verlaine; il s'attache encore à bien des jeunes hommes, — poètes, professeurs, dessinateurs, — qu'il aimait à appeler ses disciples. Pendant son séjour au collège de Réthel, et dans une institution anglaise, chez M. Andrewss, où il professait, il eut encore ce que son principal biographe appelle des « liaisons d'âmes très fortes «, mais nulle ne fut aussi suivie, aussi serrée que celle qu'il contracta avec l'auteur du Batea.it ivre.
Arthur Rimbaud, comme Paul Verlaine, était né dans les Ardennes. Il avait vu le jour à Gharleville le 20 octobre 1854. Autre coïncidence curieuse : son père était aussi ofllcier, capitaine d'infanterie, mais, pas plus que Verlaine, cette hérédité n'orienta ses goûts vers l'armée. Être bizarre, imprévu, Arthur Rimbaud devait avoir l'existence bizarre, imprévue qu'il avait rêvée pour luimême.
(( Gavroche sinistre, cet étrange garçonnet avait l'aspect d'un échappé de maison de correction. Mince, pâle, dégingandé, pourvu d'un appétit robuste et d'une soif inextinguible, avec cela froid, méprisant et cynique. » Intelligence précoce, du reste, mais tourmentée et gonflée d'un immense orgueil que venaient amplifier
Arthur Rimbaud.
Par Paterne Berrichon.
Dessin de Félij- Rcgamey.
encore ses succès scolaires. Déjà il rime, il écrit le Bal des Pendus, les Premières Communions, mais nul talent sympathique chez lui, nulle cordialité franche. Ilyadans son être quelque chose de mauvais qui effraie ceux qui l'approchent. Toute sa vie il sera ainsi, surtout dans les milieux littéraires de Paris où il se montrera aussi taciturne et aussi insociable que possible.
Cependant, dès sa rhétorique, il a la hantise de Paris. Avant la fin de la guerre avec TyMlemagne, il vend ses livres de prix et il part. Où va-t-il? Chez qui descendrat-il? Avec quel argent pourvoiera-t-il à ses premiers besoins? Il n'en sait rien. Il part et il prend le chemin de fer, sans billet! A la gare de l'Est, à Paris, on l'arrête, on lui demande son nom, il refuse de répondre, on le conduit au Dépôt, il demeure toujours muet. Enfin, au bout de quelques jours, il se décide à avouer qui il est. On le ramène à Charleville.
Equipée absurde. Rimbaud ne perd pas, pourtant, le goût de Paris. Il y songe sans cesse, tout en composant de nouveaux poèmes, en correspondant avec des amis, en déblatérant contre la guerre, contre la défense des Parisiens, contre la poésie romantique et Victor Hugo.
L'image seule de l'auteur des Poèmes saturniens trouve grâce devant lui. Il se repaît de ses vers, les récite à tout venant.
Enfin il n'y peut tenir, il repart pour la capitale en février 1871.
Edmond Lepelleticr conte ainsi cette pittoresque aventure :
« Il arriva chez André Gill. Pourquoi ? Peut-être parce qu'en route quelque caricature du célèbre dessinateur avait frappé ses yeux. Il pénétra chez Gill, avec une liberté d'allures étourdissante. Cette hardiesse froide, ce mépris de toute convenance, cette absence de respect des usages, fut un des côtés saillants de son caractère. L'artiste était absent de son atelier, et il avait laissé, avec sa confiance habituelle, sa clé sur la porte. Quand il revint, il s'arrêta sur le seuil, légèrement surpris de trouver un hôte in-