LE PERE ET LA FILLE
Berthc de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île Saint-Louis, rue Poultier, près de l'hôtel Lambert, habité par le prince de Hansfeld.
Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas revue ; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche malin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées dans la nuit du samedi.
Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume, de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.
Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s • lient les massifs d'arbres du jardin des Plantes, et plus loin encore le dôme du Panthéon.
La chambre autrefois occupée par Berthc était pour le veur l'objet d'une sorte de culte. Rien n'y avait été ch on \ voyait encore le petit lit de bois peint eu gris, les rideaux de coton blanc, l'antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Haimond, un vieux et mauvais piano en me-
risier où Berthe avait étudié et appris son art; enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la jeune fille avait remportées au Conservatoire.
Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.
La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois v d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque.
Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français :
Le neuf floréal de l'an sept,
A neuf heures du soir,
Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres
de la république française : Bonnier, Roberjot et Jean
Debry, chargés par le Directoire exécutif
de négocier la paix de Rasladt.