LETTRE XIX
Genôve, 14 octobre.
Ou ma mère ne me connaît pas, ou elle me connaît trop. N'était le point d'honneur et la honte de m'en dédire, j'aurais déjà rompu cet imprudent engagement. L'attente me tue; je compte les heures, je me ronge. Il me semble... Non, je ne vous dirai pas les idées folles qui me traversent l'esprit; je n'y puis songer sans rougir.
Mais laissons cela. Je veux seulement vous répéter C3 que vous savez de reste; je ne suis qu'un apprenti dans l'art de vivre; quoi que je fasse, je passe la mesure, et tout me tourne à mal. Tenez, hier soir, par exemple, quand je descendis chez ma mère, on jouait au whist. Je m'assis dans un coin, je feuilletai une revue. On ne disait mot. Je me levai, je pris mon chapeau. La porte s'ouvre, l'éternelle Mlle de Luz entre; elle fait à ma mère ce petit salut court que je
ne puis souffrir, puis elle se tourne vers moi les yeux baissés et en rougissant un peu. Je la salue et je fais mine de gagner la porte ; ma mère me regarde d'un air de reproche. Je prends mon parti, et après quelques instants nous étions aesis sur un sofa, Mlle de Luz et moi, et nous causions en tête-à-téte. Mon intention était louable, je voulais complaire à ma mère : je tiens à ce qu'elle ne puisse pas dire que je fuis le danger, et que si je connaissais mieux la charmante Angéline... Bref, je fiis aimable. Mlle de Luz s'anima; elle m'entretint du dernier roman qu'elle avait lu et du dernier sermon qu'elle avait entendu. Je ne sais si mes souvenirs s'embrouillent, mais il me semble que ce sermon était charmant, et ce roman traduit de l'anglais fort édifiant. J'étais tout oreilles, je souriais agréablement; mais, tout en écoutant ce ramage de pinson, je songeais à la voix du rossignol, à ces premières notes rares et soutenues par lesquelles il prélude à ses concerts dans une soirée de printemps. Ce n'est qu'une note, mais une note de rossignol, — et la nuit- s'éclaire, les bois frémissent, le ciel écoute... Cette vision ne m'empêchait pas de sourire, je crois même que, sans y penser, je débitai quelques fadeurs. Mlle de Luz devint sérieuse; elle lissait ses cheveux crêpés, regardait de très-près .ses poignets : je venais, sans le vouloir,
d'intéresser la partie. Tout à coup, en tournant la tête, j'aperçus ma mère qui nous lorgnait du coin de rœil, immobile, charmée, dans l'extase. J'avais réussi à réveiller ses espérances.
N'avais-je pas raison de vous dire que je ne sais pas vivre?
n faut en finir et brusquer le dénoûment. Par bonheur, M. Bird s'en charge. Il m'a insinué l'autre jour que, si ma mère était sincère, elle devait consentir à voir Paule. Une rencontre pourrait être ménagée sur terre neutre.
« Il faudrait d'abord, ajouta-t-il, qu'elle consentît à me recevoir; je sonderai le terrain. »
Sa proposition m'enchanta. J'en ai fait part à ma mère: elle s'est d'abord récriée, elle a fini par se rendre.
« Mais je désire, m'a-t-elle dit, que vous n'assistiez pas à notre entretien ; vous nous gêneriez. Je veux être libre de questionner M. Bird, et peut-être mes questions vous blesseraient. :»
Cette première entrevue a été fixée à après-demain. Je m'en promets un heureux résultat : l'air, le geste de M. Bird ont une éloquence irrésistible, et il n'est pas de préventions qui puissent tenir contre son sourire.
Félix, il est aisé d'avancer, il est trop aisé de re-
culer; mais s'arrêter 1 De tous les supplices de ce monde, l'immobilité est le plus cruel. Je souffre, oui, je souffre de mille manières que je ne puis vous dire.