ARTHUR RIMBAUD
connu allongé sur le divan et ronflant vigoureusement. C'était un enfant. Toute idée de méfait fut écartée immédiatement.
« Il secoua le dormeur, lui demandant : Que faites-vous là? Qui êtes-vous ? Arthur Rimbaud se nomma, dit qu'il habitait Charleville, qu'il était poète, qu'il venait pour conquérir Paris, et il ajouta, en se frottant les yeux, qu'il regrettait d'avoir été réveillé si vite, parce qu'il faisait de bien beaux rêves. — « Moi aussi, répondit Gill, avec sa grosse jovialité, et son air bon garçon, moi aussi je fais quelquefois de beaux rêves, mais je les fais chez moi ! »
(( Le dormeur s'excusa. C'était un adolescent pauvre, un rimeur isolé, un enfant perdu. Gill avait bon cœur, il eut pitié de lui. et voulut bien l'avertir qu'il n'y avait rien à faire pour un poète à Paris. Il lui donna une pièce de dix francs, toute sa fortune ce jour-là, en l'engageant à retourner vers la maison maternelle. »
C'est ce que fit, en effet, Rimbaud, mais quelques semaines plus tard, après avoir franchi à pied la distance de Paris à Charleville, au milieu des lignes allemandes, se faisant passer pour franc-tireur aux yeux des paysans, courant mille dangers de toutes sortes, y prenant goût, cependant, puisque, bientôt, il renouvelle son équipée. 11 revient à Paris en pleine émeute sanglante, participe, bien entendu, à la Commune, s'échappe et revint en province.
C'est alors qu'un jour il se décida à écrire à Verlaine une lettre enthousiaste où il lui clame son admiration. En même temps il lui envoie le Batoau ivre qu'il lui dédie, et il lui recommande la cantilène, depuis fameuse, des Çhorcheuses do poux.
L'auteur de la lionne chanson est ému et répond au jeune poète en l'invitant à venir le voir au plus tôt à Paris. Et c'est ainsi qu'un beau matin, Arthur Rimbaud descendit chez Paul Verlaine, ou, plus exactement, chez les beaux-parents de ce dernier.
Celui-ci avait annoncé à tous la venue d'un nouveau phénomène littéraire qui devait tout bouleverser. La dé-
ception fut grande lorsqu'on vit paraître cet adolescent imberbe, pâle et triste, qui ne disait mot à personne et boudait éternellement dans les coins, d'un air soucieux ou fatigué.
Les beaux-parents, la femme de Verlaine s'émurent devant cet être insociable et ils commencèrent de le prendre en horreur. Enfin, quelques jours après son arrivée, excédés des mœurs sans-gêne de cet intrus, M. et M"ï« Mauté sommèrent Verlaine de mettre dehors son nouvel ami.
Rimbaud partit donc, à travers Paris, un peu à l'aventure, couchant tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, abrité par des poètes, recueilli par des peintres, repoussé par les artistes, se rabattant sur les bourgeois.
Cependant, si Verlaine avait dû obéir aux injonctions de sa famille en mettant Rimbaud à la porte de chez lui, il ne vouait pas moins à ce dernier une admiration sans bornes. Durant cet hiver 1872, il le conduisit partout, il le traîna dans toutes les réunions d'art et de littérature, il l'exalta et le produisit comme le plus miraculeux des petits prodiges.
Successivement on les vit tous les deux dans chaque coin du Paris littéraire. C'est ainsi qu'il le présenta tout de suite à un dîner où lui-même fréquentait assidûment, le Dîner des Vilains Bonshommes.
Ce dîner avait prit naissance au café du théâtre de Bobino. Modeste boui-boui, Bobino, au coin de la rue Madame et de la rue de Fleurus, avait pour fournisseur attitré Saint- Aignan Choler, auteur infatigable de revues qui faisaient la joie du quartier.
Les premières réunions eurent lieu à l'hôtel Camoëns, rue Cassette, et aussi dans le passage Saint-Benoît tout plein des souvenirs romantiques.
Le dîner émigra ensuite rue Montpensier, au restaurant des Mille-Colonnes, puis revint à son point de départ.
Il n'avait pas de dénomination au début, et faillit s'appeler le Dîner des Cygnes grâce à l'inspiration d'une amie habituelle de ces agapes, la belle Léda.
Les « Trois d du dîner des « Vilains lions ho m m es ».
Verlaine. Valade. Mural.
(Dessin de Paul Verlaine.)
Enfin surgit le titre définitif: Les Vilains Bonshoynmes.
Pourquoi ce titre ? Voici : c'était le soir de la première représentation du Passant à l'Odéon (14 janvier 1869). Tous les amis de Goppée étaient là qui applaudissaient à outrance, et Sarcey les désigna ainsi le lendemain : « Ah ! c'était une réunion de vilains bonshommes ! »
F. Régamey devait faire le dessin pour l'invitation à dîner qui suivit de près cette première mémorable, et, comme on était en quête d'un titre, il lui sembla que l'apostrophe du critique était bonne à prendre.
Le nom lui resta.
Le Dîner des Vilains Bonsho)nmes comptait un grand nombre do convives habituels dont beaucoup devaient devenir illustres ou étaient déjà fort notoires : Banville, Coppée, de Hérédia, Léon Dicrx, Armand Silvestre, Léon Valade, Camille Pelletan, les deux Gambon, Régamey, Verlaine, Forain, Bracquemond, etc..
Rimbaud y vint donc plusieurs fois, accompagné de son mentor. Un soir, au cours des lectures poétiques qui terminaient le repas, une violente altercation se produisit entre Rimbaud et Etienne Carjat lequel applaudissait vivement une pièce de Jean Aicard. Bruyamment, l'auteur du Bateau ivre se mit à ricaner.
« Oh ! non, assez !
— Silence! cria Carjat d'une voix forte.
— Je me tairai si je veux, riposta Rimbaud.
— Morveux, si tu ne te tais pas, je vais te tirer les oreilles, s'exclama Carjat hors de lui. »
Furieux, l'éphèbe se précipita sur la canne à épée que Verlaine apportait toujours et qu'il avait déposée dans un coin. D'un geste brusque il découvrit la lame, et, fonçant sur Carjat, l'aurait sûrement transpercé sans l'intervention de ses voisins de table.
Inutile de dire que les dîneurs Curent suffoqués de telles manières, et décidèrent qu'à l'avenir Rimbaud n'y serait plus admis.
Verlaine se montra, bien entendu, extrêmement froissé
ARTHLU RIMBAUD 7'J
du procédé, et ce fut-là, paraît-il, l'origine de la brouille avec tous les amis littéraires de sa jeunesse.
Révolté à l'idée que le Dîner des Vilains Boiisho)nwes n'agréait plus la présence de Rimbaud, il présenta celuici à des artistes plus dignes de le comprendre. Il le mena, en particulier, chez Victor Hugo. Consécration suprême. Le demi-dieu accueillit avec une olympienne sérénité l'auteur du Bateau ivre, et Verlaine ayant parlé du génie naissant de cet adolescent, l'auteur des Contemplations le salua aussitôt de « Shakespeare enfant ».
Enfin Verlaine réussit à faire admettre son jeune compagnon dans le fameux « Coin de Table » de Fantin- Latour qui fut exposé au salon de 1872. Debout, au centre de la toile, Emile Blémont et Pierre Elzéar à sa droite, Jean Aicard à sa gauche, et au coin de la table à demi desservie où l'on vient de diner, sont assis Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valadc, Ernest d'IIervilly, Camille Pelletan.
Albert Mérat devait compléter le groupe, à côté de Pelletan, mais il ne vint pas. ayant alors un certain éloignement pour Verlaine et Rimbaud; il fut remplacé par un grand géranium blanc, et Fantih se consola en disant qu'il avait métamorphosé un poète en fleur!...
Ainsi partout où il passait. Rimbaud trouvait le moyen de faire du vide autour de lui. 11 menait, du reste, une existence étrangement anormale de visionnaire et d'homme ivre. Il se grisait, par système, de haschich, d'alcool et de tabac; il goûtait les impressions du noctambulisme et de l'insomnie. Il passait dans l'existence comme dans un rêve.
'( Ses allures, disent MM. .Ican Bourguignon et Charles llouin, ses attitudes, ses propos étonnèrent, inquiétèrent, stupéfièrent, épouvantèrent nombre de gens qui virent à côté du poète un « insupportable voyou » et pis encore...
« Dans ce monde littéraire et artiste, où plus qu'ailleurs régnent la vanité, le persiflage, le ton autoritaire et le souci de l'individualité, Himbaud n'avait pas plié son
esprit d'indépendance parfaite, son caractère entier, tenace et volontaire, mais forcément timide, où une pointe de fumisterie froide se mêlait à une sensibilité native et délicate. Aussi ne fut-il pour la plupart qu'un passant énigmatique, soulevant les mépris et les soupçons jaloux, et ne laissant que le souvenir d'histoires ambiguës, ou contradictoires. Ainsi semble s'expliquer ce qu'on peut appeler l'échec moral d'Arthur Rimbaud dans la vie parisienne. »
Lui-même dut sentir qu'il ne réussissait à s'imposer ni au respect ni à l'admiration des gens. Verlaine seul demeurait son fidèle disciple. Mais quelles querelles violentes ne suscitait pas l'intrusion de cet étranger dans le ménage de l'auteur de la Bonne Chanson !
Ce ménage allait de mal en pis. Cependant le lien conjugal avait été renforcé par la naissance d'un enfant, un fils, Georges. Verlaine a toujours parlé avec attendrissement de son fils. Il l'eut, certes, beaucoup aimé s'il n'en avait été séparé de bonne heure. En tout cas, c'eût été là, pour sa femme, un motif suffisant à exploiter pour faire revenir à elle son mari lorsqu'il commença de se détacher d'elle. Mais, déjà, une suspicion plus forte que l'amour conjugal avait envahi le cœur de M^^^ Verlaine. Cette suspicion naquit du jour où Arthur Rimbaud débarqua chez eux.
L'enthousiasme exagéré de son mari pour le génie de l'auteur du Bateau ivre, les démonstrations de l'amitié la plus expansive qu'il lui prodigua tout de suite éveillèrent sa méfiance. Les longs tête-à-tête des deux poètes, des serrements de main surpris, une certaine familiarité un peu louche confirmèrent ses soupçons.
Rimbaud, dans la beauté de son jeune visage, dans le charme de son corps d'éphèbe. était décidément trop joli, trop affiné. Il était grand, bien bâti, avec des cheveux châtain clair et des yeux d'un bleu pâle inquiétant. Son visage parfaitement ovale charmait et inquiétait à la fois par tout ce qu'il y avait de fougue dans ses yeux étincelants, par tout ce qu'il y avait de charme esthétique dans la pureté de ses lignes.
AUTHUr. IIIMBAUD
Coin de table.
Par FaQtiii-Latour.
El/.éar Bonnier. Emile Blémont, Jean Aicard. Paul Verlaine. Arthur Hiinbaud, Léon Valade, E. d'Hervilly, C. Pelletan.
Cet étrange éphèbe attirait et repoussait à la fois. En tout cas, personne ne pouvait passer auprès de cette beauté baudelairienne et perverse sans être frappé de son originalité.
On pense si Verlaine déjà nerveux, inquiet à cette époque et rendu plus nerveux encore par de fréquents excès de boisson, s'enflamma pour la beauté et le génie de son jeune ami.
Se livra-t-il vraiment à cette époque à la passion coupable que sa femme devait lui reprocher plus tard avec tant d'àpreté et dont elle aurait déjà noté alors les symptômes? On ne saurait le dire avec précision, et, peut-être alors, n'y avait-il chez l'auteur de la Bonn*' Cha}t.<(m que cette sorte d'entraînement intellectuel et imauinatif qu'il
a si curieusement caractérisé clans la préface de la Sodome de M. Henri d'Argis :
« Une surexcitation de l'intellect, avec un sentiment plastique peut-être exagéré, des déboires dans un amour qui devait rendre heureux, voilà, croyons-nous, l'origine habituelle d'une erreur qui, pour n'avoir pas eu cette excuse et n'être pas restée un cas intellectuel et moral, est punie si terriblement par la Bible. »
Elle devait l'être terriblement aussi dans la vie de Verlaine puisqu'il devait l'acheter au prix de tout son bonheur familial.
Sans doute n'y eut-il pas complètement de sa faute dans cet entraînement systématique, et sa femme comme sa mère furent-elles aussi coupables de n'avoir pas compris le cœur inquiet, nerveux de leur poète toujours un peu désemparé, toujours si triste, ayant toujours besoin d'être pardonné, d'être consolé.
En réalité, M. Lepelletier l'a dit avec raison, deux personnes seulement avaient de l'action sur Verlaine, sa mère et sa femme. Mais M^i" Verlaine mère montrait trop d'indulgence pour son fils — alors qu'elle était peut-être un peu injuste pour sa belle-fille et la famille de celle-ci. Quant à la jeune femme, elle était véritablement excédée et des brutalités et des exigences passionnelles du poète que des excès d'alcool rendaient chaque jour plus intraitable.
Néanmoins, elle était par trop indifférente à la renommée et aux travaux de son mari. Elle ne voulait voir en lui que les défauts les plus grossiers. Verlaine était un faible, un sensible, presque un malade; s'il avait été compris, soutenu, soigné par celle qu'il adorait et qu'il ne cessa jamais d'aimer — peut-être n'aurait-il pas alors versé dans cette affreuse vie de dissipation. Cela, Verlaine le comprit bien :
Vous n'avez pas eu toute patience,
Gela se comprend, par malheur, de reste;
Vous êtes si jeune! et l'iusoucianee,
C'est le lot amer de l'âge céleste ! . . . . ^ ..
AHTHUIÎ RIMBAUD 8;i
Il se plaint et il excuse tout à la fois.
Vous n'avez pas eu toute la douceur, Gela, par malheur, d ailleurs se comprend; Vous èles si jeune, ô ma froide sœur, (^ue voire cœur doit (Hre indifférent !
Aussi, me voici plein de pardons chastes, Xon, certes, joyeux! mais très calme, en somnic, . Bien que je déplore, en ces mois néfastes, D'être, grâce à vous, le moins heureux homme.
Fut-ce de lexaspération? Fut-ce le goût des ^*•oyages qui hantait Arthur Rimbaud et que celui-ci fit partager à son ami? ... Toujours est-il que bientôt \'erlaine ne put demeurer à Paris. La hantise du départ l'absorba.
Il semble bien que sa femme fit peu pour le retenir. Les parents de cette dernière, exaspérés, dans leur bourgeoisisme, par la vie de leur gendre, espéraient bien profiter de l'absence du poète pour amener peu à peu ^[me Verlaine à l'idée dune séparation de corps.
Bref, l'auteur des Poèmcx siilnntirns ne fut guère contrarié dans ses préoccupations de départ, et, tout naturellement, un beau jour de juillet 1872, ils décidèrent Rimbaud et lui, de quitter la France pour quelques mois. Seulement, agissant toujours un peu en gamins, ils se convainquirent l'un l'autre qu'il serait plus piquant de faire en quelque sorte la répétition de leur fuite par un faux départ. Ils auraient l'air de s'enfuir et ils ne s'enfuiraient pas. Quelle bonne niche ils allaient faire à tout le monde!... Et puis, en route, on pouvait s'amuser tout son saoul, se payer la tête des gens, jouir de cette bonne liberté dont l'un et l'autre étaient affamés, promener leur curiosité à travers les villes et les villages, rire et s'amuser comme des fous! Et, joyeux déjà de leur escapade, comme des collégiens en rupture de classe, les voilà partis pour Arras. Ils arrivent dans la vieille ville picarde, mais comme il était trop tôt pour se présenter chez les personnes que Verlaine connaissait, ils s'installèrent au buffet de la gare. Là, pour tuer le temps, ils s'offrirent mutuel-
lement apéritifs sur apéritifs. Une fois gris, l'idée les prit déjouer un bon tour aux provinciaux assis autour d'eux. Avec un calme imperturbable, ils se mirent alors à se raconter leurs soi-disants exploits de malfaiteurs. Assassinats, vols, viols de vieilles femmes, ils n'oublièrent rien, aucun détail. Et, pour ajouter à la véracité de leur récit, ils échangeaient leurs impressions sur les pénitenciers dans lesquels ils étaient supposés avoir fait des séjours fréquents. Et comme tout cela était dit assez haut pour que chacun puisse entendre, les voyageurs qui consommaient à côté d'eux, ne tardèrent pas à manifester leur inquiétude. Evidemment, ils avaient affaire à deux criminels échappés de prison. La prudence indiquait de prévenir les gendarmes. C'est ce qui fut fait, car bientôt deux pandores survenaient qui intimaient l'ordre aux deux « individus » de les suivre. Verlaine et Rimbaud obéirent.
« Ils sortirent — ajoute M. Lepelletier qui raconte cette anecdote — au milieu des clignements d'yeux, des chuchotements, des mines effarées, et la légende courait bientôt, sur le quai, et de là se répandait en ville, qu'on venait d'arrêter deux célèbres assassins. Peu s'en fallut qu'on ne donnât des détails circonstanciés sur l'âge, le sexe, la situation de leurs victimes, et les dimensions des blessures qu'ils avaient faites.
« Conduits à l'Hôtel de ville, on procéda à l'interrogatoire des deux suspects. Rimbaud, en présence du procureur de la République, reprit son aspect d'enfant et se mit à pleurnicher. Verlaine, interrogé ensuite, confirma les dénégations de son ami, et comme le procureur commençait à s'excuser reconnaissant l'erreur des gendarmes, le poète, dont ne s'était pas encore dissipée l'excitation des apéritifs, éleva la voix. Il menaça le procureur. Il déclara, avec des regards terribles lancés au personnel judiciaire estomaqué, qu'en présence de son arrestation arbitraire, et il accentuait « arbitraire » à la façon d'un traître de mélodrame, roulant les /• dans un tremblement expressif, il allait faire du bruit dans la presse, agiter ses amis républicains, qui ne laisseraient
{/y t.ÙT -7^ ^A.vJLt i^rr^l /t*~J^ l' C-f'^ \ / lUl.^ i'Tti^Jl^^.
.Xapo/eun III après Sedan.
(Croquis de^P. Verlaine.)
point ainsi passer cette séquestration de deux camarades, citoyens paisibles, honorables, n'ayant pas l'ombre d'un casier judiciaire. Puis il ajouta qu'il était né à Metz, qu'il avait à opter entre la France et l'Allemagne, et qu'en conséquence des procédés violents dont usaient les agents français, il était sur le point de se mettre sous la protection des gendarmes allemands, qui, eux au moins, n'arrêtaient que les coquins!...
Le magistrat appela les gendarmes, et leur donna l'ordre de faire reconduire ces « individus » à la gare, et de leur faire prendre le premier train pour Paris...
A la gare du Nord, ils descendirent, se restaurèrent, et se rembarquèrent immédiatement pour la Belgique, d'où ils passèrent en Angleterre, sans encombre.
On avouera que c'était là pour nos deux voyageurs un piquant début. Il devait, cependant, leur arriver bien d'autres aventures. Toutes malheureusement, ne nous sont pas connues. On a, en particulier, très peu de renseignements sur ce séjour à Londres que firent les deux amis à l'automne et pendant l'hiver de 1872.
On sait néanmoins que vers le mois de septembre, Verlaine s'en allait souvent rendre visite à Régamey en son atelier de Longham street. Il y passait d'assez longues heures à bavarder avec l'artiste, en regardant celui-ci peindre et dessiner.
Un jour, l'inspiration le prit soudain, et, saisissant une feuille de papier, qui traînait sur un divan, il se mit à croquer un Napoléon III après Sedan, ainsi qu'un Prince Impérial. Puis, trouvant ces charges trop grêles, il jugea qu'un peu de littérature alentour ne messiérait point, et, en parodie du style de Coppée, il improvisa au-dessous de chaque dessin quelques vers signés d'un paragraphe magnifique avec la croix symbolique du poète des humbles.
Par ces facéties qui étaient encore des gamineries, il essayait de combattre l'ennui lourd et sinistre que le ciel londonien déversait sur lui. Rimbaud, plus pratique, profitait de ce séjour en Angleterre où, du reste, il vivait
ARTHTR riI^^^AUD
\'erlaine cl Rimbaud à Londres (Dessin de Félix Kégamev.)
aux crochets de son ami, pour apprendre la langue, ébaucher quelques relations avec de gros commerçants de la Citr, se préparer à son futur métier d'explorateur.
Mais Verlaine! Mais le poète primesautier, charmant et gamin de la Bonne Chanson, à quoi eut-il bien pu occuper les heures monotones de ce monotone exil volontaire si ce n'est à observer autour de lui, à mail-
cieusement noter les mœurs, les us et coutumes de la Babel moderne.
Ces notes familières sur Londres, ces croquetons rapides et amusants, jamais « poussés » mais toujours vrais de lignes, il les adressait à Edmond Lepelletier dans les nombreuses letttres qu'il lui écrivait, et celui-ci les a citées dans son intéressant volume.
Les quelques fragments suivants donnent une idée de la vision du poète :
Voici d'abord, Londres :
« Plate comme une punaise qui serait noire, London! Petites maisons noirousses, ou grands bahuts « gothiques » et « vénitiens » ; quatre ou cinq cafés potables, et encore! Battur en rirait bien! [Baptiste, garçon qui nous servait à la Brasserie des Martyrs.] Tout le reste c'est des dining rooms [restaurants], où l'on ne boit pas, ou des coffee-houses, d'où l'Esprit (spirits) est soigneusement écarté. « Nous ne tenons pas d' « esprit », m'a répondu une « maid » à qui je posais cette question insidieuse : « One absinth, if you please, mademoisell! »
« Une nuée de boys rouges frotte vos bottes du soir au matin, pour un penny. Quand ils ont obtenu, grâce à leur mélange sirupeux, ce vernis, dont Labertaudière croit avoir accaparé le secret [personnage d'un monologue que débitait l'acteur Francès chez Nina de Callias], ils lèchent positivement votre soulier, et repartent de plus belle, la brosse molle d'une pince, et de l'autre la brosse dure! et la botte reluit, sacrebleu!...
« Ici, c'est le triomphe du haillon. Impossible de rêver de loques pareilles! Par exemple, grâce à l'application de petits décrotteurs rouges, il n'y a pas un immonde mendiant dont les souliers, semelles et orteils y compris, ne soient cirés comme feu Cyrus lui-même...
« Ici, tout est petit. Sauf la Cité, vastes oiïîces, banques, etc., sauf Southwark, énorme rue pleines d'usines et d'immenses warehouses (magasins), sauf les docks, moins beaux pourtant que ceux d'Anvers, Belgravia Square, et quelques Terwinii.^ Hoirie gigantesques, tout
AHTHIU lilMBAUD
est petit : les maisons à deux étages, sans toiture visible, d'en bas, les portes, les « collidors », les boutons de porte, les compartiments des pubHc-houses, comparables vraiment à des intérieurs de i^renadcs, les toutes petites briques jaunes des murs, lesquelles briques deviennent, au bout de très peu de temps, obscurément rougeàtres, puis tout à fait noirouffes; tout est petit, mince, émacié, surtout les pauvres, avec leur teint pâlot, leurs traits tirés, leurs longues mains de squelettes, leur barbiche rare, leur* tristes cheveux blondasses, frisottés naturellement par la floraison des choses faibles, telles que les pommes de terre énervées dans les caves, les Heurs de serre, et tous les étiolements. Rien ne
pourra dire la douleur infâme, résignée jusqu'à l'assassinat, de ces très peu intéressants, mais très beaux, très distingués misérables... »
Ailleurs. Verlaine note le tabac immonde, « les cigares inabordables ». Pas de cafés propres (et Dieu sait, cependant, si, avec Rimbaud, ils faisaient, à ce sujet, des recherches laborieuses!...) « Il se faut résigner aux immondes caboulots, ou, alors, aux boîtes à commis-voyageurs de Leiccster-Square. »
Partout des nègres, <( comme s'il en neigeait », aux vitrines des photographies de Stanley et d'Eugénie, quelques réfugiés politiques, Lissagaray, Vcrmesch (et sa femme qui élevait des souris blanches), rencontrés au
Verlaine en chérubin.
Par lui-même.
café et dont la conversation coupe les heures de ce triste exil.
Pourtant, à la longue, Verlaine semble s'acclimater un peu mieux. Il a fait connaissance — par Rimbaud — de gros négociants anglais de la Cité, et ceux-ci, un jour, lui offrent une place dans \e\iv office \... Belle recrue!... Aussi bien s'abstiennent-ils de donner une suite à leur idée, et Verlaine retombe dans l'oisiveté des longues, des interminables journées passées à parcourir les rues de Londres et à se reposer dans les tavernes où l'on ingurgite force gin sous l'œil indifférent des bar-mai(h diligentes et correctes.
Et le travail, la poésie?... Eh bien, Verlaine ne la néglige pas autant qu'on pourrait le croire. Tandis que Rimbaud va baragouiner son anglais avec ses commerçants, l'auteur de la Bonne Chanson achève un volume de vers, les Romances sans paroles.
« Ma vie est toute intellectuelle, écrit-il (un peu exagérément peut-être) à Edmond Lepelletier. Je n'ai jamais plus travaillé qu'à présent, débarrassé que je âuis des mille papotages, cancans, taquineries, commérages et potins... »
FA, quelques semaines plus tard :
« Je vais porter chez l'imprimeur les Romances sans paroles, 4 parties :
« Romances sans paroles. — Paysages belges. — Nuit falote (xviiie siècle populaire). — Birds in the night.
« Avec ceci pour épigraphe :
« En robe griso et verte avec des ruches,
Un jour de juin que j'étais soucieux,
Elle aj)parut souriante à mes yeux,
Qui l'admiraient sans redouter d embûches. »
« 400 vers à peu près en tout, tu auras çà dès paru, c'està-dire en janvier 1873. »
Cependant Verlaine se trompait ou trompait volontairement son ami en lui assurant que son livre paraîtrait à
ARTHIl! RIMBAUD 91
liOndres. Peut-être était-il de bonne fois et cherchait-il simplement un éditeur...
D'autres soucis l'accablaient en même temps, du reste. Sa femme le harcelait de lettres lui réclamant une pension de 1 200 francs dont il était bien décidé à ne pas donner un sou. Alors elle commença contre lui une série de manœuvres légales offensives qui devaient avoir pour objet d'amener peu à peu une séparation de corps. Nous avons dit que les Mauté avaient été enchantés, à cet égard, de la fuite à l'étranger de leur gendre. Ils l'exploitaient longuement, eux et leur avocat, répandant avec insistance les bruits les plus infamants sur la vie de Paul Verleiine et d'vVrthur Rimbaud. Bientôt ils jugèrent le moment favorable et ils lancèrent la demande en séparation. Le grief « inavouable » y était articulé en termes précis.
En apprenant, dans sa retraite londonienne, ce dernier détail, Verlaine fut transporté de colère.
<ï Les misérables! s'écria-t-il. Ils espèrent me contraindre par ce procédé. Eh bien, ils ne m'auront pas. Je vais convoquer mes amis, faire passer des notes dans la presse, produire des témoins, constituer un tribunal d'honneur. »
Et, prenant la plume, il écrivit à sa mère, à Edmond Lepelletier, à Emile Blémont, à tous ses amis, tout ce qu'il méditait d'accomplir pour se disculper. Il proposa de se soumettre, lui et Rimbaud, à une expertise médicale!...
On l'engagea au calme, à l'apaisement. Il ne put jamais s'y contraindre, mais divers événements vinrent le distraire de ses préoccupations matrimoniales. Ce fut, d'abord, le départ de Rimbaud qui, en garçon pratique, ayant appris l'anglais et noué les relations commerciales qui lui paraissaient indispensables, sentait qu'il n'y avait plus rien à faire à Londres et retournait chez lui.
Cette séparation fut très cruelle pour \'erlaine qui se trouva tout d'un coup isolé dans cette immense ville étrangère, avec toutes sortes de préoccupations maté-
rielles et morales. Bientôt il tomba malade, s'alita, se crut gravement atteint, télégraphia à tous, à Rimbaud, à sa mère, à sa femme même, d'accourir, les suppliant de venir assister à ses derniers moments. Rimbaud se hâta de reprendre le paquebot, M™*' Verlaine accourut au chevet de son fils dont l'état était surtout nerveux et qui guérit promptement lorsqu'il se vit entouré de ceux qu'il aimait.
Ce furent ensuite ses poésies, les Romances sans paroles, qu'il n'avait pu caser à Londres, que Lepelletier n'avait pu placer de son côté et qu'il voulait absolument faire paraître avant son procès.
Toutes ces préoccupations, ainsi que la tendre sollicitude de sa mère qui espérait voir son fils revenir à la vie saine dans un milieu de campagne et de nature, l'incitèrent à partir de l'Angleterre pour aller passer quelques semaines en Belgique, à Jehenville, chez une de ses tantes, M^^e yre Evrard.
Il partit au commencement du printemps de 1873, ne se doutant pas qu'il approchait d'une des crises terribles de sa vie et que le printemps suivant le trouverait entre les quatre murs d'une geôle!
« Mes Prisons »
LA grasse campagne belge était décidément le lieu de refuge favori de Verlaine désireux d'échapper, pour une halte de quelques semaines, aux tracas sans nombre de sa vie aventureuse. .Le fait est que le matérialiste un peu grossier qu'il était à ses heures se plaisait admirablement dans cette Wallonie pittoresque aux salubres émanations forestières, au milieu de ces gais compagnons, de ces voisins sans morgue, grands mangeurs et fort buveurs, qui accueillaient toujours avec la plus franche cordialité le fils du capitaine Verlaine.
Il faut lire les pages émues et reconnaissantes que l'auteur des Croquis de Belgique a consacrées à ces plantureuses contrées pour comprendre quelle passion il leur voua.
Cette fois encore, l'atmosphère ambiante agit sur lui pour le plus grand bien de ses nerfs exaspérés. Pendant les longues heures qu'il passa dans le calme champêtre à jeter sa ligne dans le courant rapide de la Semoy, il tourna et retourna dans sa tête toute l'histoire de ses démêlés conjugaux, et il parvint à cette conclusion que la seule solution possible était un raccommodement avec sa femme. Mais comment l'opérer? VA M™'" \'crlaine étaitelle encore digne de l'amour de son mari?... A tout hasard, il écrit à son ami et confident. l'Mmond Lepelleticr, il le prie d'enquêter, de la voir lui-même.
« Ce qu'il me faut, écrit-il, c'est, je ne dis pas une réconciliation — moi, je n'ai jamais été « fâché », — c'est un retour immédiat de ma femme à moi. Je lui ai tout récemment écrit dans ce sens, la prévenant que cette fois serait la dernière. J'attends sa réponse, et il est clair que si, d'ici à très peu de temps, elle ne me donne pas satisfaction, force me sera d'agir, car il serait trop bête de me brûler le sang et la vie dans une attente sous l'orme, aussi prolongée que cruelle. »
Avec une jolie désinvolture, Verlaine retourne ainsi les rôles. Il exige maintenant, il parle en maître courroucé. Puis, afin de bien montrer qu'au fond il ne tient pas autant qu'on pourrait le croire à ce retour conjugal, il se lance aussitôt dans les projets littéraires qu'il caresse depuis quelques mois.
« Je fourmille d'idées de nouvelles, de vers, de projets vraiment beaux. J'ai fait un drame en prose, je te l'ai dit, Madame Aubiii. — Un cocu sublime, pas à la manière de Jacques. Le mien est un moderne, extrêmement malin, et qui rendra des points à tous les aigrefins de Dumafissc. Je complète un opéra-bouffe, xviif siècle, commencé il y a deux ou trois ans avec Sivry. Ceci serait avec de la musique à faire, pour l'Alcazar de Bruxelles, d'où sont parties les Cents Vierges et la Fille de Madame A7igot. — Puis, un roman en prose, aussi sadique que possible, et très sèchement écrit; une série de sonnets, dont les Amies (si tu peux les recopier, envoie-les-moi) font partie, et dont je t'envoie le prologue, entortillé, mais assez explicatif, je crois. — La préface aux Vaincus, où je tombe tous lesvors, y compris les miens, et où j'explique des idées que j'ai, que je crois bonnes. Je t'enverrai ça un jour, et tu verras que c'est bien. Voilà, je peni e, quelque besogne... »
Malheureusement, ce ne sont guère là que des projets qui n'aboutissent pas : le manuscrit des Romances sans paroles est promené par Edmond Lepelletier d'éditeur en éditeur sans aucun succès, et, d'autre part, la réconciliation conjugale ne s'effectue point.
En vain Verlaine fait-il appel aux sentiments de sa femme, en vain fait-il vibrer la corde maternelle et la corde amoureuse, la famille Mauté répond par du papier timbré, et le jugemenf prononçant la séparation de corps est, on le sent, tout proche.
Dans ces conjonctures, il semble que Verlaine ait besoin d'accomplir un coup de tête. On lui fait grief de son intimité avec Rimbaud. Eh bien, il va l'alïicher une fois de plus aux yeux de tous, des Mauté et de toute la séquelle, en partant encore en voyage avec l'auteur du Bateau ivre.
Ce dernier était venu le rejoindre en Belgique. Les deux compagnons se grisaient copieusement chaque jour, puis la fantaisie leur prit de gagner l'Angleterre par Anvers. Une petite promenade en mer de dix-huit heures, une jolie fugue et un beau voyage, « inouï de beauté », écrit, de Londres, Paul Verlaine, et, dans une lettre suivante, il donne quelques détails sur leur séjour dans la capitale anglaise, parle des leçons de français qu'il est obligé de donner pour vivre, fait encore mille recommandations à Edmond Lepelletier au sujet du manuscrit des Romances .sa/<.s- paroles, qu'il appelle plaisamment c( Gustave ». « Que devient Gustave?... (îustave est-il casé?... Que reproche-t-on à Gustave?... » Il termine en blaguant son présent état de professeur de Frrnch, a 100 francs par mois, se montre amusant, gouailleur, sceptique à son ordinaire. Uien n'annonce la catastrophe qui va se produire quelques jours plus tard.
Nous sommes à la fin du mois de juin 1873. Les deux amis sont installés au cœur de la vie anglaise... pour quelque temps, semble-t-il, lorsqu'un jour, brusquement, comme s'il se décidait à rompre une chaîne, Verlaine abandonna son compagnon, sans argent, et s'enfuit à Anvers sans même avertir Rimbaud !...
Que s'était-il exactement passé entre eux! Verlaine était-il de sang-froid lorsqu'il mit cette fuite à exécution? Y eut-il une scène violente entre les deux amis? On ne sait. Une seule chose subsiste qu'il faut souligner : l'état de nervosisme aigu où était Verlaine. L'approche du juge-
PAUL A'ERLAINE
ment de séparation de corps qui anéantirait le lien conjugal entre lui et cette femme qu'il avait tant aimée, le rendait comme fou. Maintes fois il avait parlé de se tuer. Tous ceux qui le virent à cette époque le trouvèrent exalté au plus haut point.
Tel un dément qui fuit, il courut au bateau, arriva à Anvers, fut à Bruxelles le lendemain et écrivit aussitôt à sa mère. Il suppliait sa femme de venir le rejoindre. Avec son imagination maladive et excessive, il ne doutait pas de la voir arriver. Aussi fut-ce encore une déception cruelle pour lui lorsqu'il reçut de sa mère une réponse négative à ce sujet. M™" Verlaine suppliait son fils de prendre patience et annonçait elle-même sa prochaine arrivée à Bruxelles.
Désespéré du côté de sa femme, Verlaine se retourna vers Rimbaud. Il lui envoya lettres et dépêches, implorant son pardon, le suppliant de venir. Rimbaud accourut, — non qu'il fut très aise de retrouver son ami, mais il espérait lui soutirer encore une somme d'argent, grâce à laquelle il aurait pu faire un séjour à Paris. Verlaine ne voulut rien entendre, .parlant seulement de reprendre l'ancienne vie commune, et, ils en étaient là de leur dispute, lorsque la présence à Bruxelles de M™" Verlaine vint mettre en tiers un témoin gênant.
Le lendemain de l'arrivée de cette dernière, eut lieu une explication décisive.
Voici comment Verlaine, beaucoup plus tard, un soir monotone d'hôpital, raconta la scène à Adolphe Retté :
« Je nous revois à Bruxelles, dans cet hôtel borgne de la rue Pachéco où nous étions descendus. J'étais assis sur le pied du lit. Lui, debout près de la porte, croisait les bras et me défiait de toute son attitude... Ah! la méchanceté, la flamme cruelle de ses yeux d'archange damné ! Je lui avais tout dit pour qu'il restât avec moi. Mais il voulait partir et je sentais que rien ne le ferait revenir sur sa décision.
« Ma pauvre mère accourue de Paris pour tenter de me ramener auprès de ma femme et de mon enfant, était là
Paul Verlaine et Jean Moréas au salon des L'eut. (D'après rafficlie de F. -A. Ca/.als, 189'i.)
aussi. Elle voyait déjà que j'étais hors de moi, et, sans parler, elle me posa sa main sur l'épaule afin de me contenir.
« Nous restons peut-être cinq minutes immobiles, Rimbaud et moi, à nous dévorer du regard.
« A la fin, Rimbaud se détourna.
— Je m'en vais, dit-il.
« Et, gagnant le couloir, il descendit l'escalier quatre à quatre. J'écoutais les marches craquer sous ses bonds. Je haletais, je voyais rouge ; il me semblait qu'il emportait ma cervelle et mon cœur.
« Quand je ne l'entendis plus, ce fut comme une tempête en moi. Je me dressai, je courus vers la porte. Ma mère voulut me barrer le passage ;
— Paul, supplia-t-elle, tu es fou, reviens à toi, pense aux tiens ! »
« Mais la colère m'emportait. Je la bousculai en criant je ne sais quelle injure. Comme elle essayait de me barrer le passage, je l'écartais d'un mouvement si brusque qu'elle se cogna le front contre le chambranle.
« Je dégringolai l'escalier. Dans la rue je vis Rimbaud qui suivait le trottoir vers le boulevard Botanique. Il marchait lentement et avait l'air indécis. Je le rattrape et lui dis :
— Il faut que tu viennes, ou, prends garde, cela tournera mal.
— Fous-moi la paix! me répondit-il.
« Alors je me dis qu'il n'y avait plus qu'à le tuer. Je pris le revolver que je portais toujours dans ma poche et je tirai deux fois. Rimbaud tomba, les gens me saisirent et voilà. »
La scène se passa-t-elle exactement de cette façon? Il faut douter un peu de la mémoire de Verlaine qui n'était pas toujours très sûre, et, du reste, M"^^ Verlaine mère la raconta plus tard d'une manière différente à M. Lepelletier.
Voici le récit tel que ce dernier le reproduit :
« Elle se trouvait, en tiers, dans la petite pièce de
rilôtel liégeois, à Bruxelles, où les deux jeunes gens se querellaient, à l'occasion du départ annoncé par Rimbaud.
« Celui-ci affirmait n'être revenu qu'avec l'intention bien arrêtée de repartir aussitôt. De l'argent, et il tournait les talons ! Tous deux avaient la tête montée par les apéritifs. Verlaine, plus faible, ou plus surexcité par l'alcool, s'exaspéra. En vain, M™'* Verlaine mère suppliait les deux amis de se mettre à table, et de renvoyer au lendemain, lorsqu'ils seraient pourvus de plus de sang-froid, leur explication, Rimbaud ne voulut rien entendre. 11 déclara, de son petit ton sec, qu'il partirait sur-le-champ, et, avec le geste autoritaire qui lui était habituel, il ajouta qu'il lui fallait de l'argent. Il répétait, en scandant nerveusement, sur un rythme analogue à celui des lampions, sa demande impérative « de l'argent 1... de l'ar-gent !... »
<■ Verlaine avait acheté un revolver, peut-être dans une vague appétence de suicide, tourmenté par le souvenir de sa femme, le cœur torturé par la séparation que le refus (iu voyage à Bruxelles affirmait définitive. Depuis quelque temps, il sentait voltiger autour de ses tempes des chimères funèbres. Il était hanté, la nuit, de démons noirs dégagés des vapeurs de l'alcool. Dans un impulsif élan de violence, il tira l'arme de sa poche, et fit feu dans la direction de Rimbaud.
« Le mouvement avait été sulHsamment lent pour permettre à ce dernier d'avancer la main, instinctivement, comme pour s'emparer du revolver. La première balle efileura le poignet gauche de Rimbaud, la seconde, tirée après l'effort de celui-ci pour détourner le coup, partit vers le plancher, le canon du revolver étant abaissé.
« Une stupeur profonde enveloppa les trois personnages de cette scène. M""' Verlaine mère entraîna son fils dans sa chambre. Il pleura, il exprima les regrets les plus vils, et revenant vers Rimbaud, qui ne disait mot, il lui cria : «Prends le revolver et tue-moi!» M">'' Verlaine mère s'efforça de calmer les deux jeunes gens. Elle se mit à panser le poignet de IMmJtn iil,. i tj^^i les instances de ce "■^oWersi tas
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dernier, qui reprenait son idée fixe, elle lui remit 20 francs comme viatique, pour retourner chez sa mère à Charleville. On croyait, de part et d'autre, l'affaire terminée, et l'égratignure de Rimbaud, insignifiante, semblait déjà cicatrisée, sans suites possibles, ni médicales, ni judiciaires.
« Le blessé insistant pour prendre le prochain train, et réintégrer immédiatement la maison maternelle, Verlaine voulut lui faire la conduite. Durant le parcours vers la gare, il était toujours en proie à une surexcitation vive.
« Rimbaud crut, à un moment donné, qu'il fouillait dans sa poche pour de nouveau s'armer du revolver et faire feu. C'est du moins l'explication que le plaignant a donnée par la suite. Soit effet de la peur, soit par une sorte de machination diabolique, qui était bien dans son caractère, et afin de se débarrasser brutalement de Verlaine qui l'obsédait, Rimbaud se mit à courir vers un agent de police, en criant : à l'assassin ! Verlaine le suivit, comme un fou, courant, gesticulant, criant, menaçant peut-être. Rimbaud le désigna au policier. Arrestation.*
« Verlaine, fouillé, fut trouvé porteur du pistolet. La preuve était visible. »
Tandis que Rimbaud, insouciant, partait pour Charleville, le malheureux poète était écroué à Amigo (violon belge).
« Pas beau, l'Amigo, a-t-il écrit lui-même. Propre tout au plus, et le fier mérite, au pays de la propreté à outrance ! Comme j'avais de l'argent sur moi, on me mit d'office à la pistole, ce qui au fond est bien. Mais là cette pistole prenant air et jour par un vasistas situé trop haut, avec dedans, deux lits, deux tables et deux chaises, et toutes autres commodités, une exceptée, omise, ne me procura pas la paix comportée : un ivrogne bien mis, fléau pire! n'ayant pas tardé à partager mon sort, se rendit insupportable de toute façon toute la nuit. Et du dehors, des chants, des cris, des braillements, parvenaient jusqu'à des heures très avancées. Des airs surtout de la Fille de la Mère Angot, alors dans la fleur de sa nouveauté... belge.
me tympanisèrent jusqu'à l'aube, un litre de faro, du fromage et du pain, avec l'espoir qu'on me donnait ou plutôt me rendait, en outre, d'une prompte mise en liberté, me laissèrent paraître néanmoins le temps bien long. Vers sept heures du matin, ma porte s'ouvrit — quels verroux ! — et l'on me fit descendre de quelques marches, dans une petite cour pavée où me furent apportés le café au lait et le petit pain nommé pistolet, traditionnels à Bruxelles.
« Les heures passèrent très nombreuses, me semblaitil ; à toutes mes questions sur ma délivrance prochaine, de vagues, je dis vagues geôliers, moitié en « civils w, moitié en policiers, en pantoufles, flemmards, impolis et patelins, répondaient : « Oui, tout à l'heure, savez, ils vont v'nir, soyez sûr, tu verras», si bien qu'après, vers une heure, des pommes de terre en purée et je ne sais plus quelle viande mi-partie bouillie et rôtie de veau ou d'agneau avalées sans appétit, je fus appelé... vers une voiture cellulaire assez semblable aux « paniers à salade » affectés chez nous à certains transports féminins pour la Préfecture, c'est-à-dire à panneaux métalliques peints en jaune et noir extérieurement et donnant quelque prise aux yeux sur le dehors. »
Cette voiture cellulaire le conduisit aux Petits-Carmes, qui correspond à peu près au « Dépôt » de Paris.
« Une vaste cour pavée, plutôt longue. D'aiïreux types, en général. Beaucoup d'Allemands, majorité de Belges, naturellement, des Italiens, comme de juste, et trop de l'^rançais assez hideux, hélas! J'arrive très ahuri, timide et comme ivre encore. D'ailleurs, bien mis, je suis l'objet, de la part de mes camarades, de quolibets, de ricanements, de quels regards, qui me tuent vraiment. Le gardien de service, une brute très chamarrée, me bouscule, par surcroit de paroles flamandes que je comprends à leur intonation. Il m'indique du doigt un groupe où l'on pèle des pommes de terre. Très fatigant, debout, pendant une heure, ce turbin. On sonne une cloche. C'est le déjeuner. Le réfectoire est crépi à la chaux. Des tables et des bancs pas propres. L'adjudant, encore plus chamarré que le
gardien, dit sergent, aiguillette d'argent énorme et képi extraordinairement chargé de galons, fait le signe de la croix et d'une voix terrible :
Benedicite.
Cependant voici le directeur de la prison, petit homme au visage disparaissant sous les moustaches et les favoris, bedonnant, grisonnant, qui s'en vient trouver Verlaine, une lettre à la main, faisant force courbettes et excuses à son prisonnier.
« Veuillez-vous asseoir, je vous en prie, monsieur Verlaine. Je viens de lire, comme c'est mon devoir de directeur, une lettre qui vous est adressée. Elle vous fait beaucoup d'honneur. Cette lettre était une missive de Victor Hugo en réponse à une supplique désespérée que Verlaine avait eu le temps d'envoyer au grand poète.
Elle contenait ces mots :
<( Mon pauvre poète,
« Je verrai votre charmante femme, et lui parlerai en votre faveur, au nom de votre tout petit garçon. « Courage et revenez au vrai,
« Victor Hugo. »
Le directeur, en lisant cette lettre, conçut aussitôt une considération énorme pour un prisonnier qui avait de tels répondants. H se hâta de le mettre au régime de la pistole. Dès lors, Verlaine eut une cellule, avec la permission de faire venir ses repas du dehors. Enfin il lui fut loisible de se promener seul dans le préau.
Ne sachant que faire entre ses quatre murs, il écrivit. Il se servait d'un petit morceau de bois et d'un peu d'encre conservée dans un interstice de carrelage.
C'est là qu'il composa les récits diaboliques qui parurent dans Jadis et Naguère : Crimen Amoris et Don Juan Pipé, Et encore de nombreuses poésies dont les vers de Sagesse :
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte...
rt MES PRISONS » 103.
Cependant l'instruction de son procès avançait à grands pas. On commença par demander à Paris des renseignements sur le prisonnier. Ceux qui furent fournis par les concierges; les voisins et les fournisseurs furent déplorables. Amplifiées par les petites gens du peuple, les querelles de ménage de Verlaine devinrent d'épouvantables scènes où la fureur le disputait à la débauche. M. Mauté, interrogé à son tour, n'hésita point à reproduire l'accusation d'homosexualité qu'il avait lancée contre Verlaine et Rimbaud.
Dès lors, le siège de la justice belge fut fait. De simple délit, l'affaire devint correctionnelle.
Verlaine fut déféré au Tribunal de Bruxelles :
< Vilaine, raconte-t-il dans Mes Prisons, étroite et galeuse cette chambre, ou plutôt cette salle, jadis crépie à la chaux, alors tout écaillée, lézardée et comme menaçant ruine. Au mur d'en face (le public assis sur des bancs de bois, munis juste de dossiers, qu'il semblait qu'on eût pleuré pour les mettre là) un Christ dartreux pendait, qui paraissait se faire des cheveux trop longs et n'avoir été perché en ce lieu que pour regarder les prévenus
« d'un nir fâcJir. »
« Les trois conseillers chargés de me faire jiion affaire, • siégeaient en des fauteuils cachés par leur larges manches, vôtus à peu de chose près comme nos juges français» derrière une table à tapis vert uni, sur laquelle des codes, des papiers, des écritoires et un pupitre central pour M. le président...
« Mon « audience » commença. Même cérémonie qu'en-. France.
— Accusé, levez-vous.
— Vos noms et prénom.'^? •
— Profession?
— Vous êtes accusé d'avoir, etc.. et, après un interrogatoire, d'ailleurs court et pas trop féroce, le traditionnel :
— Allez vous asseoir.
loi l'AUL VEKLALM-:
« Et, tandis que j'obtempérais, le procureur du roi se leva.
« Je vois encore le personnage, petites moustaches en crocs, petits favoris dits « Cambronne », une main dans la poche de son pantalon de coutil blanc (pourquoi pas de treillis?) retroussant comme cavalièrement, à la houzarde, la robe noire, tandis que son autre main retirait de dessus sa petite tête, la disgracieuse lourde toque de l'emploi et la posait sur la table étroite, aussi, du décor recouverte d'un tapis comme celle du tribunal, et, comme elle chargée de codes, de papiers, d'une écritoire et d'un pupitre.
« Messieurs, débuta-t-il, en me désignant, l'homme que vous avez devant vous est un étranger... »
« Et c'était comique d'entendre en français, cet accent pas trop belge que vous avait ce jeune à peine sorti de quelque Louvain ou de quelque Gandou de quelque autre université du cru. Puis passant aux faits de la cause et après avoir déploré' qu'il n'en fut pas en justice civile comme devant les conseis de guerre pour lesquels « l'ivresse n'est pas une excuse », il me flétrit en me traitant de lâche (quelle logique!) « Oui, messieurs, l'assassin » — il oubliait que l'accusation d'asacinat avait été abandonnée, « oui l'assassin tire de sa poche un revolver à six coups chargé (simplet, s'il n'avait pas été chargé, à quoi bon le tirer de ma poche? raisonnons un peu tout de même) il vise sa victime (prononcez victimne), deux coups partent dont l'un atteint l'infortuné » (0 Rimbaud alors confortablement soigné pour ton bobo que je déplorerai quand même toute ma vie de t'avoirfait, en voulant d'ailleurs faire pire, comme tu eusses ri, pauvre ami disparu à jamais, de t'entendre ainsi qualifier!)
« Et ensuite, messieurs, non content de ce premier crime (lisez délit)... »
« Et le « magistrat debout » raconte en son langage et à sa manière la scène, d'ailleurs déplorable, de la rue, et finalement réclame pour moi « toutes les sévérités dont la loi est armée ».
« Se conformant à ces conclusions, malgré une bonne
plaidoirie de mon défenseur, le tribunal, sans en avoir plus mûrement que le droit délibéré, m'appliqua le maximum, deux ans d'emprisonnement.
« Sur le moment, et devant le public, je fis bonne contenance. Mais une fois rentré sous la garde d'un huissier à chaîne d'acier, dans le vestibule où les gendarmes m'attendaient, je me pris à pleurer comme un enfant, si bien
Caricuture de P. Verlaine.
Par Emile Cohl.
que mes « anges gardiens >> se mirent à me" consoler en ces termes textuels :
« C'est pour une fois, ça, mais il y a l'appel, tiens, v
« Et mon avocat, survenu, me lit en effet signer un acte en appel. »
Hélas! L'appel n'eut pas plus de succès que la première instance. Les juges se contentèrent purement et simplement de confirmer la première sentence. Verlaine fut transféré à la prison de Mons pour y accomplir sa peine.
Ce que fut la vie de Paul Verlaine pendant les dix-huit mois qu'il passa dans cette prison (accomplissant sa peine en cellule, il bénéficia d'une réduction du temps d'emprisonnement) on s'en rendra compte pour le détail en lisant le si pittoresque livre intitulé Mes Prisons, et, surtout, en parcourant dans l'ouvrage de M. Edmond Lepelletier l'intéressante correspondance qu'il échangea avec celui qui fut son meilleur ami.
Résumons-la à grands traits.
D'abord, qu'on ne s'imagine point Verlaine désespéré écrivant dans un style à la Silvio Pellico. Même sous les verrous, il demeurait le gamin amusant et amusé de tout qu'il avait toujours été. Il blague son cachot, il blague ses geôliers, il se blague lui-même avec un joli entrain et un doux scepticisme.
11 reconnaît qu'il est logé dans une pittoresque demeure :
« La prison de la capitale du Ifainaut est, je dois le confesser, une chose jolie au possible. De brique rouge pâle, presque rosé, à l'extérieur, ce monument, ce véritable monument, est blanc de chaux et noir de goudron intérieurement avec des architectures sobres d'acier et de fer. )>
Dans ce « château », on le loge, on le nourrit, on l'habille : « Casquette de cuir de la forme qu'on pourrait dire dite Louis XT, veste, gilet, pantalon d'une étoffe dont le nom m'échappe, verdâtre, dure, pareille assez à du reps très épais, très grossier et en somme très laid, gros tour de cou en laine, des chaussettes et des sabots... »
« MI-:S PinSHN;? » 107
Et il ajoute d'un ton plaisant :
« On compléta mon costume par l'apport d'une cagoule en toile bleue destinée à cacher le visage des prisonniers dans leur passage par les corridors pour les promenades dans les préaux, — et d'une large plaque de cuivre verni en noir, en forme un peu de cœur, avec mon numéro en relief, étincelant comme de l'or plus beau. Je devais accrocher cette enseigne, lors de chaque promenade, à un bouton de ma veste.
« Puis le barbier de l'établissement me rasa conformément au règlement.. l'étais élégant et joli, je vous assure. )>
Au bout de quelques jours, on lui permit des livres : dictionnaires classiques, ouvrages anglais. Shakespeare surtout qu'il dévora dans ses années de cellule, « mais qui ne lui fit pas oublier Racine, non plus que Fénelon ni que La Fontaine, sans compter Corneille et Victor Hugo, Lamartine et Musset. » '
Que faire entre les quatre murs d'une geôle, sinon lire et écrire?... Verlaine lisait donc beaucoup. Avec son imagination toujours exubérante, il se voyait déjà sorti de prison, obligé de gagner sa vie. Gomment faire"/ Il rumine plusieurs projets. L'un d'eux le séduit tout à fait : retourner à Londres et y fonder une agence de traduction. Aussi pioche-t-ill'anglais en force. Bientt)t il lit couramment cette langue. Quelle joie! 11 en écrit aussitôt à son ami.
Sa correspondance (avec sa mère, avec Edmond Lepelletier) est des plus actives. « i^cris-moi au moins tous les quinze jours, mande-t-il à ce dernier. Songe que je n'ai pas lu un journal depuis six mois. » Evénements politiques, événements littéraires, il voudrait être au courant de tout. Enfin il s'inquiète surtout de son fameux manuscrit, les Romances sans paroles.
Ce futen cette occasion que Edmond Lepelletier montra pour Verlaine toute l'obligeante tendresse d'un ami. A cette époque, Lepelletier toujours très lancé dans la politique, avait dû se réfugier à Sens pour continuer d'écrire dans lé journal le PeniAe ■<ouv('rain qui était saisi
à Paris soumis à l'état de siège. Dans l'imprimerie où s'éditait son journal, il découvrit suffisamment de caractères typographiques neufs pour pouvoir imprimer les Romances sans paroles. Il acheta du papier Whatman et fit faire un tirage restreint du nouveau volume du poète.
On juge de la joie de Verlaine lorsque cette bonne nouvelle lui parvint au fond de sa prison ! Il voulut lui-même voir les épreuves, activer l'impression, faire faire les dernières retouches.
Le volume fut tiré à cinq cents exemplaires seulement. Il parut au mois de mars 1874. Encore que le service de presse eût été fort bien fait par Edmond Lepelletier, ce dernier n'eut, hélas! aucune « coupure » de journaux à envoyer au poète. Le silence morne le plus absolu accueillit cette œuvre charmante. La bêtise des critiques, considérable déjà, s'aggravait d'une pudibonderie extrême à l'égard de Verlaine-le-Réprouvé. Il ne se trouva pas dans la presse un seul feuilletoniste, un seul critique, assez indépendant, assez insoucieux de la vie privée d'un auteur pour juger une œuvre en elle-même et en proclamer la beauté.
Déception cruelle pour celui qui, derrière les hautes murailles de sa prison, guettait ce témoignage d'amitié de la part de ses anciens compagnons de luttes qui auraient pu au moins reconnaître le plus talentueux d'entre eux.
Bien d'autres se seraient découragés. Mais Verlaine avait déjà en lui ce fonds d'insouciance qui caractérise le bohème, et, en outre, cette imagination excessive qui lui permettait de subir patiemment les heures les plus cruelles de sa destinée en songeant à celles, joyeuses, qui l'attendaient dans l'avenir.
Ce fut encore elle, cette imagination bienfaisante, qui le servit dans la crise de mysticité où il allait entrer.
Verlaine converti! Étranges mots qui hurlent de se voir accouplés, et pourtant, quelle âme plus naïve, plus simple, plus ingénue que celle de ce poète demeuré grand enfant malgré sa vie et ses déboires, quel cœur plus ar-
dent, plus sincère sienne...
Depuis des mois lui, ses yeux sont cifix de cuivre qui est accroché à la muraille nue audessus d'une image pieuse :
« Il y avait, pendu au mur de ma cellule, audessous d'un petit crucifix de cuivre, une image lithographique assez affreuse, aussi bien, du Sacré- Cœur : une longue tête chevaline de Christ, un grand buste émacié sous de larges plis de vêtement, les mains effilées montrant le cœur.
Qui rayonne et qui [saigne
quelle âme plus émouvante que la
il est là, dans ce cachot, et, malgré attirés tout le jour par un petit cru-
Verlaine, par li
comme je devais l'écrire un peu plus tard dans le livre
Cette image, ce crucifix hypnotisaient son regard. Uicn des fois ils l'avaient contraint à se replier sur soi-même, à jeter au fond de son âme ce coup de sonde douloureux qui fait ressortir la fange et les impuretés.
Verlaine n'avait jamais été un mystique, mais c'était un artiste, c'était un poète, c'était un Imaginatif. Comme tant d'autres, il fut séduit par toute cette poésie émanée du
christianisme qui verse au cœur de ses élus des trésors de paix ineffable. Mais peut-être n'eut-il pas trouvé en lui le courage pour s'avouer à lui-même et avouer aux autres sa conversion si un coup brutal, imprévu, n'était venu le frapper au cœur, le plonger encore dans une infinie tristesse.
Un matin, le directeur de la prison entra dans sa cellule.
« Mon pauvre ami, dit-il au détenu, je viens vous apporter une mauvaise nouvelle. »
Et il lui tendit la signification du jugement du tribunal civil de la Seine prononçant la séparation de corps d'entre le sieur Paul Verlaine et la dame Mathilde Haute, son épouse.
« Je tombai en larmes, écrit Paul Verlaine, sur mon pauvre dos, sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape sur l'épaule du directeur me rendirent un peu de courage, et, une heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire de prier M. l'aumônier de venir me parler. Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt celui de persévérance de Mgr Gaume.
« Je suis littérateur, je goûte la correction, la subtilité, toute la cuisine du style, comme de droit et de devoir. Même, ces corrections, ces subtilités, je les prise, je les renifle, si vous voulez bien Et j'ai horreur de toutes platitudes écrites.
<( Mais, en dépit d'un art déplorable en fait d'écriture et d'une syntaxe à peine en vie, Mgr Gaume fut pour moi, pourri d'orgueil, de syntaxe et de parisienne sottise, l'apôtre. »
Ainsi c'était cette fatale nouvelle de la séparation de corps prononcée entre sa femme et lui qui venait de jeter Verlaine entre les bras du Christ!
Si extraordinaire que semble l'aventure, elle est cependant logique si l'on songe que l'auteur de la Boniip Chanson n'avait jamais abandonné complètement l'espoir de retrouver un jour sa Mathilde chérie. Il s'en entrete-
nait encore dans les lettres qu'il écrivait à Edmond Lepelletier, il connaissait cette espérance suprême et absurde que sa femme pourrait lui pardonner un jour, qu'ils pourraient recommencer les heureuses années du début de leur mariage. Et voilà qu'encore une fois toutes ses espérances s'écroulaient!
La réaction fut violente et presque instantanée, on l'a vu, chez Verlaine.
Quelques jours après, elle revêtit vraiment l'apparence d'une conversion :
« Je ne sais quoi ou qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre le temps de m'iiabiller et me prosterna en larmes, en sanglots, aux pieds du Crucifix et de l'image surérogatoire, évocatrice de la plus étrange, mais à mes yeux de la plus sublime dévotion des temps modernes de l'Église catholique. »
Aussitôt il fit revenir l'aumônier. Il le pria, le supplia de l'entendre en confession, n'eut de cesse que l'excellent ecclésiastique eût déféré à son désir. Verlaine s'agenouilla et fit une confession générale :
« Entre autres questions, ne me posa-t-il pas celle-ci, d'un ton calme et point étonnant, non plus qu'étonné :
— Vous n'avez jamais « été » avec les animaux?
Après avoir répondu non! — et ce non, sans stupéfaction de l'interrogation posée, — je reçus d'un front humble et contrit tout de même, après ma très véridique et consciencieuse, je vous assure, confession, la bénédiction, mais point encore l'absolution si convoitée. En attendant cette dernière, je repris, sur le conseil de mon directeur spirituel, mes travaux, lectures variées, et vers pieux principalement. De cette époque date à peu près tout S^igessp... »
Il abandonna ses lectures profanes, se mit à lire Joseph de Maistre, les Pères de la doctrine, saint Augustin. Il travailla le latin. « Le bon directeur de la prison et l'excellent aumônier potassaient avec moi presque tous les jours. »
Verlaine devait conserver un souvenir délicieux de ces premiers mois, où, redevenu néophyte, il se faisait initier à nouveau au charme de la religion retrouvée :
« J'ai eu alors vraiment la foi; je me sentais pur, j'étais chaste; j'avais le bonheur et la santé. Nulle mauvaise pensée ne me venait. Mon esprit était calme et c'était une sentation presque physique. Il me semblait que je portais sans cesse du linge propre et neuf. »
D'autre part, l'indulgence du directeur jointe à la protection de l'aumônier lui rendait très supportables ses derniers mois de cellule.
« Enfin, j'avais un gardien qui, voulant quitter la (( boîte », comme il disait, « complétait son instruction » en vue d'entrer ailleurs, me demanda un beau jour de lui donner des leçons de français. Et nous voilà, moi dictant, lui, écrivant de sa grosse écriture, d'abord des exemples de grammaire :
Etes-vous madame de Genlis? etc..
et, quand des progrès réels furent accomplis, des tranches soigneusement choisies des Aventures du jeune Télémaque par M. de Salignac-Fénelon, archevêque de Cambrai.
« En échanges de ces leçons, le brave garçon me procurait des douceurs, journaux locaux, gâteaux, chocolat, parfois la goutte et très souvent, — ô joie, ô reconnaissance ! de la chique (or la chique était défendue) et la difficulté d'en dissimuler les traces, après usage accompli, la rendait plus délicieuse encore.
Que de ruses, que d'astuces pour lors, de chaque salivation dans le petit bassin destiné à mes ablutions, faire couler un mince et aussi silencieux que possible filet d'eau, à l'effet de diluer et faire disparaître par la grille d'évacuation les preuves de l'affreux délit. »
Mais il n'est si bon gîte qu'il ne faille abandonner un
jour OU l'autre. Le moment de quitter sa prison arriva pour Verlaine. Ce fut le 16 janvier 1875. Sa mère l'attendait à la porte de la geôle. Quel bonheur! Quelle effusion! Encore une fois elle l'arrachait à son milieu, et le ramenait au pays natal, s'enfuyait avec lui redonner la vie physique et morale à ce pauvre corps d'homme dans les riches plaines du Nord, au milieu des grands pâturages de la Wallonie.
Veplaîne^ Professeur et Cultivateur
LES semaines que Verlaine passa dans sa famille à FampoLix furent des semaines de méditation sur son propre destin.
Il avait grand besoin de réfléchir, de s'examiner, de se recueillir pour l'avenir, il avait bien des actes de contrition à faire, et il en fit beaucoup.
Vie gâchée, fortune aux trois quarts émiettée, foyer détruit, talent littéraire compromis, c'était un triste bilan que celui de sa jeunesse.
Très sincèrement Verlaine se frappa la poitrine et il se jura de racheter ses fautes passées. Le grand souffle religieux qui l'avait soulevé du lit de sa cellule pour le jeter aux pieds du petit crucifix de cuivre grondait encore au fond de son âme. Il était croyant. Il avait toujours en son cœur l'enthousiasme, il résolut de se refaire une nouvelle vie.
Que pouvait-il? Que savait-il? Il dressa le tableau de ses ressources. Sa mère avait conservé juste de quoi vivre. Lui-même n'avait rien qu'un talent littéraire incapable de s'abaisser aux besognes journalistiques, de le faire subsister, par conséquent, — et des notions plus précises en littérature française, en latin, en anglais, peut-être en dessin.
Ce fut à ces connaissances quil fit appel. Il décida qu'il serait professeur. Et, d'abord, pour se perfectionner dans la langue anglaise, il obtint au pair une place de répétiteur de français dans une famille de la petite ville anglaise de Stirkney. Il y demeura un an et demi, menant
la vie la plus calme et la plus rangée du monde, n'ayant aucune distraction et n'en cherchant pas, se portant admirablement au physique comme au moral, au milieu des merveilleuses prairies et des superbes parcs de la campagne anglaise. Il enseignait le français, le latin et le dessin. Il faisait surtout de nombreux et rapides progrès en langue anglaise.
Ce fut l'ennui lourd et morne, le désir de voir sa mère, qui l'engagèrent à quitter Stickney. Il ne fît, du reste, que changer de résidence et de pays, car c'est encore en qualité de professeur qu'il revint en France à Kethel, au collège Notre-Dame. Le 14 novembre 1878, il écrit à son vieil ami Edmond Lepelletier sur ses nouvelles fonctions :
« Je suis ici professeur de littérature, histoire, géographie et anglais, — toutes choses amusantes et distrayantes. Régime excellent. Chambre à part. Nulle surveillance « pionnesque ». Rien enfin qui rappelle les « boites » universitaires, lycées collèges municipaux ou simples « bahuts ». La plupart des professeurs, latin, grec, mathématiques, sont ecclésiastiques, et je suis naturellement dans les meilleurs termes avec ces Messieurs, gens cordiaux, simples, et d'une bonne gaieté sans fiel et sans blague. En un mot ceci est une sorte de « buen » pour moi, où j'ai la paix, le calme et la liberté de ma façon de voir et d'agir, — bienfait inestimable. — Appointements raisonnables... »
Encore une halte délicieuse dans sa vie, ce collège de Rethel. Très digne, très • soumis, très pieux, presque guindé. "Verlaine fit la meilleure impression sur les bons ecclésiastiques et leurs élèves qui ignoraient, bien entendu, son passé et qui, tous, étaient aux petits soins pour lui. Retraite presque conventuelle, le collège Notre- Dame était à la fois un asile de paix pour cette pauvre âme vagabonde et un milieu propice à ce cœur enthousiaste et tout brûlant alors de religion.
Avec beaucoup de perspicacité, Edmond Lepelletier ajoute que 'Verlaine y goûtait encore une autre volupté< la plus forte dont on puisse s'abreuver : celle de passer
ignoré, là, le hautain poète des Poèmes saturniens, l'écrivain subtil et raffiné des Romaiices sans paroles, l'incomparable poète chrétien de Sagesse. Ignoré, inconnu des esprits qui l'entouraient, volontiers humble, obéissant et dévoué, accomplissant scrupuleusement son métier, ne méritant nulle réprimande, le modèle des professeurs, lui le vagabond révolté, l'éternel inquiet... Contraste saisissant dont, à coup sûr, il dut s'enivrer, qu'il goûtait avec
une volupté toujours [nouvelle.
Malheureusement le vieil homme ne tarda point à reparaître en lui. Il s'était juré de ne plus boire... pendant quelque temps. Il tint sa promesse.
Mais il ne s'était pasjuré à luimême de ne plus aimer, de ne plus s'enthousiasmer pour la beauté... et voici qu'il la retrouvait encore et encore une fois sous les traits d'un être de son sexe.
Lucien Létinois, un de ses élèves, fils de cultivateurs, âgé de dix-huit ans, était un grand garçon un peu pâle et un peu mince.
Assez sentimental, rustre à peine dégrossi, Lucien paraît avoir été d'une intelligence plus qu'ordinaire. Mais son physique sembla merveilleux aux yeux enthousiastes de Verlaine :
Paul Verlaine à Fampoux.
Fin comme une grande jeune fille, Brillant, vif et fort, telle une aiguille, La souplesse, l'élan d'une anguille.
Des jeux d'optique prestigieux, Un tourment délicieux des yeux, Un éclair qui serait gracieux.
Parfois il restait comme invisible, Vitesse en route vers une cible Si lointaine, elle-même invisible...
a Ci
c a w en*»
Ce fut un nouveau coup de foudre : Lucien Létinois allait prendre dans le cœur et dans la vie de Verlaine la place prépondérante qu'y avait tenue Rimbaud.
Et, d'abord, son élève ayant fini ses classes et quittant le collège, son professeur le suivit et alla s'installer auprès de lui dans la ferme du père Létinois.
Ce dernier était un paysan madré. Sans se rendre un compte exact des sentiments que les deux jeunes gens avaient l'un pour l'autre, il ne vit qu'une chose : une belle proie dont on pouvait s'emparer en Verlaine et en sa petite fortune. Il n'y manqua point.
Depuis longtemps, le poète parlait d'agriculture, de s'établir comme fermier, d'acheter une propriété. L'occasion était trop tentante : il ne la laissa pas échapper. Demeurer auprès de Lucien, vivre avec lui dans cette belle campagne des Ardennes, au milieu de cette vie saine, encore un rêve de bonheur caressé qu'on pouvait facilement réaliser.
Mme Verlaine, consultée, ne mit pas d'obstacle aux projets de son fils, trop heureuse de le voir s'établir loin des tentations de Paris. Une ferme fut donc achetée, la ferme de Juniville, mais non pas au nom de Verlaine ni à celui de sa mère : au nom du père Létinois ! Verlaine expliqua cette étrange opération en disant qu'il craignait d'être poursuivi un jour par sa femme qui pouvait réclamer ses reprises... C'était une bien mauvaise raison. Personne ne l'accepta, pas même sa mère qui se froissa du procédé et repartit à Paris.
Ce fut un étrange fermier que Verlaine. Passant la journée dehors à voirie soleil se jouer dans les branches, se promenant, rêvassant, faisant des vers, on ne le vit jamais la bêche à la main ou poussant la charrue. Et, pourtant, que d'engrais on réclamait autour de lui, que de sommes ne lui fit-on pas verser pour enrichir cette terre ingrate qui ne lui rapportait rien! En vain le jeune Létinois, plein de bonne volonté, voulait-il mettre la main à la pâte et aider les ouvriers des champs, Verlaine l'arrêtait et le détournait de la besogne.
Ce qui devait arriver arriva. Las de la campagne, repris de son éternel désir d'errance, l'auteur de Sagesse s'enfuit un jour de Juniville. avec Létinois, comme il s'était enfui de Paris avec Rimbaud.
Un beau matin, ils partirent tous les deux pour Londres, laissant là la ferme et le père Létinois qui ne s'émut pas pour si peu, vendit la ferme qui était à son nom et en mit le bénéfice dans sa poche.
Les deux amis, poussés par la faim, restèrent peu de temps à Londres. Bientôt ils venaient une fois de plus demander asile à la maman Verlaine, à Boulogne-sur- Seine, rue des Parchamps.
Qu'allait faire Verlaine ? Il résolut de mettre à exécution une idée qui le tourmentait depuis longtemps : vivre de sa plume d'écrivain. Il chercha d'abord un éditeur pour Sagesse dont le manuscrit tout prêt attendait depuis plusieurs mois. Mais en vain s'adressait-il dans les maisons littéraires : aucun éditeur ne consentit à publier ce beau livre qui est certainement l'acte de foi le plus brûlant et le plus magnifique du siècle dernier. Un seul libraire, Victor Palmé, sur la recommandation d'esprits bien pensants et sans se douter aucunement de la valeur littéraire de l'ouvrage, résolut de l'éditer à ses frais. Mal lui en prit du reste, car, malgré les démarches de \'erlaine, les services de presse et les visites aux critiques influents, dédaigné par la presse, dédaigné par le public, le livre resta soigneusement dans l'arrièreboutique de l'éditeur. De rage, celui-ci envoya au pilon les invendus, c'est-à-dire à peu de chose près l'édition entière...
Tristes débuts. Verlaine ne faiblit pas cependant. Par l'appui inlassable de Lepelletier, il parvint à entrer au Réveil, journal sur lequel son ami avait la haute main. 11 y écrivit quantité de ces petits essais, notes d'humour, grains de philosophie, croquetons de passants, de passantes, de paysages, où il excellait. Les Mémoires d'un Veuf, Q}iinze jours en Hollande furent publiés à cette époque et dans cette fouille. Tout cela lui permettait
de vivoter sans lui donner de grandes ressources ni lui assurer la vraie notoriété.
A ce moment, un malheur terrible frappa Verlaine ; il perdit Lucien Létinois. Brusquement ce dernier tomba malade et dût être transporté à l'hôpital de la Pitié. Une fièvre tj^phoïde se déclara. Lucien mourut en trois jours.
La douleur de Verlaine fut immense. Sa pauvre âme douloureuse, blessée encore une fois, s'épancha avec un lyrisme éperdu et sincère en un volume de vers qu'il intitula Amour et qu'il consacra tout entier au souvenir de son ami. Exaltation amoureuse et mystique à la fois dans laquelle se mêlaient en une étrange mixture tous les sentiments qui peuplaient l'âme du poète : amour du beau, tendresse inemployée, ardente imagination sensuelle, religiosité qui transforme en dieu l'objet aimé, sens de la paternité qui lui faisait considérer Lucien comme son fils et allait jusqu'à lui faire chercher en rêve une fiancée pour son enfant adoptif :
Je cherchais, je trouvais, jamais content assez...
La mort brutale foudroya stupidement ce beau rêve. Il en resta un délicieux volume de vers et une douleur amère, presque inguérissable dans le cœur du poète.
Cependant il fallait vivre... Verlaine continua nonchalamment sa besogne de journaliste. Il habitait alors avec sa mère un petit appartement rue de la Roquette, 17, qu'un témoin de sa vie nous décrit ainsi .
(( L'ameublement était provincial. Il était propre et discret. Cloué au mur, un Christ sanglant, enluminé par Germain Nouvau. Dans la bibliothèque, livres de casuistique côtoyant les Nouvelles de Scarron, une Imitation^ un Pétrone. Çà et là des pastels premier Empire. Auprès de la fenêtre, un pupitre étroit, vraie chaire de pion où régnait un grand désordre.
« A cette époque, Verlaine apparaissait sanglé dans un habit de coupe anglaise, toujours grave, coiffé d'un éternel chapeau haute-forme.
« Verlaine était alors amoureux d'une certaine patronne
de bureau de tabac de la rue de la Roquette, ainsi que de la pâtissière du coin, laquelle lui permettait de lécher quelques gâteaux dans l'arrière-boutique. »
La plupart des articles et des articulets parus au Réveil furent réunis, nous l'avons dit, dans le volume ayant pour titre Les ^f('rlt^)iros fj'un Vpnf et qui ost dédié à Edmond Lepelletier. C'est un ensem ble d'essais très curieux, de pochades, d'articles de fond et de croquis où Verlaine se montre le talent primesautier, sincère et très libre qu'il a toujours été.
Du Réveil qui était situé rue Bergère, et où Verlaine se montrait surtout dans une brasserie allemande, dans le fond de laquelle se trouvaient les bureaux du journal,
le poète de Snge.^.^^e transporta bientôt ses pénates, ou. du moins, fit de très fréquentes apparitions au Quartier Latin. Là, au D'IIarcourt, à la Source, au Louis XIll. il fit la connaissance d'un certain nombre de jeunes écrivains qui n'étaient afilliés ni au naturalisme triomphant ni au Parnasse, ni ne se déclaraient les disciples des romantiques. Ces jeunes gens, qui se gratifiaient volontiers de Décadents, formaient le premier noyau des futurs symbolistes. Us avaient une petite feuille, Lu/éc^, que dirigeait LéoTré-
Lucien Ldtinois. (D'après une photographie.)
zénik. Les rédacteurs principaux en étaient Tristan Corbière, Laforgue, Viélé-Griffin. Ils parurent s'intéresser à Verlaine, lui demandèrent des articles. L'auteur des Mémoires d'un Vett/'connaissait surtout Tristan Corbière dont il était l'admirateur et auquel il consacra dans Lutèce une curieuse étude. Il en écrivit bientôt une autre sur Arthur Rimbaud et une sur Villiers de l'Isle-Adam. Cet ensemble fut réuni plus tard sous le titre Les Poètes maudits.
C'étaient là des noms à peu près ignorés du grand public mais qu'avait déjà recueillis une élite littéraire encore bien mince mais assez enthousiaste. Les singularités de la vie de Rimbaud, le prodigieux génie de Villiers de l'Isle-Adam, la curieuse poésie de Tristan Corbière, la poétique si nouvelle de Stéphane Mallarmé (auquel Verlaine consacra un article enthousiaste), toutes ces choses témoignaient d'un art encore inédit et dans lequel le pauvre Lélian allait pénétrer à son tour.
Cependant, il devait y avoir encore un arrêt dans sa vie. Au moment où il commençait de s'aboucher avec ceux qui devaient devenir ses derniers compagnons littéraires, il se sentit repris d'une nouvelle fringale champêtre, et, abandonnant une fois encore la plume pour la bêche, au mois d'octobre 1883, il s'enfuit à la campagne.
Quelle attirance l'appelait donc, le retenait donc, lui, le citadin, vers les joies et les peines des travaux rustiques? Edmond Lepelletier, le biographe si intuitif de Verlaine, se le demande, et il conclut que c'était là chez le poète plutôt un désir passager et assez .grossier de goûter aux bonnes joies rustiques qu'une véritable vocation de cultivateur.
« Il aimait à fouler l'herbe brûlée des friches, à écraser :les chaumes sous ses pieds solidement ferrés. Il marchait large et lourd dans les mottes de terre, à la paysanne. Il avait chassé dans sa jeunesse. En son âge mûr, au bord de la Semoy, il lui plut de tenir une ligne à la main, mais il fumait et rêvait, allongé à l'ombre, dans quelque creux de la rive, laissant souvent échapper le poisson suceur. Ce qu'il goûtait par-dessus tout, dans la vie rustique,
VEnLAINE, PHOI i:SSET:r< ET CULTIVATEUR 123
c'étaient les allures libres, les vêtements vieux où l'on est à l'aise et portés sans façon, les repas plantureux, les causeries au coin de l'âtre, et puis les chopes renouvelées, à l'estaminet, et les gouttes avalées en passant au cabaret, ami posté à l'angle des routes. »
Lui-même en avait-il bien conscience?... On ne sait. En tous cas, il faisait illusion aux autres et principalement à sa mère. La malheureuse femme qui souffrait si fort de voir son fils s'adonner à l'alcoolisme, s'imaginait de bonne fois que la campagne seule pouvait avoir sur lui une influence salutaire. Aussi lorsqu'il parla de retourner dans la Champagne pouilleuse, y consentit-elle de grand cœur, se dévouant jusqu'au bout, prête à aller finir ses jours dans le plus humble des villages pourvu que son fils fût guéri de son atroce passion.
Ils revinrent dans ce pays où ils avaient connu les Létinois et où Paul avait fait déjà un si funeste essai de cultivateur. Le père Létinois était encore redevable d'une certaine somme à M"i^ Verlaine. Il se libéra envers elle on lui donnant une petite propriété (valant .S. 500 francs), la propriété de ("oulommes.
Hélas! Pour la seconde lois, Yerlaiine gonllpinan-fanncr ne lut pas plus fariner que gontlernan. Il continua de faire gérer son bien par des gens qui le gii^ugeaient, tandis que lui-même s'en allait rêver par les champs, ou j)lutôt, courait de cabaret en cabaret avec une bande de jeunes fêtards rustiques qui épouvantaient le village par leurs rentrées nocturnes, leurs cris et leurs chants.
A cette vie, l'argent s'en allait vite. M™« Verlaine, bientôt, ferma les cordons de sa bourse. Paul se fâcha. Il y eut des disputes violentes entre eux. Plusieurs fois il partit en faisant claquer les portes, jurant de ne plus rentrer, prenait le train, en effet, débarquait à Paris, s'occupant soit à retrouver ses amis, soit à dénicher un éditeur pour le volume de vers, Jadis rf Xa<jurn\ qu'il cherchait alors à caser. Puis il revenait aux champs retrouver la pâtée quotidienne et se consolait de ses déboires par de nouvelles beuveries.
A la fin, sa mère fut excédée de cette vie intolérable. Elle s'ouvrit de ses malheurs à un de leurs voisins de campagne, un M. Dane, qui lui conseilla vivement de se séparer de son fils. A la suite d'une querelle plus violente que les autres, elle mit, en effet, cette idée à exécution. Au commencement de février 1885, elle se retira chez M. Dane et signifia à son fils qu'elle ne voulait plus vivre sous le même toit que lui.
C'est alors que se passa la scène la plus regrettable de la vie de Verlaine, celle qu'on ne peut tenter d'excuser qu'en le supposant pris de boisson lorsqu'elle eut lieu.
Parti pour Paris, aussitôt reçu la signification de la mesure prise par sa mère, Paul revint à Coulommes dans un état voisin de l'ébriété. Il se rendit chez M, Dane, bouscula celui-ci qui voulait l'empêcher d'entrer et eut une terrible explication avec sa mère. Dans la chaleur de la discussion, s'oublia-t-il vraiment au point de lever la main sur sa mère? C'est ce que Dane affirma devant le tribunal, tandis que M^^ Verlaine n'avouait rien.
Quoi qu'il en soit, Dane vit là, dans ce geste, une excellente occasion de se débarrasser de celui qu'il considérait comme son ennemi. Il appelales gendarmes qui dressèrent procès-verbal, et Verlaine fut déféré peu de jours après devant le tribunal correctionnel de Vouziers qui le condamna à un mois de prison.
Comment M^e Verlaine, qui adorait son fils, laissa-t-elle faire ce procès où elle était la poursuivante, c'est ce que se demande M. Edmond Lepelletier. Il fallait vraiment qu'elle eût été, sinon ensorcelée, du moins subjuguée par ce Dane qui s'était emparé de ce pauvre esprit faible et le dirigeait où il voulait.
Il y eut aussi les voisins de campagne de Paul qui, excédés de ses saoûleries tapageuses, vinrent au tribunal faire de très mauvaises dépositions pour lui.
La mère et le fils furent très dignes : la première déclara que Paul « avait été toujours convenable vis-à-vis d'elle ». Quant au second, il manifesta un repentir si sincère que
le tribunal lui donna un quasi-acquittement en le condamnant à une peine aussi légère.
La prison de Vouziers lui fut douce.
« Elle est toute petite, écrit-il : les barreaux sont de bois peint en noir.
On jouait au bouchon avec le gardien-chef... Il y avait de mon temps un corbeau familier, ennemi rauque des peu mélodieux chats de l'établissement qui, par suite d ' incongruité s dans les baquets où coulaient des lessives, fut tué d'un coup de carabine par le « patron » et fit d'excellent bouillon...
« Dans cette prison si bonhomme, j'étais chargé du ménage, épousseter, balayer. A ce propos, le gardienchef me dit un jour que j'avais mal « faite l'ouvrache «, l'homme était du Xord, et il ajouta que jetais plus fort sur l'écriture que sur la peinture.
« (Il est bon de dire que j'avais dans le pays une réputation déjà d'écrivain. j
(( J'étais aussi prié tous les soirs de réciter au dortoir le Pater Xoster et VAvc Maria, et il paraît que je m'en acquittais bien mieux que mon prédécesseur
Par lui-même.
dans cet emploi. Parbleu! Et sans trop de peine, vraiment. »
Quand il en sortit, une fois de plus il se trouva tout désemparé devant la vie. Brouillé — momentanément — avec sa mère, qui, du reste, était presque totalement ruinée, n'ayant plus sa maison de campagne qu'il avait vendue, ne se souciant pas, du reste, de retourner à Goulommes, il partit encore pour Paris. Cette fois, c'était la dernière étape, étape de misère où il allait trouver le deuil, l'hôpital et la mort.
« Mes Hôpitaux »
VIVRE de sa plume, c était encore là l'espoir de Verlaine en remettant le pied sur le sol parisien. Le poète comptait sans sa maleehance et sans la maladie.
Cette derniùre ne tarda pas à se déclarer très peu de temps après son retour. Il souffrait de rhumatismes articulaires qui l'empêchaient parfois de marcher et avaient déterminé une sorte d'ankylose du genou gauche. Et puis son estomac brûlé depuis tant d'années par tant d'apéritifs commençait à ne plus fonctionner.
Aussi, à ce point de vue, les séjours que le « pauvre Lélian » fit dans les hôpitaux lui furent-ils d'un grand soulagement. Il reconnaissait lui-même avec bonne grâce qu'il en sortait, sinon guéri, du moins dans un état bien amélioré.
A l'en croire, du reste, son premier contact avec l'hôpital ne fut pas autrement désagréable. Comme il y était resté quarante jours, il se félicitait de n'avoir vu qu'un mort, c( un vieillard qui s'éteignit en balbutiant : « Ma- « man, maman! » En somme, une très bonne impression première, un début courageux, mais facile... >
La seconde épreuve fut plus dure. A l'hôpital solide et vaste ont succédé des baraquements, a L'extérieur ressemble passablement à quelque abattoir, dit-il, dedans c'est l'architecture d'une chapelle méthodiste ; il n'y manque que des citations [de saint Paul sur écriteaux
blancs accrochés aux murs de bois verni. On dirait du kursaal d'une station balnéaire nouvellement installée. » Par les fenêtres, la vue donne sur un jardin d'horticulture. Il se plaint du voisinage des autres malades « plus bêtes que de droit ». Il n'est point malheureux en somme et chacun est rempli d'attentions pour lui. Il y a une fille de salle, une paysanne, qui paraît l'intéresser suffisamment. Elle est un peu simple mais si bonne. Elle s'y prend si gentiment pour vous dire : « Paresseux, dressezvous donc, qu'on arrange vos oreillers, » qu'on est tout charmé sans pouvoir retenir un sourire vaguement sensuel, car elle est jeune encore et de gentil visage. »
C'est une vie monotone et qui distrait peu le poète de ses pensées. Il est devenu d'ailleurs assez indifférent à ce qui se passe autour de lui. Les départs, les grands départs pour l'éternel champ de repos, eux-mêmes, ne l'émeuvent plus. « On s'y fait», écrit-il philosophiquement.
Lors d'un troisième séjour à l'hôpital, il dira, heureux de se trouver à l'abri et loin de la misère : « Au moins, c'est la paix loin des gens et la souffrance laissée tranquille. Les idées de mort, mort aux gens, mort à soimême, s'évaporent dans les odeurs d'éther et de phénol. Le sang bat plus calme, la tête raisonne de nouveau, les mains se font ce qu'elles furent plutôt toujours bonnes et paisibles. »
L'amusant c'est que, à force de fréquenter l'hôpital, Verlaine a fini par y gagner l'état d'âme de l'hospitalisé. Il prête attention aux moindres riens, à la disposition des lieux, à la vie ordinaire et administrative de l'hospice; il note l'entrée et la sortie des malades. Le voici à la maison de convalescence, écoutez-le :
« Clic, cloc ! Les deux voitures de l'administration bondées de « convalescents » cueillis aux quatre points cardinaux de l'Assistance publique (familièrement A. P.) débusquent de la rue qui passe devant la grille d'honneur, franchissent cette grille, et viennent déposer à la porte du bureau d'admission une trentaine d'entrants qui, après les formalités d'usage, inscription, visite sommaire
Verlaine à iliôpital Broutsaia (Î890f.
Par F.-.V. Gazais (Miis.-o du r.iixomhoiirg)
130 PAUL. VEBLAINE
du médecin, première lecture du règlement par le capitaine (chef du personnel de surveillance) s'égaillent vers les chambrées désignées, en emportant sous leurs bras les effets d'habillement répartis à chaque convalescent : soit une paire de chaussettes et d'espadrilles, une chemise, un bonnet de nuit, un palelot-sac bleu de Prusse, une calotte de drap, même couleur (on est aux premiers jours de mai; le costume d'été, paletot plus léger et chapeau de paille, part du 15 de ce mois), un essuie-main et une serviette de table. Alors, direz-vous, tout convalescent est considéré comme possédant un pantalon? Mon Dieu oui. »
Que de précision, de minutie! mais, en vérité, matière à observation peu intéressante. Ça ne fait rien, Verlaine s'en contente dans son besoin d'écrire — peut-être avec l'arrière-pensée que rien de ce qui le touche n'est indifférent.
Dans cette maison de convalescence où il a pour compagnons un gardien de square et un très jeune garçon d'une seizaine d'années qui paraît lui plaire beaucoup à cause de sa « tête blonde de très jolie fille anglaise », Verlaine occupe ses journées en fumant quelques pipes au jardin et en jouant aux boules. Il lit aussi VUi.^ioire dp " /a Rostauratioii, de Lamartine, trouvée dans la bibliothèque, ouvrage qu'il déclare « intéressant quoique et parce que méconnu et inconnu ». Le soir, il se récrée de romances que chante « d'une voix exquise », le jeune homme si pareil à une jolie anglaise. Il aime beaucoup les chansons, d'ailleurs, et la « salle de chant » de l'hospice lui suggère quelques réflexions sur le goût du Parisien pour la romance sentimentale. Cette salle de chant, c'est, dit-il, « comme qui dirait la concrétion, la synthèse, la quintessence du goût musical parisien populaire; la romance y domine. Les vieilles reproductions en ce genre persistent, les nouvelles battent à plates coutures leurs contemporaines à visées comiques. C'est ainsi que Comme à vingt ans, Moine et bandit, e tutti quanti alternant avec Petit Pinson ou Carmen, vous n'avez pas d'âme, etc..
rt MES HÔPITAUX » 131
sont bien plus fréquemment chantés et mieux goûtés et, en dépit du règlement un peu bien draconien ici, applaudi à grand renfort « de cannes, béquilles et béquillons » que tels ou tels Docteur Isambard ou Joséphine elle est malade ».
Il aime beaucoup ces trois « chansons historiques » : En revenant de la Rerney les Pioupious d'Auvergne, le Père la Victoire, qu'il trouve « jolies au possible comme timbre, et comme « poèmes » amusantes, spirituelles, très spirituelles même... »
Les premiers — comme les derniers contacts avec l'hôpital ne furent donc pas désagréables à Verlaine. Il s'y trouvait infiniment mieux que dans les taudis de hasard où la misère le poussait.
Peu de temps après son retour à Paris, ne gagnant presque rien, un louis de temps en temps, à confectionner des biographies d'Homnies du jour chez Vanier, il s'était réfugié dans un véritable repaire, cour Moreau.
« Une sorte de Cour des Miracles, — dit Edmond Lepclletier qui le vit dans cet antre — peuplée de travailleurs, surtout d'indigents, située en contre-bas du chemin de fer de Vincennes. Verlaine logeait au rez-de-chaussée, chez un marchand de vins. Dans la boutique du bistro il fallait pénétrer, pour gagner la chambre du poète. L'endroit était fàch(nix pour la santé de \'erlaine, pour sa bourse aussi... La chambre était petite, sordide, sinistre comme le coupe-gorge au fond duquel elle se trouvait blottie...
<( Il n'y avait pas de plancher, ni même de carrelage. C'était la terre nue que le pied frappait. Elle était légèrement boueuse. L'humidité, véhiculée du dehors par les allants et venants, détrempait ce sol peu urbain. Le garçon du marchand de vins apportant la pitance, de rares amis, venus du Quartier pour prendre la «< bleue >» sur le zinc voisin du lit du malade, et aussi un voisin obligeant, qui le soir causait avec le poète, lui prêtait des journaux, faisant un peu l'oflice de garde-malade, foimaient les seuls visiteurs.
« Une petite armoire servait de bibliothèque à Verlaine. Il y avait serré quelques bouquins, épaves de ses nombreux naufrages, et des manuscrits. Une étroite table, deux chaises de paille, composaient le mobilier de cette cellule lugubre. »
Ce fut dans ce taudis sans nom qu'il apprit — car il ne pouvait bouger, ayant une attaque d'arthritisme, — au commencement de janvier 1886, la mort de sa mère.
« Les jambes rivées l'une à l'autre dans une gouttière de plâtre, nous dit un témoin, immobilisé sur un siège, il donnait l'apitoyant spectacle d'une statue de la Désespérance. Au-dessous d'un front élargi par une franche calvitie, d'énormes sourcils, touffes de gazon funéraire, rejoignent près des tempes une barbe de cyprès. Des traits fortement accusés ressortent dans ce masque; un nez retroussé avec des narines palpitantes d'effroi; des yeux, cavernes broussailleuses d'où jaillissaient à flots des larmes montées du cœur empruntent aux prunelles gris foncé les sombres lueurs d'un ciel d'hiver au crépuscule. Sur sa face, où d'habitude se mirent les désirs humains, plane la désolation farouche, anéantissement de l'espoir et du rêve. »
La mort de sa mère laissait Verlaine dans la plus profonde détresse. Lorsqu'il eut payé les frais d'enterrement, les quelques dettes, ses dettes à lui, il ne lui resta que quelques francs.
N'ayant plus de quoi se faire soigner, il entra à l'hôpital Broussais, puis de là à Cochin, enfin, après plusieurs mois de liberté, c'est-à-dire de vagabondage dans Paris, il se trouvait à l'hôpital Tenon d'où il écrivait à son éternel confident Lepelletier :
« Pas un sou! Le très peu d'argent que peut encore me devoir Vanier, consiste en quelques pièces de cent sous. Je n'attends que pour le 15 novembre prochain 900 francs, d'un notaire absolument récalcitrant à quelque avance que ce soit. — Je parle d'expérience. Tu le vois, cher ami, la situation est bien nette. Mourir de faim ou trouver quel-