LETTRE XXIII
Genève, 23 octobre.
Depuis plusieurs jours, le tonnerre grondait sourdement; enfin Torage a éclaté. Puisse-t-il éclaircir mon ciel qui se voilait 1
J'avais passé une nuit blanche. Les mystères de M. Bird, les froideurs, les silences de Paule, Tair triomphant de ma mère, il y a bien là de quoi m*ôter le sommeil. Je me rendis vers deux heures aux Terraux. Je venais de franchir le petit pont, lorsque j'aperçus devant moi, dans le chemin montant, les deux jouvenceaux que vous savez.... Vous souvient-il de cette aventure? Elle est trop ridicule pour que je vous la rappelle.... Cette fois ils étaient à cheval et regardaient par-dessus la haie, non sans jaser et ricaner.... C'est un fait, Félix, que personne ne passe dans ce chemin sans regarder par-dessus cette haie. Arrivés à l'entrée de la cour, ils firent halte, et, le
nez au vent, du bout de leurs gants jaunes ils jetaient des baisers dans l'air. Je les rejoignis en hâte. M'adressant au plus âgé (je lui donne dix- sept ans) : oc A qui en avez-vous, mon petit monsieur? » Il me répondit d'un ton hautain : a: Apparemment ce sont mes affaires. 2> Je lui arrachai sa cravache, et j'en sanglai un coup si vigoureux sur la croupe de sa monture que l'animal rua et partit au triple galop, emportant son cavalier effaré, qui se tenait aux crins pour ne pas tomber. Son camarade, non moins surpris, s'élança à sa poursuite. « Bon voyage 1 » leur criai-je, et j'entrai.
Comme j'approchais de la maison, M. Bird parut sur le seuil, accompagné d'un grand jeune homme blond qu'il reconduisait. C'est un Écossais, fils de famille, et l'un de ses malades. Je l'avais déjà rencontré aux Terraux l'avant-veille. Je ne sais pas encore quand il partira. Son cas est sans doute fort intéressant. Orphelin à vingt-deux ans et très-empêché de sa fortune, dont il ne savait que faire, le s^^leen le prit, un spleen dévorant. Son étoile lui fit rencontrer M. Bird, qui l'ausculta, et, après réflexion, lui rédigea une ordonnance ainsi conçue : « Pour commencer, avoir une manie et lire Montaigne. » Il a lu Montaigne, il est devenu bibliomane, il est heureux ; mais comme on ne saurait l'être trop, il est en vois
de devenir philanthrope. Les fils d'Albion sont des horloges qui vont au doigt et à l'œil. M. Otway, — c'est son nom, — adore M. Bird ; il l'appelle son sauveur et l'Hippocrate des âmes. Une, fois c'est bien ; mais M. Otway se répète. Il me tendit la main et me dit en souriant :
« Êtes-vous aussi des malades de M. Bird?
— Non, mon cher, lui répondit M. Bird. M. Roger est fort bien portant.
— Je le plains, reprit-il. Il ne connaît pas la douceur des convalescences. Mieux vaut revivre que vivre, et le parfait bonheur est d'être guéri par M. Bird et son miraculeux flageolet.
-^ J'admire infiniment, lui dis-je, le flageolet de M. Bird; mais il est plus sûr de se bien porter. »
Ils s'éloignèrent. J'entrai. Mon irritation allait croissant. Je n'étais pas au bout de mes épreuves, featr'ouvris la porte du salon. Mme Simpson était seule avec Jane. J'allais me retirer, elle me rappela.
« Un instant, monsieur Marcel, me dit-elle. J'enseigne à Jane l'histoire romaine. Nous en sommes aux exploits de Fabius. Je veux vous montrer comme elle profite. Jane, qui était Fabius *?
— Un grand général qui ne livrait pas bataille.
— Bien, Jane. Continuez. Que fit-il de grand, ce Fabius?
— n fut sur le point de prendre Annibal, mais il ne le prit pas.
— A merveille, Jane Vous pouvez vous retirer,
monsieur Marcel. »
Je ne me le fis pas dire deux fois. Et Mme Simpson se plaint d'avoir des ennemis !
Je frappai à la porte de l'atelier de Paule. On me crie : « Entrez. » Pour m'achever, elle n'était pas seule. Uri vieux peintre genevois lui avait amené l'un de nos premiers paysagistes français, le célèbre Z.... elle me présenta; on me salua, mais sans accorder à ma
personne plus d'attention qu'elle n'en mérite. Z
était absorbé dans ses pensées. Paule avait disposé en demi-cercle autour de lui quatre ou cmq de ses petites toiles. Il fit quelques critiques, puis il tomba en rêverie : il se grattait le front, il soupirait, il grommelait, il jurait à la sourdine ; c'est ainsi que s'exprime son admiration. Quand il eut tout vu, avisant dans un coin la charrue et les quatre bœufs :
a Ah I par exemple, dit-il, je gagerais que ceci n'esc
pas de vous.
— Vous avez rencontré juste, dit-elle. C'est un tableau qu'en désespoir de cause l'auteur m'a priée de terminer.
— N'y perdez pas votre temps, reprit-il. Vous savez
ce que disait cet autre : « qu'un jour Roland prit un
242 PAULE MÉnÉ
capucin par la barbe, et qu'après l'avoir bien fait tourner, il le jeta à deux milles de là, où il ne tomba qu'un capucin. »
— Vous êtes bien sévère pour mon pauvre ami, lui répondit- elle sans le regarder. .
— n a du talent, je ne le nie pas, mais il n'a pas le diable au corps. Comme ces contours sont secs ! comme ces lignes sont dures! comme ces détails sont peu d'ensemble!... Ici, ajouta-t-il en montrant du doigt les cinq toiles, ici il y a l'ordonnance, le style, l'harmonie, le feu sacré, la magie, le sortilège, le je ne sais quoi, la folie, la divine folie I »
Paule avait pris un canif sur une table; elle en porta deux ou trois coups à son tableau, qu'elle mit presque en pièces du haut en bas. ^
«Eh bien! que faites-vous donc? s'écria Z...., et qu'en dira le capucin?
— Le capucin, c'est moi, répondit-elle. 3> Et comme il se confondait en excuses :
<i Oh 1 ne croyez pas que je sois en colère, poursuivit-elle en tournant vers lui ses yeux pleins de larmes. La vérité peut me chagriner, elle ne me fâche pas... Hélas! vous avez raison. Voilà quinze jours que je me cherche, sans réussir à me trouver.
— Cherchez, cherchez bien, dit-il. L'art, la nature, les animaux et moi, nous y sommes tous intéressés. »
Je sortis sans bruit. Le chagrin, la colère, me suffoquaient. Je m'en allai je ne sais où. Quand je revins, Paule était seule dans son atelier. Penchée sur un album, un crayon à la main, elle tournait le dos à la porte. Sans prendre la peine de me regarder :
a Vous nous avez quittés bien brusquement, me dit-elle.
— J'étais de trop, je vous dérangeais.
-—Vous, me déranger I Cela serait singulier, répondit-elle avec cette douceur tranquille qui m'irrite.
— Il y a des aventures singulières qui ne laissent pas d'être vraies, lui dis je. Vous en savez quelque chose. »
Elle tressaillit, me regarda fixement; puis, baissant les yeux, elle se remit à dessiner.
Tout mon sang bouillonnait.
« Pourquoi avez-vous détruit ce tableau? repris-je. n valait les autres.
— Tout le monde, à ce qu'il paraît, n'est pas de votre avis.
— Ce canif, lui dis-je, ce geste tragique....
— Oh! permettez-moi, interrompit-elle en souriant, mon geste n'était pas tragique.
— Ces larmes enfin, ces mots mystérieux. . . . N'auriez-vous pu m'épargner cette petite scène fort déplacée? * ^
Point de réponse.
« Parlez, je vous en conjure, m'écriaî-je avec un peu de violence. Vos silences me tuent. Répondezmoi : pourquoi depuis quinze jours ne vous retrouvez-vous plus?
— Il n'y a pas ici de greffier? »
Et elle promenait ses yeux autour d'elle.
c Ce qui est sûr, c'est qu'il y a ici un souffleur. Je crois reconnaître la voix de Mme Simpson.
— Vous voustrompez, dit-elle, mon cœur seul a parlé.
— Votre cœur? il est perdu ! Voilà quinze jours que je le cherche et ne le trouve plus. Prenez garde que le mien....
— Oh ! c'en est assez, interrompit-elle. Je supporte les questions, mais les menaces sont inutiles. Ne gâtez pas votre rôle. Et puisque mes silences, mes réponses, tout vous blesse, il me reste une ressource : je vous écrirai, et vous serez content.
— Je compte sur votre promesse, » lui dis-je. Et je me retirai....
P. S. Mon Dieu I que se passe-t-il donc ? Qui m'a fait perdre son cœur? Par quel conseil agit-elle? On me remet à l'instant une boîte, et cette boîte contient la bague que je lui ai donnée et un papier où je lis ces mots : « Votre liberté vous est enfin rendue» Soyez heureux. 9
LEITRE XXIV
Genève, 24 octobre»
•••.. Je lui dis avec colère :
a Vous êtes mon ennemi.
— Monsieur, pas de folies ! me répondit-il d'un ton d'autorité. Votre plus grand ennemi , c'est you&w même. »
En ce moment on sonna. ••
€ Vite, me dit-il, glissez-vous dans ce cabinet. Prêtez l'oreille; mais, quoi que vous entendiez, ne sonnez mot. »
Quelqu'un entre, salue, se nomme, s'assied. C'était le pasteur Gérard. D'une voix onctueuse et solennelle, il entama un long exorde, pièce d'éloquence fort étudiée.
«Au fait, au faiti interrompit doucement M. Bird. Moi aussi j'ai prêché, anch' io fui pittore. Entre confrères on s'épargne. >
Q46 PAULE MÉRÊ
Cette interruption démonta M. Gérard, mais il se remit. Les Gérard se remettent vite. Il reprit sa phrase où il rayait quittée.
« Au fait, au fait, lui disait toujours M< Bird.
— Le fait, le voici, s'écria-t-il impatienté : ce mariage est impossible.
— Nous y voilà, dit M. Bird. Contez-moi vos raisons, mon cher confrère, et dites-nous nos vérités. Je suis prêt à tout entendre.
— Permettez, reprit-il d'un ton radouci, je ne censure point votre conduite. Vous êtes un sage, je suis venu consulter avec vous. Nous finirons par nous accorder... Je ne vous dirai pas que ce mariage serait le coup de mort pour une pauvre mère qui adore son fils; je ne vous peindrai pas ses inquiétudes, ses tourments, ses larmes, ses nuits sans sommeil... Peut-être de telles considérations vous toucheraient peu.
— Vous avez raison, dit M. Bird. Je ne crois aux larmes que quand je les vois. Et encore!...
— Vous vous calomniez.
— Qu'attendre de bon d'un hérétique?
— Je ne suis pas intolérant.
— Vous ne Têtes jamais hors de propos.
— A nous de pardonner, à Dieu de juger I Ne vous défiez pas de moi. La pure charité m'anime. Mlle Méré vous est chère. C'est au nom de son bonheur que je
VOUS conjure d user de votre influenœ pour empêcher ce mariage.
— Expliquez-vous et parlez haut : j'ai l'oreille un peu dure,
— Mlle Mérô a pu commettre des fauteâ, des iuxprudences, des étourderies, — j'emploierai le mot qu'il vous plaira; — mais elle a l'âme noble, désintéressée...
— Venant de vous, cet hommage a du prix.
— Soyez certain que je lui rends justice. Je la crois incapable de tous les calculs vulgaires; elle aime et veut être aimée; le reste n'est rien pour elle.
— Vous la connaissez bien. Dana l'occasion, j'invoquerai votre témoignage. Eh bien! cher confrère, nous voilà d accord. Paule aime, Paule est aimée. Conduisons ces jeunes gens aux autels.
— Hélas! dit-il, êtes-vous sûr qu'elle soit aimée
comme elle veut l'être? je me trompe bien, ou elle est trop fière pour se donner à un homme qui douterait, ne fût-ce que par instants, de son innocence. L'ombre même d'un doute serait à ses yeux un outrage...
— Que ne vous entend-elle? Jamais personne ne la jugea mieux. Vous êtes de nos amis, monsieur Gérard. Pourquoi nous en informer si tard? Mais, je vous prie, vous qui lisez si couramment dans les âmes, pensez-vous que M. Roger...
— Il croit et il ne croit pas.
— Vous jugez bien sévèrement ce jeune homme.
— Il a l'âme élevée, généreuse, mais sans ressort, sans consistance. Tète fumeuse, il veut et ne veut pas ; il ne vit jamais dans le présent, il se ressouvient, il prévoit, il s'inquiète, il rêve, il s'écoute. Quel dessein suivi, quelle volonté ferme et constante pouvezvous attendre d'un caractère indécis , d'un esprit flottant qui ^e complaît peut-être dans ses incertitudes?
— Cependant, à le voir, on le prendrait pour un sage.
— Lui, un sage! vous ne le connaissez pas. Je l'ai beaucoup étudié chez sa mère. A première vue, j'en conviens , on croit reconnaître un homme grave , sérieux, rassis. Creusez un peu : sous cette enveloppe, vous découvrez un esprit que l'expérience n'a pas mûri, mais raffiné, un de ces esprits bizarres, si nombreux aujourd'hui, qui subtilisent leurs sentiments, qui cherchent finesse à toute chose, qui se piquent de faire distiller du miel à leurs chagrins et quelques gouttes de poison à leurs joies, qui ont enfin trouvé le secret de s'affliger de leur bonheur, de s'enivrer de leurs regrets, de s'agiter dans l'inaction et de se reposer dans la fièvre. Permettez-moi de vous le dire, voilà les générations que nous font
l'abus de la critique et le mépris superbe de toutes les traditions.
— Permettez-moi de vous répondre que la critique n'a rien à voir là-dedans. La maladie que vous peignez est de tous le^ siècles, car en tout temps on a vu des esprits distingués, comblés des dons les plus précieux, manquer en revanche de ce que possède le vulgaire, d'un peu de ce bon sens qui est le maître souverain de la vie humaine ; mais ne divaguons pas. Vos réflexions m'effrayent. Êtes-vous sûr de ne pas charger le portrait?
— Dieu m'en garde ! Après tout, M. Roger n'est pas si coupable. Faites la part des circonstances. Franchement il est des cas où il n'est pas aisé de croire.
— Cependant il nous a juré...
— Serments d'amoureux! par malheur, dans certaines âmes, la fièvre d'amour est intermittente... Raisonnons un peu, cher monsieur Rird. Si M. Roger avait la foi du charbonnier, eût-il consenti à donner trois mois à la réflexion, à la critique, à l'examen? Est-ce là le procédé d'un cœur qui ne s'appartient plus, qui s'est donné sans retour?... Quand sa mère m'eut fait ses confidences, je plaignis ses alarmes, ses angoisses; mais je lui dis : ce Défiez-vous de vos préventions. Peut-être Dieu a-t-il quelque dessein
secret sur ces jeunes cœurs; peut-être les a-t-il liés lui-même d'un indissoluble nœud. Dès que le doigt de Dieu se montre, notre devoir est de nous incliner et de nous soumettre.... ]»
— Vous êtes un homme admirable, monsieur Gérard.
— Par mon conseil, cette pauvre mère se résolut à attendre l'événement sans parti pris, prête à immoler ses répugnances au bonheur de son fils; mais nous reconnûmes bientôt que cet amour, qui lui inspirait de si cruelles appréhensions, n'était pas un coup de la Providence, mais une surprise, un entraînement irréfléchi, Tivresse passagère d'une imagination ardente et désœuvrée. Depuis quelque temps, ce jeune homme est triste, agité; son air, sa démarche, son langage, tout trahit un cœur partagé, combattu... J'ai cru de mon devoir de vous en avertir. A vous d'aviser! Je vous répète que nous nous reposons sur votre sagesse. Seulement, de grâce, n'allez pas vous imaginer que c'est M. Roger lui-même qui m'a chargé... Ce serait l'erreur la plus grave... Dy a des vraisemblances si trompeuses I M. Roger, je vous le jure, ignore entièrement ma démarche. S'il en était instruit, il ne me reverrait de sa vie. Il est homme d'honneur; consciencieux jusqu'au scrupule, il est incapable de reprendre sa parole. 11 vous ca-
chera son trouble, ses perplexités ; il tiendra ses engagements, dût-il lui en coûter le repos et le bonheur de toute sa vie. Encore un coup, je serais au désespoir, si vous pouviez penser que je parle en son nom....
— Je vous répète que vous êtes un homme admirable, monsieur Gérard. Que d'habileté se cache sous vos gaucheries apparentes l
— De l'habileté I Je ne vous comprends pas
— C'est ma première réflexion. Voici la seconde : c'est que vous nous considérez comme les plus honnêtes gens, comme les consciences les plus délicates de l'univers. J'en suis flatté, je vous en remercie. Une seule chose me chagrine : j'aurais étfe bien aise d'avoir les prémices de vos confidences.
— Vous êtes mystérieux comme une sibylle, monsieur Bird.
— Je tâcherai d'être plus clair. Tout ce que vous venez de me dire, vous l'avez dit à Mlle Méré il y a six jours.... Ne niez pas ; elle vous avait promis le secret, la douleur a brisé son âme, et son secret lui est échappé. Elle m'a confié qu'elle avait reçu de vous un petit billet onctueux comme une homélie, par lequel vous lui demandiez la faveur d'un instant d'entretien. Elle s'est empressée de se rendre auprès de vous. Avec la sagacité qui vous dislingue, vous avez su lire
dans son âme, et vous avez décidé que cette âme était noble, désintéressée, incapable de tous les calculs vulgaires. Vous avez réglé là-dessus votre politique ; vous lui avez dit : a L'homme que vous aimez vous épousera, parce qu'il est homme de parole ; mais il est triste, agité, il croit et ne croit pas.... » Paule n'a qu'un défaut : malgré la netteté naturelle de son esprit, son imagination est sujette à se brouiller, à s'effarer ; en vain la raison parle, l'ombrageux coursier prend le mors aux dents.... Habile homme que vous êtes, grâce à vos insinuations charitables, les vagues inquiétudes qu'elle avait conçues ont pris un corps, une figure, et ces menaçants fantômes ont livré à son âme de funestes et victorieux assauts.... Je ne vous redirai pas ses tourments, ses larmes, ses nuits sans sommeil.... De telles considérations vous toucheraient peu....
— Monsieur, répliqua M. Gérard en se levant, il est des coups salutaires que la charité n'hésite jamais à frapper.
— charité ! s'écria M. Bird avec emportement, que d'iniquités se commettent en ton nom ! Évangile I que de petites passions s'abritent sous ton manteau sacré ! religion 1 vous êtes la santé de l'âme, vous en êtes aussi le poison.
Et aussitôt : — Pardonnez-moi, je m'emporte, je
déclame, reprit-il d'un ton tranquille. Quelque jugement que je porte sur les petites manœuvres de votre charité, vous nous avez donné peut-être de bons avis, nous en profiterons. Les ennemis sont utiles quelquefois. J'interrogerai M. Roger, je saurai...,
— Vous vous piquez de donner aux autres des leçons de délicatesse, interrompit M. Gérard. Ainsi j'ose espérer....
— Que je vous garderai le secret? Impossible, mon cher monsieur. Voyez-vous ce cabinet dont la porte est demeurée entr'ouverte?. . . M. Roger a tout entendu.
— Une telle trahison, balbutia M. Gérard en gagnant le large, est indigne d'un homme qui se respecte.
— Je suis un scélérat, repartit M. Bird en le reconduisant ; mais voilà six nuits qu'elle ne dort pas. »
Quand il fut rentré dans le salon, il me dit : « Je vous plains, monsieur. C'est un supplice pour une nature supérieure d'être pénétré et jugé par un esprit subalterne ; mais, que voulez-vous ? les valets ont des 'yeux de lynx pour découvrir ce qui manque à leurs maîtres. C'est justice, noblesse oblige. Une âme de laquais a bien vite fait d'acquérir les vertus de son emploi. Un Gérard est égal à sa destinée, vous êtes inférieur à la vôtre. Pourquoi faut-il que tant d'hommes d'élite restent des êtres incomplets ? »
254 PAU LE MÉltfi
J'étais hors d'état de lui répondre. Aussi bien Mme Simpson ne m'en eût pas. laissé le temps. J'imagine qu'elle sortit de terre subitement. Se dressant devant moi, elle me dit :
a Je ne vous aime pas, monsieur. Le malheur est entré avec vous dans cette maison. Paule était heureuse. N'avait-elle pas assez souffert? Vous avez rouvert la source enfin tarie de ses larmes. Soyez fier de votre œuvre ; grâce à vous, elle a savouré de nouvelles douleurs plus amères cent fois et plus cuisantes que toutes les autres : l'homme qu'elle aimait a douté d'elle I... Ne me dites pas que vous l'aviez consultée, qu'elle avait approuvé vos lenteurs. Fallait-il la prendre au mot ? Aviez-vous le droit de vous autoriser de ce premier élan d'un cœur trop généreux? L'inconséquence est permise aux femmes. C'est aux hommes de prévoir et de vouloir.... N'accusez pas non plus votre mère et ses acolytes. Vous êtes le grand coupable, monsieur. Si Paule s'est inquiétée, c'est qu'un jour elle avait surpris un nuage sur votre front. Si Paule a pris peur, c'est qu'un soir, eh entrant ici, vous aviez le parler bref et un sourire forcé sur les lèvres. En vain a-t-elle tâché de se distraire de son chagrin par les douceurs d'un travail aimé. Votre orgueil s'est plaint qu'elle voulût tromper seô ennuis : apparemment ils lui devaient être sacrés; ne venaient-
PAULE MÉllÉ 255
ils pas de vous? Que ne prenait-elle plaisir à voir saigner une si noble blessare?... Monsieur, vous êtes de ces hommes qui se plaisent à tourmenter ce qu'ils aiment ; le besoin de vous plaindre est votre plus chère passion. Vous n'avez pas découvert l'introuvable Lindor.... Cherchez bien, monsieur; avez-vous visité toute la maison?... En attendant, il vous fallait un rival : vous vous êtes donné la joie d'être jaloux d'un pinceau ; mais, que dis-je ? Lindor est à demi retrouvé. Plus d'une fois vous avez eu l'art d'interroger Paule; vous furetiez dans son passé. Tous nos amis vous sont suspects ; nous en avons trop, selon vous, tous aventuriers, coureurs de grands chemins. Ne vous êtes-vous pas plaint, l'autre soir, qu'on entrait ici comme dans un moulin, et ce même soi? n'attachiez -vous pas sur M. Otway des regards sombres et irrités? Lindor se retrouvera, n'en doutons pas!... Monsieur, vous n'êtes pas un homme libre, vous êtes un esclave de l'opinion. Maudit soit le hasard qui vous mit sur notre chemin ! Maudits soient les lieux où se fit cette funeste rencontre! Maudite soit ma faiblesse qui vous ouvrit l'accès d'un cœur que j'avais sous ma garde et que vous êtes indigne de posséder ! »
Je lui répondis :
« Je suis résolu à tout endurer en silence, repro-
ches, injures, calomnies; mais prenez garde de m'inspirer un tel dégoût de la vie qu'il soit plus fort
que mon amour. -»
J'étais à la torture ; mon angoisse, je pense, se peignait sur mon front. Quand elle eut évaporé sa colère, Mme Simpson me regarda avec plus d'attention ; elle parut frappée, saisie, changea de visage et, posant sa main sur mon épaule :
a Pauvre garçon, dit-elle d'une voix émue, vous souffrez ! J'ai été trop dure. A tout péché miséricorde. Allons, tout n'est pas encore perdu ; il ne faut pas s'abandonner. Moi qui vous parle, je veux venir à votre secours. "William, mon cher William, voyez comme il est pâle. Pardonnez-lui et conseillez-nous.
— Je lui ai tout pardonné, dit M. Bird. Comprendre, c'est excuser; mais je n'ose plus me mêler de rien. Pour combattre victorieusement les résolutions de Paule, il faudrait que je pusse lui répondre de l'avenir, et je ne m'en sens plus le courage.
» — Que personne ne plaidé ma cause devant elle ! m'écriai-je. Je veux la voir, lui parler. Si la voix me manque, le silence même de ma douleur confondra son incrédulité. »
Mme Simpson regarda son frère avec des yeux pleins de larmes.
€ WUliam» dit-elle d'un ton grondeur, je ne vous
reconnais pas. Il faut avoir de Tindulgence pour les faiblesses humaines. Tout le monde n'est pas né raisonnable comme vous. Je prendrai le parti de ce jeune homme contre vous et contre Paule. Non, je ne souffrirai pas qu'on le calomnie. A vous entendre, ne croirait-on pas que c'est un scélérat? A quoi se réduisent ses forfaits? A trop de déférence envers sa mère; pend-on les gens pQur cela? Vraiment vous êtes un juge trop rigoureux, William, et de son côté cette chère enfant est trop prompte ; elle ne sait pas assez se défendre de ses impressions ; sa tète s'échauffe, se
monte, adieu le bon sens I on dirait une boussole affolée par l'orage. Je m'en vais de ce pas la gronder.
Monsieur Marcel, je vous l'amènerai. Remettez-vous, tout n'est pas désespéré. »
Cette excellente femme sortit. M. Bird s'approcha de moi, me tendit la main, me parla sur un ton de cordiale affection.
a Vous comprenez maintenant, me dit-il, pourquoi je n'ai pas voulu que Paule vît votre mère ; il n'ost plus besoin de vous apprendre sur quel sujet eût roulé l'entretien. »
J'écoutais ses explications d'une oreille distraite. Je tenais mes regards attachés sur la porte. Elle se rouvrit au bout d'une heure. Mme Simpson revint fort
émue :
€ Je crois l'avoir ébranlée, me dit-elle; mais elle résiste encore. Elle va venir. Que votre cœur vous inspire 1 >
Paule paitit enfin. Je la verrai toujours telle que je
la vis alors, dans sa robe blanche, avec ses cheveux dénoués. Elle était très-pâle, mais elle avait l'air calme, et ce fut d'une voix assurée qu'elle me dit :
c Mon parti est pris. Je ne crois pas aux raccommodements. Marcel, j'avais une confiance absolue en vous, je l'ai perdue; tout ce que vous pourriez me dire ne me la rendrait pas. J'ai bien souffert pendant ces huit jours ; je ne vous en veux pas, cela devait arriver. Je m'étais bercée d'une fausse illusion; je m'imaginais qu'il suffit de parler pour convaincre. Mon Dieu! qu'est-ce qu'une parole? qu'est-ce qu'un regard ? qu'est-ce qu'un sourire ? Tout se contrefait, et les cœurs demeurent invisibles... Adieu, j'aime à croire que nous nous reverrons un jour. Je m'en vais tâcher de vieillir vite* Quand nos cœurs se seront calmes, nous nous retrouverons sans péril. Nous parlerons d'art, de peinture, nous raisonnerons sur les erreurs qui passent comme un songe et sur la sagesse qui ne passe point, et nous nous dirons, assis près de cette fenêtre :
c Notre folie fut courte^ un rêve d'amour est quel-
que' chose ; mais ramitié est un bien plus sûr, les tempêtes la respectent. »
Je me sentais près d'étouffer ; mes lèvres tremblantes se remuaient en vain; elles ne rendaient aucun son. Enfin je fis un effort suprême et je lui dis :
« Cruelle, trêve d'ironie 1 De l'amitié 1 que je t'aime en ami? Demande-moi plutôt de te haïr. Quel nuage s'est répandu sur tes yeux? Quels fantômes se sont mis entre nous ? Gomiment ne vois-tu pas que je t'adore, et que cette folie, la mort seule peut m'en gué* rir? Moi-même; je ne savais pas assez combien je t'aimais ; c'est au moment de te perdre que je reconnais le charme qui me possède. Que m'importent tes talents , ta muse ? Ce que j'aime , c'est ta beauté , ton sourire^ tes larmes, la cadence de ton pas, le flottement de ta robe autour de toi; l'air que tu respires m'enivre ; un seul de tes cheveux m'est plus précieux que tout ton ^énie... Et tu viens me parler d'amitié ! Mais, que dis-je? point de vaines subtilités. Ce que j'idolâtre, c'est toi, toi tout entière, c'est tout ton être, le souffle qui t'anime et le feu divin de ton âme inspi* rée. Grand Dieu I je chéris jusqu'à tes caprices qui m'outragent, jusqu'à tes fiertés qui me tuent? Nous dire adieu, nous quitter! Où est le glaive qui pourrait trancher le nœud qui nous unit ? Penses-tu dono
que je puisse vivre loin de toi? Ici je respire, je vois le jour. Derrière cette porte commence la nuit, le vide, Féternel silence. Le monde sans toi est un affreux désert où je périrais de langueur. Tu le sais, Tennui avait séché mon âme ; elle s'est ranimée à ta vue, comme la fleur renaît au,matin en buvant les rosées du ciel... Paule, Paule, regarde-moi! Ne suis-je pas assez puni? Je n'ose me plaindre du châtiment; j'avais fait violence à ma passion; le dieu s'est offensé ; tu t'es faite le ministre de ses vengeances... Mais ne m'accuse pas d'avoir douté de toi. Pour la première fois Paule aurait menti. Moi, douter ? L'éclair serait donc tombé sur moi sans me dévorer I Ne vois-tu pas que je vis encore?... Eh ! je ne prie plus I Le rôle de suppliant ne me sied point. Tu m'appartiens. Tu t'es promise, tu ne peux te reprendre. Ces murs, ces arbres, ce coin du ciel ont été les témoins de nos enga* gements sacrés; tous ils dénonceraient ton parjure. Chasse-moi de ta présence, je ne partirai point, et si tu refusais de me rouvrir tes bras, crois-moi, je trouverai bien le secret de mourir à tes pieds I... »
Paule s'était affaissée sur une chaise. Elle couvrit son visage de ses mains, et tout son cœur se répandit en sanglots silencieux.
Je m'élançai à ses genoux... L'anneau est & son doigt!
Vous me reprochiez de ne pas tout Vous dire, Félix. Soyez content. Il est possible que Texpérience m'ait plus rafQné que mûri; mais qui niera ma candeur?