Léon Bloy, Un brelan d'excommuniés
Vieux Memling, en pleurant d'amour ». Ce renouvellement extraordinaire d'inspiration, la grâce seule l'engendra.
Verlaine a exprimé avec une grande humilité, dans la préface (1) de Sagesse, le but qu'il s'était proposé en écrivant son livre. Il est bon de citer les principaux passages de cette préface avant d'aborder l'analyse de l'ouvrage. « L'auteur de ce livre, déclarait-il, n'a pas toujours pensé comme aujourd'hui. Il a longtemps erré dans la corruption contemporaine, y prenant sa part de faute et d'ignorance. Des chagrins, très mérités, l'ont depuis averti, et Dieu lui a fait la grâce de comprendre l'avertissement. Il s'est prosterné devant l'Autel longtemps méconnu, il adore la Toute Bonté et invoque la Toute- Puissance, fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein de bonne volonté. » Il ajoutait : « Le sentiment de sa faiblesse et le souvenir de ses chutes l'ont guidé dans l'élaboration de cet ouvrage, qui est son premier acte de foi public depuis un long silence litté-
i . Préface de la première édition qui n'a pas été reproduite dans les éditions suivantes.
raire ! on n'y trouvera rien, il l'espère, de contraire à cette charité que l'auteur, désormais chrétien, doit aux pécheurs, dont il a, jadis et presque naguère, pratiqué les haïssables mœurs. » Il disait enfin : « L'auteur a publié très jeune c'est-à-dire il y a une dizaine dannées, des vers sceptiques et tristement légers. Il ose compter qu'en ceux-ci nulle dissonance n'ira choquer la délicatesse d'une oreille catholique : ce serait sa plus chère gloire, comme c'est son espoir le plus fier. »
Sagesse débute par une allégorie. Le chevalier Malheur s'approche du poète et touche sa poitrine. Gémissant sous les coups de 1 infortune, le misérable se sent un cœur rajeuni :
Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer
Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
Et voici que, fervent d'une candeur divine,
Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine !
Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
Après le chevalier Malheur, c'est la Prière
qui visite le coupable. Elle lui donnera l'énergie de vaincre les tentations mauvaises, de persévérer dans les engagements qu'il a pris, de rester le chrétien sincère qu'il veut être désormais et quand elle arrive « blanche en vêtement de neige », mettant en fuite le démon, le pauvre pécheur ébloui et rassuré lui demande qui elle est. Elle répond !
« Je suis la douceur qui redresse,
J'aime tous et n'accuse aucun,
Mon nom, seul, se nomme promesse,
« Je suis l'unique hôte opportun, Je parle au Roi le vrai langage Du matin rose et du soir brun,
« Je suis la Prière et mon gage C'est ton vice en déroute au loin. Ma condition: « Toi, sois sage. »
Avec le réconfort delà prière, la victoire sera plus facile, mais la lutte n'est pas terminée dans l'âme du nouveau chrétien. Elle dure encore, âpre et violente. Sera-t-il de force à pratiquer la vertu ? Les voix ironiques du monde ricanent
à son oreille. La brûlure des pensées détestables redouble d'intensité. Il se rappelle les pernicieuses jouissances du vice . Il redoute « l'élan funeste » de son cœur contre lequel rien n'a prévalu, la brutalité de ses appétits, les railleries faciles et les pauvres raisonnements dont il s'estlongtemps contenté. Par-dessus tout il craint son orgueil capable de l'égarer, son absurde et criminel orgueil qui l'aida à excuser ou à justifier ses fautes. Et le poète se confesse durement sans indulgence pour lui-même, avec une clairvoyance impitoyable :
Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle
Dans ta cervelle ainsi qu'un troupeau dans un pré,
Et les vices de tout le monde ont émigré
Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole.
Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole
Est morte de l'argot et du ricanement,
Et d'avoir rabâché les bourdes du moment.
Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée,
Ne saurait accueillir la plus petite idée,
Et patauge parmi l'égoïsme ambiant,
En quête d'on ne peut dire quel vil néant.
Rien ne subsiste des joies terrestres. Toutes
nous leurrent. La désillusion est partout ; elle est en tout dans la vie « atroce et laide d'icibas ». Nous embrassons des fantômes ; nous ne saisissons que de l'ombre. Pas un souvenir ne demeure de nos minutes fugitives. Bonheurs mensongers, malheurs d'un instant défilent sans laisser de traces
Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui .
Ah ! garder en soi quelque chose de bon et de sincère ! Etre très simple, comprendre que
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles, Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Ces vœux, le poète ne peut pas encore les réaliser. Le drame qui se joue en lui redouble de force ; le conflit entre l'homme ancien et l'homme nouveau augmente et le tyrannise. Tous les souvenirs du passé se coalisent contre lui et lui livrent « un assaut furieux ». Alors la nostalgie le prend des siècles disparus. Pourquoi est-il né à une époque violente et troublée, capable de développer ses funestes ins-
tincts, ses pernicieux penchants ? Il devait y avoir une grande douceur à vivre avec Louis Racine,
Quand Maintenon jetait sur la France ravie L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin, Et royale abritait la veuve et l'orphelin, Quand l'étude de la prière était suivie...
Le moyen âge lui aurait plu mieux encore :
C'est vers le moyen-âge énorme et délicat Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât, Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.
Hélas, que sert-il de s'attarder à ces rêves ? Et Verlaine sent sa mélancolie s'accroître. Il est angoissé d'un immense besoin de tendresse. Sa conversion lui fait comprendre davantage la gravité de ses fautes. Contrit, il se frappe la poitrine et implore son pardon. Sa chanson jaillit avec la tiède douceur et la spontanéité des larmes :
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !
Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.
Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste 1
Etre pardonné, n'est-ce pas avoir sur son front brûlant les mains fraîches, de la compagne, de l'amie ? Il revoit.
Les chères mains qui furent miennes, Toutes petites, toutes belles.
Et demande :
O ces mains, ces mains vénérées, Faites le geste qui pardonne.
Mais l'heure du triomphe définitif a sonné. Les tristesses et les alarmes vont prendre fin.
Le pécheur oubliera ses égarements passés. Ses tentations deviendront moins violentes. Il possédera la pleine certitude. Touchée par l'amour du Christ guérisseur, son âme s'épanouira et il chantera son cantique d'actions de grâces.
Une dernière fois, il entend les voix dangereuses, la voix de l'orgueil, la voix de la haine, la voix de la chair. Qu'importe, puisque la voix de l'amour les couvre toutes ; qu'importe, puisque, désormais, il communie avec Dieu.
Les poèmes de Sagesse attestent maintenant l'apaisement survenu. Il y règne une force et une tranquillité complète. Le chrétien se joue des embûches que lui tend l'esprit du mal. Sur de lui, il marche vers la récompense promise, il va « simple comme un enfant » et la route lui parait bonne. Il a dit adieu « à tout ce qui peut changer » et n'espère plus rien que de son « doux Seigneur ». Avec lui, la souffrance est supportable ; avec lui le devoir est facile. Eperdu de reconnaissance, embrasé d'amour, le poète tombe à genoux et, mettant en regard son infinie bassesse et l'infinie clémence de Jésus, il lui
offre son cœur misérable dans un acte de contrition magnifique.
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour !
O mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, O mon Dieu, votre crainte m'a frappé !
O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil !
Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé .
Voici mon front qui n'a pu que rougir Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé Pour les charbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur, Pour les reproches de la Pénitence, Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude, Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon !
Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas ! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela,
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
Ces vers prodigieux, il faudrait les entendre réciter très lentement, dans une cathédrale immense à l'heure où naissent les ombres nocturnes, où plane le total silence. On l'a dit et il n'est pas inutile de le répéter: depuis le moyen âge de pareils accents n'avaient pas retenti. Que des mots, de simples mots puissent être à ce point évocateurs, qu'ils renferment un tel sortilège, cela semble tenir du miracle, et, ne nous y trompons pas, c'est bien un miracle. Toute la détresse et toute la ferveur humaine, toute l'imploration et toute la croyance d'un être sont contenues ici. Ici s'atteste la grandeur et la faiblesse de l'homme ; ici sont exprimées des paroles de crainte et d'amour vieilles comme le monde et qui ne finiront qu'avec lui . « Avezvous rencontré, s'écriait M. Jules Lemaitre (1),
i . Jules Lemaître, Les Contemporains (4e série).
fut-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? » Non, en vérité, rien n'est comparable à ce poème. L'art de Verlaine est sobre et sûr, dépouillé des images pittoresques, des comparaisons ingénieuses auxquelles il se plaisait jadis. Il a compris que les aimables hardiesses et les jeux de syntaxe des Fêtes galantes et des Romances sans paroles seraient déplacés ici. De pimpante et légère, sa forme est devenue grave jusque l'austérité, avec une sorte de lourdeur gémissante. Il importait qu'il renouvelât le thème qu'il traitait, mais il devait prendre garde de ne point trop user de liberté pour le rajeunir. « Si l'art est prestesse, la foi est inflexible. Elle ne permet de métaphores que symboliques, pour l'honneur de la pensée, et non pour la réjouissance de l'imagination ; elle ne tolère point que le mot porte atteinte par jeu à la savante composition des sentiments chrétiens, ni qu'il diminue rien des enseignements traditionnels ni qu'il s'embel-
lisse ambitieusement (1). » Or « chez Verlaine la pensée religieuse s'est assimilée le vers au point d'avoir neutralisé ce paganisme dont toute forme d'art s'entache (2) ». L'auteur des Liturgies intimes évita les exagérations ; il sut se garder des dangers qui le menaçaient et son art fut différent, non inférieur. Les vers de Sagesse nous charment peut-être moins que les autres, mais ils nous touchent davantage ; ils n'ont pas toujours la musique subtile des précédents, mais ils sont plus chargés de sens. Ici et là, la qualité de l'émotion diffère ; elle est plus vraie et plus profonde dans Sagesse. En lisant ce livre, les larmes nous viennent aux yeux. Les premiers recueils de Verlaine ne nous avaient apporté qu'attendrissement passager et joie de l'esprit. Si le poète n'avait pas écrit Sagesse, nous n'aurions pas mesuré l'étendue de son génie.
Verlaine a crié à Dieu sa misère et sa détresse . Il se tourne vers la Vierge. Enfant, il éprouvait un charme souverain à balbutier son nom, il lui
i et a. Adrien Mithouard, Paul Verlaine ou le scrupule de la beauté.
avouait ses espoirs et ses craintes puérils, il se confiait à elle de tout son cœur. N'est-il pas trè6 bon de la retrouver, clémente, après avoir connu l'aniDur menteur des créatures. Il a été déçu, elle le consolera ; ses faiblesses n'ont pas trouvé de pardon ; elle est la souveraine indulgence.
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. Tous les autres amours sont de commandement. Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l'ont chérie.
Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
Ensuite, le poète parle de nouveau à son sauveur et un sublime dialogue s'engage entre eux. Jésus appelle le coupable et lui demande son amour, mais que vaut l'amour d'un pécheur ? Est-il digne de lever les yeux sur Celui qui a racheté son âme par les souffrances du calvaire ? Souillé, mérite- t-il le pardon ? Et le
chrétien d'hier s'humilie et s'éplore. Non content de lui remettre ses fautes, Dieu lui offre son cœur. Il ajoute la tendresse à la miséricorde. Quoi, est-ce possible ? Est-ce bien à lui que s'adresse le rédempteur ? L'homme misérable tremble et s'étonne en face de son Dieu. Il ne peut croire à tant de bonté ; il doute de .'absolu pardon. Alors Dieu le rassure, l'exhorte et le persuade. Il lui rend la confiance. Du maître au disciple s'échangent des paroles palpitantes d'amour, des appels surhumains, d'ineffables propos et le pécheur enfin sûr de l'indulgence divine cède avec des larmes et s'abandonne à Celui qui l'attire. Jamais les transes du chrétien épouvanté de sa petitesse et du bienfait immense qu'il reçoit, n'ont été dites aussi merveilleusement. Jamais la déchéance de la créature et la souveraine magnanimité du créateur n'ont été opposées en un conflit aussi émouvant. « Il faut, dit M. Charles Morice (1), mettre à part et au-dessus de tout les dix sonnets théologaux où Verlaine a condensé avec
i . Charles Morice, Paul Verlaine.
une extraordinaire sûreté de Docteur et célébré avec une superbe puissance de poète l'enseignement des Pères et des Confesseurs sur le Mystère de l'Amour de Dieu pour sa créature. »En lisant cette suite de sonnets, nous nous rappelons ce que Dieu répondait à Pascal : « Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telle goutte de mon sang pour toi... Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. » Nous nous rappelons encore le passage de l'Imitation (1). « Celui qui n'est pas disposé à tout souffrir et à se conformer entièrement à la volonté de son bien-aimé ne mérite pas le nom d'amant. Il faut que celui qui aime embrasse avec plaisirs les choses les plus dures et les plus amères pour son bien-aimé et que rien de pénible ne puisse l'en détourner. » Mais écoutez quelques-uns des plus extraordinaires accents de ce débat :
Mon Dieu m'a dit : Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne, Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids i . Livre III, chapitre V.
De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne A n'aimer, en ce monde où la chair règne, Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
J'ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme, C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas, Vous dontl'amourtoujours monte commela flamme.
Vous la source de paix que toute soif réclame, Hélas ! Voyez un peu mes tristes combats ! Oserai-je adorer la trace de vos pas, Sur ces genoux saignants, d'un rampement infâme ?
11 faut m'aimer ! Je suis l'universel Baiser, Je suis cette paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours ! . . .
— Seigneur, c'est trop ? Vraiment je n'ose. Aimer
[qui ? Vous ?
Oh ! non ! je tremble et n'ose. Oh ! Vous aimer je Je ne veux pas ! je suis indigne... [n'ose.
Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté !
— Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille
[toute. Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, O Justice que la vertu des bons redoute ?
Oui comment ? Car voici que s'ébranle la voûte
Où mon cœur creusait son ensevelissement
Et que je sens fluer à moi le firmament,
Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?
Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade : Mais recevoir jamais la céleste accolade,
Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre ?
■ — Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise
De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise, Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Epanches-y L'humiliation d'une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise. Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.
Puis franchement et simplement viens à ma table. Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable, Dont la force, dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices, La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes
[soirs
Mystiques, quand Tesprit s'ouvre aux calmes es-
[poirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse. Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière,
L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais,
Et l'extase perpétuelle et la science,
Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
De tes souffrances, enfin mienne, que j'aimais !
— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout
[en larmes D'une joie extraordinaire : votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois, Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux
[armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah I quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici
Plein d'une humble prière encore qu'un trouble
[immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.
— Pauvre âme, c'est cela.
La troisième et dernière partie de Sagesse nous donne l'état d'àme du poète, alors qu'ayant quitté la prison, il retrouve le monde et la vie. Nous avons vu que Verlaine, après son départ de Mons, habita successivement la France et l'Angleterre., la ville et la campagne et qu'il fut tour à tour professeur et cultivateur. Ses multiples occupations ne l'empêchèrent pas de terminer son livre et il y a noté ses impressions avec une scrupuleuse franchise. D'abord, il se sent guéri, un cœur nouveau bat dans sa poitrine. La religion lui procurera la vaillance nécessaire pour affronter les périls qui l'attendent. Son idéal est haut placé. Il le suivra, indifférent à tout le reste. Parce qu'il sait les grandes cités impures et féroces, parce qu'il en connaît les tentations, il évitera d'y séjourner et leur préférera les calmes paysages agrestes, la bonne et simple nature. Le passé l'a instruit ; il a souffert ; il a été humilié. Il sera désormais sage et prudent. Si l'envie le prenait de retomber dans les erreurs anciennes, il lui suffirait d'évoquer les fautes qui détruisirent son bonheur.
Désormais le Sage, puni
Pour avoir trop aimé les choses,
Rendu prudent à l'infini,
Mais franc de scrupules moroses,
Le Sage peut donéravant Assister aux scènes du monde, Et suivre la chanson du vent, Et contempler la mer profonde.
Portant le fardeau de sa peine, le poète s'en va. Il n'a pas fini de souffrir. La lutte recommence. Les joies perverses, les orgies auxquelles il s'est complu hantent sa mémoire et, afin de ne pas succomber, il prend de sages et fortes résolutions :
Ah ! surtout, terrasse Ton orgueil cruel, Implore la grâce D'être un pur Abel, Finis l'odyssée Dans le repentir D'un humble martyr, D'une humble pensée.
Regarde au-dessus...
« Est-ce vous, Jésus ? »
Certes, la grâce rafraîchissante baigne et purifie son âme, mais il ne possède plus le grand repos, l'absolue sécurité de la petite cellule de Mons . Retrouvera-t-il l'allégresse de cette parfaite communion avec Dieu, qu'il connut là-bas? Aura-t-il l'énergie de tenir ses promesses et de persévérer ? La radieuse étoile qui avait lui dans son ciel obscur, le misérable la voit s'affaiblir et diminuer d'éclat. Il gémit de son impuissance et de sa solitude. Il pleure sur son abandon et sa détresse :
Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien...
O la triste histoire !
Malgré tout, il croit et espère. Pourtant les consolations de la foi ne l'empêchent pas de
regarder en arrière. Il comprend qu'il a gâché la moitié de sa vie et un regret déchirant s'empare de lui. « Regret de ce qu'on n'a pas été, de ce qu'on n'a point fait. Torture de sentir à jamais enfuie l'heure absurde et vaine si mal employée ; éternelle douleur d'avoir gâché sa vie, éternel désir delà recommencer et lamentation éperdue vers le passé immuable ! Ah ! revivre sa vie, retrouver des heures chères et les prolonger dans un présent sans fin ! Ah 1 revivre sa vie, en abolir des pages entières ! Ne plus traîner derrière soi tout un passé de malice, redevenir vraiment un cœur jeune et bon, et recommencer avec ce qu'on aime une éternelle jeunesse, un éternel amour, sans avoir cette angoisse de connaître trop tard le bonheur, de n'avoir plus à donner qu'une âme usée aux stériles besognes, aux ronces du chemin; recommencer, libéré des souvenirs, les lèvres pures de cette amertume qui les souille, les yeux clairs de n'avoir jamais regardé que des horizons transparents » (1). Il sanglote :
i. Vigie Lecocq, La Poésie contemporaine. Mercure de France, éditeur.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde ; Priez pour le pauvre Gaspard !
A ces tristes accents, d'autres s'ajoutent :
— Qu'as-tu fait, ô toi que voila
Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà
De ta jeunesse ?
Ce découragement, cet effroi bien compréhensible, lorsqu'on réfléchit à la situation de Verlaine, au sortir de la prison, ne durent pas longtemps. Les « pauvres bonnes pensées » reviennent « encore timides » sans doute, un peu confuses, un peu incertaines, mais elles reviennent et il veut les suivre. Il sortira donc de son mauvais rêve, il ne pensera plus au passé que pour le réparer. Il s'interdira les plaintes stériles, les vains regrets et acceptera la vie avec confiance. Les plaisirs permis, il les goûtera avec ardeur. Alors il chante la douceur du dimanche à la campagne, la mer « plus belle que les cathédrales », et « qui prie la vierge
Marie », les « lents sentiers de rosée et de thym», les calmes maisons a jalouses de garder l'honneur et la famille. » Il oppose l'existence souriante et saine de la province à celle de la grande ville où « tous les vices ont leur tanière ». Enfin il exalte la nature et le travail des champs dans lequel il voit un apprêt du divin sacrifice :
C'est la fête du blé, c'est la fête du pain Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses ! Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.
L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. La plaine, tout au loin couverte de travaux, Change de face à chaque instant, gaie et sévère.
Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne
L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. Moissonneurs, vendangeurs là-bas ! Votre heure
[est bonne I
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie !
Tel est ce livre étonnant, le plus beau recueil de prières poétiques, la plus sincère confession du plus repentant des pécheurs . Huysmans n'avait-il pas raison de dire de Verlaine : « Unique, à travers les siècles, il a retrouvé ces accents d'humilité et de candeur, ces prières dolentes et transies, ces allégresses de petit enfant, oubliés depuis ce retour à l'orgueil du paganisme que fut la Renaissance... Il a pu présenter à Celui qui pardonne un bouquet de fleurs mystiques d'un tel arôme qu'il faut, pour en découvrir un autre aussi délicieusement odorant, remonter au temps de François Villon et aussi de Gaston Phœbus, de ce comte de Foix dont les prières sont de si familières excuses et de si touchan-
tes plaintes (1). » L'appréciation de Rodenbach n'était-elle pas juste quand il écrivait : « Une église, c'est l'impression que donnera dans l'avenir l'œuvre de Verlaine . Non pas une cathédrale, amas de pierres énormes, clochers qui montent à l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries. C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Poésie. Verlaine aura construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles de démon, avec des fresques célestes pour lesquelles des anges authentiques sont venus servir de modèles, avec un bénitier qu'il a rempli de ses larmes (2). » Au double point de vue de l'homme et de l'artiste, Sagesse est une œuvre admirable, l'une des plus impressionnantes que nous possédions dans notre littérature. Au point de vue de l'homme elle nous fait assister à un drame d'une portée si large que tous les caractères des drames analogues y sont contenus et poussés à leur expression suprême ; au point de vue de
I. Paul Verlaine. Poésies religieuses . Préface de J. K. Huysmans. Léon Vanier, éditeur.
a. Georges Rodenbach. L'Elite.
— ya —
l'artiste elle nous montre un renouvellement pour ainsi dire sans exemple. Ne soyons donc pas surpris que Sagesse ait rallié jadis et rallie encore de nos jours tous les suffrages des lettrés. En 1896, la Plume (1) organisa une enquête et, entre autres questions, elle demandait quelle était la meilleure partie de l'œuvre de Verlaine. Sagesse fut désignée et Stéphane Mallarmé répondait à cette occasion : « Tout, de loin ou de près, ce qui s'affilie à Sagesse, en dépend et pourrait y retourner, pour grossir 1 unique livre : là, en un instant principal, ayant écho par tout Verlaine, le doigt a été mis sur la touche inouïe qui résonnera solitairement, séculairement. » Ce jugement, la postérité le ratifiera.
Que devint Verlaine après la publication de Sagesse ? Vivant à Paris, sans ressources, son livre ne lui ayant rapporté que l'indifférence générale, il s'occupa de placer sa copie dans les feuilles payantes. Le Réveil, qui fut le pre-
i. La Plume, i,p février 1896.
mier grand journal littéraire sous la direction de Valentin Simond, lui prenait des « Paris Vivant ». Ces courts articles parurent ensuite dans Les Mémoires d'un veuf (1886). Il publiait également dans Lutèce — la première revue symboliste — des études sur quelques écrivains dédaignés ou méconnus, tels Rimbaud, Tristan Corbière, Mallarmé, etc. Elles formèrent Les Poètes maudits (1888). Les profits du poète étaient minces. Il se découragea et, ne réussissant pas à obtenir sa réintégration à l'Hôtel-de- Ville, résolut de partir à la campagne. Il aimait les champs, la vie large et facile des paysans. Son premier essai de culture, bien qu'il eut échoué, ne l'avait pas dégoûté et il acheta une nouvelle ferme à Coulommes où il s'installa avec sa mère. Les résultats furent piteux et la fortune de Mme Verlaine et de son fils, déjà compromise, ne tarda point à diminuer. Au bout de peu de temps, la ruine était complète. Jadis et Naguère parut durant le séjour de Verlaine à Coulommes. On avait joint aux poèmes du recueil la petite comédie : Les uns et les autres. L'auteur de Sagesse revint
encore à Paris. Il préparait Louise Leclercq quand une attaque d arthritisme le força à s'aliter. L'hôpital Tenon le reçut. Sa mère mourut à cette époque, le laissant seul et désemparé. Les années suivantes, la maladie ne lui donna guère de repos et il ne sortit de Tenon que pour entrer à Broussais, point trop malheureux d'ailleurs, bien traité ici et là et trouvant moyen de collaborer, grâce à ses amis, à \Echo de Paris et à d'autres journaux. Parallèlement, Amour, Bonheur, Mes prisons, Louise Leclercq furent publiés à cette époque.
Des livres qui suivirent Sagesse, nous retiendrons seulement ceux qui complètent son œuvre religieuse, c'est-à-dire Amour, Bonheur et Liturgies intimes.
Amour parut en 1888, mais beaucoup des vers composant ce recueil furent écrits de 1875 à 1881, pendant les six années qui suivirent la conversion de Verlaine et il est facile de s'apercevoir qu'elle n'était pas feinte. Sa résolution de mener une existence digne et austère, prise à Mons, le poète la tint longtemps. Longtemps, il eut le courage de lutter et de se vaincre . A
Stickney, à Bournemouth, à Rethel, il jouit de ce repos que donnent la paix de la conscience et le sentiment du devoir accompli. La plupart de ses poèmes d'alors conservent le mystique parfum qui nous avait enivrés dans Sagesse et certains, en leurs pieux élans, en leur religieuse effusion, ne sont pas inférieurs à ceux de l'admirable livre. On y découvre la même ferveur, la même humilité, le même propos d'obéir à l'Eglise et de persévérer dans le bien. Amour commence par une Prière du matin qui est fort belle :
O Seigneur, exaucez et dictez ma prière, Vous la pleine Sagesse et la toute Bonté, Vous sans cesse anxieux de mon heure dernière, Et qui m'avez aimé de toute éternité.
Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous
[plaire 11 me faut être heureux, d'abord dans la douleur Parmi les hommes durs sous une loi sévère, Puis dans le ciel tout près de vous sans plus de
[pleur,
Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie Eternelle, ravi dans les splendeurs des saints, O donnez-moi la foi très forte, que je croie Devoir souffrir cent morts s'il plaît à vos desseins;
Et donnez-moi la foi très douce, que j'estime N'avoir de haine juste et sainte que pour moi, Que j'aime le pécheur en détestant mon crime, Que surtout j'aime ceux de nous encor sans foi ;
Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure Sur l'impropriété de tant de maux soufferts, Sur l'inutilité des grâces et sur l'heure Lâchement gaspillée aux efforts que je perds.
Faites que mon exemple amène à vous connaître Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres
[fous, Vos enfants sans leur Père, un état sans le Maître, Et que, si je suis bon, toute gloire aille à vous.
Pitié, Dieu pitoyable ! et m'aidez à parfaire L'œuvre de votre Cœur adorable en sauvant L'âme que rachetaient les affres du Calvaire : Père, considérez le prix de votre enfant.
Ailleurs, il évoque sa prison avec attendrissement. Une chambre bien close, une table, une chaise, un lit modeste, le grand silence autour de lui, de l'air pur, un rayon de jour glissant sur les murs blancs, c'était le repos, c'était la paix, loin du monde, loin des méchants, loin des jaloux. L'étude, la prière, le travail manuel occupaient ses journées. Il était de ces cœurs discrets que « Dieu fait siens dans le silence ».I1 se sentait grandir « bon et sage ». Nuls soins gênants, nulle ennuyeuse démarche ne troublaient son labeur et son recueillement. Le seul bruit d'une « horloge au cœur clair qui battait à coups larges » rythmait les heures. Là, il fut vraiment libre et capable de se reprendre. Là, se calma la tempête de son existence :
O sois béni, château d'où me voilà sorti
Prêt à la vie, armé de douceur et nanti
De la Foi, pain et sel et manteau pour la route,
Si déserte, si rude et si longue, sans doute,
Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets,
Et soit aimé I'Auteur de la Grâce, à jamais !
Il se plait encore à redire l'histoire de sa con-
version dans « un beau cantique » à la Vierge. Puisqu'il ne mérite pas de chanter les louanges de Marie, il racontera du moins comment une âme égarée revint de ses erreurs grâce à elle et le poète trouve des accents très touchants pour évoquer sa bienfaitrice et solliciter sa clémence.
Sans cesse Verlaine répète la douceur de croire et célèbre les bienfaits de la religion qui l'a guéri et consolé. S'il entend une cloche sonner l'angélus dans la campagne anglaise, elle lui rappelle que Dieu s'est immolé pour lui. S'il se promène à travers Londres où ses « vieux péchés » ont « rôdé » longtemps, il bénit la Providence qui lui a envoyé la Grâce lui permettant de les racheter. S'il s'arrête â Arras, il prie devant un crucifix de l'église Saint- Géry et rime d'admirables vers sur la pieuse image :
« Voilà l'homme ! » Robuste et délicat pourtant, C'est bien le corps qu'il faut pour avoir souffert
[tant, Et c'est bien la poitrine où bat le cœur immense : Par les lèvres le souffle expirant dit : « Clémence » Tant l'artiste les a disjointes saintement,
Et les bras grands ouverts prouvent le Dieu clément. La couronne d'épine est énorme et cruelle Sur le front inclinant sa pâleur fraternelle Vers l'ignorance humaine et l'erreur du pêcheur, Tandis que, pour noyer le scrupule empêcheur D'aimer et d'espérer comme la Foi l'enseigne, Les pieds saignent, les mains saignent, le côté sai-
[gne.
Sa conversion a calmé et changé Verlaine au point qu'il comprend maintenant l'extrême rigueur de sa femme, et, après s'être étonné de son manque d'indulgence, après l'en avoir blâmée, il l'excuse et lui pardonne. Sa compagne l'a délaissé ; on lui refuse la vue et la compagnie de son fils. Le châtiment est mérité. Il priera et s'unira plus intimement à Celui qui est tendre et miséricordieux entre tous, à Jésus. Néanmoins il ne peut pas retenir un reproche indigné et affirme ensuite avec une infinie tristesse :
Je n'étais pas fait pour dire ces choses, Moi dont la parole exhalait autrefois Un épithalame en des apothéoses, Ce chant du matin où mentait votre voix.
J'étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes, Pour les consoler un peu d'un monde impur, Cimier d'or chanteur et tunique de flammes, Moi le Chevalier qui saigne sur azur.
La tristesse, secrète ou nettement affirmée, elle est dans beaucoup des poèmes d'Amour. Privé de sa femme et de sonfils, orphelin, malade, ruiné, le poète connaît les pires souffrances humaines. Sa foi, malgré tout, subsiste en lui et il ne se révolte pas. Lisez les vers qu'il adresse à ses amis Léon Valade, Ernest Delahaye, Emile Blémont, Charles de Sivry, Emmanuel Chabrier, Maurice du Plessys.Ils expriment des remerciements, ils proclament la bonté et la nécessité de la foi reconquise. Aucune plainte violente, aucune amertume ne s'y rencontrent. Bien mieux, quand il redoute de s'abandonner et de faiblir, le poète invoque le secours de la Vierge :
Mon esprit s'ouvre et s'offre, on dirait une cible ; Je ne puis plus compter les chutes de mon cœur; La charité se fane aux doigts de la langueur ;
L'ennemi m'investit d'un fossé d'eau dormante;
Un parti de mon être a peur et parlemente :
Il me faut à tout prix un secours prompt et fort.
Marie, ayez pitié de moi qui ne vaut rien
Dans le chaste combat du Sage et du Chrétien ;
Priez pour mon courage et pour qu'il persévère...
Un sentiment analogue est manifesté dans Paraboles :
Soyez béni, Seigneur, qui m'avez fait chrétien Dans ces temps de féroce ignorance et de haine ; Mais donnez-moi la force et l'audace sereine De vous être à toujours fidèle comme un chien.
Toutes les circonstances lui servent à affirmer sa croyance. Il célèbre Calderon. Le jour de la canonisation de saint Benoît Labre, il improvise un sonnet. En adressant Sagesse à Victor Hugo, il lui dit : « j'ai changé » et « j'aime Dieu, son Eglise... ma vie est de croire». Un grand nombre de poèmes sont consacrés à Lucien Létinois. Nous avons vu de quelle affection il entoura ce jeune homme qui remplaçait son fils et combien la mort soudaine de ce compagnon lui fit de mal. Pourtant il accepte larrêt de la
Providence, courbe la tête et se résigne. La seule plainte qu'il se permette est celle-ci :
J'eusse en effet dû mourir à ta place, Toi debout, là, présidant nos adieux !... Je dis cela faute de dire mieux.
Et pardonnez, Dieu juste, à mon audace.
Bonheur ne vaut pas Amour et encore moins Sagesse, bien que Verlaine 3^ traite des thèmes identiques à ceux de ses précédents ouvrages. N'en concluons pas cependant que le livre ne mérite pas de retenir notre attention. A côté da confidences, de manifestes poétiques, de simples notations, nous découvrons des pages vibrantes sur la communion, la charité, la chasteté, l'humilité et la prière :
... Plonger dans la prière.
C'est se tremper aux flots d'une bonne rivière.
De nouveau, le poète pleure la mort de Lucien Létinois ; de nouveau il exprime son rêve d'une calme existence avec une femme aimée et déplore les vices et l'infamie de son époque. Ses rêves le consolent :
La cathédrale est majestueuse Que j'imagine en pleine campagne Sur quelque affluent de quelque Meuse Non loin de l'Océan qu'il regagne,
L'Océan pas vu que je devine Par l'air chargé de sels et d'arômes.
La croix est d'or dans la nuit divine D'entre le vol des tours et des dômes ;
Des angélus font aux campaniles Une couronne d'argent qui chante ; De blancs hibous, aux longs cris graciles, Tournent sans fin de sorte charmante ;
Des processions jeunes et claires Vont et viennent de porches sans nombre, Soie et perles de vivants rosaires, Rogations pour de chers fruits d'ombre.
L'inspiration et le ton des Liturgies intimes n'ont que des rapports éloignés avec les recueils du même ordre. Verlaine nous a indiqué dans une courte préface le but qu'il s'était proposé : « Le tout petit livre que voici, et qui s'adresse à
un tout petit public d'élite, n'est autre que le complément, oserai-je dire le couronnement d'une œuvre assez considérable comme dimension, et que l'auteur croit correcte devant la Foi. . . C'est encore, cet opuscule, l'exposé de la doctrine et de sa réflexion dans une âme... Pour le moment, l'auteur parle à des catholiques et il préfère leur donner l'impression nette et directe qu'eux-mêmes ressentent, chacun suivant son tempérament. » Il rime donc sur la fête de Noël et de l'Ascension, met en vers le Gloria et le Credo, YAgnus Dei et le Veni sancte Spirilles,Y Asperges me et le Kyrie eleison. Avouonsle, ces poèmes n'ont plus rien de l'amoureuse ivresse et de la contrition pathétique de Sagesse. Le poète y est froid, raisonneur, ennuyeux et M. Anatole France faisant allusion à ces pages avait raison de lui reprocher d'écrire « dans le style des commandements de Dieu mis en vers français ».
• • L'œuvre de Verlaine poète catholique est, nous le voyons, considérable, sinon égale. A chaque page il proclame sa foi, supplie Dieu et
la Vierge de le soutenir, confesse ses torts et ses fautes, avoue ses coupables rechutes, dit son repentir et bénit le bienfait de sa conversion dont il explique longuement les péripéties. Sa sincérité n'est pas douteuse. Il y a tels accents auxquels il est impossible de se tromper. Or, nous nous apercevons avec stupeur que l'auteur de Sagesse, d'Amour, de Bonheur, des Liturgies in times publie à partir de 1880 des recueils d'un tout autre genre et ce sont Parallèlement, Chansons pour elle, Odes en son honneur, Elégies. Le libertinage effréné, l'érotisme de ces livres chantant les turpitudes de la chair la plus dégradée et la plus asservie n'ont pas été dépassés par les écrivains les plus cyniques. Il y a là tant d'audace que l'on est obligé de se détourner avec répugnance. « Jamais, peut-être, dit justement et sévèrement M. Maurice Dullaert (1), livres tout entiers de vers erotiques n'ont cyniquement, comme par jeu, autant que les Chansons pour elle et les Odes en son honneur, éclaboussé d'ordures le plus beau des sentiments humains. Pourquoi
i. Maurice Dullaert. Verlaine.
ces priapées, dignes parfois de l'Arétin, ne sont-elles pas illustrées par Marc- Antoine ? Peu de poètes assurément se fatiguèrent à magnifier la passion permise. Ils furent, à toutes les époques, si volages et libertins ! Usurpant ia place des légitimes amours, souventes fois la maîtresse a chassé de la poésie l'épouse et la vierge. Pour qui pleurent-ils leurs mélancolies, exaltent-ils leurs ivresses, les sonnets de Ronsard, les lieds de Heine, les stances d'Hugo, de Musset, de Banville, de Baudelaire, de Goppée et de cent autres plus ou moins choyés ? On le devine et si, d'aventure, on ne le devinait pas, le bavardage indiscret des biographes et des critiques n'aurait point de repos qu il ne l'eût révélé. Je n'avance point que ces poèmes soient d'une lecture édifiante. On y coudoie des mots lestes et mainte image retroussée. Que de fois y flambe une sensualité ardente ! Il est bien rare cependant qu'une pointe de sentiment n'y épure un peu la sensation. Certaines décences n'y sont point violées ou ne le sont que dans une intention de sarcasme, pour l'expression véhémente d'une colère, d'un désenchantement, d'un re-
mords. La femme y garde droit toujours à quelque respect. De ces hymnes coupables que le corps chante au corps, l'àme n'est presque jamais totalement absente. Son absence, en ces poèmes-ci de Verlaine, est complète ». Parallèlement, Chansons pour elle sont écrits en même temps que Amour et Bonheur. Pouvonsnous croire encore à la sincérité de Verlaine ? Sa conversion ne paraît-elle pas douteuse ? Gomment, après ses résolutions si graves, si sérieuses, se rendit- il coupable de semblables erreurs? L'histoire est simple. Elle est navrante. Jusqu'à son retour à Paris, en 1881, il remplit le programme qu'il s'était tracé, vie sobre et mœurs sages. Dès que la grande ville dont il se méfiait ajuste titre l'eût repris, les tentations l'assaillirent, plus impérieuses :
Furieux mais insidieux, Voici l'essaim des mauvais anges Rayant le pur, le radieux Paysage de vols étranges.
Il céda, oubliant ses bonnes promesses, perdant le souvenir de la terrible leçon qui aurait
dû le préservera jamais. Son ami Lucien Léti— nois était mort ; sa mère était morte ; sa femme refusait de le voir ; son fils lui était caché. La pauvreté l'assaillait ; la maladie le guettait. Il traînait une existence solitaire, misérable... et savait que chagrins, soucis et tristesses s'éloignent quand on a bu. Il céda encore, honteux de sa faiblesse, désespéré de son impuissance, comprenant son avilissement, mais incapable de réagir et de triompher. Ses chutes se suivirent nombreuses et de plus en plus fréquentes. Un à un ses vices le reprirent et resserrèrent leurs liens autour de la victime qui se débattait. Il y eut deux hommes en lui : le détenu de Mons qui joignait les mains et implorait miséricorde, le chrétien rempli de bon vouloir, se méfiant de lui-même, connaissant les épouvantables suites de ses fautes, cherchant à se dominer, espérant le ciel, et l'être las, déçu par les choses, les événements et les créatures, n'attendant plus rien de la vie, perdu aux yeux des siens, l'individu humilié et taré, le prisonnier des bouges, des marchands de vin, des cafés où quelque monnaie solde l'oubli
total, l'hôte des sales maisons meublées, l'amant des filles abjectes ramassées dans le ruisseau. Ces deux hommes se livrèrent une lutte atroce, frénétique, longue, patiente, opiniâtre, sans que l'un d'eux consentit à s'avouer vaincu. Le premier, au sortir de la débauche, tout à coup réveillé, tombait à genoux, pleurait comme un enfant, frappait sa poitrine, tendait ses bras implorants, balbutiait des prières, regardait le ciel, et d'une main tremblante, écrivait les poèmes d'Amour et de Bonheur. Le second, abasourdi de voluptés grossières, presque sombré dans l'ivresse, faisant fi de sa croyance, le sarcasme et le blasphème aux lèvres, indulgent à la ribaude qui se moquait de lui, la bouche tordue d'un rire insensé, oubliant ses promesses, renonçant à sa dignité, composait les poèmes infâmes de Parallèlement et des Chansons pour elle.
Ainsi s'explique l'étrange dualité de l'œuvre de Verlaine et le double courant qui toujours l'entraîna. Il fut tour à tour héroïque et lâche. Son âme fut ballottée de l'une à l'autre rive. Ce sage était un fou. Ce chrétien était un impie.
Cet homme mortifié était un débauché. Il essayait de se tenir debout, s'arc-boutant de toutes ses forces ; la rafale passait le bousculant, le jetant à terre et il se relevait meurtri, exténué, honteux, angoissé de remords, jurant de s'affermir et de ne plus pécher. Le mauvais souffle frappait son visage et derechef il basculait A la fin il admit ce qu'il savait et ce qu'il sentait ne pas pouvoir empêcher et comme il y eut toujours chez lui une ingénuité désarmante et une spontanéité déconcertante, comme il éprouvait le besoin de chanter sa vie et toute sa vie parce qu'il était poète, comme il était au fond sans aucune malice et sans aucune réelle perversité, il accepta pêle-mêle ses impressions et exprima en ses vers ses hontes, ses souffrances, ses faiblesses, ses invocations à Dieu, ses appels à la Providence, ses vices, ses tares, ses ignominies, ses colères et ses inutiles luttes. Ses livres si différents expriment « deux instants perpétuels de sa conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni (1) ». Dans les deux
i. Gustave Kahn. Symbolistes et décadents, Léon Vanier, éditeur, 190a.
cas, il manifesta une égale sincérité. M. Anatole France qui a bien compris le caractère de Verlaine, dit à propos de lui (1) : « Sincère, bien sincère, cette conversion ! Mais de peu de durée. Comme le chien de l'Ecriture il retourna bientôt à son vomissement. Et sa rechute lui inspira encore des vers d'une exquise ingénuité. Alors, que fit-il ? Aussi sincère dans le péché que dans la faute, il en accepta les alternatives avec une cynique innocence. Il se résigna à goûter tour à tour les blandices du crime et les affres du désespoir. Bien plus, il les goûta pour ainsi dire ensemble ; il tint les affaires de son âme en partie double. De là un recueil singulier de vers intitulé Parallèlement . Gela est pervers sans doule, mais d'une perversité si naïve quelle semble presque pardonnable ». Du reste Verlaine s'est expliqué là-dessus et il a essayé de se justifier dans Les Poètes maudits où il traça un portrait de lui-même sous le nom de Pauvre Lélian : « La conversion du Pauvre Lélion au catholicisme, Sapienlia qui en procédait,
i . Anatole France, La Vie Littéraire (3e série).
et l'apparition ultérieure d'un recueil un peu mélangé, Avant-hier et hier, où passablement de notes moins austères alternaient avec des poèmes presque trop mystiques, firent, dans le petit monde des vraies Lettres, éclater une polémique courtoise, mais vive. Un poète n'était-il pas libre de tout faire pourvu que tout fût bel et bien fait, ou devait-il se cantonner dans un genre, sous prétexte dunité ?... Il est certain que le poète doit, comme tout artiste, après l'intensité, condition héroïque indispensable, chercher l'unité. L'unité de ton (qui n'est pas la monotonie), un style reconnaissable à tel endroit de son œuvre pris indifféremment, des habitudes, des attitudes ; l'unité de pensée aussi... Son œuvre se tranche, à partir de 1880 en deux portions bien distinctes et le prospectus de ses livres futurs indique qu'il y a chez lui parti pris de continuer ce système et de publier, sinon simultanément, du moins parallèlement, des ouvrages d'une absolue différence d'idées, pour bien préciser, des livres où le catholicisme déploie sa logique et ses illécebrances, ses blandices et ses terreurs, et d'autres pure-
ment mondains : sensuels avec une effrayante belle humeur et pleins de l'orgueil de la vie. Que devient dans tout ceci, dira-t-on, l'unité de pensée préconisée ? Mais elle y est ! Elle y est au titre humain, au titre catholique, ce qui est la môme chose à nos yeux. Je crois, et je pèche par pensée comme par action ; je crois, et je merepens par pensée en attendant mieux. Ou bien encore, je crois, et je suis bon chrétien en ce moment ; je crois, et je suis mauvais chrétien l'instant d'après. Le souvenir, l'espoir, l'invocation d'un péché me délectent avec ou sans remords, quelquefois sous la forme même et muni de toutes les conséquences du péché, plus souvent, tant la chair et le sang sont forts, naturels et animais, tels les souvenirs, espoirs et invocations du beau premier libre-penseur. Cette délectation, moi, vous, lui, écrivains, il nous plaît de la coucher sur le papier et de la publier plus ou moins bien mal exprimée ; nous la consignons enfin dans la forme littéraire, oubliant toutes idées religieuses ou n'en perdant pas une de vue. De bonne foi nous condamnera-t-on comme poète ? Cent fois non. Que la
conscience du catholique raisonne autrement ou non, ceci ne nous regarde pas ».
Verlaine a repris les mêmes idées dans plusieurs poèmes de Bonheur :
L'art, mes enfants, c'est d'être absolument soi"
[même.
Foin ! d'un art qui blasphème et fi ! d'un art qui
[pose, Et vive un vers bien simple, autrement c'est la
[prose.
Il dit ailleurs :
Et je doute, Jésus pieux, que tu t'irrites
Pour quelque doux rimeur chantant ta gloire ou
Etalant ses péchés au pilori chrétien ; [bien
Tu ne suscites pas l'aspic et la couleuvre
Contre un poème ou contre un poète. Ton œuvre,
Consolant les ennuis de ce morne séjour
Par un concert de foi, d'espérance et d'amour;
Puis ne me fis-tu pas, avec le don de vivre,
Le don aussi, sans quoi je meurs ! de faire un livre,
Une œuvre où s'attestât toute ma quantité,
Toute, bien, mal, la force et l'orgueil révolté
Des sens et leur colère encore qui sont la même Luxure au fond et bien la faiblesse suprême, Et la mysticité, l'amour d'aller au ciel Par le seul graduel du juste graduel, Douceur et charité, seule toute-puissance. Tu m'as donné ce don, et par reconnaissance J'en use librement, qu'on me blâme, tant pis.
D s'efforce de justifier Parallèlement :
Ces vers durent être faits, Cet aveu fut nécessaire, Témoignant d'un cœur sincère Et tout bon ou tout mauvais.
Mauvais, oui, méchant, nenni.
Le sensualité seule, Chair folle, lombes et gueule, Trouble son désir béni.
O mon Dieu, voyez mes vœux, Oyez mes cris de faiblesse, Donnez-moi toute simplesse Pour vouloir ce que je veux.
Le mysticisme « c'est vivre familièrement avec Dieu, c'est mêler Dieu à sa vie la plus intime, soit que l'on élève assez cette vie pour
en rendre les détails dignes de Dieu, soit que, par une ingénuité puérile ou une aberration perverse, on fasse descendre Dieu dans les turpitudes journalières, les défaillances de la conscience, des sens ou de l'esprit » (1). Ces deux sortes de mysticisme, Verlaine les a confondues. Il a cru que le chrétien avait le droit de peindre ses pires égarements non moins que de clamer ses repentirs. Il a estimé que le devoir de l'artiste était de tout dire. Ce fut une double erreur de sa part. Nous pouvons, au point de vue de l'art, lui répondre qu'il n'y a plus de beauté littéraire quand on aborde certains sujets, dépensât-on à les traiter un immense talent. L'émotion qu'ils inspirent n'a rien d'esthétique. Elle est d'un ordre différent et, d'ailleurs, le Verlaine de Parallèlement et des Chansons pour elle est fort inférieur à celui de Sagesse et de Amour. Au point de vue religieux il nous est facile d'objecter au poète qu'un chrétien sincère ne doit jamais scandaliser son prochain. Serait-il permis, serait-il juste et nécessaire pour un artiste, de s'expri-