LA MORT
du doux poète
On a pose une plaque commémorative rue Descartes, sur la maison où mourut le poète Paul Verlaine. Le 30 mars dernier, à Metz, où il naquit, on a célébré son anniversaire, parmi des acteurs célèbres, des discours pompeux et des représentants du gouvernement, voire des généraux et des soldats en service commandé.
Vraiment la gloire posthume a de singulières manifestations. Si un écrivain
de son vivant n^aurait jamais osé espérer une pareille consécration, c'est bien Verlaine, dont Texistence, et même Tœuvre avouons-le, s'accordent mal avec ces louanges académiques et politiciennes.
Je ne viens pas, à ce propos, analyser son talent, mais rappeler quelques anecdotes d'une rigoureuse exactitude qui feront mieux comprendre combien il semble paradoxal à ceux qui connurent Verlaine de le voir aujourd'hui congratulé en des cérémonies bien ordonnées par des incom|>étences officielles. D'ailleurs ça ne lui aurait pas déplu, car ce bohème était de goûts plutôt bourgeois, très amateur de récompenses, vadrouilleur malgré lui, par paresse et incapacité de réagir, ayant toujours eu la nostalgie d'un intérieur sans fièvre.
Lorsque sa mère mourut, riche encore d'une trentaine de mille francs, il avait rêvé de donner cette somme à une famille amie des environs de Paris afin d'y être accueilli et d'y trouver la subsistance jusqu'à la fin de ses jours; mais Madame Verlaine, qui depuis longtemps avait divorcé, fit opposition.... On vendit la maison. Verlaine se retrouva après la vente à peu près aussi pauvre qu'auparavant.
Il n'avait même pas pu aller à l'enterrement de sa mère, cloué au lit par :1a m alaidie, et il avait, par l'intermédiaire de son éditeur, prié son fils et sa femme d'y assister. Celle-ci, sur l'assurance qu'elle ne rencontrerait pas son mari,
suivit les obsèques dans une voiture fermée. Le fils n'y fut pas.
Ah! ce fils! Combien Verlaine souffrait de ne pouvoir Rapprocher! Georges Verlaine était tout enfant quand sa mère Tavait arraché au mauvais exemple, et depuis elle avait soigneusement évité toute possibilité d'entrevue. C'était une obsession chez le poète: connaître son fils. Bien des fois, à la terrasse d'un café, en voyant passer des jeunes gens, surtout un saint-cyrien ou un polytechnicien il disait:
— Ah! mon fils doit avoir cet âge!
S'il était resté avec moi, il serait probablement comme cela, en futur officier, car j'aurais voulu qu'il embrasse la carrière militaire, qu'il soit soHat comme
mon père. Et surtout, surtout! quMl ne fasse jamais de vers, le malheureux, il ne faudrait pas quMl fasse des vers!
Et il y avait dans ces paroles un tel accent de détresse! Sa souffrance était d'autant plus vive que Penfant était à Paris et qu'en somme une faible distance Pen séparait. Une fois il crut que son désir allait se réaliser. Stéphane Mallarmé, qui était professeur d^anglais au lycée Fontanes, avait dans sa classe le jeune Verlaine et il complota de l'emmener avec lui en promenade et de lui faire rencontrer son père — comme incidemment. Mais la mère chaque jour envoyait chercher Georges au lycée, dans la crainte probable qu'il ne fit cette rencontre, et Mallarmé eut peur, en la favorisant, de provoquer une plainte, et il ne mit pas son projet à exécution.
Ici se place une note douloureuse : pen-
dant tout le temps où Verlaine attendit le mot de Mallarmé lui devant fixer P heure et le lieu du rendez-vous, il errait partout comme une âme en peine, fébrile et doux; et quand il sut Técroulement de son rêve, il en trembla, disant: « Et voilà huit jours que je ne bois pas pour ce mioche-là! »
Et c^était vrai! La peur d^être vu dans une tenue peu convenable et en état d^ivresse Pavait préservé durant plus d^une semaine de ce terrible vice — qui devait remporter.
Paul V€rlaine n'avait que 51 ans lorsque le 8 janvier 1896 il mourut — à F>eu près tout d^un coup. Comment mourut-il? D'une cirrhose; une bronchite, d^ autre part, avait compliqué un état de santé déjà miné par l'excès des boissons et une existence irrégulière et falote. Son ventre qui avait grossi d'une façon extraordinaire faisait bomber le drap.
Et alors — la nouvelle s'était répandue rapidement sur le boulevard St-Michel — il faut avoir vu dans la chambrette ce défilé d'esthètes équivoques plus ou moins chevelus, avec leurs amies coiffées en hommes. Cazals qui, comme principal ami du poète, s'était installé là, col-
lectionnait les cartes de visite, et prenait le dessin du poète sur son lit de mort. Parmi les visiteurs, il y en avait qui voulaient prendre des croquis et qui restaient là trois heures — surtout pour voir et être vus.
Le surlendemain, il y eut un scandale.
Une femme soiile faisait du tapage. Elle avait veillé Verlaine depuis sa mort et criait qu'elle voulait être payée. Les esthètes opposaient à sa réclamation un mutisme dégoûté et de bon ton que la présence du mort légitimait — sans l'excuser. Arrive Léon Vanier:
— Madame, qu'est-ce que vous réclamez?
— On me doit cinquante francs!
— Cinquante francs! Çà n'est pas sérieux, voyons! vous avez travaillé deux jours à peine, enseveli le mort, ça vaut dix francs ! Tenez, prenez ces dix francs !
Et voilà Vanier, commerçant toujours prudent, qui remplit un reçu, le fait signer à la soularde, lui donne deux pièces de cent sous et qui Pexpulse en disant avec dépit:
— Personne n'avait donc dix francs pour faire partir cette femme?
Personne ne répondit. Ça puait ferme, dans la chambre de l'amie de Verlaine où il s'était éteint: une odeur lourde de plombs, de latrines et de chlore. Le Chef des Odeurs Suaves se tamponnait le nez avec son mouchoir, et de temps en temps, discrètement, s'approchait de la fenêtre pour respirer un peu d'air frais; mais il revenait vite au chevet du poète pour affirmer par son attitude son admiration contristée aux spectateurs qui continuaient de défiler.
L'enterrement fut plus que correct, sans somptuosité cependant. Il coûta un millier de francs environ.
Le ministre de F Instruction Publique qui était alors M. Combes, avait envoyé 500 francs, mais comme on voulait faire les choses très bien, Maurice Barrés, le comte de Montesquiou, Ed. Lepelletier et Paul Verola convinrent de se cotiser pour payer les frais supplémentaires. Montesquiou exigeait de la musique, des chantres, une messe avec grandes orgues, des fleurs, — à l'irritation de Vanier qui trouvait qu'un convoi ordinaire était plus que suffisant pour le poète « en guenilles » qu'avait été Verlaine. Qu'aurait-il dit si, vivant encore, il avait assisté aux fêtes officielles!
L'ironie des choses voulut que les honneurs, qui avaient ignoré le poète vivant, le saluèrent de suite qu'il fut mort.
Maurice Barrés avait été trouver Coppée qui avait répondu « vous pouvez disposer de moi pour une somme de trois cents francs environ. »
Entre parenthèses Barrés avait fait aussi des démarches à La Samaritaine pour que Mlle K. put rentrer dans l'emploi qu'elle y occupait avant de devenir la maîtresse de Verlaine. Cette dernière réclamait aussi 400 francs pour les frais que lui avait occasionnés la mort du poète dans son logement.
Bref, Verlaine eut une messe très belle à St-Etienne du Mont, chantée à plein chant par toute la maîtrise, et Théodore Oubois fit retentir le grand orgue du Pie Jesu de Niedermeyer.
Au cimetière, Coppée fit un admira-
ble discours d€ poète et de chrétien, au début pathétique: «Saluons, respectueusement la tombe d'un vrai poète; inclinons-nous sur le cercueil d'un enfant » ; pHiis Barrés, Catulle Mendès, Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Gustave Kahn exprimèrent notre unanime émotion.
Le billet de faire-part avait été fait au nom de Charles de Sivry, le musicien qui était le beau-frère de Verlaine, et de son fils Georges Verlaine. Pourtant ce dernier n'assista pas aux obsèques.
Il était malade à Thôpital de Lille. Lui aussi aurait voulu connaître son père, et un hasard malencontreux empêcha une réunion désirée de tous deux. Madame Verlaine, remariée, exprima ses regrets de ce contre-temps et expliqua dans une lettre qu'elle n'aurait pas voulu empêcher son « pauvre enfant de remplir ce devoir sacré. »
Quant aux frais des funérailles, furentils ^ous couverts par Jes iamis qui s'étaient engagés à les assurer? Coppée versa les 300 francs promis — pour le reste il faudrait aller interviewer Barrés ou M. Robert de Montes quiou, car peut-être, y a-t-il lieu, en raison de l'honorabilité certaine de ces écrivains, de n'accueillir qu'avec circonspection l'affirmation de Vanier qui prétendit avoir complété la somme nécessaire.
Les discussions de Verlaine et de Léon Vanier sont inénarrables.
Vanier qui était avant tout un marchand — d'ailleurs très connaisseur et qui, en somme, fut l'éditeur attitré du Symbolisme, comme Lemerre l'avait été du Parnasse — souffrait de l'incurie de son protégé, car il considérait Verlaine comme son protégé. Il lui donnait cinq francs par sonnet. Verlaine, aussi altéré fut-il, savait qu'il était inutile d'aller «ta-
per » Vanier, et que ce dernier ne lâcherait sa pièce que contre un poème.
« Çà l'oblige à travailler » disait Vanier. Et il exprimait son écœurement de voir Verlaine encenser tel poète (que je nommerai jpas) qui lui avait donn écent francs et se livrer constamment à la mendicité.
Le jour oii le Comte de Montesquiou paya à déjeuner à Verlaine, chez Foyot, Vanier fut nettement indigné, trouvant que conduire un homme aussi loqueteux dans un pareil restaurant ne pouvait qu'effaroucher la clientèle: «Comme si Verlaine n'aurait pas été mieux à sa place et plus à l'aise chez un bistro quelconque! »
Mais ce qui offensait le plus Vanier, ce qui mettait le comble à son exaspération, était de voir Verlaine arriver chez lui en fiacre: quand Verlaine avait de l'argent, il s'offrait le luxe d'une voi-
ture qu'il prenait Place St-Michel pour aller chez l'éditeur, qui habitait à quarante mètres. Et ce dernier, commerçant hostile par métier et par probité à toute dépense superflue, était d'autant plus furieux de cette folie somptuaire que Verlaine entrait chez lui sans payer la course. Chaque fois le cocher, impatienté d'attendre et î>eu confiant envers un client aussi mal vêtu, venait réclamer son dû dans la boutique, et il ne fallait pas moins que les supplications véhémentes de Vanier mêlées aux injures du cocher pour décider Verlaine à acquitter sa dette.
Léon Vanier lui confia — toujours pour le faire travailler! — l'écriture de
nombreuses biographies pour sa collection des Hommes d'aujourd'hui. Il fit celle de Leconte de Lisle où se trouve (et ceci confirme ce que je dis plus haut sur le goût de Verlaine pour les distinctions) cet aveu d'amour pour TAcadémie dont il rêvait comme d^une belle Ifemme inacessible:
« C'est l'Académie, on a beau dire, l'Académie Française, grande fondation d'un grand homme, institution respectable et, au fond, respectée, même des littérateurs ces railleurs par excellence.))
Il écrivit sur Maurice Rollinat qu'il appelle « un virtuose tâtonnant sur le mirliton ». Il se montre pour lui particulièrement cruel: « Enfin Rollinat vint qui le premier en France po-pu-la-ri-sa le satanisme », et il relève « le travail massif, osons dire mastoc, du vulgarisateur. Et puis, quel style! » Notons, en pas-
sant, que RoUinat n'avait pas été édité par Vanier.
Au sujet de Stéphane Mallarmé, il nous apprend que ce dernier avait, dans son âge tendre « nourri secrètement l'ambition de remplacer un jour Béranger » — ce qui est un renseignement qui ne manque pas de saveur.
Il fit la biographie de Villiers de TIsle-Adam ou mieux « du comte Philippe- Auguste Mathias de Villiers de l'Isle- Adam », celles de Richepin où il est si terrible pour le poète en « baudruche » et pour son livre, « La Mer qu^on serait tenté de compléter par la particule mise en arrière », de Barbey d'Aurevilly, le seul qu'il trouve « sérieux, avec M. Léon Bloy, de tous les catholiques littératurants », de Charles Gros, d'Anatole Baju et de bien d'autres. 11 fit même la sienne
où il parle de sa conversion au catholicisme:
« L^auteur, blessé cruellement par la vie et aussi, il P avoue franchement, victime et dupe d'une longue conduite inconsidérée, fut amené à se convertir sincèrement et de tout point au catholicisme, oublié depuis sa première communion.»
La biographie qu'il fit d'Arthur Rimbaud fut l'objet d'une de ces âpres discussions dont je parlais tout à l'heure entre l'éditeur et ^ui. Il y |>arle des x< jambes sans rivales », de Rimbaud et Vanier voulait lui faire effacer l'épithète, prétendant que si Verlaine savait que les jambes de Rimbaud étaient « sans rivales » il n'avait qu'à garder ix)ur lui ce détail. Mais Verlaine ivre et obstiné ne voulut rien savoir, prétendant avoir parlé des jambes de Rimbaud « au moral ». Ses
jambes étaient sans rivales — moralement\
Et Vanier, vaincu, étendait le débat en l'accusant de faire ses biographies de chic, sans jamais prendre la peine de se documenter. Et pour la seule fois où il apportait un document vécu, c'était un document plutôt regrettable....
Le résultat fut qu'il y eut scission entre l'éditeur et l'auteur. Déjà Verlaine avait été donner à Lm. Plume son livre Dédicaces, et il alla y porter un jour un sonnet contre Vanier, que Deschamps, le directeur de la revue, publia et que voici:
Fable ou Histoire
A Léon Vanie/.
Le poète mourant de faim Selon l'incurable légende S'en alla frapper à la fin Chez un éditeur de sa bande,
Sa bande, car ce sont bandits
Que tels éditeurs de poètes
A l'effet d'un maravédis
Ou deux pour rompre ses diètes ;
L'éditeur qui venait de ne Vendre qu'une édition toute Répondit, bref, mon cher, vous me Volez comme sur la grand'route.
Le poète toujours serein Et toujours serin, lui réplique :
Des voleurs comme moi, je crains Qu'il n'en soit pas assez pour le bien de la
[ République.
Vanier ne s^émut pas outre mesure.
Il possédait déjà ce sonnet, mais dédié «A Léon Deschamps». Un jour que ce dernier l'avait traité de voleur — paraîtil, Verlaine avait été chez Vanier gagner cent sous en portant ces vers qu'il avait intitulés Anecdote. Il n'avait eu qu'à changer le titre et la dédicace pour les porter au commerçant rival,, le jour ou Vanier lui déplût à son tour.
En réalité, Paul Verlaine fut comme tous les malheureux que possède un vice: un homme chez qui le besoin de satisfaire sa passion éteignait tout scru^ pule. Il fut maintes fois sur le point d'aller demander un secours à sa femme.
Sa femme! Il avait conservé f>our elle
une sorte de culte. Même à ses pires heures d'ivresse, même en parlant de ses amies, il n'évoquait jamais le souvenir de sa femme qu'avec l'amour le plus respectueux. Il l'avait profondément aimée; il rappelait les vers qu'elle lui avait inspirés et il regrettait toujours la vie claire qu'il aurait pu vivre auprès d'elle.
Ce fut un doux poète et un pauvre homme, le vrai poète de la légende, victime de son âme et victime de ses instincts. Il mendia et fut généreux, car, s'il fut aidé, que de grues faméliques et de poétaillons sans vergogne ne secourut-il pas de sa bourse les rares jours où les billets y affluèrent — car il eut des jours de fortune.
Ce fut un pur poète, grand par le cœur et vil par la chair. Pourquoi ne pas le dire? P<»irquoi ne pas voir notre Verlaine tel qu'il est — tel quMl fut?
Pourquoi un gouvernement, en prurit d'atticisme, accapare-t-il un poète célèbre et entend-il le passer au ripolin des convenances pour le présenter à la société française, à la bonne société française?
Paul Verlaine a écrit des poèmes exquis — poèmes très rares d'ailleurs, qui brilleront comme de purs joyaux dans la production poétique de la fin du XIXe siècle.
Mais ce ne fut pas pour ces poèmes qui appartiennent pour la plupart à ses premiers recueils (et dont la fraîcheur de sentiments détonne parmi la froideur des Parnassiens) — que les jeunes firent de lui un «Prince des Poètes». Ils le
portèrent au pinacle pour son manque de souffle et l'incohérence mystique de sa pensée. ■
Pour Verlaine qui osa parler de « l'avachissement » des poèmes et des romans de la dernière période dé Victor Hugo, quel mot synthétiserait ses hoquets des dernières années — hoquets de disomane où de temps en temps luit une expression heureuse, comme un éclair de raison dans les propos d'un dément?
Les jeunes déploraient, certes! sa fidélité au vers régulier - qu'il malmenait pourtant, malgré lui, en ivrogne demeuré respectueux — mais ils lui savaient gré d'avoir inventé cette « musique » par laquelle il berçait sa capricieuse mélancolie, et dont l'écho les a tous dévoyés.
Paul Verlaine a été aimé par eux, pour ses défauts. Ils ont fait de son indiscipline morale le modèle de leur indiscipline intellectuelle.
Lorsque M. Robert de Montesquiou écrivit de Verlaine:
« Celui qui n'avait rien remporté — ni d'ailleurs regretté — des soi-disant digfnités officielles, et à qui s'étaient refusées, ïion moins obstinément, non moins injustement, les aveugles richesses », il fit, à son habitude, de la mauvaise littérature.
Car Verlaine aspirait beaucoup aux honneurs — et si les « aveugles riches-
ses» Pavaient visité, elles auraient, une fois de plus, récompensé un être dévoyé qui était loin de les mériter.
Il ne faudrait pas trop, à propos de Verlaine, évoquer les grandes ombres des poètes malheureux comme Hégésippe Moreau, Imbert Gallois, Glatigny, etc, et selon la formule romantique, incriminer le béotisme bourgeois. Si on avait tenté pour lui de monnayer la pitié du public éclairé, comme nos aïeux le voulurent faire pour Lamartine vieilli, on n'aurait réussi qu'à enrichir son débitant d'absinthe.
On peut être un poète et ne pas éprouver le besoin de vivre aux crochets de ses admirateurs. Il est des jeunes gens très doués qui acceptent, douloureusement peut être mais noblement, les servitudes de leur pauvreté, et qui ne con-
sidèrent pas que leur talent leur donne le droit de mener une vie éculée.
Il est assez notable que chaque fois que nous accusons la société de se montrer marâtre envers un écrivain, nous soyions obligés de passer une éponge trop indulgente sur ses vices — vices que nous ne passerions pas à un calicot.
Il avait tant de talent! Oui, mais est-ce une excuse? II faudrait peut être revenir de cette conception archaïque qui veut qu^un élu dos Muses ne soit pas déplacé à la Cour des Miracles.
M. Jean Richepin a accusé Paris « d^avoir laissé vivre et mourir dans la misère un homme comme Verlaine. »
Le Théodore Botrel des Gueu^ devait verser ce pleur sur un poète qui
avait pris au sérieux son rôle de vagabond. Si au lieu de faire entendre des plaintes d'une tendresse discrète, Verlaine avait poussé des cris de révolte farouches et terrifiants — « et si déli'cieux! ma chère » — il aurait fait pâmer les petites «cousines», et toutes ces dames des salons les plus fermés l'auraient écouté avec des frissons voluptueux.
Mais ce Verlaine.... quel maladroit chemineau! qui, au lieu de prendre la route qui conduit à l'Institut, fei'engage sur celle qui mène à l'hôpital ! Evidemment, c'était la faute de Paris qui n'avait pas mis de poteau indicateur.
En vérité cette saleté morale et physique qui entoura Verlaine — et ces filles, et ces déclassés et ces marchands de vin — tout cela n'est guère imputable à notre ingratitude.
Je ne lui en fais pas un reproche. Qui
a le droit de juger autrui? Sait-on Patavisme qui pesait sur Verlaine?
Mais je m ^ élève contre cette adulation intéressée qui exige pour le poète notre admiration absolue, et notre meaculpa pour la détresse de T homme.
Aujourd'hui la bourgeoisie officielle qui F accapare (et qui s'en sert pour donner aux masses des leçons de morale patriotique!) s'indignera contre ces révélations, criera au sacrilège. Comme si pour la connaissance d'une âme, la vérité n'était pas plus précieuse que tous les discours des hommes politiques qui se satisfont par des mots.
Que dirions-nous si des héritiers trop épris de moralité, ou des historiens bien I>ensants nous avaient présenté un Villon ami du guet et disant dévotement son chapelet?