‹ Paule de BrussangeChapitre 1 sur 2 · SON AMI · texte numérisé non relu

SON AMI

li. D.

SÔV A9 *

— La maison ! j'aperçois la maison !

— Moi, des silhouettes sur la terrasse.

— C'est papa.

— Et nos frères près de lui.

Deux paires de petites mains battirent à la portière de la voiture, et je ne jurerais pas que deux paires de petits pieds ne fussent en train de protester, par leurs trépignements, contre la lenteur des chevaux qui

finissaient de gravir la côte un peu raide au bout de laquelle apparaissaient, en un fouillis de verdure, les tourelles du château de Pierrelaurès. Ce château est situé dans cette partie de la région du sud-ouest que les géographes nomment le Périgord noir. Il ne faut pas trop se fier aux étiquettes, même posées par les savants : le Périgord noir ressemble, à s'y méprendre, à tout le reste du Périgord, la terre gaie au soleil, par excellence, mais çà et là sévère, ainsi qu'il sied aux gens ou aux pays qui savent que la vie a deux faces, comme Janus. Ce jour-là, justement, sous les coulées d'or tombées du ciel et filtrant à travers le feuillage, en cet après-midi de mois d'août tiède et radieux, parmi l'éclat des fleurs, la gaieté des pelouses où le château se détachait avec une sorte de coquetterie attirante, rien n'était de nature à donner une impression de tristesse,

fût-ce au géographe le plus clairvoyant.

Madame de Brussange, assise au fond de la calèche, se pencha à son tour, dès qu'elle eut entendu les derniers mots que ses filles venaient de prononcer : c Nos frères l »

Quoil les frères étaient là, près du père?

Quelle bonne surprise! Elle n'en attendait qu'un sur trois, et elle les allait retrouver tous les trois, et il y avait si longtemps qu'elle ne les avait embrassés, l'un en garnison dans une ville du Nord, l'autre étudiant à Paris, le plus jeune à Saint-Cyr.

Bientôt la voiture cahota sur les pavés inégaux de la cour. Les chevaux ne furent pas plutôt arrêtés que déjà les portières étaient assaillies. On grimpait aux marchepieds, on faisait irruption dans la calèche, on la prenait d'assaut. 11 n'y eut pas de résistance d'ailleurs. Les étreintes se mêlèrent, jusqu'à ce que les sœurs eussent cédé

la place pour courir à leur père, tandis que madame de Brussange ne savait à qui répondre, de ces beaux visages d'hommes inclinés vers ses lèvres.

— Tu as donc un congé, Robert?

— Tout un semestre, maman.

— Et toi, François, ton examen ?

— Passé, maman. Me voilà docteur en droit.

— Maman, reprenait Robert, le semestre est doublé d'un nouveau galon.

— Lieutenant?

— Lieutenant.

Les jeunes filles revinrent comme un vol de colombes. Et les caquetages de commencer : « Ce Robert, toujours le même : le plus beau des hussards de France... » — c Et François, avec ses airs inspirés, sentait-il assez son orateur!... » — c Quant au saintcyrien Marc, ce n'était pas une illusion:

Marc âvail de la barbe aillant que Robert en personne. > Le trio des- frères donnait la réplique : — Aucun d'eux n'eût reconnu Paule ni Hélène, — tant elles étaient changées, — en mal, va sans dire, — surtout attifées de la sorte! Les doigts malicieux désignaient l'uniforme du Sacré-Cœur dont elles étaient vêtues, et qui n'est pas pour inspirer de la coquetterie.

Non loin de l'endroit où se passait cette scène, un homme regardait. Ces expansions, à grand renfort de bras, de cris et même de larmes, lui paraissaient exagérées et un tant «oit peu ridicules. Cela ne rimait à rien. Les rencontres en ce bas monde se font d'ordinaire avec plus de réserve, et ce n'est pas une raison parce qu'on ne s'est pas vu depuis longtemps pour mener un interminable vacarme. Il haussa les épaules et tourna le d'os.

Une main glissa sous son bras : M. de Brussange le conduisait vers sa femme.

— Ma chère amie, Gérard, qui projette un voyage en Espagne, consacre à Pierrelaurès une semaine avant de partir. Il est arrivé avec François, hier soir.

Pour madame de Brussange, quand elle avait ses enfants, le reste de l'univers n'existait pas. Elle portait cependant de l'intérêt à Gérard: c'était le neveu de son mari, elle l'estimait et l'aimait en bonne parente, juste un peu plus que son prochain, et quoiqu'elle le connût à peine, ce fils d'une sœur tendrement regrettée de M. de Brussange aurait, en tout autre moment, reçu un accueil chaleureux ; dans la circonstance, elle se contenta de quelques mots d'affectueuse bienvenue. La présence de Gérard la contrariait ; il tombait en intrus au milieu des premiers épanchements de famille et gênerait les

effusions. Elle avait même saisi à la dérobée l'étonnement de certains regards levés sur Hélène et Paule, des plis caustiques sous la moustache... Est-ce qu'il se permettrait non seulement de ne pas être ébloui, mais encore de critiquer? Sans doute parce que ses enfants n'étaient pas le décalque d'une gravure de modes... Eh 1 si Ton voulait s'en mêler!...

Elle s'empara de ses filles.

— Montez vous habiller, mes chéries. Les Laubermont nous ont vues passer, ils seront ici avant une heure.

— Oh y es, io be sure! scanda le saintcyrien Marc, tandis qu'il saluait railleusement Hélène à la mode britannique, tout d'une pièce, le corps raide, avec le flegme d'un Anglais bien appris.

Hélène était rouge comme un coucher de soleil. Paule lui vint en aide :

8 PAULE DE BllUSSANGE

— Eh bien, maman, qu'importe? Nous es recevrons avec tant d'amitié qu'ils ne

prendront pas garde à nos robes.

— Parbleu ! approuva M. de Brussange.

Les hommes n'entendent rien à certaines

vanités maternelles.

Madame de Brussange entra fort dépitée au salon. Si du moins Gérard avait eu le bon goût de disparaître! Car, décidément, il l'ennuyait, il prenait des airs désagréables au possible. Gérard, comme s'il eût deviné la secrète pensée de madame de Brussange, fit mine de s'éloigner; au passage, Paule l'arrêta :

— Mon cousin, est-ce nous qui vous mettons en fuite?

— Pas le moins du monde, ma cousine.

— Alors ne nous quittez pas ; nous vous connaissons bien, quoique nous vous voyions aujourd'hui pour la première fois; nous

PAULE DE BRUSSASGE 9

vous connaissons par iiotre père et par François. Vous êles notre quatrième frère.

A ce titre, votre place est ici.

Elle montrait le cercle de famille, ses yeux r franchement posés sur ceux de Gérard, avec une hardiesse naïve.

Cependant, â travers le salon, Hélène furetait partout, remuant les tables, s'accrochant aux meubles, touchant à ces riens qui sont des mondes, parmi lesquels elle avait grandi jusqu'au départ pour le couvent. Le vieux château de Pierrelaurès, sous l'écho des voix jeunes, avait comme des tressaillements attendris. La gaieté rentrait au berceau avec Paule, avee Hélène : elles ramenaient, parçilles aux hirondelles, le printemps, ses fleurs et ses promesses.

Des gémissements partis de la cour fran- ' chirent les fenêtres ouvertes. Paule, la première, les entendit. Elle se leva, et, voyant

ce qui se passait au dehors, se hâta d'y courir.

Près de la grille, des mendiants attendaient l'aumône que, chaque semaine, les Brussange faisaient aux pauvres. C'était, dans ce groupe, une petite fille de quinze mois, dont les cris avaient attiré Paule.

— Qu'a-t-elle? demanda mademoiselle de Brussange en la prenant des bras d'une femme aux traits anguleux et durs.

— Elle a faim! répondit la paysanne.

Paule serra l'enfant contre sa poitrine et

l'emporta. Hélène vint la rejoindre. On n'eut pas de peine à consoler la mièvre créature.

Paule la tenait avec crainte : jamais elle n'avait soigné d'enfants, elle appréhendait de meurtrir ces membres fluets, leur peu de poids rétonnait. Elle tendit un bol de lait, la petite fille mit au bord du vase le tremblement de lèvres avides. Hélène, qui as-

PÀULE DE BKUSSÀNGE 11

sistait à l'opération, regretta de n'en pas apprécier le charme probable.

— Tu as un joli courage. Vois en quel état sont ces haillons.

Paule examina plus attentivement l'affamée.

— C'est vrai, on la tient très mal.

— Aussi mal que possible.

— Cherche-moi ce qu'il faut pour la rendre présentable. Je la ferai manger pendant ce temps.

Hélène n'en revenait pas : se mettre au service de cette horreur! Car c'était une horreur... Mais l'attitude de Paule coupa court aux objections. Toute la famille savait que Paule possédait un cœur bâti d'une manière spéciale, et l'on avait pour ses folies de bonté des obéissances immédiates. Hélène rentra bientôt avec les objets nécessaires.

Gagnée par la compassion, subjuguée par

=#*i -+yrr ■•*£?'

M PAULE DE BRUSSANGE

l'exemple, elle aida sa sœur dans la besogne ingrate. L'effort était d'autant plus méritoire que ses regards, de temps à autre, franchissant la fenêtre, fouillant au dehors la cour et l'avenue, témoignaient que son esprit ne restait pas où restait son corps.

Aussi, pourquoi sa mère avait-elle parlé des Laubermont, et pourquoi l'ironique Marc avait-il baragouiné trois mots d'anglais?...

La petite fille se laissait faire, attachant avec gravité son œil noir à ces visages penchés sur elle.

— Pour le coup, dit Hélène, voici le break des Laubermont, il monte la côte-; maman avait raison.

— Sauve- toi, répliqua Paule. Dès que j'aurai fini, je retournerai au salon.

Quand elle sortit, fière de son œuvre, faisant sauter sur ses bras l'enfant qui riait, il n'y avait plus près de la grille que la femme.

ÎV 1

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.

— Janille Thouenne.

— Ma mère vous connaît?

— Je ne sais pas. Je suis dans le pays depuis peu de temps.

— Vous demeurez loin?

- — Au bout du village.

— Au revoir, dit mademoiselle de Brussange.

Elle lui donna l'enfant, qui tenta de s'accrocher à la jeune fille, de ses pauvres mains pâles, où transparaissait le bleu des veines, et se remit à pleurer. Janille, pour la faire taire, la secouait avec rudesse, et, mécontente de n'avoir pas reçu l'aumône, s'éloigna en maugréant. Paule ne l'entendit point, les pleurs de la petite l'avaient attristée. Elle se dirigea vers le château, distraite, oublieuse -des Laubermont, cherchant d'où pouvait

venir ce soudain malaise qui lui mettait au cœur une lassitude inconnue. Gérard, seul sur la terrasse, l'observait, tandis qu'elle avançait sans le voir. Elle s'assit sur un banc d'où l'on découvrait la vallée.

Les arbres de Pierrelaurès projetaient de sombres arabesques sur le vert des pelouses qu'incendiait le soleil. Du dôme des branches pendaient, comme un manteau mobile aux tons flamboyants, des lambeaux de pourpre et d'azur. Qu'elle l'aimait, ce coin de terre, première vision de ses yeux, paré des souvenirs qui se dressaient pêle-mêle dans leur grâce et leur fraîcheur anciennes!

Comme elle l'avait admiré quelques instants plus tôt, lorsqu'elle retrouvait le paysage familier! Chaque buisson, chaque fleur, chaque brin de mousse chantait un poème de bonheurs exubérants ou mystérieux, apportait une allégresse de plus dans l'allé-

gresse du retour. La joie débordait en elle, comme en ces choses inanimées qui prenaient des voix pour saluer sa venue; et cette félicité, surabondante, douce, sereine, le seul sentiment où se fût épanouie sa vie entière, sa vie entourée de chaudes tendresses protectrices, elle la croyait sinon le lot de tous, du moins le partage des petites âmes neuves, dignes des faveurs du Ciel.

Et voilà que des yeux, à peine ouverts à la lumière, se fermaient dans le chagrin; que des lèvres, à peine habiles aux sourires, lui parlaient de larmes : larmes pour les anges et les pécheurs, les bons et les méchants.,.

A tous les âges et à tous les échelons de l'humanité, la grande reine d'ici-bas, la souffrance, marquait ses sujets; on ne lui échappait que pour un temps : tôt ou tard , elle touchait de son sceptre inexorable le s rares élus un moment épargnés, et chassait

devant elle le troupeau lamentable qu'elle dirige vers la mort, écueil ou refuge des créatures.

Paule tressaillit. Un voile funèbre s'abaissait des nues, comme pour éteindre la gaieté des choses et lui annoncer les aurores veuves de rayons, les aubes embrumées de tristesses ignorées jusqu'ici. Dans ce premier têteà-tête avec la vie qui brusquement découvrait ses misères, elle pensa non pas à elle-même, mais aux siens. L'intuition de douleurs possibles les lui rendait plus chers. Ah ! que Dieu les préservât longtemps, toujours^ et ne prît qu'elle pour victime ; et, si des croix leur étaient réservées, qu'il lui permît de s'en charger seule ! Elle sonda l'espace où montait son ardente prière, cherchant le Dieu caché par-delà les immensités, afin de donner son offrande, la rançon des autres, son âme, la chair de son cœur, afin de sai-

gner sous la main du Très-Haut tant qu'il plairait aux desseins dé l'infinie miséricorde. Et ce regret lui- vint des vieux âges où la flamme céleste, en consumant l'offrande, apprenait que l'holocauste était agréé du Seigneur. Les yeux toujours perdus dans l'éther, elle questionnait le maître invisible, •elle attendait de cette nature, — son esclave, — un signe indicateur. Les nuages, repris par la brise, glissèrent rapides vers le couchant; ils allongeaient leurs formes fantastiques, par endroits éteignaient la lumière, couvrant de crêpe la vallée, au hasard de leur course vagabonde, et, pressés, menaçants, lugubres, ils semblaient répondre :

« Regarde-nous, le malheur vient comme nous venons, en ouragan, avec les ténèbres, la foudre et la mort; Dieu seul peut le retenir et nous chasser. » Elle jeta un regard d'amour vers le firmament où la nuit s'éten-

dait, se leva, pleine de courage et de confiance, et murmura :

— Sa volonté sera bénie.

Gérard depuis un moment était debout près d'elle. Les mobiles expressions de cette physionomie étrange l'intriguaient.

— En vérité, ma cousine, dit-il d'un air railleur, vous parlez, je crois, aux nuages.

Paule ne manifesta aucun trouble. S'il y avait des sacrifices à faire plus tard, elle les avait déjà consentis. L'insouciance reparut sur ses traits délicats.

— Vous ne vous trompez qu'à moitié, répondit-elle.

— Ce doit être intéressant.

— Très intéressant. Avez-vous remarqué, mon cousin, combien il est facile de s'instruire, pour peu que l'on écoute les voix que Dieu sème autour de nous ?

Gérard eut un geste équivoque. Peut-être

n'accordait-il pas grand crédit à ces voix dont on l'entretenait. Mais puisque Paule les avait entendues, il n'était pas fâché de lui emprunter sa finesse d'ouïe, ne fût-ce que pour juger du colloque. Son attitude marqua le désir d'en savoir plus long. La jeune fille continua :

— Une pauvre petite affamée et ces gros nuages, là-bas, à l'horizon, m'ont appris en quelques minutes bien des choses.

. — Serait-il indiscret de vous demander lesquelles?

Elle secoua sa tête charmante, sans se préoccuper de l'ironie contenue dans le ton avec lequel avait été posée la question :

— Voyez-vous, dit-elle, nous avons été trop gâtées, Hélène et moi, par la Providence et par nos parents. Nous ne connaissons pas le chagrin.

— Et vous né seriez pas fâchée de faire

sa connaissance. Un beau chagrin, plein de péripéties et de pâmoisons, quelque chose d'échevelé, de tragique, dont les couvents n'ont pas la recette, mais qui traîne dans toutes les cervelles de jeune fille? Voilà ce que vous voudriez?

— Vous vous trompez, mon cousin, répliqua-t-elle. Je ne souhaite point la douleur. Je l'ignore, mais je pressens que ce doit être cruel.

Un instant elle demeura silencieuse, contemplant la tombée du jour, les derniers feux qui s'évanouissaient un à un; puis, elle articula dans un soupir :

- 1 Nous sommes lâches, tous tant que nous sommes; nous redoutons les larmes.

Et pourtant... c Bienheureux ceux qui pleurent 1 »

Gérard eut un éclat de rire où des oreilles expertes n'auraient pas manqué de distin-

guer une tension de nerfs, et ne retint qu'à moitié cette exclamation :

— Romanesque !

De fait, elle possédait le physique et, pensait-il, l'esprit d'une héroïne d'aventures. Héroïne encore ingénue, mais promettant de l'être le moins longtemps possible. Elle savait évidemment sur le bout du doigt les qualités exigées par le rôle, ne doutait point qu'elle n'en fût ornée et les poussait à la bataille... en l'honneur du cousin. Aussi le cousin voyait-il là une comédienne, comme la plupart des femmes, pas assez savante cependant pour régler la marche de certaines audaces dont l'âge seul apprenct le sage emploi et qui font, au surplus, des filles d'Eve le mensonge le plus enivrant de la vie. Or, Gérard détestait le, mensonge sous toutes ses formes et goûtait médiocrement les héroïnes; Pauîe ne con-

tribuait pas à le guérir de son instinctive aversion.

Un mol, plus que son rire, avait frappé mademoiselle de Brussange.

— Qu'appelez-vous être romanesque?

demanda-t-elle.

— Avoir de l'exaltation, des idées chimériques, des rêves impossibles ou extraordinaires, tout ce qui hante en ce moment voire jolie lête, ma chère cousine...

Les phrases venaient mal, peut-être parce qu'il défaillait avec trop d'attention ce pur visage, ces yeux sereins, cette très réelle beauté. Paule n'eut l'air de s'apercevoir ni des hésitations du langage ni de l'examen dont elle était l'objet. Elle répondit :

— Jusqu'à présent, peu de choses m'ont occupée, en dehors de mes affections de famille. Je me laissais vivre au milieu des tendresses, indifférente à ce qui n'y touchait

pas. Mes fleurs, mes lectures, mon piano, mes prières, voilà quels étaient mes soins.

L'esprit se contente si vite, quand le cœur est plein, et à si peu de frais ! Le mien à toujours été comblé; de là, mon bonheur tranquille.

— Bonheur d'enfant, riposta Gérard, qui tombe au seuil de la jeunesse. C'est un terrible sphinx, un monstre insatiable que le cœur de la femme. Le vôtre s'éveille au premier souffle de liberté que vous humez en quittant le couvent. Il crie vers la douleur, parce qu'il est inoccupé, parce que tout lui paraît préférable à cette sensation d'être vide.

— Vide ! s'écria Paule. Il déborde au contraire. Seulement il s'ignorait et vient de se découvrir.

— Ah!

— Il vient de comprendre pour quelle mission Dieu l'a créé.

— Pour quelle mission, s'il vous plaît, ma cousine?

— Pour aimer, dit-elle d'une voix profonde.

Gérard laissa tomber ses bras, ébahi de l'accent autant que des paroles. La jeune fille se dirigeait vers le salon, il ne songea pas à la suivre. La réponse de Paule lui bourdonnait encore sous les tempes. Aimer!

c'avait été dit d'un ton net où éclatait la conviction intime, une sorte de conscience d'appel fatal. Remué par la solennité du silence où s'endormait la nature, par cette scène à laquelle il ne comprenait rien :

— Elle n'est pas comédienne, grommela-t-il. elle est folle.

Les Laubermont étaient non seulement les plus proches voisins, mais les intimes des Brussange.

Pendant près d'un siècle, les deux familles avaient eu la même destinée, les mêmes habitudes, la même obscurité honorable, faite de devoirs simplement accomplis, d'humbles grandeurs et de vertus modestes.

Puis le niveau de la fortune avait changé :

Brussange resta fidèle aux traditions de ses

aïeux et au sol qui l'avait vu naître; Laubermont, dégoûté de la province, se lança dans le monde où l'ambition le poussait.

L'un aimait le plaisir, la notoriété, l'argent, et ne dédaignait pas le travail; doué d'une habileté persévérante, il arriva promptement à la richesse- L'autre puisa, dans un têteà-tête quotidien avec la nature, une rêveuse tranquillité d'esprit; la poésie de ses bois et de ses prés sortant de leurs manteaux de brume aux matins d'hiver, la sérénité calme des champs épanouis sous les soleils d'été le pénétrèrent. Par elles, son intelligence s'ouvrit à toutes les beautés, son âme aux voix mystérieuses qui murmurent l'hymne des choses promené par le souffle du vent à travers les hautes herbes et les feuilles des arbres. Il se sentait alors heureux de vivre, d'être jeune, d'avoir devant lui de quoi peupler une existence, et, sans chercher à

deviner l'avenir, il laissait son capricieux esprit errer à l'aventure, saluant Dieu dans le brin de mousse ou les astres. Il s'en allait parmi la grande nature, les yeux éblouis aux merveilles extérieures, hanté de pensées profondes, épris d'idéal. Aucun désir des honneurs ou du luxe ne l'avait seulement effleuré. Il abandonnait à son cœur le gouvernement de sa vie. Quand sa sœur fut en âge de se marier, libéralement il lui donna le plus clair de l'héritage paternel. Peu de temps après, il rencontrait une jeune fille charmante; il l'épousa, quoiqu'elle n'eût rien. Mais elle apportait le bonheur, ce qui est bien la plus sûre des dots. Jamais un nuage n'ombra ce ciel, en dépit de la médiocrité de leur fortune. Ils eurent cinq enfants, les berceaux accrurent l'ivresse du père et centuplèrent ses forces. Ce rêveur était un homme. Il fallait vaincre le sort; il s'y

appliqua, prit les rudes mœurs du gentilhomme campagnard, se leva dès l'aube, guida ses paysans au labeur comme un général conduit ses troupes au feu, paya de sa personne partout et put arracher à cette marâtre si admirée, si rétive, plus prodigue de ronces en fleurs que de moissons fécondes, le duvet et la pâture pour sa couvée. Madame de Brussange le secondait noblement. Ni l'un ni l'autre ne recula devant les sacrifices nécessaires à l'éducation des enfants. Cœurs, privations, travaux, ils donnaient tout à foison, avec une abnégation aussi robuste que leur tendresse, et, dans les petites âmes écloses sous cette haleine vivifiante, les vertus des parents germèrent par l'exemple. Ses habitudes austères et laborieuses conservaient à M. de Brussange la souplesse, la gaieté, presque la jeunesse. 11 gardait encore sa fraîcheur de

sentiments, ses enthousiasmes, sa vigueur d'esprit et de corps. M. de Laubermont, revenu à Casteluzech, après vingt ans d'absence, crut entrer dans le château de la Belle au Bois Dormant, lorsqu'il fit sa première visite aux habitants de Pierrelaurès.

Rien n'était changé; les châtelains paraissaient être au lendemain de leur mariage, l'aisance n'avait pas pénétré dans le vieux manoir toujours délabré, simple et digne.

Laubermont ne vit pas sans regrets ce miracle d'immobilité. L'existence à Pierrelaurès était peut-être monotone, mais sûrement heureuse et correcte; la sienne n'y avait pas ressemblé : de ses hasards, il revenait fourbu, cassé, atteint d'une maladie incurable, au demeurant très riche. Mais comme il eût troqué sa fortune contre la quiétude de son ami ! L'air natal trompa ses espérances et ne lui rendit pas la santé. Du

moins, il voulut que sa mort servît à quelque chose et, s'en exagérant les causes, il exigea de sa femme qu'elle resterait à Casteluzech jusqu'au mariage de leurs enfants. Un beau soir, il s'éteignit, après avoir institué Brussange le conseil d'Arabelle de Laubermont et le subrogé tuteur des orphelins.

Aussi l'intimité fut-elle plus grande que jamais entre les deux familles. Madame de Laubermont était reconnaissante à M. de Brussanged'un dévouement que ne rebutaient ni la fatigue ni l'ennui. Habituée au monde et au tapage dont elle égayait Casteluzech, elle se plaisait néanmoins dans l'intérieur sérieux de Pierrelaurès. Une parfaite dignité de mœurs tempérait ses frivolités apparentes, et permettait à madame de Brussange de la traiter en sœur, d'autant qu'il fallait pardonner beaucoup à ses ignorances d'étrangère, — elle était Anglaise. — Sa

façon de témoigner de sa tendresse pour son fils Albéric et sa fille Edith rappelait cette origine par son excentricité : une faiblesse absolue la faisait l'esclave de leurs moindres caprices. La fermeté de Brussange prenait, à ses yeux, les dimensions d'une sévérité hors de saison. Elle le consultait sur tout et ne l'écoutait pour rien, à moins qu'ilne s'agît d'affaires d'intérêt; à coup sûr, Brussange eût fait d'Albéric un homme semblable à ses propres fils, elle trouvait plus simple d'en faire un enfant qui ne jurât que par elle.

Cependant elle se départit de cette rage absorbante en faveur d'un frère qu'elle avait appelé de Londres après la mort de ses parents, et dont elle abandonna la complète direction aux soins du vieil ami. James Pernill dut à cet éclair de bon sens de recevoir une éducation solide que rendait indispensable l'état précaire de ses finances.

C'était aujourd'hui un robuste garçon de vingt-cinq ans, qu'on aurait pu croire distrait outre mesure,- si l'on avait voulu préjuger le -fond par son attitude depuis qu'il venait de franchir le seuil du salon de Pierrelaurès.

Madame de Laubermont, un peu affectée dans ses grâces britanniques, parlait haut, avec un flegme doctoral, accaparait madame de Brussange, la félicitait d'avoir toute sa nichée sous les ailes.

— Vous ne pensiez pas la trouver ici au complet?

— Du tout.

— Voilà, c'était une conspiration.

— Que vous connaissiez?

— Non. Je l'aurais trahie, l'on ne doit pas faire de cachotteries à une mère. Je ne l'ai sue qu'après votre départ pour le Sacré-Cœur. Tout était combiné, ma chère. Vos fils sont si bien dressés qu'ils se comprennent à demi-

mot avec leur père. Précaution inutile d'ailleurs, François n'ayant jamais eu le talent d'Albéricpour être refusé à un examen. Mais enfin, il paraît qu'on avait peur, cette fois-ci. L'avancement et le congé de Robert devaient effacer votre chagrin dans le cas où François échouerait. On vous aurait si bien brodé cette contrariété sous les galons de notre lieutenant!

Edith de Laubermont projetait avec l'officier des parties de cheval : ils organiseraient des rallye-papers, ils courraient le pays à fond de train.

— Tout cela, chuchotait Albéric dans le cou de sa sœur, parce que l'amazone te va bien.

La jeune fille voulut protester. Marc prit les devants et lança ce compliment de saint-cyrien :

— Tout lui va bien.

Edith sourit. L'accent était vrai, le compliment aussi.

Tandis que dans ce coin du salon les gaietés s'envolaient, François s'approcha de James Pernill, qui n'avait pas desserré les dents.

— Qu'as-tu ? demanda-t-il.

— Je n'ai rien.

— Tu as certainement quelque chose.

— Quelle idée 1

L'idée n'était peut-être pas invraisemblable, car James Pernill, tout en répondant, prêtait surtout l'oreille aux bruits du dehors. Il épiait le pas de mesdemoiselles de Brussange. Serait-il donc obligé de rentrera Casteluzech sans les avoir vues ? Il y avait si longtemps!..* Les deux sœurs? Eh! oui, toutes deux. Elles avaient toujours été bonnes pour lui, il leur portait une affection profonde ; seulement , quand il fermait les

PAULE DE BRUSSÀNCE 35

yeux en prononçant leurs noms, il ne voyait se refléter en lui qu'une image, qu'un sourire, qu'un regard, et cela s'imprimait tellement dans son âme que c'en était devenu la meilleure part. Pourquoi n'arrivaient-elles pas? Celle des deux qu'il voyait sans cesse n'était donc pas pressée de le revoir?

— James, dit François, la tristesse n'est pas du programme. Nous sommes ici tous à la joie.

— Et moi de même, répliqua l'Anglais dont le visage étincela. Car la porte venait de s'ouvrir devant Hélène, et une paire d'yeux noirs très doux avaient rapidement fait le tour du salon.

— A la bonne heure, déclara François, voilà comme je te veux.

Ils avaient achevé leurs études ensemble â Paris, suivi les mêmes cours de droit et ne se quittaient guère. Leur ardeur stu-

dieuse eut la bonne fortune de rencontrer l'estime et la protection de Gérard Dalisier. Ce n'était pas une mince victoire. Gérard ne jugeait point un homme d'après sa conduite, son caractère, ses défauts ou ses vertus ; il n'avait qu'un critérium : les capacités intellectuelles et le résultat de leur mise en œuvre. La science était l'arche sainte ; hors d'elle, point de salut. A force de résoudre des problèmes, il avait pris en pitié tout ce qui ne relevait pas d'une équation.

C'est peut-être une excellente méthode pour la santé de l'esprit, c'en est une détestable pour celle du cœur. Le sien s'y dessécha. Son orgueilleuse intelligence put bien s'assimiler la substance des choses, elle ne se tourna jamais vers Dieu pour demander une bénédiction ou une aide.

Aussi fut-il rapidement le fils modèle d'un siècle où le savoir confine à la pré-

somption, et la présomption à l'athéisme.

Gérard n'était qu'à moitié responsable:

les exemples avaient manqué à son enfance, ces exemples qui se gravent mieux que les paroles et se transforment en souvenirs bénis et mouillent les yeux quand on les évoque.

Sa mère était morte très jeune ; son père, occupé d'entreprises considérables, ne lui donnait pas une minute de son temps.

Gérard avait grandi près d'un foyer désert, entouré, d'ailleurs, des mille raffinements du luxe. Car M. Dalisier, s'il se montrait avare de lui-même, ne l'était guère de tout le reste. Il s'était arrangé de façon que rien ne manquât au fils, hors le père ; les maîtres les plus distingués, les domestiques les mieux stylés, les recherches les plus outrées de l'élégance, il n'avait eu garde d'oublier quoi que ce fût; quant aux besoins du cœur, cela s'inscrivait, par destination, aux profits et pertes.

38 PAULE DE BRTTSSANGE

Il n'exigeait et n'attendait qu'une chose de Gérard : occuper fastueusement un jour la position qu'on lui laisserait toute faite.

L'héritier instruit, brillant, doré sur tranches, serait le couronnement de l'œuvre, une vanité de plus encadrant les autres.

Les goûts de Gérard servirent à merveille M. Dalisier. Une soif de sicence dévora l'enfant, les années en accrurent l'intensité. Bientôt elle devint un besoin insatiable qui ne lui permit pas de s'apercevoir du vide de Patmosphère où il se mouvait. D'humeur hautaine, il effaroucha les sympathies de ses compagnons d'études ou de plaisirs. Ceux qui persévérèrent à forcer son intimilé le firent dans un but personnel ; il s'en rendit compte et les méprisa. N'ayant pas eu d'amis, il nia l'amitié ; n'ayant jamais ressenti de troubles intérieurs en présence d'une femme, il nia l'amour. Ces négations

furent tout son code philosophique, M. de Brussange lui fit l'effet d'un être anormal, avec cette rage de témoigner à distance de l'intérêt à un parent qui n'en réclamait pas . Cependant, lorsque François et James vinrent à Paris, il crut devoir les accueillir pour répondre à ces nombreuses marques de courtoisie. C'étaient deux travailleurs dontles progrès l'attachèrent. — Cela rentrait dans le cadre de la science. — La discrétion de François, dépaysé parmi les somptuosités de l'hôtel, fuyant chez le millionnaire ce que tant d'autres y recherchaient, lui sembla une chose au moins originale. Il mit aie voir d'autant plus d'empressement qu'on montrait plus de réserve. Des relations suivies s'établirent, d'où naquit une sorte d'habitude, non dénuée de douceur, que Gérard s'étonnait de subir sans ennui.

Plus âgé que François, déjà en possession

d'une notoriété solide dans le monde savant, il devint l'idole de son cousin et ne s'en douta guère. Toutes les lettres de celui-ci apportaient à Pierrelaurès un concert de louanges.

Le manoir s'intéressa beaucoup aux détails qui peignaient les mœurs exemplaires de Gérard, son horreur du monde, sa bonne grâce un peu dédaigneuse. François ne tarissait pas : il assurait que l'entrée de Gérard dans un salon faisait sensation; l'esprit caustique, la verve de Térudit, sa bonne mine, — sans compter les inscriptions au Grand-Livre, — lui valaient de vifs succès : il ne bronchait pas. Les femmes émoussaient contre une armure de glace, que rien ne pouvait fondre, leurs traits les plus acérés : il les déclarait vaniteuses, frivoles, nulles. Et François confessait que ce jugement, peut-être sévère, dans bien des cas ne manquait point d'à-pro-

pos; seulement il fallait être Gérard, un esprit transcendant, pour s'y risquer sans crainte; François trouvait infiniment de charmes où Gérard ne trouvait rien. C'est que l'étudiant avait ce qui faisait défaut au savant : la foi, les enthousiasmes, la croyance au beau et au bien. Il ne soupçonnait guère qu'en ce point, il l'emportait sur le sceptique tant admiré, pour lequel il cherchait à provoquer la tendresse des siens. Ce ne fut pas difficile. M. de Brussange fit revivre en son neveu la sœur qu'il avait chérie et lui donna dans son cœur la place laissée vide par la mort. Tout ce monde de Pierrelaurès, habitué à la communauté des sentiments, conçut pour Gérard, sur les dithyrambes de François, une même affection.

Mais c'était bien là, en vérité, de quoi se souciait M. Dalisier ! Que lui faisaient des gens à peine connus, dont le hasard avait mis

quelques gouttes de sang en ses veines? Ils n'existaient que pour mémoire. Et si, en gagnant l'Espagne, il s'était arrêté chez son oncle, c'était uniquement parce qu'il n'avait pas eu le courage de résister aux sollicitations de François. Maintenant, là, dehors, sous la nuit tombée, au moment où Paule venait de disparaître, il se demandait quelle bizarrerie du sortl'avait poussé dans cette famille, — la sienne pourtant, à lui, l'étranger partout depuis sa naissance, — et le faisaient le témoin de scènes étranges. La joie du retour, les baisers, lui bourdonnaient encore aux oreilles et lui apportaient comme un écho vague de choses entendues, il ne savait où, à moins que ce ne fût en songe. Il voulut secouer l'impression persistante et s'aperçut que les phrases de Paule restaient en lui, pareilles à ces flèches qui tremblent encore dans la plaie qu'elles ont faite. A quel propos

s'était-il laissé envahir par un accès de curiosité? Sa cousine était libre d'agir à sa guise, de regarder les nuages, de causer avec lèvent, d'être coquette, d'être femme enfin.

Qu'avait-il affaire à ces sortes de créatures, lui qui passait près d'elles dans la vie en haussant les épaules? Et parce que Tune d'entre elles... Certes, elle était jolie, Paule; mais toutes les femmes sont jolies. Pourquoi cette rage de porter ses investigations jusque dans les replis de la pensée d'autrui?Quelui importait cette enfant, ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait, ce qu'elle rêvait?

Les gros nuages que Paule consultait tout à l'heure avaient envahi le ciel et posaient sur le château le dais sombre de leur masse.

La nuit s'épaississait. A travers les feuilles des arbres, la brise gémissait avec des notes presque humaines. Deux phares éclatants trouèrent l'obscurité de plus en plus pro-

U PAUIE DE BRUSSANGE

fonde : c'étaient, au rez-de-chaussée, les fenêtres du salon qui découpaient leurs hauts cadres d'or sur les buissons de roses endormisàlèurs pieds. Arintérieur, des silhouettes allaient et Venaient. Une d'elles, svelte, légère, avança dans l'orbe lumineux. Gérard la reconnut, elle l'attirait. Et comme obéissant à l'attraction mystérieuse, sans savoir, sans vouloir, d'un mouvement machinal, tandis que les nuages s'abaissaient un peu plus et que de sourds grondements annonçaient la venue de l'orage, il marcha vers l'apparition.

Gérard dormit mal. Toute la nuit, il épia le silence. Çà et là, les dernières rafales s'engouffraient dans les couloirs du château, laissant, après leur passage, une accalmie plus intense. Et par moments,;sous les charmilles de Pierrelaurès, les rossignols, l'orage parti, disaient leurs nocturnes, ou quelque oiseau des ténèbres lançait à travers l'espace son hululement lugubre. Et c'était tout,

Cette tranquillité l'importunait.

Accoudé, songeur, il cherchait, dans l'absence du bruit, un bruit de souffle, quelque chose qui ressemblât à de la vie au milieu de ce désert, une respiration moins tourmentée que celle qui haletait en sa poitrine. Au dehors, les chantres ailés gazouillaient de nouveau leurs joies, s'interrompant au cri mélancolique de la chouette. Oiseaux d'amour, oiseaux de mort veillaient ensemble sous l'indifférente clarté des étoiles.

Une agitation de plus en plus forte s'empara de Gérard.

Tantôt il eût voulu dormir un sommeil de plomb, sans réveil; tantôt il souhaitait d'animer tout ce silence, d'entendre une voix auprès de lui, douce, caressante, prompte aux confidences ; de voir palpiter sous son regard de grands yeux naïfs, de satisfaire cette soif étrange de curiosités qui tout à coup l'avait pris. Il ne s'agissait plus des pro-

PAULE DE BBUSSANGE 47

blêmes embrouillés de la science, vite débrouillés par un simple effort de raisonnement. Une question se posait, bien autrement difficile à résoudre, méprisée jusqu'ici, grosse peut-être de terribles mystères. Et cela ne relevait point de la science, il se demandait ce que cela pouvait être. Son scepticisme opiniâtre lui ramenait aux lèvres la vieille phraséologie habituelle : « Tu croiras lire dans une intelligence et tu ne verras que les divagations de ton propre cerveau en passe de folie. Tu auras l'illusion, tu n'auras pas la réalité. Quelle démence, de convoiter de chimériques trésors ! Au fond de tes creusets, qu'as-tu rencontré toujours? la matière, et la matière seule. Cette jeune fille est faite de nerfs, de sang, d'instincts; la belle avance, quand tu te seras convaincu, — à ses dépens et aux tiens, — qu'elle n'est pas faite d'autre chose ? »

Gérard se raidissait.

Allait-il, lui qui avait tout nié, hors la science, chercher loin d'elle, par une aberration incroyable, des leçons et des bonheurs, ou resterait-elle, comme autrefois, sa cuirasse et son bouclier ? Que devenaient ses rudes dédains, sa morgue superbe en face des fragilités générales? Rien n'affranchissait donc de ce tribut humiliant, et quelque chose d'invaincu, d'incoercible, le rattachait à la chaîne des infirmités humaines !

En dépit de ses efforts, une tempête grondait en lui. Le cœur tué par l'esprit ne ressuscitait pas, mais des laves gonflaient ses veines par un brusque afflux de vie et de jeunesse.

— C'est de la folie ! dit-il tout haut.

Sa voix le fit tressaillir. Elle sonnait les révoltes intérieures.

Il se leva et, pour se rafraîchir le sang,

ouvrit sa fenêtre. Les étoiles pâlissaient, une teinte grise s'épandait sur le bleu sombre du firmament. La nuit semblait quitter la terre pour remonter aux cieux et une brume blanche, encore opaque* se dessinant vers l'Orient, marquait l'endroit d'où viendraient tout à l'heure les premiers rayons du jour.

Des senteurs embaumées montaient dans l'atmosphère. A mesure que la lumière pointait sur les branches d'arbres, sur les herbes, sur les pierres, des gouttes de rosée couronnaient cette nature ensommeillée d'unç parure de diamants. Les oiseaux saluaient le soleil encore voilé de nuages roses, et, de toute part, des bruits imperceptibles se croisaient, appelant el rappelant la vie.

Gérard s'habilla promptement et descendit dans le parc. Ces enchantements de la nature, ce trop-plein des choses qui débordait autour de lui, l'attiraient, l'apaisaient.

-;JT^r

L'air froid du matin calma sa fièvre. Il se promenait au hasard depuis longtemps, lorsque M. de Brussange déboucha d'une allée.

— Pas possible 1 s'écria le châtelain de Pierrelaurès. Eh bien, voilà une chose que je n'aurais jamais crue. Les savants sont donc aussi des poètes?

— Parce que je ne dormais plus ?

— Ne nie pas. Tu as eu ton accès de poésie : tu as voulu voir lever l'aurore.

— Comme les gens vertueux. Je ne nie pas, puisque vous y teùez, mon oncle. Mais où y a-t-il de la poésie dans ma vertu ?

— C'est la même chose.

— Ah ! par exemple...

— Certainement, et sans paradoxe. Suis plutôt : la poésie exalte, n'est-ce pas?

— On le prétend, du moinsg

* — Tu n'es guère aimable pour elle. Eh

bien, cite-moi quelque chose de plus noble, de plus haut, de plus surhumain que la vertu.

— Mon oncle, surhumain est le mot, à telles enseignes qu'ici-bas on ne la rencontre jamais.

— Bien obligé ! repartit M. de Brussange.

— Si vous aimez mieux, je dirai que vous l'avez accaparée tout entière.

— Ni l'un ni l'autre. J'essaye d'en avoir ma part, rien de plus. Mais ce simple essai prouve qu'elle existe. Ali ! mon ami, ne la calomnie pas. Sans elle, que ferions-nous ? Elle est notre palladium, elle nous garantit de nos misères, nous enlève à nos fanges. Elle plane dans l'éther.

— Comme la poésie.

— Justement, ce qui les fait sœurs. Par elle, on comprend le grand, on admire le beau, l'on aime le bon. Celle-ci crée du sublime avec l'esprit, celle-là fabrique du bien

™ — w"-/-^---.-^-"- ^•T-T'.vT"'" •? ■"*"•" ~ rr~~

avec le cœur, et, crois-moi, l'œuvre cachée, obscure, éphémère peut-être, souvent est plus féconde que l'œuvre brillante et pourtant impérissable.

— Voilà, mon oncle, dit Gérard, un panégyrique matinal. Quel dommage qu'il tombe dans l'oreille d'un sourd I

— D'un sourd par système?

— Oui et non. Je ne crois guère à la poésie , je ne crois pas du tout à la vertu.

— Ta vie dément tes paroles.

— Ma vie ne prouve rien. Je suis né sans vices. A moins, reprit Gérard se rappelant les tumultes de la nuit, à moins qu'ils n'aient dormi jusqu'à présent. J'ai le goût et la force du travail, de là le peu que je vaux. J'aime la correction dans la vie, comme j'aime l'élégance dans mon salon, affaire d'habitude et de propreté ; mais la grosse caiase des sentiments, mais le culte d'un fétiche, mais le

mysticisme au cerveau, souvenirs bleus, aspirations vagues, tout le bagage des faiseurs de romans ou de sottises, serviteur, mon oncle, je ne donne point là dedans. Je donne dans la science, et cela me suffit,parce qu'elle esya seule chose vraie, la seule qui ne m'ait jamais flatté, jamais bercé de chimères ; brutale, soit, sincère du moins, raisonnant par A+B, me montrant l'existence brève, le néant au bout. A la bonne heure ! on sait où Ton va. Et l'on n'a plus peur. Car cette existence, on la double ; ce t néant, on le brave, — toujours grâce à la science. Par elle, on lui survit. L'effort de la pensée se perpétue dans l'avenir, y engendre d'autres efforts, et, convenez-en, mon oncle, cette récompense en vaut bien une autre.

M. de Brussange ne répondit pas. Il contemplait Gérard. L'orgueil vibrant en ces paroles, cet accent qui leur imprimait un air

u r ^*crç??? *r *&*. ï

de défi, le remuaient douloureusement. Une tristesse effaça son gai sourire. Il songeait à l'enfance solitaire de cet homme, à cette belle jeune femme morte en lui donnant le jour...

Ne lui aurait-elle laissé rien de son cœur et de son âme, quand elle l'avait pétri de toutes ses grâces extérieures? Non, c'était impossible : puisque Gérard vivait, la mère, — sa sœur si tendrement vénérée, — ne saurait être morte tout à fait.

— Mon enfant, dit-il, tu te méconnais, ou tu n'es pas le fils de ta mère,

Gérard eut un geste ennuyé : l'émotion de son oncle lui semblait hors de saison. Cependant il résolut de la calmer, en n'effarouchant plus; et, pour effacer la mauvaise impression produite par cet entretien, il suivit M. de Brussange dans ses courses de propriétaire, . allant de chantier en chantier, visitant les métairies, captivé bientôt, presque à son

insu, par les façons accortes et surtout la ' conversation de son guide. En ce campagnard, il était émerveillé de découvrir une érudition solide, se ramifiant à l'infini, de larges idées, de profonds aperçus. Mais tout bonnement il avait affaire à un homme supérieur! Comment cette organisation d'élite avait-elle pu se confiner dans le cercle étroit d'une vie de province? Il en marqua sa surprise. M. deBrussange ne se blessa ni ne tira vanité de cet ébahissement, et ce fut du ton le plus simple qu'il répondit :

— Je n'étais pas destiné aux rôles de surface. Pour sortir du rang que Dieu nous assigne dès le berceau, il faut ou un esprit transcendant ou une âme privilégiée. Je ne suis rien de cela. J'avais une autre œuvre à faire, œuvre du dedans, dont l'accomplissement m'apporterait d'abord l'espoir, puis la réalité du bonheur. Tu vas rire : c'est tout bête-

rTVrPSÇ".

56 m PAULE DE BRUSSANGE

ment l'éducation de mes enfants. Je puis me rendre cette justice de n'avoir pas travaillé en égoïste. Je ne les ai élevés ni pour moi ni même pour eux, mais pour Dieu, qui me les avait confiés.

Dans ces paroles, quelques heures plus tôt, Gérard eût trouvé matière à raillerie ; en ce moment, il se serait fait scrupule de répondre légèrement à M. de Brussange. En face de la noble humilité de ce caractère, un respect réel le pénétrait et, avec ce respect, une inconsciente mélancolie, comme une appréhension de vagues souffrances.

Ils atteignirent les premières maisons du bourg bâti à mi-côte. Une rue tortueuse, où les porches surplombaient, les conduisitit la place que fermait l'église, une vieille église romane, avec ses murailles décrépites, brûlées aux morsures du soleil. Derrière, un fouillis de verdure cachait le manoir de

Pierrelaurès, dont on apercevait à peine le sommet des tourelles. Une grande animation régnait dans le village, les enfants se précipitaient vers la place, culbutant tout sur leur chemin, jetant l'épouvante au milieu des oies paisibles, des poules et des pigeons, hôtes familiers de la rue, tandis que, sur le pas de leurs portes, les rudes paysans ou les ménagères actives s'arrêtaient pour regarder là-bas, vers l'église.

— Jl est drôle, votre village, dit Gérard en examinant les pauvres toits couverts de.

pierres, où le soleil semait de l'or, perchés sur la colline comme un troupeau de chèvres, et le clocher ne montant pas bien haut dans le bleu du ciel et, vers l'horizon, la ceinture verte de Pierrelaurès.

— Moi, je le trouve charmant, riposta M. de Brussange, peut-être parce que je l'ai toujours vu. Situ savais quels braves

gens l'habitent! Les plus vieux m'ont fait sauter sur leurs genoux.

Ils débouchèrent sur la petite place.

A l'une des extrémités, Paule, en robe de percale, un chapeau de paille sur là tête, une corbeille appuyée à la hanche, distribuait aux enfants accourus près d'elle une sorte d'échaudé, régal des populations du Sud-Ouest, et qu'on appelle du nom désagréable de tortillons.

— Quelle cérémonie est-ce là, mon oncle ?

demanda Gérard.

— Une façon à Paule de célébrer son retour. Nous ne sommes pas riches, aussi ses largesses sont-elles des plus modestes ; mais elle y porte tant de cœur, que c'est, tu vois, une joie générale.

Ils avancèrent lentement. La jeune fille était trop à ses occupations pour remarquer leur arrivée. Quand sa corbeille fut vide,

quelques gamins se disputèrent l'honneur de la rapporter au château. Paule la leur abandonna et, s'adressant aux paysannes :

— Où donc est la fille de Thouenne ? Je ne l'ai pas vue.

Une vieille, courbée par l'âge, secouée' d'un tremblement nerveux, s'approcha de Paule.

— Vous voilà grande et forte, notre demoiselle, dit-elle d'une voix chevrotante, et aussi jolie que charitable. C'est un bel arbre que la famille de Brussange. Quand la mort coupe un rameau, d'autres poussent, et il y a toujours des fleurs sur ses branches : autrefois mademoiselle Séverine, que j'ai nourrie, la sœur de votre père, maintenant vous et votre sœur. Le bon Dieu vous garde, notre demoiselle, et garde Brussange à Pierrelaurès! Au village, les vieux s'en vont doucement ; le château les secourt, mais les vieux

sont très malheureux, allez ! A votre âge, vous ne pouvez pas le comprendre. Ils ont bien de la peine de n'être plus bons à rien, après avoir été bons à quelque chose. Voyez, dans toute ma journée, je ne peux seulement pas filer plus d'une fusée, tant mes mains remuent, et je n'ai pas d'autre gagnepain.

• Elle essaya de faire tourner le fuseau, mais le tremblement des doigts l'empêchait : le chanvre s'étirait sans être tordu.

— Pauvre mère! dit Paule. Eh bien, nous allons faire un échange.

Elle sortit de sa poche un chapelet, le mit dans la main ridée et prit la quenouille qu'elle pendit à sa ceinture.

— Vous direz le rosaire pour nous tous les jours, et moi, tous les jours, je filerai pour vous. Comme cela tout ira bien, n'estce pas?

Sa physionomie compatissante, sa radieuse bonté, touchèrent le vieux cœur découragé dont elle venait d'entendre les plaintes. Des larmes coulèrent sur les joues brunes de la vieille, sans que celle-ci trouvât un mot à dire. Mais elle baisait le chapelet maintenant deux fois saint.

La cloche de l'église tinta : c'étaient les derniers coups de la messe ; Paule salua du geste son entourage qui se dispersa. Gérard croyait voir quelque reine congédiant sa cour et le père suivait sa fille d'un regard attendri. L'envolée joyeuse des enfants dégagea la place, Paule aperçut alors M, de Brussange. Elle s'alla pendre à son cou et sourit à Gérard.

— Vous venez à la messe ? lui demandât-elle.

M. Dalisier ne prit pas garde à l'interrogation, tant il se sentait absorbé. Certes,

62 PAIILE DE BRUSSANGE

Paule était belle, mais il avait vu d'autres femmes aussi belles : aucune ne l'avait frappé à l'égal de sa cousine. D'où venait donc ce charme, cette puissance fascinatrice ? M. de Brussange attribua son silence à l'embarras du sceptique et voulut lui venir en aide.

— Non, dit-il, Gérard ne va pas à la messe.

Il rentre au château. Nous avons fait une longue promenade, et les savants n'ont pas l'habitude de l'exercice. Tu m'excuses, mon ami?ajouta-t-il. J'accompagne Paule.

— Mais, mon oncle, protesta M. Dalisier, je ne suis pas fatigué du tout, au contraire,

— Tu entrerais avec nous à l'église?

— Si vous ne m'en jugez pas indigne.

M. de Brussange ne put retenir un mouvement de surprise, après ce que son neveu avait déclaré le matin même. La pensée ne lui vint pas que sa fille n'était point étrangère

à ce revirement, il s'imagina que Gérard appartenait à la catégorie des fanfarons d'incrédulité.

— Elle est gentille, notre chapelle, dit Paule; un peu nue, un peu délabrée, mais on y prie bien tout de même. Venez vite, nous serions en retard.

Elle les précédait. Elle dégagea de sa ceinture la quenouille chargée de chanvre et, une fois entrée, la posa en travers sur sa chaise, et s'agenouilla, le front penché, noyée dans sa prière. Tout à coup, elle se leva, prit par le bras son cousin, l'attira vers la chaise qu'elle occupait, sans dire un mot, sans lever les yeux, et se plaça tout près sur une autre. Puis elle ne s'occupa plus de rien ni de personne, tout entière à Dieu.

Gérard ne comprenait rien à cette substitution, quand son regard tomba sur une plaque de cuivre qui brillait entre ses doigts appuyés

au dossier de la chaise. Cette plaque portait ces trois mots : c Séverine de Brussange. »

Sa mère!... Le matin, son oncle parlait d'elle, aucun écho n'avait répondu en lui.

Jamais un souvenir, jamais un élan de tendresse n'entourait la mémoire de la morte ; elle était l'étrangère ou l'inconnue, cette femme dont les entrailles l'avaient porté, dont la vie avait payé sa vie, dont le sang coulait en ses veines. Et maintenant, au fond de l'église déserte où jadis elle venait, une impression étrange s'emparait de lui. Pour la première fois, il se sentit orphelin. Il eut le regret de cette mère disparue avant l'heure, belle et bonne comme Paule sans doute. Il se la représentait à la place où elle avait prié jeune fille, prosternée, touchante, gracieuse, pure, imprégnant l'air de ses parfums d'âme ; il la voyait : elle avait les yeux, les cheveux, les lèvres, le cœur de Paule! Ah!

comme elle l'aurait aimé ! Comme, brusquement, il s'apercevait que c'est encore là en ce monde la plus douce des sciences ! Comme il s'apitoyait à présent sur lui-même, le déshérité de toute tendresse ! Qui donc enrichirait sa pauvreté morale? Qui l'aimerait, lui? ... Ses regards coururent à travers le sanctuaire, un poids l'oppressait, il avait toujours nié Dieu et ne savait de quel nom l'appeler, et le vide où il se trouvait perdu lui donnait la soif d'un appui surhumain. Le prêtre à l'autel se frappa la poitrine : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole et mon âme sera guérie. » Son âme! Eh! quoi, ce mot ne crispait plus ses lèvres; des sanglots, — et non plus le rire, — sonnaient en lui... H s'enfonça la tête dans ses mains et demeura immobile, laissant gronder la tempête qui balayait l'arrogance de sa raison.

Quand ils furent de nouveau sur le chemin de Pierrelaurès :

— Je vous remercie, Paule, dit Gérard, de votre pensée de tout à l'heure.

Je lui dois la première émotion de ma vie.

— J'en suis donc enchantée, répondit la jeune fille. En y réfléchissant, j'ai eu peur d'avoir été imprudente : il ne faut pas heurter trop fort certains souvenirs. Cependant, ils sont doux et consolants, ceux que laisse une créature comme votre mère. C'était une sainte, Gérard.

— Une sainte, répéta-t-il à voix basse.

— Votre père ne vous l'a jamais dit?

— Je ne vois jamais mon père.

Elle se serra contre lui d'un geste fraternel et protecteur. Sans mère, presque sans père, il lui faisait pitié. Son amitié s'accentua de compassion, et, comme elle le suppo-

sait désireux d'entendre parler de la morte, elle reprit :

— Dans notre chambre, nous avons d'elle un* portrait, à côté de notre cruciûx; mon père l'y a placé pour qu'il fût l'ange gardien de ses filles. C'est devant lui que nous faisons nos prières, Hélène et moi. Souvent j'y ai prié pour vous.

— Pour moi? *

Ils marchèrent en silence, l'un près de l'autre, dans l'étroit sentier que bordait encore la rosée. Et Gérard songeait :

— S'il y a des anges, en voici un !

M. de Brussange s'aperçut bientôt que le voyage en Espagne projeté par Gérard n'était pas d'une nécessité pressante : de nombreux jours s'écoulèrent sans qu'il en fût question. Le châtelain de Pierrelaurès n'eut garde d'en faire tout haut la remarque; il était charmé que son neveu se plût chez lui, et s'ingéniait à multiplier les nœuds qui l'y pouvaient retenir. Il plaçait l'intimité nouvelle sous l'égide des souvenirs de sa propre

jeunesse, alors qu'il n'était, comm? Gérard, qu'un orphelin, lui aussi, et que sa sœur constituait toute sa famille. Séverine était née et avait grandi dans ce manoir, c'avait été longtemps son foyer domestique; pourquoi le fils de Séverine n'en ferait-il pas le sien?

Celui-ci se posait peut-être la même question; les attentions délicates, les effusions de son oncle le touchaient extraordinairement. Il avait perdu son impassibilité récente et ne la regrettait pas; au savant succédait l'homme, il vivait enfin.

Cette transformation n'échappa point à madame de Brussange, qui ne lui en sut aucun gré, Les sceptiques, à son avis, étant une espèce de monstres incurables, elle ne croyait pas à la guérison de M. Dalisier, et chargea son fils aîné, Robert, d'avoir l'œil sur la conduite du cousin. Le lieutenant

épousa ses préventions, en dépit de l'attrait qui le poussait vers le monstre. Mais qu'eûtil trouvé? La conduite de Gérard bravait toutes les inquisitions. Il ne faisait ni mystère ni parade des idées qui froissaient à si juste titre madame de Brussange. Lorsque le hasard ouvrait le feu, il discutait avec plaisir, mais avec déférence. Paule, dans ses controverses, apportait sa grâce simple et de réelles connaissances en philosophie religieuse; il se laissait battre le plus courtoisement du monde. A vrai dire, sa pensée désertait les questions ardues traitées par cette jolie bouche pour se perdre dans la contemplation du visage aux délicieux contours qu'animaient les enthousiasmes divins.

Paule, soulevée par eux, passait de la terre aux sommets. Il ne la comprenait pas bien, mais il l'admirait sur ces hauteurs inaccessibles, et de plus en plus se sentait envahi

par une adoration respectueuse, presque craintive.

Le lieutenant dut confesser à sa mère que le résultat de ses investigations était la certitude de Tinfluence de-Paule sur Gérard :

selon toutes les probabilités, la jeune fille arracherait cette proie au diable et continuerait la conversion par le mariage, ce qui ne pouvait manquer d'être fort avantageux.

Madame de Brussange poussa les hauts cris; elle n'admettait point cette manière de procéder au salut des gens.

— On a bien assez de faire le sien, dit-elle . Mais l'apostolat est la fureur de ton père et de Paule.

Robert s'étonna d'une critique à l'adresse du chef de la famille. Madame de Brussange ne l'y avait pas habitué, sans compter que le blâme, dans l'occurrence, lui semblait passablement injuste. Elle devina le travail in-

Il PAULE DE BRUSSANGE

térieur de sa pensée et résolut de s'expliquer en termes catégoriques :

— Il y a péril en la demeure, reprit-elle, et je me désole d'être impuissante à le conjurer. Que faire pour empêcher ton père —

et Paule, encouragéepar lui, — de tendre la main au premier venu, de le croire digne d'intérêt, de lui jeter, avec une charité irréfléchie, ce qu'ils ont de meilleur en eux?

— Le premier venu, Gérard?

— Un Dalisier. Sais-tu ce que c'est qu'un Dalisier?

— Mon oncle et mon cousin sont gens d'honneur.

— A la façon du monde. Il y a mieux que cet honneur-là dans la vie : il y a l'accord des consciences, la paix du ménage, le bonheur enfin qui s'appuie sur Dieu, non sur les hommes. Ta tante Séverine fut une martyre. Elle était belle et charmante, M. Dali-

sier la remarqua. Ce que rêvent toutes les jeunes filles, elle le rêva, s'imaginant qu'elle triompherait de l'athée, lui vouant un culte extravagant... Elle mourut à la peine. L'autre n'apas sourcillé, rien ne le changeait, ni l'agonie de Séverine, ni le chagrin de ton père, ni la vue même de Gérard, qui n'est à ses yeux que l'héritier de sa fortune et le coffrefort de sa succession. Voilà le Dalisier. Or, tel père, tel fils. Je ne veux pas pour Paule de la destinée de Séverine. Gérard ! l'âme de Gérard! la conversion de Gérard! qu'est-ce que cela me fait, à moi? Il ne m'est rien; ma fille, c'est mon sang. Eh bien, comprends-tu mes angoisses et, puisque je suis seule, ne consens-tu pas à te faire mon allié ? Robert promit tout ce qu'elle voulut, quoiqu'il ne vît pas bien, au fond, de quel secours il lui pouvait être, et Gérard ne tarda point à se ressentir de cette conversation : il ne lui

était plus permis de rencontrer Paule sans un de ses gardes du corps. On n'y mettait aucune affectation, mais la surveillance ne se relâchait pas. Madame de Brussange entassait à plaisir les obstacles : c'était entre la jeune fille et son cousin un va-et-vient de tiers, d'étrangers, de bavards, et les Laubermont toujours à Pierrelaurès ou la famille sans cesse à Gasteluzech.

Là même, elle crut de bonne politique de dresser des batteries d'une autre sorte : ce qui l'effrayait pour Paule l'effraya moins pour Edith de Laubermont : elle fit miroiter aux yeux de la mère les millions et les avantages personnels de Gérard. L'Anglaise, en femme pratique, ne manqua pas de trouver adorable ce gendre possible et commença bravement le siège. En son honneur, Gasteluzech eut un beau défilé de bals, de comédies et de chasses. Hélène rayonnait, parce

que James Pernill y était son servant fidèle, et que rien ne les empêchait de considérer toutes ces fêtes comme des feux d'artifices tirés à leur gloire. Albéric de Laubermont bourdonnait autour de Paule, toujours fraternelle avec lui; et Gérard eût volontiers malmené le jeune étourdi, si Robert lui en eût laissé le temps ; mais Robert avait une façon de céder à son cousin l'honneur, — très peu souhaité, — de s'occuper d'Edith qui coupait court aux velléités de révolte.

Bon gré mal gré, il fallait s'exécuter. M. Dalisier était furieux : pourquoi lui jeter cette jeune fille à la tête?

Madame de Laubermont avait mis un empressement d'autant plus vif à prêter l'oreille aux ouvertures discrètes de madame de Brussange, qu'elle venait récemment de subir un échec désastreux : lord Melwin, frère aîné de son père, s'était marié tard aune Anglaise

de Calcutta; de ce mariage naquit un fils que la nature n'avait guère favorisé, mais qui représentait un des plus solides partis du royaume britannique. La prévoyante Arabelle n'en demandait pas davantage, elle se souciait bien d'un Adonis pour sa fille ! Un beau jour, elle tomba dans l'île, flanquée d'Edith et d'Albéric. Le succès ne lui semblait pas douteux. Par malheur, lord Melwin avait pris ses dispositions et fiancé son fils de la veille. Il fallut regagner la France comme on en était venu.

M. Dalisier surgissait donc à point, Dieu l'envoyait tout exprès. A défaut de titres nobiliaires, on aurait la gloire; et, la fortune du roturier valant celle du lord, les avantages s'équilibraient. Seulement la capture ne paraissait pas facile : Gérard déconcertait parfois l'imperturbable Arabelle avec ses airs hautains, ses mots à l'emporte-pièce,

son souverain mépris de l'argent et son indifférence à l'endroit des flatteries qu'elle croyait habile de lui prodiguer. Madame de Laubermont se remettait en songeant à la fragilité des hommes, même supérieurs, et en constatant le zèle de Gérard pour Edith.

L'idée ne lui vint pas que l'intervention de Rqbert y jouât un rôle. Elle n'était plus occupée que d'armer sa fille de pied en cap, afin de la rendre -irrésistible, et triomphait lorsqu'en entrant dans le salon de Pierrelaurès, elle surprenait le sourire approbateur de madame de Brussange qui ne manquait pas de lui dire :

— Plus en beauté que jamais, votre Edith, ma chère.

— N'est-ce pas? répondait Arabelle.

Un soir, elle fut toute désappointée : malgré sa marche de déesse et une robe dont les effets avaient été combinés savamment,

Edith n'obtint pas son succès ordinaire. La famille était au grand complet, personne ne tombait en extase. Madame de Laubermont n'en crut pas ses yeux ; sa surprise doubla quand elle vit James Pernill, tenant Hélène par la main, s'approcher d'elle et qu'il lui dit de ce ton froid et gêné dont un long séjour en France n'avait pu le débarrasser :

— Arabeïle, ma sœur, je vous présente ma fiancée.

Elle se tourna vers le maître du logis :

— Vous avez donné votre consentement?

— Je crois bien, fit M. de Brussange.

— Mais James n'a pas le sou.

— Il travaillera.

— Si cela vous suffit !...

Elle distribua des shake-hands à droite et à gauche, se déclara touchée, heureuse, reconnaissante de l'honneur... Elle manderait la nouvelle à lord Melwin, lui conterait le

désintéressement de ses chers amis et le prierait même de constituer une petite dot à James. Ce dernier trait de générosité lui valut une jolie rebuffade de la part de M. de Brussange, qui la supplia de mettre une sourdine à ses charités d'outre-mer. Alors elle prit l'air compassé :

— Il est positif, psalmodia-t-elle, que la fortune n'est qu'une question secondaire.

— A ce point, ajouta madame de Brussange, que je sais des parents d'humeur à sacrifier tous les avantages matériels et même de secrètes inclinations au bonheur vrai de leurs enfants, dont ils sont les seuls juges.

M. Dalisier dressa l'oreille, l'allusion lui semblait directe. Pour qu'il n'en doutât point, Robert vint à la rescousse :

— Que dis-tu décela, Paule? demanda-t-il.

— Nos parents savent mieux que nous ce qui nous convient.

Le lieutenant jeta un regard furtif du côté de Gérard, mais celui-ci ne voulut point se tenir pour battu.

— Vous avez raison, ma cousine, observat-il. Toutefois supposez une lutte entre le père et la mère : que conseillerez-vous à l'enfant?

— L'oubli de soi-même pour les remettre d'accord.

— Mais s'il aime !

- — Alors l'immolation. Car l'amour doit surtout vivre de larmes, n'en déplaise à ma chère Hélène, s'il veut être un reflet de l'amour divin, tout couronné d'épines, ensanglanté de blessures et plus fort que la mort. Le dîner parut à Gérard d'une longueur désespérante. Placé; entre Edith, qui ne lui faisait grâce d'aucun aparté, et madame de Laubermont, qui ne lui faisait grâce d'aucune amorce, il les vouait l'une et l'autre à tous les

diables. Les paroles de Paule sonnaient toujours à son oreille, tantôt comme les vagues accords d'une harpe éolienne, tantôt comme le glas de ses espérances. Sa tendresse se transformait en une ardente passion que centuplait le silence auquel on la condamnait; il avait besoin de l'étaler, de crier sa souffrance, de demander pitié. Paule ne l'aimait pas encore, mais elle s'ignorait; peut-être l'aimerait-elle un jour. Comment le savoir, puisqu'on l'écartait du chemin où marchait sa cousine? Non, les choses ne pouvaient durer ainsi, sa patience était à bout, il trouverait, certes, le moyen de voir Paule seule et de la faire lire en lui.

Quand on fut sorti de table, la jeune fille alla s'accouder aux balustres de la terrasse. M. Dalisier la suivit.

— Ce ne sont plus les nuages que vous interrogez, murmura-t-il, comme le jour de

"T'Tv'V

votre arrivée. Vous souvenez-vous? Le ciel est serein, la nuit est splendide, voulez-vous descendre avec moi dans le parc?

— Il fait sombre sous les fourrés, dit Paule.

— Vous avez peur?

— Oh! non.

— Je désire causer avec vous, reprit-il d'une voix tremblante. Ici nous serions dérangés.

— Des secrets?

— Oui.

Elle lui prit le bras :

— Depuis quand, Gérard?

Ils descendirent les degrés de marbre et s'avancèrent un moment le long des allées sans rompre le silence.

— Eh bien? dit tout à coup Paule, vous m'emmenez pour me faire des confidences...

et vous vous taisez?

'«Les lèvres de Gérard s'ouvraient enfin, lorsqu'un pas derrière eux fit crier le sable. Robert arrivait en forme d'avalanche. Il appela sa sœur :

— Ma mère te demande au salon.

Et comme Gérard faisait mine de vouloir suivre la jeune fille :

— Non, non, dit le lieutenant, elle s'en ira bien seule.

M. Dalisier fronça les sourcils :

— C'est un parti pris, n'est-ce pas?

— Ma foi, mon cousin, répondit Robert en pirouettant sur ses talons, vous en croirez ce qu'il vous plaira.

Quand Gérard fut revenu de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles et le brusque départ du lieutenant, il courut à la recherche de François.

— Mon ami, dit-il, j'ai besoin de Robert.

Je vous prie, amenez-le moi. Je vous attends ici. Surtout pas un mot à qui que ce soit.

Le jeune homme disparut et M. Dalisier s'assit sur le banc au, deux mois plus tôt, il avait rejoint Paule, quelques instants après

l'arrivée de sa cousine au château. Deux mois et quel changement dans un laps de temps si court! Un flot de pensées se heurtait en lui, remuant ce que la nature humaine a de meilleur et de pire.

Robert et François ne tardèrent pas à se montrer, il se leva pour aller à leur rencontre. La nuit les enveloppait tous trois de silence et la lune baignait au loin d'une lueur argentée le calmé des plaines endormies.

— Robert, dit M. Dalisier, les paroles que vous avez prononcées tout à l'heure vous ontelles été dictées par un sentiment personnel, ou quelqu'un à Pierrelaurès partage-t-il votre manière de voir?

A ce prélude, François demeura bouche béante : le calme poli de Gérard ne cachait pas son irritation, et Robert avait en l'écoutant une attitude presque agressive ; que ce passait-il donc?

— Quelqu'un la partage, en effet, répondit le lieutenant.

— Votre mère?

— Ma mère,

— Eh bienl ce soir même je m'en expliquerai avec mon oncle.

— Vous ne ferez point cela 1 dit impérieusement Robert.

— Qui m'en empêchera. Vous peut-être?

Le lieutenant sentit que la colère le

gagnait; mais la violence ou la roideur ne pouvait qu'aggraver une situation déjà délicate. Il se contint.

— Moi, non, riposta-t-il; je n'ai sur vous aucun droit. Seulement vous serez le premier à vous condamner au silence, par respect pour mon père. Je vous sais incapable de vouloir empoisonner son repos dans une lutte contre 6a femme; je vous sais incapable aussi de vouloir faire souffrir

Paule. Paule jusqu'à présent n'a vu qu'un frère en vous ; son cœur est paisible, il gardera son calme si vous n'y attentez point* A quoi vous servirait-il de la troubler? Vous l'avez entendu : elle ne résistera jamais à la volonté d'un de ses parents. Or, ma mère, à tort ou à raison, n'admet pas la possibilité d'un mariage entre elle et vous.

— Elle te Ta dit? demanda François.

— Catégoriquement. Elle est prête à lutter contre son mari, contre sa fille, contre tout le monde. Je ne me mêle pas de la juger ; convenez toutefois, Gérard, qu'elle a pour elle la sainteté de son titre de mère.

— N'insistez pas; dit M. Dalisier, dont la voix tremblait.

Il fit quelques pas du côté du château. La lune descendait à l'horizon, sa clarté se voilait d'ombres mouvantes. Robert essaya en vain de distinguer les traits de Gérard. Quel

parti prendrait son cousin, celui de la résignation ou de la résistance?...

. — Hélas 1 balbutia M. Dalisier, qu'ai-je pu faire à ma tante pour qu'elle me haïsse à ce point? ma vie n'a pas une tache.

— C'est vrai, dit Robert.

— Eh bien, alors?

Au salon, M. de Brussange achevait avec Albéric le whist d'Arabelle; Paule accompagnait Edith et le saint-cyrien Marc, qui chantaient un duo de Carmen; et madame de Brussange souriait aux nouveaux fiancés assis près d'elle. Ce doux visage maternel s'illuminait d'un air de sérénité qui frappa Gérard. Bien souvent il avait remarqué cette expression, lorsque sa tante buvait des yeux ses enfants; toujours elle lui avait mis au cœur des regrets, ils s'accentuaient en ce moment où on le condamnait à se retrouver plus seul que jamais, sans une main tendue

vers la sienne, sans une affection courbée sur ses douleurs.

Il resterait l'orphelin dépouillé même de ce souvenir sacré : les premiers baisers, lot de toute créature humaine à son berceau, les premiers baisers qui sèchent les premières larmes. Dans l'espoir de son amour frais éclos, il n'avait pas ressenti, comme alors, les tristesses anciennes; Paule ne devait-elle pas l'en consoler, ne voyait-il point se lever pour lui sur ses pas un avenir radieux? Mais maintenant, à cette heure où il fallait renoncer... Renoncer !... le pourrait- il?

^n aurait-il la force? Quoi! parce que tel était le bon plaisir de madame de Brussange!

Ses yeux s'attachaient invinciblement à cette femme qui fauchait son bonheur avant la floraison. Il s'expliquait l'empire qu'elle exerçait sur ses enfants : elle les avait si

longtemps bercés, elle s'était dépensée avec tant de prodigalité qu'ils ne la trouvaient pas assez payée de l'abandon de leur vie, ils lui jetaient encore leurs cœurs afin qu'elle les gouvernât à sa guise. Elle s'était incrustée en eux; quand ils s'interrogeaient, c'était toujours elle qu'ils entendaient, c'était sa voix qui résonnait sur leurs lèvres et son âme dans leurs âmes : ils marchaient sous son égide sans hésitation, les menât-elle le long des ronces saignantes, parmi les pierres où se meurtrissent les pieds. Et cette mère, dressée entre le bonheur et lui, M. Dalisier l'admirait dans sa puissance souveraine, quoiqu'il en fût écrasé.

Une morne douleur l'envahit : il ne pourrait pas combattre, il ne chercherait.plus à braver, il fallait s'incliner, c'était la mère! Ohl que cette pensée de mère le torturait!

Celle qui l'eût aimé, lui, comme celle-ci

aimait les siens, dormait sous la terre; il avait cru sentir sa main étendue sur lui pour le bénir depuis qu'il était à Pierrelaurès, était-ce une illusion? Elle ne le protégeait pas, puisqu'elle permettait qu'il souffrît. Il voyait son image dans la chambre de ses cousines, elle souriait toujours en son cadre d'or, sourire donné à ses joies naissantes, sourire donné à ses peines ; était-ce un reflet de ce ciel dont parlait Paule et qu'elle devait habiter, et où les tristesses de la terre se changeaient en extases?

— Comme vous êtes pâle I lui dit Paule.

— J'ai eu froid dehors.

Elle restait debout, en face de son cousin, l'examinant avec sollicitude. Cette persistance du regard le gênait, sa bouche se tordit dans un spasme.

— Gérard, dit brusquement la jeune fille,

si vous aviez un chagrin, vous me le con«fieriez, n'est-ce pas?

Pourquoi ne s'expliquerait-il pas, enfin?

C'étaîtPaule qui l'y invitait, Paule qui venait â lui... Mais, au moment de tout dire, il aperçut, à l'autre bout du salon, la figurejoyeuse de son oncle, le regard inquietde madame de Brussange fixé sur lui, et Robert qui, maintenant, affectait de rester à distance comme pour témoigner qu'après leur entretien, il avait foi entière en sa loyauté. M. Dalisier refoula les aveux prêts à se répandre, et, s'inclinant devant sa cousine :

— Je n'ai pas de chagrin...

— Ce soir, après dîner, insista Paule, lorsque Robert est venu me chercher, vous aviez quelque chose à me dire?...

— Oui, répliqua-t-il avec un effort, je voulais vous demander de prier pour moi.

Comme il achevait ces mots, il s'éloigna

d'elle, tant lui montaient à Ja gorge des sanglots qu'il ne pourrait plus maîtriser.

Gérard profita du moment où tout le monde accompagnait Arabelle à sa voiture pour retenirmadame de Brussange au salon.

— Ma tante, dit-il, soyez satisfaite; je pars.

Elle leva sur lui des yeux étonnés et même un peu reconnaissants :

— Vous en avez informé Paule?

— Non, ma tante.

— Merci... Quand partez-vous?

— Le plus tôt possible. Demain matin.

— Quelles raisons allez-vous donner?

— Aucune, puisque je ne puis dire la véritable, à savoir que vous mé chassez,

— Je ne vous chasse pas.

— Mais vous me haïssez...

— Non, je ne hais personne. Seulement, je suis mère et j'ai peur pour ma fille. Vous

M PAULE DE BRUSSANGE

n'êtes pas un homme ordinaire, Gérard, Paule s'attacherait à vous, il ne faut pas,

— Pourquoi donc?

— Parce que je vous connais et la connais, et que ce serait faire le malheur de toute sa vie. Vos idées, vos croyances, vos principes, tout diffère entre vous. Elle serait brisée avant d'avoir vécu.

. — Je l'aime passionnément...

— I ~à passions ne durent pas. D'autres ont tenu ce langage, qui ont laissé mourir leurs femmes désespérées. Quelle garantie me donnerez-vous qu'il n'en sera pas de même pour Paule?

— La garantie de mon oncle, qui vous répondra de moi.

— Et d'où vous connaît-il? Qu'étiez-vous dans la famille avant d'être à Pierrelaurès?

Vous a-t-il suivi, étudié, scruté jusqu'au fond de la conscience, au point d'être sûr

qu'en vous faisan Ue maître de sa fille, il ne vous en fera pas le bourreau? Entre la tendresse et le devoir, il y a place, croyez-moi, pour la réflexion.Votre oncle réfléchirait, ne fût-ce qu'en me voyant hostile, et vous repousserait parce que je vous écarte. Seulelement, ajouta madame de Brussange d'une voix altérée, je suis franche et je ne me dissimule ni ne vous tais qu'avant d'en venir là, nous aurons les uns et les autres à passer par des luttes où sombrera peut-être notre tranquillité présente. Voyez s'il vous convient de vous venger ainsi de moi et de payer de ce prix l'affection de votre oncle.

— Non, répondit Gérard. L'amour que j'éprouve est de ceux que dépeignait Paule ce soir; il est de taille à vivre de larmes, mais de ses propres et seules larmes. Voilà pourquoi je m'en vais, ma tante. Vous pouvez être tranquille, je ne ferai pas mon oncle

juge entre vous et moi, non parce que je serais le vaincu, comme vous le dites, mais parce que vous souffririez tous, comme je le crois.

Madame de Brussange s'inclina devant M. Dalisier d'un geste ému. Bien des fois elle avait redouté la bataille, le jour où les circonstances amèneraient une explosion; ce jour était venu, l'explosion n'avait pas lieu. Elle sortait triomphante de l'épreuve, avec un involontaire respect pour cet homme, au sujet duquel naguère elle tremblait encore et qui s'effaçait si simplement. Elle voulut du moins atténuer, par la douceur des paroles, la cruauté de son attitude :

— Cela est bien, Gérard, dit-elle, et vous êtes, en ce moment, le digne fils de votre mère. Je regrette que des raisons sérieuses, graves, m'aient forcée à vous parler durement. Ne nous quittons pas brouillés, voulez-

PAULE DE BRUSSANGE U7

vous? Puisque vous avez pris le parti de vous éloigner, allez-vous en courageusement dans la vie, en emportant cette consolation, — si c'en est une, — que je vous estime d'avoir fait fléchir vos intérêts devant les nôtres.

Plus tard, quand vous reviendrez parmi nous...

— Je ne reviendrai jamais, déclara M. Dalisier.

— Pourquoi, Gérard? demanda-t-elle avec une sorte de tremblement dans les mots, tant la douleur silencieuse qu'elle avait sous les yeux lui serrait le cœur. Le temps palme bien des choses et ferme bien des plaies.

Vous reviendrez.

— Jamais, jamais. Ah I cria-t-il, vous ne savez pas quel amour j'ai pour Paule, quelle torture désormais sera ma vie, ce qu'il me faut de: force pour me taire, pour partir, pour traîner loin d'ellç une existence pleine

d'elle, sans même avoir le droit de lui demander ce qu'on donne aux morts : un souvenir ou une larme 1

Un bruit de rires leur arriva : Paule, Hélène et Marc rentraient. Madame de Brussange poussa un soupir de délivrance. Cette scène l'avait remuée. Elle pensait de M. Dalisier : t II est sincère... comme l'était son père ; c'est un passionné... comme l'était son père; mais d'autres meurent de ces ûèvres. »

Lorsque toute la famille fut réunie, Gérard vint à M. de Brussange et, d'un ton presque léger :

— Mon oncle, vous avez l'air de tomber de sommeil. Vous m'accorderez pourtant bien trois minutes d'audience?

— Tout ce que tu voudras.

— Alors, venez.

Et, saluant madame de Brussange :

— Adieu, ma tante.

PAULE DE RRUSSANGE 99f

— Adieu, Gérard, répondit-elle.

Il serra la petite main que lui tendait Paule et sortit brusquement. Robert et François échangèrent un regard apitoyé qtae Paule saisit au passage.

— Qu'y a-t-il donc? se demanda- t-elle.

Sa mère gagnait ses appartements au bras de Robert, elle les vit causer d'un air confidentiel; François avait la mine toute décomposée, cela lui parut étrange. Tandis qu'Hélène montait, Paule arrêta Marc au bas de l'escalier :

— Tu ne sai? rien?

— Non.

— Et tu ne trouves pas qu'il y a du mystère?

. — Ohlsi.

— Tâche de découvrir ce dont il s'agit et viens me le dire dans ma chambre. Je ne me coucherai pas que tu ne sois venu.

iOO PAULE DE.BRUSSANGE

Quelques instants plus tard, Marc frappait à sa porte et, l'entrebâillant :

— Gérard part ce matin à cinq heures pour l'Espagne.

Elle se dressa.

— Gérard! Ah! mon Dieu!... Que me distu là?

— Mon père a fait tous ses efforts pour le retenir, c'a été peine perdue. Des lettres pressantes l'appellent à SévilU. François l'aide à finir ses malles. Mon père est désolé.

— Et ma mère?

— Je suppose qu'elle n'est pas avertie.

Robert est avec elle depuis que nous sommes montés.

— Quel événement ! -

— Eh bien, quoi ! il devaitpartir. Bonsoir, chérie.

Au bout d'une heure, Paule, toujours à

la même place, les yeux fixés dans le vide, répétait ces trois mots :

— Il devait partir!...

M. de Brussange, à la nouvelle du déport de Gérard , avait ressenti beaucoup de tristesse et d'inquiétude. Cette détermination lui paraissait trop brusque pour être naturelle ; l'attitude de son neveu, quand il répondait à ses instances, l'avait péniblement frappé.

Qu'avait cet enfant?... Il devança l'heure des adieux afin de l'interroger encore et trouva François près de son cousin, celui-ci tout habillé.

— Déjà? dit-il d'un ton d'amical reproche.

Il te tarde donc bien de nous fuir ?

— Pouvez-vous le croire, mon oncle?

— C'est qu'aussi tant de hâte...

Il étudiait les traits pâlis et tirés de M. Dalisier, qui se détournait pour échapper à cet examen affectueux. M. de Brussange entraîna

102 PATJLE DE BRUSSÀNGE

Gérard au bout de la chambre, loin de François, et tout bas, avec une tendresse profonde :

— Je ne voudrais pas t'importuner, mais voyons, il t'arrive quelque chose d'anormal, tu es malheureux ? Quoique tu tentes de le dissimuler, je l'ai compris... Je n'en ai pas fermé l'œil... Ne me donneras-tu pas une part de ton chagrin?

Et, comme M. Dalisier demeurait silencieux, afin de ne pas laisser éclater son secret, l'oncle insistait avec des caresses qui achevaient de martyriser Gérard :

— Je t'aime à l'égal de mes fils, tu dois me répondre : si ce qui t'appelle en Espagne est de nature à t' attrister, dis-moi ce que c'est ; en supposant que je n'y puisse rien, je pourrai du moins m'attrister avec toi...

Gérard n'y tint plus, et se jetant au cou de M* de Brussange :

— Je vous respecte, je vous vénère, vous êtes profondément dans mon cœur, et plus profondément que vous ne pensez. Ne m'interrogez pas... Je n'ai rien.

François sortit pour faire emporter les bagages et surtout donner l'ordre de hâter le départ : il sentait que c'était rendre service à Gérard d'abréger une entrevue qui lui retournait le poignard dans la plaie.

Quand M. Dalisier quitta sa chambre, son oncle lui dit :

— N'oublie pas que Pierrelaurès te sera toujours la maison paternelle.

- — Je ne l'oublierai pas, répondit péniblement Gérard.

En descendant, il jetait autour lui des adieux furtifs et désolés à ces voûtes sous lesquelles la voix de Paule avait résonné si souvent, à ces murs qui la garderaient encore et qu'il ne devait plus revoir. S'il eût osé,

comme il eût demandé à faire un dernier pèlerinage le long des pièces familières, dans les recoins favoris où s'asseyait la jeune fille, où tant de douces paroles étaient tombées sur lui, à revoir la quenouille de la vieille Jacqueline que sa cousine filait tous les jours et qui lui rappelait une inoubliable matinée, à s'imprégner une dernière fois de tout ce qui venait de Paule, de tout ce qui parlait de Paule et ne pouvait plus, comme Paule, être pour lui qu'un souvenir. Au bas de la dernière marche, par la porte ouverte sur la cour, il apercevait Robert et Marc près de la voiture, descendus afin de saluer le voyageur. Robçrt s'inclina devant lui :

— Gérard, demanda-t-il, me pardonnezvous?

M. Dalisier enveloppa son cousin d'un long regard navré :

— Qu'elle soit heureuse, dit-il, et je pardonnerai tout!...

Il allait monter en voiture, quand une ombre blanche se dressa près de lui. Une exclamation de joie douloureuse s'étouffa dans sa gorge. Paule était là, qui lui tendait la main I

— Gérard, j'ai voulu vous dire adieu.

— Merci, Paule... Adieu ï

— Vous reviendrez, n'est-ce pas?

Un soupir gonfla sa poitrine. Il baissa la tête pour cacher une larme près de tomber, et, se résignant au mensonge :

— Oui... je pense... je le souhaite...

— Tenez, Gérard, voici qui me vient de mon père. Avant de me quitter, promettezmoi, au nom de l'affection que j'ai pour vous, d'y jeter les yeux quelquefois.

C'était un tout petit livre, relié en chagrin noir ; souvent il l'avait vu entre les mains

de Paule. Cela s'appelait VImitatton de Jésus-Christ. Le sceptique, le savant sans foi, rhomme sans Dieu, prit le livre, y posa pieusement les lèvres et se précipita d'un bond farouche dans la voiture. »

La fuite de Gérard avait mis comme un voile sur les gaietés de M. de Brussange; Paule redoubla pour son père de tendresse et de câlineries. Elle le menait chez ses pauvres et ses malades, le suivait quelquefois dans les courses à travers champs ou, quand il rentrait au château, s'asseyant près de lui, causait et s'efforçait à le distraire. Si quelque ombre planait avec trop de persistance sur ce front que jadis aucun souci ne

plissait, elle l'embrassait longuement, sans rien dire, heureuse de comprendre, d'avoir les mêmes préoccupations, faites d'une sollicitude protectrice à l'égard de l'absent.

Elle eût craint d'augmenter le chagrin de son père en nommant M. Dalisier : devant lui ce chapitre restait clos ; mais elle se montrait plus expansive avec sa mère. Madame de Brussange, expliquant à madame de Laubermont la brusque disparition de Gérard, avait eu des placidités qui témoignaient assez de son calme à ce sujet; Paule estima qu'elle n'y dérangerait rien en parlant à cœur ouvert et ne se douta point qu'elle infligeait une sorte de torture. Très candidement, elle avait conté les incidents delà dernière soirée, \2l conversation du parc interrompue par Robert, la demande de prière que lui adressait Gérard et la tristesse de son cousin dont elle n'avait pu obtenir les raisons. Oh 1 certes,

elle priait, et depuis longtemps, et chaque jour avec plus de ferveur, car elle lui était attachée, comme à ses frères, et le plaignait en outre : lui, ne savait pas ce qui pouvait soutenir et consoler, il était seul, aussi l'avait-elle armé du livre où il chercherait peut-être et trouverait l'ami qui ne fait jamais défaut...

Madame de Brussange écoutait d'un visage impassible, mais d'une âme troublée. Elle ne risquait aucune observation. Elle méditait de laisser un si vif intérêt s'user de soi-même, sans l'augmenter par des approbations ou des critiques.

Mais les sentiments de Paule n'étaient pas

le fruit d'un caprice, ils étaient trop élevés

pour être passagers. Tout simplement, à tous

moments, le nom de M. Dalisier revenait sous

la forme d'un fraternel souvenir ou d'une

inquiétude. Madame de Brussange répondait

mollement, rompait les chiens et demeurait perplexe.

Elle ne s'était pas encore rendue aux plaidoyers de ses fils, — car François par amitié, Robert un peu par remords, l'entretenaient sans cesse de Gérard. Elle croyait à une passion sans lendemain et ne pouvait changer tout à coup sa manière de voir. Mais elle chancelait dans ses convictions. L'attitude de M. Dalisier la déroutait, leur dernière entrevue gênait sa conscience : elle n'avait pas eu la générosité de cet homme, elle se demandait si l'égoïsme maternel ne l'avait pas aveuglée ; tant d'abnégation silencieuse criait contre eJle. De quel droit, à l'insu de son mari, — pourtant le juge suprême, — brisait-elle Gérard, désespérait-elle un être qu'il eût été chrétien de ne pas affoler et qu'on pouvait, en l'éclairant, reconquérir à Dieu?

Elle avait dit à Robert : « Gérard ne m'est

rien, Paule m'est tout. » Elle le pensait encore, pas assez néanmoins pour étouffer de secrets mécontentements. Elle s'était exagéré des périls peut-être imaginaires. En vain se répétait-elle que sa fille n'avait point été créée pour des expériences de rédemption; un doute l'assiégeait maintenant. Les récits de Paule lui montraient Gérard sous un jour meilleur. Était-ce vraiment un passionné comme le père? La passion n'a point de pareilles délicatesses, quelques mots ne l'effarouchent pas, elle ne connaît ni la fierté ni le renoncement, elle est vivace jusqu'au paroxysme et ne meurt que satisfaite; l'amour, au contraire, comme celui de Gérard, douloureux, idéal, s'accroît aux souffrances et dépasse la mort. L'homme qui se donnait et ne demandait rien en échange, qui s'en allait et ne se reprenait pas, un tel homme élait de taille à comprendre Paule, à s'illuminer

l'âme au contact de cette 4me. Robert, dès les premiers jours, avait signalé la bienfaisante influence de Tune sur l'autre, elle-même l'avait constatée. Qui sait si Dieu, plus tard, ne la rendrait pas responsable, en face de l'incrédule, d'un épaississement de son incrédulité? Car enfin Gérard, aujourd'hui, devait nier une piété chrétienne qui se faisait impitoyable. Ce qu'elle avait voulu préserver, ce n'était pas la foi de Paule, à l'abri de tout danger, c'était son bonheur, c'était sa vie en passe de ressembler à la vie de Séverine. Et ce calcul égoïste. . . Mais depuis quand sont-elles égoïstes les mères qui veillent à l'avenir de leur enfant ? Non, Dieu ne la condamnerait pas, puisqu'elle n'avait songé qu'à remplir le plus sacré des devoirs... Alors, pourquoi sur son cœur un poids si lourd?

Elle attendit avec appréhension les lettres

PAULE DE BRUSSÀSÇE 113

de Gérard. Elle y redoutait des allusions, des reproches indirects ou simplement l'expression d'une douleur inavouée. M. Dalisier écrivit en effet à son oncle. Sesleltres étaient enjouées, affectueuses et fort courtes. L'œil le plus exercé n'y eût rien découvert d'anormal. M. de Brussange, à leur lecture, se rassura. Il avoua même à sa femme et à ses filles qu'il s'était mépris et tourmenté mal à propos : Gérard n'avait pas l'ombre d'un chagrin, il explorait la Castille en touriste et aussi en savant, plongé jusqu'au cou dans l'archéologie ; il trouvait des trésors, travaillait et devait être au septième ciel.

Contente de ces détails, Paule parla beaucoup moins de l'absent. Ypensait-elle moins?

Nul ne se posait cette question, hors madame de Brussange, interdite par le laconisme et le ton d'une correspondance qui ne lui permettait pas de deviner si Gérard trompait

ili PAULE DE BRUSSANGE

son oncle, — et dans ce cas elle devenait un peu complice du mensonge, — ou si déjà Paule était oubliée . Elle inclina vers cette dernière solution : cela cadrait mieux avec ses répugnances primitives. Un amour si promptement consolé n'avait pas déracines, c'était un feu de paille, elle s'y attendait bien. Elle avait fait œuvre pie en écartant M. Daliôier.

— Reconnaissez, mon ami, dit-elle à M.- de Brussange qui parcourait quelques lignes datées de Burgos, reconnaissez que vous avez pour votre neveu la plus singulière faiblesse. Ses moindres caprices sont affaire d'État. S'il est de mauvaise humeur, tout de suite vous imaginez une catastrophe dans sa vie. Par oisiveté va-t-il à l'église, comme cela lui arrivait ici, vous le canonisez et, parce qu'il a eu le bon goût de ne pas avoir l'air de s'ennuyer parmi nous, vous le proclamez

homme d'intérieur, en ajoutant qu'il est parfait. Il n'y a de parfait que vous, mon ami.

Seulement vous êtes aveugle.

— Non, non, protesta M. de Brussange.

Gérard est un vaillant. Une mauvaise éducation n'a pu le gâter. Le cas échéant, il serait capable d'héroïsme. Souvenez-vous, Louise, que le sang de Séverine coule en ses veines.

Les vacances, finies, Marc regagna Saint- Cyr, François et James retournèrent à Paris, Trois jours auparavant, James Pernill, accouru à Pierrelaurès, s'était entretenu avec sa fiancée sur un ton de joie si démonstrative qu'elle rompait tout à fait en visière à ses manières habituelles. Hélène l'entraîna vers ses parents :

— Voilà Gérard qui fait des siennes !

James les mit au courant : l'un des premiers avocats de Paris le prenait pour secré-

taire, sur* la recommandation de Gérard, et, désireux de quitter les affaires, lui laisserait son cabinet pour peu qu'il trouvât « dans le protégé de son ami Dalisier la moitié des mérites dont Gérard se portait garant *.

C'était lé succès assuré, le succès venu sans effort, grâce à une sollicitude qui, du fond de l'Espagne, se faisait présente aux heures • décisives.

Le plaisir que tous en ressentirent adoucit y amertume des séparations, et, lorsque François et James se trouvèrent de nouveau loin de ce qu'ils aimaient, on s'aperçut à l'allure des lettrée que l'un des deux au moins avait emporté sa provision d'espoir. C'était James. L'autre, qui préparait son agrégation, se montrait plus laconique, soit que le travail, soit qu'un autre motif éteignît les gaietés anciennes. Madame de Brussange <

éprouva de cette réserve une pénible impres- ^

sion. Mais la bonne humeur de Robert, dont le congé durait encore, l'atténuait. Robert chassait, amenait des amis, emplissait le manoir d'un tumulte continuel et cet hiver fut relativement heureux. La tante pensait de moins en moins au neveu, qui n'écrivait plus qu'à de longs intervalles : il n'était pas de retour à Paris, François ne prononçait jamais son nom.

Au printemps, M. de Brussange apprit par les journaux que Gérard avait envoyé d'Espagne un rapport remarquable à l'Académie des sciences, et que ce rapport était dans une certaine presse l'objet d'une polémique violente. On y découvrait des tendances spiritualistes, on adjurait l'auteur de s'expliquer : avait-il renié ses doctrines? Toute une école qui le prônait le battit en brèche ; par compensation, ses adversaires de la veille devinrent ses défenseurs. A Pierrelaurès, on

■•-/WJ% f

attendait un mot de lui. Madame de Brussange, à qui son mari ne faisait grâce d'aucun article, fut reprise de ses anxiétés; le silence de Gérard l'inquiéta. Robert venait de partir à son tour, le nid se dépeuplait; quoiqu'elle gardât ses filles, une tristesse l'accablait. Des vides lui trouaient le cœur, à mesure qu'un enfant, s'éloignant d'elle, en emportait un lambeau. Ses peines la rendirent plus sensible aux peines d'autrui ; tout à coup elle prit le parti de demander à François s'il savait quelque chose au sujet de Gérard.

François envoya un paquet de lettres reçues depuis six mois. La dernière était déjà vieille de date. Gérard y parlait d'aller en Afrique ou en Dauphiné ; depuis, il n'avai* plus donné de ses nouvelles.

Madame de Brussange s'enferma dans sa chambre et lut.

PÀ.ULE DE BRUSSANGE 119

Quelle différence entre ce qui s'étalait là, sous ses yeux, et ce que jadis recevait son mari ! A travers toutes les pages, un désespoir morne. Pas une récrimination, pas une plainte, mais comme le bercement d'une invariable douleur. Gérard luttait pour la dominer et demeurait vaincu sous elle. Son rêve de félicités, mortes aussitôt qu'entrevues, le hantait, revenait toujours sous sa plume, comme un souvenir nécessaire contre les défaillances. Il écrivait à François, — son unique confident, — [ses fièvres d'agonie, cédant à ce besoin de chercher un appui dans sa compassion.

«... Je me lève, disait-il, je marche, je travaille et c'est un somnambule qui fait tout cela pour moi. Quand j'écris, par instants je m'arrête : il me semble que sa voix m'appelle et qu'elle va me dicter mes pensées* Je les lui abandonne, à l'égal de mon

cœur qui bat à m'étouffer. Hélas! elle n'est plus là pour m'éclairer les ténèbres; je dois Ai'y guider seul. J'essaye, de toutes mes forces, en l'invoquant tout bas. Oh ! comme le chaos de mon intelligence, avec elle, s'ordonnerait ! Je me demande : « Que me > dirait-elle ? * Et parfois je l'entends, et toujours je la crois. J'ouvre son petit livre et, phénomène étrange, le passage que j'ai pris au^hasard s'applique à moi, merveilleusement. Alors je me remets au travail, et ce n'est plus moi qui travaille, c'est un autre homme, transformé par l'amour, secoué par la douleur, qui me ressemble comme un frère, et qui n'est plus que mon ombre. Le vieil homme est mort; un nouveau naît dans les larmes, un nouveau qu'elle ne connaîtra jamais. Ceci pourtant me console de songer qu'il est son ouvrage et, par là, qu'il est moins indigne d'elle... »

«...Un jour, elle m'a dit : «Nous sommes lâches, nous redoutons les larmes, cependant bienheureux ceux qui pleurent 1 * Ce soir je suis désespéré, ma force n'est que faiblesse; malgré moi je sens mes paupières se gonfler. Elle avait raison : ces larmes sont mon bonheur, je ne voudrais pas les changer contre mon indifférence passée. Mieux vaut souffrir pour elle que de ne l'avoir pas connue... »

«... Je me suis arrêté à Burgos. Au levant de la ville, sur une colline, la chartreuse de Miraflorès est un grand catafalque où dorment les restes de Jean II et d'Isabelle de Portugal, sous leurs statues couchées au milieu d'un peuple de pierre, où l'infant don Alfonse, agenouillé sur des coussins, lit de ses yeux de marbre un livre ouvert devant lui. Du côté de l'Occident, parmi la pourpre éclatante du ciel, se dessine^ le clocher

féodal de Santa Maria la Real de las HueU gas, abbaye de femmes, fondée vers 1180 par Alfonse VIII, sur les instances de la reine Eléonor. Là, repose la dépouille des rois de la Vieille-Castille, c'est là que mes pas se sont portés. Non que le souvenir des majestés endormies m'attirât, mais je suis un voyageur misérable, et le fondateur de l'abbaye, en assurant à sa race le repos de la tombe, a voulu en même temps assurer aux pèlerins le repos de la route. VHospital del Rey ouvre encore, devant les fatigués tels que moi, sa puerta de los Romeros. Sur une pierre détachée des ruines je me suis assis, avec cette sensation d'isolement qu'éprouvent les exilés. Je songeais à mes frères des siècles disparus, ceux de France, d'Italie ou d'Allemagne, et qui se rendaient à Saint- Jacques de Compostelle, et qui s'étaient reposés où je me reposais moi-même. Quels

autres hommes, ces hommes ! Ils ne m'ont légué que leur souffrance. La foi les soutenait; ils venaient, à travers obstacles et dangers, couverts de cilices, demander grâce et pardon. Qu'ai-je à demander, moi, puisque toute espérance m'est fermée ? En cet endroit où s'est si poétiquement prodiguée la charité chrétienne, je ne voyais pas les cornendadoras, revêtues de l'habit de Galatrava, honorer en chaque pauvre, en chaque voyageur le Christ souffrant; je voyais Pierrelaurès et le village riant à mi-côte dans les baisers du soleil levant, et ses maisons délabrées, et sa vieille église romane, et par-dessus tout, je voyais, comme un rayon de miséricorde céleste, l'incarnation de la charité la plus noble, une âme embrasée de pitié, parée de douceurs, si belle, si bonne, qu'elle s'impose par la magie de sa beauté, par la force de sa bonté, qu'elle

change l'orgueil en crainte et l'égoïsme en désirs d'abnégation... Un enfant s'est offert comme cicérone, je l'ai remercié et suis rentré dans la ville. Le soir, accoudé à ma fenêtre, je contemplais à l'Orient la châsse énorme de Miraflorès, éclairée par une lune splendide. L'antique chartreuse, avec son aspect mortuaire, m'aurait plu pour vivre désormais, j'ai regretté que les révolutions eussent balayé ses moines, je serais allé vers eux : peut-être m'auraient-ils gardé!... »

c ... J'ai séjourné à Madrid sans voir la ville. J'ai cherché par un travail opiniâtre à dompter la douleur, elle est restée aussi cuisante. Néanmoins, j'ai continué mon travail et suivi les inspirations nouvelles qui portent le désarroi dans mon esprit. Maintenant, je voyage un peu au hasard. Le bruit des foules me fatigue, les hommes m'excèdent, je rêve de solitude. J'ai pensé très

longuement à m'enfermer en un cloître, mais .ma nature répugne à l'obéissance. Un seul être pouvait tout m'ordonner, et celuilà... >

«... Me voici en Andalousie. A quel parti vais-je me résoudre? Quelquefois encore, je suis tenté d'aller m'enfouir au fond de cette retraite de saint Bruno, perdue dans les montagnes du Dauphiné. Si, du moins, j'étais sûr que mes jours y finissent vite ! En d'autres moments, je projette d'explorer les déserts de l'Afrique. Vers lequel de ces deux buts tendrai-je ? je n'en saisrien encore.

J'éprouve une grande lassitude morale et physique. Ma vie d'épreuves à peine est commencée, et déjà j'en suis accablé. Cependant il faut marcher avec courage jusqu'au terme. Ma volonté ne fléchira point. Mais, ce soir, je suis anéanti, comme si j'allais mourir... »

Madame de Brussange consulta la date de cette dernière lettre : elle remontait à six semaines; depuis, François ni son père n'avaient rien reçu. D'une main tremblante, elle rassembla les pages éparses. Elle cherchait un moyen de réparer son injustice. Où trouver Gérard? qu'était-il devenu? Ses pensées se faisaient confuses, ses remords endormis se réveillaient, l'idée de Paule privée par elle d'un amour solide et pur lui donnait la conviction d'avoir été mauvaise mère.

La voix de M. de Brussange la tira de ses songeries : elle courut ouvrir la porte, prête aux aveux, décidée à supplier son mari de remédier aux désastres dont elle était la cause. Mais il entra, la mine si défaite, tenant en main une dépêche, que sa première pensée fut pour ses enfants :

— Nos fils? cria-t-elle.

— Non, dit-il. Regardez, Louise.

Elle lut à haute voix :

€ Je prie mon beau-frère de me rejoindre sans retard à Bordeaux, hôtel de France.

» balisier. »

— Qu'allez-vous faire, mon ami ?

— Partir, puisqu'il a besoin de moi.

' — Cette rencontre vous sera pénible.

— Oui, il a y près de vingt-huit ans que nous ne nous sommes vus... depuis la mort de Séverine.

— Mon pauvre ami ! balbutia-t-elle.

— Il faut pardonner, dit M. de Brussange, et tout remettre entre les mains de Dieu.

- — Que n'ai-je pratiqué cette maxime !

songea la tante de Gérard.

, Quelques heures plus tard, celui qu'on

N?>?"JW

mandait si brusquement courait sur la route de Bordeaux.

A peine avait-il quitté Pierrelaurès , qu'Arabelle de Laubermont y fit une entrée tapageuse :

— Louise , il me faut absolument votre mari.

— Il a été contraint de s'absenter.

— Quel malheur!... qui voulez-vous que je consulte ?

— C'est donc très grave ?

— On ne peut plus : une catastrophe chez lord Melwin.

— Ah ! mon Dieu !

— Je n'ai pas de détails précis. Je sais seulement que, pendant une chasse où lady Melwin suivait en voiture avec cette affreuse petite Indienne fiancée à leur fils, les chevaux se sont emportés. Mon cousin s'est jeté à leur tête. Tout a roulé dans le précipice.

Une des deux femmes, — j'espère que c'est la fiancée... mais oui, l'autre est ma tante ; la petite, je ne connais pas... — enfin, l'une des deux se meurt, le... héros ne va guère mieux. Une catastrophe, je vous dis. Lord Melwin, à cause de son grand âge, doit avoir perdu la tête. Je me demande si je ne ferais pas bien pour lui... et même pour moi, d'aller à son secours?.-

— Pour vous?

— Dame! supposez que le fils s'en tire et que la fiancée ne s'en tire pas, Edith...

— Ah ! très bien.

— Ma foi, chère, un revenu de plusieurs mille livres sterling. Mais le moyen de m'absenter en laissant Edith seule avec Albéric?

— Il est certain que vous ne pouvez l'emmener là-bas... à moins toutefois que la victime ne soit votre tante ?...

— Et comme je ne suis pas fixée...

— Vous désirez sauvegarder les apparences !... Allons, donnez-moi voire Edith, elle ne quittera pas mes filles.

— Vous êtes un ange! Du reste, j'avais toujours rêvé ce mariage. C'est uniquement afin de vous être agréable qu'un instant j'ai eu l'air de songer à M. Dalisier. Au fait, vous savez le bruit qui court à Paris ? Nous le tenons de James, avec recommandation de ne pas vous en souffler mot. Mais je vous l'ai dit : je ne suis pas pour les cachotteries. On prétend que M. Dalisier est mort.

— Gérard! cria madame de Brussange.

Gérard, mort !

— En Andalousie. Que voulez-vous ? Chacun a ses croix. J'ai bien la mienne. Voyez pourtant, je ne me laisse pas abattre. Adieu, je vous envoie Edith.

Quand madame de Bussange monta dans sa chambre, elle s'appuyait aux murs comme

une personne ivre.. Paule, qu'elle rencontra, fut frappée du ravage de ses traits.

— Qu*avez-vous, maman ? Êtes-vous malade?

Et, la prenant par la taille, la serrant contre elle, la jeune fille insistait :

— Qu'avez-vous? je vous trouve très pâle.

La pauvre femme, en entrant chez elle, se

laissa tomber dans un fauteuil. Sur une table, les lettres de Gérard étaient enfermées dans la large enveloppe qui les avait apportées. Et lamentablement tous les détails lui en revenaient. Hélas ! de quelle œuvre néfaste, de quelle irréparable faute elle était l'artisan ! Paule gardait à son cousin une affection plus tendre peut-être que ne l'imaginait sa candeur d'ange : comment avouer les remords?

comment, dans la suite, confesser la vérité?

Car, si Gérard n'était plus, elle avait le devoir strict de montrer à sa fille ce testament du

Ëd&.-.

132 PAVLE DE BRUSSÀNGE

cœur, seule réparation qu'elle pût faire au défunt. Pour avoir voulu épargner des malheurs incertains, elle était tenue d'imposer le stérile regret d'un amour qu'on ne se défendrait pas de plaindre. Elle saisit Paule en ses bras, et, sachantàpcino ce qu'elle disait : ■ — Je t'aime, mon enfant, mais je L'aime mal. Dieu n'en punisse que moi I,..

M. de Brussange descendit de voiture en face de l'hôtel de France et donna son nom au directeur. Celui-ci le prévint que M. Dalisier l'attendait avec impatience, son steamer devant lever l'ancre le lendemain matin. On conduisit l'arrivant dans un salon du premier étage, où M. Dalisier fît aussitôt son apparition. C'était un homme de taille moyenne, ; encore élégante, impérieux, l'œil intelligent,

jjf l'allure distinguée, La blancheur des che-

. TTT^v- (

veux et de la barbe accentuait le poli du visage au ton de vieil ivoire. Un peu de contrainte marquait la démarche, à mesure qu'il avançait à la rencontre de son beau-frère.

Quant à M. de Brussange, il avait peine à dissimuler son émotion : elle lui serrait la gorge, en présence de cet homme qu'avait adoré sa sœur et qui n'était pas étranger peut-être à la fin prématurée de Séverine.

— Léopold, merci d'être venu, dit M. Balisier.

— Vous ne pouviez douter...

— Que, présumant un service à rendre, > vous me traiteriez comme vous traitez tout le monde ? Non, sur l'honneur, je n'en ai pas douté. Ya-t-on bien à Pierrelaurès ? Une éternité que je n'ai mis les pieds par là...

Les affaires !...

— Et Gérard? demanda M. de Brussange.

— Tout de suite vous mettez le doigt sur la plaie. Gérard est à Se ville.

. — Encore ?

— Pour une bonne raison : il n'en peut bouger.

— Malade?

— Dangereusement.

— Que me dites- vous là? Et je n'en savais rien!

— Moi non plus.

— Pauvre enfant! malade, à l'étranger, seul.,.

— Par sa faute, répliqua M. Dalisier. Rien n'était aussi facile que de me faire avertir. Mais c'est un original.

— Qu'a-t-il ? interrogea M. de Brussange.

— Une fièvre typhoïde ou quelque chose d'approchant. J'étais en Autriche, sans nouvelles, et du diable si je songeais à m'en tourmenter. Les correspondances sentimen-

Page 1