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LETTRE XXI

Genève, 47 octobre.

L'entrevue en question a fort mal réussi. Elle n'a servi qu'à e venimer les défiances. Il paraît que de part et d'autre on a fait échange de mots piquants. A qui donner les premiers torts ? Je crains que M. Bird n'ait manqué de souplesse. On a les défauts de ses qualités ; je vous l'ai dit, il est Anglais, il çst philosophe, il se pique d'une droiture qui dégénère quelquefois en roideur.

Ce fut ma mère que je vis d'abord ; elle était paie comme au sortir d'une émotion.

« Marcel, m'a-t-elle dit d'une voix tremblante, vous soumettez mes pauvx:es nerfs à de bien rudes épreuves. Je ne vous fais pas de reproches, mais je désire que vous preniez acte de mon dévouement. »

Et en parlant ainsi elle se frottait les tempes aveo du vinaigre de santé.

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« Mais que s'est-il donc passé? lui dis-je ; car vraiment, à la voir ainsi pâle et défaite, je craignais que là débonnaire, que l'angélique M. Bird ne se fût emporté à quelque violence.

— Dieu m'est témoin, me répondit-elle, qu'en arrivant à cette entrevue, j'étais disposée à recevoir les impressions les plus favorables, tant votre bonheur m'est cher ! tant il m'est cruel devons affliger ! J'avais prié, j'étais pleine d'espoir. M. Bird semble s'être appliqué à réveiller mes défiances et à justifier mes préventions... » Et à ces mots elle recommença de s'essuyer le front.

J'éprouvai un violent accès de colère contre ce flacon de vinaigre. Je l'eusse volontiers brisé sous mes pieds. Je me contentai de le lui ôter des mains et de le déposer hors de sa portée.

« Vous devriez ouvrir les fenêtres, lui dis-je. On respire ici une odeur de soufre.... Le diable s'est trahi. Vous a-t-il laissé voir son pied fourchu?

— Vous croyez plaisanter, me dit-elle. Vous découvrirez un jour que le diable sait faire dans ce monde tous les métiers, même celui d'honnête homme.

— Vous reconnaissez donc, repris-je, que M. Bird est un honnête ^able. C'est toujours cela de gagné.

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— L'avantage n'est pas grand, dit-elle. II n'y a de vertus sérieuses que cqlles qui plaisent à Dieu.

— Et vous vous flattez de connaître ses goûts ? Êtesvous sûre de ne pas vous y tromper? Pour moi, je ne crois pas aux caprices de Dieu, ni que nous vivions dans ce monde sous le régime du bon plaisir

— A trente ans, repartit-elle, on ne relève que de son épée, et on se contente d'avoir des opinions; mais on n'arrive pas h mon âge sans avoir découvert que les dogmes sont un bon oreiller de vieillesse, et qu'il est sage de prendre conseil de son oreiller.

— Consultons l'oreiller : Que pense-t-il de M. Bird?

— Je ne vous ferai point son portrait. Entre un incrédule comme vous et une bigote comme moi, il n'y a pas d'accord possible sur certaines choses. Il me suffira de dire que je rends justice à M- Bird sur deux points. Je crois qu'il a voué à Mlle Méré une affection sincère et désintéressée, et qu'il épouse ses intérêts avec un zèle tout charitable. Certaine bonté de cœur, certaine chaleur de sympathie sont des dons naturels qu'on peut posséder sans connaître Dieu. Je crois aussi que M. Bird sait vouloir ce qu'il veut ; il a les ardeurs et les vivacités d'une âme forte, il en a aussi les acharnements. Vous savez que les Anglais aiment les gageures. M. Bird a juré ses grands dieux de marier Mlle Méré en dépit de tout, et comme les

paris font d'autant plus d'honneur qu'ils sont plus hasardeux, il a juré que le mari serait de bonne famille, riche, considéré, l'un des meilleurs partis de Genève, et qui plus est, fils unique de Mme Roger, bonne bourgeoise à préjugés et à dogmes. Quel beau triomphe pour lui, s'il réussit! Quel défi jeté à toute cette séquelle dévote qui condamne ses hérésies ! Quelle satisfaction de cœur et d'orgueil il peut se promettre de cette campagne entreprise pour l'amour de Paule et pour l'amour du scandale! car ces deux sortes d'affections se concilient très-bien dans les MM. Bird. Vous riez, je crois.

— Je ris pour ne pas pleurer. puissance des préventions! Comment, je vous prie? vous avez parlé à cet homme, vous avez entendu le son de sa voix, vous l'avez vu sourire....

— Oh ! son sourire est charmant, interrompit- elle; mais il en a été fort économe. Je ne sais quel fâcheux effet j'ai produit sur lui, son front s'est rembruni, son humeur s'est assombrie. Il n'a pas su se contraindre, il a été maladroit.... Passez-moi la vulgarité de cette comparaison, mais imaginez un honnête marchand en peine de se débarrasser d'un article qui n'est pas de défaite. Un chaland se présente, il va conclure ; par malheur la bonne âme se ravise, demande à voir, à réfléchir. Le marchand se fâche, il voudrait vendre

chat en poche. J'en suis désolée, mais en écoutant M. Bird je pensais malgré moi à ce marchand. En réponse à ses doléances, je lui rappelai les termes de notre traité, je lui déclarai que je m'en rapportais à vous, que j'étais résolue à voir Mlle Méré par vos yeux, mais que ce n'était pas trop de trois mois pour faire le tour d'une jeune fille, qu'au surplus j'avais votre promesse, que vous n'étiez pas homme à vous dédire. Il goûta peu mes raisonnements, il goûta moins encore certaines questions que je lui adressai, et après quelques réponses évasives il est parti brusquement, peu satisfait de moi, je pense ; mais vous conviendrez qu'il n'y a pas de ma faute... Allons, ne vous découragez pas, ajouta-t-elle. M. Bird prendra peut-être sa revanche un autre jour. Qu'il m'amène Mlle Méré : quoi qu'il m'en coûte, je suis prête à la recevoir ; mais, savez-vous, Marcel ; je suis presque sûre qu'elle ne viendra point.

— C'est ce que nous verrons, lui répondis-je en m'efTorçant de lui dérober mon chagrin. » Et là-dessus je lui restituai son flacon de vinaigre, et je partis.

Je me suis rendu sur-le champ aux Terraux. Paule était sortie avec Mme Simpson. Je trouvai M. Bird dans la cour, où il se promenait en long et en large, les mains derrière le dos, la tête basse. Il avait l'air abattu.

€ Eh bien! lui dis-je, la place est forte?

— Elle est imprenable, mVt-il répondu... Votre mère, monsieur, continua-t-il, est une personne fort estimable, mais trop entière dans ses idées pour que nous puissions attendre d'elle la moindre concession. Se flatter de la ramener serait une dangereuse chimère. Elle est incapable de comprendre Paule : elle n'admet pas les exceptions, et l'extraordinaire la scandalise. Ajoutez que les jugements du monde lui sont sacrés ; c'est un joug qu'elle ne secouera pas. Je ne crois pas lui faire tort en assurant que dans sa tendresse pour son fils il entre un peu de vanité ; elle vous aime, mais elle ne s'oublie point. Elle ne se dit pas que vous êtes en positon de ne consulter que votre cœur en vous mariant, que rien ne vous attache à Genève, que si les commérages d'une petite ville vous troublent dans votre bonheur, vous êtes libre de les fuir et de planter votre tente où il vous plaira. Elle ne pense qu'à elle, qu'au petit monde où elle vit, et dont les décisions lui tiennent lieu d'oracles et de conscience. Vous savez ce que sont ces coteries où règne une petite opinion d'autant plus tyrannique et plus ombrageuse que les frontières de son empire sont plus resserrées. Vous savez aussi quelles secrètes et tristes jalousies se cachent sous ces amitiés de circonstance, qui ne sont guère cimentées que par des aversions et des préjugés communs. Votre mère croit

déjà voir les noirs sourires de ses bonne» amies, elle entend déjà leurs railleries, leurs mots couverts, leurs propos aigres-doux, leurs compliments de condoléance, leurs désolantes consolations, et elle en frémit d'avance. Son désir le plus cher est que vous fassiez un mariage dont il lui revienne quelque lustre, qui fasse ouvrir de grands yeux aux badauds, qui soit le désespoir des jaloux, qui la rehausse dans sa propre estime et dans l'opinion de la petite ^apelle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût déjà jeté son dévolu. Elle a quelque parti à vous proposer. Aussi ne vous at-elle demandé un délai que dans l'intention d'ouvrir la porte aux incidents; soyez certain qu'elle les appelle de tous ses vœux. Je vous parle franchement, il n'est plus temps de ménager les termes, d Nous fîmes quelques pas en silence, puis je lui dis : « Nous avons fait une faute, nous devions laisser à l'ennemi l'embarras des premières démarches ; mais nous nous sommes engagés, il faut aller en avant Ma mère consent à voir Paule, il faut la lui conduire. » n me répliqua avec une vivacité qui me surprit : € Gardons-nous en bienl ce serait tout compromettre. 3>

Je ne pus lui répondre, car ces dames parurent à l'entrée de la cour. Je m'avançai vers Paule, oui marchait la première.

€ Nous avons éié paresseuse aujourd'hui? lui (Jis-je. Vite à l'atelier I Quels reproches vous devez vous faire ! Les ^atre bœufs roux s'impatientent.

— Aujourd'hui, me dit-elle, ils ne sentaient pas l'aiguillon, et le pinceau m'est tombé des mains.

— Avez-vous pensé à moi en vous promenant?

— Demandez-le à ces fleurs, me dit-elle en me présentant quelques feuillages de houx.

— J'aimais mieux vos gentianes d'autrefois, » lui dis-je.

Elle m'interrogea du regard.

c Nous les avions cueillies ensemble, i» ajoutai-je.

Elle me remercia de mon explication par un sourire; puis elle fit un geste qui signifiait peut-être : De quoi vous plaignez-vous? c'est votre faute.

Mme Simpson s'était arrêtée près de la grille pour attendre Jane. Je m'approchai d'elle et je lui dis :

a Pendant que les chiens aboient, la caravane passe. »

Elle me répliqua vivement par cet autre proverbe :

a II ne faut point se moouer des chiens qu'on ne soit hors du village. »

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