PAU
“Les gens riches sont donc bien heuheux ! ils ne trouvent d'obstacles à rien; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu’ils aiment.
LE VIEILLARD
“ Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela mêr.e qu’ils ne leur coûtent aucunes peines. N’avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s’achète par la fatigue ; celui de manger, par la faim; celui de boire, par Ja soif? Eh bien | celui d’aimer et d’être aimé ne s’acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses Ôôtent aux riches tous ces plaisirs-là, eu
its:
prévenant leurs besoins. Joignez à l'ennui qui suit leur satiété, l’orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse, lors même que les plus grandes jouissances n: les flattent plus.
Le parfum de mille roses ne plaît qu'un instant; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure longtemps.
après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines: ils en goûtent vivement la joui-sance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n’avoir presque rien à espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer? Le premier état rt celui des riches, et le second ceiui les pauvres. Mais ces extrêmes sont :. 2ment difficiles À supnorter aux hommes, dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.
PAUL
‘“ Qu’entendez-vous par la vertu ?
LE VIEILLARD
“Mon fils, vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n'avez pas
besoin qu’on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d’autrui, dans l'intention de plaire à Dieu seul.
PAUL
“Oh! que Virginie est vertueusel C'est par vertu qu’elle 2 voulu être riche, afin d'être bienfaisante, C’est par vertu qu’elle est partie de cette île; la vertu l’y ramènera.
L'idée de son retour prochain allumant l'imagination de ce jeune homme, toutes ses inquittudes s’évanouissaient, Virginie n’avait point écrit, parce qu’elle allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent | Il faisait l’énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois.
Le vaisseau où elle s'était embarquée n’en mettrait pas plus de deux : les constructeurs étaient aujourd’hui si savants, et les marins si habiles! Il parlait des arrangements qu’il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et des surprises qu’il lui ménagerait chaque jour, quand elle serait ra femme. Sa femmel.. Cette idée le ravissait. Au moins, mon père, me disait-il, vous ne ferez Plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche,
nous aurons beaucoup de noirs, qui travailleront pour nous. Vous serez toujours avec nous, n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir.
Et il allait, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il était enivré.
En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours 1 Ame dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait: “Vir- “ ginie ne m'écrit point. Si elle était par- ‘ tie d'Europe, eile m'aurait mandé son “départ. Ah! les bruits qui ont couru “ d'elle ne sont que trop fondés ! Sa tante “ l'a mariée à un grand seigneur. L’a- “ mour des richesses l’a perdue, comme “ tant d’autres. Dans ces livres qui pei- “ gnent si bien les femmes, la vertu “n’est qu’un sujet de roman, &i Virgi- “ nie avait eu de la vertu, elle n'aurait RE quitté sa propre mère et moi. Pen- “ dant À te je passe ma vie à penser à ‘elle, elle m’oublie. Je m'affige, et elle “ se divertit. Ah ! cette pensée me déses- ‘“ père. Tout travail me dé plaît; toute “ société m'ennuie. Plût à Dieu que la “ guerre fût déclarée dans l’Indel j'irais “y mourir.”
“Mon fils, répondis-je, le courage qui ‘nous jette dans la mort n’est que le ‘courage d’un instant. Il est souvent
“excité par les vains applaudissements “ des hommes. Il en est un plus rare et “ plus nécessaire, qui nous fait supporter ‘“ chaque jour, sans témoins et sans ‘éloges, les traverses de la vie: c’est la ‘ patience. Elle s'appuie, non sur l’opi- “ nion d’autrui ou sur l'impulsion de nos “ passions, mais sur la volonté de Dieu.
‘ La patience est le courage de la vertu.”
“ Ah! s'écria-t-il, je n'ai donc point “ de vertu! Tout m'accable et me déses- “ père. — La vertu, repris-je, toujours “ égale, constante, invariable, n’est pas ‘le partage de l’homme. Au milieu de “ tant de passions qui nous agitent, notre ‘* raison se trouble ets’obscurcit ; mais il ‘“’est des phares où nous pouvons en ‘‘ fallumer le flambeau: ce sont les let- “tres.
“ Les lettres, mon fils, sont un secours “du ciel. Ce sont des rayons de cette ‘sagesse qui gouverne l'univers, que “ l’homme, inspiré par un art céleste, a ‘appris à fixer sur la terre. Semblables “aux rayons du soleil, elles éclairent, ‘“‘elles réjouissent, elles échauffent ; “ c’est un feu divin. Comme le feu, elles ‘‘approprient toute la nature à notre ‘usage. Par elles, nous réunissons au- ‘tour de nous les choses, les lieux, les “hommes et les temps. Ce sont elles “ qui nous rappellent aux règles de la “vie humaine, Elles calment les passi-
“ons; elles répriment les vices ; elles ‘ excitent les vertus par les exemples ‘‘ augustes des gens de bien qu’elles célè- ‘‘ brent, et dont elles nous présentent les ‘ images toujours honorées. Ce sont des ‘‘ filles du ciel qui descendent sur la terre ‘ pour charmer les maux du genre hu- ‘ main. Les grands écrivains qu’elles ‘inspirent ont toujours paru dans les “temps les plus difficiles à supporter à ‘* toute société, les temps de barkarie et ‘“ ceux de dépravation. Mon fils, les let- ‘tres ont consolé une infinité d'hommes “ plus malheureux que vous : Xénophon, ‘ exilé de sa patrie après y avoir ramené “dix mille Grecs; Scipion l’Africain, ‘ lassé des calomnies des Romains ; Lu- ‘“ cullus, de leurs brigues; Catinat, de “ l'ingratitude de sa cour. Les Grecs, si ‘ingénieux, avaient réparti à chacune ‘“ des Muses qui président aux lettres ‘* une partie de notre entendement pour “le gouverner: nous devons donc leur ‘“ donner nos passions à régir, afin qu’- “ elles leur imposent un joug et un frein.
‘“ Elles doivent remplir, par rap; ort aux ‘“ puissances de notre âme, les mêmes ‘ fonctions que les Heures, qui attelaient ‘ et conduisaient les chevaux du Soleil.
‘“ Lisez donc, mon fils. Les sages qui ‘ ont écrit avant nous sont des voyageurs ‘“ qui nous ont précédés dans les sentiers se de l’infortune, qui nous tendent la
‘main, et nous invitent à nous joindre ‘à leur compagnie, lorsque tout nous ‘abandonne. Un bon livreest un bon ‘ ami.”
‘ Ah! s’écriait Paul, je n'avais pas be- ‘soin de savoir lire quand Virginie était “ici. Elle n’avait pas plus étudié que ‘moi; mais quand elle me regardait en ‘ m’appelant son ami, il m'était impossi- ‘ble d'avoir du chagrin.”
“Sans doute, lui disais-je, il n’y a “ point d'ami aussi agréable qu’une mat- ‘tresse qui nous aime. Il y a de plus “ dans la femme une gaieté légère qui “ dissipe la tristesse de l’homme. $es ‘“giâces font évanouir les noirs fantô- ‘mes de la réflexion. Sur son visage “ sont les doux attraits et la confiance.
‘ Quelle joie n’est rendue plus vive par ‘ sa joie? Quel front ne se déride à son ‘ sourire ? Quelle colère résista à ses lar- “ mes? Virginie reviendra avec plus de "“ philosophie que vous n'en avez. Elle “ sera bien surprise de ne pas retrouver le “jardin tout à fait rétabli, elle qui ne “songe qu’à l'embellir, malgré les persé- ‘ cutions de sa parente, loin de sa mère ‘et de vous.”
L'idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul, et le ramenait à ses occupations champètres :
heureux, au milieu de ses peines, de pro-
poser à son travail une fin qui plaisait à sa passion |
n matin, au point du jour (c'était le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon état le signalement d’un vaisseau qu’on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s’il n’apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu’au retour du pilote du port, qui s'était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l'usage. Cet homme ne revint que le soir.
Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saint-Géran, du port de sept cents tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin; qu'il était à quatre lieues au large, et qu’il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-midi, si le vent était favorable. Il n’en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de la Tour, de l'écriture de Virginie.
Paul s’en saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à l’habitation. Du plus loin qu'il aperçut la famille, qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l’air sans pouvoir parler ; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la
lecture. Virginie mandait à sa mère qu’”elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand'tante, qui l’avait voulu marier malgré elle, ensuite déshéritée, et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait d'arriver à l’île de France que dans la saison des Ouragans ; qu’elle avait essayé en vain de la fléchir en lui représentant ce qu’elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge; qu’elle en avait été traitée de fille insensée, dont la tête était gâtée par les romans; qu’elle n’était maintenant sensible qu’au bonheur de revoir et d’embrasser sa chère famille; et qu’elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s’embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu'il s'était opposé à son départ, à cause de l’éloignement de la terre, et d’une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.
A peine cette lettre fut lue, que toute la famille, transportée de joie, s’écria:
‘ Virginie est arrivée!” Maîtres et servi.
teurs, tous s’embrassèrent. Madame de la Tour dit à Paul: ‘ Mon fils, allez pré- ‘“ venir notre voisin de l’arrivée de Vir- “ginie.” Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s’acheminèrent vers mon habitation.
I} pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me
coucher, lorsque j’aperçus, à travers les palissades de ma cabane, une lumière dans le bois. Bientôt après j’entendis la voix de Paul qui m’appelait. Je me lève; et à peine j'étais habillé, que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou, en me disant: ‘ Allons, allons, Virginie ‘est arrivée ! Allons au port, le vaisseau “ y mouillera au point du jour.” Sur-lechamp nous nous mettons en route. Comie nous traversions les bois de la Montagne-Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port, j’entendis quelqu'un marcher derrière nous. C'était un noir qui s’avançait à grands pas. Dès qu’il nous eut atteints, je lui demandai d’où il venait, et où il aliait en si grand hâte. Il me répondit: ‘ Je viens du quartier de l’île appe- “lé la Poudre-d’Or: on m'envoie au “ port, avertir le gouverneur qu’un vais-
: ‘seau de France est mouillé sous l’île “ d'Ambre. Il tire du canon pour de- ‘“ mander du secours; car la mer est ‘ bien mauvaise.” Cet homme ayantainsi parlé, continua sa route sans s'arrêter davantage.
Je dis alors à Paul: ‘Allons vers le “ quartier de la Poudre-d'Or, au-devant “de Virginie; il n’y a que trois lieues “d'ici.” Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l’île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée ; on
voyait autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d’une obscurité affreuse. On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais, sombres, peu élevés, qui s’entassaient vers le afp de l'île, et venaïent de la mer avec une grande vitesse, quoiqu’on ne sentîit pas le moindre vent à terre. Chemin faisant, nous crûmes entendre rouler le tonnerre; mais ayant prêté l’oreille attentivement, nous reconnûmes que c’étaient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups de canon lointains, joints à l'aspect d’un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvais
douter qu'ils ne fusseit les signaux de détresse d’un vaisseau en perilition. Une demi-heure après, nous n’entendimies plus tirer du tout, et ce silence me ae
encore plus effrayant que le bruit bre qui l’avait précédé.
Nous nous hâtions d'avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit, nous arrivâmes tout en nage sur le bord de ja mer, au quartier de la Poudre-d’Or. Les flots s’y brisaient avec un bruit épouvantable ; ils en couvraient les rochers et les grèves d’écumes d’un blanc éblouissant, et d’étincelles de feu. Malgré les ténèbres, nous distinguâmes, à ces lueurs ohosphoriques, les pirogues des pêcheurs, qu'on avait tirées bien avant sur le sable,
ugu-
À quelque distance de 1à, nous vfmes,
à l’entrée du bois, un feu autour duquel ns habitants s'étaient rassemblés.
ous fûmes nous y reposer, en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu, un des habitants nous raconta que, dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté sur l’île par les courants; que la nuit l'avait dérobé à sa vue; que, deb heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu tirer du canon pour appeler du secours ; mais que la mer était si mauvaise, qu’on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui; que, bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux allumés, et que, dans ce cas, il craignait que le vaisseau, venu si près du rivage, n’eût assé entre la terre et la petite île d’Amre prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis; que si cela était (ce qu’il ne pouvait toutefois affirmer), ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l’île d’'Amure de la côte; qu'il l'avait sondé ; que la tenure et le mouillage en étaient très bons, et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meilleur port.
“ J'y mettrais toute ma fortune, ajouta- “t-il, et j'y dormiruis aussi tranquille-
‘“ ment qu'à terre.” Un troisième habitant dit qu’il ftait impossible qne ce vaisseau entrât dans ce canal, où À peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au delà de l'île d'Ambre; en sorte que, si le vent venait à s'élever au matin, il serait le maître de pousser au large, ou de gagner le port. ‘autres habitants ouvrirent d’autres opinions. Pendant qu'ils contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oïsifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restämes là jusqu’au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu'on pôût distinguer aucun objet sur la mer, qui d’ailleurs était couverte de brume: nous n’entrevimes au large qu’un nuage sombre, qu’on nous dit être l’île d’Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On n’apercevait, dans ce jour ténébreux, que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l'intérieur de l’île, qui apparaissaient de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.
Vers le sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un bruit de tambour ; c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d’un détachement de soldats armés de fusils, et d’un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça ses soldats
sur le rivage, et leur ordonna à faire feu de leurs armes toux à la fois. A peine leur décharge fut faite, que nous aperçûmes sur la mer un lueur, suivie presque aussitôt d’un cor:v de canon. Nous jugemes que le vaissenw était À peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal, Nous apercûmes alors, à travers le brouillard, le corps et les vergues d’un grand vaisseau. Nous en étions si près, que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots, qui crièrent trois fois VIVE LE RoI! car c’est le cri des Français dans les dangers extrémes, ainsi que dans les grandes joies; comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils sont prêts à périr pour lui.
Depuis le moment où le Saint-Géran £perçut que nous étions À portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres, des planches, des câbles, et des tonneaux vides. On en vitarriver bientôt une foule, accum pagnée de leurs noirs chargés de provisions et d’agrès, qui venaient des habitations de
156 PAUL ET VIPGINIE,
la Poudre-d'Or, du quartier de Flaqur, et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens des habitants s’approcha du gouverneur, et lui dit: ‘ Monsieur, on a en- ‘tendu toute la nuit des bruits sourds “dans la montagne. Dans les bois, “les feuilles des arbres remuent sans “ qu’il fasse de vent. Les oiseaux de ma- ‘ rine se réfugient à terre : certainement “ tous ces signes annoncent un ouragan.
“ —Eh bien Î mes amis, répondit le gou- ‘ verneur, nous y sommes préparés, et “sûrement le vaisseau l’est aussi.”
En effet, tout présageait l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu'n distinguait au zénith étaient à leur centro d'un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des cris des pailles-en-culs, des frégates, des coupeurs d’eau, et d’une multitude d'oiseaux de marine, qui malgré l'obscurité de l’atmosphère, venaient de tous les points de Lane chercher des retraites dans l’île.
Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria: “Voilà l'ouragan!” et dans l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l’île d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran
parut alors à découvert, avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière ; il était mouillé entre l’île d’Ambre et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l’île de France, et qu’il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. 1] présentait son avant aux flots qui veuuient de la pleine mer, et à chaque lame d’eau qui 8 eugageait dans le canal, sa proue ec soulevait tout entière, de sorle qu’on en voyait la carène en l'air; mais, dans ce mouvement, sa poupe, venant à plonger, disparaissait À la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position, où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s’en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d’échouer :ur le rivage, dont il était séparé par de hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s’avançaiten mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante picds dans les terres ; puis, venant à .o retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevéc par le vent, wrossissait à ch&que instant, ct tout le canal coin biis entre
PAUT ET VIRGINIE.
cette île et l’île d’Ambre n’était qu’une vaste nappe d’écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassaient dans le fond des anses, À plus de six pieds de hauteur, et le vent
ui en balayait la surface les portait par-
essus l'escarpement du rivage à plus d’une demi-lieue dans les terres. A leurs Qocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d’une neige aui sortait de la mer. L’horizon offrait tous les signes d’une longue tempête ; la met y paraissait confondue avec le ciel.
Il sen détachait sans cesse des nuages d’une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n’apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivêtre et blafarde éciairait seule tous le: objets âe ia terre, de la mer et des cieux.
Dans les balancemerits du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent; et commeil n'était plus retenu que par une seule ansière, ii fut jeté sur les rochers, à une demi-enc4blure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras. ‘* Mon fils, lui dis-je, voulez-vous “ périr?—Que j'aille à son secours, s'é-
“ cria-t-il, ou que je meure ! ” Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde, dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul s’avança vers le Suint- Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de l’abor‘'er; car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on en eût pu faire le tour à pied; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d’eau qui soulevaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens, qu'il se relevait, et retournaïit avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr'ouvrait par d’horribles secousses.
Tout l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer. sur des vergues, des planches, des cages À poules, des tables et des tonneaux, On vit alors un objet digne d’une étvrnelle pitié: une jeune demoiselle parut dans L galerie de la poupe du Saint- Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la juindre, C'était Virginie. Elle avait reconnu son
amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur ct de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient i tés à la mer.: Il n’en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s’.pproche de Virginie avec respect: nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : ‘ Sauvez-la, sauvez-lal ne la quittez pas!” Mais, dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue, le matelot s’élança seul à la mer; et Virginie, voyant là mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et, levant cn haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.
O jour affreux ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu’un mouvement d'humanité avait portés à s’avancer vers Virginie, insi que le matelot qui l'avait
voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s’agenouilla sur le sable, en disant: * ( “ mon Dieu! vous m'avez sauvé la vie:
mais je l'aurais donnée de bon cœur ‘spour cette digne demoiselle qui n'a “Jamais voulu se déshabiller comime “ moi.” Domingue et moi, nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bou.
che et par les oreilles. Le gouverneur le fitmettre entre les mains des chirurgiens :
et nous cherchâmes, de notre côté, le long du rivage, si la mer n’y apporterait point le corps de Virginie; mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les Ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions as même rendre à cette fille infortunée É devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l'esprit frappé d’une seule perte, dans un naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri, la plupart doutant, d’après une fin aussi funeste d’une fille si vertueuse, qu'ilexistât une Providence ; car il y à des maux si terribles et si peu mérités, que l’espérance même du sage en est ébranlée, Cependant on avait inis Paul, qui commençait à reprendre ges sens, dans une maison voisine, jusqu’à ce qu'il fût en état d’être transporté à son habitation.
Pour moi,jem’en revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement.
Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j’aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie; elle était à moitié couverte de sable, dans l'attitude où nous l’avions vue périr: ses traits n'étaient point sensiblement altérés ; ses yeux étaient fermés, mais la sérénité était encore sur son front; seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la ue Une de ses mains était sur ses
abits ; et l’autre, qu’elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée et raidie. J'en dégageai avec peine une petite boîte; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! À cette dernière marque de la constance et de l'amour de cette fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se frappait la poitrine, et perçait l'air de ges cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder
à de pauvres femmes malabares, qui prirent soin de le laver.
Pendant qu’elles s'occupaient de ce triste office, nous montâmes en tremblant à l’habitation ; nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prières, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m'’aperçut, elle s’écria : ‘ Où est ma fille, ma chère fille, mon enfant ?” Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à coup d’étouffements et d’angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s’écria: “Où est mon fils? Je ne vois point mon fils !” et elle s’évanouit. Nous courûmes à elle, et, .’ayant fait revenir, je l’assurai que Paul était vivant, et que le gouverneur en faisait prendre soin ; elle ne reprit ses sens que pour s'occuper de son amie, qui ombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et, par leurs longues périodes, j'ai jugé qu'aucune Ph Ji
n'était égale à la douleur maternelle.
Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards fixes et mornes vers ie ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l’appelions par les
noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.
Dès le matin, on apporta Paul couché dans un palanquin; il avait repris l’usage de ses sens, mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de la Tour, que j'avais d’abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères; elles se mirent l’une et l’autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent; et leurs larmes, qui avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assou-
issement succéda à l'état convuisif de eur douleur, et leur procura un repos léthargique, semblable, à la vérité, à celui de la mort.
M. de la Bourdonnais m’envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été ur à la ville par son ordre et que de là on allait le transférer l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers, ras-
semblés pour assister à «es funérailles, comme si l’île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher. Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées.
leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi ; ils
ortaient leurs fusils baissés ; leurs tam-
ours, couverts de longs crêpes, ne faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait l’abattement peint dans les traite de ces guerriers, qui avaient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus comsidérahies de l’île, vêtues de blanc, et tenant des palmes à la main, portaient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs.
Un cœur de petits enfants le suivait en chantant des hymnes; après eux venait tout ce que l’île avait de plus distingué dans ses habitants et dans son étatmajor, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.
Voilà ce que l’administration avait ordonné, pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si lon temps le bonbeur, et que sa mort remplissait maintenant de À ra toute la pomye funèbre fut dérangée; les hymnes et les
te mm, mammaire mm mao
ce tte or rpinmtta
chants cessèrent; on n’entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots ; on vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil -de Virginie des mouchoirs, des chapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle; les garçons, des amantes aussi constantes:
les pauvres, une amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.
Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de la sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent autour d’elle des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d’étoffes aux arbres voisins, suivant l’usage de leurs
ays; des Indiennes du Bengale et de a côte malabare apportèrent des cages pleines d’oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d’un objet aimable intéresse toutes les nations! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle réunit toutes les religions autour de son tombeau!
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pee habitants qui voulaient s’y jeter
toute force, disant qu’elles n’avaient plus de consolation à espérer dans le monde, et qu’il ne leur restait qu’à mou-
rir avec celle qni était leur unique bienfaitrice.
On l'enterra près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bamhoue, où, en venant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer, assis À côté de celui qu’elle appelait alors son frère.
Au retour de cette pompe funèbre, M.
de la Bourdonnais monta ici, suivi d’une ed de son nombreux cortège. Il offrit
madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dèpendaient de lui. Il s'exprima en peu de mots, mais avec indignation, contre sa tante dénaturée:
et s'approchant de Paul, il lui dit tout ce qu’il crut propre à le consoler. “ Je dési- “ rais, lui dit-il, votre bonheur et celui ‘* de votre famille: Dieu m'en est témoin.
“ Mon ami, il faut aller en France: je “vous y ferai avoir du service. Dans “ votre absence, j'aurai soin de votre ‘mère comme de la mienne.” Et en même temps il lui présenta la main; mais Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.
Pour moi, je restai dans l'habitation de mes amies infortunées, pour leur donner ainsi qu’à Paul tous les secours dont j'étais capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en état de marcher: mais son chagrin paraissait augmenter à me-
163 PAUL ET VIRGINIÉ.
sure que son se reprenait des forces.
Il était: insensible à tout; ses regards étaient éteints, et il ne répondait rien à toutes les questions qu’on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante, lui disait souvent: ‘“ Mon fils, ‘€ tant que je vous verrai, je croirai voir ‘“ ma chère Virginie.” A ce nom de Virginie, il tressaillait et s’éloignait d'elle, malgré les invitations de sa mère, qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le jardin, et s’asseyait au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus rand soin de lui et de ces dames, nous it que, pour le tirer de sa noire mélancolie, il fallait lui laisser faire tout ce u’il lui plairait, sans le contrarier en rien; qu'il n’y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s’obstinait,. Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu’il en fit fut de s'éloigner de l’habitation. Comme je ne le perdais # de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres, et de nous accompagner. À mesure que ce jeune homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d’abord le chemin des Pemplemousses: et quand il fut auprès de l’église, dans l’al-
lée des bambous, il s’en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée :
là, il s’agenouilla, et, levant les yeux au ciel, il fit une longue prière, Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers l'Etre suprême faisait voir que son âme commençait à reprendreses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux À son exemple, et nous priâmes avec lui.
Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l’île, sans faire beaucoup d’attention à nous. Comme je savais qu’il ignorait non seulement où on avait déposé le
corps de Virginie, mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au es
de ces bambous ; il me répondit : ‘ Nous “y avons été si souvent !”?
Ï1 continua sa route jusqu’à l'entrée de la forét, où la nuit nous surprit. JA, je l’engageai par mon exemple à prendre quelque nourriture; ensuite nous dormîmes sur l'herbe, au pied d’un arbre. Le lendemain, je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l'église des Pampl:mousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s’enfonça brusquement dans la forêt, en diriseant toujours
aa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m'efforçai en vain de l’en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier dela Poudre-(l'Or.
T1 descendit précipitamment au bord de la mer, vis à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. A la vue de l'île d’Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s’écria: “ Virginie! Ô ma chère ‘“ Virginie!” et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l’intérieur de la forêt, où nous le fimes revenir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de la mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouve- | ler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction.
Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s'était trouvé avec la compagne de son enfonce. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l’esclave de la Rivière-Noire ; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où elle s’assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s’était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée, la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu’elle avait planté, k es pelouses où elle aimait à courir, les
PAUL ET VIRGINIE. 171 carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler « mes; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris di joie communs, ne répétaient plus inaintenant que ces mots douloureux. ‘ Virgi- “ nie f Ô ma chère Virginie l'
Dans cette vie sauvage et vagahonde, ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et sa santé s’altéra de plusen plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, eique les passions s’accr: issent dans la solitude, je résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de l’île où il yeût beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n’avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l’île beaucou p de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d’autres qui les sciaient en planches ; des voitures allaient et venaïent le long de ses chemins ; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était persemée d'habitations.
L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait
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çà et là des moissons de blé dans la laine, des tapis de fraisiers dans les éclaircies des bois, et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l'air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands bois, on n’apercevait ni la mer, nile Port- Louis, ni l’église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n'offrent plus, du côté des plaines de Williams, qu’un long promontoire en ligne droite et »erpendiculuire, d’où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l’égarant exprès dans Fa bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions, et du chemin que nous avions perdu. Mais l’âme d’un amant retrouve partout les traces de l’objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même, qui emporte tant de
souvenirs, rien ne peut l'en écarter.
Comme l'aiguille touchée de l’aimant, elle a beau être agitée, dès qu’elle rentre dans son repos, elle se tourne vers le pôle qui l’attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams:
® Oùirons-nous maïntenant ?” il se tournait vers le nord, et me disait: ‘ Voilà ‘°nos montagnes ; retournons-y.”
Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que d’attaquer sa passion en elle-méine, en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc:
‘ Oui, voilà les montagnes où demeurait “ votre chère Virginie, et voilà le portrait “ que vous lui aviez donné, et qu’en mou- “ rant elle portait sur son cœur, dont les ‘“ derniers mouvements ont encore été “ pour vous.” Je présentai alors à Paul le petit portrait qu’il avait donné à Vir-
inie au bord de la fontaine des cocotiers.
cette vue, une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et-le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s’oppressa, et, dans ses yeux à demi sanglants, des larmes s’arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis: “ Mon fils, écoutez-moi, “ qui suis votre ami, qui ai été celui de se Virginie, et qui, au milieu de vos
‘ espérances, ai souvent tâché de fortifier
“ votre raison contre les accidents impré ‘ vus de la vie. Que déplorez-vous avec ‘tant d’amertume? Est-ce votre mal- ‘“ heur ? est-ce celui de Virginie ?
“ Votre malheur ? Oui, sans doute, il ‘est grand. Vous avez perdu la plus ‘ aimable des filles, qui aurait été la plus ‘“ digne des femmes. Elle avait sacrifié “ses intérêts aux vôtres, et vous avait “ préféré à la fortune, comme la seule “ récompense digne de sa vertu. Mais “ que savez-vous si l’objet de qui vous “ deviez attendre un bonheur si pur “ n’eût pas été pour vous la source d’une “ infinité de peines? Elle était sans bien “et déshéritée; vous n’aviez désormais ‘“ à partager avec elle que votre seul tra- ‘“ vail. Revenue plus délicate par son ‘ éducation, et plus courageuse par son malheur même, vous l’auriez vue cha- ‘“ que jour succomber, en s'efforçant de ‘ partager vos fatigues. Quand elle vous ‘ aurait donné des enfants, ses peines et “les vôtres auraient augmenté, par la “ difficulté de soutenir seule avec vous “ de vieux parents et une famille nais- ‘ sante.
‘“ Vous me direz: Le gouverneur nous “aurait aidés. Que savez-vous si, dans “une colonie qui change si souvent ‘“ d’administrateurs, vous aurez souvent “ des la Bourdonnais ? s’il ne viendra “pas ici des chefs sans mœurs et sans
“morale? si, pour obtenir quelque ‘ misérable secours, votre épouse n’eût ‘ pas été obligée de leur faire sa cour ?
Ou elle eût été faible, et vous eussiez ‘ été à plaindre; ou elle eût été sage, et “ vous fussiez resté pauvre: heureux si, ‘À cause de sa beauté et de sa vertu, ‘* vous n’eussiez pas été persécuté par ‘ ceux mêmes de qui vous espériez de la ‘ protection |
‘Il me fût resté, me direz-vous, le ‘“ bonheur, indépendant de la fortune, ‘ de protéger l’objet aimé qui s'attache à ‘ nous à proportion de sa faiblesse mé- ‘ me; de le consoler par mes propres ‘inquiétudes; de le réjouir de ma tris- ‘ tesse, et d’accroître notre amour de nos ‘“ peines mutuelles. Sans doute la vertu “et l'amour jouissent de ces plaisirs ‘amers. Mais elle n’est plus; et il vous “reste ce qu'après vous elle a le plus ‘aimé, sa mère et la vôtre, que votre ‘ douleur inconsolable conduira au tom- ‘beau. Mettez votre bonheur à les aider, ‘ comme elle l’y avait mis elle-même, Mon fils, la bienfaisance est le bonheur “ de la vertu ; il n’y en a point de plus ‘assuré et de plus grand sur-la terre.
‘“ Les projets de plaisirs, de repos, de “ délices, d’abondance, de gloire, ne sont ‘ point faits pour l’homme, faible, voya ‘“ geur, et passager. Voyez comme un “pas vers la fortune nous a précipités
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‘tous d’abîme en abîme. Vous vous y ‘ êtes opposé, il est vrai; mais qui n’eût ‘ pas cru que le voyage de Virginie de- ‘ vait se terminer par son bonheur et par ‘le vôtre? Lesinvitations d’une parente ‘‘ riche et âgée, les conseils d’un sage “gouverneur, les applaudissements d’une ‘“ colonie, les exhortations et l’autorité ‘ d’un prêtre, ont décidé du malheur de ‘ Virginie. Ainsi nous courons à notre ‘ perte, trompés par la pradence même ‘ de ceux qui nous gouvernent. Il eût “ mieux valu sans doute ne pas les croire, ‘“ ni se fier à la voix et aux espérances ‘ d’un monde trompeur ; mais enfin, de “tant d'hommes que nous voyons si “ occupés dans ces plaines, de tant d’au- ‘tres qui vont chercher la fortune aux “ Indes, ou qui, sans sortir de chez eux, ‘ jouissent en repos, en Europe, des tra- ‘vaux de ceux-ci, il n’y en a aucun qui “ ne soit destiné à perdre un jour ce “ qu'il chérit le plus, grandeurs, fortune, ‘ femme, enfants, amis. La plupart au- ‘ ront à joindre à leur perte le souvenir ‘ de leur propre imprudence. Pour vous, ‘en rentrant en vous-même, vous n’a- ‘“ vez rien à vous reprocher, vous avez ‘‘ été fidèle à votre foi. Vons avez eu, à ‘la fleur de la jeunesse, da prudence ‘ d'un sage, en ne vous écartant pas du “ sentiment de la nature. Vos vues seules “ étaient légitimes, parce qu'elles étaient
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‘ pures, simples, désintéressées, et que “ vous aviez sur Virginie des droits sa- ‘“ crés qu'aucune fortune ne pouvait ba- “lancer. Vous l’avez perdue: et ce n’est “ ni votre imprudence, ni votre avarice, ‘ ni votre fausse sagesse, qui vous l'ont “fait perdre; mais Dieu même, qui a “employé les passions d'autrui pour “ vous ôter l’objet de votre amour ; Dieu, ‘ de qui vous tenez tout, qui voit tout ce “qui vous convient, et dont la sagesse “ ne vous laisse aucun lieu au repentir ‘et au désespoir qui marchent à la suite “des maux dont nous avons été la ‘ cause.
“ Voilà ce que vous pouvez vous dire “ dans votre infortune: Je ne l’ai pas “ méritée. Est-ce donc le mAlheur de “ Virginie, sa fin, son état présent, que “ vous déplorez ? Elle a subi le sort ré- “ servé à la naissance, à la beauté, et “aux empires mêmes. La vie de l’hom- ‘ me, avec tous ses projets, s'élève com- “ me une petite tour dont la mort est le ‘“ couronnement. En naissant, elle était “ condamnée à mourir. Heureuse d’avoir ‘ dénoué les liens de la vie avant sa ‘ mère, avant la vôtre, avant vous, c’est- “à-dire de n'être pas morte plusieurs ‘ fois avant la dernière!
“ La mort, mon fils, est un bien pour ‘tous les hommes ; elle est la nuit de ce “ jour inquiet qu’on appelle la vie. C’est
“ dans le sommeil de la mort que repo- “sent pour jamais les maladies, 7 “ douleurs, les chagrins, les craintes, qui ‘ agitent sans cesse les malheureux vi- “ vants. Examinez les hommes qui pa- ‘‘ raissent les plus heureux : vous verrez “qu'ils ont acheté leur prétendu bon- “ heur bien chèrement ; la considération “ publique, par des maux domestiques ; " Ê fortune, par la perte de la santé; le “ plaisir si rare d’être aimé, par des ‘ sacrifices continuels ; et souvent, à la “fin d’une vie sacrifiée aux intérêts “ d'autrui, ils ne voient autour d'eux ‘“ que des amis faux et des parents in- “ grats. Mais Virginie a été heureuse “jusqu’au dernier moment. Elle l’a été “avec nous par les biens de la nature ; ‘ loin de nous, par ceux de la vertu: et “ même, dans le moment terrible où “ nous l’avons vue périr, elle était encore “heureuse; car, soit qu’elle jetât les “ yeux sur une colonie entière, à qui elle “ causait une désolation universelle, ou “sur vous, qui couriez avec tant d'’in- ‘ trépidité à son secours, elle a vu com- “bien elle nous était chère à tous. Elle “s’est fortifiée contre l'avenir, par le “ souvenir de l'innocence de sa vie; et “elle a reçu alors le prix que le ciel “ réserve à la vertu, un courage supé- “rieur au danger. Elle a présenté à la “ mort un visage serein.
“ Mon fils, Dieu donne à la vertu tous “les événements de la vie à supporter, “ pour faire voir qu’elle seule peut en faire usage, et y trouver du bonheur et “ de la gloire. Quand il lui réserve une “ réputation illustre, il l'élève sur un “grand théâtre, et la met aux prises “avec la mort: alors son courage sert “ d'exemple, et le souvenir de ses mal- “ heurs reçoit à jamais un tribut de “ larmes de la postérité. Voilà le monu- ‘ment immortel qui lui est réservé sur “une terre où tout passe, et où la mé- “ moire même de la plupart des rois est “bientôt ensevelie dans un éternel “oubli.
‘ Mais Virginie existe encore. Mon fils, “ vous voyez que tout change sur la terre, ‘et que rien ne s’y perd. Aucun art hu- “ main ne pourrait anéantir la plus petite ‘ particule de matière; et ce qui fut rai- “ sonnable, sensible, aimant, vertueux, “religieux, aurait péri, lorsque les élé- “ ments dont il était revêtu sont indes- “tructibles ! Ah! si Virginie a été heu- ‘ reuse avec nous, elle l’est maintenant “bien davantage. Il y a un Dieu, mon ‘fils: toute la nature l'annonce; je n’ai ‘ pas besoin de vous le prouver. ïl n'ya ‘ que la méchanceté des hommes qui leur “‘ fasse nier une justice qu’ils craignent.
‘Son sentiment est dans votre cœur, “ainsi que ses ouvrages sont sous vos