E LA MALADIE
«".il o'.^'.
Vtrluinc à l' hôpital.
(Crt)quis de F. -A. r.azals.)
que chose le plus tôt possible, n'importe quoi, d'abord ou ensuite. Telles, les cornes du dilemme.
« D'idée, je n'en ai pas. Je puis donner des leçons d'ani^lais et d'autre choses, avec diplôme et références, — légalisées et verbales, — à l'appui, mais à qui, et chez qui? Tu sais à quoi sont utiles les annonces dans les journaux! Ce ne serait que par connaissances que j'obtiendrais quelque chose. Si tu connais, par-ci, par-là, quelqu'un qui pût m'offrir cela, dis.
« On m'offre (Mendès), ou plutôt on me promet des collaborations à des journaux. Peut-être un secours du Ministère de l'Instruction publique. Ceci est un secret! — mais pour le moment je n'ai rien dans ma poche, et quelle idée concevoir avec cela pour tout potage?... w Aussi, de plus en plus, se faisait-il à cette vie d'hôpital. Il en arrive à s'y trouver « chez lui ». Surtout lorsqu'il y est bien, dans une petite chambre avec des livres et des fleurs que lui apporte son amie. « Elle m'a fait aimer les fleurs, dit-il — les fleurs sur la fenêtre, les fleurs qu'on met dans un verre, les fleurs apprivoisées, discrètes, familières, qu'on croirait toujours les mêmes, qui vous parlent tant tout bas, dirait-on, et à qui on parle presque... »
Il lit Volupté de Sainte-Beuve qu'il sut jadis presque par cœur; il relit Horace et Virgile.
Verlaine, à l'hôpital, prenait, du reste, un aspect de patriarche. Drapé dans une longue houppelande bleue, coiffé d'un bonnet de laine qu'il portait comme les doges de Venise leur tiare, il brandissait sa canne, pareil à un sceptre pastoral, au-dessus du troupeau plaintif des éclopés et incurables.
Ilredevenait lui-même. Sa conversation nourrie défaits, fleurie d'aphorismes, goguenards ou profonds, les jugements fins qu'il émettait sur la littérature et sur l'art ravissaient les visiteurs.
Sans doute ces séjours avaient bien leurs inconvénients, et il fallait pour mener cette vie une rude dose de philosophie. C'est ainsi que Verlaine écrit :
« Le lit ([uc j'occupe cette /bis à l'hôpital Labrousse, et qui porte le numéro 27 bis de la salle Seigle, a cette particularité que, de mémoire de malade, aucun de tous ceux qui y ont dormi, sauf deux ou trois originaux de qui je grossirai peut-être le nombre, n'y est pas mort ; ce, avec une touchante régularité d'exemple donné et suivi.
« Un tel funèbre privilège n'est pas sans entourer cette couche trop bien hospitalière d'une considération vaguement respectueuse, à laquelle une superstition sul generis ne reste pas tout à fait étrangère. »
Très philosophiquement pourtant, Verlaine prit possession de ce lit marqué d'un mauvais sort. Et comme Vautre était encore là il dut attendre qu'on l'ait enlevé. Ah l'ironie macabre de la page qu'il a écrite là-dessus!
« Il était là, mon prédécesseur, quand j'entrai dans la salle. Ni
beau, ni laid, ni, à vrai dire, rien. Une forme étroite et longue, entortillée dans un drap avec un nœud sous le cou, et pas de croix sur la poitrine, à même le matelas sur le lit de fer sans rideaux, ainsi que sont maintenant les trois quarts des lits d'hôpital. — Encore une légende qui s'en va, diraient mes confrères et mes maîtres dans la chronique. Une civière dite boite à dominos, recouverte d'un tendelet, de teinte quelconque, nuance plutôt toile à matelas, fut apportée, on y mit le paquet, et en route pour l'amphithéâtre. Quelques instants après, j'étais installé dans le « poussier » tout à
Masque de P. Verlaine.
Par Valloton.
^36 t>AUL VERLAINE
l'heure mortuaire, et véritablement justiciable du mot d'argot que je viens d'employer, si l'on veut bien se reporter au pulvis
se et in pulve- i f r ■
re77i7'eue?'ferisde \ l'Église catholi- j que. » \
Ceux qui con- i tribuèrent à ren- ," dre pour Verlaine le séjour de l'hôpital fort sup- \ portable, ce :
furent assurément les membres du person- i nel médical et
administratif de ' |.
chaque hôpilal. \ j^Lr
Au fur et à mesure que gran- ^ i * i dissait sa renom- \\ ^ mée littéraire, on devenait plus accueillantpourlui dans les établissements hospita- , liers. Lepoètede Sagesse n'était plus considéré j comme un vulgaire « pilier F.-A. Cazals enUon. d'hôpital », mais Par Verlaine.
on s'accordait à
reconnaître en lui un grand poète, demeuré très enfant dans sa misère noire, et à le traiter avec la plus paternelle bienveillance.
Verlaine demeura, toute sa vie, très reconnaissant à
Far-similc d'une lettre de Paul l'er/aim (Communiqué par F. -A. Garais.)
ceux qui agissaient ainsi envers lui. Il leur rendait, en échange, tous les menus services qu'un pauvre hère comme lui pouvait rendre : dons d'autographes, de croquis, de lettres, jusqu'à des recommandations d'employés de l'hôpital qu'il transmettait à son ami Lepelletier!... Dans toute sa vie d'hospitalisé, il ne rencontra qu'un cœur sec, un interne nommé Grandmaison, qui se montra dur, presque grossier avec lui, Verlaine s'en vengea par cette « invective » :
Invective à M. Grandm*** interne des hôpitaux .
ïu fus inhumain De sorte cruelle.
Tu fus inhumain De façon mortelle Tu fus inhumain Sans rien de romain.
Tu n'as d'un Romain De la décadence, Tu n'as d'un Romain Que ta grosse panse.
Tu n'as de romain Que d'être inhumain.
Et maudit sois-tu Selon tes mérites, Donc maudit sois-tu.
Vil bourreau dodu, Oui, maudit sois-tu Suivant ta vertu !
Quand aux malades, habituellement ils étaient au mieux avec Verlaine toujours très doux, très simple et très obligeant.
Il advint, cependant, qu'un jour l'un d'eux le prit en grippe sous le prétexte que le poète était un protégé qui mangeait le pain du « pauv' peup'e », après s'être en-
graissé de sa sueur. Il faut entendre Verlaine parler de celui qu'il appelle son « ennemi ».
«... Xi lard ni cochon, mon type, — dit- il — un honnête bon à tout, un légal propre à rien, se qualifiant de journalier et usurpant ce titre qui implique force et courage, que le titulaire soit porteur à la Halle ou marchand des quatre saisons, selon la saison ou et cœtera — un voltigeur de métiers faciles et plus superficiels, extra dans les bouis-bouis dits cafés, dans les gargottes promues restaurants proprio motu, contrôleur dans des sous-cafésconcerts de sou8-chefs-lieux de canton Seine-et-Oiseux, — d'ailleurs, aussi, commissaire à tels enterrements civils un peu suburbains ou péné-provinciaux, membre adjoint d'orphéons n'existant pas et chapeau-chinois d'harmonies tellement locales qu'elles échappent au cadastre, en un mot. le fainéant et la mouche du coche du rien bruyant... »
Voilà bien des métiers pour qui n'en a aucun. Au physique, le portrait pour être verbeux n'en est point davantage flatteur. Verlaine nous dépeint ainsi son irrascible ennemi :
(( Il est laid, de face anguleuse et roux de la plus déplorable nuance, la dent pourrie, et l'œil atrocement bleu, chassieux, avec la barbe en balai à pot de chambre qui serait moisie, minable non sans prétention à avoir été beau (il fris» ou plutôt défrise la quarantaine], l'accent plutôt cul-terreux que faubourien, traînard et bredouillard... »
Ce propre à rien, ne pardonnait pas à Verlaine de recevoir des visiteurs coiffés de chapeaux hauts de forme, cela bouleversait les idées qu'il pouvait avoir sur les habitués d'hôpitaux. Celui-là lui semblait quelque chose comme un amateur. Il s'en indignait. Et il n'y a pas de tracasseries qu'il ne fit au pauvre Léliaii; tantôt il ouvrait ou fermait les portes selon que cela pouvait incommoder ou contrarier Verlaine, tantôt il était colportant un peu partout que le poète était un aljominable clérical, un « bonapartiste » indigne de vivre aux crochets d'une République
Française trop bonne, en vérité... », ou bien, encore, avec des mots à double entente il allait plein de mépris pour les « poètes incompris » et les « bohèmes » et les protégés! Tant et si bien qu'excédé le patient, nous voulons dire Verlaine, finissait par se fâcher tout rouge et souvent même plus que de raison, ainsi qu'il le reconnaît luimême.
En fin de compte, le docteur s'étant aperçu que le grincheux était un faux malade, un tireur au flanc, pour parler comme au régiment, le flanqua dehors à la grande satisfaction de Verlaine et des autres malades d'ailleurs.
Entre deux séjours à l'hôpital Broussais — qui était son gîte préféré, Verlaine fit une apparition à... Aix-les-Bains !
A force de recommandations, il était parvenu à obtenir un lit à l'hôpital d'Aix et un parcours gratuit en chemin de fer pour s'y rendre.
Le voilà donc parti. Le soir de son arrivée, il ne trouva rien de mieux, sur les dix heures, que de faire une apparition dans le beuglant de la ville. Puis, enfin, il songe à s'aller coucher. Il entre alors dans un hôtel et demande une chambre. On lui répond qu'il n'y en a pas; se souciant fort peu de cette réponse il monte l'escalier — sans doute pour s'assurer du fait? Mais lorsqu'il descend, on l'arrête, on lui demande d'où il vient, on le soupçonne de vol et on va chercher la police.
« Madame, dit-il au commissaire, en désignant la patronne de l'hôtel, est sans doute habituée à des hôtes illustres. Je ne suis pas la reine d'Angleterre, ni le roi de Grèce, ni même le général Boulanger. Pourtant, vous admettrez, monsieur le commissaire, que j'ai droit, moi qui ne suis pas non plus le Fils de l'Homme, à reposer ma tête quelque part, sur cette terre, qui n'est pas encore le royaume des Cieux.
— Avez-vous des papiers ?
— Voici.
— Très bien, mais Madame vous soupçonne d'être monté malgré qu'elle vous eût dit qu'il n'y avait pas de chambre disponible pour...
— Pour emporter le mobilier?
— Quelque chose comme cela.
— Ah bah ? »
Et, défaisant sa jaquette, il poursuivit :
« Voyez, Monsieur, Vide, Thornns, videz mes poches,
— SufTicit, fit le commissaire de police, homme d'esprit.
Vous êtes recommandé à M. le docteur ***. Allons chez lui. »
Et le commissaire héla une voiture où Verlaine monta, tout fier d'avoir eu cette aventure à la Villon, d'avoir été pris pour un voleur, pour un « mauvais garçon ».
Bientôt le séjour d'Aix pesa au pauvre Lélian qui, repris de son humeur vagabonde, s'en revint à Paris.
C 'est que, parfois, il avait des révoltes contre cette vie d'hospitalisé qu'il menait.
Révoltes douces comme d ment :
•utiire Je A. Caruis.
l'ai- Verlaine.
plaintes arrachées sourde-
Je voudrais, si ma vie t'iait cuioïc à faire Qu'une femme très calme habitât avec moi Plus jeune de dix ans, qui portât sans émoi La moitié d'une vie au fond plutôt sévère.
Notre cœur à tous deux dans ce château de verre Notre regard commun ! franchise et bonne foi. Un et double dirait comme en soi-même : Voi ! Et répondrait comme à soi-même : persévère?
Ou bien :
L'ennui de vivre avec les gens et dans les choses Fait souvent ma parole et mon regard morose.
Révoltes amères et sarcastiques exprimées avec verve :
a Zut alors ! s'écrie-t-il. Ne sortirai-je donc de Charybde que pour m'engager dans Scylla, et mon nom, que je voudrais sûrement et bonhommement poétique, va-t-il passer proverbe ? Déjà quelqu'un, qui a cru bien faire, avait dit que si d'autres s'étaient servis de l'hôpital pour y mourir, moi je m'en servais (autant dire en profitais) pour y vivre (autant dire pour vivre).
« Pourtant, je vous donne ma parole d'honneur, que mon plus vif désir serait de mener l'existence de tant d'autres que je vaux. (Et je parle ici en toute modestie.) »
Il revint donc dans la capitale, repris d'une nouvelle fringale de gloire littéraire.
Il avait hâte, disait-il, de voir paraître ses nouvelles productions ; il accablait de lettres son ami Lepelletier ainsi que Vanier, son éditeur. A Lepelletier, il avait envoyé quelques bribes, une nouvelle pour VÉcho de Paris ; de Vanier, il attendait la parution d'un nouvel ouvrage. Parallèlement qui était sous presse. Titre bizarre qu'il expliquait ainsi :
« C'est chez moi un parti pris de publier sinon simultanément, du moins parallèlement, des recueils d'une absolue différence d'idées ; pour bien préciser, d'une part, des vers ou de la prose où le catholicisme déploie sa logique et ses illécébrances, ses blandices et ses terreurs et ces «horreurs», dont parle Bossuet ; d'autre part, des productions purement mondaines, sensuelles, avec une pointe d'ironie mauvaise et de sadisme plus qu'à fleur de peau. »
« MES HÔPITAUX » l'i3
Ce sont des séries de poômes quelque peu exaspérés que Verlaine avait écrits dans les prisons belges, exprimés en vers tourmentés, ardents et ironiques à la fois. Malicieusement, M. Lepelletier, compare ces poésies d'un vice un peu fanfaron, à ces noix de coco sculptées, ajourées et ciselées par les forçats des anciens bagnes, et offerts par eux d'un air bonasse aux bourgeois visiteurs des pontons. Ainsi Verlaine, dans ces pages débordantes de luxure, aurait moins fait œuvre autobiographique qu'œuvre un peu Imaginative sous forme de confession chimérique.
Et, pourtant, ce n'était là qu'une image de son esprit, car le pauvre Lélian fut toujours sincère avec lui-même, comme il le fut avec les autres.
Il l'avait été avec les Parnassiens, il le fut avec ses nouveaux amis.
L'entourage de Verlaine avait, en effet, changé absolument depuis plusieurs années. Sans doute comptait-il toujours ses anciens camarades, les Lepelletier, les Xavier de Ricard, les Mendès, les Coppée, les Blémont, les Charles de Sivry. Mais à ces intimes de la première heure, s'était joint tout le groupe de la poésie et de la littérature nouvelles, les Ernest Raynaud, les Laurent Tailhade, les Anatole Baju, les Charles Morice, les Jean Moréas, les (Jazals, les Vanier, les Jules Tellier, les Maurice de Plessys, les Raymond de la Tailhède, les Adrien Remacle. les Rodolphe Darzens, les Henri Degron, les Odilon Redon et tant d'autres.
Toute cette jeune école artistique qui devait quelques années plus tard, à la mort de Lcconte de Lisle, l'élire «Prince des Poètes», le reconnaissait déjà comme un maître et son maître. Peu à peu, par la force des choses et la puissance du talent, cette poésie délicate et prime-sautière, variée et profonde, avait retenti jusqu'au fond des cœurs les plus obstinément fermés à elle. L'émotion si grande, si naïve et si complexe à la fois qu'elle suscitait, étonnait par son originalité.
On s'en voulait c^e l'avoir métonnue si longtemps.
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,^mU^(»,
Verlaine.
Par F. -A. Gazais.
Insensiblement, elle prenait parmi la poésie française, la place qu'elle eut toujours dû avoir, la première.
La vie accidentée, pittoresque, étonnante de son auteur, ne nuisait pas non plus à la diffusion de son œuvre dans les milieux littéraires
Bientôt des amis dévoués, Lepelletier entre autres, purent glisser quelque copie du pauvre Lélian dans des journaux à grand tirage. Nul doute que si Verlaine avait pu se ressaisir à ce moment, il eut conquis très vite la grande notoriété.
Mais se souciaitil seulement de notoriété! Un louis gagné par ci, par là, arraché, à un éditeur, touché à la caisse d'un journal ou
d'une revue, et le voilà satisfait pour sa journée.
Écoutez Uodenbach racontant aux Concourt qu'il a assisté à un traité entre Verlaine et l'éditeur Vanier, où l'éditeur ne voulait donner que vingt-cinq francs de quelques pièces de poésie qu'il venait d'écrire, alors que Verlaine tenait à avoir trente francs. « Et cela se terminait par Verlaine , tenant d'une main son reçu et ne le lâchant que lorsqu'il tenait dans l'autre main, un Napoléon et deux pièces de cent sous, s'écriant : « Un sale Badinguet et deux pièces suisses ! »
Et comme Uodenbach le félicitait de sa victoire : « Non, non.
s'écriait-il, je n'aurais jamais cédé, j'aurais eu une scène ! » Il faisait allusion à l'autorité de la femme avec laquelle il vivait».
Emus de sa détresse, ses amis résolurent de
donner à son bénéfice la représentation d'une de ses œuvres. Le groupe du Théâtre d'Art à la tête duquel était Paul Fort organisa au Vaudeville une représentation des Uns et des A aires qui, avec Madame Aul)iii, constituent les deux seuls essais de Verlaine au théâtre.
La distribution des rôles en avait été ainsi faite :
Myrtil, MM. Krauss, de l'Odéon ; Sylvandre, Paul Franck, du Gymnase ; Mezzetin, Engel, de l'Opéra; Corydon, Henri Huot, du Théâtre d'Art; un Bergamasque, Albert (iirault, du Théâtre d'Art, Uosalinde, M'"^' Mo-
Silhouettc de Verlaine.
Par Gazais.
reno, de la Comédie-Française ; Ciiloris, Lucy Gérard, du Gymnase ; Aminte, Suzanne Gay, du Tliéâtre d'Art ; Philis, Denise Ahmers, du Théâtre d'Art ; Bergers et Masques.
On donna en lever de rideau le Corbeau d'Edgar Poe, traduit par Mallarmé, simple lecture dramatisée faite par le tragédien Damoye. On donna également le Soleil de Minuit, de Catulle Mendès. Malheureusement les frais de cette dernière partie du, spectacle étaient énormes, et, bien que le prix des fauteuils fût fixé à vingt francs, et que les artistes eussent prêté leur concours gracieux, il ne resta rien pour Verlaine des recettes de la représentation !
Edmond Lepelletier raconte qu'il trouva Verlaine « un peu énervé, fatigué, absorbant des boissons trop énergiques, dans la petite pièce du café Américain, auprès du vestibule du théâtre, se répandant en plaintes, tour à tour ironiques et furieuses, contre ce qu'il appelait l'organisation de son « maléfice ». Je l'apaisai de mon mieux et lui tins compagnie pendant la fin de la représentation, ce qui fait que je ne puis assurer si les si coûteux costumes du Soleil de Minuit eurent le succès qu'ils méritaient. »
A la suite de quelque infortune de ce genre, il y avait parfois chez lui comme de brusques rappels de santé qui créaient de véritables périodes de travail. C'est ainsi qu'une année il eut l'idée de se rendre en Belgique et en Hollande pour y donner des conférences. C'étaient quelques billets de banque à gagner en une excursion artistique qui n'était pas sans charme.
Sa première causerie fut donnée à Charleroi devant quinze cents personnes environ « entre un concours d'harmonie des environs et une tombola ».
A Bruxelles, il parla au jeune barreau dans une chambre de la correctionnelle, à la place du greffier, au-dessous du tribunal absent et au milieu d'environ deux cents avocats.
A Gand, il se hâta d'aller rendre visite à Maurice Maeterlinck :
« MES HÔPITAUX » liT
« Ce qui m'a le plus étonné, racontait-il plus tard, parlant de ce voyage en Belgique, cest Maurice Maeterlinck... Un phénomène Maeterlinck, une révélation ! Quand jarrivai à Gand, ne connaissant personne dans cette ville, j'allai tout droit chez lui. D'après ses drames et ses vers, je comptais trouver un individu maigre, pâle, vert-cadavre, emmitouflé de flanelle et abîmé de tisanes. Eh bien, pas du tout : c'est un bon gros garçon qui m'a reçu de la façon la plus joviale. Il m'a fait boire de la gueuze, bière excellente; puis il m'a dit : « Maintenant, cher maître, nous allons manger un bon bifteck, savez-vous... »
De La Haye, il rapporte surtout des impressions de cafés et d'eau-de-vie. Il connaît les endroits où l'on boit le meilleur schiedam, et si une rue lui reste" à la mémoire, c'est à cause du marchand de vin qui y habite. Ainsi :
« Au centre de cet illustre Passage se trouve un certain débit de liqueurs, schiedam, bitter, très fréquenté, bien qu'ayant peu d'apparence. C'est là notre première station en « s Gravenhage ».
Plus loin :
« Nous allons prendre l'apéritif amer-schiedam cette fois dans un grandissime café nouveau pour moi.
« Tout en glaces ce café, comme d'ailleurs celui du Passage, arbustes, chrysanthèmes. Les cafés d'ici rappellent en bien plus grand, et, disons-le, en plus grandiose, ceux de Paris. On y boit et on y fume et on y croque en buvant de petits gâteaux secs salés. »
Mais vient l'heure de la conférence :
« ...Nous partons pour la gloire dans le carrosse du louageur qui doit nous ramener à, des heures tardives, M'"« Zilcken n'a pas oublié d'emporter un œuf que le conférencier gobera pour avoir la voix plus facile...
« Mais voici l'antre redoutable aux corridors sans fin, aux innombrables salles plus austères les unes que les autres. Je gobe l'œuf et j'entre dans la mienne de salle. Une bonne centaine de personnes, dont beaucoup de dames et de demoiselles qui m'accueillent d applaudissements. J'ascende les trois marches de l'estrade et mas-
sieds au milieu de deux flambeaux ; avec à ma droite le verre d'eau, un sucrier, une carafe, tandis que Ziicken dépose sur la table une pile de livres, toutes mes œuvres, les poésies de l'Ecole romaine en partie, H. de Régnier, Viélé-Griffin, Retté, Dubus, Rambosson, d'autres encore, le tout avec des pièces à analyser soigneusement marquées de longs signets de papier blanc.
« Je commence...
« ... Je tremblais un peu quand je prononçai le traditionnel « Mesdames, Messieurs », suivi d'un salut à la Hollande... Le fin fonds et le tréfonds de ma pensée était, vous n'en doutez peut-être pas, que j'aurais bien voulu avoir fini. Heureusement j'avais fignolé en venant une petite phrase bien gentille envers La Haye, en particulier, « cette vraie ville royale, où l'aisance et le bienêtre, etc., etc. ». Ça réussit, et dès lors j'abordai mon sujet un peu moins timidement. Je parlai fort minutieusement de la poésie contemporaine, tout en remontant au Romantisme et au Parnasse contemporain, auxquels je rendis l'hommage dû, puis j'analysai, j'expliquai de mon mieux les nuances du décadisme et du symbolisme et les arcanes de l'École romane, résumant le tout par un grand bonsoir à tous ces mots abstrus, la mode serait de dire « absconds », qui n'ôtent, aussi bien, heureusement pas le talent à ceux qui en ont, bien qu'il leur plaise de s'affubler de ces un peu... voyants costumes. Et je citai, à l'appui de mathèse,desmassesde versdemes camaradeset amis que j'eus le bonheur de faire applaudir fréquemment.
« Après quoi, je passai à moi-même, faisant de ma biographie, si complexe pour quelqu'un qui voudrait l'entreprendre sérieusement, un abrégé discret mais sincère. Et je lus des vers miens — ce furent des fragments de Sagesse que goûta surtout l'assistance.
« C'était en somme un succès. On ne me reprochait que trois choses, d'avoir la voix un peu voilée, de ne pas avoir principalement cité de mes vers, d'avoir débité mon affaire tout d'une traite au lieu de mo reposer et délaisser
MES HOPITAT'X
reposer mes auditeurs pendant un quart d'heure, comme c'est l'usage ici.
« Mais voici Zilchen et Mn^^ Zilchen, Toorop, Verwey. qui m'enlèvent et nous allons, cette fois-ci pédestrement, au Passage qui est tout proche, où nous envahissons un grand café. »
Café... toujours! et encore!
« Nous pénétrons dans un bodega très bien où l'on trouve deux journaux français :
L'Amusant et le Journal pour riro. »
\'oyage, en somme, fort agréable pour Verlaine, celui qui vit cette tournée de café-revues, mais c'était là une halte trop brève dans l'existence douloureuse du pauvre Léliàn. Il fallut revenir à Paris, recommencer la même vie de café, de paresse, de misère et de beuverie, coupée de stations dans les hôpitaux.
Les hôpitaux toujours, — c'est l'éternel refrain et la suprême ressource du poète. Quelquefois,
pourtant, avant de recourir à l'Assistance Publique si maternelle pour lui, il frappe à la porte d'un ami du Quartier, ou se laisse conduire chez quelque admirateur. Un jour qu'il n'avait pas où coucher, il arrive chez Rachilde, l'audacieux et personnel écrivain de Monsieur Vénu^. Elle-même a raconté l'aventure.
« Ce fut Cazals — écrit-elle — qui me présenta Paul Verlaine pour la première fois. Un Verlaine douloureux, boitant en archange foudroyé, et fait comme un voleur.
« Lui et moi nous gardons, dans l'ombre de nos âmes, la vision de ce Verlaine. Ni lui. ni moi, nous ne pouvons l'oublier.
« Nous le préférons au Verlaine officiel, créé, depuis, par les braves gens scrupuleux.
Verlaine
entrant au Procope.
(Croquis de Cazals.)
« Nous le préférons, avec sérénité, sans nous occuper des médisances.
« Et c'est à la tombe de celui-ci que nous portons des fleurs...
« Je vois encore le jeune Cazals de jadis arrivant chez moi, rue des Écoles : « M. Verlaine est en bas, dans un fiacre, son propriétaire l'a mis à la porte et il a mal à une jambe. »
« Qu'on s'imagine un lecteur des FpLcs galantes et de Sagesse glissant, de l'apothéose des rimes, à un fait divers du Petit Journal!
« On a rêvé, en le silence vertigineux de la lecture, de quelque roi d'Orient... et l'on voit s'avancer un homme ayant la tournure d'un ouvrier triste!... Et, cependant, de tout bousculer pour le mieux recevoir, de ranger les meubles, de tirer les tapis, de sortir de l'armoire les draps brodés, de répandre des parfums, d'enfermer vivement l'effronterie du chien et du chat qui veulent sauter autour de l'illustre visiteur, enfin, tout l'émoi, tout l'effroi... et toute la piété.
« Verlaine lève les yeux :
— Vous permettez ma pipe, Rachilde? »
<t Mais ce regard aigu, terrible, noir, est bien celui d'un roi.
« Celui-là est chez lui partout.
« Foin des convenances! On est les Décadents! »
Et voilà Verlaine installé chez Rachilde, dans ses draps, dans son lit qu'elle est toute fière et heureuse de lui céder.
(( Comme il eut raison de me choisir, — s'écrie-t-elle, — moi, inconnue femme de lettres, parmi tant d'autres vrais artistes qui se fussent, je pense, disputé l'honneur de recevoir le grand homme! (1) »
Tristes, lamentablement tristes ces journées du pauvre vieux bohème-enfant qui traînait dans Paris sa jambe malade et sa détresse, mais se redressait tout
(l) Rachilde, préface ou Jardin des Ronces, de F. -A. Cazals.
a MES HÔPITAUX » loi
de même, avec, au coin des lèvres, un sourire sarcastique.
Le voici, au matin, la tête lourde encore des fumées de la veille, qui se dirige déjà vers son café favori. Byvanck, un Hollandais de passage à Paris, qui accompagne un journaliste de ses amis, le décrit ainsi :
« Au café François !««•, vers les dix heures du matin, au moment où les cafés ont encore leur air de prosaïque propreté. La lumière tamisée, qui filtrait dans la salle oblongue, éclairait faiblement la figure hâve du poète qui nous attendait, le regard fixé sur l'invisible,
« Le visage était llétri et fatigué. Son long carrick lui donnait l'air d'un pauvre vieux chanteur des rues, exposé depuis des années au vent et à la pluie ; un chapeau mou et usé couvrait son crâne chauve. Physionomie de bohème qui vit dans le rêve. Seul un foulard de soie jaune au cou éclatait comme une note gaie et troublante de gaieté dans la gamme grise de son extérieur morne. »
Toute la journée, c'était la même déambulation à travers les rues que coupaient de longues stations dans les cafés, des repas chez lui ou chez ses maîtresses, ou encore des courses innombrables pour « récupérer des ors. »
Le soir le retrouvait encore et toujours au café, attablé avec saposecoutumière : redressant la tête, avançant les lèvres, fixant son regard droit devant lui, étendant le bras.
Sa face de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque ; ses sourcilstouffus et hérissés comme des barbes d'épis couvrant un regard vert et profond ; son crâne énorme et oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques, élisent en cette physionomie l'apparente et bizarre contradiction d'un ascétisme têtu et d'appétits cyclopéens.
Sa physionomie était très mobile.
« Tantôt le front du poète se renflait, les narines palpitaient et le malin satyre apparaissait, avec des yeux
tirés aux coins, qui appellent la jouissance. Tantôt ses sourcils se fronçaient, le regard indiquait la colère, la main frappait la table, la voix avait des éclats de tonnerre — pour se changer en un rire franc qui se modérait tout à coup et passait, par une transition subtile, au sourire timide d'un enfant qui craint la punition. Puis, c'était un tantinet d'affectation ou une teinte légère de blague qui se figeait dans une expression d'ennui. Et cette dureté des traits se fondait dans les brouillards d'une mine distraite qui regarde l'espace sans rien voir.
« La nuit, au milieu du boulevard désert, on le reconnaissait de loin. Les yeux à demi fermés, la jambe traînante, tâtonnant du bâton qu'il tenait d'une main tremblante, comme un aveugle à la recherche de son chemin, il ressemblait à un vaincu de la vie qui poursuit sa route solitaire, dédaigné du monde et le dédaignant à son tour. »
Un soir, au sortir d'un dîner de la Plume, le voici accoudé au parapet du quai Saint-Michel, la tête inclinée vers les flots, regardant la Seine tournoyer dans l'ombre, parmi des reflets d'or et de sang ; et il écoutait les plaintes sinistres qu'elle poussait en déchirant sa robe aux piles du pont et en s'engouffrant sous les arches sonores.
D'une voix sanglotante, il prononçait :
«. Je m'ennuie! Je m'ennuie!... J'étais en train de délibérer si je ne ferais pas bien de me jeter dans la Seine. »
Adolphe Retté, Stuart Merill et plusieurs autres l'entraînent au restaurant. Mais là, Verlaine était gêné. Malgré toute la déférence qu'on lui témoignait, il gardait le silence, ne mangeait que du bout des dents et laissait son verre plein.
Enfin, au dessert, voulant à tout prix le dérider, Adolphe Retté se mit à lui réciter, de primesaut, son Colloque sentimental.
Au premier vers, il tressaillit, esquissa un geste de protestation, mais, bientôt, il se rasséréna. Une lueur de
ir lùioji-neCarrién' (apiiarticnt à M. Jean Dolent).
joie passa sur son grand front, et, quand Retté eut terminé':
« Encore! Encore! s'écria-t-il. »
Alors on lui récita Langueur.
Il demanda le poème final de Sagesse :
C'est la fête du blé, c'est la fête du pain...
Le dernier vers prononcé, Verlaine se tourna vers ses amis, et, ouvrant les mains en un geste farceur, il dit : « Voilà! ))
C'était, écrivit plus tard Adolphe Retté, la traduction de cette pensée : « Vous m'avez invité à souper; Retté a payé mon écot, nous sommes quittes. »
Un autre soir, Byvanck raconte encore que, comme il passait près du boulevard Saint-Michel avec Verlaine, Marcel Schwob et le dessinateur Cazals, il dit au poète :
« Cher maitre, voulez-vous dîner avec nous?
— C'est convenu, répondit Verlaine, mais je me sens assez mal disposé aujourd'hui. J'ai eu des chagrins ce matin.
Gueuse inepte, lâche bourreau, Horrible, horrible, horrible femme !
« Tristes querelles! J'ai cherché à me distraire : Ah ! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.
« Oui, sans doute, j'irai avec vous. Nous tâcherons d'être bons amis et de nous amuser. Car, hors l'amitié, il n'y a point d'amusement. »
Et, dessinant machinalement quelque figure de géométrie avec sa canne, sur le trottoir, il dit encore, les yeux embués d'un mauvais rêve :
« Vous savez, je suis hanté ces jours-ci, par une image terrible. Je ne peux m'empêcher de penser aux personnages de Huysmans, Là-Bas. La messe noire, la souillure de l'hostie, et puis le chanoine Docre, qui fit la messe de Satan pour les fidèles du Diable. Quel homme, ce chanoine Docre ! »
Puis, faisant une subite volte-face, passant du satanisme au déisme :
<t La messe! Penser que durant les siècles passés le même culte a été célébré, toujours invariable, et qu'il se maintiendra sans changement jusqu'au dernier jour! Tout passe; seule, cette parole restera, comme elle a été instituée dès le commencement. De toutes les parties du monde cette voix s'élève, partout la même, avec son sens inexhaustible, que tous les siècles à venir sont incapables d'approfondir. Ceci restera, ceci est inébranlable. Les paroles de la messe sont gravées sur un airain que l'éternité même ne saurait entamer. »
Et, continuant sur ce ton, il dit sa haine de tout ce qui était janséniste, il proclama sa foi profonde, il s'attendrit sur son misérable état de pécheur :
« Tous les péchés capitaux, je les ai commis en pensée et en action! Un véritable damné... Seulement, je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de simonie ! »
Puis il se lance dans des considérations théologiques sur saint Jean, <r brave homme tourmenté par de curieuses visions », sur saint Mathieu qu'il qualifie «d'honnête employé des douanes ».
Et, enfin, en manière de conclusion, il dit avec une sorte d'exaltation :
« Pour me sauver de ma misère, j'ai besoin d'un Dieu... Ah! niais, qui croyez que la figure de Jésus est renfermée dans le cadre de quelques méchants petits livres! Croyez-vous donc que le christianisme est sorti des l'A'angiles?\on, non, ce sont les pauvres femmelettes du peuple qui ont gardé fidèlement les souvenirs de la Passion et de la Croix; c'est Néron, faiseur de martyrs, qui a sauvé la foi du Christ et qui en fait une chose de douleur et de sang. Car pour moi Jésus est le crucifié; il est mon Dieu parce qu'il a souffert, parce qu'il souffre. Je le vois devant mes yeux, couvert d'horriblos blessures, suant l'angoisse suprême comme les petites femmes de Judée l'ont vu dans leurs jours.
« Agenouillons-nous donc et croyons avec ces pauvres d'esprit. »
Etrange mixture de religiosité, de déliquescence et de naïve ferveur, qui aboutissait à des actes plus étranges encore. Anatole France conte cette anecdote :
« Après une nuit d'orgie, Verlaine, triste immensément, plein de remords et de remords, se trouve devant une église, au moment où il déversait sur lui-même un flot d'injures: Pourceau, pourceau, tu n'es qu'un pourceau! criait-il, en se frappant la poitrine dans un élan de sincère contrition. Et, comme l'église se présente à lui, le voilà pris du désir obstiné de se confesser. Il entre dans l'église et s'approche d'un confessionnal où naturellement à cette heure matinale, aucun prêtre ne l'attendait. Mais il ne s'arrête point à ce détail. « Mon père, mon père! » appelait-il doucement. Pas de réponse, il frappe alors contre la porte et élève la voix : « La confession, s'il vous plaît!... Oh hé, le curé !... oh hé, le vicaire ! » — Il hurlait et tapait à grands coups de bâton ferré sur le confessionnal plus muet que jamais. Un tel vacarme finit par appeler l'attention du suisse occupé dans la sacristie, il accourt, lui demande ce qu'il veut et finalement lui intime l'ordre de sortir.
« Ah! çà, est-ce qu'on va me laisser mourir sans confession? s'écrie Verlaine. C'est pire qu'en 93, alors; tu n'entends donc pas, vieux Barrabas? Je te dis que je veux me réconcilier avec le bon Dieu, S... nom de D... ! »
Jeté dehors, pauvre Lélian n'eut d'autre ressource pour se consoler que d'entrer chez le premier marchand de vin rencontré.
D'autres jours, Verlaine faisait taire ses idées religieuses pour revenir à ces interminables discussions d'art et de littérature qu'il avait toujours tant aimé soulever autour d'une table de café. Il se répandait en aphorismes, en observations, il s'échauffait en disputes :
« C'est moi, disait-il, qui, en 1885, ai réclamé pour nous le nom de symbolistes. Les parnassiens et la plupart des romantiques manquaient de symboles en un certain sens.
De là] l'erreur de la couleur locale dans l'histoire, le mythe rétréci par une fausse interprétation philosophique, la pensée sans aperception des analogies, le sentiment retiré de l'anecdote... »
Et, une autre fois, à un journaliste qui l'interrogeait sur l'originalité de sa poésie :
« J'ai voulu faiie comme dans les livrets d'opéra où des vers longs alternent avec des vers brefs, suivant que la musique et la déclamation l'exigent. Je dois aussi beaucoup à l'exc mpl c de M"»« Desbord es- Valmore, sa poésie, un peu naïve sous le rapport de la forme, a eu une grande influence sur mes facultés de penser et d'exprimer mes sentiments dans une seconde période. Car Vattachc très peu d'importance à tous ces petits artifices
F.- A. Cazals.
Par Jossot.
de style et de versification. C'est bon pour les commerçants. Je ne veux pas dire que, à présent encore, je ne les emploie pas de temps en temps, mais au fond ce ne sont que de petites « canailleries ». Il n'y a rien au-dessus du bon vers français classique qui est bien plus expressif et bien plus souple qu'on ne croit. Je suis pour la tradition saine et virile, moi. » Il disait encore qu'à Shakespeare, il préférait Racine : « Shakespeare! pourquoi me lancer toujours ce nom? Il a du talent certainement; qui dirait le contraire? mais ce Shake-pear, ce secoueur de poires, n'a pas attrapé le fruit d'or, le fruit unique qui l'aurait marqué pour être le premier génie du monde. Auprès de -Racine, c'est un pédant, un janséniste! ,
— Mais, cher maître !...
— Je n'exagère rien. Je ne veux rien dire de mal de son Othello, ni, pour ma part, de son Henri VIII, mais le nommer en même temps que Racine, lui, le cuistre, le sale gredin !
« Je soutiens que Racine est le premier poète du monde. Quel génie comique dans ses Plaideurs! Vous pouvez être assuré qu'il s'était nourri de la moelle de Villon, de Rabelais et même d'Aristophane, si voils y tenez. Et ses tragédies bibliques ! L'esprit chrétien et l'art antique n'y sont-ils pas fondus? Et quel grand souffle passionné, même dans Esther!... Comme c'est délicieux!... »
Ainsi, tantôt frondeur, tantôt classique, l'esprit de Paul Verlaine se plaisait à suivre son goût, ou à susciter des paradoxes qui égayaient sa verve et stupéfiaient ses interlocuteurs.
Il trônait au café François I*^'" qu'il appelait le café des splendeurs. Il trônait aussi au Procope où il venait depuis la réouverture et où il retrouvait ses amis, Signoret, Cazals... Parfois il s'endormait, ou prenait des croquis. Des gens venaient un peu de partout pour le voir.
C'est à ce café Procope qu'eut lieu à son bénéfice la première représentation de Madame Aubin, une saynète de lui. Le « bénéfice » ne rapporta pas lourd : 400 francs!
Pourtant, ce soir-là, le café regorgeait de littérateurs, d'artistes. Mendès, Silvestre, Lepellcticr, tous étaient accourus...
C'est encore au Procope qu'il fit, un soir, une conférence sur M°i'' Desbordes-Valmore pour laquelle il avait, on l'a vu, une admiration profonde.
On le voyait encore très souvent au « Soleil d'Or », place Saint-Michel. C'est là que Tailhade fit sa connaissance.
« Le soir que je fus présenté à Verlaine, dit ce dernier, il n'était ivre qu'au point de montrer la plus généreuse cordialité.
« Maître )>, lui dis-je. — « Appelez-moi « vieille bête ». si la chose vous amuse; mais pas de gros mots, n'est-ce pas? » et la glace fut ainsi rompue. » Tailhade fait de lui ce portrait :
« Le front dévasté par le génie ou la douleur, plus vieux que son âge, mais la face éclairée par un sourire d'enfant et le clignotement spirituel de ses yeux obliques, Verlaine rappelle à première vue le visage traditionnel de Socrate, avec je ne sais quoi de magnifique et de robuste qui s'impose aux regards fascinés. C'est, sans doute, son beau crâne pareil à la coupole d'un temple, son crâne d'où tant de hautes pensées, de rythmes imprévus s'envolèrent vers le ciel. Dans le buste excellent qu'il en a fait, le sculpteur Auguste de Niederhausern sut dégager merveilleusement le caractère pour ainsi dire sacré de ce visage marqué du signe de la Muse. Son Verlaine rappelle ce satyre de la Légende des Siècles dont les « cils roux laissent passer de la lumière », et qui chante, sur la lyre d'Apollon, (( avec des profondeurs splendides dans les yeux ».
Au € Soleil d'Or », un certain jour, un garçon qui ne connaissait pas les habitués eut l'audace de réclamer à Verlaine le prix de sa consommation — d'avance! Le pauvre Lélian lui adressa aussitôt en vers la plus formidable des invectives que satiriste eût jamais lancée!...
Citûus encore au nombre des cafés et bistros où il
faisait de trop fréquentes stations, le grand bar de la place Maubert, où l'on a le verre à trois sous, et « le petit café blanc de la place Saint-Michel, auprès du bureau de tabac et du bureau des omnibus, où vont les agents de la sûreté » (?). Et, enfin, tous les caveaux où l'on chante, en particulier, les Alpes dauphinoises.
Il ne dédaignait pas, du reste, de convier chez lui ses amis, et, les mercredis soirs, le « salon » aux lambris peu dorés de la rue Royer-Collard où il habitait alors recevait de nombreux invités. Les familiers, les fidèles étaient ceux que reproduit la curieuse vignette de Verlaine : Une soirée chez Paul Ve)iai7W en 1889. C'étaient : Mmes Rachilde et Sophie Harlay; MM. Jean Moréas, Villiers de l'Isle-Adam, Laurent Tailhade, Gabriel Vicaire, Henri d'Argis, F. Glerget, F. -A. Gazais, Ary Renan, A. Desvaux, Jules Tellier, Paterne Berrichon.
De tous ces amis de sa dernière période, Verlaine a beaucoupparlé, ici et là, dans des biographies, dans des articles, dans ses œuvres posthumes surtout. Entre plusieurs, nous retiendrons ce portrait curieux d'Edouard Dubus:
« Vif comme le mercure et causeur comme une cascatelle qui serait presque un torrent, il est duelliste de naissance, amoureux de complexion, poète de race et reporter à ses heures perdues. Les belles, toutes, de Montmartre et du Quartier, n'ont point d'arcanes pour lui : leur alcôve est toute sonore de ses sonnets qu'enflamme, par surcroît, le plus pur symbolisme, leurs mains et leurs pieds tout roses de ses baisers, sans préjudice de leurs autres trésors et de ses autres caresses. Un Don Juan à trois yeux, un pacha à combien... de cœurs ?... »
Enfin voici quelques pages inédites dont nous devons la communication à l'excellent critique Ad. van Bever, dans lesquelles Verlaine retrace la vie de son intime ami F.-A. Gazais :
A. -F. ouF.-A. Cazals, dessinateur et chansonnier français, né à Paris, rue des Bons-Enfants (parbleu!) est mon meilleur ami.
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