‹ Paula MontiChapitre 14 sur 55 · LECR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LECR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE

Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le

graveur était resté fidèle à l'utopie républicaine dans ce qu'elle avait de généreux, de patriotique.

Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.

Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait refusé, parce qu'il aimait la mère de Bcrthe, aussi pauvre que lui.

Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui vola cette somme ; il redoubla de labeur, afin de donner au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.

On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Derthe.

Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu.

Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.

— Enfin... te voilà, te voilà , — répétait le vieillard d'une voix émue, en serrant sa fille dans ses bras.

— Mon bon père !... — disait Berthe en pleurant.

Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit ; puis, la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.

— Pauvre petite.;, tues glacée... réchauffe-toi...

— Père... tu gâtes toujours ton enfant...

us lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.

— Te voilà dune... Depuis sii mois... six mois !...

— Pauvre père... le temps t'a bien duré...

— Mais tu étais heureuse ?...

— Oui, oh ! oui...

— Bienheureuse?...

— Comme toujours...

— Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage... Ainsi, ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...

— Sans cloute...

- Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris ?

— Oui, mon père.

— Tu es toujours fière d'être sa femme?

— Toujours... Mais pourquoi ces questions?

— Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré que tu n'épouserais que lui ?

— Oui, certainement, — répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait soigneusement caché ses chagrins.

— C'est toujours enfin lliomme digne d'inspirer la passion dont tu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...

— Oui, mon père... Charles n'a pas changé.

— Dieu soit loué ! Eh bien, je l'avoue... je me suis trompé...

— Trompé ?... Et sur qui, bon père?

— Tune sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus d'impatience encore que les autres années ?

— Mon Dieu, non.

— Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui ?

— Explique-toi donc... Mais, mon Dieu! tu pleures... tu pleures !

— Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... oh ! bien de joie.

— Oh ! tant mieux !

— Mon enfant... l'épreuve a assez duré.

— Quelle épreuve?

— Je sou fl rais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta mère... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers !

— Bon père... je souffrais bien aussi...

— Ce n'est pas tout encore : le temps que tu as passé ici pendant que ton mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus pénible encore ; c'était te perdre une seconde fois.

— Mais, mon père...

— Je sais ce que tu vas me dire... Aux premiers jours de ton mariage, Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison... bien souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais constamment refusée...

— Hélas ! oui.

— C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de cet amour, d'abord si violent... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de tes chagrins ; ma défiance même aurait troublé ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit : J'attendrai... Berthe ne m'a jamais menti... Si, après quatre années de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du cœur de Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui je lui dirai : J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande pardon... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.

— Tu dis, père ? — s'écria Berthe.

— Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vi\re pour les passer loin de toi... Ma foi, je me laisse être heureux tout à mon aise ; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... désormais.

Berthe se jota en pleurant au cou du vieillard.

Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.

— Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et t'éplore à ce point?... Entre nous, — ajouta Pierre Raimond en souriant, — je fais le brave, le Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te quitterai plus.

Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.

La position de Berthe était cruelle.

M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son père. A ce moment même,' Pierre Raimond, abusé par les généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de Brévannes dans la plus complète intimité.

Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de lui ; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte.

Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses bras.

Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille ; il attribua d'abord ses pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, et'de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un mouvement convulsif.

Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une voix sévère :

— Berthe... vous me trompiez... vous n'êtes pas heureuse!...

Berthe, rappelée à èUe-même par ces paroles, frémit de son

imprudence, et regretta malheureusement trop tard l'émotion

qu'elle n'avait pu cacher.

Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit : — Mon mari !... — s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait chez le graveur.

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