‹ Paulet Virginie [microforme]Chapitre 6 sur 11 · NUE · texte numérisé non relu

NUE

AUX, du pi

qué ces pr hature dans nos

de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit deroches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y, mettre les pieds ee la passer à gué. Paul alors prit

irginie sur son dos, et Passa, ainsi chargé, sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses eaux.

“ N’aie pas peur, lui disait-il ; je me sens “bien fort avec toi. Si l'habitant de la “ Rivière-Noire t’avait refusé la grâce de “ son esclave, je me serais battu avec lui.

‘— Comment, dit Virginie, avec cet “homme si grand et si méchant? A “ quoi t’ai-je exposé? Mon Dieu, qu'il est “ difficile de faire le bien! il n'y a que ‘le mal de facile à faire.” Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois- Mamelles, qu’il voyait devant lui à une demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors : “Mon frère, “ le jour baisse ; tu as encore des forces, “et les miennes me manquent; laisse- “ moi ici, et retourne seul à notre case, ‘pour tranquiliser nos mères. — Oh!

“ non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si “la nuit nous surprend dans ces bois, “j'allumerai du feu, j'abattrai un pal- “ miste; tu en mangeras le chou, et je

“* ferai avec ses feuilles un ajoupa pour “te mettre à l’abri, ” Cependant Virginie, s'étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d’un vieil arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc.

Elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s’entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l’em ressement d’être utile, elle avait oublié de se chausser. Se sen.

tant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s'appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frère.

Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s’en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus

d’issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir cà et là, tout hors de lui, Pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. Il

monta au haut d’un grand arbre, pour

découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles ; mais il n’aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont

uelques-unes étaient éclairées par les Lei rayons du soleil couchant. Cere l’ombre des montagnes couvrait

éjà les forêts dans les vallées ; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n’y entendait d’autre bruit que le bramement des cerfs, qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria de toute sa force: ‘ Venez, venez ‘au secours de Virginie !” Mais les seule échos de la forêt répondirent à sa voix, et repétèrent à plusieurs reprises: “ Virginie !... Virginie |! ”

Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n’y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit: ‘“ Ne pleure point, mon ami, si “tu ne veux m’accabler de chagrin.

“ C’est moi qui suis la cause de toutes ‘‘tes peines, et de celles qu'éprouvent “ maintenant nos mères : il ne faut rien ‘‘ faire, pas même le bier:, sans consulter

“ses parents. Oh!

‘ dente !” Et elle

“Prions pitié de ils achevé leur n chien aboyer.

quelque “ chasseur es cerfs “à l'affût.” Peu a chien redoublère “ Virginie, que c’est ‘notre case. Oui, ; “serions-ndus gi “ pied de notre

aperçurent Doming eux. À l’arrivée d rait de joie, ils se Sans pouvoir lui di

‘lait dans un coin de “su nous dire où vous “ Jais, je venais autour ‘ nesachant moi-même d

‘“ chercher. Enfin, j'ai pris vos vieux

“ habits à l’un et à l’autre (*), je les ni “ fait flairer à Fidèle; et sur-le-champ, ‘“ comme si ce pauvre animal m’eût en- “tendu, il s’est mis à quêter sur vor ‘ pas. Il m’a conduit, toujours en remu- ‘ ant la queue, jusqu’à la Rivière-Noire.

“ C’est là que j'ai appris d’un habitant “ que vous lui aviez ramené une négresse “ marronne, et qu'il vous avait accordé ‘sa grâce. Mais quelle grâce! il me l'a ‘ montrée attachée, avec une chaîne au “ pied, à un billot de bois, et avec un “ collier de fer à trois crochets autour du “cou. De là, Fidèle, toujours quétant.

“ m'a mené sur le morne de la Rivière- ‘“ Noire, où il s’est arrêté encore en aboy- ‘* ant de toute sa force. C'était sur Île ‘“ bord d’une source, auprès d’un palmiste “ abattu, et près d’un feu qui fumait en- “ core: enfin il m’a conduit ici. Nous ‘“ sommex au pied de la montagne des ‘“ Trois-Mamelles, et il y a encore quatre ‘ bonnes lieues jusque chez nous. Al- ‘ lons, mangez, et prenez des forces.” Il leur présenta aussitôt un gâteau, des

(*) Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwénissa et de son chien Oniah, rapporté par M. de Crèvecœur, dans son ouvrage plein d’humanité, intitulé: Lettres d'un cuiti. vateur américain,

une grande calebasse remplie eau, de vin

répé

“ e faire le bien E le se rafraichi ma du feu ;

omingue loin de là

8 cette per lexité,

marrons 8e fit voir là. Le chef de cette troupe, Virginie, leur , n'ayez p 8 Passer ce la Rivière.

“ Noire; vous alliez demander sa grâce “à son mauvais maître, En reconnais- ‘ sance, nous vous reporterons chez vous “ sur nos épaules. ” Alors il fit un signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d’arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules; et Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route, aux cris de joie de toute la troupe, qui les comblaïit de bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paul: ‘“ O mon ‘ ami ! jamais Dieu ne laisse un bienfait ‘“ sans récompense.”

Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de la montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux.

A peine ils la montaient, qu’ils entendirent des voix qui criaient : ‘ Est-ce vous, ‘* mes enfants?” Ils répondirent, avec les noirs: “Oui, c’est nous.” Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants. ‘Malheureux enfants, dit ‘ madame de la Tour, d’où venez-vous ?

‘ dans quelles angoisses vous nous avez ‘* jetées [—Nous venons, dit Virginie, de de M Rivière-Noire, demander la grâce

“ d’une pauvre esclave marronne, à qui “ j'ai donné, ce matin, le déjeuner de la ‘ maison, j arce qu’elle mourait de faim :

“et voilà que les noirs marrons nous ont

embras-

larmes de sa m “6

sOuhaïtan

abitants de

06 qui demeure ]à-

élites cases ? » ceux-ci

, Sans les Connaître: 66 Ce

‘sont de bonnes 8en8.” Ainsi deg violettes, sous des buissons épineux, exhalent

‘ PAUT, ET VIRGINIE 51

au loin leurs doux parfums, quoiqu’on ne les voie pas.

Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; caril est imnossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants sion ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nousmêmes. Mais, sans juger des hommesen particulier, elles ne s’entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en

énéral; et Eee n’en eussent pas e

e pouvoir. elles en avaient une volonté perpétuelle, qui les remplissait d’une bienveillance toujours prête à s'étendre au dehors. En vivant donc dans la soli.

tude loin d'être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si l'histoire scandaleuse de la société ne fonrnissait point de matière à leurs Conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d'une Providence qui, par leurs mains, avait répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les grâces, les plaisirs purs.

simples, et toujours renaissants.

Paul, à l’âge de. douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Euro-

tait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte, I] 3 i

nes d'arbres qui,

portent des fleurs ou ds frui agathis, où pendent autour, comme les cristaux d’un lustre,

gues grappes | . de fleurs blanches ; le lilas de P | él

erse, qui ève droit en l’air ses gris de

| porte un chapiteau de

| | euilles semblables à celles du figuier.

| Il y avait planté encore | 4 badamiers d'avocats, de Soyaviers, de jacqs et de jam-roses. La

naient déjà à

lus stériles de cet enclos.

Diverses espèces d’aloès, Ja raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s'élevaient sur | les têtes noires des roc

ers, et semblaient vouloir atteindre aux longues

lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne.

Il avait disposé ces végétaux de manière qu’on pouvait jouir de leur vue d’un seu! coup d'œil. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s'élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence; de sorte que ce vaste enclos paraissait, de son centre, comme un amphith‘âtre de verdure, de fruits et de fleurs, rentermant des plantes potagères, des lisières de prairies, et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s’était pas écarté de celui de la nature.

Guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi chaque végétal croissait dans son site propre, et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs, qui répétaient, au milieu de la verdure, les arbres en fleurs, les rochers et l’azur des cieux.

Malgré la grande irrégularité de ce terrain, toutes ces plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au tou-

cher qu'à Ja vue. À la vérité

, cevait les Maisons; par cette autre, es sommets inaccessibles de la Mmonta-

gne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes, on ne distinguait en plein midi aucun objet; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne, on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l’Europe, ou qui y retournait.

C'était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la fraîcheur de l'air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines, et des dernières harronies de la lumière et des ombres.

Rien n’était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d'où l’on me voyait venir de bien loir, s'appelait LA DÉCOUVERTE DE L'AMITIÉ. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, au haut duquel ils éleväient un petit mouchoir blanc, pour signaler mon urrivée dès qu’ils m’apercevaient, ainsi qu'on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d’un vaisseau en mer.

L'idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l'antiquité, j'en ai encore davantage à lire une inscription bien faite. Il me semble alors qu’une vois humaine sorte de la pierre.

se fasse entendre à travers les siècles, et s'adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres honimes, dans ces mêmes lieux, ont senti, pensé et souffert comme li.

Que si cette inscription est de uelque nation ancienne qui ne subsiste plus, eile étend notre âme dans les€hamps de l'infini, et lui donne le sentiment e son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine même d’un empire.

J'écrivis donc, sur le petit mât de pavillon de Paul et Virginie, ces vers d’Horace:

...Fratres Helenæ, lucida sidera, entorumque regat pater, . Obstrictis aliis, præter iapyga.

“ Que les frères d'Hélène, astres charmants “comme vous, et que le père des vents vous “ dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr.”

Je gravai ce vers de Virgile sur l’é corce d’un tatamaque à l’ombre duquel Paul s’asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée:

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes.

“Heureux, mon fils, de fe connaître que les “ divinités champêtres” ;

Et cet autre, au-dessus de la porte de

la cabane de madame de la Tour, qui était leur lieu d’assemblée : -

Àt secura quies, et nescia fallere vita.

“ Ici est une bonne conscience, et une vie qui ‘ ne sait pas tromper.”

Mais Virginie n’approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant. ‘ J’eusse mieux aimé, ajou- ‘“ tait-elle: TOUJOURS AGITÉE, MAIS CONS- ‘* TANTE.-—Cette devise, lui répondis-je, ‘ conviendrait encore mieux à la vertu.” Ma réflexion la fit rougir.

Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donne les noms les plus tendres aux objets en apparence les rs indifférents. Ün cercle d’orangers,

e bananiers et de jam-roses plantés autour d’une pelouse au milieu de laguelle Virginie et Paul allaient quelquefois dan- , ser, 8e nommait LA CONCORDE. Un vi HA arbre, à l’ombre duquel midanté-de te

our et Marguerite s’étaient raconté leurs malheurs, s’appelait LES PLEURS ESSUYÉS.

Elles faisaient porter les noms de BRE- TAGNE et de NORMANDIE à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Mais, désiraut, à l'imitation de leure

maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient ANGo1.A et FourpoinTE deux endroits où croissait l’herbe dont ils faisaient des paniers.

et où ils avaient planté un calebassier.

Aïnsi, par ces roductions de leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays, et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas! J'ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fonta les rochers de ce lieu

eversé, et qui, sem-

de la Grèce, n'offre

8 et des noms tou-

Mais de tout ce que renfermait cette enceinte, rien n’était plus agréable que ce qu’on appelait LE REPOS DE VIRGINIE.

Au pied du rocher LA DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ est un enfoncement d’où sort une fontaine qui forme, dès sa source, une ge flaque d’eau, au milieu d’un

pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui fis présent d’un coco des Indes, qu'on m'avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d’eau, afin que l’arbre qu'il produirait servit un jour d'époque à la naissance de son fijs. Madame de la Tour, à son exemple, > en planta un autre, dans une semblable intention, dès qu’eile fut accouchée de Virginie. Il na-

quit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l’un se nommait l’arbre de Paul, et l’autre l'arbre de Virginie.

Ils crûrent tous deux dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation, on avait laissé cet enfoncement du recher tel que la nature l’avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de arges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de longs rubans d’un vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux énvirons, l'herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpus de la montagne pendaient des ianes semblables à des raperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure.

Les oiseaux de mer, attirés par ces re-

traites paisibles, Y venaient passer Ja nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l’alouette marine; et au haut des airs, la noire frégate, avec l'oiseau blaïc du tropique qui abandonnaient, . insi que l’astre u jour, les solitudes de l’océan Indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille, à l’ombre des deux cocotiers, Quelquefois elle menait paître ses chèvres. Pendant qu’elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les ca- Pillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l'air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, Voyant que ce lieu était aimé de Virginie, Y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet. Dès qu’elle paraissait, les merles siffleurs, les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le lumage est couleur de feu, quittaient eurs buissons ; des perruches, vertes comme des émeraudes, descendaient des lataniers voisins; des perdrix accou-

raient sous l'herbe: tous s’avançaient pêle-mêle jusqu’à ses pieds, comme des poules. Paul et elle s’amusaient avec transport de leurs jeux,de leurs appétits et de leurs amours.

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innoc:nce vos premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits! Combien de fois, dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices!

Combien de fois, à l'ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas cham- - pêtres, qui n’avaient coûté la vie à aucun animal! Des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, de dattes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.

La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici, les sentiers n'étaient pas commodes ; là, on était mal assis; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d’ombrage; Virginie serait mieux là,

Dans la saison pluvieuse, ils Passaient le jour tus ensemble dans la case, mattres et serviteurs, occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de bambou.

On voyait rangés. dans le p'us grand ordre, aux parois de la muraille, des râteanx, des haches, des bêches ; et, auprès de ces instruments de l’agriculture, les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé, et des régimes de bananes, La délicatesse s’y joignait toujours À J'abond ance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, Y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats,

La nuit venue, ils Soupaient à la lueur d'une lampe : ensuite mañlame de la Tour ou Murguerite racontait quelques histoires de VOYageurs égarés la nuit

dans les bois de ! Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempete sur les rochers d’une île déserte. A ces récits, les âmes gensibles de leurs enfants s’enflammaient.

Ils priaient le ciel de leur faire la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l‘impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormaient au bruit de la pluie quitombeit bar torrents sur la couver-

ture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportait le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le ri vage. Elles bénissaient Dieu de leur gécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.

De temps en temps, madame de la lour lisait publiquement quelque histoire touchante de l’Ancien où du Nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces livres sucrés; car leur théologie était toute en sentiment comme celle de la uature, et leur morale toute en action comme celle de l'Evangile. Ils n'avaient point de jours destinés aux plaisirs, et d'autres

la tristesse. Chaque jour était poureux un jour de fête; et tout ce qui les environnait, un temple divin, où ils admiraient sans cesse une intelligence infinie.

toute-puissante, etamie des hommes. Ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé, de Courage pour Je présent.

et d'espérance pour l'avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.

Mais comme il s'élève quelquefois dans l'âme la mieux régife. des nuages qui la troublent, quand quelque membre de

leur société paraissait triste, tous les autres se réunissaient autour de lui, et l’enlevaient aux pensées amères, plus par des sentiments que par des réflexions.

Chacun y employait son caractère particulier: Marguerite, une gaieté vive; madame de la Tour, une théologie douce ; Virginie, des caresses tendres; Paul, de la franchise, de la cordialité. Marie et Domingue même venaient à son secours.

Ils s’afligeaient s’ils le voyaient affigé, et ils pleuraient s’ils le voyaient pleurer.

Ainsi des plantes faibles s’entrelacent ‘ensemble pour résister aux ouragans.

Dans la belle saison, ils allaient tous les dimanches à la messe à l’église des Pamplemousses, dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches, en palanquin, qui s’empressèrent plusieurs fois de faire la connaissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent jes faibles que pour avoir des complaisants, et qu'on ne peut être complaisant qu’en flattant les pe d'autrui, bonnes et mauvaises. D’un autre côté, elles n’évitaient pas avec moins de soin l’accointance des petits habitants, pour l’ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passèrent d'abord auprès des uns pour

timides, et pie des autres pour fières ; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu’elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.

Après la messe, on venait souvent les requérir de quelque bon office. C'était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade, dans un des quartiers voisins, Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles > joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services.

Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l'esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité, que le malade, en l’écoutant, la croyait srésente. Virginir revenait bien souvent de là les yeux hiumides de larmes, mais le cœur rempli de joie ; car elle avait eu l’occasion de faire du bien. C'était elle qui préparait d’avance les remèdes nécessaires aux malades, et qui les ieur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d’humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne Longue jusque chez moi, où je les attendais $ dîner sur les bords de la petite ri-

vière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais, pour ces occasions, quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaieté de nos repas indiens par ves douces et cordiales productions de l'Europe. D’autres fois, nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l'embouchure de quelques autres petites rivières, qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions, de l’habitation, des provisions végétales, que nous joïgnions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous péchions sur ces rivages des cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l'ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir <e briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageait d’ailleurs comme un poisson, s'avançait quelquefois sur les récifs, audevant des lames; puis, à leur approche, il fuyait sur le rivage, devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes, qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Muis Virginie, à cette vue, jetait des cris perçants, et disait que ces jeuxlà Jui faisaient grand’peur.

Nos repas étuient suivis des chants ei

des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer,

ue l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs, elle exécutait avec Pau: une pantomime. La pantomime est je premier langage de l’homme: elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle etsi expressive, que les enfants des blancs ne tardent pas À l’apprendre, dès qu’ils ont vu ceux des noirs s’y exercer. irginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus touchée, en rendait les

rincipaux événements avec beaucoup

e naïveté. l'antôt, au son du tomtam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une eruche sur sa tête ; elle s’avançait avec timidité À la source d’une fontaine voisine, pour ÿ puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, luien défendaient l'approche, et feignaient de la repousser.

Paul accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie, et, en la lui posant sur in tête, il lui inettait eu 1:ême temps une couronne de fleurs rouges de pervenche, qui relevait la blancheur de son teint. Alors, me prétant à leurs jeux, je me chargeais du per-

sonnage de Raguel, et j’accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.

Une autre fois, elle représentait l’infortunée Ruth, qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les noissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là, sur leurs pas, quelques épis de blé.

Paul, imitant la gravité d’un patriarche, l’interrogeait; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt, ému de pitié, il accordait l'hospitalité à l’innocence, et un asile à l’infortune; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenait devant nous comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu'il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette scène, venant à se rappeler l’abandon où l’avaient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l'espoir d’un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait 8°em pêcher de pleurer; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.

Ces drames étaient rendus avec tant de vérité, qu’on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de dé-

corations, d’illuminations et d’orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu dela scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d’une forêt, dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses

ui puons le plus majestueux effet.

uelquefois son disque tout entier paraissait à l'extrémité d’une avenue, et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l’émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.

La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d'ailleurs les voleurs, ni de près ni de loin.

Chacun, le lendemain, retournait dans ga case, et la retrouvait dans l’état où il

l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cotte île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu’une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.

Mais il y avait dans l’année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances : c’étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille, de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyait à de pauvres familles de blancs nées dans l’île, qui n’avaient jamais mangé de pain d’Éurope,

et qui, sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n’avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le courage qui vient de l'éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents Re Virginie pût faire de l’a-

sance de l’habitation ; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D'abord c'était Paul qui était chargé de les porter lui-même à ces familles ; et elles s’engageaient, en les recevant, de venir le lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de famille avec deux outrois misérables filles jaunes, maigres, et si timides, qu’elles n’osaient lever les yeux.

Virginie les mettait bientôt à leur aise ; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait, selon elle, l'agrément: cette liqueur avait été préparée par Marguerite ; cette autre par sa mère; son frère avait cueilli lui-même ce fruit en haut d’un arbre.

Elle engageait Paul à les faire danser.

Elle ne les quittait point qu’elle ne les vit contentes et satisfaites. Elle voulait qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. “ On nefait son bonheur, disait- “ elle, qu’en s’occupant de celui des au- “tres.” Quand elles s’en retournaient, elle les engageait d’emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur sin ularité.

Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l’ogrément de sa mère, quelques-uns des siens, et elle chargeait Paul d'aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice et montrant le bienfait.

Vous autres Européens, dont l'esprit se remplit dès l'enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs.

Votre âme, circonscrite dans une petite

sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissan- . ces artificielles; mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n'avaient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie. Les is de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres, les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. ‘Il est temps de dîner,

“ disait Virginie à la famille, les ombres ‘ des bananiers sont à leurs pieds ;” ou bien : ‘‘ La nuit s'approche, les tamarins ‘ ferment leurs feuilles. — Quand vien- “ drez-vous nous voir ? lui disaient quel- ‘ques amies du er, Ro cannes

“ de sucre, répondait Virginie, — Votre “ visite nous sera encore plus douce et “ plus agréable,” reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul: “Mon frère, ‘ disait-elle, est de l'âge du grand co- “ cotier de la fontaine, et moi de celui ‘ du petit. Les manguiers ont donné “ douze fois leurs fruits, et les orangers “ vingt-quatre fois leurs fleurs, depuis ‘‘ que je suis au monde.” Leur vie semblait attachée à celle des arbres, comme

celle des faunes et des dryades. Ils ne connaissaient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères, d'autre chronologie que celle de leur verger, et d'autre philosophie que de faire du bien à tont le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.

Après tout, qu’avaient besoin ces jeunes gens d’être riches et savants À notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières ; oui, des lumières : et quand il s’y serait mêlé quelques erreurs, l’homme pur n’en à point de dangereuses à craindre, Ainsi croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n'avait ridé leur front; aucune intempérance n’avait corrompu leur sang ; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur : l’amour, l'innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur âme en g:Aces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie, ils en avaient toute la fraîcheur: tels dans le jardin d’Eden parurent nos premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, il se virent, s’'approchèrent, et conversèrent d’abord comme frère et comme sœur:

Virginie, douce, modeste, confiante com.

me Eve; et Paul, semblable à Adam,

ayant la taille d’un homme avec la sim.

plicité d’un enfant.

Quelquelois, seul avec elle (il me l’? mille fois raconté), il lui disait au retour de ses travaux: ‘ Lorsque je suis fati- È qué, ta vue me délasse Quand du haut ‘ de la montagne je t’aperçois au fond ‘ de ce vallon, tu me parais au milieu “ de nos vergers comme un bouton de ‘ rose. Si tu marches vers la maison de ‘* nos mères, la perdrix qui court vers ses “ petits, a un corsage moins beau et une ‘* démarche moins légère. Quoique je te “ perde de vue à travers les arbres, je ‘* n’ai pas besoin de te voir pour te re- ‘ trouver ; quelque chose de toi que je ne ‘ puis dire reste pour moi dans Va où ‘ tu passes, sur l'herbe où tu l’assieds.

‘“ Lorsque je t’approcne, tu ravis tous “ mes sens. L’azur du ciel est moins beau ‘ que le bleu de tes yeux, le chant des ‘ bengalis moins doux que le son de ta ‘* voix. Si je te touche seulement du bout “ du doigt, tout mon corps frémit de plai- ‘ sir. Souviens-toi du jour où nous passf- “ mes À travers les cailloux roulants de “ la rivière des Trois-Mamelles. En arri ‘“ vant sur ses bords, j'étais déjà bien fa- “tigué; mais quand je veus prise sur “mon dos, il me semblait que j'avais ‘ des ailes comme un oiseau. Dis-moi ‘ par quel charme tu as pu m’enchanter.

‘ Est-ce par ton esprit? mais nos mères

“en ont plus que nous deux. Est-ce par “tes caresses? mais elles m’embrassent “ plus souvent que toi. Je crois que c’est ‘ par ta bonté. Je n’oublierai jamais que : tu as marché nu-pieds jusqu’à la Rivi- ‘ère-Noire, pour demander la grâce * d’une pauvre esclave fugitive. Mens, “ ma bien-aimée, prends cette branche “ fleurie de citronnier que j'ai cueillie “ dans la forêt ; tu la mettras la nuit près ‘‘ de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher.

‘ Mais auparavant repose-toi sur mon ‘sein, et je serai délassé.”

Virginie lui répondit: ‘“ O mon frère, “ les rayons du soleil au matin, au haut « de ces rochers, me donnent moins de “ joie que ta présence! J'aime bien ma * ‘ mère, j'aime bien la tienne, mais quand “elles t'appellent mon fils, je les aime “encore draniage. Les caresses qu’elles ‘ te font me sont plus sensibles que cel- “ les que j'en reçois. Tu me demandes “ pourq..oi tu m'aimes: mais tout ce qui “a été élevé ensemble s'aime. Vois nos ‘* oiseaux : élevés dansles mêmes nids, ils ‘s'aiment comme nous; ils sont tou- “jours ensemble comme nous. Ecoute “ comme ils s'appellent et se répondent “ d’un arbre à l’autre. De même quand “ l'écho me fait entendre les airs que tu “ joues sur ta flûte, au haut de la mon- ‘‘tagne, j’en répète les paroles au fond

“ de ce vallon. Tu m'’es cher, surtout de- ‘ puis Je jour où tu voulais te battre : ne moi contre le maître °e l’e-clave.

‘ Depuis ce temps-là, je me suis dit bien ‘“ des fois: Ah! mon irère a un bon ‘ cœur; sans lui je serais morte d'’effroi.

“Je prie Dieu tous les jours pour ma ‘“ mère, pour la tienne, pour toi, pour ‘“ nos pauvres serviteurs; mais quand je ‘“ prononce ton nom, il me semble que “ma dévotion augmente. Je demande ‘ gi instamment à Dieu qu’il ne t’arrive ‘“ aucun mal! Pourquoi +2s-tu si loin et “ si haut me chercher des fruits et des ‘ fleurs? n’en avons-nous pas assez dans “le jardin? Comme te voilà fatigué! tu “es tout en nage.” Et avec son petit mouchoir blanc, elle lui essuyait le front et les joues, et elle iui donnait plusieurs baisers.

Cependant, depuis quelque temps, Virginie se sentait agitée d’un mal inconnu.

Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n’était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bienaimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation, cherchant partout du repos, et ne le trouvant

PAUL ET VIRGINIE. 77 nulle part. Quelquefois, àla vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant:

puis tout à cop, près de l’aborder, un embarras subit la saisissait, un rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n’osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait: ‘ La verdure couvre ces ro- “ chers; nos oiseaux chantent quand ils “te voient; tout est gai autour de toi:

‘‘ toi seule est triste. ” Et il cherchait à la ranimer en l’embrassant; mais elle détournait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L’infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n'arrive guère seul. £

Un de ces étés qui désolent de temps À autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au Capricorne, échauffe pendant trois semaines l'île de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne vresque toute l’année, n’y soufflait plus.

e longs tourbillons de poussière g'élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était brûlée, des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer, Seulement,

pendant le jour, des vapeurs rousses s’élevaient de dessus les plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d’un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l’atmosphère embrasée. L’orbe de la lune, tout rouge, se levait dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée.

Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes gémissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de le fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l’air étoufiant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.

Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le rese Elle s’achemine, à la clarté de la une, vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source, qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filcts d'argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que, dans son enfance, sa mère et Marguerite s’amusaient à la baigner

avec Paul dans ce même lieu; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux p:lmiers plantés à la naissance de son fire et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pos à l'amitié de Paul, plus douce que es parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis, et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la.

solitude, et un feu dévorant la saisit.

Aussitôt elle sort, effrayée, de ces dangereux ombrages, et de ces eaux plus -brûlantes que les soleils de la zone torride.

Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; lusieurs fois elle fut près de prononcer e nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression; et posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que l’in -nder de ses larmes.

Madame . : la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille, mais elle n’osait elle-même lui en parler. “ Mon enfant, “ lui disait-elle, adresse-toi à Dieu, qui ‘ dispose à son gré de la santé et de la “ vie. Il t’éprouve aujourd’hui, pour te

“ récompenser demain. Songe que nous “ ne sommes sur la terre que pour exer- ‘ cer la vertu. ”

Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'Océan des vapeurs qui couvrirent l’île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne ; le fond de ce bassin était devenu une mer; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île; et l'entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient péle-méle, avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres et les rochers.

Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de la Tour, dont le toit craquait horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguaient à travers les joïntures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents. L'intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d’une case À l’autre, malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un

arc boutant, et enfonçant là un pieu; il ne rentrait que pour consoler la famille par l'espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir, la pluie cessa, le vent ajizé du sud-est reprit son cours ordinaire, les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l'horizon.

Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s’approcha d'elle d’un air timide, et lui présenta son bras pour l'aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L'air était frais et sonore. Des fumées blanches s’élevaient sur les croupes de la ‘montagne, sillonnée cà et là de l’'écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il était tout bouleversé par d’affreux ravins; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut, de grands amas de sable couvraient les lisières des

rairies, et avaient comblé le bain de

irginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout, et bien verdoyants. Mais il n'y avait plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers voisins, déploraient, par des chants plaintifs, la perte de leurs petits.

À la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul: ‘ Vous aviez apporté ici des “oiseaux, l'ouragan les a tués, Vous

“ aviez planté ce jardin, il est détruit.

“ Tout périt sur la terre; il n’y a que le ‘ ciel qui ne change point, ” Paul lui répondit : “Que ne puis-je vous donner ‘ quelque chose du ciel ! mais je ne pos- “ sède rien, même sur la terre.” Virginie cage en rougissant: “ Vous avez à vous “le portrait de saint Paul.” A peine Hit parlé, qu’il courut le chercher dans la case de sa mère. Ce portrait était une petite miniature, représentant l’ermite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion. Elle l’avait porté longtemps suspendu à son cou, étant fille; ensuite, devenue mère, elle l'avait mise à celui de son enfant. Il était même arrivé qu'é-

tant enceinte de lui, et déluissée de tout le monde, à force de contempler l'image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avait contracté re ressemblance ;

ce qui l'avait décidée à lui en faire porter le nom, et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l'avaient elle-même abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d’un ton ému: ‘“ Mon frère, il ne me sera “ jamais enlevé tant que je vivrai, et ;

“ n'oublierai jamais que tu m’as donné 1 “seule chose que tu possèdes au monde.” À ce ton d'amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l’embrasser ; mais, aussi légère qu’un

viseau, elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.

Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : “ Pourquoi ne marions-nous “ pas nos enfants ? Ils ont l’un pour l’au- ‘tre une passion extrême, dont mon fils ‘ne s'aperçoit pas encore. Lorsque la ‘nature lui aura parlé, en vain nous “ veillerons sur eux ; tout est à craindre.” Madame de la Tour lui répondit: “ Ils “ sont trop jeunes et trop pauvres. Quel “ chagrin pour nous, si Virginie mettait “au monde des enfants malheureux, ‘ qu’elle n’aurait peut-être pas la force * d'élever ! Ton noir Domingue est bien “cassé; Marie est infirme ; moi-même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort affaiblie. On vieillit prompte- “ ment dans les pays chauds, et encore ‘ plus vite dansle chagrin. Paul ést notre unique espérance. Attendons que l’âge “ait formé son tempérament, et qu’il ‘ puisse nous soutenir par son travail.

‘A présent, tu le sais, nous n'avons ‘ guère que le nécessaire de chaque jour.

‘ Mais en faisant passer Paul dans l'Inde ‘ pour un peu de temps, le commerce di fui fournira de quoi acheter quelques ‘esclaves ; et, À son retour ici, nous le “ marierons à Virginie; car je erois que “ personne ne peut rendre ma chère fille

‘ aussi heureuse que ton fils Paul. Nous “en parlerons à notre voisin.”

En effet, ces dames me consultèrent, et je fus de leur avis. “ Les mers de l’Inde “ sont belles, leur dis-je. En prenant une “ saison favorable pour passer d’ici aux ‘ Indes, c’est un voyage de six semaines ‘au plus, et d'autant de temps pour en ‘revenir. Nous ferons dans notre quar- ‘‘ tier une pacotille à Paul, car j'ai des “ voisins qui l’aiment beaucoup. Quand ‘nous ne lui donnerions que du coton ‘brut, dont nous ne faisons aucun usa- ‘ ge, faute de moulins pour l’éplucher ; ‘“ du bois d’ébène, si commun ici qu’il ‘‘ sert au chauffage, et quelques résines ‘ qui se perdent dans nos bois ; tout cela ‘se vend assez bien aux Indes, et nous “est fort inutile ici.”

Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d’embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit, avec un bon sens fort au-dessus de son âze: ‘ Pourquoi vou- * lez-vous que je quitte ma famille, pour “je ne sais quel projet de fortune? Y a-t-il un commerce au monde plus “avantageux que la culture d’un champ, “ qui rend quelquefois cinquante et cent “ pour un? Si nous voulons faire le com- ‘ merce, ne pouvons-nous pas le faire en

“ portant notre superflu d'ici à la ville, “sans que j'aille courir aux Indes?

“ Nos mères me disent que Domingue “est vieux et cassé; mais moi je suis ‘jeune, et je me renforce chaque jour.

Fe ñl n’a qu’à leur arriver pendant mon “absence quelque accident, surtout à “ Virginie, qui est déjà souffrante. Oh! “ non, non! je ne saurais me résoudre à “les quitter. ”

La réponse me jeta dans un grand embarras; car madame de la Tour ne m’avait pas caché l’état de Virginie, et le désir qu’elle avait de gagner quelques années sur l’âge de ces jeunes gens, en les éloignant l’un de l’autre. C'étaient des motifs que je n’osais méme faire soupçonner à Paul.

Sur ces entrefaites, un vaisseau arrivé de France apporta à madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l'avait frappée.

Elle sortait d’une grande maladie Régénérée en langueur, et que l’âge rendait incurable. Élle mandaït à sa nièce de repasser en France, ou, si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d'y envoyer Virginie, à laquelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-

elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.

À peine cette lettre fut lue dans la fainille, qu'elle y répandit la consternation.

Domingue et Marie se mirent à pleurer.

Paul, immobile d’étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n’osait proférer un mot. “ Pourriez-vous nous quitter ‘* maintenant? dit Marguerite à madame * de la Tour.—Non, mon amie; non, mes * enfants, reprit madame de la Tour, je “ne vous quitterai point. J'ai vécu avec ‘vous, et c’est avec vous que je veux “ mourir. Je n’ai connu le bonheur ue ‘* dans votre amitié. Si ma santé est é- “ rangée, d’anciens chagrins en sont “ cause. J'ai été blessée au cœur par la * dureté de mes parents, et par l4 perte “ de mon cher époux. Mais, depuis, j'ai “ goûté plus de consolation et de félicité “avec vous, sous ces pauvres cabanes, “ que jamais les richesses de ma famille ‘‘ ne m'en ont fait même espérer dans ‘* ma patrie. ”

À ce discours, des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul, serrant madame de la Tour dans ses bras, lui dit: “ Je ne vous quitterai pas non plus.

“ Je n'irai point aux Indes. Nous tra- “ vaillerons tous pour vous, chère ma- “man; rien ne vous manquera jamais “avec nous.” Mais, de toute la société,

la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d’une ‘gaieté douce, et le retour de sa tranquil- . mit le comble à la satisfaction géntrale.

Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançait vers l’habitation. C'était M. de la Bourdonnais. Il entra dans la case, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l’usage du pays, du café, et du riz cuit à l’eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des Pr fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'abord quelqu: étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, PE si sant à n'adame de la Tour, il lui dit que les aff: js générales l’empêchaient quelquefcis de songer aux particulières :

mais qu elle avrit bien des droits sur lui, ‘* Vous avez, ajouta-t-il, madame, une ‘tante de qualité et fort riche à Paris, “qui vous réserve sa fortune, et vous “attend auprès d'elle.” Madame de Ja Tour répradit au gouverneur que sa santé altéréc ne lui permettait pas d'er.-

treprendre un si long voyage. ‘“ Au ‘“ moins, reprit M. de la Bourdonnais, “ pour mademoiselle votre fille, si jeune ‘et si aimable, vous ne sauriez, sans in- ‘* justice, la priver d’une si grande suc- ‘ cession. Je ne vous cache pas que votre ‘{ tante a employé l'autorité pour la faire ‘venir auprès d’elle. Les bureaux m'ont ‘ écrit à ce sujet d’user, s’il le fallait, de ‘“ mon pouvoir; mais ne l’exerçant que “ pour rendre heureux les habitants de “ cette colonie, j'attends de votre volonté ‘‘ seule un sacrifice de quelques années, ‘“ d'où dépend l'établissement de votre “fille et le bien-être de toute votre vie.

** Pourquoi vient-on aux îles? n'est-ce Ÿ pour y faire fortune? n'est-il pas L 3» plus agréable de l’aller retrouver ‘< dans sa patrie ? ”

En disant ces mots, il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. ‘ Voilà, ajouta-t-il, ce qui est ‘ destiné aux préparatifs de vovage de ‘ mademoiselle votre fille, de la part de “ votre tante.” Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de ne s'être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur: ‘“ Monsieur, “ ma mère s'est adressée à vous, et vous ‘l'avez mal reçue.—Avez-vous un autre ‘enfant, madame? dit M. de la Bour-

“ donnais à madame de la Tour.—Non, “ monsieur, reprit-elle; celui-ci est le ‘ fils de mon amie; mais lui et Virginie ‘nous sont communs, et également “ chers.—Jeune homme, dit le gouver- ‘* neur à Paul, quand vous aurez acquis “* l’expérience du monde, vous connaf- “trez le malheur des gens en place; “ vous saurez combien il est facile de les ‘prévenir, combien aisément ils don- ‘“ nent au vice intrigant ce qui appar- ‘tient au mérite qui se cache. ”

M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s’assit à la table auprès d'elle. Il déjeuna, à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques. “ Il “n'y a, dit-il, ici que des meubles de “bois; mais on y trouve des visages ‘“ sereins et des cœurs d'or. ” Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit: ‘ Je désire être votre ami, car vous ‘‘ êtes un honnête homme.” M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l’assura qu'il pouvait compter sur son amitié.

Après déjeuner, il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentait une occasion prochaine d’en-

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