‹ Paule de BrussangeChapitre 2 sur 2 · V- .TT · texte numérisé non relu

V- .TT

taies ne sont pas mon fort, Gérard le sait.

J'avais même été surpris.de recevoir quelques lignes datées de Pierrelaurès, puis de Madrid. Naturellement je n'ai pas répondu.

Aussi son silence me paraissait-il tout simple, cela rentrait dans nos habitudes. 11 y a deux jours, je reviens à Paris, on me montre un pli récemment arrivé. La suscription en était si précise que, ne sachant qui de Gérard ou moi était le destinataire, on l'avait gardé jusqu'à mon retour. J'ouvre. Patatras! C'est d'un médecin de Séville, écrit en un pathos inextricable : Gérard est à toute extrémité, mais il n'y est plus... il a une fièvre typhoïde, à moins que ce ne soit autre chose... il faut l'emmener de Sévilte, seulement il ne veut pas s'en aller... Bref, c'était à n'y rien comprendre.

— Aussi avez-vous pris le parti de courir le rejoindre?

Wflf^^x

— Précisément. Trois ou quatre ordres à mon fondé de pouvoirs et me voilà dans le premier rapide pour Irun. J'arrive à Bordeaux, je descends au buffet... Là, un facteur du télégraphe me relance, avec une dépêche du Brésil, parvenue dans mes bureaux après mon départ. Mon fondé de pouvoirs me l'expédiait d'urgence. La moitié de ma fortune sombre si je ne suis pas le plus tôt possible à Rio de Janeiro. Vous sentez l'importance de la chose. Oui, mon cher Léopold, mes capitaux triplés ou perdus selon que je pars ou ne pars pas...

— Et... vous ne partez pas, Edmond?

— Je pars. Un homme dans ma position

ne peut subir d'échec. Le premier échec,

c'est la première pierre enlevée à la base de

l'édifice, la ruine n'est plus qu'affaire de temps.

Aussi ai-je arrêté mon passage, parce que j'ai

compté sur vous pour aller chercher Gérard.

— Vous avez eu raison : nul ne l'aime mieux que moi.

— Cela se trouve donc à merveille. Vous vous acquitterez d'un rôle où, malgré mon bon vouloir, j'aurais été fort emprunté. Chacun a sa nature, la mienne est réfractaire aux démonstrations. Peut-être la vie que je piène en est-elle cause. Un manœuvre peinant tout le jour est plus libre que moi. Je donne quelques heures au sommeil, quelques minutes à mes repas; le reste de mon temps appartient aux relations mondaines qui m'obsèdent et que je ne puis rompre dans l'intérêt de mes affaires, aux soucis continuels, aux éventualités menaçantes, à mes envieux, à mes rivaux. Obligé de rouler aux quatre coins du globe, je me produis l'effet du Juif- Errant : car je ne suis pas le simple financier faisant d'un trait de plume dans son cabinet la hausse ou la baisse, je suis autre chose

PAULE DE BRUSSÀJHGE 139

encore : fondateur, ingénieur, explorateur, l'être contraint de tout voir par ses yeux, de tout régler, de tout ordonner, qui a des responsabilités d'hommes et de choses, des milliers d'existences d'ouvriers à défendre, des milliers de fortunes à sauvegarder, partout où l'intelligence dompte la matière, où la scienGe déjoue les obstacles. C'est un.éparpillement de forces indispensable, sans arrêt possible, sans trêve des nerfs en branle, sans détente de l'esprit.

Edmond Dalisier se promenait à grands pas, fier de son opiniâtre travail, las pourtant de la vie fiévreuse qui l'enserrait de ses nœuds, le poussait toujours au plus épais des activités humaines et lui faisait oublier tout ce qui s'écartaitde son chassé-croisé de millions. . — Ne vous plaignez pas, Edmond, dit M. de Brussange, vous avez une existence conforme à vos goûts.

— Votre parole?

— Supposez-vous des loisirs, qu'en feriezvous?

— Mais ce que vous faites des vôtres.

— Croyez-vous donc que j'en aie?

— Je l'espérais du moins, répondit M. Dalisier d'un ton où perçait une pointe d'ironie.

— C'est une erreur, une grosse erreur.

Moi aussi, je travaille tout le long du jour.

— Ah ! oui, en vue de ce que vous appelez le ciel?...

— La route en est dure souvent.

— Aussi ne m'y hasarderai-je jamais.

— Parce que vous ne songez qu'à la fortune et à la renommée.

— Lesquelles ont du bon.

— A condition de ne pas détruire le cœur.

— Et vous estimez que chez moi cet organe...

PAULE DE BRUSSANGE Ul

— Mon Dieu, Edmond, ma manière devoir vous importe peu, je ne l'ignore pas.

— Elle m'importe beaucoup. Vous êtes, mon cher, un dès rares hommes de qui l'opinion ne me soit pas indifférente.

— Alors, laissez-moi vous le dire : à votre place, n'ayant qu'un fils, une tendresse

. unique au monde, si je le savais malade et seul, rien, voyez-vous, ni situation ébranlée, ni millions en péril, ni ruine possible, non, rien ne me retiendrait loin de lui. J'aurais tout abandonné pour le voir, pour le soigner* pour le guérir. Je lui montrerais qu'il est mon bien le plus précieux et le meilleur de mon âme : mon enfant. Je voudrais le lui faire comprendre et, s'il avait été triste de ma froideur passée, lui prouver qu'elle était à la surface, non au fond, qu'il avait eu tort d'en souffrir et que j'ai de vraies entrailles de père.

\i% PAULE DE BRUSSANGE

— Eh! parfaitement, s'écria M. Dalisier.

C'est même pour cela que j'ai quitté Paris.

Du diable, si je pouvais prévoir cette machine de Rio... Ah! çà, vous imaginez-vous que je sois un monstre ? Pour qui donc entassé-je, sinon pour Gérard? Sans compter que je suis fier de lui ; un homme superbe, une intelligence hors ligne, un savant déjà célèbre. Il est ce qui m'intéresse le plus, en dehors de ma vie de galérien.

— Et après elle. Le galérien d'abord, le père ensuite.

— Gérard n'y trouve rien à dire.

— Qu'en savez- vous?

— Et vous?

— A en juger par ce que j'éprouverais, si j'étais lui...

— Parbleu! un Brussangel... Figurezvous, mon cher, que les Brussange sont des êtres à part; vous étiez tous faits pour avoir

*W«fBF^\r" * --

des ailes. Je me souviens de Séverine...

Séverine n'a jamais admis que, la lune de miel finie, au lieu de me claquemurer dans son boudoir, j'aie mis en œuvre mes facultés. Par bonheur, Gérard a surtout pris de mon sang : il est froid comme un marbre et prise médiocrement, les sentimentalités. Tenez, s'il soupçonnait la situation et me voyait accourir à Séville plutôt que de filer sur Rio, ma parole, il me croirait en passe de folie ! — A moins qu'il ne vous crût en passe de • paternité, pour une fois, riposta durement M. de Brussange. Vous n'avez point la prétention de l'avoir gâté jusqu'ici sous ce rapport? Ses succès ont chatouillé votre orgueil, mais c'est peut-être le seul sentiment que votre fils éveille en vous. Je vous connais tous deux, vous, mieux qu'il ne vous connaît, lui, mieux que vous ne le connaissez. Je l'ai gardé deux mois à Pierrelaurès,

j'ai pu l'étudier. Un instant, cela est vrai, j'ai craint de la sécheresse, de l'égoïsme; mais j'ai vu bientôt qu'il portait un masque, le masque est tombé : q ue vous y teniez ou non, votre fils n'est pas de marbre, Séverine tout entière revit en son enfant. Et c'est justice, car Dieu devait bien à cette martyre, après une vie empoisonnée, une mort féconde.

— Léopold!

— Ne vous blessez point de ces paroles.

— Vous me les aviez épargnées jusqu'ici.

— Je vous les épargnerais encore, si je n'espérais qu'elles remuassent en vous les libres qui palpitent au cœur de toute créature et que vous avez systématiquement atrophiées dans le vôtre. D'ailleurs, il s'agit de Gérard, je puis bien essayer de lui donner son père. Vingt-huit ans n'ont pas fermé ma blessure, je ne vous reproche rien : vous

PAULE DE BRUSSANGE 14S

ignoriez, vous ignorez toujours que certaines natures ont la fragilité des sensitives ; mais, en vous l'apprenant enfin, quoi qu'il m'en coûte, je viens au secours de Gérard. J'en suis sûr : il a été frappé de l'union qui règne dans ma famille; j'en suis sûr : il a fait de tristes comparaisons; j'en suis sûr : il a souffert de vous chercher partout et de ne vous trouver nulle part. Eh bien, reprenez vos devoirs et votre rôle, chassez de son esprit les voiles où s'obscurcit votre image. Il est malade, venez àSéville. Vous ne vous arrêterez que le temps de l'embrasser. Moi, je vous le ramènerai.

Mais qu'il vous voie! Je vous le demande au nom de la morte : ne cond amnez pas le fils aux chagrins qui. ont emporté la mère!

M. Dalisier était resté stupéfait, tandis que parlait son beau-frère. A mesure que celuici s'animait, une émotion étrange s'empa-

i4« PÀULE DE BRUSSANGE

rait de l'être pour qui la vie n'était qu'un chiffre d'or. Il avait l'explication des brusques froideurs, dégénérées en rupture, sans un mot de part et d'autre. Un abîme s'était creusé, que nul ne songeait à franchir; il ne s'inquiétait pas des raisons qui lui aliénaient les sympathies de Léopold, il n'avait aucun besoin du gentilhomme campagnard, ses réserves le laissaient impassible. Et voilà que tout d'un coup le mystère s'éclairait : on le prenait pour un bourreau, le bourreau de Séverine! Et, comme si ce n'était pas assez, on le faisait par surcroît le mauvais génie de son fils! Lui! lui, qui toujours s'était cru parfait ! En vérité, on allait un peu loin, ces récriminations et ces insistances dépassaient la mesure... Et les souvenirs remués de sa jeunesse, le nom de Séverine jeté en guise d'invocation, lui rappelaient la dernière heure de cette belle créa-

tare agonisante, livide, déjà glacée et trouvant pour lui, malgré les affres suprêmes, l'ombre d'un sourire, le muet adieu des yeux fixes. Les brumes du passé se dissipèrent, il revécut cette minute sitôt oubliée, et dans son être un trouble profond descendit. Car il l'avait idolâtrée, la femme dont on lui demandait presque compte, peu de temps, hélas! mais de cette ardeur illimitée qu'il portait en toute chose. Aucune étrangère n'avait pris la place vide; seuls, le travail, les projets gigantesques conçus par son cerveau avaient lutté contre Séverine morte et peut-être contre Séverine vivante. Mais cela ne constituait ni un déshonneur ni surtout un crime. De quel droit l'accusait-on et à quel titre relevait-il du tribunal de Pierrelaurès? Son émotion disparut derrière la colère,.

— J'attendais un service, non des repro-

^hes, dit-il. Excusez-moi de vous avoir dérangé. J'agirai sans voire concours.

— Vous allez chercher Gérard?

— Je vais m'embarquer demain. D'ici là, je me procurerai quelqu'un qui m'obligera sans phrases.

M. de Brussange se leva, salua et sortit.

Son beau-frère courut à la Faculté de médecine, expliqua qu'il avait besoin d'un interne pour ramener de Séville à Paris un malade di primo cartello.Ses arguments sonnants levèrent toute difficulté. L'on promit ^'envoyer le soir même s'entendre avec lui et prendre ses instructions .

— Maintenant, mon séraphique Léopold, grommelait-il en regagnant l'hôtel, je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas eu tout de suite cette idée. Elle nous aurait, à tous deux, épargné une entrevue désagréable..

Mais il advint que l'interne ne pouvait se

mettre en route avant deux jours ; il advint aussi qu'il déplut à M. Dalisier et que M. Da- Ksier eut peur qu'il ne déplût à Gérard.

Bans ce cas, son fils ne manquerait pas de le renvoyer à "ses cataplasmes et de s'obstiner au séjour de Séville, au milieu de chaleurs abominables. Ah! quelle corvée que cette affaire de Rio ! Impossible pourtant de l'abandonner. Et il lui faudrait partir, assiégé d'angoisses. Des angoisses ! Il n'en avait jamais eu, maintenant elles le harcelaient... ce qui n'empêchait pas le sublime Brûssange de le décréter mauvais père. La justice des hommes!

En se mettant à table, il était d'une humeur massacrante. Le garçon qui le servait tâcha de se concilier ses bonnes grâces en lui donnant des nouvelles du « monsieur venu ce tantôt ». Le monsieur venu ce tantôt avait bien failli ne pas pouvoir partir,

l'omnibus qui dessert le train d'Iran ayant filé depuis une demi-heure.

— Le train d'Iran? demanda M. Balisier.

— Oui, le train d'Irun, d'Espagne, quoi !

Sur l'ordre du monsieur, j'ai fait approcher une voiture. Il a dit au cocher : « Crevez vos chevaux, mais que j'attrape le train. »

— Ah!.., et il l'a attrapé?

— Parce qu'il n'avait pas de bagages. Juste le temps de sauter en wagon.

M. Dalisier songea toute la nuit à son beaufrère qui s'en allait ainsi, sans bagages, peut-être sans un louis dans la poche, à cinq cents lieues de sa famille, par affection et par dévouement pour Gérard...

vin

Rien ne détourne l'âme absorbée en un rêve. Les souffrances physiques, l'incommodité d'une installation de rencontre, jusqu'à la sollicitude payée et tapageuse qui doublait l'intensité de la fièvre, toutes ces croix banales semblaient à Gérard d'un poids bien mince auprès de la lourde croix sous laquelle il se débattait. La maladie l'avait terrassé : dans cette prostration, il n'éprouvait qu'une douleur, toujours la

même, à laquelle les choses du dehors n'ajoutaient ou n'ôlaient rien. Le médecin^ avant même de savoir son nom, s'était attaché à ce malade étrange qui d'abord suivit avec sérénité, de ses yeux d'agonisant, la ruine de son corps et tomba, le péril disparu, dans la fixité d'une tristesse morne.

Il le soigna de son mieux, passant des nuits entières à ce chevet désolant, désolant puisqu'il existait un mal insondable où, selon toute vraisemblance, s'était greffé le mal visible; puis, une fois maître de ce dernier, convaincu de la nécessité d'un remède moral, bravement il écrivit au père, mais en cachette. Car le convalescent ne tenait pas à guérir, c'était clair ; seulement il était clair aussi qu'on ne pouvait l'abandonner à luimême.

L'excellent docteur fut fortement surpris ' de ne pas voir accourir M. Dalisier et de

ne recevoir aucune réponse. Il n'osa questionner Gérard qui, très cordial, ne lui disait pourtant jamais un mot de nature à mettre sur la bonne trace. Il remarquait avec terreur l'arrêt brusque de la convalescence : les tempes se creusaient de plus en plus, les yeux s'enfonçaient dans l'orbite, la peau prenait une diaphanéité blanche où les veines soulignaient la pâleur de cire.

C'était à ne savoir que faire; épuisée, la série des médicaments, toniques et fortifiants. Il fallait de l'air, du mouvement, de la vie pour chasser la mort, et Gérard passait les journées étendu sur une chaise longue près de la croisée, examinant dans le bleu profond du ciel la Giralda, cette tour mauresque qui domine la cathédrale de Séville et dont l'élégance le dispute à la noblesse.

Était-ce la statue de bronze au-dessus de la

tour qu'il regardait ainsi ou ne voyait-il

rien en ayant l'air de voir? Alors le médecin l'arrachait à ses contemplations dangereuses : Gérard tressaillait comme au sortir d'un songe et paraissait maudire le réveil.

Un jour, quelqu'un entra dans la chambre et d'un trait courut au malade. Gérard poussa une exclamation et, prenant dans ses faibles bras celui qui se penchait anxieusement sur lui :

— Mon oncle, mon oncle !... Ah! mon oncle, que de bien vous me faites !

M. de Brussange considérait tout ce changement, cet homme naguère plein de force et de sève, maintenant plus débile qu'une femme, dont le sourire de fête avait le navrant d'un sourire d'adieu, qui balbutiait, . qui pleurait presque.

— Mon pauvre enfant ! dit-il, tu as donc beaucoup souffert?

PAULE DE BRtfSSANGE 155

— Oh ! oui, s'écria Gérard emporté par l'émotion, et sans pouvoir mourir.

— Mourir ! répéta M. de Brussange, bouleversé de l'accent et du mot. Tu dois avoir des raisons terriblement graves pour parler ainsi...

Mais Gérard se reprenait déjà. Nul ne devait connaître son secret. Comme son oncle insistait :

— Mais enfin. Qu'as-tu ?

— J'ai, répondit-il, en désignant du geste le médecin debout près d'eux, que cet entêté s'obstine à faire des miracles pour moi. D'ailleurs il n'a pas eu tort, puisqu'il m'est donné de vous revoir. Parlez-moi de Pierrelaurès, de ses habitants, de... tous ses habitants.

Au lieu d'accéder à ce désir, M. de Brussange se tourna vers l'Espagnol, le remercia de son dévouement, de la peine qu'il avait prise d'écrire à M. Dalisier, expliqua tout à

156 PAULE 1)E BRUSSANGE

la gloire d'Edmond le motif de son abstention et pria le docteur de revenir le lendemain afin qu'ils s'entretinssent ensemble de Gérard et se concertassent au sujet du voyage.

— Du voyage... Quel voyage, mon oncle?

— Mais je ne viens pas te faire une visite, je viens te chercher. Je ne te cacherai même pas mon projet de t'enfermer jusqu'à parfaite guérison dans quelque oubliette de Pierrelaurès.

— Vous êtes la bonté même, et voilà des oublietles que je paierais au poids de l'or.

Par malheur, je ne saurais vous suivre.

— Parce que ?

— Parce que c'est impossible.

— Quand on est de ce côté-ci des Pyrénées.

— Nous y sommes.

— Mais tu oublies que chez nous, les gens de l'autre côté... Ah ! docteur, pardon !

— Vous êtes pardonné, Monsieur, et, pour la circonstance, je vous aiderai de tou t mon pouvoir à justifier votre proverbe français.

- — Ce qui donne raison au mot de Louis XI V, ajouta gracieusement M. de Brussange : il n'y a plus de Pyrénées. Ainsi tu vois, mon enfant...

— Non, mon oncle, il me faut rester quelque temps encore à Séville, vous ne soupçonnez pas les trésors de sa bibliothèque.

— Tu y reviendras quand tu seras complètement sur pied.

— Je suis trop faible pour me mettre en route.

— Alors, je t'enlève... tu n'auras pas la peine de marcher.

— Et je vous affirme que vous supporterez à merveille celte fatigue nécessaire, dé-

158 PAILE DE BRUSSANGE

clara le médecin. A demain donc, Monsieur, pour fixer la date.

— A demain, docteur, et venez déjeuner.

Je suis si las que je n'ose vous retenir, mais j'aurai grande joie à faire plus ample connaissance avec vous.

La soirée fut douce et cruelle au malade.

Son oncle l'entourait de mille attentions, l'entretenait de sa tante, de ses cousines, et le nom de Paule revenait souvent, ce nom qui bouleversait Gérard jusqu'au plus intime de l'être. M. deBrussange exposait des plans, escomptait le voyage comme chose acquise aux débats, contre laquelle il n'y avait plus lieu de protester, disait tout ce qu'on ferait à Pierrelaurès pour mener la convalescence à bonne fin. Et Gérard se sentait navré de tant de joies entrevues qu'il fallait repousser, sans savoir de quel prétexte il couvrirait l'obstination de son refus. C'était vraiment

une épreuve poignante, après avoir renoncé au bonheur, de le voir s'acharner à sa poursuite et d'être obligé d'y renoncer deux fois.

. Ses angoisses le tinrent éveillé toute la nuit.

Le lendemain, le docteur fut consterné devant l'énorme recrudescence de la fièvre ; il le dit nettement à M. de Brussange durant la sorte de consultation qu'ils eurent ensemble.

— Je n'ai pas les secrets de M. Dalisier, ajouta-t-il; mais depuis longtemps j'attribuais son mal physique à des causes morales ; maintenant, c'est chez moi une certitude.

Nous sommes ici pour nous expliquer à cœur ouvert. Je vous l'avouerai donc, Monsieur : nous avons là un de ces cas pathologiques où les guérisseurs du corps doivent céder le pas aux guérisseurs de l'âme, et, à

mon avis, vous n'y êtes pas étranger, vous y touchez par un point quelconque.

— Moi, docteur? s'écria M. de Brussange.

Moi, je toucherais... Qu'est-ce qui vous. fait penser?...

— Le changement que vous avez produit.

— Gérard m'aime beaucoup, je crois.

— J'en suis sûr. J'ai tout observé. C'est mon métier. J'ai observé son trouble plein d'extase en vous apercevant, sa profonde émotion, puis la chaleur avec laquelle il discutait contre vous la nécessité de son départ. Cela me semblait d'un excellent augure. Car enfin, aujourd'hui, mon unique but est de lui fouetter le sang. Vous l'animiez, vous le galvanisiez, c'était parfait.

- — Vous voyez bienl alors...

— Oui, mais ce matin il est beaucoup plus mal, et, comme on ne meurt pas de joie,

PAtLE DE BRUSSÀNGE 161

quelque chose a dû se passer entre vous qui l'a rejeté dans son état habituel.

- — Vous me désolez... J'ai beau consulter ma mémoire... il n'a guère été question que de ma famille — la sienne, en somme — et, je vous prie d'en être convaincu, dans ma famille, il n'y a rien ni personne...

— Il ne m'appartient pas d'insister.

— Insistez au contraire, docteur. Vous ne savez pas que j'ai pour lui la tendresse d'un père.

— Alors, Monsieur, je conclus : votre apparition lui a fait du bien, votre tête-àtête ensuite lui a fait du mal; puisqu'il ne s'y est agi que des vôtres, c'est par un des vôtres qu'il souffre.

M. de Brussange sortit de là soucieux et assombri. Si le médecin disait vrai, qui donc chez lui avait attenté au repos de Gérard?

m PAULE DE BRUSSÀN6E

La pensée d'Hélène, fiancée à James, l'arrêta un iustant : ce n'était pas possible, Gérard avait si chaudement félicité sa cousine et mis un empressement si cordial à pourvoir James d'une position lucrative!

Paule?... Mais Paule était libre, il aurait suffi d'un mot pour que leurs mains tombassent Tune dans l'autre. Et cependant il se rappelait le départ inopiné, la tristesse des adieux, l'espèce de déchirement avec lequel Gérard s'arrachait à Pierrelaurès. Et puis, maintenant, ce refus d'y revenir!.,. A moins, — oui, là sans doute était la vérité, — à moins que la vie menée à Pierrelaurès, le souvenir évoqué de Pierrelaurès, tout ce qui montrait ou redisait les saints bonheurs de la famille et l'aridité d'un foyer vide n'accentuassent, aux yeux de Gérard, l'isolement où le laissait Edmond et que l'abandon du père ne tuât le fils. Ainsi s'expliqueraient l'émotion, faite

,de reconnaissance, en face de quelqu'un qui fût l'un des siens, et la fièvre accrue dans la douleur des comparaisons.

L'accablement de Gérard eut, au demeurant, cet avantage qu'il lui enleva toute force 4e résistance. A peine M. Dalisier hasarda-til quelques mots pour exprimer son désir de se rendre directement à Paris.

— C'est là qu'il vaudrait mieux me conduire, dit-il.

— Est-ce que, décidément, Pierrelaurès lui ferait peur? songea l'oncle.

Et voilà qui le déroutait de nouveau et blanchissait un peu son beau-frère. Quel moyen d'avoir le cœur net de tout ce drame?

Il pensa que le plus simple était de tenir ferme; lorsqu'on serait là-bas, on verrait bien où se trouvait, à la fin, le défaut de la cuirasse.

Gérard, incapable de résister, se deman-

dait de quel air madame de Brussange Tac* cueillerait. Au fond, il bénissait son état qui le livrait, sans volonté, au bon plaisir de son oncle. Ce bon plaisir servait à point ses convoitises inavouées.

Le trajet fut long. M. de Brussange ne voulait pas de la moindre fatigue pour le cher malade dont. là faiblesse était extrême, il multipliait les étapes. Un mot écrit à~ sa femme l'avait instruite des événements et prévenue de la nécessité d'un voyage &4rès petites journées. Gérard le trouvait interminable, ce voyage; il lui semblait que Pierrelaurès reculait devant eux.

Ils l'atteignirent cependant un matin.

' Dans la cour, derrière sa tante, il aperçut Tangélique visage dePaule. Tout prit autour de lui des lueurs resplendissantes.

Madame de Brussange s'avança vivement à sa rencontre :

— Gérard, mon enfant, je suis bien contente, bien heureuse de vous voir...

Son enfant ! Elle Pavait appelé son enfant! Rêvait-iV?Tandisqu'HélèneetPauleembrassaient leur père, elle passa le bras de Gérard sous le sien, lui commandant de s'appuyer, l'entraînant vers le salon avec une douce violence.

— Ma tante, dit-il, c'est à mon corps défendant que je suis ici.

— Je le sais, mais vous y avez laissé votre cœur, n'est-ce pas?

— Oui, oui, tout mon cœur.

— Il fallait donc bien l'y venir chercher.

Je me suis montrée injuste, Gérard, je vous demande pardon.

— Ma tante !

— S'il ne dépend que de moi, vous avez fini de souffrir. Votre sincère amour m'a convaincue; c'est à Paule, maintenant, qu'il appartient de décider.

Gérard tremblait, un flot de sang colora son visage, il eut à peine la force de porter à ses lèvres les mains de madame de Brussange et, dans un sanglot, il murmura :

— Mon Dieu, à présent, laissez-moi vivre !

M. de Brussange et ses filles venaient d'entrer derrière eux au salon, ils le virent chanceler. Paule courut à lui, les bras tendus, pour le soutenir. Gérard eut la sensation de cette étreinte et s'évanouit. Son oncle le retint, comme il tombait, et déposa ce corps inerte sur un canapé. Il se lamentait : pas une fois, pendant toute la durée du voyage, pareil accident n'était survenu !

Madame de Brussange, incapable d'un mouvement, l'œil fixe, contemplait ce pauvre être dont elle avait brisé les forces. Seule, Paule gardait sa présence d'esprit et baignait d'étherles tempes livides.

— Père, ce n'est rien, dit-elle, ne vous désolez pas. Il revient à lui... Tenez, voyez... Eh bien, Gérard, comment vous trouvezvous?

11 souleva les paupières : elle était penchée sur lui, elle souriait de son sourire radieux... Une délicieuse ivresse tendit les nerfs de M. Dalisier, une joie étouffante l'étranglait. Dans un souffle, tout bas, inconscient de ses paroles, il balbutia :

— Que vous êtes bonne I Que je vous aime, Paule 1

— Vous seriez un ingrat, dit gaiement la jeune fille, s'il en était autrement.

M. de Brussange eut un geste de surprise :

l'exclamation de Gérard venait de faire la lumière.

A dater de ce jour, la vie fut, pour l'angoissé de la veille, un enchantement de toutes les heures. Les soins les plus dévoués

l'entourèrent. Son oncle et sa tante, avec une délicatesse infinie, cherchaient à lui rendre ses forces morales en même temps que la santé. Paule, constamment occupée de lui, enveloppait son âme des chaudes effluves de la sienne. Il eut une peine incroyable à détourner sa tante de s'accuser devant M. de Brussange ; il la supplia de laisser ce secret mourir entre eux deux, maintenant qu'elle lui devenait douce et qu'elle lui permettait de l'appeler, dans un chuchotement : « Ma mère 1 »

— C'est ma vengeance, disait-il, le visage illuminé d'un pâle reflet d'extase.

Aussi M. de Brussange ne pouvait-il s'expliquer que par une série d'hypothèses, où plus d'une fois il rencontra juste, l'intensité d'un désespoir qui avait, un moment, pris la direction du cimetière. A son avis, l'amour était né en Gérard à l'insu de

Gérard; en le découvrant, celui-ci découvrait, en même temps, l'abîme qui le séparait de Paule. Peut-être sa fille ellemême le lui avait-elle montré, lorsqu'elle étalait aux yeux du sceptique sa rigueur de principes, ses enthousiasmes religieux plus grands que tous les sentiments humains.

Alors, se jugeant incapable de prosélytisme, il se jugeait incapable de franchir les distances et s'en était allé, mécontent de sa faiblesse passagère, toujours épris de la science, de cette science qui le courbait sur la matière et lui masquait les cieux, que si souvent il avait proclamée sa seule idole. En lui revenant, il la trouvait, cette fois, vide et menteuse, tandis que l'image emportée le guidait vers les vérités éternelles. Pour un poète, comme le châtelain de Pierrelaurès, l'amour, un saint amour, ne pouvait être

qu'un bon ange. Dès qu'il se fut donné cette

''"y ^ wp j sy

explication, il résolut d'aider à la mission du « bon ange » et rêva de conquérir avec lui l'âme et le bonheur de Gérard. Quand il s'asseyait près du convalescent et se mettait à démanteler certaines doctrines encore hasardées, il était ravi de voir l'amour combattre, comme lui, le bon combat sous les traits de Paule. Invincibles alors, la lumière et la vérité, d'autant mieux invincibles qu'on ne songeait guère à les discuter. Avec quelle ardeur Paule parlait à Gérard, les yeux emplis de flamme, les lèvres frémissantes, tout entière à son divin sujet, loin de la terre, en pleine clarté sidérale, les deux bras abaissés et tendus vers cette âme pour l'attirer près d'elle dans les hauteurs ! M. de Brussange regardait sa fille, ému de respect ; quant à Gérard, il aimait ce qu'elle aimait, adorait ce qu'elle adorait. Ce n'était plus le contempteur des félicités sublimes

et des inexplicables mystères. Son esprit avait des soumissions d'enfant, lorsque cette voix harmonieuse lui dictait son Credo.

— Vous pratiquerez, Gérard, comme mon père pratique?

— Paule, que ne me feriez-vous faire?

Elle se fâchait, prise d'une indignation

réelle :

— Ce n'est pas pour moi qu'il faut croire, espérer, aimer; c'est pour Dieu.

— Oui, Paule, mais c'est par vous que je vais à lui.

— Elle est digne de t'y mener, dit M. de Brussange.

— Et je suis joyeux de la suivre, mon oncle,

— Ah ! Gérard, s'écria-t-elle avec effusion, je vous aime doublement; il me semble être un peu la mère de votre âme.

W™ l'PMw

Madame de Laubermont jouait de malheur :

des trois victimes de l'accident arrivé chcfz lord Melwin, l'une était morte — et c'était précisément lady Melwin; l'autre ne valait guère mieux — et c'était justement l'ancien gendre de ses rêves ; la troisième se portait comme un arbre! Décidément la fiancée indienne avait le sort pour elle... à sup-^ poser du moins que la seconde victime survécût, ce qui ne paraissait guère probable.

Aussi Arabelle, excellente femme au demeurant, mais mère très âpre, flottait-elle entre deux courants contraires : une grande pitié pour son jeune cousin et de secrètes espérances pour son fils. Du jour au lendemain, en manœuvrant bien sa barque, le sémillant Albéric pouvait devenir l'héritier de lord Melwin. De telle sorte qu'Arabelle, partie en guerre à la gloire d'Edith, ne complotait plus que le triomphe d' Albéric. Le cœur des mères est indivis.

glÉdith campait à poste fixe dans Pierrelaurès, dont tous les habitants la choyaient de leur mieux. Compagne inséparable d'Hélène, elle se plaisait plus aux gaietés de sa future petite tante qu'au sérieux de Paule. Elle s'était vite aperçue de l'ascendant de de celle-ci sur Gérard. Gérard, en effet, ne cherchait pas à cacher son amour. N'osant

encore l'avouer à qui l'inspirait, tant il

redoutait de ne point le voir partager, il le laissait pourtant éclater en tous ses actes et parlait le langage muet où d'habitude personne ne se trompe, qu'àPierrelaurès chacun comprenait, mais que Paule ne comprenait pas. La jeune fille croyait toujours à une amitié fraternelle, plus douce chez elle que les autres peut-être, parce qu'il s'y mêlait un peu d'apostolat, de maternité céleste, elle ne savait quoi dont elle se sentait attendrie en dépit d'elle-même et plus que de raison.

Bien qu'Edith ne tînt pas à Gérard, elle en voulait au savant de lui préférer Paule, une créature aussi profondément ignorante de toute grâce coquette, si dédaigneuse de ce qui constitue le charme véritable de la femme, comme l'entendait mademoiselle de Laubermont. Elle se vengeait avec des airs ingénus de sa blessure d'amour-propre et rouvait à merveille le point sensible où

frapper M. Dalisier. Albéric dans ces circonstances lui servait d'instrument. De tout temps il avait témoigné d'une grande déférence affectueuse à l'égard de Paule : Edith ne manquait point d'y insister auprès de Gérard. Elle lui contait la métamorphose de son frère due au coup de baguette de la magicienne. La magicienne avait transformé l'oisif en travailleur, l'inutile en homme, et l'amateur de chiens et de chevaux en philanthrope; bref, un M. de Brussange raccourci, qui venait consulter le vrai Brussange, à tout propos, probablement pour avoir son avis, plus probablement encore pour mendier les approbations de Paule.

— En reçoit-il, au moins? demanda Gérard.

— S'il en reçoit! bon Dieu! songez donc qu'il obéit au doigt et à l'œil. Or, Paule est une autoritaire.

— Pas possible?

— Elle n'a qu'un défaut : celui-là, mais elle Ta bien. Tout le monde est à ses ordres, père, mère et le reste. Elle commande en reine aux paysans du village, au curé, à n'importe qui. Tenez, Albéric ne se mêlet-il pas de faire réparer notre église et d'installer des sœurs à Casteluzecb? Pour les beaux yeux de Paule ! Et la galerie est bouche béante devant ce pauvre Albéric : c'est si peu lui! C'est lui pourtant, mais c'est aussi Paule. Je vous assure que, livré à ses seules inspirations...

— Oui, oui, je sais, murmurait Gérard.

Ces perfidies avaient pour résultat de

troubler la paix de M. Dalisier et de lui fermer la bouche. Nul ne ressemblait moins à un homme supérieur qu' Albéric ; c'était, toutefois, un honnête et brave garçon dont une certaine élévation de caractère rache-

tait les étourderies. Gérard se demandait si le prosélyte encombrant n'avait pas, pour plaider en sa faveur, les souvenirs d'enfance, imprégnés de poésie, qui cachent les défauts et grandissent les qualités. Le premier compagnon des premiers jeux devait rester le préféré d'une créature immuable comme Paule. Hélène s'était attachée à James Pernill, pourquoi Paule ne se serait-elle pas attachée aussi?... Cela lui paraissait exorbitant, odieux, mais admissible, et, résolu d'être fixé tout de suite, il s'en ouvrit à madame de Brussange.

— Jaloux ! dit celle-ci,

— Je le confesse. Ce n'est pas ma faute.

— Albéric est un enfant, vous avez tort de vous alarmer. Peut-être avez-vous un autre tort.

— Celui de me taire avec Paule?

mv

— Oui. Nous avons promis de ne lui rien ' laisser soupçonner...

— Parce que je veux ne la devoir qu'à elle-même. Et je vous remercie, mon oncle et vous, de tenir votre promesse.

— Mais Paule est pleine de candeur, elle ne songera jamais à s'interroger. Si vous tenez à une solution, prenez les devants.

— Je tremble, ma tante, qu'elle ne me repousse.

— Et vous supposez, en revanche, qu'Ai j béric...

— Voyez ce qu'elle fait pour lui.

"« — Ce qu'elle fait pour tout le monde.

Paule, ne vous y trompez pas, a du missionnaire. Albéric était une créature humaine à ramener dans le bon chemin, elle s'y est employée. Elle a ce besoin de courir après les brebis perdues.

— Justement! soupira M. Dalisier. Au-

jourd'hui, je n'en suis plus une pour elle.

Quel intérêt lui inspirerais-je ?

— Ma foi, répondit en souriant madame de Brussange, elle seule peut vous répondre.

Demandez-le-lui.

Et Gérard songeait. De quelques soins que l'entourât la jeune fille, elle allait tous les matins, souvent deux fois par jour, à sa tournée chez les pauvres et les malades ; jamais elle ne la lui avait sacrifiée. Elle multipliait même les occupations qui l'éloignaient de lui : par exemple, l'instituteur empêché par une loi de laisser apprendre le catéchisme dans l'école, et le curé de Pierrelaurès trop vieux pour venir à bout de la turbulence des enfants, elle avait obtenu de madame de Brussange la permission de réunir les plus indisciplinés chaque soir, à cinq heures, dans une salle basse du château.

Gérard voulut assister à Tune des séances, Albéric l'y conduisit. Paule ne les entendit pas entrer.

Elle était assise au milieu d'un cercle de gamins dont les mines éveillées, le hâle des joues, les cheveux en désordre, les vêtements en loques étaient à peindre. Elle avait placé les mutins à ses pieds, les sages à ses côtés, puis, avec une patience merveilleuse, » elle leur répétait le mot à mot de la leçon, après Tavoir expliquée, la gravant de sa voix d'oraux cervelles mobiles. Mademoiselle de Brussange parlait d'abondance, sa foi l'illuminait et toutes ces petites figures tendues vers sa radieuse beauté, ces yeux brillants, ces lèvres béantes et fraîches, celte couronne de têtes ébouriffées et charmantes, pressées de plus en plus autour d'elle, se serrant pour ne rien perdre, formaient un tableau exquis. La leçon terminée, les enfants ne se hâtèrent

point de partir : elle avait encore à donner à chacun une provision de bonnes paroles pour les parents, les sœurs, les vieillards ; elle mettait des caresses sur les cheveux rebelles, envoyait des sourires, n'oubliait personne, et tous s'en allaient joyeux, réchauffés par cette charité d'ange.

Lorsque le dernier eut disparu, elle découvrit dans un coin obscur Albéric et Gérard, immobiles.

— Tiens! vous étiez là?

M. Dalisier n'avait pas la force de répondre, Albéric s'en chargea pour lui :

— Nous voulions voir comment vous catéchisez. Que ce doit être assommant !

— Vous croyez ?

— En vérité, vous avez; presque l'air de tenir à cette mauvaise graine.

— Si j'y tiens! répliqua-t elle. Mais de toutes ces âmes je ferai des fleurs. Ce sera

182 PAULE D£ BRUSSÀNGE

devant Dieu ma plus belle gerbe. Vous regardez encore trop à terre, Albéric.

— Sursum corda! selon votre devise, Paule, dit Gérard.

— Oui, reprit-elle avec feu, sursum corda!

toujours, toujours. La meilleure des devises. Et ce doit être la vôtre, mes amis.

Gérard estima que ce « mes amis » gâtait le précepte. II se sentait pour le suivre toutes les inclinations possibles, mais trouvait irritant qu'on en fît une panacée collective. Le sceptique s'était élevé au-dessus de bien des erreurs; quelques liens pourtant lui retenaient encore les ailes et, du moment qu'on faisait d' Albéric son compagnon de route, il éprouvait le besoin de fausser compagnie.

Albéric, les enfants du catéchisme, et celui* ci et celui-là; l'univers alors? C'était trop de monde. Tandis qu'il plaçait Paule au sommet et en dehors de tout, Paule le confon-

dait dans le troupeau banal..* Pauvre fou bercé d'illusions ! Ne le devait-il pas comprendre? il n'était rien de plus que les autres, ■

En cette phase de révolte, son humeur changea, ses paroles se firent amères, de brusques ressauts laissaient reparaître le vieil homme. L'orgueil atteint criait, l'égalité lui semblait monstrueuse et son amour saignait. Mais tout à coup le visage de Paule, affectueux, inquiet, se penchait sur lui.

— Qu'y a-t-il, Gérard?

— Il n'y a rien.

— Je suis sûr qu'il y a quelque chose.

Vous avez votre air des mauvais jours.

Cette voix harmonieuse, c'était sa conscience ; il ne voulait plus l'entendre.

. — Laissez-moi, ma cousine.

— Oh ! les mots de cérémonie ! ma cou-

sine ? Pourquoi pas tout simplement Paule ?

Est-ce que nous sommes fâchés ? vous ai-je fait de la peine sans le savoir ?

— Aucune peine.

Elle ne se rebutait pas. La petite main blanche se posait sur le front brûlant.

— Un accès de fièvre sans doute, puisque vous êtes nerveux et méchant.

Le sang se pressait aux artères de Gérard.

Oui, la fièvre, la fièvre, mais il était calmé, reconquis, et Paule ne devinait pas que c'était la fièvre d'amour.

Les forces de M. Dalisier revenaient lentement. Quoiqu'il ne fût point rétabli tout à fait, chaque jour il travaillait un peu. M. de Brussange l'y poussait, sur l'avis du médecin qui réclamait pour le malade surtout de la distraction.

— Tu es trop faible, tu ne peux pas écrire, avait dit son oncle, mais je te servirai de

secrétaire, et s'il le faut, nous nous adjoindrons Paule.

On dressa près du lit de repos une table pour les livres et les papiers. Jamais Gérard n'avait senti sa pensée plus puissante. La foi de Paule la décuplait. M. de Brussange cédait la plume à sa fille, convaincu que nul ne perdrait au change, et Paule, courbée sur la table en face de son cousin, levait de temps en temps vers lui de grands yeux limpides, attendant la fin de la phrase que Gérard cherchait au fond de ces prunelles fixes. Il s'agissait de nettoyer ceux des ouvrages du savant, où l'incrédule avait laissé percer son incrédulité. Le secrétaire prenait un intérêt passionné à ce travail, couronnement de sa maternité d'âme. C'était entre eux plus qu'un échange d'idées, c'était le double lien du cœur et de l'intelligence les unissant en un même effort, remuant en eux les mêmes

186 PAULE DE BRUSSÀNGR

enthousiasmes. Et Gérard, dans f extase, admirait chez Paule sa rapidité de compréhension, la rectitude de son jugement, le ton piquant de ses critiques. Quelle compagne pour un homme d'étude que cet esprit supérieur, et comme il serait délicieux de descendre sous son inspiration au fond des problèmes les plus ardus, de monter à sa suite vers les mystères les plus troublants !

Un jour, Paule rentra de ses courses au village plus tard que de coutume. Gomme M. de Brussange ne permettait encore que deux heures dé travail chaque matin, il avait dû jouer le rôle de secrétaire à la place de l'absente et, quand celle-ci parut, il lui reprocha de les avoir oubliés.

— Ce n'est pas un oubli, mon père, répondit-elle. Vous pouviez consacrer votre matinée à Gérard : je me suis abstenue.

— À ce compte, il t'est facile de t' abstenir toutes les fois.

— Cela vaudrait peut-être mieux.

— Hein?

— Notre travail vous ennuie, Paule? demanda M. Dalisier.

— Oh! non, certes.., au contraire.

— C'est donc un simple caprice? observa M. de Brussange.

— Si vous voulez, dit-elle après un silence.

— Mais je ne veux pas du tout. D'autant que ce serait le premier de ta vie.

— N'insistez point, mon oncle, fit Gérard.

Vous voyez bien que Paule a des raisons...

Elle n'est pas obligée de nous les dire.

— C'est vrai, cela, ma fille ?

Paule détournait les yeux, embarrassée, hésitante. Puis, comme prenant avec courage un parti désagréable :

— Je ne suis pas venue parce que j'ai réfléchi.

— Diable! riposta le père... Eh bien, tu sais, voilà une explication qui n'est pas beaucoup plus claire que ton silence. Donnenous au moins le résultat de tes réflexions.

Paule répondit à voix basse :

— La femme forte de l'Écriture filait, priait et demeurait étrangère aux choses qui ne la regardaient pas.

— Que nous contes-tu là? répliqua vivement M. de Brussange. La femme forte, dit la Bible, entreprend les ouvrages les plus pénibles. Mais elle est de son temps, le temps primitif et barbare. Sois du tien. A son exemple, ne dédaigne pas les occupations humbles de ton sexe, je serai le premier à t'en applaudir; mais rappelle-toi qu'en accumulant les lumières sur le monde, Dieu y accumule les devoirs. La femme en a sa part. Elle

doit s'intéresser aux questions élevées, non pour se targuer de son esprit, mais pour s'instruire. Et l'instruction basée sur Dieu n'a jamais perdu qui que ce fût.

— Alors, mon père, pourquoi Fénelon a-t-il dit de la femme chrétienne : € Elle file, se cache, obéit et se tait? »

— Parce qu'il s'adressait à des orgueilleuses.

— Et savez-vous si je n'en suis pas une?

— J'en réponds.

— Pas moi.

— Mais, mais, mais... Ah ça! qu'est-ce qui te prend? Fénelon! l'Écriture! Je vous demande un peu... On raisonne aujourd'hui?

pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier?... Oui, c elle file, se cache, obéit et se tait >, obéit, tu entends? Or, de par mon bon plaisir, je t'ordonne de t'occuper de choses intellectuelles qui au fond t'enchantent.

190 PAULS DE BRUSSANGE

— Trop ! murmura Paule.

— En voilà bien d'une autre ! s'écria M. de Brussange radieux, car il devinait le travail intérieur qui se faisait en sa fille. Et quel inconvénient vois-tu à ce qu'elles te plaisent trop?

— Celui de devenir mauvaise.

— Mauvaise!... Qu'en penses- tu, Gérard?... un résultat auquel je ne m'attendais guère!... En quoi lé goût des choses intellectuelles peut-il te rendre mauvaise?

— Alors, s'écria brusquement la jeune fille, c'est une confession qu'il vous faut, et publique encore, puisque Gérard m'écoute?

Soit; oui, je deviens mauvaise: je m'affole des pensées que j'écris sous la dictée de Gérard, elles me poursuivent, elles me harcèlent; toujours j'entends sa voix me les dire* Quand je fais le catéchisme, elles me bour-.

donnent aux oreilles; quand je visite mes

malades ou mes pauvres, elles se placent entre eux et moi. Je me passionne pour son travail, comme si ce travail était le mien.

Hier, la vieille Jacqueline m'attendait, je ne suis pas allée la voir parce que je trouvais plus de plaisir à rester ici. Est-ce que ce n'est pas de l'égoïsme, cela? Et puis, je cesse de ressentir les mêmes pitiés, les mêmes élans pour ceux qui souffrent; ils m'apparaissent dans je ne sais quelle brume lointaine, j'éprouve à leur égard presque de l'indifférence, cette indifférence même a du charme. Et mon changement me cause du trouble, et ce trouble me cause du bonheur, et, vous le voyez bien, je me pervertis, mon père. Si je ne suis pas venue ce matin, ce n'est ni par caprice ni par ennui, puisque ma meilleure joie est de rendre service à Gérard, c^est pour secouer une torpeur dont je n'ai pas l'habitude et des rêveries qui ne me portent plus à Dieu*

Elle parlait avec une telle animation que M. de Brussange n'osait l'interrompre. Un x*espect attendri le pénétrait en face de cette conscience droite qui se mettait à nu pour montrer sa tache, afin d'être plus libre de l'effacer. Lorsqu'elle eut achevé :

— Tu as raison, Paule, dit-il en la serrant contre sa poitrine ; va près de ta mère et ne néglige plus tes pauvres.

— Ah ! mon oncle, balbutia Gérard, pourquoi l'avez- vous renvoyée? Elle me faisait tant de bien !

Si la sérénité de Paule s'obscurcissait, son énergie n'était pas atteinte. Elle luttait contre l'impulsion de forces secrètes qui l'abaissaient des cieux vers la terre; elle repoussait l'énervante mollesse dont elle se sentait assaillie, quand, lasse de ses courses, elle s'asseyait au pied d'un arbre, la tête renversée en arrière, appuyée au tronc, et qu'elle demeurait perdue en une contemplation vague. Au delà des frondaisons verdoyantes,

elle apercevait dès morceaux d'azur, de doux chatoiements de topaze sur l'émeraude des branches, un éblouissement de soleil passant à travers les ramures, et, dans cette fusion de reflets lumineux et confondus qui l'aveuglait, une fatigue délicieuse la tenait immobile, un évanouissement de pensée l'endormait à moitié, elle vivait un songe où cette pluie d'or tombant sur elle lui semblait le sourire de Dieu. Elle avait cette impression d'être, comme par le passé, sous son regard ; mais derrière les séraphins dont les battements d'aile lui effleuraient encore le front, elle voyait aussi se dresser une féerie fantastique : chaos de problèmes, de sciences et de philosophies, tous les sommets terrestres — et non plus les nuées de jadis — une traînée d'étincelles sorties de génies divers, un entassement de mystères longtemps ignorés tourbillonnant autour de grands

yeux bruns, sérieux et tendres, astres de ces mondes nouveaux, autour d'un visage aux lèvres parfois amères, parfois émues, autour d'un être qui maintenant absorbait sa vie.

Pour chasser la vision, elle se levait, elle comptait les nids de verdure, semés dans les mille recoins du parc, où si souvent elle était venue prier et méditer. Eux, restaient toujours les mêmes : l'herbe y était pâle, les mousses qui la rongeaient semblaient une broderie de peluche avec de larges feuilles de lierre foncées et luisantes en relief sur le fond moelleux; ils gardaient leur sérénité tranquille sous leur dôme séculaire. Gomment se faisait-il que hors d'elle rien ne changeât, quand tout changeait en elle?

Comment se faisait-il que l'hymne des choses qui, la berçant naguère, la rapprochait de Dieu seul, l'enlevât encore au bercement des mêmes harmonies, mais vers des bords in-

connus? H avait des notes étranges et d'ineffables concerts; il chantait la joie terrestre, la joie de vivre, la joie des brins d'herbe baisés du soleil, des brins de mousse couverts de rosée, pleurs et rayons célestes semés d'en haut sur les infiniment petits; des soupirs bruissaient parmi le feuillage, caressaient l'âme, chuchotaient des mots incompris et versaient dans les veines le tumulte qui fait palpiter, l'ivresse qui fait pleurer,. . Oh 1 rêveries, rêveries de la vingtième année, où se mêlent aux poésies de l'enfance les poésies de la jeunesse, où toute l'existence apparaît sous des prismes trop beaux pour n'être point trompeurs, quelles pentes ne faites-vous pas descendre avec la complicité de toutes les merveilles de Dieu!

C'est le baptême fatal des illusions. Plus haute est la créature, plus forte est la tourmente.

Mais Paule à la fin secouait l'envahissement.

Quoi qu'elle en eût dit à M, de Brussange, ces préoccupations imprévues ne détruisaient ni sa mansuétude ni son zèle pour les malheureux. La vieille Jacqueline, de plus en plus cassée par l'âge, y gagnait même une recrudescence de sollicitude. Thoùenne, le père de la petite Élisa, cette enfant près de laquelle, dans un après-midi de l'année précédente, la jeune fille avait compris le devoir de la charité active, Thoùenne habitait, non loin de chez Jacqueline, une maison basse et délabrée ; Paule y venait à chaque instant.Ces visites déplaisaient fort à Janille, la furie de cet intérieur misérable où le brave Thoùenne avait tout juste le droit de se taire quand Janille martyrisait Élisa, née d'un premier lit. Mais l'humeur rogue de la paysanne, au lieu d'éloigner Paule, surexcitait son dévouement. Les méchancetés glis-

saient sur elle, comme l'eau sur le marbre, sans laisser de traces.

Elle avait pris Élisa sous sa protection; une protection d'ailleurs inefficace, car l'enfant dépérissait à vue d'œil. Lorsque mademoiselle deBrussange interrogeait Thouenne à cet égard, Thouenne, d'un air gêné, tournait son tablier de cuir entre ses gros doigts et ne répondait rien ; et, si Paule lui montrait sur le corps de la petite des taches bleuâtres, des plaies d'une apparence bizarre, il hochait pesamment la tête et, en-dessous, à la dérobée, comme s'il avait peur d'être vu, s'essuyait les paupières du revers de la main. Paule, silencieuse, pansait Élisa. La besogne finie, au moment de partir, elle couvrait de baisers ce pauvre petit visage déformé par le mal. Les yeux de l'enfant jetaient alors des lueurs d'effarement tel, de telles supplications, que Paule s'en allait tout interdite.

PAULE DE BRLSSANGE 199

Une fois à Pierrelaurès, la conversation de Gérard, les soins qu'autorisait la convalescence et qu'elle éprouvait un si singulier plaisir à lui prodiguer encore, voilaient un peu l'image d'Élisa. Le soir, dans sa chambre, agenouillée devant le portrait de Séverine, elle revoyait la mièvre figure maladive et priait pour sa protégée et se demandait, avant de s'endormir, pourquoi tous les petits enfants n'avaient pas leur mère.

Le sommeil la gagnait... et ce n'était plus Élisa que lui montraient ses rêves.

Cependant M. Dalisier, depuis l'aveu de sa cousine, avait compris que l'heure de s'expliquer était venue. Un matin, comme Paule rentrait de la messe, elle trouva Gérard dans une des allées du parc. Il l'attendait.

— Vous voilà bien courageux, dit-elle.

— Plus que vous ne croyez, Paule. Car il

^.j'^.yjpuw

faut que je vous parle, et, en vous parlant, je vais jouer tout mon bonheur.

— Ah ! mon Dieu I répliqua-t-elle d'un ton léger que démentait la pâleur subite de ses joues.

— Paule, je vous aime, dit Gérard à voix basse.

Elle le regarda droit dans les yeux avec une douceur extrême. Cela n'était pas nouveau pour elle ; non, elle le savait. Depuis quand? elle n'aurait pu le dire, il lui semblait même que c'était depuis toujours. Et pourtant ces mots lui apportaient -une ivresse si profonde qu'elle se taisait afin de les entendre encore chanter en elle le poème de bonheur dont ils étaient la première note.

— Vous le permettez? supplia M. Dalisier.

— Oui, Gérard. Et j'en suis heureuse. Et moi aussi, je vous aime.

— Ah ! Paule! s'écria-t-il, vous venez de me payer toutes mes souffrances. Mais écoutez-moi, mon trésor. Ce que je veux de vous, ce n'est pas ce que vous donnez aux autres : votre intarissable maternité; c'est cela et c'est plus encore, c'est votre âme entière, avec ses aspirations et ses défaillances, votre vie entière avec ses joies et ses peines. Ce que je vous demande, c'est d'être si bien moi — et rien que moi — que je puisse être vous — et rien que vous. Ce que je souhaite, c'est de vous emmener confiante, à mon bras, ma femme, mon guide et mon soutien. J'ai tant besoin de vous, Paule! Vous avez vu sur votre route un homme qui dormait, vous l'avez éveillé de son sommeil de mort. Je suis cet homme.

Continuez votre œuvre. Vous m'avez donné la soif des saintes tendresses, donnez-moi la possession des félicités saintes. Vous seule

au monde avez fait battre mon cœur, gardez-le dans le vôtre pour qu'il soit digne de vous. Je suis mauvais, vous me rendrez bon.

J'ai douté longtemps, vous augmenterez ma foi. Vos grandeurs, vos espérances, vous les partagerez avec moi. Je vous obéirai toujours, je serai toujours votre esclave, et, dussiez-vous m'imposer les plus durs sacrifices, je trouverai dans mon amour la force de m'y résigner.

Elle lui tendit la main.

— Je n'aurai rien à vous imposer, Gérard.

Nous servirons Dieu ensemble, et Dieu nous bénira. Je suis loin d'être parfaite, mon ami. Vous me jugez, j'en ai peur, avec un esprit un peu prévenu. Mais, appuyée sur vous, je tâcherai de devenir meilleure.

— Meilleure!... Ah! ne vous occupez que de m'aimer toujours.

Les yeux de Paule caressèrent doucement

la figure de Gérard et se levèrent ensuite vers le ciel, tandis qu'elle répétait:

— Toujours!

Oui, toujours... surtout par delà cette vie.

Ils suivirent au hasard les allées du parc tantôt recueillis et silencieux, tantôt laissant déborder leurs pensées. Gérard contait ses longues tortures, son désespoir, puis ses espérances traversées de tant de craintes ; Paule disait l'envahissement victorieux de l'amour, sa stupéfaction à l'entendre chuchoter à son oreille, surtout à le reconnaître comme s'il était un vieux souvenir, et tous deux se grisaient de leurs joies sous les tiédeurs du soleil et les saluts de la nature. Lorsqu'ils entrèrent au salon, M. de Brussange et sa femme n'eurent pas besoin de paroles pour tout deviner et remercièrent Dieu d'avoir béni Pierrelaurès.

Par déférence, il fut convenu que les fiançailles demeureraient secrètes jusqu'au retour du père absent. Gérard eût volontiers maudit le Brésil en bloc et les gens d'affaires en particulier, si à l'école de Paule il lui eût été permis de maudire quelque chose ; mais la sérénité religieuse de la jeune fille le subjuguait. Cette créature exquise possédait des trésors de tendresse et de candeur et les prodiguait à Gérard dont les impatiences se calmaient à son contact. Elle n'avait plus de trouble, plus de préoccupations; elle se laissait aller sans arrière-pensée ; elle offrait au ciel de continuelles actions de grâces, pétrissant l'âme de Gérard à l'image de la sienne, lui donnant ses vertus, son ardeur chrétienne, ses élans vers Dieu, l'élevant enfin jour par jour à un haut degré de perfection.

Le temps passa comme un songe.

Il fallut, pour les rappeler à la vie réelle, une lettre d'Edmond Dalisier.

Gérard fut stupéfait : le Brésil lui avait changé son père ! M. Dalisier annonçait sa prochaine arrivée à Paris et demandait à Gérard de l'y venir attendre, afin qu'il pût constater le complet retour de son fils à la santé.

— Qu'en dites-vous, mon oncle?

— Je dis que tu dois te hâter de partir.

— Je crois bien, approuva Paule. C'est votre père.

— Assurément... il est même utile que je me le rappelle.

— Gérard! protesta mademoiselle de Brussange.

— Dame! puisque lui ne s'en est jamais souvenu.

Vers le sommet de la côte qui des hauteurs du village descend dans la plaine, à la

200 PÀULE D£ BRUSSANGE

bifurcation du chemin, une croix étend ses bras de pierre. C'est à ses pieds que Paule s'arrêta pour recevoir les adieux de Gérard.

Elle lui tendit le front et se tint debout sur les marches, accompagnant du cœur le break qui s'éloignait dans un nuage de poussière.

Rapidement elle voyait augmenter la distance... Pourquoi les séparait-on déjà l'un de l'autre et pourquoi souffrait-eJle, puisqu'il allait bientôt revenir?

Et de loin elle apparaissait à Gérard, dont les yeux ne l'avaient point quittée, toujours debout sur les marches, dans une apothéose de soleil couchant, comme crucifiée à la grande croix de pierre.

Gérard, en arrivant, apprit que son père, débarqué la veille, dormait encore. Il ne voulut pas le faire éveiller. Son impatience filiale était de celles qui peuvent attendre. 11 se dirigea vers le pavillon de l'hôtel où se trouvaient ses appartements particuliers.

Depuis plus d'un an il n'en avait pas franchi le seuil. Ces pièces à l'ameublement luxueux et sévère, inaccessibles aux bruits du dehors, vrai sanctuaire d'étude, lui parurent froides

et tristes. C'est là qu'il avait mené sa vie d'incrédule et de savant; que de choses ignorait le savant et comme l'incrédule lui faisait pitié I Lorsqu'il s'en était allé, libre des vulgaires attaches à de soi-disant préjugés, infatué de sa raison, fier de ses froideurs systématiques, si quelqu'un lui eût prédit un retour en ces mêmes lieux avec des pensées tout autres, un cœur neuf, un cœur enfin — puisqu'il n'en avait pas — il eût haussé les épaules. Et quelques mois avaient suffi pour déranger l'axe de son existence. Oui, quelques mois, et le passé devenait un* mauvais rêve, le charme était rompu, dans cette maison rentrait un étranger, avec une seule adoration : Paule, un seul nom aux lèvres :

Paule...

La porte s'ouvrit sans qu'il y prît garde, tant il était loin de l'heure présente.

PAULE DE BRUSSÀNGE Î09

— Toujours en pleins problèmes?

— En plein bonheur, mon père, répondit Gérard encore à Pierrelaurès.

Edmond Dalisier s'adjugea la spontanéité de cette réponse, évidemment dictée par le plaisir de se retrouver, et, comme elle le dérangeait de leurs habitudes, il en sortit tout à fait en donnant à son fils une vigoureuse accolade.

— Bonheur partagé, dit-il, j'avais hâte de te voir. Je puis même te l'avouer : je guettais ton arrivée.

— Vous guettiez...

— Une surprise que je voulais m'offrir, de te surprendre.

— Mon père!

— Ma loi, l'inspiration était bonne, car> diable m'emporte! cela fait du bien... Ah! ça, mais qu'est-ce que Ton racontait? tu n'as pas été malade, toi; tu as une mine superbe.

lMO l'AULE DE BRUSSÀNGE

— En tout cas, c'est fini.

— Je le vois, pardieu! Le régime de Pierrelaurès?

— Comme vous dites.

— Pierrelaurès a du bon, grommela M. Dalisier.

— Si vous saviez, mon père !. .

— Bah! je me doute bien. Et tandis qu'on te soignait là-bas, moi, je... mais ça ne t'intéresse pas, ce que je faisais.

— Mon oncle m'en a touché un mot, en l'air.

— Oui, oui, les millions! Brussange n'admet pas qu'on s'arrête à ces petits détails. Il t'aura dit que je m'en occupais trop. C'est possible. Seulement ce qu'il ne t'aura pas dit, c'est que, pendant que je courais . après eux, le chagrin courait avec moi. Par exemple, tu peux te vanter de

^ m'avoir embrouillé les idées. Je ne me re-

Connaissais plus. Tu me croiras si tu veux; tant que je n'ai pas eu de bonnes nouvelles, je n'ai pas fermé l'œil. Heureusement, Brussangc m'a télégraphié... J'irai l'en remercier chez lui.

— Bientôt, n'est-ce pas? s'écria Gérard.

Oh! je vous en prie, le plus tôt possible.

— Tu es joliment pressé.

— Plus que vous ne pouvez croire.

— Bon ! "te voilà sous le charme. C'est un charmeur, Léopold. Je n'ai pas la prétention de lutter; mais, au fond, vois-tu, mon ami, je vaux peut-être mieux que je n'en ai l'air. Je t'aime à ma façon, qui n'est pas la sienne, mais qui n'est pas mauvaise non plus. Ainsi, tout ce que j'ai gagné à Rio, — un gain respectable, s'il te plaît, — est déjà consigné sous ton nom au grand-livre.

Comme Gérard, dépaysé en tombant du bleu de ses joies sur un tas d'or, ne s'ex-

clamait point, Edmond Dalisier reprit :

— Une sentimentalité, j'imagine, qui vaut bien les autres,

Gérard, maintenant, préférait les autres, y compris l'accolade inusitée de tout à l'heure. 11 répondit:

— Vous avez toujours été trop généreux.

— La science te suffit, je sais ; mais, si la science a son prestige, l'argent a son mérite.

— Au fait, approuva Gérard, cela sert dans un ménage.

11 songeait au noble emploi que Paule en saurait faire. Quel budget pour sa charité!

— Dans un ménage?... Tu comptes te marier?

— Je n'attends plus que votre consentement.

— Tiens, tiens... Mariage de convenance, d'ambition?

— D'amour.

— Hein?

— Un mariage d'amour, mon père.

— C'est de ton âge, à coup sûr... mais si peu dans tes cordes I...

— Me blâmez-vous?

— Non, certes, tant s'en faut !... Tu ne pouvais même rien m'annoncer qui me fût plus agréable, parce que... parce que... Je ne sais trop comment t'expliquer cela... Je baisse, vois-tu, il n'y a pas à dire, je baisse. Bientôt je serai forcé de dételer. Brussange qui ne voulait pas admettre que je portais un harnais trop lourd! Oui, mon ami, l'heure approche où je serai bon à jeter au rancart. Et, ma foi, tes enfants... Car enfin, soit dit sans reproche, je n'ai jamais eu le temps de savoir ce que c'est qu'un enfant...

Tu vas me faire faire mon .apprentissage. Je les dorloterai, je les camperai sur mes genoux... 11 parait que c'est ce qu'ils aiment le mieux... Je serai un grand-père modèle...

Mais qui diantre est la fée capable d'avoir ébr&hé la cuirasse de l'insensible et dédaigneux Gérard?

— Ma cousine Paule de Brussange.

— Une Brussange!... Toi aussi!

Edmond Dalisier s'était levé en proie à

une émotion visible. Était-ce sa jeunesse soudainement évoquée avec le cortège des tristes souvenirs ou quelque obsession refoulée toujours et toujours tenace qui l'agitait ainsi? Lui-même ne s'en rendait pas compte, mais sa gaieté venait de fuir.

Gérard observait cette métamorphose brusque et ne laissait pas d'en être surpris. Un léger silence se fit entre eux. Puis M. Dalisier dit à son fils d'un ton bref:

PÀTJLE DE BRUSSÀNGE 215

— J'approuve.

Gérard s'inclina devant son père. Celui-ci reprit lentement:

— Je ne connais pas ta cousine, mais elle est du sang de ta mère. Ton choix ne saurait être mauvais... Elle est belle, sans doute?

— Comme la beauté !

L'élan était pris, l'occasion était bonne; l'amoureux avait en face de lui un homme aux oreilles complaisantes, il ne tarit plus. Longuement il parla de Paule, avec une chaleur, des mots d'extase qui s'infiltraient goutte à goutte au cœur desséché du père, y ramenant, peu à peu, la vie. Cette passion attendrissait Edmond. En écoutant son hymne de triomphe, il soupçonnait enfin que tant d'élévation et tant d'idéal ont peutêtre leur prix, un prix que ne saurait payer tout l'or du monde. Des horizons, entrevus

déjà mais vite oubliés, se rouvraient devant lui et déployaient leurs richesses méconnues et lui jetaient le parfum des printemps en fleur. Aux vibrations de cette voix, aux transports de ces aveux, une sorte de mélancolie le gagnait, comme un regret vague d'avoir étouffé en lui ce qui, sous ses yeux, palpitait en son fils et, quand il en avait le moyen, de n'avoir pas choisi les vraies jouissances, llors quelques heures envolées comme un éclair, hors quelques jours donnés à Séverine, qu'avait-il de bon à recueillir le long du chemin si fiévreusement parcouru? Ces heures mêmes et ces jours étaient tombés de sa mémoire. De l'existence factice où il s'était surmené, rien ne restait qu'une sensation de vide. Cette sensation, il l'avait emportée de Bordeaux depuis les dernières paroles de M. de Brussange. Souvent, ainsi qu'une ombre importune,

elle voilait la netteté de ses conceptions financières. Dans les moments de fatigue, — et maintenant le corps usé n'avait plus ses indomptables énergies, — son isolement, au milieu des hommes, commençait à lui faire peur, isolement légitime, car il se l'était préparé lui-même, presque à dessein, se vouant tout entier à son égoïste fureur de travail.

Ce que les autres pères trouvent près de leurs enfants, il l'eût trouvé près de Gérard, si, réellement, il avait été père. L'avait-il été? Bien peu et mal. A force d'y songer, il arrivait à conclure contre lui : systématiquement, il délaissait le plus naturel des devoirs, il ne pouvait se réclamer du plus naturel des droits. Revenir en arrière?

Désormais, en sus des habitudes contractées, Gérard mettait dans sa vie un amour qui barrait la route aux retours affectueux; désormais, il n'y aurait pas de place vide en

218 PAULE DE BRCSSANGE

ce cœur plein jusqu'au bord. Allons, il s'était trompé ; l'exclamation dont on saluait son entrée, le cri récent dont il s'attribuait l'allégresse, ah ! non, certes, cela n'était pas pour lui.

Les tentures s'écartèrent et, dans le cadre béant, François de Brussange montra l'ovale de son joyeux visage. .

— Je ne vous dérange pas?

Gérard courut au-devant de son cousin.

Les déranger, lui? M. Dalisier, en voie d'observations philosophiques, constata une différence notable entre la réception de François et sa réception propre. Ce n'était pas du tout la même chose. Un élan, cette fois, une spontanéité!... Ses idées neuves s'assombrirent en proportion.

De fait, les jeunes gens s'étreignaient, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux.

— Enfin, enfin... bégayait François.

. —Mon frère! prononçait Gérard. Et, se répétant : Cela fait du bien à dire : mon frère !

— Et à entendre !

— J'étais sûr de te voir tout de suite.

— Depuis le temps !... Comme tu m'as inquiété ! La maladie, je le savais, n'était qu'un prête-nom; ta souffrance morale seule m'épouvantait.

M- Dalisier tressaillit. Son fils avait eu des peines, et ces peines, il les ignorait. Décidément, sous ce toit où Séverine était morte, lui, l'époux et le père, ne comptait pas beaucoup plus qu'elle.

— Et James ? demanda Gérard.

— Je n'ai pu le décider à me suivre. Il en mourait d'envie. Mais quand ces Anglais se sont mis quelque chose dans la tête!... Il prétend qu'il nous aurait gênés.

— Quelle idée!... Je vais lui écrire que

nous l'attendons à déjeuner. Je te quitte une minute. Mon père, je vous confie François...

un autre moi-même... Et je reviens à l'instant.

M. Dalisier marcha droil sur son neveu.

— Tu as p arlé de souffrances tout à l'heure . Quelles souffrances?

— Il ne vous a rien dit?

— Est-ce que je suis son confident] Il me raconte ce qu'il raconterait au premier venu. Voyons, dépêche-toi.

— A quoi bon, mon oncle? Cela est passé, Dieu merci.

— Mais enfin je tiens à savoir.

— C'est qu'il m'est particulièrement difficile...

-—Pourquoi?

— Parce que ma mère est mêlée à cette histoire.

— Il y a donc une histoire ? Je désire être au courant. Je te prie de m'y mettre.

— Puisque vous l'exigez... Ma mère ne voulait pas que Gérard épousât Paule.

— Par exemple ! Et à quel propos ? Gérard est beau,* riche, jeune, célèbre. Quelle raison pouvait avoir madame de Brussange ?

— Mon oncle, dispensez-moi de vous la jdire.

Un soupçon traversa l'esprit d'Edmond.

Il saisit François au poignet et, le tirant à lui, braquant sur ce visage l'éclair de ses prunelles :

— Il faut que je la sache, tu m'entends.

Allons, avoue-le, c'était en haine de moi.

— C'était parce qu'elle se défiait de Gérard.

— Une défiance absurde.

— Les mères ont quelquefois des sollici-

tudes exagérées, ce n'en est pas moins respectable.

— Ce qui est respectable n'a pas besoin d'être caché. Que reprochait-elle à ton cousin?

— Rien. Elle avait peur seulement que son affection pour Paule n'eût pas de racines assez profondes.

— Oui, oui, elle avait peur qu'il ne la tuât un jour par son indifférence comme ton père prétend que j'ai tué ma femme! s'écria M. Dalisier, assailli de nouveau par le souvenir de son beau-frère. Et ma faute imaginaire, on en faisait responsable un innocent.

— Gérard, mon oncle, n'a rien su de ce que vous dites là, répliqua François d'un ton sourd et bref, car il entendait revenir le fils.

— Bah ! l'on ne se sera pas gêné devant lui. L'on ne s'est pas gêné devant moi !

— Jamais ma mère n'a prononcé votre nom. ^ '

— Tu te l'imagines/

— Je vous le jure.

M. Dalisier eut un geste de colère, cette réserve même était une preuve convaincante : on frappait à cause de lui, mais on le laissait dans l'ombre, parce qu'avant tout, de telles gens avaient le respect de la paternité. Il ne se sentit pas le courage de leur tenir compte de ce silence. Son cœur s'ulcérait, il fallait l'achever ou le guérir. Dès qu'il aperçut son fils, il alla résolument à lui.

— Gérard, dit-il, je prétends que tu sois mon juge.

Le ton des paroles, le frémissement des lèvres indiquaient une violente surexcitation.

— Votre juge ? répondit Gérard,

— Oui, il le faut, car d'autres m'ont jugé, d'autres à qui je ne reconnais point ce droit ;

il le faut, car ma conscience, longtemps en paix, s'alarme aujourd'hui; il le faut enfin, car je veux ou le servir d'exemple ou t'entendre m'absoudre.

— Vous oubliez que je suis votre fils.

— Mon fils, précisément. Or, comme il s'agit de sa mère et de lui, toi seul as qualité pour prononcer. J'ai rencontré M. de Brussange, avant qu'il gagnât Séville. Sais-tu quels reproches il m'a faits?

— Mais je vous assure... protesta Gérard.

Edmond Dalisier n'était plus d'humeur

à se laisser détourner de son but. Mauvais ou bon, il se promettait de l'atteindre : il saurait si Léopold, à son égard, avait été trop clairvoyant ou trop sévère. Cela devenait une situation intolérable, ces éternelles suspicions sous lesquelles il était obligé de courber la tête, et, puisqu'il s'agissait de déchéance, encore devait-on s'enquérir de

ce qu en pensait l'intéressé principal. Fixant ses pupilles ardentes sur le visage rembruni qu'il fouillait anxieusement :

— Ton oncle, dit-il, m'accuse d'avoir été mauvais époux et mauvais père. Et toi?

Gérard ferma les yeux. Il lui sembla voir au chevet de Paule sourire le portrait de Séverine. Toute la mansuétude de sa fiancée descendit en lui. On l'interrogeait au nom de la morte et en son propre nom ; hélas ! répondre était trop facile. Mais Paule lui avait appris les. sublimes charités : en face de cet homme, — qui se révélait homme pour la première fois de sa vie, — il trouva les intonations qu'avait la voix de Séverine entendue sur les lèvres de Paule.

— Ma mère était une sainte. Elle vous adorait. Vénérons ensemble sa mémoire.

Dans ce rapprochement, nous puiserons, vous l'apaisement de vos doutes, moi la joie

Î4G PÀULE D£ BRUSSANGE

de nos pensées communes. Et ne regardons plus en arrière puisque nous avons changé tous deux. Je recommence ma vie avec Paule, recommencez la vôtre avec nous.

M. Dalisier eut une larme au coin de la paupière. Somme toute, la diplomatie de Gérard était un acquiescement aux déclarations de Brussangc, mais aussi la preuve que les choses se pouvaient encore réparer. Eh bien I il les réparerait, coûte que coûte...

Et son premier soin fut de confisquer sou fils. Si celui-ci risquait une timide observation :

— Non, non, répliquait Edmond, je ne te quitte plus.

— Et vos affaires ?

— Au diable mes affaires I

— Et les miennes?

— Dès que j'aurai tout liquidé,

— Faites vite alors.

Mais la liquidation s'attardait à de tels à-coup de tendresse, à une prise de possession si jalouse des droits découverts et des plaisirs qui en résultaient que Gérard, attendri quoique furieux, désespéra presque de pouvoir rentrer à Pierrelaurès.

Marc sortit de Saint-Cyr avec un des premiers numéros; il choisit néanmoins l'infanterie de marine. Son régiment préludait au Tonkin à cette expédition bizarre qui devait valoir au pays, en face de l'Europe, l'apparence d'un peuple incertain de ses volontés, et à la langue une nouvelle définition de la guerre qu'un ministre allait nommer « l'état de représailles ». — L'hypocrisie du mot a eu son quart d'heure de célébrité. —

Marc donna aux siens les dernières heures de son séjour en France. Il ne se possédait plus : toujours la féerie des pays lointains l'avait attiré. L'on se rappelait dans sa famille ses précoces aspirations, quand il jouait au missionnaire ou au soldat avec une fougue impayable, très sérieux, tantôt projetant de courir le monde flamberge au vent, à la tête d'une poignée de braves, tantôt se grisant d'une autre sorte de conquête, moins sanglante, aussi périlleuse, hérissée d'obstacles et de fatigues : l'existence chez les sauvages au fond des forêts vierges, un .campement dans les pampas sous une mauvaise cahute, tout le dénuement de: la vie indienne, la prédication à l'ombre des palmiers, dômes verdoyants de ses églises. Bien des fois son ardente imagination, en quête de merveilleux, se heurtait aux remontrances maternelles. Et voilà que ses songeries d'enfant

étaient presque prophétiques, ses rêves prenaient un corps, ses chimères devenaient palpables : il n'irait point, vêtu de la robe noire, prêcher l'Évangile ni vivre au désert, mais Dieu permettait à ses premiers pas d'homme de le diriger en soldat vers les pays infidèles, comme au beau temps où se croisaient les aïeux pour s'aller faire tuer sur le sol asiatique...

On se figure l'effet du tableau; madame de Brussange tremblait, lorsqu'elle l'entendait se repaître ainsi par avance de joies qui la torturaient. M. de Brussange, lui, plus maître de son émotion, la cachait sous une brusquerie d'emprunt :

— Est-ce que tu songes à comparer?...

— Pourquoi pas, mon père?

— Les temps et le but ne sont plus les mêmes. Ni la foi, ni la grandeur du pays, ne poussent aujourd'hui aux folles aventures.

Nos aïeux voulaient un sépulcre divin, nous cherchons des pépites.

— Que voulez- vous, répliquait Marc, je ne puis changer le cours des choses. Je vais où l'on se bat, c'est mon devoir et mon goût.

J'ai de l'ambition à en revendre, l'ambition de la gloire; oui, un bout de ruban rouge, un autre galon, quelque chose enfin qui vous paye de vos sacrifices pour moi. Et puis, reprit-il après un léger silence, l'ambition d'être utile à mes semblables. Souvenez-vous, mon père : c'est avec nos privations, le denier de la Sainte-Enfance, le denier du pauvre, le denier de tous que se sont fondées les missions du Tonkin. Nous y avons des filleuls. L'athéisme a beau faire, les catholiques se tiennent la main à travers l'espace dans la fraternité vraie. Si je suis tué, Dieu, je l'espère, ne m'accueillera pas comme un exploiteur de pépites, mais comme un volon-

taire qui rêvait le triomphe de son pays, la protection des chrétiens...

— Etun bout de ruban rouge, interrompit Léopold, près de pleurer.

, — Par-dessus le marché, dit Marc en éclatant de rire.

Madame de Brussange écoutait, les mains jointes, crispées, les yeux secs. Le supplice commençait pour elle. Ses fils devenus des hommes, elle n'avait plus le moyen de les détendre, elle n'avait plus le pouvoir de les cacher en ses bras, de se faire leur cuirasse. Le dernier lui échappait, comme lui avaient échappé ses frères. Cette épreuve-là comblait la mesure. Car, enfin, il s'agissait de périls immédiats, réels, ou l'ingrat se précipitait comme s'il n'eût rien laissé derrière lui.

Ces périls, elle n'était pas seule à les commenter : une autre personne avait entendu les exaltations de Marc et y applaudissait en

secret; une autre se transportait par l'esprit aux plages inhospitalières, saluait dans le lointain l'étendard du Christ debout parmi les vents d'orage. Marc faisait bien de suivre son penchant, Dieu l'en récompenserait. Sans doute il avait dû lutter, ne laissant rien voir du dedans, contre ce déchirement d'abandonner le nid familial et de renoncer aux siens; mais quel prix aurait le sacrifice, sans le mérite de cette lutte? Paule enviait presque son frère» .

Quand il eut quitté Pierrelaurès, la douleur de madame de Brussange fut navrante.

— Je ne le reverrai jamais, . disait-elle à Paule. C'est ma faute.

— Votre faute?... Maman, ne parlez pas ainsi. Et puis, ne dites pas que nous ne le reverrons plus.

— Ah ! reprenait la pauvre femme, si j'en étais sûre, je mourrais tout de suite... Comme

votre père avait raison ! Votre père vous élevait pour Dieu, je vous élevais pour moi; j'en suis punie à présent. Vos âmes étaient une cire molle : j'aurais dû laisser à votre père seul le soin de les façonner.

— Quel mal y a-t-il donc à ce que nous tenions de vous deux ce que chacun de vous a de meilleur?

— Tu ne peux pas comprendre, parce que tu ne sais pas. Moi, je sais. J'ai été coupable, vois-tu. J'ai pesé sur Marc, je l'ai détourné de ses voies, je mérite les transes où je vis maintenant. Ahl me les suis-je préparées d'assez loin ! Tu te rappelles bien son espèce de vocation religieuse : il parlait sans cesse de sauvages à convertir, de missions à entreprendre...

— Propos d'enfant.

— Certes, mais dont la persistance m'inquiéta. Systématiquement j'ai battu ses

idées en brèche. Je ne le voulais pas à jamais perdu pour nous; une telle séparation me semblait au-dessus de mes forces.

— Une mère...

— Non, mon devoir était de me pencher sur lui et, de quelque coin du ciel que tombât la lumière, de l'aider à la recevoir. Au lieu d'agir ainsi, j'ai fait tous mes efforts pour écarter les rayons. Je ne me sentais pas le courage d'offrir mon enfant, comme la Mère des douleurs offrait son divin Fils. Je ne voyais pas que l'humanité souffre et demande des prêtres; je ne voyais qu'une chose : l'existence paisible de Marc. J'ai stérilisé les germes qui me préoccupaient ; je les ai stérilisés en cachette, à la dérobée, ainsi que l'on accomplit une mauvaise action. Le résultât? A l'exemple de Robert, entraîné par sa soif du danger, il est entré dans une autre voie, mais la dernière que

j'eusse choisie. Cependant j'en avais fait un bon chrétien, je me croyais quitte envers Dieu. Quitte!... Le rapt d'une âme marquée pour enfanter des âmes, de quelle rançon cela se paye-t-il? Une peine inguérissable me l'apprendra sans doute. La Providence brise mes calculs : elle l'envoie en des pays effrayants. Je le lui ai refusé pour l'apostolat, elle me le prend pour la guerre, et sa vie est toujours en jeu, sa vie que je m'imaginais défendre.

Paule s'agenouilla devant sa mère :

— Calmez-vous, maman, je vous en prie..* Marc tenait au monde, vous ne sauriez être responsable de ses goûts.

— Tu te trompes. J'ai changé sa route, volontairement ; sans moi, il se fût recueilli en lui-même pour écouter la voix qui l'appelait à l'immolation.

La jeune fille demeura silencieuse. Une

légère pâleur idéalisa son visage levé vers madame de Brussange. Cet appel mystérieux, que de choses l'éloignent, que de distractions l'atténuent, que de complicité dans les hasards d'ici-bas pour l'assourdir ! Gomme Marc» elle avait entendu la voix qui incite aux héroïsmes cachés, aux muets sacrifices.

Est-ce qu'un jour parmi les jours passés, l'an dernier, presque hier, remuée par les cris d'un malheureux petit être, elle ne s'était point assise sur un banc, en face des nuages amoncelés au ciel? est-ce qu'elle n'avait pas interrogé ces nuages derrière lesquels Dieu se voilait? est-ce qu'elle ne s'était pas offerte en holocauste pour les siens? Et pendant qu'elle s'inclinait devant l'Invisible dans l'ivresse de ce serment, Gérard ne lui était-il pas apparu, ne s'étaitil pas glissé entre elle et l'espace, et, depuis, n'avail-elle pas concentré sur sa tête iout ce

238 PAULK DE BRUSSANGE

qu'elle pouvait concevoir des félicités humaines? A cette époque, sa devise était la maxime de sainte Thérèse : « Ou souffrir ou mourir. » Aujourd'hui elle avait oublié la devise, mais l'heure venait peut-être où il lui faudrait en refaire sa règle de conduite : elle la voyait, écrite en lettres de feu, dans la pénombre, au-dessus du front désolé de sa mère. Sa pauvre mère, qui toujours, de toutes ses forces, avait repoussé la peine loin de ses enfants, voici qu'elle succombait dans sa lutte inégale contre les décrets d'En-Haut, et, se sentant menacée, parlait de rançon...

Une détresse assaillit Paule. Ah ! mourir en plein amour, en pleine jeunesse, mais non mourir à l'amour! ce serait trop affreux...

Pourtant si cela était nécessaire? Si cette, créature, dont elle embrassait les genoux et qui pleurait, devait cesser de pleurer? Elle songea:

— Parlez, Seigneur, j'écoute !

— Mon Dieu ! soupirait madame de Brussange, vos desseins sont impénétrables.

Tout à coup le salon fut envahi par Edith et Hélène, escortant madame de Laubermont. Arabelle, en grand deuil, avait une physionomie encore plus britannique que de coutume. Elle posa deux baisers sur les joues de Louise de Brussange, lui secoua fortement les mains, et, venant droit à ce qui l'occupait, sans prendre garde aux tristesses de son amie :

— Hein ? quelle horreur !... ne m'en parlez pas.

— Ce sera d'autant plus facile, répondit madame de Brussange, que je ne sais ce que vous voulez. dire. Vous voilà donc de retour et bien portante..

— Une santé de ferl toute autre à ma place aurait fait une maladie. Comment I

vous ne savez pas ce que je veux dire?

— En aucune façon.

— Si vous jouez au mystère.,. Vous n'ignorez point que j'ai fait venir Albéric à Londres... Je l'y ai même laissé, j'en ai par-dessus la tête, de Londres.

— Votre dépêche était fort laconique, elle disait simplement : « Arrive. » Et, comme vous n'avez pas écrit à Edith...

— Parce que James a dû vous avertir.

Hélène dressa l'oreille. Précisément James

depuis plusieurs jours se distinguait par un silence absolu. '.

— Nous n'avons rien reçu de lui, fit-elle.

— Ah! ah!., singulier garçon... Alors il est inutile... Chère, je vais vous débarrasser d'Edith, vous êtes charmante de l'avoir gardée si longtemps..

— Madame, reprit Hélène, vous faisiez allusion à James.

PAULE DE BRUSSANGE Ui

— Ai-je fait allusion?... c'est possible...

N'insistons pas... une autrefois... Edith, estu prête?

— Ah ça! que se passe-t-il? demanda madame de Brussange.

— Rien, rien... du moins, je suppose...

Et puis, il vous écrira de Londres.

— De Londres? James est à Londres?

s'écria Hélène.

— Parfaitement;

— Sans m'avoir prévenue ?

— C'est ce que. je m'explique moins, parce qu'enfin un gentlem an... Oui, il est à Londres, auprès de notre oncle que la mort de son fils affecte cruellement. Aussi lui ai-je laissé Albéric en plus. De sorte qu'entre James, Albéric et Kate.. .

— Qu'est-ce que c'est que Kate ?

— - La fiancée de feu mon cousin. Un original, par exemple, feu mon cousin! Il

avait traversé la vie presque sans ouvrir la bouche ; ne s'est-il pas avisé de devenir bavard juste à la dernière heure, pour dicter à son père ses volontés, une espèce de testament où Kate joue un rôle ! Je crois qu'il a voulu régler le sort de sa veuve par anticipation.

Immédiatement après le décès, lord Melwin a mandé James et le traite avec tous les égards dus à l'héritier. A l'héritier ! quand je vous disais, une horreur ! D'abord Kate peut préférer Albéric, il est inconvenant d'épouser une femme en dépit de ses inclinations. Déplus, l'engagement avec Hélène. ..

— Madame, dit vivement la jeune fille, James vous a-t-il chargée de reprendre sa parole ?

— Du tout. Mais puisqu'il ne vous donne pas signe de vie... Vous sentez : passer du jour au lendemain à l'état de nabab, il y avait là de quoi démantibuler une tête plus

solide. D'ailleurs rien n'est désespéré. J'ai la conviction que Kate a du goût pour Albéric. Si peu que vous insistiez de votre côté...

— Lord Melwin, interrompit madame de Brussange, se dira que, à tout prendre, un petit-neveu libre vaut bien un neveu qui ne l'est pas.

— Et il décernera Kate au premier. Nous sauvegarderons ainsi les droits d'Hélène.

— Sans compter les chances d'Albéric à l'héritage.

Arabelle rougit. On perçait à jour sa tactique : elle n'était pas fâchée qu'Hélène entrât en lice et retînt un cœur dont une fausse manœuvre pouvait déranger ses batteries. Car l'Indienne lui paraissait une bru très sortable depuis qu'elle figurait dans l'inventaire de la succession. Elle quitta Pierrelaurès, persuadée que les Brussange s'allaient

mettre tout de suite en campagne et relanceraient le fugitif. A leur place, elle n'eût pas hésité.

Devant madame de Laubermont, Hélène avait fait bonne contenance ; dès qu'Edith et Arabelle eurent disparu, elle se jeta au cou de sa mère :

— Maman ! maman !

— - Du courage, mon enfant !

— James est un monstre.

— Ne l'accuse pas sans l'avoir entendu, protesta Paule.

— Mais, toutes deux, vous avez bien entendu l'autre !

Et les larmes ruisselaient, emportant une sécurité jusque-là triomphante. Le silence de James n'était-il pas une preuve? Aux serments qui les liaient, il préférait la fortune, et une inconnue à son amie d'enfance! Dire que rien ne faisait présumer la trahison !

f S.-*LZ-îmL

Le seul être en situation de les avertir, François, avait sans doute déjà quitté Paris, au moment où lord Melwin appelait James :

François accompagnait Marc à Toulon. Quant à Gérard, oh ! un égoïste aussi, celui-là : il ne s'occupait que de Paule ou de son père. Tout s'était conjuré contre, elle ! Mais ses droits étaient sacrés, elle saurait les faire valoir. M. de Brussange arriva sur ces entrefaites, et, mis au courant, tâcha de calmer sa fille :

— Tu n'as pas le sens commun. Si quelqu'un ici attaquait James, tu devrais être la première à le défendre, et c'est toi qui lui jettes la pierre..

— Parce qu'on m'a prise à l'improviste...

jamais je n'aurais cru...

— Sans déboires, la vie serait trop commode,

— Mon père, je me donnais avec tant de joie !

— Alors pourquoi te reprendre avec tant de promptitude ?

— Mais je ne me reprends pas...

Madame de Brussange veilla tard près de

l'éprouvée, s' efforçant d'endormir ce chagrin au bercement de sa tendresse. Quand elle fut partie, Paule vint s'asseoir au pied du lit de sa sœur : Hélène avait le sommeil agité, le visage encore humide, la poitrine convulsive. L'amour, le plus solide amour, n'était donc qu'une chimère ? Qu'éprouverait-elle si Gérard l'abandonnait, comme James semblait abandonner Hélène?... Un sanglot lui serra la gorge, mais elle l' étouffa... Et les pensées qui l'avaient assaillie aux genoux de sa mère revenaient de plus en plus distinctes et pressantes, tandis que son regard cherchait le crucifix et qu'elle murmurait ;

— Croix, vous êtes mon unique espérance l

Le temps passait sur les douleurs de madame de Brussange, sans y apporter de sou* lagement. Aux remords et aux appréhensions dont Marc était la cause, se joignaient les soucis d'Hélène. La jeune fille avait désappris le sourire et ne réussissait pas toujours à dissimuler ses larmes. Le complet abandon après tant de preuves d'attachement était un fardeau trop lourd. La mère se prodiguait en vain : Hélène ne se résignait pas. Paule

aussi tentait de lui rendre sinon la paix, au moins l'apaisement; elle montrait le ciel.

Mais l'autre détournait la tête, et ne regardait que sa blessure au cœur. Elle se plaisait en cette contemplation irritante où s'avivaient ses colères. La mansuétude de Paule la surexcitait.

— Tu ne sais ce dont tu parles, disait-elle.

Pardonner, me réfugier en Dieu, m'enfermer dans un ciel dépeuplé de mes rêves, est-ce que je peux ! Laisse-moi. Je voudrais détester James, je voudrais que cette Kate le martyrisât et me fît regretter; je voudrais... enfin tu ne comprends pas mes déchirements, toi, parce que tu n'as jamais été malheureuse.

On t'aime, tout te sourit. Moi, je pleure. Ce n'est pas la même chose.

Paule n'insistait plus, très attristée, emportant en elle ces paroles de sa sœur : « Toi, tu ne comprends pas mes déchirements. »

Elles résonnaient dans son êlre comme un glas, comme le signal de l'adieu suprême aux choses mortes, à l'heure où l'on s'en va vers le cimetière, derrière le cercueil de ses espérances, le visage impassible, l'âme broyée.

Elle gagnait alors la vieille église de Pierre- Jaurès et s'agenouillait sur cette chaise où un jour elle avait placé Gérard. Là, le front contre la plaque de cuivre au nom de Séverine, elle demeurait prosternée, longtemps, immobile, étrangère à tout ce qui n'était pas Dieu, agonisant en des affres terribles. Quand elle se redressait, de son long entretien avec sa conscience, de ses tempêtes intérieures rien ne paraissait au dehors. Sa physionomie gardait son adorable sérénité, ses yeux avaient la même limpidité tranquille; sa pâleur seule témoignait d'une lutte secrète.

Avant de rentrer au château, elle s'arrêtait

chez les infirmes ou les malades, trouvant pour chacun d'eux un encouragement et de* consolations. Ils étaient à plaindre, tous, et qui donc songeait à les plaindre ? Cela les réconforterait de se sentir aimés, et qui donc s'occupait de les aimer? Elle gravait en elle le spectacle de ces misères, vision indispensable pour exalter son dévouement et décupler ses forces, pour s'arracher enfin aux chastes joies promises qui la détournaient des malheureux. Une pitié la poussait vers eux, féconde, irrésistible, — douloureuse néanmoins, car souvent, lorsqu'elle les avait quittés, lorsqu'elle se retrouvait seule dans sa chambre, se faisant compassion à son tour, navrée des sacrifices consentis, elle fondait en larmes.

La première fois qu'elle revit Gérard, elle lui tendit les mains et laissa longuement ses yeux fixés sur lui. Tout ce que cette créature

PAULE DE BRUS&AIiGE 251

possédait de tendresse virginale débordait en ee regard.

— Si cependant Dieu nous séparait? soupira-t-elle.

— Jamais, jamais ! s'écria M. Dalisier.

Ne parlez pas ainsi, Paule, cela nous porterait malheur.

Il s'assit près d'elle. Il avait tant de choses à lui dire, sa vie de tous les jours inspirée par elle, guidée par elle, ses nouveaux rapports avec son père et la tyrannie de ce dernier qui, sous prétexte qu'il se découvrait un fils, le retenait impitoyablement, durant de longues semaines, loin de Pierrelaurès, et les projets d'avenir, l'existence à deux, délicieuse, sans fin, qui bientôt serait leur partage ! Paule se courbait sous l'alanguissement 'ides paroles, sous l'amertume des pensées.

; t -7- Quand votre père doit-il venir ? demandà-t-elle.

— Il est allé liquider sa situation en Autriche. Il ne veut plus entendre parler d'affaires, et ce sont les dernières qu'il ait à régler. Dès qu'il aura fini, nous le verrons poindre.

— Combien durera son absence ?

— Deux mois sans doute.

— Deux mois ! répéta Paule, comme soulagée.

— C'est bien long. Mais auprès de vous, je puis tout supporter, même cet insupportable délai.

Plongée dans une préoccupation obsédante, elle ne répondait pas.

— Paule, reprit en souriant Gérard, que se passe-t-il ? ne m'aimeriez-vous plus ?

— Moi? dit la jeune fille d'un ton déchirant. Jamais je ne vous ai tant aimé!

Gérard ne put se dissimuler longtemps que Paule n'était plus la même avec lui. Elle

apportait dans leurs entretiens une réserve singulière et semblait fuir tout sujet qui pût amener une explosion de sentiments ou de paroles. Elle né faisait aucune allusion à leur mariage. Une inexplicable mélancolie posait son empreinte sur ses traits fatigués. Gérard s'en demandait le motif. Que son image fût toujours au fond de ce cœur, il n'en doutait pas; il n'avait, pour l'y trouver, qu'à plonger son regard dans ces grands y.eux limpides, il sentait encore rayonner autour de lui la chaleur d'une tendresse attentive et pure.

Mais cependant, les allures de Paule changeaient. Peut-être, l'amour seul là rendaitil plus craintive en l'effarouchant par le propre excès de son ardeur. Dès lorô, il se fit un frère plutôt qu'un fiancé, plein d'ineffables attendrissements pour cette candeur exquise.

La vie est faite de contrastes : sa rentrée

à Pierrelaurès, qui mettait aux joues de Paule des pâleurs plus marquées, eut le don de ranimer Hélène et de rasséréner presque madame de Brussange. A la première nouvelle des crimes imputés à James, il avait eu un si vigoureux haussement d'épaules qu'Hélène avait failli l'embrasser.

— Vous ne croyez donc pas, mon cousin...

— Que James soit un lâche? Non, miss Hélène, je ne le crois pas du tout.

— Mais il est à Londres»

— Pour obéir à lord Melwin.

— Mais il ne nous écrit pas.

— Pour obéir au proverbe.

— Quel est le proverbe assez impertinent...

— Time is money> miss Hélène, et James est Anglais jusqu'aux moelles. S'il se mêlait de vous écrire, décemment il ne s'en tirerait

pas à moins d'un volume chaque fois : cela lui prendrait tout son temps.

— Et vous supposez qu'il a mieux à faire?

— Je ne suppose pas, j'en suis sûr.

— Kate aussi en est sûre, dit brusquement Hélène avec un petit accent de révolte.

— Gela prouve que Kate est une jeune personne raisonnable.

— Tandis que moi...

— Vous, miss Hélène, vous êtes juste le contraire.

Ce ton léger, cette tranquillité railleuse, jetaient un baume sur la plaie. Il n'était pas possible, s'il n'y avait en faveur de James quelque circonstance atténuante, qu'un homme du caractère de Gérard eût le courage de la plaisanterie. Hélène s'accrochait à son cousin pour obtenir des explications :

— Je vous en prie, dites-nous. ..

— Que voulez-vous que je vous dise? Je

ne sais rien, sinon que James est un galant homme. Cela me suffit.

— Vous l'avez vu avant son départ ?

— Certainement. Il est venu me dire adieu, m'a jeté autour du cou ses grands vilains bras...

— Oh! vilains...

— Je croyais vous faire plaisir. Il m'a donc jeté ses bras au cop, a marmotté deux ou trois phrases où j'ai surtout remarqué le mot c Hélène » et m'a quitté sur un vigoureux shake-hands. Maintenant, il ne vous a pas encore donné signe de vie ? Raison de plus pour que vous le voyiez accourir avant peu.

En même temps qu'Hélène se reprit à une lueur d'espoir, elle se reprit à toute sa sécurité. L'orage d'un moment ne laissa rien traîner derrière lui.

Et Paule observait toujours.

Quoi! de si cuisantes douleurs faisant place soudainement à des allégresses si fortes ! Où donc était l'équilibre ? Devait-on passer incessamment du trop-plein de la peine au trop-plein de l'extase? N'y avait-il rien de fixe au monde, rien de stable? Certes, elle était satisfaite de la paix retrouvée d'Hélène, reconnaissante à Gérard d'avoir déridé d'un mot sa pauvre petite sœur ; mais de pareilles épreuves, n'eussent-elles mis qu'une ombre entre deux êtres et celte ombre même se fût-elle tout à coup dissipée, marquaient les terrestres amours du sceau d'une irrémédiable fragilité.

Madame de Brussange n'avait pas l'intérêt de Paule à faire des comparaisons ; Gérard lui rendait l'insouciance d'Hélène, c'était l'essentiel. S'il l'avait pu guérir en outre de ses appréhensions à l'endroit de Marc, elle se fût déclarée la mère enviable entre toutes. Car

Î58 PAULE DE BRUSSANGE

plus elle étudiait son neveu, plus elle lui découvrait de mérites. Quel solide appui pour Paule, quel fidèle compagnon de route ! et quelle aberration de sa part, quand jadis elle ne voyait que désastres et calamités dans un mariage possible ! Elle se dédommageait à présent de ses rigueurs si follement calculées; elle l'en dédommageait aussi; Gérard ne devenait pas seulement le fils, il était le fils privilégié, le confident, le conseiller.

— Si bien, remarquait M. de Brussange, que tu m'as supplanté.

— Comment pouvez-vous dire, Léopold...

— Qu'est-ce que cela fait, si je ne me plains pas?

Une personne qui ne comprenait rien à l'accalmie brusque de Pierrelaurès, c'était l'intrépide Arabelle. Donnez-vous donc la peine de mettre les gens sur leurs gardes

pour les voir s'endormir dans l'obstination de la sécurité ! Madame de Laubermont n'admettait pas qu'on laissât à James les coudées aussi franches. A la place de M. de Brussange, elle eût posé son ultimatum. Et comme la situation d'Albéric se serait trouvée simplifiée ! D'autant qu'il adorait Kale, Albéric ; toutes ses lettres en faisaient foi : un lyrisme !

— Qu'il l'épouse ! insinua Gérard.

— Oh ! mon Dieu, si lord Melwin y consent...

— Est-elle majeure ?

— Une Indienne, ça doit toujours l'être.

— Alors, elle n'a pas besoin de consentement.

— Mais elle ne possède rien.

— Albéric est riche pour deux.

— Pas pour trois ou quatre. Et si peu qu'ils aient d'enfants... Vous en décidez à votre aise... D'ailleurs que faites-vous là de-

dans de mon frère James? Un concurrent sérieux.

— A l'héritage?

— Par ricochet.

— En principe et en droit, il est le futur héritier de votre oncle.

— Oui, mais avec Kate dans la succession, ce qui diminue singulièrement le droit.

— Sans toucher au principe.

— D'accord. Convenez toutefois qu'à l'âge de James, devant une pareille tentation de richesse...

— On ne peut faire moins que de se vendre, chère Madame.

— Gela se voit, cher Monsieur.

Gérard s'amusait beaucoup des alertes où ces conversations jetaient Hélène. Le nom de Kate était particulièrement désagréable à la jeune fille et l'acharnement d'Arabelle à en semer toutes ses phrases la mettait, quelle

que fût sa confiance, sur des charbons ardents. Pourquoi toujours Kate? — Ehl parce que madame de Laubermont était femme de naïveté médiocre et mère pressée par excellence. Celle-ci avait hâte de voir régler le sort d'AIbéric, celle-là n'imaginait point que son frère, — taillé, selon les probabilités, sur le même patron qu'elle, — hésitât indéfiniment entre l'Indienne doublée des galions de lord Melwin et cette petite Hélène que ne doublait rien du tout. En le livrant seul aux instigations de la vanité, sans un mot pour lui rappeler ses devoirs, sans un signe pour l'arrêter, on s'exposait à lui voir descendre la pente attirante d'une perfidie où s'attachaient le bénéfice d'un grand titre et les commodités d'une fortune énorme. Aux yeux d'Arabelle, la partie valait bien la peine d'être jouée : quelques lignes d'Hélène empêcheraient la débâcle. Car

James ne pouvait avoir oublié ce qu'il devait à M. de Brussange; la reconnaissance la plus banale l'enchaînait au père et, partant, à la fille ; il ne voudrait pas rougir toute la fie. Encore fallait-il l'informer qu'il aurait à rougir... Tandis qu'on ne l'en prévenait seulement pas ! Ces choses-là ne viennent guère d'elles-mêmes à la pensée, ou, quand elles viennent, vous les écartez, si personne ne vous force à les regarder en face...

Plus que le persiflage de Gérard, une chose surtout irritait madame de Laubermont : le calme olympien de M. de Brussange. On aurait juré qu'il ne s'agissait pas d'Hélène. Si d'aventure ce nuageux Léopold daignait s'assombrir, c'était, dans des moments où il ne se savait pas observé, lorsqu'il examinait Paule et M. Dalisier marchant l'un près de l'autre le long de la terrasse. Son visage prenait alors une expression d'in-

PAULE DE BBUSSANGE 263

quiétude cruelle, que peu à peu dissipait un air de profonde résignation. Ces poètes, quelle race inconséquente ! Gérard et Paule n'étaient pas à plaindre : ils s'entendaient à merveille, rien ne leur manquerait, ne seraient-ils pas très riches? Hélène, au contraire... Et, dans l'esprit de madame de Laubermont, recommençait la bataille pour les intérêts d'Hélène représentés par les intérêts d'AIbéric.

Arabelle ne se trompait pas : M. de Brussange, à des signes imperceptibles, à ces indices que l'âme recueille sans les préciser, sans même savoir d'où ils viennent, sentait en Paule un sourd travail étrange. Le rire sonnait toujours l'or pur, avec des nuances de notes brisées; la flamme des pupilles irradiait toujours, avec de subites lueurs mornes. Il l'étudiait attentivement: jamais Paule n'avait été plus belle, mais d'une beauté qui

la transfigurait presque. Lorsqu'elle passait à travers les corridors du château, dans les allées du parc, le long des maisons du village, sa démarche prenait comme une majesté de lenteur; on eût dit qu'un poids l'écrasait et que plus il se faisait lourd, plus elle se faisait grande. Qui donc l'exhaussait ainsi sous le fardeau, et quel était ce fardeau ? Léopold n'osait interroger sa fille, encore moins alarmer sa femme ou Gérard en les avertissant; mais une sorte de religieux émoi l'envahissait. Dieu seul au monde pouvait vaincre Gérard auprès de Paule ; est-ce que Dieu voudrait lui prendre son enfant?... Il ne la lui disputerait pas, il avait eu dès l'$ge de raison l'habitude des soumissions aveugles aux volontés d'En-Haut, mais quelles luttes terribles il faudrait livrer à celui qui déjà la tenait pour sienne ! comme il était plein de sécurité, celui-là !

PAULE DE 3RCSSANGE 265

Justement, tandis que M. de Brussange s'abandonnait à ses tristes préoccupations, de la cour montait la voix joyeuse de Gérard :

— Miss Hélène? miss Hélène?

— Je dessine, mon cousin.

— Mettez-vous à la fenêtre.

— Voici, Qu'y a-t-il pour votre service?

— Il y a, miss Hélène, que, si vos yeux * valent les miens et qu'il vous plaise nous

rejoindre, Paule et moi, vous apercevrez, au bout de l'avenue, un landau qui monte.

— Eh bien, Gérard, que me fait ce landau qui monte ?

— Rien du tout. Mais, devant lui, vous distinguerez, marchant d'un bon pas...

— Madame de Laubermont. Je sais : elle a peur de fatiguer ses chevaux.

— Jugement téméraire.

— Je vous assure.

— Au moins cette fois-ci. Pas de traces de

madame de Laubermont, mais un grand diable de corps qui...

— Ah ! mon Dieu ! cria la jeune fille.

Elle dégringola les escaliers, en un bond

fut dans la cour. Oui, c'était lui, c'était James! Enfin !

Et le père et la mère accouraient et toute la famille se trouva groupée dehors, "sous le beau soleil, Hélène rouge comme une cerise, pendant que là-bas James doublait les enjambées et qu'Albéric avait peine à le suivre. Bientôt les mots se mêlèrent :

— Hélène!

— James !

Et l'ivresse de se revoir, et l'ivresse de se le dire, et les effusions que jadis, à cet endroit même, Gérard déclarait si ridicules, Gérard occupé, en ce moment, à chuchoter tout bas dans le cou de Paule :

— Ils se croient heureux ! que seraient-ils donc, s'ils étaient à ma place?

Le landau fit, à son tour, une entrée solennelle et déposa, devant le perron, la non moins solennelle madame de Laubermont, flanquée de sa fille Edith.

— Hein? quelle joie ! Ne m'en parlez pas, dit Arabelle.

Madame de Brussange ne put s'empêcher de rire : c'était, à une variante près, l'exclamation du retour de Londres. Quand on fut installé au salon, Hélène prit ses airs de circonstance, et, levant vers James un index menaçant :

— Et Kate? demanda-t-elle.

— Albéric vous renseignera, répondit le flegmatique Anglais, àmille lieues de soupçonner tous les sous-entendus de l'interrogation.

— C'est elle qui vous a empêché de m'écrire ?

— Non, je n'ai vraiment pas eu le temps.

— Time is money, miss Hélène, articula l'ironique Gérard.

— Je voudrais pourtant bien savoir, James, comment vous n'avez pu trouver une minute...

— Parce qu'une minute, c'est trop court.

— Quand je vous disais 1 reprit Gérard en sourdine.

— Et puis, fit Albéric, si vous vous imaginez que lord Melwin soit un oncle commode. Lorsqu'un entêté de son calibre est en face d'un entêté du calibre de James, il faut mettre les heures doubles pour bâcler la besogne. Lord Melwin voulait absolument que James fût son héritier et prît Kate, la délicieuse Kate, en avancement d'hoirie ; de son côté, James voulait que je fusse l'héritier de lord Melwin et que j'eusse Kate par-dessus le marché. Ni l'un ni l'autre n'en démor-

dait et nous serions encore là-bas, si je n'avais trouvé le moyen de concilier les parties. J'ai proposé à notre oncle de trancher la question, selon la méthode de Salomon : à moi Kate, à James l'héritage.

— 11 n'a pas eu l'imprudence d'acquiescer, j'espère? cria madame de Laubermont.

— Je vous demande pardon, maman.

— Mais cette créature n'a rien.

— Je suis riche pour deux.

— Quand je vous disais ! recommença Gérard.

— D'ailleurs, Arabelle, observa James, celle qui devait être notre cousine ne perdra rien à devenir votre fille et ma nièce. Je m'en charge.

— Ah ! dans ces conditions...

Hélène se serrait contre son fiancé, toute rayonnante :

270 PAULE DE BRCSSANGE

— Vous savez, j'aurai une confession à vous faire.

— Une confession?

— J'ai été si injuste!

Avec l'amour triomphant de la jeune fille, la joie rentrait dans Pierrelaurès. On fixa la date du mariage à l'expiration du deuil de lord Melwin pour que le vieillard y assistât.

— Quel dommage que ce deuil soit si long ! dit Hélène à Paule.

— Impatiente, va ! répondit la sœur.

— Oh ! tu te trompes, ce n'est pas ce que je pensais... Je pensais que, sans lui, nous aurions pu nous marier le même jour. Mais Gérard ne consentira jamais à m'attendre.

— Qui sait ! murmura Paule.

Dans ce retour aux tranquillités anciennes, Gérard crut retrouver aussi la fête de ses premiers épanouissements. Cependant, à de certaines heures, il avait d'horribles an-

goisses. Comme ces visions éblouissantes du songe, que jamais on ne peut saisir, qui montent et disparaissent dans d'impalpables nuées, Paule lui échappait. Où donc s'envolait-elle si loin de lui, si loin de la terre 1 ? Quels cieux allait-elle hanter dont il n'était pas digne ? Elle n'avait plus la réserve des temps de son retour ni pourtant les expansions de jadis. Elle semblait comme aguerrie contre les douceurs un moment redoutées ; elle l'enveloppait d'incessantes tendresses, viriles et radieuses ; une flamme étrange allumait ses prunelles. Si, parfois, vaincue dans il ne savait quelle lutte, elle s'arrêtait indécise près de lui, l'examinant avec crainte, vite elle secouait la torpeur, lui parlait longuement de M. Dalisier, l'entretenait des de- 4 ' voirs nouveaux du fils à l'égard du père, lui traçait la voie à suivre pour ramener l'athée à Dieu. ♦

272 PAULE DE BJltJSSÀNGE.

— Gérard, disait-elle, cette mission-là doit être votre devoir le plus cher.

— Mon devoir le plus cher, Paule, c'est votre bonheur.

— Non, non, mon bonheur, je l'ai, mais votre père...

— Eh bien ! vous me servirez de guide auprès de lui.

Elle le menait vers ses pauvres.

— Je veux que vous les aimiez aussi, Gérard, commandait-elle.

Il ne comprenait pas: c'était l'héritage qu'elle lui laissait, tout ce qu'il devait garder de ce qui les avait unis.

Jacqueline, infirme depuis quelque temps , agonisait sur son grabat. Hors Paule et le curé, personne ne s'occupait de la moribonde. La jeune fille assistait à cette fin lugubre dont pas un parent, pas un ami ne saluait la dernière heure. Cet abandon la

navrait. A chaque instant, on l'envoyait chercher du château... des visites, des félicitations pour les prochains mariages ! la joie, enfin, tandis que Jacqueline se mourait ! On ne lui laissait même pas la liberté de bercer le râle de la femme qui avait nourri la mère de Gérard!...

Le soir, elle revint à ce chevet désert.

Aux gémissements suprêmes de la vieille -se mêlaient, arrivant de la chaumière voisine, les cris de la petite Élisa. Ces deux souffrances, l'une prête à finir, l'autre qui commençait à peine, lui montraient la vie pour les misérables comme un vaste champ de bataille, du berceau jusqu'à la tombe.

Gérard l'avait accompagnée, il ne put la décider à rentrer. Jacqueline allait rendre le dernier soupir, elle ne la quitterait pas.

— Alors je reste près de vous.

— Restez, mon ami.

Ts^y

Comme les cris d'Ëlisa continuaient avec persistance :

— Voulez-vous, dit-elle, me faire bien plaisir ? Allez me la chercher.

Et, lorsqu'elle eut la petite, elle la consola, l'endormit contre sa poitrine et l'y retint appuyée, tandis que, penchée vers Jacqueline, elle lui disait de sa voix harmonieuse les prières des agonisants : « Partez, âme chrétienne ! » Gérard était remué profondément. Cette évocation d'anges, de saints, de bienheureux descendus au devant de l'humble, cette voix où vibraient toutes les ardeurs de la foi, cette enfant endormie dans les bras de cette créature — médiatrice placée sur le chemin du ciel pour en ouvrir les avenues — et ce grabat ennobli par la majesté de la mort chrétienne, tout ce spectacle de choses dont il n'avait point le soupçon le tenait haletant.

Lorsque les prières furent terminées, il s'approcha de Paule :

— Vous vous rendrez malade. Venez.

— Qui les gardera ?

— Je vais chercher une de vos femmes.

— Non, pas de mercenaires ici. Nous sommes les privilégiés de ce monde : c'est aux privilégiés que le devoir du sacrifice incombe. Gérard, reprit-elle en fixant sur lui la claire irradiation de ses pupilles, ne le croyez-vous pas ?

— Je le crois, Paule.

Elle ajouta lentement, comme pour mieux graver ses paroles en celui qui l'écoutait :

— Ce sacrifice, pour être méritoire, doit être sans restriction, sans arrière-pensée, absolu !

Il l'enveloppa d'un regard d'épouvante.

y-TuJ^fc*.

Ce fut avec une certaine répugnance qu'Edmond Dalisier prit enfin la route de Pierrelaurès. Il avait promis à son fils de l'y venir rejoindre, c'était d'ailleurs une démarche indispensable : il fallait remercier Léopold de son dévouement, s'entendre avec lui pour l'époque du mariage; mais, en dépit du nouveau lien qui remplacerait bientôt ceux que la mort ou le temps avaient brisés, cette famille lui inspirait des sentiments d'animosité

sourde et de gêne. Il se demandait ce que seraient une entrevue et un séjour qui, somme toute, devaient déplaire à Léopold autant qu'à lui-même. L'accueil de son beaufrère le déconcerta : Brussange, accompagné de Gérard, était allé l'attendre à la gare ; ses souhaits de bienvenue furent empreints d'une simplicité cordiale. Évidemment on le voulait mettre à l'aise. Madame de Brussange elle-même se montra presque affectueuse.

— C'était bien la peine, songeait Edmond, de faire de moi un ogre ! Que diable! je ne mange personne. Elle s'en aperçoit, je suppose. . .

Mais Paule surtout rompit la glace. Cette jeune fille dont jusqu'alors il se souciait médiocrement prit tout à coup sur lui un empire extraordinaire. Il était ébloui, éblouissement des yeux fascinés par tant de beauté, par cette grâce où le visage resplendissait

278 PADLE DE BRUSSANGE

comme dans une auréole, éblouissemeat du cœur remué par un sourire et une voix qui lui rappelaient une autre voix et un autre sourire. Certes, sa vanité paternelle pouvait se déclarer satisfaite, il serait fier de voir au bras de son fils cette compagne superbe; % mais cela n'était rien en comparaison des douceurs intimes et personnelles qu'elle réveillait en lui.

— Venez ici, disait-il.

— Me voici, mon oncle.

— Parlez-moi. J'aime à vous entendre parler,

Paule se faisait l'esclave de ce vieillard dont Gérard était le fils. Edmond se persuada qu'il avait découvert un trésor.

— Puisque je t'affirme que c'en est un, dé- j clarait-il à Gérard. .•

— Je ne vous contredis pas, mon père.

— Il ne manquerait plus que cela.

•:a?atda

roii qui

:n Mire

voir au perbe; \ on des

<;ir-

,,,,-, voire trouvaille.

.Oui, oui, j'en conv^»S cn

ns touUe qu'elle v»H

Si je le sens t

Alors pourquoi cs-tumste^

__ Parce que je souffre. Pourquoi souffres-tut

__jenc sais P^ bm ^ao

Non, il no •»«* I* ^ tt „ V «^

aansson^s^^ ^^-, r , „«,— - « |,4 "\%-'*

.•„,ino A I"""'-

Sois tranquille, je vais m'oecuper de vous.

Il tourna lestement les talons et se mit à la recherche de M. deBrussange. En chemin, il rencontra Paule, la salua du geste :

— Oui, oui, je vais m'oecuper de vous, soyez tranquille. Où est ton père ?

Paule avait posé sur son bras une petite maintremblanle..

— Que lui voulez-vous ?

— Curieuse I

— Je vous en prie...

— Je veux... je veux lui prendre sa fille pour en faire la mienne. Là, es-tu contente ?

Elle devint un peu pâle, une sorte d'angoisse altéra sa figure et, d'une voix troublée, elle répondit :

— Déjà !

— Comment, déjà? Mais il y a une éternité que ce devrait être fait. Demande plutôt à

E PAULE DE BRUSSANGE 281

wde* Gérard. Je viens de lui promettre... Il est gulsjr d'une impatience !...

Ente — Gérard n'est pas raisonnable.

te . — En revanche, tu l'es furieusement.

K ri — Nous sommes tout à la joie de votre

q arrivée. Nous désirions cette visite depuis si

, longtemps ! Ne songeons d'abord qu'à vous, nous songerons au reste après.

— Mais l'un n'empêche pas l'autre.

— Si, si, mon oncle.

— Du tout.

ml / — Je vous assure. Accordez-moi une

semaine. Vous pouvez bien m'accorder une

semaine. Huit jours de tranquillité, de paix,

, de calme. Ils passeront vite, allez ! Oh ! oui,

èk tro P vite -

Et, câline dans sa prière, animée, les

lèvres pleines de sourires, elle avait pourtant 'lefliré m v Pl e i ns de larmes. M. Dalisier observa

Mol! <œ contraste d'une douleur qui se cachait

sous le masque d'une gaieté. Des soupçons lui vinrent : peut-être mariait-on Paule contre son gré?

— C'est sérieusement que tu me fais cette demande ?

— Très sérieusement.

— Et dans huit jours...

— Vous serez libre d'agir à votre guise.

Il se tut. Qu'allait-elle donc faire pendant ce court laps de temps et sur quelle plaie mystérieuse avait-il mis le doigt? Gérard se croyait aimé ; ne l'était-il pas ?

— Que lui dirai-je, à lui ? reprit Edmond, suivant tout haut l'impulsion de sa pensée secrète.

— Ne vous inquiétez pas, je me charge de tout.

— Qu'il soit donc fait comme tu le désires, prononça M. Dalisier.

Paule employa ce répit d'une semaine à

cuirasser de son mieux l'être qu'elle était sur le point de frapper, et Gérard, se grisant de ses paroles, en extase devant elle, ne voyait pas la transformation d'un amour qui abandonnait l'idéal terrestre pour embrasser l'idéal divin. Elle l'attirait, voulant qu'il montât dans son sillage aux régions sereines où se puise la force de braver toutes les douleurs, de survivre à toutes les blessures, de s'endormir, résigné, dans l'agonie de toute espérance fragile. Et lui la suivait, harcelé d'inexprimables terreurs : une sensation de vertige le gagnait sur ces cimes trop élevées pour l'argile humaine. S'il rêvait de lointaine immortalité, il rêvait surtout de félicités palpables ; il n'avait point, comme Paule, les yeux uniquement fixés au ciel, il portait en lui le poids du limon que Paule ne connaissait pas. Mais il l'en vénérait plus.

La vie intérieure encadrait leurs sérénités

faites d'une double angoisse : Hélène égrenait les perles de son rire aux oreilles de James, toujours impassible jusque dans l'ivresse ; François se penchait sur sa mère, lui parlant de Marc et la consolant: et l'amazone d'Edith enlre Robert venu pour les fiançailles et Albéric réclamant Kale à outrance, les aphorismes d'Arabelle, les longues disputes — maintenant amicales — d'Edmond et de Léopold redonnaient à Pierrelaurès sa vieille physionomie bruyante.

M. Dalisier ne put se le dissimuler : des huit jours demandés par Paule pas une minute n'avait été dérobée à Gérard, ce qui n'empêchait point Gérard d'être aussi soucieux que le matin où il avait successivement promis de parler et de ne pas parler à M. de Brussange. Les délais étaient écoulés, il dit à son fils :

— M'expliqueras-tu pourquoi tu es déplus

en plus sombre ? Gela n'est pas naturel. Tu dois couver quelque gros chagrin. Allons, conte-le-moi.

— J'ai peur.

— Serais-tu jaloux ?

— Avec Paule !

— Alors?...

. — Mon bonheur est trop haut. Je crains la foudre.

— Eh bien ! mon petit, il faut le mettre à l'abri, ton bonheur. Cela me regarde..

A force de réfléchir, sans d'ailleurs communiquer à personne le sujet de ses réflexions, Edmond était arrivé à ce résultat que, si vraiment Paule répugnait au mariage, le plus simple était de violenter ses répugnances.

L'avenir de Gérard se trouvait en jeu : pas d'hésitation possible. Son fils, après tout, saurait se faire aimer quand même et donnerait à Paule, en dépit de Paule, la clef du

paradis conjugal. Elle serait, parbleu ! bien, à plaindre avec lui ! Un homme charmant, exceptionnel!...

— Où est Léopold? dit-il.

— Avec mes cousines et François, sur la terrasse.

— Viens. Et courage ! Je suis là.

Quand ils arrivèrent auprès des promo-

neurs :

— Tu vas voir ce que j'en fais, de ta foudre.

Il passa devant Paule en lui jetant ces mots:

— J'ai tenu ma promesse, je suis dégagé maintenant.

Et, s'adressant à son beau-frère :

— Léopold, c'est à vous que j'en ai. Je vous dérange, tant pis. Mais ce me semble, l'heure est venue de régler une affaire qui nous intéresse tous.

— Réglons, mon ami, dès que vous voudrez.

— Séance tenante.

— Ohl oh! comme vous êtes pressé!

Montons alors chez Louise, car, je le présume, son avis est nécessaire? interrogea doucement M. de Brussange.

— J'ajouterai même que, dans le cas actuel, il est indispensable, répliqua M. Dalisier.

Les beaux-frères disparurent, escortés de deux sourires satisfaits, l'un venu d'Hélène à l'adresse de Paule, l'autre de François à l'adresse de Gérard.

Mais Paule était blanche comme un lis.

Un instant, elle consulta l'azur dont la nappe profonde et tout ensoleillée s'étendait au-dessus de leurs têtes, puis, regardant Gérard :

— Venez I dit-elle.

288 PAULE DE BRUSSATSGE

Ils étaient, seuls, en face l'un de l'autre, dans ce salon si souvent témoin de leurs aveux.

— Comme vous voilà défaite et pâle ! fit Gérard. Est-ce que la démarche de moji père vous déplaît?

— Je m'y attendais.

— Regrettez-vous quelque chose ? -

— Oui, de m'êtrë tue aussi longtemps...

Pardonnez-moi le mal que je vais vous faire, mais il faut que je vous le fasse.

Elle s'arrêta, suffoquée par l'émotion, et lui restait debout, immobile, vraie statue de l'angoisse. Elle repritavec effort :

— Je ne puis tenir ma parole, je vous demande de me la rendre.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! balbutia Gérard.

Des ténèbres descendaient sur son esprit,

un froid mortel le glaçait. Il passa la main sur son front, sans doute il était le jouet

PÀTJLE DE BRUSSÀNGE 2&

d'an horrible cauchemar?... Mais non, elle était là, devant lui, blanche et toujours belle, les paupières baissées afin de nepas voir son ouvrage, résolue pourtant.

— Je vous aurais donné, dit Gérard, ma vie jusqu'à son dernier souffle, mon sang jusqu'à la dernière goutte. J'étais vofete chose, vous la brisez ; Paule, je «"ai pas un reproche ; mais, par pitié, laissez-moi ïe croire, c'est une épreuve, n'est-ce pas? Vous ne m'ôtez pas toute espérance ?

— Dieu m'appelle. J'entre en religion.

— Et de quel droit? rugit-il, emporté par un accès de démence. Vous m'appartenez.

Esl-ce que Dieu voudrait d'une parjure? Oui, parjure, si, fiancée à moi, vous vous fiâiïcez à un autre. Vous seriez ma femme depuis longtemps, sans l'absence de mon père. Vous m'auriez épousé quand vous avez connu mon amour. Dès cette heure-là, moi, je vous ai

tenue pour mienn.e. Et vous Tétiez, et vous l'êtes toujours. Vous reprendre, c'est me voler mon bien. Dieu vous appelle? Eh 1 qu'il vous appelle! Cela ne me regarde pas.

— Gérard!...

— Jamais, jamais! Vous donner de mon plein gré? Jamais! Ah! c'est que vous oubliez : converti, soit, mais à la condition qu'on ne me mette pas brutalement en face d'une monstruosité. Je n'ai pas entendu, lorsque vous m'appreniez la prière, qu'elle se tournerait contre moi sans que je me retournasse contre elle. Votre abandon me rejette dans l'impiété. S'il est vrai qu'il existe des damnés, en me repoussant, vous en faites un de moi.

— Et en ne consentant pas à me délier, répliqua Paule, vous empoisonnez ma vie.

Choisissez.

— Ah ! mon choix est fait, soyez libre !

Dans tin geste violent de menace vers le ciel, il ajouta :

— Que tout ce que vous m'avez enseigné soit maudit !

Elle se précipita, posa la main sur ses lèvres :

— Taisez-vous, taisez- vous ! Ne blasphémez pas !

— Eh ! que vous importe, dit-il rudement, puisque entre nous tout, est fini. Impie ou croyant, je ne vous suis rien. Laissez-moi !

Il la repoussa, et, d'une voix étranglée :

— Vous ne m'avez jamais aimé.

— Jamais aimé! répéta Paule avec explosion. Jamais aimé! L'aveugle et l'ingrat!

Mais depuis que je vous connais, je n'ai qu'une pensée, un souci, un orgueil : vous.

Votre âme m'était plus chère que la mienne.

J'aspirais pour elle à toutes les noblesses, je la voulais dégagée de ses erreurs, si belle

29* PAULË DE BRUSSÀNOE

que Dieu pût se contempler et se complaire en elle. Je m'étais faite sa mère et son esclave, rêvant de m'y reposer, de m'y ensevelir. Et c'étaient pour moi d'ineffables délices de la voir rayonner peu à peu. Je m'enivrais de ce rayonnement. Ah ! les douceurs, les extases de votre amour, Gérard, quel holocauste impitoyable m'en a demandé le Seigneur t Que de fois j'ai pleuré, oubliant ma famille, ma liberté que j'allais sacrifier, ne pensant qu'à vous, car seul vous me rattachiez à la terre, de vous seul je ne pouvais m'arracher. Et je devenais lâche, si lâche, que par moments je voulais étouffer cette voix qui m'appelait, courir à vous, me réfugier dans vos bras, y oublier tout.

Quand Dieu me courbait sous sa grâce, j'agonisais, comme maintenant.

Elle tomba dans un fauteuil, couvrit son visage de ses mains et se mit à sangloter.

PADLE DE BRUSSANGE 293

Gérard s'agenouilla devant elle.

— Paule, Paule, pourquoi me désespérer, puisque vous m'aimez encore ? Pardonnezmoi mes emportements, mes blasphèmes, ce moment de folie. Peut-on vous perdre sans devenir fou? Ne vous reprenez pas,mabienaimée. Vous êtes libre. Je souffrirai tout ce qu'il vous plaira de me faire souffrir, mais, je vous en conjure, écoutez-moi : un amour saint et pur tel que le nôtre, Dieu doit pourtant bien le bénir. Nous avons tous une mission ici-bas : la vôtre est de me diriger dans les rudes sentiers du christianisme.

Votre place est à mon côté, ma femme et mon ange gardien. Votre place est à la tête des enfants que vous me donnerez, cohorte de petites âmes issues de nos âmes, que vous aurez à conduire vers le ciel. Vous serez ce qu'est votre mère, une de ces créatures dont le monde a besoin pour exem-

pie, et dont la vie est la leçon des autres.

— Oui, dit Paule en séchant ses larmes, c'était un beau rêve, le plus beau qu'on pût faire ici-bas : une tendresse comme la nôtre, des enfants, puis, au seuil de la tombe, une fois la route terminée ensemble, la certitude de joies immortelles. Il n'est pas dans ma destinée de le réaliser, et, je le crains à présent, Gérard, il n'est pas dans la vôtre de le recommencer. Je vous souhaite ardemment un foyer, je vous le souhaite sans jalousie, allez, sans regret, du plus profond de moi-même; mais je vous connais trop pour espérer d'être exaucée. Vous refermerez votre cœur sur votre unique amour et vivrez de votre blessure, cruellement. Ce sera là moncilice. J'aurais tant voulu vous épargner toute peine!... Mais nos douleurs ne seront pas stériles : vous avez votre père à racheter, la science à mettre au service de la foi ; moi,

j'ai la rançon des miens à payer, tout mon bonheur à donner à ceux qui n'en ont pas.

— Les pauvres, les misérables? fit Gérard, se souvenant des mêmes paroles proférées au chevet de Jacqueline.

— Oui, répondit Paule.

— Mais vous pourrez les servir en restant dans le monde. Je vous laisserai maîtresse absolue de vos actes. Vous y consacrerez votre fortune et votre temps. Les misérables? Eh ! n'en suis-je pas un, moi? Le plus à plaindre peut-être, car, vous partie, rien ne me reste. Paule, j'ai failli mourir une fois à cause de vous ; savez-vous si je ne vais pas mourir !

— Vous vivrez, Gérard. L'homme faible et désarmé que vous étiez alors a disparu. Vous êtes aujourd'hui comme moi, capable de tous les sacrifices.

**6 PAULE DE BRCSSANGK

. — Non, non, murmura- t-il dans un dernier accès de révolte.

— Alors à quoi serviraient toutes les larmes que j'ai versées, mes déchirements du jour et de la nuit? En vérité, vous ne paraissez pas soupçonner mes tortures. Toujours j'entendais l'appel de Dieu : « Prends ta croix, Paulé, renonce à tout, suis-moi; ne t'arrête pas dans les larmes; je t'ai mis au cœur d'immenses pitiés, il faut que tu les verses sur tes frères ; il faut que tu m'accompagnes dans la voie douloureuse, que tu boives mon calice jusqu'à la lie, que tu meures de ma mort. » Et je le suppliais : « Seigneur, j'ai un fiancé. Seigneur, il me vient de vous, c'est en vous que je l'aime. Ayez compassion : laissez-le moi ! * Et toujours j'entendais : € Prends ta croix, suis-moi. Je t'ai donné ma vie dans les opprobres, pour te sauver; tu peux bien me donner ton amour pour me

PAULE DE BRUSSANCiE Î97

servir! » Et je le lui ai donné, Gérard. J'ai renoncé à vous, j'ai pris ma croix. Je vais tout quitter. Nous nous retrouverons làhaut.

11 contemplait ce visage illuminé par l'ardeur du sacrifice, ces yeux, noyés de pleurs, qui n'avaient plus rien d'humain, toute cette beauté qu'il adorait, qu'il avait crue son bien et qu'il ne reverrait jamais. Elle retournait à Dieu, la radieuse créature, après l'avoir arraché à la matière. Elle ne l'avait donc effleuré de l'aile que pour lui montrer les cieux, elle ne lui avait donc embrasé le cœur que pour le couronner d'épines? Il n'osait plus entrer en lutte. Il sentait bien qu'aucune chaîne terrestre n'arrêterait l'essor de cette charité sublime. Le désespoir laboura ses entrailles. Perdues, les chastes félicités si longtemps promises, si longuement attendues; perdu, l'orgueil de

= -7Bflr

cette conquètedont sa vie devait resplendir; perdu, cet être en qui palpitait toute son âme et qui la lui emportait à Dieu, dans le suaire de son immolation !

11 se jeta comme eh délire sur la chaise longue où elle le soignait jadis, brisé, se lamentant, mordant les coussins pour étouffer ses cris. -

Paule, debout, les joues humides, la main crispée contre sa poitrine pour l'empêcher d'éclater, regardait.

La porte s'ouvrit, madame de Brussange, suivie de Léopold, s'avançait au bras d'Edmond. Tous trois demeurèrent pétrifiés.

— Mon père, dit Paule, j'entre aux Petites sœurs des pauvres. Je partirai demain.

— Toi ! cria madame de Brussange.

Gérard se souleva. Des alliés lui venaient.

Il courut à sa tante. C'était là le suprême appui.

— Vous ne le tolérerez pas, dit Edmond à son beau-frère.

Une émotion poignante suffoquait Léopold. Au bout d'un moment, il répondit :

— Elle était à Dieu avant d'être à moi.

. — Ah ! mon pauvre Gérard, sanglota madame £e Brussange en prenant le jeune nomme dans ses bras, nous sommes condamnés.

— Gérard, fit doucement Pnuie, je vous laisse une mère. Consolez-la.

Quelques mois plus tard, dans la ville de P***, la chapelle des Petites sœurs des pauvres offrait un aspect inaccoutumé ; son indigente mais gracieuse décoration, où l'ingéniosité des filles merveilleuses qui font tout de rien s'était donné libre carrière, annonçait une cérémonie imposante. L'autel, seul luxe de ces infiniment pauvres, brillait sous les lumières. À travers l'abside encore déserte, les hautes tiges de fleurs dressaient

PàULE DE BROSSÀNGE 30!

un massif de verdure. En deçà de la table sainte, le long des murs, comme un cordon d'honneur, s'échelonnaient des vieillards, les hommes du côté de l'évangile, les femmes du côté de l'épltre, et dans un large espace au sommet de la nef des prie-Dieu attendaient. Par la porte ouverte de la sacristie, on apercevait le va-et-vient des petits clercs se vêtant, les ornements sacerdotaux, un clergé nombreux. Tout à coup, un frémissement courut sur le monde des vieillards ; ils chuchotaient entre eux: « La mariée! la mariée! » Tandis qu'Hélène s'approchait de l'autel, conduite par M. de Brussange, dans le chœur, en face de la sacristie, un second cortège apparut, en tête duquel marchait Paule, vêtue aussi du costume nuptial. Mais Hélène, appuyée au bras de son père, était suivie de James, de ses parents, de ses amis ; Paule s'avançait seule, n'ayant derrière elle

901 PAULE DE BRUSSÀNGZ

que des servantes de mendiants drapées de noir. L'une se plaça devant la table de communion, l'autre resta dans Pabside.

Alors débouchèrent les enfants de chœur aux tuniques rouges couvertes de mousseline blanche, portant les cierges, les encensoirs, les missels, et les prêtres en rochet, puis, fermant la marche, l'évêque.

Au fond, se pressait la foule curieuse. Tout le chef-lieu connaissait les Brussange, quoique Pierrelaurès soit situé à la lisière du département. On ne voulait pas manquer le spectacle des deux sœurs fixant le même jour dans la même enceinte leurs destinées si dissemblables. Les commentaires à \oix basse allaient bon train :

— Tiens ! monseigneur officie?

— A cause de James Pernill. Un pair d'Angleterre, vous plaisantez I

— Du tout. C'est à cause de la novice.

PfcULE DE BRUSSANGE 303

— Elle a fait, paraît-il, des conversions.

— Éclatantes; celle, entre autres, d'un savant célèbre.

— Qui s'appelle?

— Je ne sais pas. Quelqu'un m'a conté la chose tout à l'heure et m'a même montré la... victime. Tenez, là, droit devant vous.

Et le geste désignait un homme jeune, aux tempes blanchies, aux traits pâles, impassible comme le marbre, dont les yeux noirs avaient la mélancolie profonde et navrante des inconsolés.

— Expliquez-moi, demandait un voisin à sa voisine, l'ordre et la marche... Je m'y embrouille.

— C'est bien simple : d'abord le mariage d'Hélène de Brussange et, aussitôt après, la prise d'habit de sa sœur Paule.

— Singulière idée de mêler ainsi les deux cérémonies.

— Moi, je trouve cela fort touchant.

— Ce doit être un supplice pour une famille.

— Pour une famille ordinaire. Mais les Brussange sont des êtres à part, si pieux !

— Tant qu'il vous plaira. Cependant de voir cette créature qu'on va rayer de ce monde, en face de l'autre, cela me remue, moi qui ne leur suis rien.

— Examinez la mère. On devine au mouvement des épaules qu'elle sanglote.

— Alors, vous voyez bien , c'est un supplice. Oui, c'en était un, et cruel, pour la pauvre femme ployée sur ses genoux. Léopold, absorbé par le tabernacle, ne laissait rien percer sur son calme visage de ses méditations en face de l'autel; la physionomie défaite de madame de Brussange marquait une indicible détresse. On brisait la chaîne bénie qui rattachait les filles à la mère.

PÀCLE DE BRUSSÀNGK 305

L'une s'en allait avec l'époux, l'autre s'en allait avec Dieu, toutes deux fuyaient comme leurs frères avaient fui ; rien ne restait de la couvée, le nid était vide, la mort pouvait venir.

Debout entre elle et François, Gérard contemplait dans l'abside Paule sous la neige de ses voiles. Elle était idéalement belle. Et c'était donc bien là celle qu'on lui arrachait à jamais ! De tout ce qu'il avait rêvé, de tout ce qu'il avait aimé, Dieu se faisait une proie, laissant au déshérité la souffrance sans même permettre qu'il s'y dérobât dans la tombe.

Elle pleurait, la mère, près de lui; qu'elle était heureuse d'avoir encore des larmes !

Lui, n'en pouvait plus verser, il enfermait en son sein une incurable et muette torture.

Et pourtant il était, sinon résigné, du moins soumis; il acceptait vaillamment une vie sans issue, composée des devoirs austères

que Paule lui enseignait jadis. Il lui obéissait encore, il lui obéirait toujours; désormais sa seule volupté serait de se déchirer le cœur aux ronces semées par elle. Oh ! la suprême vision de l'aimée! Les derniers regards jetés sur l'ange ! Il vivait en ce moment la minute de grâce du condamné à mort. Elle allait prendre son vol vers les sphères inaccessibles, monter, sans retourner la tête, vers celui qui l'appelait. Hélas! hélas! n'élait-ce pas lui qui l'appelait?... Et dans l'hallucination de la douleur, il la voyait, sa fiancée, prête à lui tendre les bras, il voyait ces lèvres prêtes à murmurer encore le cantique des chastes tendresses. Hélène et James courbaient leurs fronts sous le poêle sacré, il courbait le sien et prononçait le même serment-qu'eux, le regard éperdument fixé sur la forme blanche et gracieuse agenouillée dans l'abside. Toujours, toujours, il serait le

fidèle, l'aimant, l'extasié ; sa vie entière serait un remerciement de toutes les heures; pas une pensée, pas un battement de cœur où Paule dût rester étrangère ! . . .

Soudain, parmi le silence, dans le tremblement des cierges, à travers la fumée montant des encensoirs, il la vit se lever. Elle s'avança jusqu'au pied de l'autel, sa voix harmonieuse et ferme retentit : Paule réclamait sa consécration à l'époux céleste, elle se faisait la servante des pauvres et des souffrants, elle mendiait l'ignominie du divin Maître pour s'en parer comme d'un manteau royal. En signe d'esclavage, les ciseaux mordirent la chevelure superbe.

Gérard sortit de son rêve, la réalité brutale venait de le ressaisir.

Des religieuses dépouillaient Paule. A la robe de fête succéda la robe noire. On conduisit la jeune fille au milieu du chœur.

388 PAULE DE BRUSSASCK

Elle s'étendit sur les dalles et l'on couvrit son corps du drap funèbre.

Un cri déchira l'air.

M. de Brussange étreignit la main de Gérard et, la bouche tremblante :

— Du courage, mon fils ! dit-il.

Ah l du courage ! quand avec sa fiancée mourant au monde sa jeunesse, toute sa jeunesse, mourait au bonheur !

Rien sous le drap n'avait frémi. Dans le bercement de l'hymne des trépassés, le corps de Paule dessinait sa forme immobile. Peutêtre les anges qui la gardaient, arrêtant le cri du désespéré, r avaient-ils détourné de Paule pour l'emporter en offrande vers le Maître qu'elle venait de se donner.

Et dansce deuil un chant de triomphe éclata.

La nouvelle religieuse se levait, rayonnant de ses holocaustes, victorieuse d'elle-même, entonnant le Magnificat des béatitudes éter-

PAULE DE BRUSSANGE 30f

nelles. € Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses et son nom est saint. »

Une larme tomba enfin des paupières arides de Gérard; maintenant, comme autrefois, Paule le secourait dans sa misère...

— Et son nom est saint ! répéta-t-iL Elle embrassa Tune après l'antre les religieuses qui l'entouraient, descendit porterie baiser de paix aux vieilles femmes pauvres devenues ses enfants, puis s'avança vers les siens...

Oh ! cette dernière étreinte, qui l'a connue et n'en a pas été bouleversé ?

Madame de Brussange défaillait. Robert et François, Marc, le bras en écharpe, un ruban à la boutonnière, se mordaient les lèvres pour y clouer le sanglot. Àlbéric causait bas avec Edith et Kate. Arabelle même, la majestueuse et froide Arabelle, se sentait elle ne savait quoi dans la gorge.

310 FAULEDE BKUSSANGE

— Je suis là femme des attendrissements faciles ! chuchotait-elle à lord Melwin, pendant qu'Edmond Dalisier, les poings crispés, les sourcils en accent circonflexe, tempêtait intérieurement contre un Dieu auquel il était obligé de croire à la fin, puisque ce Dieu leur volait Paule.

M. de Brussange prit sa fille dans ses bras :

— Paule ! Paule !

— Je suis si heureuse, mon père ! dit-elle.

James inclina le front devant la douce

créature, tandis qu'Hélène lui demandait :

— Veux-tu nous bénir, dis, toi aussi ?

Quand elle arriva devant Gérard, son front

conserva la mêmç limpidité sereine. Leurs yeux se mêlèrent. Ni l'un ni l'autre n'ouvrit la bouche; ils s'étaient compris sans se rien dire : ils se donnaient rendez-vous là-haut.

Paule remonta dans le chœur et y demeura debout. Un à un, lentement, les vieillards

défilèrent devant elle en la saluant. Et là-bas, Hélène se retirait avec son cortège. La religieuse le regarda s'éloigner. La vision des bonheurs un jour convoités, des amours humaines, des chérubins pendus au cou, de tout ce qu'elle sacrifiait passa comme un éclair devant sa pensée. Elle se tourna vers le tabernacle, jetant au sein de Dieu ce qui pouvait subsister en elle d'affections naturelles, et, délivrée de tout lien terrestre, elle contempla ces misérables, vieux et repoussants, qui défilaient toujours, ces membres du Christ souffrant auxquels se dévouait sa vie, et, pleine d'une ardente ivresse :

— Amour de mon Dieu, dît-elle, vous êtes le plus grand des amours l ' •

Page 1