‹ Paul Verlaine, ses portraitsChapitre 1 sur 7 · J.-K. HUYSMANS · texte numérisé non relu

J.-K. HUYSMANS

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Paris, 29 février 18%.

Mon cher Monsieur,

Parmi vos alertes et vivants portraits qui sont, en quelque sorte, les sites de physionomie fixés dans leur étonnante mobilité du Verlaine intime, il en est deux surtout qui, à des points de vue différents, me retiennent.

Et devant l'un qui me fait vraiment apprécier votre pouvoir de créer la vie en quelques traits, des souvenirs bien lointains pour moi, se lèvent.

Je revois Verlaine, tel que vous l'avez représenté, sur une banquette d'estaminet, la tète un peu renversée, les yeux clos. Il était, autant <|ii e je puis me le rappeler, rentré depuis peu

en France. Un ami commun, le bon Robert Caze, nous avoit réunis dans son logement de la rue Rodier. Bien peu d'écrivains connaissaient alors « Sagesse », qui avait été si soigneusement enfouie dans le placard d'une librairie catholique. (À1 fut, je crois bien, pour son auteur, un peu de légitime joie, lorsqu'il nous entendit, tous les deux, lui en parler avec une admiration qu'il sentait n'être point feinte, et il se débrida, sortit tout cet affectueux coté d'enfant et de brave homme qui était en lui.

Après le dîner, nous l'amenâmes à Villiers de l'Isle-Adam qu'il n'avait pas, depuis des années, revu ; et ce fut, à la brasserie Pousset, une série d'épanchements qui se terminèrent par le récit de ces extraordinaires histoires que Villiers, seul, savait conter. — Et je revois Verlaine, dans cette pose que vous avez si bien rendue, regardant de ses petits yeux qui se recueillent, l'ébullition de son ami, secouant d'un coup de tète, la mèche de ses cheveux, se reculant comme pour prendre du champ, puis levant les bras en l'air ou inclinant tout son buste sur la table qui les sépare.

A une nuance près, c'est bien le Verlaine de votre croquis ; vous l'avez fait néanmoins plus somnolent, peut-être, mais il n'écoutait pas Villiers, alors !

L'autre portrait, la tète du poète, à l'hôpital, se détachant sur une fenêtre dont les barres forment une croix derrière lui, évoque l'autre face de cette âme dimidiée, si pleine d'effusions

religieuses el si tendre; il me résume en quelque sorte le symbole du Verlaine plus solitaire, du Verlaine mystique.

El c'est, réellement, dans ce si simple arrangement que vous

Miles trouver, toute la glorieuse effigie de l'écrivain que les catholiques repoussèrent, alors qu'ils eussent dû remercier le Ciel de

leur avoir donné un souverain poète. Quel pharisaïsme et quelle bêtise !

Dans voire série, ces deux portraits de Verlaine me semblent représenter le temps un peu nuageux el le temps clair de ses saisons d'àme. Vos autres dessins, relient ces deux-là, en leurs différents épisodes si vivement saisis, de l'artiste morose, presque inquiet, dans les rues de Londres, el du poète marchant pensif ou regardant^ appuyé sur sa canne, dans son costume d'hôpital, le douloureux spectacle de ces écrasés de la vie qui l'entourent.

Bien à vous, cher Monsieur,

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