‹ Paul VerlaineChapitre 2 sur 3 · HOMO DUPLEX · texte numérisé non relu

HOMO DUPLEX

Au lieu de l'être en témoin, comme c'est le rôle des écrivains seulement artistes. Verlaine est moderne en héros. Son œuvre et sa vie se confondent en l'action dramatique d'un seul réel personnage aux prises avec des fantômes dans des décors changeants ; le poëte et les spectres de ses passions. Son œuvre n'est que l'ombre de son àme. ®

De toute nécessité faut-il donc, pour entendre ce poëte. connaître cet homme, — connaitre sinon l'histoire de sa vie, une intense tragédie que l'œuvre nous livre au jour le jour des joies et des douleurs, au moins sa vérité individuelle d'âme et de visage.

Plus violemment jamais certes visage humain n'exprima l'appétit de toutes les inconciliables jouissances. L'impossibilité même de les concilier est virtuellement abolie par la contradictoire construction de cette étrange tête où les instruments de l'activité matérielle et ceux de l'activité spirituelle obtiennent, les uns et les autres, un

extrême développement : un front très haut, très large, qui domine comme un dôme tout le visage assis carrément sur de puissantes mâchoires, — un front de cénobite rêveur, un front façonné aux amples théologies, — des mâchoires de barbare, faites pour assouvir les plus voraces faims. — Cet antagonisme de l'esprit et de la chair, cette si vulgaire caractéristique humaine qui se rehausse en Verlaine par l'intensité^ c'est l'explication de toute son humanité : sa raison et son instinct ne cessent de réclamer chacun sa part, impérieusement, et la part de chacun c'est seulement tout ; la raison et l'instinct s'érigent en maîtres absolus, sans souffrir ni change, ni partage, ni retard, — les autres traits l'indiquent : anguleux, comme précipités. Et c'est une bataille abandonnée aux hasards des batailles par la volonté débile, car le menton est bref, presque fuyant, sans guère de prise pour le dessein, tandis que le nez — court et large, aventureux comme un nez de Pierrot — reste indifférent, et que les yeux, clignotants parfois fX)ur soudain éclater profonds et noirs, abusent de leur licence de luire vers en haut et vers en bas, aussi volontiers s'illuminant aux clartés du plus pur mysticisme qu'aux ardeurs des plus sensuelles amours.

Cette sorte d^ unité double de Verlaine — car il est tout entier dans sa raison comme il est tout entier dans son ins- • tinct — se déduirait (toute puérilité risquée) des deux ressemblances qu'il évoque : Socrate et Bismarck ( i). La Spé-

(i) La seconde de ces ressemblances est plus vraie au passé qu'au présent. La prenière s'affirme toujours davantage; je par-

culation et l'Action. Et n'est-ce pas un « spéculatif actif » ? N'est-ce pas dans la vie qu'il cherche la solution du problème de la Vie ? Est-ce autre chose, son œuvre, que le retentissement immédiat et direct de ses passions ? 11 trouble et confond les deux domaines : ce sont ses nerfs et son sang qui spéculent, c'est son esprit qui agit. 11 fallait donc qu'il eût ce front vaste du maître de Platon, avec les yeux vifs et petits et le nez presque épaté, et il lui fallait aussi, avec sa construction massive, l'expression volontaire et concentrée {innamovably centres, dit Emerson) du chancelier de fer. — comme à un homme instinctivement rué à maîtriser l'action et rationnellement voué à régner dans l'empire des esprits : mais, par une suprême logique, le menton dominateur de l'homme d'Etat manque au poëte, comme à un homme étranger aux ambitions, aux affaires, assez occupé du drame personnel où il joue le principal rôle, comme à un homme rapide et tendre, incapable de vouloir longtemps la même direction et tour à tour tout entier asservi à ses mâchoires ou à son front.

Que — tel — Verlaine soit extraordinairement beau, ceux-là le comprendront qui savent que la Beauté humaine, — du moins la moderne Beauté humaine, consiste en une certaine harmonie des traits avec leur expression, qu'il n'y a point de type de Beauté, que la Beauté moderne est de physionomie bien plutôt que de traits. Ceux qui savent cela comprendront qu'on parle de l'efifrayante

lais d'un Pierrot, c'est Pierrot socratique qu'il faut dire. — Voyez le portrait si artistique et très fidèle que David Estoppey a dessiné a Maurice Baur, gravé pour ce livre. \

beauté d'une tête sans grâces et de traits notoirement irréguliers. — Il y a de l'orgueil physique dans cette tête, une inconsciente fierté de sa force, une « force de la terre», comme disent les Russes. Et l'intensité de l'expression, qu'elle soit de violence, de douceur, d'espoir, de renoncement ! C'est toute une synthèse d'humanité, mais, — notons ce point essentiel — c'est l'humanité d'un homme, si viril qu'il soit, resté enfant, resté rebelle aux appels sur les hauts chemins de pure spiritualité et qui voudrait^ en dépit des vocations mystiques d'une part de son être, s'en tenir aux joies des sensualités, — puériles.

L'âme d'un immortel enfant, c'est, en effet, l'àme même de Verlaine, avec tous les bénéfices et tous les dangers d'être cela : avec les prompts désespoirs facilement distraits, les grandes gaités sans grands motifs, les défiances et les confiances excessives, les volontés tôt lasses et les sourds et aveugles entêtements, — surtout, avec le perpétuel renouveau des impressions dans l'incorruptible intégrité de la vision, de la sensation personnelle. Les années, les influences, les enseignements peuvent passer sur un tel tempérament, et l'irriter, et le fatiguer : le transformer, jamais. — jamais même seulement altérer cette unité particulière qui consiste en une dualité, en le partage de ses forces au goût du mal et à l'adoration du bien, — ou plutôt en cet antagonisme, déjà noté, de l'esprit et de la chair. Les autres hommes « arrangent » leur vie, prennent un parti, suivent une route : Verlaine s'attarde à ce choix qui lui semble monstrueux, car, avec l'intégrale naïveté de l'irréfutable vérité humaine, il ne peut se ren-

dre, si forte que soit la doctrine, si pressante que soit la passion, à la nécessité de sacrifier l'une à l'autre, et de l'une à l'autre il oscille sans repos. — Or, toujours plus urgent se fait le choix à mesure que%<le temps mange la vie» (i); cependant qu'on tergiverse « Dieu parle, il faut qu'on lui réponde » (2) ; les baisers et les combats ont tout dévoré, les faux beaux jours ont tout ravagé.

Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?

Et le « cœur enfantin et subtil » (3) se consume à l'effervescence de l'initial désir exalté par le temps, et qui affirme par son propre fait l'irresponsabilité de son audace :

Avec l'irresponsable audace d'un Hercule Dont les travaux seraient fous nécessairement.

Elle est quoi, cette audace, sinon l'élan naturel d'un esprit et d'un corps se sachant dédiés aux Joies, aux Douceurs et les cherchant avec cette sorte d'aveugle clairvoyance, cette frénésie primitive de l'Absolu, signes d'éternelle enfance ? Mais tandis que le cœur se consume, la volonté s'use, entamée par un'effort déjà long de vivre, corrompue par une déjà longue succession de défaites ; elle laisse l'imagination s'éprendre à des rêves d'horrible beauté^ fût-ce à la chimère de rompre enfin le duel du Mal et du Bien en idéalisant le Bien dans le Mal (4). Et bientôt l'âme errante, l'âme chavirée, se désabusant même de ce dernier leurre, serait à la merci des bouillons de la bile et des va-

(i) Baudelaire.

(2) Musset.

(3) Verlaine.

14) Crimen amoris. (Jadis et N.^guère.)

peurs du sang, si de temps en temps les coups de foudre de la Douleur ne lui faisaient une rédemption. Suscité brusquement alors de sa torpeur mortelle, le poëte s'agenouille et prie, et si la vieille folie le sollicite encore aux vieux errements et lui murmure :

N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme, Un beau vice à tirer comme im sabre au soleil ? —

il lui répond, détourné d'elle vers le soleil mystique : Sagesse humaine, ah ! j'ai les yeux sur d'autres choses !

A ce mode de vivre de crises, au moins gagna-t-il d'ignorer l'ennui. Le chagrin, la tristesse, le désespoir même et jusqu'à la douleur langoureuse qui /(/^«r^ comme il pleut, soit : mais l'ennui, c'est-à-dire la paresse ou l'impuissance de jouir et de souffrir, le vide du cœur ? 11 n'a pas eu le temps !

On n'a point à faire ici l'histoire de sa vie ; pourtant ce ne serait pas un récit monotone. C'est une indéfinie succession d'accidents bizarres, de changements de direction à la poursuite de divers bonheurs : le rêve de la gloire, le rêve de l'amour et le rêve aussi, chrétien, du salut. Je crois bien que, seul, le rêve de la richesse a laissé Verlaine insouciant. 11 est sans doute superflu de noter son essence raffinée, — et ce mot ne signifie pas tout ce qu'il faudrait ! — mais ses goiîts sont d'une parfaite simplicité.

II préfère, certes^ k banlieue à la ville et la campagne à la banlieue. Il se passe sans peine de tout luxe qui n'est ni substantiel, ni artistique et se sait trop difficile pour essayer de se contenter. Mais peut-être les habitations

— par exemple — plus que médiocres où le relèguent parfois les vicissitudes de sa fortune ne sont-elles pas telles à ses yeux : don Quichotte jusqu'en cela ! Car il faut signaler ce caractère le plus particulier de son attitude extérieure : ce poëte est un essentiel don Quichotte. Pour quelque tort à redresser il a jeté sa vie

Partout où l'on bataille et partout où Ton aime. Poëte, il s'est bellement escrimé pour les maitresqu'il avait choisis et il n'a point négligé d'offrirla palme consolante de ses vers aux grandes douleurs que l'heure méconnaissait (i); homme, il s'est enthousiasmé pour toutes les libertés, sacrifiant bien des intérêts aux libertés politiques auxquelles il crut un jour et revendiquant par sa vie même,, au risque de tous les dangers, la liberté, pour l'individu, de vivre libre dans une société libre. — Ce donquichottisme n'est point une inconséquence dans ce tempérament irrésistiblement efforcé vers la Joie Plénière : comme les enfants et comme certaines femmes très femmes, Verlaine ne peut rien faire que par passion, par la nécessité de se dépenser en une activité, par le désir d'une jouissance, de la jouissance au moins de se sentir vivre. Or vit-on jamais plus intensément qu'alors qu'on s'enivre à la pensée d'un dévoûment ? — 11 obéit donc, jusqu'en ces oublis de soi, aux lois premières de l'originelle nature. Tel et toujours identique avec lui-même nous le verrons dans l'a peu près constante occupation de soi qui fait le fond de

(i) Voyez dans Sagesse les vers sur la mort du -eune prince Napoléon :

Prince mort en soldat a cause de la France . .

son œuvre : tout le secret de l'extraordinaire sincérité d'humanité que je signalais d'abord est sans doute dans cette exclusive domination de la passion fatalement égoïste.

D'ailleurs. — comme il est « juste », n'est-ce pas? — cette sincérité a tous les malheurs pour loyer. De bonne heure un pressentiment en avertissait le poète : il devinait « un avenir solitaire et fatal >>. Mais quand sonna l'heure triste — sauf la première révolte et ses possibles retours — il n'en garde qu'un étonnement douloureux, vraiment le douloureux étonnement d'un enfant victime d'une injustice. Ecoutez ce que Gaspard Haùser chante :

Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d' << amoureuses flammes » M'a fait trouver belles les femmes : Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Quoique sans patrie et sans roi Et très brave, ne l'étant guère^ J'ai voulu mourir à la guerre :

La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu'est-ce que je fais dans ce monde ?

O vous cous, ma peine est profonde !

Priez pour le pauvre Gaspard.

Entendez-vous sangloter l'àme de l'immortel enfant ?

Voyez-vous se pencher la tête de l'homme qui a tout cherché dans la vie et n'y a rien trouvé et retombe en luimême, abandonné à lui-même entre la terre et Dieu ? Pourtant il reviendra à la terre, pourtant il retournera à Dieu- Et telles sont cette tète et cette àme destinées à tout vouloir, prémunies contre tout renoncement par l'inéluctable nécessité de la satisfaction, terriblement armées pour la conquête — impossiJ:)le — des deux mondes.

Pourquoi un tel homme écrit, le lecteur des précédentes pages le dirait pour nous : par activité vitale, comme il aime, comme il lutte, pour s'ajouter un domaine ou prolonger le retentissement des baisers et des combats.

Il est imprévu qu'un mot de M. Taine (i) à propos de lord Byron semble avoir été dit pour le poëte de Sagesse :

« A défaut d'actions il avait les rêves et il ne se réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. »

Verlaine écrit « par trop plein, par passion, par entraînement », comme Byron : mais, tandis que celui-ci prétend se fuir en ses vers, c'est soi-même que Verlaine cherche à poursuivre, à retenir, — soi-même et les prétextes de ses joies et de ses douleurs. Il doit donc écrire nécessairement, comme il vit, et c'est comme il vit aussi. fiévreusement, qu'il doit écrire.

Cette observation détermine et l'objet et le procédé de son art.

(i) Histoire de l.\ littérature anglaise.

Quel autre objet pouvait élire cet exclusif amant de la vie que la vie elle-même, et la vie telle qu'elle est, faite du goût de jouir et de la peur de souffrir, de l'idolâtrie des apparences et de l'adoration de l'au-delà, la vie même médiocre et qu'il aime pour ses médiocrités mêmes, pour ses grâtes précisées, fatales, finies, déjà vues, mais qu'il rénove ? Son atmosphère est de passion vitale : comment échapperait-il à son atmosphère ? Et c'est peut-être comme un ragoût à cette passion qu'il y ajoute l'horreur du péché. Mais à cette horreur il s'est pris et maintenant il porte le poids du ciel bas et lourd, rétréci, déteint, pétrifié, des basiliques aux symboles défunts, de ce ciel de sacristie — hélas ! — où la peur seule heurte et brise les ailes de la pensée qui s'y dilatait dans l'aube du Moyen-Age : quand les pluies de ce ciel, plus large alors et plus bleu, faisaient lever en foule du jardin de la terre ces fleurs spirituelles, les âmes des saints et les génies des docteurs. Quoi qu'il fasse, le poète ne peut rajeunir ce ciel désenchanté ; emporté par sa nature aux extrémités, comme il oscillait des voluptés aux renoncements, il oscille encore, dans le renoncement même, des plus rebutantes sécheresses jansénistes aux plus molles langueurs molinistes ; il ne fait pas difficulté de s'avouer qu'il est à l'étroit dans cette heure « d'esprit charnel et de chair triste », une instinctive récurrence lui sourit vers ce Moyen-Age où il eût dû naitre : et de l'angoisse de ne pouvoir se maintenir dans une fixe contemplation des choses éternelles sa poésie comme sa vie se laisse rentraîner au pourchas des belles choses qu'on ne voit pas deux fois.

Pour son procédé, — l'écriture en fièvre, — il n'est autre que la plus simple notation de la vérité la plus intime par les ressources que le poète puise en ses qualité de chanteur-né moderne. — Ayant le double don {inné) de l'image et de l'harmonie, il sent, pendant l'espérance ou le souvenir, dans ses sens et dans son esprit ces puissances de peindre ou de chanter s'agiter autour de l'acte — quel qu'il soit — dont il attend ou dont il obtint une joie, et il se laisse bercer à ses musiques, séduire à ses visions intérieures,à tous les divins mirages artistiques qui peuvent prolonger cette joie. De là ces langueurs^ ces cajoleries de syllabes, ces tendresses énervantes, ces mots tels que des caresses, ces retentissements de sonorité épuisants comme des baisers lents : ce sont, pour lui. autant de moyens d'atteindre ou de ressaisir « les minutes heureuses » ; ce sont, pour nous, autant de suggestions qui parfois, puis-je dire, violent notre àme jusqu'à nos sens. Et je ne pense point qu'on juge difficile de concilier ces raffinements d'un art délicieusement pourri avec cette jeunesse invétérée, cette enfance où j'ai tant insisté : 'Verlaine — et c'est la qualité maîtresse de son génie — est subtilement simple comme fut notre Moyen-Age, — sa patrie naturelle dans le temps. C'est parmi les artistes des XV" et XVI^ siècles qu'il faudrait chercher des émules aux plus chantourneurs des Parnassiens, et c'est à 'Villon qu'on a très justement comparé Verlaine (i).

Toutefois, son œuvre n'a pas dès les premières pages un si net caractère individuel. Elle s'essaie d'abord en des

(i) J.-K. Huysmans : A rebours.

virtuosismes où le maître futur çà et là se décèle, mais non sans laisser surprendre d'étrangères influences. La personnalité réelle du poète n'éclate qu'avec les Romances SANS PAROLES : elle s'exalte en Sagf.sse et en quelques miraculeux poèmes de Jadis et Naguère.

Il est curieux de suivre en ces livres la boiteriedu poète, au gré de l'homme, entre le sensualisme et le mysticisme. Mais ici écoutez-le temporiser et subtiliser avec lui-même et voyez par quel singulier pacte il fait intervenir la paix dans le conflit de ses deux contradictoires idéals. — Paul Verlaine parle de Pauvre Lélian (i) (ou Pauvre Lélian de Paul Verlaine) :

« Son œuvre se tranche, à partir de 1880, en deux parties bien distinctes et le prospectus de ses livres futurs indique qu'il y a chez lui un parti pris de continuer ce système et de publier sinon simultanément (d'ailleurs ceci ne dépend que de convenances particulières et de moment et sort de la discussion), du moins parallèlement, des recueils d'une absolue différence d'idées ; pour bien préciser, d'une part des vers ou de la prose où le catholicisme déploie sa logique et ses illécébrances, ses blandices et ses terreurs, et « ces horreurs > dont parle Bossuet, d'autre part des productions purement mondaines, sensuelles, avec une pointe d'ironie mauvaise et de sadisme plus qu'à fleur de peau. — Que devient dans tout ceci, dira-t-on, l'unité de pensée ? Mais elle y est ! Elle y est, au titre humain, au titre catholique, ce qui est la même chose à

(i) Les PoëTES Maldits, 2« série. Pauvre Lélian (anagramme de Paul Verlaine).

nos yeux. Je crois et je pèche par pensée comme par action;/^ crois et me repens "Çizx pensée. Ou bien encore, je crois et je suis bon chrétien en ce moment, je crois et je suis mauvais chrétien l'instant d'après. Le souvenir, l'espoir, l'invocation d'un péché me délectent avec ou sans remords, quelquefois sous la forme même d'un péché, et muni de toutes les conséquences du Péché le plus souvent, tant la chair et le sang sont forts, naturels et animais. Tels les souvenirs, espoirs, invocations du beau premier libre-penseur. Cette délectation, moi, vous, lui^ écrivain, il nous plait de la coucher sur le papier et de la publier plus ou moins bien ou mal exprimée : nous la consignons enfin dans la forme littéraire, oubliant toutes idées religieuses ou n'en perdant pas une de vue : nous condamnera-t-on comme />^^Y^ / Cent fois non. — Que la conscience du catholique raisonne autrement ou non, la chose ne nous regarde en rien. — Maintenant, les vers catholiques de Pauvre Lélian couvrent-ils littérairement les autres vers ou ceux-ci, ceux-là et les deux groupes formentils un ensemble bien homogène ? — Cent fois oui. — Le ton est le même dans les deux cas. — style, habitudes. attitudes. — Grave et simple ici, là fioriture, languide, énervé, rieur et tout, mais le même ton partout, comme Thomme mystique et sensuel reste l'homme intellectuel toujours dans les manifestations diverses d'une même pensée qui a ses hauts et ses bas. Et notre auteur se trouve très libre de faire des volumes de seule oraison en même temps que des volumes de seule impression, de même que le contraire lui serait des plus permis. »

En somme. Verlaine n'a pris cet arrangement que sur le tard, par mesure d'ordre, un peu artificiellement, pour la galerie, — peut-être aussi pour tranquilliser sa conscience de poëte — sinon de catholique. C'est un système, c'est l'unification d'une impulsion double. Mais ce qu'il nous importe de retenir, c'est l'aveu qu'il nous fait luimême de cette double et parallèle impulsion dont son esprit suit, passivement presque, le cours, et comment, dans ce contrat assez chimérique, ne pas sentir les trépidations de cette humanité entière qui voudrait avarement remplir ses deux et contradictoires destinées ? Verlaine est homme avant d'être poëte : c'est seulement par excès d'activité, par intensité d'humanité qu'il est poëte. Croirait-on pas, à lire sa « déclaration », qu'un jour il ait constaté que sa vie se consume dès longtemps en des efforts qui se nient, qu'instruit par l'expérience il désespère de sa propre persévérance finale en aucune des deux voies et qu'il se décide à laisser tout à toujours en rétat actuel, concluant à la perpétuation du suspens : à l'éternisation d'un duel où chacun des deux adversaires aurait, rhythmiquement^ l'avantage?

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