ARRAS
et
Paris- Arras !
Enfin on peut aller de Paris à Arras!
On y va comme à un pèlerinage.
Dirais-je que la réclame faite aux villes martyres par d^ astucieux entrepreneurs de voyages me choque un i)^u?
Cette visite aux pierres blessées me semble indécente comme une entrée tumultueuse dans un hôpital.
Peut-être ai- je tort? Ces pèlerins, quoique peu recueillis, ont quelque tenue, et la curiosité qui les conduit à travers
les chamjjs de bataille n'est pas forcément malsaine.... N'importe! Je ne puis me défendre contre un certain malaise et ces regards sur ces ruines me semblent trop indifférents.
Pas assez déférents serait plus juste. C'est mon cœur d'arrageois qui s'est réveillé, certainement; j'éprouve le sentiment d'un amoureux qui voudrait voir l'objet de sa dilection apprécié par tous ceux qui le regardent. Cette ville où je suis né, je ne l'avais pas revue depuis vingt-cinq ans, je n'y compte plus de parents; quelques amis chers de mon adolescence y sont demeurés.... mais un arrageois vient plus facilement à Paris qu'un parisien ne va à Arras, si aucune affaire ne l'y appelle. Si pourtant... je l'avais revue cette vieille cité aux joies un peu libres, avec ses rues étroites et paisibles et son collège familial où des
maîtres admirablement intentionnés perfectionnèrent en moi le goût des belleslettres (alors que m'accablait le mépris, hélas! mérité, des professeurs de physique et de mathématiques), je l'avais revoie.... au cinématographe, durant la guerre. C'avait été en moi comme le réveil d'une ancienne affection.
La vie m'avait éloigné d'Arras; j'étais tellement pris par Paris que je n'y pensais plus guère et voilà que la \ne de ses maisons en ruines, de ses merveilles architecturales effondrées, de toute cette dévastation qui la laissait mutilée, me remuait profondément, faisait de moi un spectateur tremblant d'émotion.
Et je suis revenu vers Elle, non comme un curieux, mais (et Verlaine aurait approuvé cette expression) comme un pécheur repentant.
Oui! Verlaine aurait approuvé cette expression, non point seulement en raison de son parfum religieux, mais aussi parce qu'elle m'était suggérée par Arras. Il aimait cette ville, et il m'en donnait les raisons dans une lettre — demeurée inédite — qu'il m'écrivit en 18Q0 de l'hôpital Broussais où un docteur ami le faisait admettre aux heures de dénuement et de souffrance. En voici le passage le plus suggestif — et si intéressant d'autre part au point de vue documentaire:
« Ma famille maternelle est d'Arras et des environs. Ma mère était une Dehée, un nom qui ne doit pas vous être inconnu, de même que le vôtre ne me l'est
pas depuis longtemps. J'allais, enfant, chez des parents à deux lieues d'Arras et environs, Fampoux, Rœux, Ploavain, et dans le Nord, Lécluse, Douai, Dans les dernières années, de 1875 à 85, ma mère était revenue à Arras et j'allais la voir souvent. Je connais donc à merveille la bonne vieille cité arrageoise, sa bière, son beffroi et ses casernes. Mon père, capitaine au l^"" et au 2e du génie y avait tenu garnison maintes fois, du temps où les régiments voyagaient beauk:oup. J'aime bien ce pays de la Scarpe, son paysage qu'il faut chercher mais qu'on trouve, ses habitudes patriarcales et jusqu'à son patois. »
Ailleurs il me parle de son article Vieille Ville que la revue Art et Critique venait de faire paraître:
« Je vais réimprimer — disait-il — ce fragment dans an volume qui parcâtra au
printemps. Si quelque observation, quelque rectification devait y être faite ^ je vous serais bien obligé de m'en écrire. »
Cette Vieille Ville, à laquelle Verlaine avait consacré de très longues lignes.... c'était Arras. Il faut relire dans Art et Critique, (périodique depuis longtemps décédé, et que dirigeait M. Jean Jullien) ce dithyrambe à la louange de cette ville. Il Favait intitulé Fragment d'un livre perdu. Est-ce parce que Arras lui avait inspiré de plus nombreuses pages encore.... un volume tout entier?
Je Pignore, mais les pages qui nous ont été heureusement conservées sont du plus grand intérêt, je dirais même d'un inté-
rêt plus poignant, aujourd'hui que la plupart des monuments dont il fait mention ont été frappés ou abattus.
Le début est tout de grâce, de cette grâce naïve et franche qui par ailleurs particularise son génie poétique, une grâce qu'il avait dans la vie pour les êtres et pour les choses qu'il aimait:
C'est une ville de province bien reculée, presque inconnue, même des artistes^ même des curieux, par ce temps qui se donne pour amoureux de pittoresque et d'inédit, Arras, pour nommer la pauvrette par son nom, qui fut illustre et dont rien, je vous assure, n'a fait démentir la gloire archéologique tout au moins,
Arras m'est chère pour mille motifs, liens de famille, le calme et la suprême beauté de son ensemble, l'y séjourne souvent, bien que je n'y réside pas et
je connais à fond la ville, les habitudes et les habitants.
Vingt-sept ou vingt-huit mille âmes sur un périmètre assez restreint donnent à la ville une gaieté douce et bon enfant que le caractère flegmatique et le parler gras (là-bas on prononcerait gueras) des citadins et des contadins immédiats maintiennent dans un demi bruit très plaisant. Aux seuls jours de marché, trois par semaine, cette sourdine se hausse un peu vers le matin et sur le soir.
Voilà un croquis en raccourci qui ne manque pas d'exactitude, pour qui a été enfant, se promener près du Crinchon, pour qui a « fait le tour des remparts.»
Suivons Verlaine dans Arras devant les •portes de la ville, par lesquelles passent les « ânières » que secouent rudement leurs montures surchargées de verdure à leurs deux flancs. Quelques-unes, vieil-
— sales commères ou femmes mûres, arborent à leurs dents la courte pipe noire au « toupet » traditionnel.
C'est là un détail qui Fa frappé, que celui des vieillardes des villages voisins — d'Achicourt surtout — arrivant le samedi, montées sur leurs ânes et fumant la pipe. Il dit vraii «une courte pipe noire » qui, mal prise dans leurs bouches édentées, se tenait souvent la tête en bas. Je les rencontrais quelquefois, lorsque tout gamin, je gagnais le collège et ce n'est que plus tard que j'ai compris leur singularité.
Il y a de cela une quarantaine d'années, à i)eu près, les coutumes changeaient peu et nous en étions nous-mêmes tellement imprégnés que nous ne gongions pas à nous étonner.
«Les baudets d'Achicourt » et « les carottes d'Achicourt » nous semblaient avoir
existé de toute éternité. N'avions-nous pas un peu raison? Pour reprendre Ârras aux Espagnols et connaître auparavant « le fort et le faible » de la ville, Pespion (qui devait devenir le maréchal Fabert) avait pénétré dans la place, déguisé en paysan et portant sur le dos « un sac de carottes d'Achicourt ». C'est un historien honnête-homme au sens parfait du mot — C. Le Gentil — qui dans son livre Le vieil Arras, raconte l'anecdote, et il ajoute que Louis XIII montra à la Cour le porteur de carottes en disant « sans ce brave homme je ne serais pas maître d' Arras. »
Comme quoi Achicourt a participé à la reprise d' Arras!
Donc, nous allumions nos cigarettes — clandestines — au « toupet » des pipes des ânières plus ou moins obligeantes, sans nous émouvoir autrement; mais Ver-
laine, venu d'ailleurs, avait observé en curieux cette arrivée au marché d'Arras des marchandes de légumes et dans son livre Dédicaces se trouve un sonnet à Irénée Decroix où il les immortalise:
Où sont les nuits de grands chemins aux
[ chants bachiques Dans les Nords noirs et dans les verts
[ Pas de Calais ?
Et les canaux périculeux vers les Belgiques Où, gris, on chavirait en hurlant des cou-
[plets?
Car on riait dans ces temps-là. Tuiles et
[briques Poudroyaient par la plaine en hameaux
[ assez laids ; Les fourbouyères, leurs pipes et leurs bour-
[ riques Dévalaient sur Arras, la ville aux toits
[ follets,
Poignardant, espagnols, ces ciels épais de
[ Flandre.
Douai brandissait de son côté, pour s^en
[ défendre, Son lourd beffroi carré, si léger cependant ;
Lille et sa bière et ses moulins à vent
[ sans nombre
Bruissaient. — Oui, qui me rendra, cher
[ ami, Fombre
Des bonnes nuits, et les beaux jours au
[rire ardent?
Verlaine qui a tout examiné avec l'attention précise d'un amateur d'art, a même noté la maison qui sur la Grand'- Place « y fait disparate » — maison qui est habitée actuellement par un mien ami, musicien de talent apprécié, M. Alix Baccuez. Il dit qu'elle constitue « une exquise relique du Moyen- Age », et peut être a-t-il raison. Je dis « peut être » F>arce que Verlaine se trompe quelquefois.
Ainsi on remarquera dans le sonnet que je viens de citer, l'allusion qu'il fait aux toits espagnols d'Arras; dans Vieille Ville il commet la même erreur en parlant de la Petite Place et de là
Grande Place « dont les maisons espagnoles du commencement du XVh siècle alignent leurs pignons et leurs arcades dans un ordre parfait. »
Or, toutes ces maisons sont de plus pure architecture flamande, et si je ne l'appris pas à Paul Verlaine lorsqu'il me fit r honneur de solliciter mes observations sur son travail, c'est que moi aussi, comme la majeure partie des habitants d'Arras, je l'ignorais. C'est une légende qui court là-bas et depuis des kg^\ j'avais toujours entendu parler des maisons espagnoles de la Grande Place et de la Petite Place et Verlaine, comme moi, avait obéi à la croyance populaire, sans en contrôler le bien-fondé.
Les hasards des traités, si nombreux à ces époques lointaines où les pays constituaient des biens de famille qui changeaient de maîtres par le jeu des alliances, avaient fait Philippe le Beau, Comte d'Artois; et le Comté était ensuite passé à son fils Charles d'Autriche, devenu plus tard Charles-Quint. Bref, de cette domination espagnole qui dura environ un siècle et demi, de 1492 à 1640, il ne semble pas qu'il soit resté, ni dans les mœurs des habitants ni dans l'architecture, des traces bien appréciables. Je n'ignore pas que l'on attribue à la survivance de cette anoestralité le type de certains bruns très accusés mêlés à la blondeur flamande. Peut-être y a-t-il quelque vérité dans cette supposition, quoique dans une ville (et c'est surtout dans Arras que ce typ>e brun se rencontre et non — ou sinon très rare-
ment — à la campagne) où au cours des années vinrent forcément s'établir des familles d'autres contrées, il peut être d'origine aussi bien française qu'étrangère.
Je crois qu'il ne faut pas prêter une importance trop grande aux « dominations » de jadis et ne les point considérer avec notre optique d'aujourd'hui. Je vais probablement me faire bafouer par des historiens prêtant aux textes une importance exagérée, mais lorsqu'une région passait ainsi aux mains d'un autre prince, ce dernier, qui ne pouvait encore avoir la conception de nationalité que nous avons aujourd'hui, ne songeait guère à en changer les habitants. Ceuxci généralement devenaient ses sujets, disposés à une fidélité aussi soumise que celle qu'ils témoignaient à leur ancien maître.
Il y avait alors de par l'Europe de^ villes qui étaient placées — par la force ou par les unions — sous la suzeraineté de rois étrangers et où ceux-ci ne jugeaient point utile d'envoyer leurs compatriotes pour en modifier la mentalité.
C'est même à tort que j'emploie ici le m.ot « compatriotes ». La soldatesque n'avait guère de patrie, elle était composée de gens de métier qui allaient prendre du service partout où on consentait à les employer; les peuples, d'autre part, n'étaient point encore familiarisés avec l'idée de «nation». Ces occupations étaient donc surtout administratives, et j'estime qu'il ne faudrait pas prêter une lignée trop persistante aux quelques rares fonctionnaires ou hommes de troupe qui maintinrent à Arras la domination espagnole.