‹ Paulet Virginie [microforme]Chapitre 8 sur 11 · TRÈS CHÈRE ET BIEN-AIMÉE MAMAN · texte numérisé non relu

TRÈS CHÈRE ET BIEN-AIMÉE MAMAN

‘ Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres ‘“ de mon écriture; et comme je n’en ai

* pas eu de réponse, j'ai lieu de craindre “ qu’elles ne vous soient point parvenues.

ss andre mieux de celle-ci, par les pré- ‘’ cautions que j'ai prises pour vous ‘‘ donner de mes nouvelles, et pour rece- ‘ voir des vôtres.

“J'ai versé bien des larmes depuis “ notre séparation, moi qui n'avais pres- ‘que jamais pleuré que sur les maux se d'autrui! Ma grand'tante fut bien sur- ‘‘ prise à mon arrivée, lorsque, m’ayant “ questionnée sur imes talents, je lui dis ‘ que je ne savais ni lire ni écrire. Elle ‘me demanda qu’est-ce que j'avais donc “ appris depuis que j'étais au monde; et “ quand je lui eus répondu que c'était à avoir soin d’un ménage et à faire votre “ volonté, elle me dit que j'avais reçu “l'éducation d’une servante. Elle me ‘ mit, dès le lendemain, en pension dans “une grande abbaye auprès de Paris, où “j'ai des maîtres de toute espèce: ils ‘‘ m'enseignent, entre autres choses, l’his- ‘‘toire, la géographie, la grammaire, “ la mathématique, et à monter à cheval:

‘ mais j'ai de si faibles dispositions pour ‘ toutes ces sciences, que je ne profiterai “pas beaucoup avec ces messieurs. Je “ sens que je suis une pauvre créature, “ qui ai peu d'esprit, comme ils le font ‘“ entendre. Cependant les bontés de ma ‘‘ tante ne se refroidissent point. Elle me ‘ donne des robes nouvelles à chaque sai-

‘“son. Elle a mis près de moi deux femmes “ de chambre, qui sont aussi bien parées “que de grandes dames. Elle m'a fit “ prendre le titre de comtesse; mais elle ‘ m'a fait quitter mon nom de LA Tour, “ qui m'était aussi cher qu’à vous-même, ‘* par tout ce que vous m'avez raconté des ‘‘ peines que mon père avait souffertes “pour vous épouser. Elle a remplacé ‘ votre nom de femme par celui de votre ‘* famille, qui m’est encore cher cepen- “ dant, parce qu’il a été votre nom de ‘‘ fille. Me voyant dans une situation ‘ aussi brillante, je l'ai suppliée de vous ‘envoyer quelques secours. Comment ‘ vous LR sa réponse! mais vous “ m'avez recommandé de vous dire tou- “jours la vérité. Elle m’a donc répondu “ qu peu ne vous servirait à rien, et que, “ dans la vie simple que vous menez, ‘’ beaucoup vous embarrasserait. J'ai ‘cherché ter à vous donner de mes ‘ nouvelles par une main étrangère, au ‘* défaut de la mienne. Mais n'ayant, à ‘* mon arrivée ici, personne en qui je ‘“ pusse prendre confiance, je me suis ‘appliquée nuit et jour à apprendre à “lire et à écrire: Dieu m'a fait la grâce ‘““d'en venir à hout en peu de temps.

“ J'ai chargé de l'envoi de mes premières ‘ lettres les dames qui sont autour de “ moi, j'ai lieu de croire qu’elles les ont ‘‘ remises à ma grand'tante. Cette fois

" j'ai eu recours à une pensionnaire de ‘mes amies: c’est sous son adresse ci- ‘jointe que je vous prie de me faire ‘‘ passer vos réponses. Ma grand'tante ‘ m’a interdit toute correspondance au ‘ dehors, qui pourrait, selon elle, mettre “ obstacle aux grandes vues qu’elle a sur “ moi. Il n’y a qu'elle qui puisse me “ voir à la grille, ainsi qu’un vieux sei- “ gneur de ses amis, qui a, dit-elle, beau- ‘ coup de goût pour ma personne. Pour ‘‘ dire la vérité, je n’en ai point du tout “ pour lui, quand même j'en pourrais ‘“ prendre pour quelqu’un.

* Je vis au milieu de l’éclat de la for- “ tune, et je ne puis disposer d’un sou.

‘ On dit que si j'avais de l’argent, cela “ tirerait à conséquence. Mes robes mé- ‘“ mes appartiennent à mes femmes de “ chambre, qui se les disputent avant “que je les aie quittées. Au sein des ‘‘ richesses, je suis bien plus pauvre que ‘‘ je ne l’étais auprès de vous: car je n'ai “ rien à donner. Lorsque j'ai vu que les ‘ grands talents que l’on m'enseignait ne “me procuraient pas la facilité de faire ‘ le plus petit bien, j'ai eu recours à mon ‘aiguille, dont heureusement vous m'a- “ vez appris à faire usage. Je vous envoie * donc plusieurs paires de bas de ma ‘ façon, pour vous et maman Marguerite ; “un bonnet pour Domingue, et un de ‘mes mouchoirs rouges pour Marie. Je

“ joins à ce paquet des pépins et des noy- “aux de fruits de mes collations, avec “ des graines de toutes sortes d'arbres, ‘“ que j'ai recueillies. À mes heures de |

“ récréations, dans le parc de l’abbaye.

‘ J'y ai ajouté aussi des semences de vio- ‘‘ lettes, de marguerites, de bassinets, de “ coquelicots, de bluets, de scabieuses, “ que j'ai ramassées dans les champs. Il “y a dans les prairies de ce pays de plus “ belles fleurs que dans les nôtres; mais ‘‘ personne ne s’en soucie. Je suis sûre ‘que vous et maman Marguerite serez ÿ a contentes de ce sac de graines que ‘

u sac de piastres qui a été la cause de “ notre séparation et de mes larmes. Ce ‘ sera une grande joie pour moi, si vous ‘ avez un jour la satisfaction de voir des * pommiers croître auprès de nos bana- ‘ niers, et des hêtres méler leur feuilla- ‘ ge à celui de nos cocotiers. Vous vous “ croirez dans la Normandie, que vous ‘aimez tant.

“ Vous m'avez enjoint de vous man- ‘“ der mes joies et mes peines. Je n’ai ‘plus de joie loin de vous: pour mes ‘ peines, je les adoucis en pensant que “ je suis dans un poste où vous m'avez ‘* mise par la volonté de Dieu. Maïs le “ plus grand chagrin que j’y éprouve est *‘ que personne ne m’y parle ici de vous, “ et que je n’en puis parler à personne.

‘Mes femmes de chambre, ou plutôt

‘ celles de ma grand'tante, car elles sont “ plus à cile qu’à moi, me disent, lors-.

‘ que je cherche À amener la conversa- ‘tion sur des objets qui me sont si chers:

‘ Mademoiselle, souvenez-vous que vous “êtes Française, et que vous devez ou- “blier le pays des sauvages. Ah! je “m'oublierais plutôt moi-même que ‘ d'oublier le lieu où je suis née et où “vous vivez! C’est ce pays-:i qui est “ pour moi un pays de sauvages ; car j'y “vis seule, n’ayant personne à qui je ‘ puisse faire part de l’amour que vou:

“ portera jusqu’au ton.beau,

“Très chère et bien-aimée maman, “ Votre obéissarte et tendre.fille,

SVIRGINIE DE LA Tour

“ Je recommande à vos Lontés Marie ‘et Domingue, qui ont pris soin de mon “enfance: caressez pour moi Fidèle, qui ‘* m'a retrouvée dans les bois. ”?

Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui n'avait pas oublié dansses ressouvenirs le chien de la maison; mais il ne savait pas que, quelque longue que soit la lettre d'une femme, elle n’y met jamais sa pensée la plus chère qu'à la fin.

Dans un post-scriptum, Virginie recom-

mandait particulièrement à Paul deux espèces de graines: celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer: ‘ La violette, lui mandait- ‘: elle, produit une petite fleur d’un vio- ‘‘ let foncé, qui aime à se cacher sous les ‘* buissons ; mais son charmant parfum ‘ l’y fait bientôt découvrir. ” Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier. ‘ La ‘* scabieuse, ajoutait-elle, donne une jo- “ lie fleur d’un bleu mourant et à fond ‘ noir piqueté de blanc. On la croirait ‘en deuil. On l’appelle aussi, pour cette ‘‘ raison, fleur de veuve. Elle se plaît ‘ dans les lieux âpres et battus des ‘“ vents.” Elle le priait de ia semer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit, la dernière fois, et de donner à ce rocher, pour l’amour d'elle, le nom de ROCHER DES ADIEUX.

Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort simple, maïs qui parut sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P et un V entrelacés, et formés de cheveux qu'il reconnut, à leur beauté, pour être ceux de Virginie.

La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société, de rester ou de revenir à

son gré, l’assurant qu'ils avaient tous pre la meilleure partie de leur boneur depuis son départ, et que, pour elle en particulier, elle en était inconsolable. aul lui écrivit une lettre fort longue, où il l’assurait qu’il allait rendre le jardin digne d'elle, et y mêler les plantes de i’Kurope à celles de l’Afrique, ainsi que le avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l'île, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au lus tôt aux vœux ardents de leurs familes etaux siens particuliers, puisqu'il ne Sens désormais goûter aucune joie loin ’elle.

Paul sema avec le plus grand soin .les ÉEps européennes, et surtout celles e violeites et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie, qui les luiavait si particulièrement recommandées ; mais soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur soit pas rc il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.

Cependant l'envie, qui va même au-

fl |

aimes.

devant du bonheur des hommes, surtout dans les colonies françaises, répandit dans l’île des bruits qui donnaient beaucoup d’inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu’elle était sur le point de se marier: ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l’épouser ; quelquesuns même disaient que la chose était faite, et qu’ils en avaient été témoins.

D'abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l’île, par une pitié perfide, s’empressaient de le plaindre de cet événement, il commença à y ajouter quelque croyance. D'ailleurs, dans quelques-uns des romans qu'il avait lus, il voyait la trahison traitée de plaisanterie; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l’Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vint à s’y corrompre, et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acheva d’augmenter ses craintes, c’est que plusieurs vaisseaux d'Europe arrivèrent ici depuis, dans l’espace de six mois, sans qu'aucun d'eux apportât des nouvelles de Virginie.

Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait

me voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.

Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d'ici, sur les bords d’une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. C’est là queje passe ma vie, seul, sans femme, sans enfants et sans esclaves.

Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il estmême très remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et su célibat. Tels ont été les Egyptiens dans leur décadence,les Grecs du Bas-Empire; et tels sont de nos jours les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupa des peuples orientaux et méridionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les meni-

bres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autrez. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’eilemême, de la nature et de son auteur.

Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réhé. chit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’âme. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie: tels sont les brames de l’Inde. Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu'il me paraît impossib'e d'y goûter un plaisir durable de queique sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l’homme doit vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes; il se doit aussi au reste de la nature. Mais,

PAUL ET VIRGINIE, 121 comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux ééments du globe où nous vivons, des pes pour le sol, des poumons pour

air, des yeux pour la lumière, sans ‘ je nous puissions intervertir l’usage de ces sens, 1l s’est réservé pour lui seul, qui est l’auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.

e passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir, et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe et quelques cantons de l’Amérique et de l’Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et pas «es solitudes. Une cabane que j’ai bâtie dans la forêt au pied d’un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m’apprennent à devenir meilleur. [ls font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté:

ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants gi misérables; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d’un bonheur négatif. Comme un

omme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde.

Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant, sur le bord d’un torrent, tend la main à un malheureux qui s’y noie.

Mais je n’ai guère trouvé que l’innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes; chacun d'eux se fait d'elle une image qu’il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l’égare, et il se plaint ensuite au ciel de l’erreur qu'il s’est formée lui-même. Parmi un grand nombre d’infortunés que j'ai quelgaefois essayé de ramener à la nature, je n’en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m’écoutaient d’abord avec attention, dans l’espe que je les aiderais à acquérir de a gloire ou de la fortune; mais, voyant que je ne voulais leur apprendre qu’à s’en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur; ils blâmaient ma vie solitaire; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes ; et ils s'efforçaient de m’entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à per-

sonne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j’ai donné tant de prix: les protections, la fortune, la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma rivière qui se brisent, en écumant, contre les rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais.

Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l'océan de l’avenir, qui n’a plus de rivages; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m’élève vers son auteur, et j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.

Quoïqu’on n’aperçoive pas de mon ermitage, situé au miliex d’une forêt, cette multitude d’objets que nous pré sente l'élévation du lieu où nous sommes, il s'y trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu’elle me présente un long canal ombragé d’arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d'ébène, et de

ceux qu’on appelle ici bois de pomme, bois d’olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues, et SR de plus de cent pe aurmontées à leurs sommets d’un

ouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s’y joint des lianes de divers feuillages, qui s’élançant d'un arbre à l’autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant-d’influence sur les vêtements mêmes, qu’on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu’il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs, vous les diriez à demi couverts de neïîge. A la fin de l'été, plusieurs espèces d'oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, av delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et opposer l'éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres, rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus appelés ici pigeons hollandais. Les singes. habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire : quelques-uns s’y

suspendent par la queue, et se balancent en l’air; d’autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n’y a effrayé ces paisibles enfants de la nature.

On n’y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un lit Re roches, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants ; à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher, et forme, à sa chute, une nappe d’eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant, en bouillons d’écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses ; et, dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent comme les sons des cloches d’une cathédrale. L'air, sans “esse renouvelé par le mouvement. des eaux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une fraîcheur qu’on trouve rarement dans cette île, nr haut même des montagnes.

À quelque distance de là est un rocher assez éloigné dela cascade pour qu’on n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux,

et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nousallions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l’ombre de ce rocher, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul, et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d’autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu’elle n’en mît en terre les noyaux ou les pépins. “ Il en viendra, disait-elle “des arbres qui donneront leurs ‘ fruits à quelque voyageur, ou au moins ‘à un oiseau.” Un jour donc qu’elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c’est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n’était pas si haut que le genou de Virginie à son départ ; mais comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré, dans sa pmtie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s'étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu'il avait vu planter jar son amie; et, en même temps, il fut saisi d’une tristesse profonde

ar ce témoignage de sa longue absence.

es objets que nous voyuns habituellement ne nous font jas apercevoir de la

rapidité de notre vie ; ils vieillissent avec nous d’une vieillesse insensible ; mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue, qui nousavertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi trou- Ve à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu’un voyageur l’est après une longue absence de son pays, de n’y plus retrouver ses rontemporains, et d’y voir leurs enfants, qu’il avait laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l’abattre, parce u’il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s’étut écoulé depuis le départ de Virginie ; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son tronc, et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets. O arbre dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec plus d'intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains. Puisse la nature, qui détruit chaque jour les msnuments de l'ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d’une jeune et pauvre fille !

C'était donc au pied de ce papayer que j'étais sûr de rencontrer Paul, quand il venait dans mon quartier. Un jour je l’y trouvai accablé de mélancolie, et j’eus avec lui une conversation que je vais

vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune

omme; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses. Il me dit:

# Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et deux mois; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche; 4° suis pauvre ; elle m'a oublié. J'aienvie de m'embarquer ; j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y tai fortune, et la grand'tante de mademoiselle de !:

Tour me donnera sa petite-nièce en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.

LE VIEILLARD

O mon ami, ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez pas de naissance ?

PAUL

% Ma mère me l’a dit; car, pour moi, je ne sais ce que c’est que la naissance.

Je ne me suis jamais aperçu que j’en eusse moins qu’un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.

LE VIEILLARD

“ Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grandsemplois.

Il y a plus, vous ne pouvez même ctie admis dans aucun corps distingué.

PAUL

“ Vous m'avez dit plusieurs fois qu’une des causes de la grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout; et vous m'avez cité beaucoup d’hommes célèbres qui, sortis de petits états, avaient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?

LE VIEILLARD

Mon fils, jamais je ne l’abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés; mais les choses sont bien changées à prisent ; tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd’huile patrimoine d'un petit nombre de familles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages; il est presque impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous. Autrefais, dans une administration moins compliquée, on a vu ces phénomènes.

Alors les talents ct le mérite se sont développés de toutes parts, comme des ter res nouvelles qui, venant à Ctre défri-

chées, produisent avec tout leur suc.

Mais les grands rois, qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares.

Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu'aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.

PAUL

“ Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.

LE VIEILLARD

“ Pour être protégé des grands, il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs.

Vous n’y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.

PAUL

“ Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidèle à ma parole, si exact duns mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d’être adopté par quelqu'un d’eux, comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m'avez fait lire.

LE VIEILLARD

# O mon ami, chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avaient du respect pour la

PAUT ©T VIRGINIE. 131

vertu; maif nous ayons eu une foule d'hommes ctièbres en tout genre sortis des classes du }:un12, et je n'en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, serait condamnée en France à étre éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur, lorqu'ils l’aperçoivent ; mais aujourd'hui, les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de l’argent.

PAUL

“Au défaut d’un grand, je chercherai

à plaire à un corps. J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions; je m'en ferai aimer.

LE VIEILLARD

“ Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune ?

PAUL

“Oh non! je ne chercherai jamais que la vérité.

LE VIEILLARD

“ Au lieu de vous faire aimer. vous poaries bien vous faire huïr. D'ailleurs es corps s'intéressent fort peu à la

découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu’ils gouvernent.

“Que je suis infortuné! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie!” Et il soupira profondément.

LE VIEILTARD.

“Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps. Soyez constamment attaché à l’un et à l’autre.

Les familles, les corps, les peuples, les

rois, ont leurs préjtgés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices:

Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.

‘“ Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes? C’est un sentiment qui n’est pas naturel, puisque, si chacun Ÿ ’avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l’état où la Providence vous a mis; bénissez votre sort, qui vous permet d’ avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l'opinion des petits, et, comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans

un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n’avez besoin ni de trom:

per, ni de flatter, ni de vous avilir, com: me font la plupart «le ceux qui cherchent la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu; où vou:

pouvez être impunément bon, vrai, sincère, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n’est encore qu’en fleur. Le ciel vous a don né de la liberté, de la santé, une bonne conscience, et des amis: les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.

PAUL

“ Ah! il me manque Virginie. Sans elle, je n’ai rien; avec elle, j'aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d’un grand nom, avec l’étude et des livres on devient savant et célèbre: je m'en vais étudier. J’acquerrai de la science, je servirai utilement ma patrie par mes ho sans nuire à personne, et sans en dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n’appartiendra qu’à moi.

LE VIEILIARD.

Mon fils, les talents sont encore plus r.res que la naissance et que les riches-

ses; et sans doute ils sont de plus L grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l'estime publique. Mais ils coûtent cher; on ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans et au dehors, par les persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n’envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l’homme de mer; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s'y pique d’avoir de l’esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous; mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.

PAUT..

‘“ Oh! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque.” Et, en même temps, il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec transport.

LE VIEILLARD

“ Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Evangile, a servi, pendant , des siècles, de prétexte aux fureurs des

Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s’exercent encore en son non sur la terre ! Après cela, qui se flattera d’être utile aux hommes par un livre? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homère, qui l’a revêtue de vers si beaux, demanilait l’aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement par eux.

Son sublime disciple Platon fut livré à l'esclavage par l’ordre du prince même qui le protégeait; et avant eux Pythagore, qui étendait l’humanité jusqu'aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis-je? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelque trait de satire qui les caractérise, l’ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là ; et si, dans la foule, la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu’à nous, c’est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains:

semblables à ces statues qu’on tire entières des champs de la Grèce et de l'Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé à la fureur des barbares.

‘“ Vous voyez donc que, pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien

de la vertu et être prêt à sacrifier sa propre vie. D'ailleurs croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ?

lls se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignités dans da patrie, ni gouvernements, ni entrées à la cour ! On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés; maïs les lumières et la vertu n’y mènent à rien de distingué, parce que tout est dans l'Etat le prix de l'argent. Autrefois, elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places de l’Eglise, de la magistrature et de l’administration ; aujourd'hui, elles ne servent qu’à faire des livres. Mais ce fruit peu prisé des gens du monde, est toujours digne de son origine céleste. C’est à ces mêmes livres qu’il est réservé particulièrement de donner de l'éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux, d'éclairer les nations, et de dire la vérité même aux rois. C’est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l’homme qui ne se console de l’injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu'il pense que son ouvrage ira, de siècle en siècle et de nations en nations, servir de barrière à l'erreur et aux tyrans; et que, du sein de l'obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la

pluyart des rois, dont les monuments périssent dans l'oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent ?

PAUL

‘“ Ah! je ne voudrais cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre chère à l'univers. Mais vous qui avez tant de connaissances, dites-moi si nous nous marierons. Je voudrais être savant, au moins pour connaître l’avenir.

LE VIEILLARD

“Qui voudrait vivre, mon fils, s’il connaissait l'avenir? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaincs inquiétudes !

La vue d’un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient.

Il ne faut pas même approfondir ce qui nous environne ; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.

PAUL

“ Avec de l’argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs, J'irai m'enrichir au Bengale, pour aller épouser Virginie à Paris, Je vais m'embarquer.

LE VIEILLARD

‘“ Quoi ! vous quitteriez sa rrève et la vôtre ?

PAUL

‘ Vous m'avez vous-même dnnné le conseil de passer aux Indes.

LE VIEILLARD

“Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l’unique soutien de votre mère et de la sienne.

‘“ Virginie leur fera du bien par sa riche parente.

LE VIEILLARD

‘“ Les riches n’en font guère qu’à ceux qui leur font honneur dans le monde.

Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de la Tour, qui, faute d’étre secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain, et passent leur vie renfermés dans des couvents.

PAUL

“ Quel pays que l’Europe! Oh! il faut que Virginie revienne ici. Qu’a-t-elle besoin d’avoir une parente riche ? elle était

si contente sous ces cabanes, si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge, ou des fleurs autour de sa tête! Reviens, Virginie, quitte tes hôtels et ta grandeur, reviens dans ces rochers, à l'ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peutêtre maintenant malheureuse!” Et il se mettait à pleurer. ‘ Mon père, ne me cachez rien: si vous ne pouvez me dire si j'épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m'aime encore, au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont voir.

LE VIEILLARD

‘Oh! mon ami, je suis sûr qu’elle vous aime, par plusieurs raisons, mais surtout parce qu’elle a de la vertu.” A ces mots, il me sauta au cou, transporté de joie.

PAUL

“ Maïs croyez-vous les femmes d’Europe fausses, comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés ?

LE VIEILLARD

‘Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.

PAUL

‘s Comment peut-on être tyran des femmes ?

LE VIFILLARD.

‘En les mariant sans les consulter :

une jeune fille avec un vieillard, une femme sensible avec un homme indif.

férent.

“Pourque: ne pas marier ensemble ceux qui s: cenviennent. les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes ?

LE VIEILLARD

‘ C’est que la plupart des jeunes gens, en France, n’ont pas assez de fortune pour se marier, et qu’ils n’en acquièrent qu’en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l’aflection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes, on les irompe à leur tour tant vieux. C’est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde:

un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre ; et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s’y

aecumulent sur un moindre nombre de têtes. L'Etat est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent vcrir s’il yen a de trop grands qui les ombragent ; Mais ily a cette diflérence, que la beauté d’un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres, et que la prospérité d'un Etat dépend toujours de la multitude et de l'égalité des LS et non pas d’un petit nombre de riches.

“ Mais qu’est-il besoin d’être riche pour se marier ?

LE VIEILLARD

‘‘ Afin de passer ses jours dans l'abondance, sans rien faire.

PAUL

“Et pourquoi ne pas travailler? Je travaille bien, moi!

LE VIEIILARD.

“C'est qu'en Europe le travail des mains déhonore: on l'appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu’un payea,

PAUL

‘Quoi! l’art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe? je ne vous comprends pas.

LE VIEILLARD

“Oh! il n’est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l’ordre, mais non pas du désordre. La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions; la laideur, le vice et le malheur n’en ont point.

Page 1