LETTRE XXXV
Saint-Gergues, 15 novembre.
Je me suis enfui. Je pense demeurer ici jusqu'à ce que j'aie pri&un parti. Vous devinez ce que j'entends par ce mot ; mais ne venez pas, Félix. Plus tard peutêtre je vous appellerai. Franchement, je ne veux pas vous voir encore. Votre présence, que je saurai réclamer, ne me .ferait pour l'heure aucun bien. L'air me manque, j'étouffe; si vous voulez que je respire, laissez-moi faire le vide autour de moi.
Je n'ai pas trouvé David; il est à Saint-Laurent. Puisse-t-il y rester longtemps! Je me suis installé chez lui. La neige couvre déjà les monts. Lèvent du nord tourmente les bois dépouillés. Le lac qui m'emtoure est hideux, par endroits d'un bleu d'acier, couleur de fange sur ses bords. Les Alpes sont enveloppées dans un triple linceul de nuées blafardes. Il fait froid. Tout se tait. Quelques rochers gris regardent
la neige avec ces yeux fixes qu'ont les choses. Je voudrais passer ici le peu de jours qu'il me reste à vivre.
Me demanderez-vous de vous décrire mon mal? Ce qui domine, c'est l'horreur. Pour la seconde fois.... que dis-je? cette aventure est unique... La première fois j'aimais, j'adorais. Bon Dieu! qu'avais-je senti avant le jour où je la vis? Quand je songe à mes fureurs de jadis, je souris de pitié, car enfin qu'une coquette sur le retour ait imposé à ma crédule jeunesse, de tels accidents sont communs, et il n'y a guère là de quoi maudire les destins; mais que Paule... Non, ni mon amour, ni mon désespoir, ni sa trahison, ni sa honte, ne ressemblent à rien.
Je veux faire cet effort de vous conter comment cela se passa. Vous ai-je dit qu'après la fatale découverte, surmontant mon trouble et composant mon visage, je retournai auprès d'elle et que nous eûmes ensemble un de ces longs entretiens, à la fois tendres et enjoués, dont le souvenir sera la torture de mes derniers jours? Au moment de la quitter, alléguant un prétexte plausible, je la prévins que je ne pourrais revenir le lendemain. Je crus reconnaître sur son visage un signe de contentement secret. Je me contins, je lui serrai la main et partis la mort dans le cœur.
Le lendemain soir, je fus me poster aux abords du petit pont. La nuit tomba, elle était des plus sombres; un ciel couvert, un brouillard d'automne. Je rôdai longtemps entre les Terraux et le pont- Enfin je pénétrai dans la cour, à pas de loup, retenant mon souffle, et j'allai m'embusquer sous un des balcons. Le basset n'aboya pas ; d'ordinaire Jane le fait cou* cher dans sa chambre. Je tendis l'oreille, je sentais courir dans mes veines le frisson de la fièvre. Nul bruit dans la maison, hormis par instants quelques sons de flageolet dont la douceur redoublait et irritait mon angoisse. J'attendais depuis plus d'une heure, lorsqu'un bruit de pas sur la route me fit tressaillir. Quelqu'un s'approche de la grille, l'ouvre, s'avance dans la cour. Elle n*était éclairée que par la faible lueur d'une lanterne suspendue à une branche d'arbre. Quand le fantôme passa près de cette lanterne, je reconnus un homme enveloppé jusqu'aux yeux dans un manteau; il me parut jeune, grand, bien fait. Je ne pus retenir un geste ; il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et comme s'il eût deviné ma présence, il se dirigea à droite pour faire le tour de la maison. Je le laissai s'éloigner, et prenant par la gauche, comme je connaissais les lieux mieux que lui, je le prévins et me cachai, pour l'attendre, derrière un rosier, h dix pas de la porte qui s'ouvre sur
le verger. Enfin il reparait ; incertain de son chemin, il hésite, regarde autour de lui, s'avance en tàtant les murs; arrivé à la porte, il y frappe d'un doigt timide. C'est elle-même qui vient ouvrir. Il s'écrie : c C'est moil :» Elle se jette dans ses bras, il la baise au front,
il entre, la porte se referme le silence, la nuit. La
foudre ne met pas moins de temps à tomber.
Pendant quelques instants, mon cœur cessa de battre, et je demeurai insensible et glacé comme un marbre. Dés que mon premier saisissement fut passé, me croirez-vous, Félix? vingt foia je m'élançai vers cette porte, échevelé, furieux, le poing fewiié, le bras levé ; vingt fois une puissance magique me retint à deux pas du seuil, et mon bras, retombant, se colla à mon corps... Gomment vous expliquer?... Je ne sais : un trouble indicible, une paralysie de la volonté, une fureur sauvage qui se tournait contre elle-même, de la glace dans le cœur, des ténèbres dans la tête, un chaos de pensées obscures où surnageait l'horreur de ce qui se passait derrière cette porte et Tâpre désir de m'enfuir pour n'en pas être témoin... Que vous dirai-je? si j'avais frappé, si l'on m'eût ouvert, si je fusse entré, je serais tombé sur place sans connaissance, sans regard, sans souffle, sans que ma bouche défaillante pût répéter le cri de mon cœur et fulminer Tanathème contre le parjure... J'allais, je ve-
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nais, je me frappais le front; de grosses larmes roulaient goutte à goutte de mes yeux sur meç joues, et de mes joues sur mes mains brûlantes. Le bruit de mes pas ne fut-il pas entendu ? Il est vrai que la Bédière, enflée par de récentes pluies, grossissait sa voix. Tout à coup je conçus un vague espoir; je me demandai si je n'étais pas la proie d'un horrible cauchemar, le jouet d'une hallucination, si réellement cet homme avait paru là, à l'angle de cette maison, si ses mains avaient touché ces murailles, si cette porte s'était ouverte, si ce cri : c'est moil et si ce baiser... Je m'approchai du salon, je collai ma joue contre la pierre, mais l'épaisseur du volet, la double fenêtre, le murmure du ruisseau, les battements de mon sang dans ma tête qui bourdonnait comme une ruche pleine 1... Pas une voix humaine n'envoya le moindre son jusqu'à mon oreille.
Je m'éloignai, je retournai dans la cour. Je me laissai tomber sur un banc. Je résolus d'attendre là l'éclaircissement de mes doutçs, qui redoublaient d'instant en instant, et l'accomplissement de ma destinée. Je n'attendis pas longtemps. Minuit venait de sonner, quand une lumière brilla dans une pièce qui d'ordinaire est inhabitée, 'dans la chambre réservée aux étrangers. Il y passait la nuit!... A ce coup, le mépris fut le plus fort, et ma rage insultante s'exhala
dans un éclat de rire désespéré. Je vis aussitôt une ombre s'approcher avec précaution de la fenêtre, et, soulevant lé rideau, regarder à travers la vitre. C'était bien lui I
« L'heure du berger a sonné, m'écriai-je, la sylphide va venir au son du flageolet. »
Et je partis en courant.
J'employai le reste de la nuit à griffonner des lettres qu'à peine les avais-je écrites je déchirais et brûlais. Enfin je m'arrêtai au billet que voici.
a N'essayez pas de nier. Une invincible défiance m'a conduit hier soir jusqu'à une porte qui a besoin d'être gardée. L'homme, le cri, le baiser, j'ai tout vu, tout entendu. Vous m'écriviez : Je veux être sans cesse autour de toi, auprès de toi, devant toi, pour te cacher le monde. Aveu candide! L'homme d'hiçr soir, l'homme qui cette nuit peut-être et à l'heure où j'écris... ah I répondez-moi, cet homme-là est-il un de ces fantômes que je ne sais pas conjurer ? Mais votre esprit est fertile ; il en sortira tout à l'heure je ne sais quel ingénieux plaidoyer. Je suis si crédule ! En tout cas, j'ai le droit d'être curieux ; j'attends vos explications. D
Je lui fis tenir ce billet par un messager sûr ; au bout de deux heures, il était de retour, me rapportant l'anneau et cette réponse :
€ Je conviens de tout ; je ne vous rends plus votre liberté, je reprends la mienne. »
Vous entendez, Félix, ils se sont revus 1 Une vieille tendresse» mal éteinte s'est rallumée dans ce cœur indigne. Dieu! avec quel emportement elle s'est jetée dans ses bras ! Il a gémi, pleuré, supplié. Peut-être aujourd'hui est-il libre. Elle a cédé à ses prières; n'ayant plus besoin de moi, le troc lui a plu ; un autre anneau remplacera le mien à son doigt. . . Vous voyez que je ne la calomnie pas, qu'elle n'a pas à se plaindre de moi, qu'il y a de la clémence dans mes jugements.
L'inconcevable dureté de sa réponse fut mon salut. Vous savez quelle est ma vaillance dans les malheurs extrêmes. Le titan de la fable ranimait ses forces en touchant la terre du pied. Dès que j'ai touché le fond du désespoir, je sens toutes les miennes me revenir. La première marque de courage qu'on se puisse donner à soi-même, c'est de se défier de sa faiblesse. Je décidai que je ne la reverrais plus, car m'en aller larmoyer à ses pieds, tendre vers elle des bras suppliants, lui redemander son cœur qu'un autre m'a ravi ; ou bien, n'écoutant que ma rage, courir, le fer à la main, arracher la vie à ce ravisseur que je ne saurais ni haïr, ni mépriser (je reconnais les droits de la passion), autant de partis indignes d^ moi. Je voulus que du moins l'honneur fût sauf. Je résolus de
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m'éloigner en hâte. Je prévins mon valet de chambre que je serais absent quelques jours et que je lui marquerais plus tard Tendroit où il devrait me rejoindre, et je partis sur Fheure, sans retourner la tête. Je cheminai tout le jour, cherchant la solitude des chemins écartés. La nuit me surprit dans les bpis du Jura. Je m'égarai. Épuisé de forces, peu s'en fallut que je ne me couchasse dans la neige, pour ne me relever jamais; mais je sentis en moi comme un secret besoin de savourer la douleur, € Non, m'éoriai-je, je boirai le calice jusqu'à la lie. » Je repris mon bâton, je retrouvai mon chemin ; à la pointe du jour, j'atteignis le village... Félix, me voici : je vis, je sens, je pense, je me souviens. douleur ! 6 ma mère 1 ton enfant te revient : nourrisson avide, il attache ses lèvres à tes mamelles meurtries qu'il épuisera jusqu'à la dernière goutte. A défaut du bonheur, le poison a son ivresse.
Ainsi c'en est fait : mes yeux sont dessillés. Les sagesses du monde sont infaillibles. Je m'incline, je me tais, j'adore ce que j'ai brûlé. Oui, désormais, je reconnais pour mes maîtres, pour les pontifes de mon nouveau culte la hautaine médiocrité, la foule ignorante, le vulgaire imbécile et jaloux. Eux seuls possèdent les secrets des cœurs, et ce qu'ils censurent est condamné par les anges et par Dieu. Que me parlez-
VOUS d'exceptions? Je vous le dis : quiconque ne rampe pas s'égare, et en dehors des petites sottises, il n'y a place sur la terre que pour les grandes perversités. Poésie, nobles sentiments, inspirations des grandes âmes, — pompeux verbiage ! vain cliquetis de mots sonores I Au moindre souffle, les vases de diamant se transforment en feuilles sèches... Oui, je vois aujourd'hui la vie telle qu'elle est. Quel spectacle et que les aveugles sont dignes d'envie ! Elle a menti, toute lèvre est souillée. Elle a menti, tout cœur est une mare infecte où croupissent et se tordent de hideux reptiles. Elle a menti, la lumière môme du soleil est impure. Elle a menti. . . Vérité, où résidez-vous? Dans ces âmes grossières et malfaisantes qui adorent leur laideur comme le seul vrai Dieu et insultent du fond de leur bassesse à toutes les idolâtries des rêveurs? Paule, Paule a menti... Je n'ai plus de foi, plus d'amour, plus d'espérance. Cieux et terre, tout n'est qu'imposture et vanité.
Félix, la neige a de sinistres beautés. Je n'en puis détacher mes yeux. Cette couche délicieuse semble m'inviter à l'éternel repos ; mais ne craignez rien. Je vous le répète : que la mort vienne me chercher, je ne ferai point les premiers pas.