‹ Paul Verlaine et quelques-unsChapitre 10 sur 16 · INSCRIPTION · texte numérisé non relu

INSCRIPTION

Mon âme est comme un ciel sans bornes

Elle a des immensités mornes

Et d'innombrables soleils clairs ;

Aussi, malgré le mal, ma vie

De tant de diamants ravie,

Se mire au ruisseau de mes vers.

Et, j'évoque dans ces paroles Mes visions qu'on croyait folles :

Ma réponse aux mondes lointains Qui nous adressaient leurs messages, Eclairs incompris de nos sages Et qui, lassés, se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière, Tous les secrets de la lumière, Tous les mystères du cerveau, J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire, Faire pleurer et faire rire Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce, Tout ce que reflète une glace, L'ivresse d'un bal d'opéra.

Les soirs de rubis, l'ombre verte Se fixent sur la plaque inerte : Je l'ai voulu ; cela sera.

Comme les traits dans les camées, J'ai voulu que les voix aimées Soient un bien qu'on garde à jamais Et puissent répéter le rêve Musical de Pheure' trop brève ; Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes sans ironie Diront que j'avais du génie, Et, dans les siècles apaisés, Les femmes diront que mes lèvres Malgré les luttes et les fièvres.

Savaient les suprêmes baisers.

Comme prosateur Gros se montrait un esprit aussi fantaisiste. N^était-ce pas de lui: Le Caillou mort d'amour, histoire tombée de la Lune?

Cet homme de génie mourut alcoolique à quarante-cinq ans.

Charles Cros avait deux frères, Antoine — docteur qui écrivait de beaux vers parnassiens et Henry qui était sculpteur. Tous étaient des esprits inventifs qui « tenaient » du père Cros, vieux savant original. Emile Goudeau a raconté avec sa verve d^hydropathe la légende qui courait alors dans les ateliers. Elle vaut d'être rapportée pour son comique sévère, très caractéristique de la « manière » du Chat Noir:

« Les trois fils Cros viennent un matin déjeuner chez leur père. Antoine est plus grave que de coutume, et annonce qu'au dessert il fera une communication

importante. Entre la poire et le fromage, le docteur Antoine tenant un petit papier à la main profère: « Mon cher pyère, mes chers frères, j'ai enfin découvert le moyen de rendre tous les hommes immortels. J'en ai les preuves làdessus. »

Aussitôt, Charles et Henry battent des mains: Bravo! bravo! Enfin! ! !

Mais le père est demeuré sombre; sa figure prend une indicible expression de souffrance.

— Eh bien! père? demande Antoine.

Alors le père se leva et dit: «Quoi?

tu veux prolonger, éterniser cette vie misérable, chétive, où fleurissent les injustices, les poisons, les lèpres physiques et morales? Tu veux nous lier pour toujours à cette planète basse et arriérée? Tu voudrais nous priver des deux

attendus? Non, mon fils, tu ne feras pas cela? Non, je t'en supplie... »

Les trois frères demeurèrent atterrés; puis suppliants, ils crièrent: « Laisse, laisse donner l'immortalité aux hommes! ! ! »

Le père inflexible ^déclara: «Je ne le peux pas! Non! ! ! »

Alors, pâle, Antoine jeta dans le feu le mystérieux papier, tandis que ses frères disaient: « Père, père, tu n'es qu'un Saturnien, tu dévores tes fils ! »

On trouve dans le Chat Noir des vers parnassiens de Marcel Schwob, et de Francis Jammes — avant sa conversion!

Maurice Rollinat, chanteur pathétique de Pendrait, composait ce quatrain au los de Léon Bloy:

Bloy, rafale ! Du cri. Tourbillon de cy-

[ clones Qui souffle sa colère à des lyres de feu, Et va, répercutant au fond des Babylones, L'anathème sorti de ta bouche de Dieu.

Quatrain au-dessous duquel Léon Bloy avait écrit:

Rollinat, le seul poète qui m'ait bien com-

[pris!

Car Léon Bloy était fort apprécié au Chat Noir, et je me souviens, comme d'une note typique, de cette confession que me fit un jour Salis:

— Si Blpy voulait s'attacher à la boîte, je ferais du Chat Noir un quotidien.

Mais Bloy se contentait de donner de temps en temps des proses virulentes, entre autres cette belle page sur Marie- Antoinette 011 il expliquait dans la langue imagée qui fut la sienne que « la mécanique de Guillotin lui fut moins

cruelle que la mécanique compliquée de l'Etiquette de Versailles. »

Coppée g^iiffonnait ces vers sur Villon tau bas d'un dessin de Luigi Loir qui, parmi tant d'autres, ornait les panneaux du logis:

Villon, malgré ta triste et coupable exis-

[ tence.

Ton génie est naïf et ton cœur innocent ;

Et ton œuvre, au sincère et douloureux

[ accent.

Semble une fleur éclose au pied d'une po-

[ tence.

Le roi d'Araucanie, Orélie I, était un des habitués du Chat Noir. Mistral y fut un jour reçu solennellement, et un numéro du journal lui fut entièrement consacré.

Le Chat Noir n'était pas un journal F>olitiqiie. Tout de même il patronna une candidature, celle de Rodolphe Salis, aux élections municipales du XVI Ih arrondissement.

Un comité électoral s'était formé, qui comptait parmi ses membres Alphonse Allais, Jules Jouy, Léon Bloy, Goquelin cadet, Randon (devenu depuis Jehan Rictus), Oérault-Richard, Charles de Sivrj' (musicien fantaisiste et charmant à moustaches de phoque qui était le beau-frère de Verlaine), Marcel Legay, Willette, etc.«. Ils rédigèrent une affiche qui fut placardée siu" les murs de Montmartre et qui commençait ainsi:

Electeui'Sf

Qu'est-ce que Montmartre? — Rienl Que doit-il être? — Tout\

Le jour est enfin venu oà Montmartre peut et doit revendiquer ses droits d'autonomie, contre le restant de Paris.

En effet, dans sa fréquentation avec ce qu'on est convenu d'appeler la capitale, Montmartre n'a rien à gagner que des charges et des humiliations.

Montmartre est assez riche de finances, d'art et d' esprit pour vivre de sa vie propre.

Electeurs !

// n'y a pas d'erreurl

Faisons claquer au vent de l'indépendance le noble drapeau de Montmartre.

Puis, après l^éloge de Salis, et cette affirmation :

Montmartre mérite d'être mieux qu'un arrondissement.

Il doit être une cité libre et fière.

Venait le programme réclamant: La séparation de Montmartre et de l'Etat et la protection de V alimentation publique !

Salis avait contresigné l'affiche et avait ajouté ces mots:

Electeurs !

Ce programme sera défendu avec une énergie farouche. Je suis de ceux qui meurent plutôt que de se rendre.

Si je descends dans Varène, vous jugerez si ma devise, sérieux quand même, est justifiée.

Electeurs, pas d'abstention. La postérité nous attend.

Vive Montmartre l

Salis signait des contes moyen-âgeux de son nom qu'il faisait suivre de son titre: «Seigneur de Chatnoirville-en-Vexin». Il possédait en effet une propriété aux environs de Mantes, dans un village foù ujie de ses parentes — sa tante ou sa sœur — était gouvernante du curé.

Un jour Rodolphe Salis offrit une bannière aux sapeurs-pompiers de Pendroit. Ce fut l'occasion de réjouissances exceptionnelles oh le sacré se mêla au profane avec une audace tranquille qui sauva admirablement les apparences. On fit bénir la bannière dans une messe solennelle où avaient été conviés les fidèles du Cabaret. Charles de Sivry tenait l'orgue et le faisait retentir d'un plein-chant adultéré des airs les plus montmartrois. Les invités se tenaient devant l'autel, près du « Seigneur » avec

des visages recueillis et d^autant plus sévères, qu'une terrible envie de rire les possédait. Auriol manqua avaler une gomme à effacer qu'il s'était mise dans les dents et qu'il mordait éperduement.

Il y eut sur la place du village des chevaux de bois, un feu d'artifice... que sais-je encore? On couronna même une rosière que Adrien Dézamy, en habit, promenait à son bras avec une élégance très second empire.

Au fond, je crois que le curé était vaguement inquiet, et qu'il ne fut sincèrement content que le lendemain matin lorsqu' après une nuit chez l'habitant (car le château de Chatnoirville était trop petit pour contenir tous ses hôtes), ses clients occasionnels prirent cérémonieusement congé.

Le Chat Noir changeait toutes les semaines de secrétaire de la rédaction, ou mieux gratifiait de ce titre T homme du joiu* en faisant suivre son nom d'une épithète symbolique. On se mettait à plusieurs pour tenter de synthétiser très brièvement le caractère ou la particularité du personnage en vue, et il est de ces mots qui méritent d'être rappelés:

Armand Silvestre: Flûte brisée.

Félicien Rops: Particulier diabolique.

Le Comte de Paris: Orléaniste fidèle.

Jules Barbier: Terre-neuve musical.

Camot: Ancien Sadi.

Paul Bourget: Joyeux fumiste.

Judith Gautier: Japonaise rive gauche.

Edmond Lepelletier: Adjoint au maire de Bougival.

José-Maria de Hérédia: Poète foncé.

Deibler: Commis voyageur. Le Grand Aicard (Jean) de lettres.

Mais il y eut une secrétaire de la rédaction qui fit sensation, ce fut:

Léonide Leblanc: Phllanthrope\

Aujourd'hui, où on a oublié même le nom de cette demi-mondaine que l'illustre patronage d'un duc (dont l'Académie gardera éternellement la mémoire) avait imposé à la Comédie Française — cette saillie a perdu de sa saveur — mais au moment où elle se produisit, elle jeta une note gaie et féroce au milieu du scandale suscité par cette nomination.

Je n'ai parlé que des écrivains, et il serait pourtant injuste d'oublier cette pléiade de dessinateurs qui, autant que les premiers, assurèrent la fortune et du cabaret et du journal.

Willette y fit ses premières armes, et Pelez, Steinlen, Uzès, Heidbrink, Henry Somm, Lemouel, Fernand Fau, Bombled, Godefroy et Pissaro, et Carand'Ache, et Regamey; Rochegrosse y fut, et Falguière, et Grasset, et Raff aelli, et même (qui l'eut dit?) Gérôme.

Je les cite au hasard du souvenir, revoyant cette salle très grande — où dès l'entrée on était annoncé par le coup de hallebarde sonore du superbe Suisse — avec le vitrail de Willette Le Veau d'Or, la cheminée que Grasset avait dessinée, et le tableau du grand Steinlen représentant des chats, d'innombrables chats, des centaines de chats, de tous poils, grimpés sur les toits, sur les cheminées et envahissant la Butte — la Butte Sacrée — où se profilait le Moulin de la Galette.

Qu'est devenue cette magique composition de l'admirable peintre? J'en ai gardé comme la nostalgie et, que de fois j'ai pensé à la joie profonde, jnêlée de mélancolie, que j'éprouverais à la revoir. Elle est partie on ne sait pu, il y a plus de vingt ans, dans la Vente qui a dispersé au vent des enchè-

res le François Villon de Heidbrinck qui décorait la salle du fond où se tenaient les habitués et qu'on appelait VInstUut, et les Desboutins qui décoraient V Oratoire, et les Henri Pille de la Salle du Conseil, et les Bail, et les portraits-charges de La Gandara, et le Caran-d'Ache paraphrasant la phrase de Faust: « Laisse-mol contempler ton visage », en montrant un collégien aux yeux hors de la tête, agenouillé derrière la bonne qui tourne un miroton, et les Delaw, et les Depaquit (déjà!), et cet Henry Detouche si spirituel, mort I>eu de temps avant la guerre, et les Forain: J'Ven prie tiens toi mieux, 'f attends ma mère\ Où sont ces innombrables dessins faits par les artistes, parfois avec un bout de crayon ou d'allumette, au hasard de l'inspiration, sur un

papier quelconque astucieusement laissé sur la table et précieusement gardé par le bon confrère Salis qui — ayant été de la partie avant de devenir cabaretier — savait apprécier...., et garder.

Mais les principaux — ceux qui ne se contentèrent pas de donner des croquis et qui par leurs pièces d'ombres chinoises, consacrèrent la réputation, ou mieux, la gloire du Chat Noir — furent Henri Rivière et Caran d'Ache.

La Marche à l'Etoile du premier était la plus ravissante et la plus poétique évocation de la légende chrétienne, et quant à VEpopée de Caran d^Ache, elle suscitait chaque soir un enthousiasme indescriptible. Les fiacres, les autos les plus luxueuses s'alignaient — le vendredi surtout, jour du gratin — le long

de la rue Victor-Masse; et Salis recevait leurs Seigneuries avec cet intarissable bagout qui lui faisait commenter savoureusement les scènes belliqueuses se succédant sur le petit écran du théâtre. Le moment pathétique était le défilé des troupes françaises devant les Pyramides; tout à coup, à cheval, coiffé du petit chapeau, apparaissait Napoléon. Alors Salis, paraissant étranglé d'émotion, s'écriait : Messeignears, voici l'Empereur\ — Vive V Empereur\ Et c'était une émotion co'mmunicative, terriblement communicative ! Toute la salle, VInstitut comme les Seigneurs, acclam.ait l'Empereur, d'un seul hurlement qui faisait trembler la Butte.

Et au dehors, le bon sergot, préposé à l'alignement des voitures souriait {car lui aussi était de Montmartre), mais

son républicanisme s'en trouvait néanmoins choqué. Et il confessait au Suisse majestueux et brodé d'or:

— J' sais bien que c'est pour rigoler, mais tout de même j' dis qu' c^est ipas des choses à dire.

Seuls les Chats ne s'émouvaient point.

Car il n'y avait pas, pour adorner le Cabaret, que les chats sculptés autour de la grosse Lanterne de l'entrée ou de la Cheminée monumentale de Vhostellerie, il existait toute une cohorte de félins, aussi sacrée que l'autre: Chats uniformément noirs qui déambulaient de table en table, de genoux en genoux, familiers et distants. On leur dédiait des poèmes; des artistes les prenaient comme modèles, ils étaient les héros de nombreux contes. Ils daignaient se laisser caresser par moi, alors jeune néophyte que Camille de Sainte-Croix avait

baptisé le Benjamin du Chat Noir, mais ils n'aimaient pas Georges Auriol, parce que ce dernier avait publié dans le journal Ernest, qui était une histoire joyeuse pour faire frémir Maigriou.

De ces temps héroïques, de ces temps de l'âge d'or — L'âge d'or de Henri Rivière! — pour toujours passés dans l'histoire, vous en souvenez-vous, ami Georges Auriol?

♦«r-àiffet

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