‹ Paulet Virginie [microforme]Chapitre 5 sur 11 · AVANT- PROPOS DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

AVANT- PROPOS DE L'AUTEUR

pressentir l'effet qu’elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents ; j'eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j'en pus tirer, et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. Mais, comme souvent un grand vice marche à la suite d’un petit talent, ce succès m'inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titre de Tableau de la nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m'était étrangère ; combien, dans des pays où je n'ai vu ses productions qu’en voyageur, elle est riche, variée, aimable, magnifique, mystérieuse, et combien je suis dénué de sagacité, de goût et d'expression, pour la connaître et la peindre. J'ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Études de la nature, que le public a accueillies avec tant de bonté, afin que ce titre, lui rappelant mon incapacité, le fit toujours souvenir de son indulgence.

PAUL

ET

Re —

Sur le côté oriental de la montagne ui s'élève derrière le Port-Louis de l’île e France, on voit, dans un terrain jadis

cultivé, les ruines de deux petites caba-

d’un bassin formé par qui n’a qu’une seule Ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne

. de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’île, et, au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite Péglise de ce nom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu d’une

grande plaine; et, plus loin, une forêt 2 s'étend jusqu'aux extrémités de l’île.

n distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au delà la pleine mer, où paraissent à fleur d’eau quelques flots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.

A l'entrée de ce bassin, d'où l’on découvre tant d'objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui sebrisent au loin sur les récifs ; mais, au pied même des cabanes, on n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles, Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs ci.

mes, où s'arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l’arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière.

A peine l'écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le

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soleil ne luit qu’à midi; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics, s’élevant au-dessus des ombres üe la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des cieux.

J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l’on jouit à la fois d’une vue immense et C’une solitude profonde. Un jour que j’étais assis au pied de ces cabanes, et que j'en considérais les ruines, un homme déjà sur l’âge vint à passeraux environs.

Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s’appuyait sur un bâton de bois d’ébène. Ses cheveux

. étaient tout blancs, et sa physionomie

noble et simple. Je le saiuai avec res:

pect. Il me rendit mon salut; et, m'ayant considéré un moment, il sa procha de moi, et vint se reposer sur hs tertre où j'étais assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole :

‘* Mon père, lui dis-je, pourriez-vous “ m’apprendre à qui ont appartenu ces “deux cabanes?” Il me répondit :

‘ Mon fils, ces masures et ce terrain in.

“culte étaient habités, il y a environ “vingt ans, par deux familles qui y ‘avaient trouvé le bonheur. Leur his- “ toire est touchante ; mais dans cette île, * située sur la route des Indes, quel Eu- ‘ ropéen peut s'intéresser au sort de quel- “ques particuliers obscurs? Qui voudrait

‘ même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître que l’histoire des grands et des

‘ rois, qui ne sert à personne.—Mon père, repris-je, il est aisé de juger, à votre air et à votre discours, que vous avez acquis une grande expérience. Si vous

‘ en avez le temps, racontez-moi, je vous

prie, ce que vous savez des anciens ha-

‘* bitants de ce désert, et croyez que

‘* l'homme même le plus dénravé par les

‘* préjugés du monde aime à entendre

‘* parler du bonheur que donnent la na-

“ture et ia vertu.” Alors, comme quel-

qu’un qui cherche à se rappeler diverses

circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta :

En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette île, pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d’une ancienne et riche maison de sa province; mais il l’avait épousée en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme s'étaient opposés à son mariage, attendu qu’il n’était pas gentilhomme. Il la laissa au Port- Louis de cette île, et il s’embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d’y acheter

PAUL ET VIKGINIE. 19

quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobre; et,

peu de temps après s rivée, il y mourut des fièvres pest dles qu y règnent pendant 8ix m 1 l’année, et qui empêcheront toujou # nations uro-

éennes d’y faire des hssements fxes.

es effets qu'il avait portés avec lui furent dispersés après 4 mort. comme il arrive ordinairement ; ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa fename, restée à l’île de France, se trouva veuve enceinte, et n'ayant pour tout bien au monde qu’une négresse, dans un pays © : ell e n'avait ni crédit, ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme,

après la mort de celui qu D avait uniso aimé, son walk lui donna u courage. Elle résolut «ue « ultiver avec son esclave un petit ct *+ terre, afin de se procurer de quoi vi Dans une île presque & rte, dont le

? terrain était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles et les plis favorables au commerce; mais cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché, où elle pût vivr seule et inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s’y retirer comme

: dans un nid. C'est un instinct commun

? à tous les êtres sensibles et souffrants, de

se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts : comme si des rochers étaicnt des rem parts contre l’infor- ! tun, et comme si le calme de la nature | Pouvait apaiser les troubles malheureux de l’âme. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservait un À madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni lo grandeur: c'était une amie,

Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et sensible ; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en

retagne, d’une simple famille de pay- Sans dont elle était chérie, et qui l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l’amour d’un gentilhomme de son voisinage, a lui avait promis de l’épouser, Mai à ui-ci, ayant . Satisfait sa passion, s’é‘oigna d'elle, et refusa même de sui assurer une subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte, Elie s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies, join de son pays, où elle avait perdu la seule dot d’une fille pauvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu’elle avait acquis de quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de ce canton.

Madame de la Tour, suivie de sa né-

gresse, trouva dans ce lieu Marguerite,

ui allaïtaii son enfant. Elle fut charmée à rencontrer une femme dans une position qu’elle jugea semb'able à la sienne.

Elle lui parla, en peu de mots, de sa condition passée et de ses besoins présents.

Marguerite, au récit de madame de la Tour, fut émue de pitié ; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avour, sans lui rien déguiser, l’imprudence dont elle s‘ ‘ait rendue conpable. ‘ Pour moi, dit-elle, j'ai mérité * mon sort; mais vous, madame... vous, ‘sage et malheureuse! ” Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié.

Madame de la Tour, touchée d’un accueil ei tendre, lui dit, en la serrant dans ses bras : ‘Ah! Dieu veut finir mes peines, “ puisqu'il vous inspire plus de bonté “envers moi, qui ous suis étrangère, ‘ que jamais je n’en ai trouvé dans mes ‘ parents. ”

e connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne-Lon-

ue, je me regardais comme son voisin.

ans les villes d'Europe, une rue, un simple mur, empêchent les membres d’une même famille de se réunir pendant des années entières: maïs dans les colonies nouvelles, on considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des bois et des montagnes. Dans ce temps-

là surtout, où cette fle fa merce aux Indes, 1 était un titre d’a envers les étrangers,

sir. Lorsque j'appris une compagne, je fu d’être utile à l’

vai dans mada

arpents. El portèrent à moi pour ce ormai deux portions à une renfermait l cette enceinte, couvert de nu- € la rivière des

u’à peine

1 produit

est rempli de foneaux. Dans l’autre toute la partie infée long de la rivière

des Lataniers jusqu’à l'ouverture où nous sommes, (d’où cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu’à la mer.

Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un terrain assez uni, mais qui n’est guère meilleur que l’autre, car dans la saison des pluies il est marécageux, et dans les SA pren il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages, j’engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de Ja Tour, et l’inférieure à Marguerite. L'une et l’autre furent contentes de leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure, “afin, ‘ me dirent-elles, que nous puissions tou- “jours nous voir, nous parler et nous ‘entr'aider.” Il fallait cependant à chacune d’elles une retraite particulière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son terrain. Je âtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case ; en sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l’une de l’autre, et sur la propriété de leurs familles. Moimême j'ai coupé des palissades dans la montagne; j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni ouverture.

Hélas ! il n’en reste encore que trop pour mon souvenir! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, -Semble respecter dans ces déserts ceux de l’amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu’à la fin de ma vie.

À peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la Tour accoucha d’une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. ‘ Elle sera vertueuse, dit-elle, ‘et elle sera heureuse, Je n'ai connu le “ malheur qu’en m'écartant de la vertu.”

Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces deux petites habitations commencèrent à être de quel- RC rapport, à l’aide des soins que j'y

onnais de temps en tem ps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves, Celui de Marguerite, appelé Domingue, était un noir iolof, encore rouuste, quoique déjà sur l’âge. Il avait de l’expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment, sur les deux habitations, les terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait les semences qui leur convenaïent le mieux. Il mettait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds ma-

récageux ; et, au pied des roches, des giraumonts, des courges et des concoinbres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates, qui y viennent très sucrées ; des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de cefé sur les collines, où le grain est petit, mais excellent ; le long de la rivière et autour des cases, des bananiers qui donnent toute l'année de longs régimes de fruits, avec un bel ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses soucis et ceux ce ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et 1à dans les habitations, pour en aplanir les chemins. I] faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parce qu’il les faisait avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite, et il ne l'était guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, : où elle avait apporté que'que industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite, propre, très fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d'élever quelques poules, et d’aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superfiu de ces deux habi-

veillait la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le do- , ‘ mestique de ces deux petites métairies.

qu’elles marchaient nu-pieds dans leur habitation, et ne portaient de souliers que

our aller le dimanche, de grand matin, La messe à l’église des Pam plemousses!

bien plus loin qu’au Port-Louis ; mais

Bengale, comme des esclaves. Après tout, la considération publique vautelle le bonheur domestique ? Si ces dames avaient un pe à souffrir au dehors, elles rentraient chez elles avec d'autant plus

e plaisir, À peine Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur sur le

raient jusqu’au Las de la montagne, pour les aider à Ja remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu’ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté, la liberté,

Br

des biens qu’elles ne devaient qu’à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zèle et d'affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie, de compagne et de sœur, n’avaient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d’anciens feux, plus vifs que ceux de l’amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme qui s'envole vers le ciel lorsqu’elle n’a plus d’aliment sur la terre.

Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants, fruit d’un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait. ‘Mon ‘amie, disait madame de la Tour, cha- “cune de nous aura deux enfants, et “chacun de nos enfants aura deux ‘“ mères.” Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même esèce, dont la tempête a brisé toutes les ranches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d’eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, pri-

vés de tous leurs parents, se remplissaient

de sentiments plus tendres que ceux de

fils et de fille, js frère et de sœur, quand

i's venaient à être changés de mamelles

par les deux amies qui leur avaient donné

le jour. Déjà leurs mères parlaient de

leur mariage sur leurs berceaux ; et cette

i licité con) ugale, dont

eurs propres peines, fi-

nt par les faire pleurer,

lue ses maux étaient

gé l’hymen, et l’autre

les lois; l’une, de s'être

-dessus de sa condition, et l’autre

d'en étre descendue ; mais elles se COns0-

laïent, en pensant qu’un jour leurs en-

fants, plus heureux, jouiraient à la fois,

loin des cruels préjugés de PEurope, des

plaisirs de l'amour et du bonheur de l’égalite.

Rien, en effet, n’était comparable à l’attachement qu’ils se témoignaient déjà.

Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie ; à sa vue, il souriait et s’a. paisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul ; Maïs cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal,

our qu’il ne souffrit pas de sa douleur, e n’arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la Coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par la main et sous les bras, comme on représente la

constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer: elle les surrenait souvent couchés dans le même erceau, joue contre joue, poitrine contre Miele mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis €ans les bras l’un de l’autre.

Lorsqu'ils surent parler, les premiers aoms qu'ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L'enfance, qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l’économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie ; et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui, sans cesse en action, il béchaït le jardin avec Domingue, ou, une y etite hache à la main, il le suivait dane les bois ; et si, dans ses courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d’oiseau se présentaient à lui, eussent-ils été au haut d’un arbre, il l’escaladait pour les apporter à sa sœur.

Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l’autre n’était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l’extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la-maison, la tête couverte de son

jupon, qu’elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d’une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m’étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu’elle tenait Paul par le bras, en- . veloppé Presque en entier de la même couverture, riant l’un et l’autre d’être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclds ans la même coquille.

Toute leur étude était de se complaire et de s'entraider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne gavaient ni lire ni écrire. Ils ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé dans les temps reculés, et loin d’eux ; leur curio.

sité ne s’étendait pasau delà de cettenon.

rien d’aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et ce

On ne les avait jamais effrayés en leur disant

que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats : chez eux, l’amitié filiale était née de l'amitié maternelle.

On ne leur avait appris de Ja religion que ce qui la fait aimer; et s'ils n'offraient pas à église de longues prières, partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel des mains innocentes, et en cœur plein de l’amour de leurs parents.

Ainsi se passa leur première enfance, crmme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le retour de l’aurore, Virginie se levait, allait puiser de l’eau à la source nisine, et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après, quand le s0leil dorait les pitons de cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient che:

madame de la Tour ; alors ils commenin tous ensemble une prière, suivie

u premier repas: souvent ils le prenaïent devant la porte, assis sur l’herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge dé table dans leurs feuilles larges, longueset lu -ées, Une nourriture saine et abondante aeveloppait rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une

TR

éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n’avait que douze ans:

| . déjà sa taille était plus qu’à demi formée; de grands cheveux b'onds ombrageaient sa tête ; ses yeux bleus et ses lè- | vres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraicheur de son visage; ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait une expression d’une sensi- | bilité extrême, et même celle d’une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d’un | homme au milieu des grâces de l’adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin ; et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissait il devenait tranquille, et allait s'asseoir auprès d'elle; souvent leur repas k se passait sans qu'ils se dissent un mot. À | leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais à leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sou-

rires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est de s'aimer, et qui n’ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l'amitié par des paroles.

Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes, sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois: ‘‘ Si je venais à mourir, que devien- ‘ drait Virginie sans fortune ? ”

Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu’elle se fut mariée à M. de la Tour, qu'elle s'était bien promis de n’avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité qu'elle fût réduite. Mais, devenue mère, elle ne craignit plus la honte des refus.

Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, lu naissance de sa fille, et l'embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dénuée de support et chargée d’un enfant. Elle n’en reçut point de réponse. Elle qui était d'un caractère élevé, ne craignit plus de s’hur ‘'ier et de s’exposer aux reproches de s« parente, qui ne lui avait jamais pardonné d’avoir épousé un homime sans naissance, quoique vertueux. Elle lui ecrivait donc par toutes les occasions, afin d’excitèr sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien

PAUL ET /IRGINIE.

des années s'étaient écoulées sans recevoir d’elle aucune marque de souvenir.

Enfin en 1738, trois ans après l’arrivée de M. de la Bourdonnais dans cette île, madame de la Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port- Louis, sans se soucier cette fois d'y paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain.

M. de la Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa nièce qu'elle avait mérité son sort, pour avoir épousé un aventurier, un li- Lertin ; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu; qu'elle avait bien fait de passer aux îles, nlutôt que de déshonorer sa famil.e en France ; qu'elle était, après tout, dans un bon pays, où tout le monde faisai: fortune, excepté les paresseux. Après l'avoir ainsi blâmée, elle finissait par se louer elle-même. Pour éviter, disait-elle, les suites souvent funcestes du mariage, elle avait toujours refusé de se marier. La vérité est qu’étant ambitieuse, elle n’avait voulu épouser qu’un homme de giande qualité ; mais quoiqu’elle fût très riche, et qu’à la cour on soit indifférent à tout, excepté à la fortune, il ne s'était trouvé personne qui eût voulu s'allier à

une fille aussi laide et à un cœur aussi dur.

Elle ajoutait, par post-scriptum, que, toute réflexion faite, elle l'avait fortement recommandée à M. de la Bourdonnaïs. Elle l’avait en effet recommandée ; mais, suivant un usage bien commun aujourd’hui, qui rend un protecteur plus à craindre qu’un ennemi déclaré, afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa nièce, en feignant de la plaindre, elle l’avait calomniée.

Madame de la Tour, que tout homme indifférent n’eût pu voir sans intérêt et sans res pect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnais, prévenu contre elle. Il nerépondit, à l’exposé

v’elle lui fit de sa situation et de celle

e sa fille, que par de durs monosyllabes :

“Je verrai..; nous verrons. ; avec le “temps. TIly a bien des malheureux !..

“ Pourquoi indisposer une tante respec- “table ?.. C’est vous qui avez tort.”

Madame de la Tour retourna à l'habitation, le cœur navré de douleur et plein d’amertume. En arrivant,elle s’assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie: ‘* Voilà le fruit de onze ans de patience ! ” Mais comme il n’y avait que madame de la Tour qui sût lire dans la :

société, elle reprit la lettre, et en fit la la lecture devant toute la famille rassemblée. A peine ctait-elle achevée, que

Marguerite lui dit avec vivacité: Qu'a- ‘ vons-nous besoin de tes parents? Dieu ‘nouea-til abandonnées? C’est lui seul ‘qui est notre père. N’avons-nous pa “ vécu } eureuses jusqu’à ce jour? Pour- ” quoi donc te chagriner ? Tu n'as point “ de courage.” Et Voyant madame de lu Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et, la serrant dans ses bras : “Chère amie] s'écria-t-elle, chère amie!” Mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. À ce spectacle, Virginie, fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur; et Paul, es eux enflammés de colère, criait, serrait es poings, frappait du pied, ne sachant à qui s’en prendre. À ce bruit, Domingue et Marie aCCoururent, et l’on n’entendit lus dans la case que ces cris de douher: “Ah! madame! ma bonne mat- “tresse! ma mère !.. ne pleurez pas !” De si tendres marques d'amitié dissi- »èrent le chagrin de madame de la Tour.

Elte prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d'un air content: ‘Mes en- “ fants, vous êtes cause de ma peine, mais “vous faites toute ma joie. O mes cher+ ss enfants, le malheur ne n'est venu que “ de loin ; le bonheur est autour de moi.” Paul et Virginie ne la comprirent pas ; mais quand ils la virent tranquille, ils sourirent, et £e mirent à la caresser.

Ainsi ils continuèrent tous d’être heureux, et ce ne fut qu’un orage au milieu de la belle saison.

Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l’aurore, leurs mères étant allées à la première messe À l’église des Pamplemousses, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n’avait pour vêtement qu’un j An de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit: ‘ Ma jeune demoiselle, “ayez pitié d’une pauvre esclave fugi- “tive : 11 y a un mois que j’erre dans ces “ montagnes, demi-morte de faim, sou- ‘ vent poursuivie par des chasseurs et par “leurs chiens. Je fuis mon maître, qui “est un riche habitant de la Rivière- “ Noire: il m'a traitée comme vous le “voyez.” En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par le: coups de fouet qu’elle en avait reçus. Elle ajouta : “ Je voulais al- ‘ ler me noyer ; mais sachant que vous “ demeuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il ya ‘encore de bons blancs dans ce pays, il ‘ne faut pas encore mourir.” Virginie, tout émue, lui répondit: ‘ Rassurez-vous, “infortunée créature. Mangez, mangez ;” et elle lui donna le déjeuner de la mai-

son, qu'elle avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit:

“ Pauvre misérable! j'ai envie d'aller * demander votre grâce à votre maître :

‘en vous voyant il sera touché de pitié.

“ Voulez-vous me conduire chez lui ?— “ Ange de Dieu, repartit la négresse, je “ vous suivrai partout où vous voudrez.” Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L’esclave marronne les conduisit par des sentiers au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu’ils passèrent à gué.

Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d’un morne sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche, et un rotin à la main. C'était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue. tenant Paul par le bras, s’approcha de l’habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux.

D'abord l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus; mais quand il eut remarqué la

taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, .et qu'il eut entendu le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps, en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu’il pardonnait à son esclave, non pas pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l’esclave de s’avancer vers son maître : puis elle s’enfuit, et Paul courut après elle.

Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus ; et, parvenus au sommet, ils s’assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : “Ma sœur, il est plus de * midi; tu as faim et soif, nous ne trouve- ‘“rons point ici à dîner ; redescendons le ‘“morne, et allons demander à manger ‘au raaître de l’esclave.—Oh! non, mon “ami, reprit Virginie, il m’a fait trop de ‘peur. Souviens-toi de ce que dit quel- ‘quefois maman: Le pain du méchant “remplit la bouche de gravier. — Com- “ment ferons-nous donc? dit Paul; ces “arbres ne produisent que de mauvais “fruits; il n’y a pas seulement ici un ta- “marin ou un citron pour terafrafchir.— * Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie; “il exauce la voix des petits oiseaux

“qui lui demandent de la nourriture. ” peine avait-elle dit

filaments ; mais 80 qu’il fait rebrousser et Paul n'avait

l'industrie, et 5

les plus utiles ont été

les plus misérables. Pa

mer du feu à la maniè l’angle d’une pierre il fit un sur une branche d’arb

assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche, mais d’une espèce de bois différent. Il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans un petit trou de la branche qui était sous ses pieds; et le faisant rouler rapidement entre ses mains, comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des étincelles.

Il ramassa des herbes sèches et d’autres branches d’arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui bientôt après tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l’enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l’autre cuite sous la cendre ; et ils les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu’ils avaient faite le matin; mais cette joie était troublée par l’inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul. qui sentait ses forces rétablies, l'assura qu’ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.

Après dîner, ils se trouvèrent bien

; Marchons, mon amie [”

ntagne était celle des Trois-Mamelles (*), ainsi nommée trois pit la for

bords d’une

€ qui barrait leur chemin.

ette grande partie de lîle, toute couverte de forêts, est si PEU connue, même

aujourd’hui, que plusieurs de ses rivières et de ses Montagnes ny ont Pas encore

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