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LES VERLAINE

DE F. -A. CAZALS

Par ERNEST DELAHAYE

Il es( peu d'artistes <pii aient reproduit exactement l.i physionomie si curieuse de Verlaine. La plupart sont pourtant des gens de beaucoup de talent. La raison de leur insuccès relatif esl bien simple : ils ne l'ont pas assez connu. Même l'œil le plus exercé m' pourrait saisir en quelques séances ce type complexe et délicat. On voyait un crâne énorme et blanc du plus bel ivoire (M. Anatole France l'a vu cuivré, je ne s;iis pas pourquoi), des yeux qui semblaient sombres parce qu'ils étaient enfoncés smis d'épais sourcils — en réalité ils étaient très doux, — un»; forte moustache, une barbe hirsute, — et l'on nous faisait avec cria un sapeur plus ou moins ravagé, à la lippe farouche, à l'air dur, menaçant OU bravache. Les dames disaient : « Tiens, c'est Verlaine : il n'est pas beau ! » Et ça suffisait pour établir la ressem- 1 lance.

Verlaine n'a été fait vraiment bien «pie par F.-A. Cazals. Tarée que Cazals l'a beaucoup connu, parce qu'il a été son ami, disons même son camarade. C'était rencontre heureuse pour

Verlaine — et [mur nous — : n'étaient-ils pas tous doux de vrais gamins de Paris, — le plus vieux étant le plus j 'une et le plus gavroche, d'ailleurs?

Aussi, — je puis en répondre, moi qui connaissais le poète

depuis 25 ans, — comme l'artiste a bien vu son Verlaine!

J'en demande pardon à Mn" Gazais, mais il est vraiment

regrettable que son mari n'ait pas vingt ans de plus : le

public connaîtrait le Verlaine de 1870 à 1880, le Verlaine

élancé, fin, nerveux, qui marchait en dansant sur ses pointes,

et déjà si narquoisement grimacier ! Si nous n'avons pas

celui-là, qui remua si fort, autrefois, le passage Choiseul,

ni non plus celui dont le « caillou » plus net et plus

brillant qu'une boule d'escalier, hypnotisait les potaches de

Stickney, de Bournemouth et de Rethel, nous avons le

Verlaine enfant adoptif du quartier latin, le Verlaine de

Mes Hôpitaux, à.' Epi grammes et de Dédicaces.

Cazals, d'ailleurs, a évoqué le « Saturnien », le prédestiné aux drames et aux

déchirantes tristesses, si tendre, pourtant, avec l'aveu de cette faiblesse innée, qui s'était décrit — et prédit — à ses presque premières années, dans la si jolie pièce : Les Sanglots longs (1), qu'il HL#M faut absolument citer tout

entière.

Les sanglots longs Des violons

De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur

Monotone.

Verluine à 25 ans.

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Fampoux, septembre 1869.

(1) Poèmes saturniens.

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Portrait inacheté, 18H8.

Tout suffoquant

Et blême, quand

Sonne ('heure,

Je me souviens Des jours anciens, Kt je pleure ;

Et je m'en vais Au vent mauvais

Qui m'emporte, De ci, de là, Pareil à la

Feuille morte.

Mais il est allé à ce vent mauvais qui l'emportait, il est allé, loin, bien loin ! Le voici à Broussais, en bonnet de coton, debout devant la croix — un symboliste, ce Cazals — de la fenêtre aux blancs rideaux sévères, drapé, un peu à la zouave, — il aimait ça — dans une robe de chambre délabrée qu'il porte avec la majesté d'un empereur ; pour corriger cet air superbe, qu'il prenait parce qu'il le trouvait « si rigolo ! » la main droite, d'un geste expert, tient la bouffarde allumée, compagne fidèle. Mais ce que l'on ne peut dire, c'est la tête fière et joviale, railleuse et tendre, et la drôlerie délicieuse de l'œil à demi fermé, et qui brille, et nous annonce la bonne blague prête à sortir des grosses moustaches cosaques.

En voulez vous un autre? — Regardez ce paroissien qui dort si confortablement sur la banquette d'un café. Quel air d'innocence ! Un enfant dans son berceau. Dors, « pauvre Lélian » !

"Mais il s'est réveillé, il est parti, solidement campé sur son bâton ; il pousse allègrement devant lui sa jambe « en stuc » ; vainqueur un instant de la paralysie stupide, il « envoie » le membre ingrat et perfide, avec l'air de dire : « Eh ! va donc !... »

Reproduction d'une lithographie inédite.

Puis le môme, même allure, mais vu do dos.

i -t celui-là, encore, qui est bien! mieux môme, si

possible, immortalisé d'ailleurs par ces vers de

l'original :

Grâce à toi je me vois de dos, Et bien plus vraisemblable ; Dans ton croquis, à pas lourdauds, Je m en vais droit au diable.

Puis « Verlaine à Londres », coiffé du feutre légendaire, le cou entouré de ce foulard préventif — et pressentiment, hélas ! — qui ne l'a pas préservé de la fatale bronchite , précau tion habituelle non moins et vaine tout autant que le sucre candi — vous vous en souvenez, Morice, Moréas, — de cette si bonne et si jeune M" Verlaine, mais passons. Il s'en va, moitié ron chonnant, moitié gouailleur, guetté par l'œil « intéressé » du policeman, reconnaissant probablement tHs coins de Soho, où jadis...

Mais où sont les « Aies» d'antan?...

Le « Senate » a publié deux dessins de notre ami.

C'est d'abord Verlaine couché et lisant : la tête, un peu redressée, se porte en avant par un mouvement d'attention enfantine, combiné, de façon bien amusante, ave; l'air grand papa dû aux lunettes sur le nez; puis le poète sur son lit de mort, décoré du Christ et de fleurs qu'il aimait tant : le visage encore douloureux, mais paisible, a bien cet air de soumission résignée — si touchante ! — qu'il avait e:i son dernier sommeil. Je comprends que les Anglais aient été friands de ces deux belles œuvres, l'une fine et délicate au possible, l'autre d'un sentiment exquis.

N'oublions pas un autre Verlaine couché et écrivant : il se penche légèrement de

côté, tout à sa besogne : quelque sonnet qu'il fignole avec un soin, un amour très finement exprimés.

Terminons par celui qui réfléchit

— il pensieroao — le menton dans sa main, figure bon enfant et doucement triste, main nerveuse, jolie, petite pour un gaillard qui n'était pas petit, mais une main d'enfant, dam! — Et même, (pourquoi pas?) c'est une observation que je propose aux chiromanciens : ne serait-ce pas une indication, la main qui reste gamine?

Et par celui de l'Affiche — si gaie!

— Verlaine et Moréas au Salon des Cent. Le premier (voir page 10) y « rigole » avec une joie dont on le voit secoué ; le second aussi est très bien, — sérieux, lui, un peu détaché de tout ce qui n'est pas « Lyre » : un air de curiosité plus bienveillante qu'enthousiaste .

Reproduction réduite d'un dessin du « Senate »

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Reproduction d'un croquis publié par « Jugend », février 1896,

Il faudrait parler encore de 1 > î « > n d'autres dessins, d'une merveilleuse observation,

d'un ivtuiu superbe, que j'ai vus dans L'atelier dé ('..«/.fils : fusains, pastels, etc., >'t que Pon m"» pu — c'est vraiment dommage! — reproduire dans cet album. Verlaine, peu avant de mourir, avait préparé une étude sur son portraitiste, étude destinée au « Sénats », lémoignsge suprême bien justifié — de vieille amitié pour l'homme, de sincère et consciencieux hommage à l'artiste. (1).

Ehnest Delahaye.

(1| Outre les portrait! dont il est question ici, voir les nombreux croquis inédits illustrant le beau numéro de la Plume consacré au Poète.

LETTRE DE M. H. -A. CORNUTY

Cher Cazals,

Nous aimons tes dessins, malgré les errances du critique modéré et des jalousies de camarade. Ils racontent familièrement la Beauté de Verlaine. Sa vie - Bonté, Révolte — épandit les semences épanouies dans nos consciences, évolutives vers la Pureté.

Tes dessins, vénérés du Poète, sont grands de son admiration et de la notre, sûre de ta propre confiance en les successifs affirmatifs demains. Envers ceux qui ne sentiront cet écrit : notre indifférence!

H.- A. CORNUTY.

2 mars 1896.

l'uni Verlaim et Marie Krysiruka a l'hôpital Saint-Antoine

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