‹ Paul Verlaine, poète catholiqueChapitre 1 sur 4 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

Il a été tiré de cet ouvrage

10 exemplaires sur papier de Hollande

numérotés de i à 10

Ml

Verlaine est entré dans la gloire avec une légende fâcheuse et les scandales de sa vie, ses débauches, ses erreurs, ses faiblesses, détournèrent de lui beaucoup d'honnêtes gens, ceux-là même qui auraient dû lui être le plus secourables et lui payer un juste tribut d'admiration. On a tant parlé des nocturnes établissements où l'auteur des Fêtes galantes traîna l'ennui de ses derniers jours, des cafés où il demanda l'inspiration à de trop nombreuses absinthes, des hôpitaux où furent soignés ses rhumatismes, des chambres meublées où il habita, des mastroquets qui le recueillirent, on a si souvent étalé son désordre, raconté l'incohérence de ses actes, décrit son visage faunesque, sa marche boiteuse et son foulard rouge, qu'il a pris aux yeux du public un aspect caricatural et un peu répugnant. A se souvenir de l'homme, bon nombre ne se rappellent pas le poète qui sut exprimer sa foi en des vers magnifiques etl'in-

diligence est trop souvent refusée à celui dont la contrition se manifesta profonde et touchante. Je ne prétends pas excuser ses fautes, ni les pallier d'inutiles considérations, mais montrer que Verlaine doué d'un cœur excellent, d'une âme naïve et d'une volonté nulle, reste, malgré ses chutes fréquentes et le libertinage , voire l'obscénité impardonnable de plusieurs de ses livres, notre plus grand poète catholique, par la seule vertu de son repentir et de son génie.

Un jour de juillet 1873, dans une rue de Bruxelles, Verlaine fut arrêté. Il venait de tirer deux coups de revolver contre Rimbaud et celui-ci s'enfuyait affolé, poursuivi par son agresseur. On conduisit à l'a Amigo », c'est-àdire au poste, le délinquant et sa victime. Après interrogatoire, Rimbaud put s'en aller. Quelques jours se passèrent. Le 8 août 1873, le tribunal de Bruxelles condamnait Verlaine à deux ans d'emprisonnement. Il fit appel, mais la cour de Brabant confirma l'arrêt et la prison de

Mons recueillit le coupable. Il s'y convertit ; il y écrivit Sagesse.

Ayant revêtu son épais costume de reps et chaussé des sabots, verrouillé dans une cellule munie d'un ameublement sommaire, le poète eut le loisir de méditer sur la bizarrerie de sa destinée et il dût s'avouer ses torts. Rien ne laissait prévoir que le fils du capitaine Verlaine méritât, un jour, d'être enfermé dans une prison de Belgique, sous l'inculpation de coups et de blessures. Son enfance avait été celle des bambins les plus choyés. A Metz d'abord, à Paris ensuite, il avait connu la joie de vivre entre un père et une mère excellents. Ses études s'étaient faites sans encombre et il n'avait rien d'un écolier insoumis au petit pensionnat de la rue Hélène, à l'institution Landry et au lycée Bonaparte où il fréquenta tour à tour. Il y remportait même des succès, passait le mieux du monde son baccalauréat, puis, bien sagement, préparait un examen d'écriture et de comptabilité et on le nommait, en mai 1864, à un emploi d'expéditionnaire, à la mairie du IX« arrondissement, rue Drouot. Il ne tardait pas à quitter la

rueDrouot, entrait à l'hôtel de ville et y restait de 1864 à 1871.

Les bureaucrates ne sont pas fort occupés, nul ne l'ignore. Le sage jeune homme dont je raconte la paisible existence était donc libre d'écrire des vers et de bâtir des scénarios de drames ou de vaudevilles. Les drames avaient des titres pompeux. Ils s'appelaient Louis XV et Louis XVII. Les vaudevilles avaient des titres cocasses, Veaucochard et fils PT par exemple, Ni les drames, ni les vaudevilles ne valaient grand'chose, mais on s'accordait à reconnaître que ses poèmes n'étaient pas dénués de mérite. Il les lisait volontiers dans les salons où il fréquentait, surtout chez la marquise de Ricard et recueillait les suffrages des gens réunis là, Goppée, Catulle Mendès, Sully Prudhomme, Anatole France, Villiers de llsle-Adam, Hérédia, Charles de Sivry. Le modeste employé de l'hôtel de ville ne détestait pas non plus d'être imprimé et, comme les grandes revues sont fermées aux petits jeunes gens, il demandait cette satisfaction à des feuilles telles que l'Art ou le Hanneton .

Quand le cahier de poèmes eut atteint une certaine épaisseur, Verlaine qui renonçait décidément à l'originalité, réfléchit qu il serait agréable d'être l'auteur d'un livre et il fit le rêve de tous les Français, entre dix-huit et vingt-cinq ans, trouver un éditeur, fallut-il le payer. Ce rêve était réalisable, Mme Verlaine jouissant d'une assez grande aisance. L'éditeur fut un libraire du passage Ghoiseul, Alphonse Lemerre, dont la clientèle se composait d'acheteurs de paroissiens et de livres de première communion. On le décida à imprimer Ciel, Rue et Foyer de L.-X. de Ricard, le Reliquaire de Goppée et le volume de Verlaine, Poèmes saturniens. A la vérité, le public se soucia peu des Poèmes saturniens. Pauvre Verlaine, il était dit que ses premières années ressembleraient aux premières années de tous les poètes ses pareils. Cependant, il y avait de jolies choses, voire de belles choses, en ce mince recueil. Nous y trouvons « des pièces védiques et helléniques où est jouée de main de maître la maîtrise de Leconte de Lisle, d'étincelants feux d'artifices de rimes, folles et mélancoliques ensemble, et chatoyan-

tes de plus de grâces spirituelles que n'en a la gaieté banvillesque, si brusque parfois et comme si colérique, des pages, qui pourraient aussi bien être de Théophile Gautier, d'imprécis tableaux que lui eût enviés Sainte-Beuve, des truanderies à la Richepin (1)». Malgré les conseils de l'auteur prônant le dédain, l'isolement et l'impassibilité chers à son époque, on sentait déjà s'éplorer en ses vers une douce mélancolie et un immense besoin de tendresse. Il avouait :

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir en pleurant.

Ainsi rêvent et espèrent les poètes ; Verlaine

I. Adrien Mithouard. Paul Verlaine ou le scrupule dt la beauté. Edition du Spectateur catholique.

ne goûtait pas seulement la suave tristesse de cette nostalgie sentimentale. Il lui plaisait de suivre les jeux subtils de son imagination et peutêtre sous l'influence des frères de Goncourt qui venaient de publier leurs études sur le xviii0 siècle, peut-être parce qu'il visitait volontiers la galerie Lacaze, au Louvre, galerie peuplée d'embarquements pour Gythère, d'escarpolettes de Fragonard, d'intérieurs de Nattier, de toiles de Lancret et de Chardin (1), il se représentait les tableaux d'une mièvre volupté qui formèrent les Fêtes galantes. Aucun titre n'est plus évocateur et les vers musqués, légers, fardés, d'une preste et fine allure, tendres et ironiques à la fois, ensemble joueurs et frivoles, conviennent admirablement à ce genre d'inspiration. Voici des parcs irréels baignés d'une clarté lunaire, peuplés de marbres blancs. Pierrot, Clitandre, Arlequin, Colombine, Scaramouche, Pulcinella s'y promènent. Marquis et marquises y passent, se murmurent des confidences et s'y jettent des baisers. Coups d'éventail, aveux spirituels, ba-

i. Edmond Lepelletier, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre. Mercure de France, éditeur.

dinages, musique de mandoline, rires de faune, pichenettes et pirouettes, épigrammes et madrigaux, belles indolentes et galantins pressés, tel est ce délicieux petit livre écrit en sourdine, mais à la fin du badinage le besoin d'amour, l'amertume de sa solitude hantent le poète de nouveau :

Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour

Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,

Souriait en bandant malignement son arc,

Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour !

Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas ! Le marbre Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste De voir le piédestal, où le nom de l'artiste Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre.

Oh ! c'est triste de voir debout le piédestal Tout seul ! et des pensers mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond Evoque un avenir solitaire et fatal.

Celle qu'il attendait et qu'il désirait, Verlaine la rencontra et il ne tardait pas à se fiancer à

MUe Mathilde Mauté de Fleurville, demi- sœur du compositeur Charles de Sivry dont la mère s'était remariée avec M. Mauté. Dès la première entrevue, l'auteur de Sagesse se sentit troublé. Il se retira à la campagne, réfléchit et demanda la main de la jeune fille. On la lui accorda. Plusieurs circonstances retardèrent le mariage, et, pour tromper les longueurs de l'attente, Verlaine rima les strophes ingénues et ferventes de la Bonne Chanson. Maintenant, il cesse de subir la tristesse de jadis, il n'éprouve plus ni doute, ni inquiétude. A côté de la compagne choisie, la vie coulera simple et tranquille. Elle le protégera et le consolera. Du coup, le poète se laisse aller à exprimer ses secrètes impressions. Un art plus personnel remplace la froideur voulue de ses premiers livres. Il glisse aux confidences. Il s'abandonne, plein de sécurité, à la joie prochaine :

La dure épreuve va finir :

Mon cœur, souris à l'avenir.

Ils sont passés les jours d'alarmes Où j'étais triste jusqu'aux larmes.

-i4- Et encore :

J'allais par des chemins perfides,

Douloureusement incertain.

Vos chères mains furent mes guides.

Si pâle à l'horizon lointain Luisait un faible espoir d'aurore ; Votre regard fut le matin.

Lorsque Verlaine épousa MUeMauté, le désastre de 1870 se consommait et Paris était en pleine effervescence. Néanmoins, le jeune ménage n'eut pas trop à souffrir des rigueurs du siège. Lemerre imprima La Bonne Chanson, « fleur dans un obus » selon l'expression de Victor Hugo. Vaguement employé à l'hôtel de ville, Verlaine resta à Paris et il continua à rimer, même pendant la Commune .

A suivre les étapes de cette vie, banale et monotone en apparence, l'événement de Bruxelles semble d'autant plus extraordinaire. Gomment Verlaine en était-il arrivé à se rendre

coupable d'une pareille folie ? Deux raisons suffisent à l'expliquer : son intempérance d'abord, la rencontre d'Arthur Rimbaud ensuite. L'habitude de l'ivrognerie était invétérée chez lui. Sortait-il de son bureau et rentrait-il chez sa mère avec laquelle il demeurait, il ne manquait pas de faire de nombreuses stations dans les cafés et d'absorber plusieurs apéritifs. Le soir, il buvait fréquemment et revenait à l'aube complètement ivre. Mme Verlaine le soignait de son mieux et pleurait en silence. Allait-il à la campagne, son goût pour la bière et le genièvre l'incitait à des excès déplorables. La funeste passion était en lui. impérieuse. Parfois, honteux de lui-même, désespéré du chagrin qu'il causait, il se jurait de ne pas recommencer et prenait de sages résolutions. Faible, incertain, il succombait encore et jusqu'à la fin, sa manie le tyrannisa. L'ivrognerie ruina Verlaine, le conduisit aux pires aberrations, lui fit perdre le sentiment de sa dignité et lui aliéna l'affection de sa femme. En effet, à l'époque de ses fiançailles, il avait réussi à se dominer, non à se guérir, et son vice détermina les premières scènes

dans son intérieur, détourna Mme Verlaine de son mari. Peut-être eut-elle à se plaindre également de sa brutalité sous l'influence de l'alcool et de son libertinage.

La venue d'Arthur Rimbaud aggrava les choses et amena l'irréparable entre les époux. D'une précocité extraordinaire, Rimbaud avait écrit au sortir du collège plusieurs poèmes étranges, tourmentés, qui le classaient comme un artiste exceptionnel. L'un de ces poèmes, le Bateau ivre, fut adressé à Verlaine avec une lettre flatteuse. L'hommage du gamin ne le laissa pas insensible, son talent le séduisit et quand Rimbaud ayant quitté Charleville où il habitait, gagna Paris, l'auteur des Liturgies iniimesïhébergea. L'affection des deux hommes grandit rapidement et Rimbaud exerça très vite une influence prépondérante sur son compagnon. Je ne me soucie pas d'en chercher, ni d'en expliquer les motifs . Toujours est-il que cette hospitalité eut des conséquences fâcheuses. Rimbaud buvait lui aussi et Verlaine subissait son exemple. Mine Verlaine supportait mal les allures bizarres et le sans-gène de l'intrus à son foyer.

Les dissentiments des époux s'accrurent ; les disputes s'envenimèrent.

Le poète, ayant renoncé à son emploi à l'Hôtel-de-Ville décida de visiter la Belgique et l'Angleterre avec son jeune ami. La séparation momentanée du ménage se convertit bientôt en rupture définitive.

Verlaine composa les Romances sans paroles au cours de ses aventureuses pérégrinations. Déjà, l'idée de ses fautes le hante. Il se repent d'avoir abandonné Paris. Il s'afflige d'avoir quitté celle qui pouvait lui dispenser le bonheur, le repos et la tendresse :

0 triste, triste était mon âme

A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon cœur s'en soit allé,

Bien que mon cœur, bien que mon âme,

Eussent fui loin de cette femme.

A Londres, à Bruxelles, le souvenir de sa femme le suit. Il l'évoque avec des mots douloureux et bons, reconnaît qu'il mérita d'être

durement traité. Si elle avait été moins jeune, elle aurait pardonné sans doute, elle aurait témoigné plus d'indulgence au coupable :

Vous n'avez pas eu toute patience, Cela se comprend par malheur, de reste, Vous êtes si jeune ! et l'insouciance, C'est le lot amer de l'âge céleste !

Vous n'avez pas eu toute la douceur, Cela par malheur d'ailleurs se comprend ; Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur, Que votre cœur doit être indifférent !

Le mélancolique voyage ! Verlaine regarde d'un œil morne les villes et les paysages qu'il traverse. Walcourt, Charleroi, Bruxelles, Malines et Londres ne trompent pas son ennui, n'éloignent pas sa lassitude. S'efforce-t-il de prendre un ton ironique, son sourire est une grimace. Certains de ses poèmes retentissent comme un sanglot :

11 pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?

Tout à coup Rimbaud disparut et retourna à Charleville. Verlaine resta seul à Londres. Il y tomba malade et sa mère le décida à revenir à Jehonville, entre Sedan et Bouillon, dans le Luxembourg belge. Mm* Verlaine réclamait la séparation de corps et de biens et les avoués accomplissaient leur œuvre. La souffrance, le chagrin, l'espoir d'attendrir sa femme et de reprendre la vie commune ramenèrent donc le misérable poète. Vite lassé de sa retraite campagnarde, Verlaine rappela Rimbaud et tous deux repartirent pour l'Angleterre. Ils s'y disputèrent violemment et Verlaine, abandonnant son mauvais conseiller, se rendit à Bruxelles. Il s'y ennuya et, incapable de se passer du jeune homme, le pria de venir le rejoindre. Une nouvelle querelle éclata dont nous connaissons la conséquence, l'internement de Verlaine dans la prison de Mons.

Nous supposons aisément son état d'âme. Le désastre de son existence gâchée par sa faute lui apparaissait dans le calme et la solitude de sa cellule. Il avait détruit son foyer, navré sa mère, gaspillé sa fortune et compromis sa santé

à plaisir. Des jours paisibles lui étaient promis ; son désir d'une femme affectueuse, d'un calme intérieur étaient réalisés. Il avait préféré boire, boire encore, boire toujours jusqu'à n'être plus maître de ses actes et suivre un étrange, funeste et vicieux garçon . Il eût été bien simple de ne. pas quitter l'Hôtel-de- Ville, de ne pas fuir ses amis nombreux. Le plaisir d'une équipée l'avait emporté ! Accablé de fatigue, bourrelé de remords, Verlaine revoyait les unes après les autres les phases de sa vie et se livrait à un sévère examen de conscience . La prison devenait pour lui un asile où il était libre de se reprendre, d'examiner son âme à loisir, et, débarrassé des néfastes influences qui l'avaient dirigé, ne pouvant pas s'adonner à son vice favori, il éprouvait une impression de soulagement et de repos. Sa faiblesse l'eût peut-être précipité encore plus bas, il se l'avouait et se sentait heureux que les événements l'eussent arrêté dans sa chute. Que serait-il arrivé si Verlaine n'avait pas été interné à Mons ? On se le demande avec effroi. Presque certainement, il n'aurait pas renoncé à la compagnie de Rim-

baud. Or, ce personnage extraordinaire possédé du goût des aventures et qui ne se faisait pas scrupule, dès son enfance, d'abandonner le domicile maternel à plusieurs reprises, cet anarchiste intellectuel et moral que Victor Hugo avait sacré « Shakespeare enfant » et que l'on déclarait, après les vers de sa seizième année « poète de génie, promoteur de la poésie française, inventeur d'éblouissante nouveauté (1) », ce révolutionnaire renonça vite à la poésie. Ayant composé son fameux sonnet des Voyelles où il assignait une couleur à chaque voyelle et dont la jeune école devait tirer des théories absurdes sur les rapports des mots, des sons et des couleurs, ayant écrit les Illuminations et la Saison en enfer, deux livres extravagants et parfois magnifiques, il cessa de travailler et courut le monde. En Italie, en Autriche, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, en Malaisie, en Afrique, en Abyssinie, il exerça successivement tous les métiers. Ingénieur, maçon, architecte, géologue, commerçant, il

i. André Beaunier. La Poésie nouvelle, Mercure de France.

réussit à gagner une certaine somme et revint en France. Un accident de cheval nécessita l'amputation d'une jambe, quand il arriva à Marseille. Il ne supporta pas l'opération et mourut le 10 novembre 1891, à l'hôpital de la Conception.

Il était bon, sachons le reconnaître, que les circonstances séparassent Verlaine d'un jeune homme aventureux à ce point. Le poète s'accommodait du régime de la prison. M. Edmond Lepelletier imprimait à Sens les Romances sans paroles restées sans éditeur et le détenu éprouvait une petite consolation. 11 travaillait aussi, relisant Shakespeare. Sa cellule était supportable. Le programme d'une neuve existence s'élaborait dans son cerveau. Pourquoi ne rentrerait-il pas à l'Hôtel-de- Ville ? Il garderait le loisir de composer quelques poèmes et de traduire pour les revues des contes d'auteurs anglais ignorés en France. Sa femme lui pardonnerait. L'oubli se ferait peu à peu. Il réparerait. Vaincu, assagi, très humble, Verlaine se reprenait à espérer.

Hélas, une amertume qu'il ne soupçonnait pas lui était réservée. Un matin, le directeur

de la prison entra dans sa cellule. « Mon pauvre ami, dit-il, je vous apporte un mauvais message. Du courage, lisez ! » Et il lui tendit un papier timbré. C'était la signification du jugement du tribunal civil de la Seine prononçant la séparation de corps d'entre le sieur Paul Verlaine et la dame MathildeMauté, son épouse. L'auteur de Amour a raconté dans son livre intitulé Mes Prisons la scène qui suivit cette douloureuse nouvelle, mais je veux citer le beau commentaire de Rodenbach. « Qu'on imagine cette scène incomparable, écrit-il dans L'Elite (1): les quatre murs blancs de la solitude ; le silence, autour, de longs corridors ; et le monde aussi, d'où l'on fut retranché, silencieux d'être lointain. Plus de parents, d'amis ; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de déchéance ! On se fait l'effet d'être de l'autre côté de la vie. Seulement un peu de ciel, « le ciel qu'on voit ». Or, sur le mur vide, il y a un crucifix. Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure ? Lui du moins pardonne toujours ! On espère, on se

i. Georges Rodenbach. L'Elite. Fasquelle éditeur, 1899.

souvient, on l'a prié jadis dans sa petite enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scène : l'aumônier, qui a deviné l'œuvre du salut possible. Il parle ; il donne à lire un catéchisme. Et l'homme réprouvé qui est un grand poète, dès qu'il se retrouve seul, se jette à genoux, ruisselle de larmes devant le Christ du mur vide. Jésus lui parle... L'âme répond, s'élève, hésite. C'est une lutte entre l'âme et Jésus, une lutte entre Jésus et un Pascal enfant. Et, dans cette crise sublime, naissent pour l'éternité les poésies de Sagesse, le plus pathétique aveu de l'âme de toute la littérature moderne ; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais entendu. Là surtout fut la grande originalité du poète : il écrivit — comme on prie ! »

Telle fut la brusque révolution qui s'accomplit chez Verlaine. « Je tombai en larmes sur mon pauvre dos sur mon pauvre lit ». La femme qui se détournait de lui, il l'avait aimée jadis, bien mal assurément et sans comprendre ses devoirs envers elle, sans réussir à la garder, mais il l'avait aimée et cette affection lui ap-

paraissait aujourd'hui d'autant plus précieuse qu'elle était l'unique consolation dans sa pitoyable existence. Secoué de sanglots, il se représentait sa compagne, comme il l'avait vue la première fois :

En robe grise et verte avec des ruches, Un jour de juin que j'étais soucieux, Elle apparut souriante à mes yeux Qui l'admiraient sans redouter d'embûches.

Il se rappelait les sages résolutions prises à l'époque des fiançailles et sitôt abandonnées. Il évoquait la grâce caressante et le « frais sourire triomphant » de l'amie, leurs heures d'intimité, la longue joie, la joie de toute la vie permise et promise avec elle, l'enfant né de leur union, puis les premières rechutes, ses tyrannies, ses brutalités d'ivrogne, les scènes, les reproches, les violences, l'arrivée de Rimbaud, les fautes définitives, la fuite, la rupture. La prison était une dure expiation. Elle n'était rien auprès de ce suprême désastre. L'avenir se dévoilait

sombre et glacé. Plus un rayon ne brillait sur la route qui restait à parcourir. Le bonheur n'est pas dans la répétition du morne vice quotidien ; l'ivresse est menteuse en son exaltation passagère ; l'orgie ne laisse que répugnance et dégoût ; il le comprenait trop tard et jamais il ne l'avait mieux compris. Pareil à ces naufragés qui laissent jaillir à l'heure du péril l'invocation suprême, le poète cria « Mon Dieu ». Puisque nulle consolation humaine ne lui était réservée, il appelait le Christ sauveur. Son âme allait être apaisée, sinon guérie.

Verlaine avait été un enfant précoce. Il avoue dans ses Confessions combien l'entourage du collège lui fut néfaste et lui révéla rapidement certaines laideurs et certaines hontes. Néanmoins, « élevé sans fanatisme par des parents point dévots, mais d'une religion plus que ce qu'on appelle raisonnable dans les milieux bourgeois », il se prépara scrupuleusement à sa première communion. « Et ma première communion fut « bonne». Je ressentis alors, pour la première fois, cette chose presque physique que tous les pratiquants de l'Eucharistie éprou-

vent, de la Présence absolument réelle, dans une sincère approche du Sacrement. On est investi. Dieu est là, dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c'est la Foi seule qui produit cela en l'imaginant. Non . Et l'indifférence des impies, la froideur des incrédules, quand par dérision ils absorbent les Saintes Espèces, est l'effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège... » Et le poète ajoute en souriant : « Ma confession générale avait été scrupuleuse : je me souviens de m'être accusé de vol parce que ayant par mégarde emporté de chez une épicière de la rue des Dames deux images d'un sou au lieu d'une ! C'était bien, n'est-ce pas, cela ? » Cela, en effet, était bien. Il est vrai que, dès l'année suivante, au moment de renouveler sa première communion, il refusa de se confesser et ses progrès dans le mal furent rapides. Il céda à son besoin de connaître toutes les jouissances les moins nobles et le sentiment religieux ne réussit pas à l'arrêter. Relisez Amour. Il s'y est durement accusé :

Ce fut un amant dans toute la force du terme : Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge... Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique... Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,

Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières...

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête

Et par-dessus tout une folle tête inquiète,

Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sin-

[cère.

Malgré tout, ses impressions d'enfance restaient vivaces et, dans la petite cellule de Mons, seul, désespéré, il eut l'idée d'appeler l'aumônier et de lui demander un catéchisme. On lui donna celui de Mgr Gaume. Il lut et arriva au chapitre consacré au sacrement de l'Eucharistie : « Je ne sais, raconte-t-il dans Mes Prisons, si ces pages constituent un chef-d'œuvre. J'en doute même. Mais, dans la situation d'esprit où je me trouvais, l'ennui profond où je plongeais, en dépit de tous bons égards et de la vie relativement heureuse que ces bons égards me faisaient et le désespoir de n'être pas libre et comme, aussi, de la honte de me trouver là,

— ag —

déterminèrent, un certain petit matin de juin, après quelle nuit douce-amère passée à méditer sur la présence réelle et la multiplicité sans nombre des hosties figurées aux saints Evangiles par la multiplication des pains et des poissons, — tout cela, dis-je, détermina en moi une extraordinaire révolution, — vraiment !

« Il y avait, depuis quelques jours, pendu au mur de ma cellule, au-dessous du petit crucifix de cuivre semblable à celui dont il a été précédemment parlé, une image lithographique assez affreuse, aussi bien, du Sacré-Cœur : une longue tête chevaline de Christ, un grand buste émacié sous de larges plis de vêtement, les mains effilées montrant le cœur

Qui rayonne et qui saigne,

comme je devais l'écrire un peu plus tard dans le livre Sagesse.

« Je ne sais quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre le temps de nf habiller et me prosterna en larmes, en sanglots, aux pieds du Crucifix et de l'image surérogatoire, évocatrice de la plus

étrange mais, à mes yeux, de la plus sublime dévotion des temps modernes de l'Eglise catholique.

« L'heure seule du lever, deux heures au moins peut-être après ce véritable petit (ou grand?) miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le règlement, aux soins de mon ménage... »

L'aumônier étant venu à la prière du prisonnier, celui-ci lui fit part de sa conversion. Verlaine affirme : « C'en était une sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que je savais, j'étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon, — et j'avais d'immenses repentirs... » Toutefois, en homme prudent, l'aumônier demanda au poète de reculer la date de sa confession. Le zèle du postulant redoubla. Il s'interdit les lectures profanes, étudia de pieux ouvrages, se prépara longuement et patiemment. Enfin, il connut une partie de la joie qu'il attendait. « Je reçus, d'un front humble et contrit... après ma très véridique et consciencieuse, je vous assure, confession, la bénédiction, mais point encore l'absolution si convoitée. » Le jour

de l'Assomption 1874, il communia et jusqu'à la fin de sa captivité, c'est-à-dire jusqu'au 46 janvier 1875, il connut le bonheur total. « Oh! oui! je fus, dès cette Assomption jusqu'au jour de ma littérale et matérielle et comme physique « libération », heureux ». La composition des poèmes de Sagesse, la prière, quelques visites de sa mère, quelques leçons de français à son gardien remplirent ses derniers mois d'emprisonnement. Adressant un poème de son livre à Edmond Lepelletier, le 8 septembre 1874, il lui écrivait: « C'est absolument senti, je t'assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce qu'il y a d'admirablement consolant, de raisonnable, de logique, dans cette religion si terrible et si douce. Oh ! terrible, oui ! mais l'homme est si mauvais, si vraiment déchu, et puni par sa seule naissance, et je ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres, qui sont aveuglantes, quand on a cet immense bonheur d'être retiré de cette société abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse,

— Sa —

damnée (1). » Il n'est nullement paradoxal d'affirmer que cette période de la vie de Verlaine fut peut-être son meilleur temps. Lui-môme se plaisait à le reconnaître et dans la suite il évoquait sans aucune amertume l'établissement de Mons, son directeur, ses geôliers et les jours paisibles et réguliers qu'il coula en leur compagnie. Bien plus, n'a-t-il pas écrit :

J'ai longtemps habité le meilleur des châteaux...

Libéré le 16 janvier 1875, le poète ne pouvait pas songer à rentrer à Paris. Il alla rétablir sa santé compromise dans sa famille, à Arras, à Fampoux, puis dans les Ardennes, et songea sérieusement à gagner sa vie. La poésie n'est pas productive. Verlaine le savait mieux que personne. Il décida donc courageusement de retourner en Angleterre, à titre de professeur, et durant un an et demi il resta chez M. Andrews, à Stickney. Il fut ensuite le pensionnaire de M. Remington, à Bournemouth, et quitta l'Angleterre pour entrer dans un collège

i. Edmond Lepelletier. Paul Verlaine, sa vie, son œuvre. Mercure de France, éditeur.

ecclésiastique, à Rethel. Il enseignait là l'anglais, le dessin, la littérature française, écrivant des vers entre ses classes.

Brusquement Verlaine se découvrit des goûts de cultivateur, et à la suite de son élève Lucien Létinois, il vint s'installer à Coulommes, chez les parents de ce dernier, acheta une ferme et essaya de l'exploiter. Ses essais, estil besoin de le dire, ne furent pas heureux et les deux amis, délaissant la culture, partirent à Londres. Pressés d'argent, ils n'y restèrent pas longtemps et revinrent à Paris, demander l'appui de Mme Verlaine . Lucien Létinois mourut d'une fièvre typhoïde, ce qui attrista profondément le poète. Il exhala sa douleur en ces vers admirables :

Mon fils est mort. J'adore, ô mon Dieu, votre loi... Vous châtiez bien fort. Mon fils, est mort, hélas ! Vous me l'aviez donné, voici que votre droite Me le reprend, à l'heure où mes pauvres pieds las Réclamaient ce cher guide en cette route étroite. Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez : Gloire à vous !...

Installé à Paris, Verlaine songea à faire pa-

raitre Sagesse. Rien n'était moins aisé que de trouver un éditeur. Pourtant une librairie catholique, celle de Victor Palmé, accepta le livre. Il n'eut aucun succès. Pas un critique ne le salua. Pas un acheteur ne se présenta. Palmé qui, du reste, ne s'était nullement préoccupé de lancer l'ouvrage, fit descendre l'édition dans sa cave et, au bout de quelque temps, la vendit au soldeur. Les exemplaires de Sagesse se fondirent sous le pilon, en sorte que l'édition originale est aujourd'hui rarissime. L'ignorance et l'indifférence des catholiques, à cette occasion, est au moins bizarre et Léon Bloy, le virulent pamphlétaire, n'eut pas tout à fait tort d'écrire, dans Un brelan d'excommuniés (1) la page que je vais reproduire :

« Le volume de vers intitulé Sagesse a été publié en 1881, par la « Société générale de la librairie catholique », aux frais de l'auteur, je me plais à le croire. Jamais ce livre ne fut mentionné sur les catalogues de la maison ; jamais aucun bibliographe dévot n'en parla ;

i. Léon Bloy. Un brelan d'excommuniés. Albert Savine, éditeur, 1889.

jamais le moindre effort commercial ne fut accompli pour en débiter un seul exemplaire.

« Lorsqu'un nécessiteux d'idéal, àgrand'peine informé, débarquait dans la boutique de la rue des Saints-Pères, son argent au bout des doigts, briguant le privilège d'émanciper la brochure, il semblait — tant le postulat était inouï — qu'on eût affaire à quelque noceur en délire, fourvoyé là par la plus insolite erreur et demandant une priapée !...

« Un épidémique balbutiement sévissait aussitôt sur les commis épouvantés. Les vendeurs en détresse et les pâlissants comptables s'agitaient et s'ahurissaient en de rapides colloques ou d'inefficaces délibérations. De claquantes portes voltigeaient, soufflant au visage de l'affronteur, du fond d'antres inexplorés, les chastes courants d'air de la plus boréale circonspection. Tout à coup, un Eliacin de l'étalage ou quelque bombyx incitateur préposé aux pieux rossignols, apparaissait, se déclarant investi pour certifier à l'impétrant l'inexistence regrettable de l'ouvrage sollicité. Bref, il fallait que cet obstiné client notifiât le dessein préconçu

de ne pas s'en aller du tout sans son exemplaire pour que, de guerre las, on se décidât à l'en gratifier, moyennant finance, en levant au ciel des yeux affligés.

« Enfin ce drame grotesque durerait encore si l'intrépide éditeur des autres livres, de Paul Verlaine, M. Léon Vanier, n'avait acquis celui-là de la librairie catholique, enchantée probablement d'une si belle occasion de se purifier. . . Le chef-d'œuvre de Paul Verlaine était une souillure à la robe de cette hermine. »

Léon Bloy ajoute avec son emphase et son exagération habituelle :

« Ah ! s'il avait été un de ces polygraphes illustres, ou simplement un brochurier quelque peu notoire, dont l'asservissement aurait paru triomphal et qu'il eût été possible d'arborer comme un trophée, ces sauvages auraient promené sa chevelure sur leur front de bandière pour l'émulation de leur léthargique tribu. >

Il conclut :

« Elle était cependant bien glorieuse pour les bonzes chrétiens, cette imploration d'un si rare esprit, et ce qu'il offait aurait dû être accueilli

par des noëls et des hosannahs ! La gratitude catholique aurait dû raisonnablement s'effréner jusqu'à l'emphase d'une apothéose ! Il aurait fallu dételer les rosses pondérées de la critique et porter ce bienfaiteur sur un pavois argenté de têtes chrétiennes ! »

Certes, nous avons le droit de sourire. Prenons garde cependant qu'il y a là une grande part de vérité.

Quelques années plus tard, Verlaine obtenait une revanche éclatante et méritée. Non seulement on s'apercevait que l'auteur de Sagesse était notre plus grand poète catholique, mais on déclarait qu'à y bien regarder, il était le seul digne de retenir l'attention. Avant lui, en effet, qui possédons- nous"? Sans doute les mystères du moyen âge renferment de beaux élans de foi, d'ardentes prières. Malheureusement, ils sont gâtés par le mél ange insupportable du profane et du divin, par l'abus du comique, par des allusions fréquemment vulgaires et même cyniques. Il est

encore vrai que le xvie siècle est riche en poètes chrétiens. Bon nombre d'auteurs se chargèrent de répondre aux théories dangereuses de la Réforme et d'opposer leur sage lyrisme aux hardiesses d'un Du Bartas et d'un Agrippa d Aubigné, mais, avouons-le, ces auteurs qui ne manquent pas de talent, n'ont pas jeté un seul cri pathétique et ils confondirent trop souvent la poésie avec un exercice de piété. Qui donc s'avise de relire Pierre Gringroire ou Roger de Collerye, ou Catherine d'Amboise, ou Jean Bouchet, ou Gilles d'Aurigny.ou Nicolas Denisot,ou Anne de Marquets ? Quelqu'un se rappelle-t-il les noms de Gabrielle de Goignard, de Claude de Morenne, de Bernard de Nervèze ? Ronsard, du Bellay, Jodelle, Remy Belleau, Desportes, quand ils ont abordé le genre religieux, se sont montrés inférieurs. Marguerite de Navarre, sincère et touchant poète en cet ordre d'idées, se borne à rimer des cantiques :

Hélas, je languis d'amour Pour Jésuchrist mon espoux :

Filles, âmes bien heureuses,

De Jésuchrist amoureuses, Oyez mes piteux propous.

Hélas!

Seule, la muse de Clément Marot garde toujours sa gentillesse et sa vive allure dans sa Ballade du jour de Noël, sa Ballade de Caresme son Chant royal chrestien et son délicieux Chant de may :

En ce beau mois délicieux,

Arbres, fleurs, et agriculture,

Qui durant l'hyver soucieux,

Avez esté en sépulture

Sortez, pour servir de pasture

Aux troupeaux du plus grand pasteur :

Chascun de vous en sa nature

Louez le nom du Créateur.

Pourtant nous ne pouvons pas ranger Clément Marot parmi les grands poètes chrétiens. Ses poésies religieuses sont rares et plus gracieuses que profondes, plus aimables qu'émouvantes.

Au xviie siècle nous ne constatons aucun progrès. Pas une œuvre n'est digne d'être opposée

à Sagesse. Cependant la plupart des poètes s'appliquent à convertir en vers les psaumes et les livres saints. Qu'ils soient frivoles ou ennuyeux, ce genre d'inspiration leur est cher, Duché rime sur ce thème qu'// faut songer à /' Eternité plus qu'à la réputation. Testu nous démontre en vers que Dieu ne nous a fait que pour lui, et nous ne pouvons trouver qu'en lui seul notre repos. Régnier improvise quelques strophes à propos de La naissance de Jésus- Christ. Genest exhorte M. de la Bastide à abjurer les erreurs du calvinisme. Gonrart, Desmarets, Brébeuf, Godeau nous donnent des élucubrations du même genre. Aucune ne mérite d'être retenue. Comme le dit M. Anatole France (1), ces poètes « écrivaient dans le goût de Louis XIII, qui était un goût trop fier et même quelque peu capitan et matamore.

Gomme Polyeucte au temps du cardinal leurs poètes pénitents avaient un chapeau à plumes, des gants à manchettes et une longue cape que la rapière relevait en queue de coq. » La ten-

I. Anatole France, La Vie littéraire (3e série), Calmann- Lévy, éditeur.

- 4i dresse d'un Racine devient de la froideur quand ils,' agit décomposer des cantiques et des chœurs. Corneille perd de sa force en rimant X Imitation. Nous le sentons toujours appliqué, embarrassé souvent, jamais ému. Quoi de plus plat que ces vers extraits du chapitre Des considérations de la misère humaine.

Faut-il que cette vie, en soi si misérable,

Ait toutefois un tel attrait, Que le plus indigent, et le plus méprisable

Ne l'abandonne qu'à regret ?

Le pauvre qui l'arrache à force de prières Avec horreur la voit finir ;

Et l'artisan s'épuise en sueurs journalières Pour trouver à la soutenir.

Retiendrons-nous davantage les noms de Louis Racine, de Jean-Raptiste Rousseau et de Lefranc de Pompignan ?...

Avons-nous lieu de nous arrêter au xixe siècle ? M. Maurice Dullaert se demande (1) : « Plus près de nous, qui représente la poésie catholique ? Turquety, le boulanger Reboul ne comptent que dans les bibliothèques de pen-

i. Maurice Dullaert. Verlaine, Gand, 1896.

sionnats.Les rêveries sentimentales de Lamartine sont d'un déiste le plus souvent. Les stances où s'affirme avec une magnifique éloquence son christianisme, un protestant les signerait volontiers ; elles n'ont ni tremblements, ni larmes, ni tendresses, elles ne connaissent ni Pénitence, ni Eucharistie, ni Messe, ni Salut, ni la Vierge Marie, ni les Anges, ni les Saints. A vrai dire, Victor de Laprade seul se révèle, dans les Poèmes êvangê ligues, animé d'un souffle de foi. Mais, sans manquer de justice envers ce très noble écrivain, il faut bien reconnaître que son livre, narratif et descriptif, conçu froidement et composé avec méthode, très correct en sa tenue académique, manque presque constamment d'émotion, d'intimité, de vie. Nul cri d'âme n'y communique le frisson. Et, ajoutons-le, aucune éclatante supériorité d'artiste ne s'y impose ». Assurément Musset a écrit l' Espoir en Dieu et Victor Hugo prie quelquefois, mais selon la remarque de M. Jules Lemaitre (1), nous ne trouvons là que du

i . Jules Lemaître, Les Contemporains (4e série), Société française d'imprimerie et de librairie, 1897.

« christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique ».

Donc le seul Verlaine réalisa ce miracle de rendre à la poésie catholique sa gloire et son prestige. A lui seul, il appartint de montrer que l'Amour de Dieu peut inspirer autre chose que de froides allégories ou déniaises effusions. Les vieux thèmes, tant de fois traités, les vieilles images si souvent décrites, Verlaine allait les reprendre, les rajeunir, les clarifier à la flamme de son génie et les jeter brûlants d'un feu éternel en d'éternels poèmes. Sur son œuvre pleine de murmures et de baisers, sur le parc des Fêtes galantes allait sonner ft une cloche de petite église perdue au loin dans la campagne, la cloche mystique de Sagesse (1) ». La singularité du cas n'était-elle pas extrême ? « Imaginez, dit très bien Léon Bloy (2), Watteau jeté en bas du chevalet de Gythère par l'ouragan d'une conversion et se mettant à peindre, de son pinceau prostitué, les sujets de Fiesole et du

i . Fernand Gregh, La Fenêtre ouverte. Fasquelle, éditeur,

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