‹ PauletteChapitre 1 sur 5 · E. DENTU, EDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, EDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 3, PLACE DE VALOIS, PALAIS - ROYAL

I 890 Tous droits réservés.

place du Marché, ou du Marchix, illustrée , pendant les guerres de la Révolution, ibat contre les Vendéens, qu'aboutissent les

l'escalier Galipaud qui conduit a

l'Église, enfin la rue Tartifume, dont le n

rire que ceux qui ignorent le rôle glorieux que ce

Tartifume a joué dans les guerres de religion.

Une pareille situation indique que, nécessairement, des auberges doivent se trouver là ; en effet, il y en a deux: V Hôtel de la Fleur, au coin de laruedePaimbœuf, et y Hôtel des P'oyageurs, au coin de la rue Tartifume. -

Un soir de lafinde juin, deux voyageurs, descendantla route de Paimbœuf, s'arrêtèrent au milîïu de cette place du Marchix, et levant la tête, ils se mirent à regarder autour d'eux en gens qui cherchent quelque chose.

L'un, qui avait trente ans environ, était de haute

taille, bien bâti, vigoureux. La tête belle, le visage

tranquille et placide, entouré d'une

t longue barbe noire et frisée, les yeux larges el doux; le teint un peu rouge était celui d'un homme bien portant et bien nourri ; coiffé d'un jeutremou, il était très simplement vêtu d'un costume de velours marron.

L'autre semblait être d'une dizaine d'années plus vieux, bien que son âge fût tout à lait indécis et put varier de trente-cinq à quarantehuit ans ; indécise aussi était sa carnation ni rouge, ni blanche, ni brune; indécis de même étaient ses cheveux et sa barbe, ni noirs, ni gris, ni blonds; indécises également étaient sa démarche rasante et son attitude attentive; il n'allait pas droit devant lui, mais à droite, puis â gauche, marchant comme s'il avait peur d'écraser des œufs avec ses larges pieds chaussés d'espadrilles. De même que son compagnon il était vêtu de velours, mais d'une couleur insaisissable, allant du gris au jaune, et d'une forme vague comme si le tailleur inexpérimenté qui

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l'avait coupé avait hésité entre le veston et la redingote, entre le pantalon long et la culotte courte. C'était l'heure où les habitants de la place prenaient le frais devant leurs portes après une chaude journée d'été ; en voyant les deux arrivants s'arrêter et chercher, chacun quitta sa porte, « et allant à eux vivement», on les enveloppa.

— Si c'est une bonne maison qu'il faut à ces messieurs, j'en ai une à leur offrir : belle vue sur la mer.

— Peut-être ces messieurs préfèrent-ils être abrités du vent ; j'ai ce qui leur convient.

— Si ces messieurs ont besoin d'une bonne blanchisseuse, c'est moi qui blanchis toutes les familles.

— C'est moi qui vends la meilleure viande; la boutique que vous voyez d'ici ; ce n'est pas toujours les maisons qui ont le plus d'apparence qui fournissent la meilleure marchandise.

— Nous ne tenons que de l'épicerie de choix; sucre de Nantes.

Ils avaient écouté ces offres de service sans rien répondre, souriant et regardant les cartes qu'on leur tendait ; mais à ce mot le plus jeune des deux ôta son chapeau et saluant avec une politesse narquoise :

— Il n'y a donc pas de menuisier à Pornic, dit-il, qu'on ne nous propose pas une bière pour nous enterrer ?

Puis, comme on se regardait, ne comprenant pas tout de suite, bien évidemment, ces paroles moqueuses, il se tourna vers son compagnon :

— Allons dîner, mon vieux Badiche.

Et traversant le groupe qui les entourait, ils

— Trop de chic pour moi, pas assez l'accent de la nature.

— Il y a aussi de beaux garçons, interrompit Badiche. Tiens, regarde celui qui s'arrête pour parler au pharmacien.

C'était un toutjeune homme, habillé en grosdrap bleu, coiffé d'un bonnet de laine autour duquel frisaient des cheveux noirs ; évidemment un pécheur ; le visage hâlé par la mer, ce qui n'empêchait pas la tête, encadrée d'une barbe naissante, d'avoir un caractère de beauté fine et douce qu'on reni;ontre d'ailleurs quelquefois chez les paysans et les marins de cette côte : avec cela le torse large, les reins souples et solides.

— Ce serait dommage que ce beau gars fût malade, dit Badiche.

— Il est peut-être polysarcique.

— C'est au père qu'il parle, mais n'est-ce pas plutôt à la fille qu'il s'adresse?

Ils n*çurent pas le temps de tirer au clair la question de savoir à qui il s'adressait réellement ; une servante à moitié endormie et mal peignée, comme le sont souvent ces filles d'auberge, qui, du petit jour au soir, n'ont pas cinq minutes pour monter à leur chambre s'habiller, vint les prévenir que leur souper était servi.

Ils trouvèrent sur leur table un registre crasseux, avec un encrier et une plume.

— C'est pour que ces messieurs écrivent leurs noms sur le livre, dit la servante.

— Commence, dit Badiche à son compagnon. Celui-ci prit le registre et écrivit :

« Jacques Cintrât, peintre, Paris. »

Et il passa le registre à son ami qui écrivit :

« Isidore Badiche, peintre, Paris. »

— Et maintenant, dit Cintrât en s^adressant à la servante, apportez du vin.

— Mais, monsieur, il y en a.

En effet il y avait une bouteille sur la table.

— Qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de ça ?

Le lendemain matin, vers dix heures, Badiche, levé depuis longtemps déjà, entra dans la chambre de son ami ; mais celui-ci dormait encore, et si solidement que le bruit que fit la porte en grinçant ne le réveilla pas.

— Est-ce que tu veux dormir jusqu'à demain ? demanda Badiche.

sin, et c'est à son école que je me suis fait cette patte dont tu parles. Ce ne fut pas seulement à dessiner qu'il m'apprit. C'était un ouvrier habile dans son art, mais rien de plus qu^un ouvrier; il travaillait ferme et buvait mieux encore ; il voulait qu'on travaillât et qu'on bût comme lui. « C'est le vin qui met des idées dans la tête de l'homme et lui donne la liberté, » répétait-il souvent. Et comme il me faisait travailler, il me faisait boire par principe « Ne sens-tu pas que tu es un homme » était son mot quand nous revenions de la campagne le lundi soir, marchant le torse raide et les jambes molles par les chemins indécis. Quand j'abandonnai la sculpture sur bois pour la peinture, ces promenades du lundi cessèrent. 11 y eut une interruption de plusieurs années. Je perdis ma mère. Je n'ai pas à te dire quel était mon amour pour elle. Ma mère a été la seule femme qui ait compté dans mon existence. Je l'ai aimée comme ma mère et, je crois, comme si elle avait été ma fille. Ma douleur a été désespérée. Je suis tombé dans un anéantissement effroyable. Je n'avais pas un parent, pas un ami en qui me réfugier. Et cependant j'avais besoin de sortir de moi, non pas tant pour me consoler que pour ne pas rester en face du néant. Je suis retourné à mes anciennes habitudes. Combien de fois me suis-je dit : « Je vais revoir maman y> ; et je la revoyais. Maintenant que je t'ai donné des explications, ne parlons plus de cela, n'est-ce pas?

Et il se leva.

ENDANT que Cintrât s'habillait, Badiche était resté dans la chambre, gardant un silence j qui à la longue serait devenu

t \ embarrassant pour lui.

/ 11 ne voulait pas revenir sur ce qui s'était dit, et d'autre part ^^^'^ ; V/ il ne savait quel sujet aborder

j/ sans faire quelque maladresse.

— A propos, dit-il tout à coup, je sais ce que c'est que la Polysarcie.

— Tu as trouvé un dictionnaire de médecine?

— Non, j'ai simplement trouvé ce commis voyageur en produits pharmaceutiques que nous avons rencontré à Guérande et qui est si amusant ; il loge ici ; nous avons pris notre café au lait ensemble ce matin, et c'est lui qui m'a dit que la Polysarcie était l'obésité.

— Est-ce bête!

Cela paraissait n'avoir qu'un intérêt médiocre pour Cintrât, qui s'habillait lentement: cependant Badiche continua :

— C'est , paraît-il , un type , ce pharmacien. Il

vient de Paris où il n'a pas réussi. Il avait cependant une bonne pharmacie, mais il rie s'en occupait guère. Il n'avait souci que de sa tenue et de se:> succès mondains. C'était un habitué des premières représentations et des courses. Coquet comme une femme, mettant sa gloire dans un nœud de cravate ou dans un vêtement correct. Pendant qu'il s'amusait, sa femme faisait marcher la maison, surveillait les élèves, cherchait de l'argent pour les échéances. 11 vint un jour où elle n'en trouva plus. Ce fut une ruine complète. Il fallut quitter Paris. Alors il vint s'établir à Pornic...

— Pour guérir de la Polysarcie les paysans et les pécheurs?

— Pas si naïf que ça ; mais pour préparer ses spécialités antipolysarciques , dans lesquelles il entre des herbes de la mer, un varech, la laitue marine ou le Fucus vesîcuhsus,

— Bigre !

— Il y a deux heures que je suis savant, je me dépêche de cracher ce que je sais avant de l'avoir oublié.

— Et ça fait maigrir ?

— C'est justement ce que j'ai demandé à mon commis voyageur, qui m'a répondu que cela n'était pas impossible à cause de l'iode que contient la plante. Enfin, c'est un remède comme un autre, qui, bien annoncé, pourrait enrichir son inventeur. Mais voilà le diable : l'inventeur ne peut faire que des annonces insuffisantes. On se prive de tout, même de manger, pour donner aux journaux le peu d'argent qu'on se procure tant bien que mal.

— Et au lieu de faire maigrir les autres, on maigrit soi-même?

— C'est-à-dire que le père et la fille maigrissent, mais la mère engraisse ; et c'est là que la situation devient comique. Tu as vu le père et la fille, nature de maigre ; tu as vu la mère, nature de gras. Alors il arrive que la malheureuse femme nuit au commerce de son mari par sa polysarcie et menace de causer la ruine de sa famille. — « Vous guérissez Tobésité, prétendez- vous ; s'il en est ainsi, pourquoi ne commencez -vous pas par guérir votre femme? »

— Oh ! à Pornic !

— A Pornic il vient des étrangers pendant la saison des bains; ces étrangers lisent les annonces et en voyant M""® Robe rjot obèse, ils se défieraient. 11 faut donc que M™® Roberjot n'engraisse pas, et même il faut qu'elle maigrisse. Pour cela, son mari lui impose un régime qui fait d'elle une victime : elle est grande mangeuse, on la rationne; elle aime le gras, on le lui supprime ; le sucre, on l'oblige à prendre son café non sucré ; tandis que son mari et sa fille boivent du vin plus ou moins vieux, elle n'en boit que du jeune, le plus vert qu'on peut se procurer ; elle est toujours altérée, on lui interdit l'eau, et on lui fixe à deux ou trois par jour les verres de liquides qu'elle peut absorber ; il ne lui est permis d^ faire des excès de boisson qu'avec de l'eau de Sedlitz qu'on lui administre plusieurs fois par semaine; son bonheur serait de dormir la grasse matinée, à six heures du matin on la poussera bas du lit ; marcher lui est un supplice, il faut que trois

OU quatre heures par jour, elle suive sa fille dans les promenades que fait celle-ci.

— Et elle accepte cela?

— Il le faut bien ; c'est la vie de la famille.

— Et tu disais que c'était comique ! C'est lamentable.

— Pour elle moins que pour une autre, car elle aime passionnément sa fille, et c'est pour sa fille qu'elle s'impose ce supplice, pour que le Fucus vesicuîosus lui gagne une dot avec laquelle on trouvera un mari; ce qui, paraît-il, n'est pas facile.

— C'est pourtant une belle fille.

— Ils sont rares les épouseurs qui ne prennent souci que de la beauté de la jeune fille qu'ils pensent à prendre pour femme. Et puis, ce qui augmente singulièrement la difficulté, c'est les prétentions de celle-ci, qui a vécu dans l'idée qu'elle devait faire un beau mariage, et trouver un homme qui soit quelqu'un, qui occupe une grande situation par la naissance, la fortune et le talent. Qui lui a inspiré cette idée, je n'en sais rien; cela ne m'a pas été expliqué. Mais ce n'est pas un phénomène, n'est-ce pas, qu'une fille qui n'est rien et qui n'a rien, ne veuille pour mari qu'un homme qui soit tout. « Pourquoi pas moi aussi bien qu'une autre ? Cela ne m'est-il pas dû ! » Ce n'est pas plus béte, il me semble, d'avoir foi dans la loterie du mariage que dans les autres loteries ; si tout le monde n'a pas le bon billet, il y a quelqu'un qui l'a. On peut bien être ce quelqu'un. 11 n'y a pas d'influences qui déterminent la sortie d'un numéro, il y en a qui déterminent

le choix d'un mari : la beauté, la bonté, l'intelligence, l'habileté, enfin un tas de qualités dont on peut se croire richement douée lorsqu'on se regarde le matin devant son miroir, ou qu'on fait son examen de conscience le soir, la tête sur son oreiller.

— La débâcle paternelle a dû abaisser ce haut vol : elle est modeste, la pharmacie Roberjot.

— Pas trop, et voici pourquoi : c'est toujours mon voyageur qui parle, bien entendu ; il paraît avoir étudié de près M"® Alice, et je ne serais pas surpris qu'il eût des visées sur elle; car si j'avais voulu l'écouter, nous serions encore à table. Lorsque cette belle fille est arrivée ici avec sa famille, il y avait à Pornic un casino, où, pendant la saison, venait tout un monde de gentilshommes angevins et vendéens, de riches Nantais, et elle espérait bien, dans ces réunions de casino où Ton se mêle forcément, pêcher un mari dans la noblesse ou dans la richesse ; mais maintenant ce casino n'existe plus, et n'existent plus non plus les occasions sur lesquelles elle comptait.

— Il vient toujours des Vendéens et des Nantais.

— Assurément, mais les conditions ne sont plus les mêmes. Comment entrer en relations avec eux ? Ce n'était pas seulement sur sa beauté qu'elle comptait, c'était encore sur son habileté ; et quelle habileté veux-tu avoir dans la rue ou dans la boutique paternelle? De sorte que la pauvre fille doit commencer à désespérer. Elle se console, ou tout au moins elle s'occupe, en faisant de la peinture.

— Ah ! c'est un confrère.

Cintrât et Badiche étaient â peine installés à VHàiel des Voyageurs après leur entrée à Pornic, qu'on

lierdiait à sa-

quels étaient

deuxparticu-

■s qui avaient

mal accueilli

lesprév.

lémoign;

pressement de la bonne à leur présenter le registre sur lequel ils avaient inscrit leurs noms et leurs qualités.

Des peintres ! Q.uelle était la situation de res pein-

très? Jacques Cintrât, Isidore Badiche; cela n'apprenait rien, sans doute parce qu'ils n'étaient rien.

Cette opinion se trouva confirmée quand on les vit travailler, ou plutôt quand on vit travailler Cintrât, le seul qui fit métier de peintre, sur les grands chemins et au bord de la mer, car Badiche se contentait de rester auprès de son compagnon, n'ayant d'autre occupation que de le regarder en fumant des pipes.

Pornic possède un vieux château du quatorzième siècle s'élevant sur un rocher qui commande l'entrée du port. Il a appartenu au fameux Gilles de Rais; mais dévasté et ruiné plusieurs fois, il a été par malheur restauré d'une façon déplorable dans le goût bourgeois du règne de Louis-Philippe. Cependant, grâce à sa situation et grâce aussi au manteau de lierre qui couvre la base de ses tours, grâce au bouquet d'arbres qui le domine, il produit un certain effet pittoresque lorsqu'on l'aperçoit de loin, mais de très loin. Quand il était venu des peintres à Pornic, et il en était toujours venu pendant la saison des bains, ils n'avaient jamais manqué de commencer par faire un tableau ou un dessin d'après le château. C'était ainsi qu'avait procédé le comte de la Prévalée, le riche propriétaire vendéen, et M. Benoît, l'armateur de Nantes, et celui-ci et celuilà, et bien d'autres, qui n'étaient point, il est vrai, des peintres de profession, mais qui étaient assez riches pour avoir le droit de se montrer difficiles dans le choix de leurs sujets. Et ces jeunes Anglaises qui venaient exprès à Pornic pour mettre le

vieux château dans leurs albums, elles avaient du goût aussi peut-être.

Au lieu de peindre le château comme tout le monde» ce Jacques Cintrât travaillait au bord de la mer d'après un rocher, ou bien un moulin, de la Motte, non pour faire le moulin, ce qui aurait été tout naturel, mais simplement pour peindre les allées couvertes formées par des pierres druidiques, ce qui était aussi bizarre que laid. Et quelle singulière manière de peindre î au lieu de se servir de brosses et de pinceaux comme tous les autres peintres, on l'avait vu, en passant derrière lui, étaler ses couleurs sur la toile avec un couteau.

Ça un peintre ! Allons donc !

Si c'était là le sentiment à peu près général de ceux qui, à Pornic, s'occupaient des deux peintres, ce n'était pas cependant celui de M"'' Alice Roberjot qui, elle aussi, avait eu la curiosité de savoir quels étaient ces deux étrangers.

— Jacques Cintrât, Isidore Badiche, peintres.

Lorsqu'on lui avait rapporté ces noms, il lui avait semblé qu'il y en avait un, celui de Cintrât, qu'elle avait vu dans les journaux qu'elle lisait avec un soin que n'ont point les habitants de Pornic ; non seulement le Phare de la Loire, VUtiïon bretontie, VEspé^ rance du peuple y mais encore les nombreux journaux de Paris qui apportaient à la pharmacie la justification des annonces sur la polysarcie. C'était la grande occupation de ses matinées, non pour y trouver ces annonces, mais pour y chercher la vie mondaine de Paris : les chroniques de l'élégance dans le fouillis

de journaux de mode qui faisaient une publicité enragée aux spécialités antipolysarciques : la Sylphide, le Bon ion, ï Elégant^ Y Illustrateur des Dames, la Mode illustrée^ le Coquet; les échos du grand monde et les bruits de coulisses dans les journaux boulevardiers ; les déplacements et villégiatures dans le Sport, La variété, le roman, le feuilleton des théâtres, avec ses développements plus ou moins littéraires, la laissaient indifférente; tandis que le fait, la nouvelle, le nom, pourvu qu'ils s'appliquassent aux gens en vue, la passionnaient. Le duc de... épousait la marquise de... Voilà qui était intéressant. Le baron de... se rendait en déplacement de sport au château de... Voilà qui la préoccupait. Elle ne connaissait ni le duc, ni la marquise, ni le baron, ni le château ; mais peu importait.

Que ce Jacques Cintrât eût été un portraitiste du monde tapageur ou un de ces peintres de genre dont on admire les étoffes et les potiches, elle l'eût assurément connu, tandis que ce n'était que vaguement qu'elle retrouvait son nom, mais sans savoir par quelles œuvres il s'était signalé et quelle place il occupait.

Il lui fut assez difficile de retrouver dans le tas de journaux amoncelés au grenier, des numéros contenant des articles sur le dernier Salon ; mais, ayant fini par en réunir quelques-uns, elle vit que la place faite à Cintrât était considérable .

<( M. Cintrât est Thomme de la force et de la sincérité ; aucun lien ne le rattache au passé ; il est luimême avec ses qualités qui sont de premier ordre et ses défauts qui sont énormes. »

Un autre disait :

« M. Cintrât n'est encore accepté ni de la critique, ni de la foule, il inquiète les uns et choque les autres ; mais n'est-ce pas là ce qui se produit pour les talents originaux et puissants qui dérangent la routine? » Puis arrivait aussitôt un rapprochement avec Delacroix et Courbet.

Un troisième article était précisément d'un de ces critiques qui n'acceptaient pas le jeune peintre.

« On a voulu faire un certain bruit autour de l'exposition de M. Cintrât. Pour nous, nous ne voyons en elle rien qui justifie ce tapage. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous remarquons les efforts de ce peintre, et nous n'hésitons pas à déclarer que, par leur sincérité, ils sont dignes de l'attention de la critique. Mais dans l'art l'effort n'est rien, c'est le résultat atteint qui est tout. Or, ce qu'il y a d'original dans les ouvrages de M. Cintrât est purement matériel. Il a, nous en convenons volontiers, une manière de juxtaposer les tons, d'empâter et de glacer qui lui est personnelle. Mais qu'on y prenne garde, le jour où la peinture ne sera plus affaire que de tour de main, le grand art aura vécu... »

Un quatrième laissait de côté le grand art, pour ne s'occuper que de l'artiste :

« Nous avons voulu voir l'auteur de la Mère Pailleux et des Champeaux de Montmorency, ces deux tableaux qui provoquent autant de huées que d'applaudissements. Pour cela, il nous a fallu entreprendre un voyage sur la rive gauche, car M. Cintrât n'est pas un de ces peintres mondains qui

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exhibent tous les jours leur élégante personne sur les boulevards, à l'heure où y passe tout Paris. C'est un grand et beau garçon, simple et ouvert, sans morgue et sans pose, qui ne s'en fait pas accroire et ne cherche pas à en faire accroire aux autres. Bien bâti, bien équilibré, c'est une nature saine et robuste, un bon vivant, qui n'a peur ni d'un verre de vin, ni de nombreuses chopes; c'est un digne élève des Flamands, et même leur maître. »

Mais c'est quelqu'un, ce Cintrât !

Comment avait-elle attendu jusqu'à ce jour pour savoir cela?

C'est que, dans ses lectures, elle s'occupait peu, ordinairement, des obscurs et des contestés ; et, si celui-là n'était pas un obscur, c'était au moins un contesté.

Ces articles avaient surexcité la curiosité d'Alice.

Pourquoi ne serait-il pas un homme de talent?

Pourquoi n'aurait-il pas devant lui un bel avenir, avec la gloire et la fortune ?

Parce qu'il était simple et ouvert, sans morgue ; parce qu'il était un bon vivant, n'ayant peur ni d'un verre devin, ni de nombreuses chopes? Sans doute cela serait fâcheux pour un diplomate ou pour un magistrat, mais pour un peintre î

Ah ! si elle pouvait voir un de ses tableaux, ou seulement une de ses études !

Les fenêtres de la chambre de sa mère se trouvaient en face de celles de la chambre du peintre, qui restaient toujours ouvertes, depuis le moment où celuici partait pour aller travailler à la campagne, jusqu'à l'heure où il se couchait. Elle pouvait donc tout à l'aise examiner l'intérieur de cette chambre. Mais, pour voir les études qu'il rapportait de ses excursions, il aurait fallu qu'elles lui fissent face, tandis qu'elles étaient tournées du côté de la muraille pour sécher sans recevoir la poussière.

Elle eut l'idée de profiter de l'absence des peintres pour entrer dans leurs chambres ; ce qui lui serait facile en s'entendant avec la maîtresse d'hôtel ; mais l'un ou l'autre des deux peintres pouvait rentrer à l'improviste et la surprendre ; sa visite aussi pouvait être connue par le bavardage d'une servante, et cela la fit renoncer à son projet.

Le mieux et le plus simple était décidément de l'aller voir travailler dans la campagne ; en passant lentement derrière lui et même en s'arrétant un peu, s'il le fallait, sous un prétexte quelconque, on p)Ouvait se rendre compte de ce qu'il faisail et de ce qu'étaient sa manière et son talent. Rien n'était plus facile : il n'y avait qu'à savoir où il travaillait.

Pendant deux jours elle guetta le moment de sa sortie et celui de sa rentrée, et l'ayant vu partir et revenir par la route de Paimbœuf, elle conclut qu'il devait faire une étude à la Monsardière, qui est l'endroit le plus vert et le plus boisé qu'on trouve aux environs de Pornic.

Elle chercherait donc du côté de la Monsardière ;

et dès le lendemain, après le déjeuner, elle pria sa mère de l'accompagner.

C'était Thabitude, c'était même une règle rigoureusement observée que M"" Roberjot accompagnât tous les jours sa fille dans une promenade de deux ou trois heures : cela aidait singulièrement chez elle l'emploi des spécialités antipolysarciques et contenait son obésité menaçante.

Mais, bien qu'ellesùt par expérience que rien ne pouvait supprimer ces promenades qui, pour elle, étaient les travaux forcés à perpétuité, elle n'essayait pas moins chaque jour de retarder le moment du départ.

Aussitôt après le déjeuner.

et pendant que l'élève, qui était bonne à tout faire, desservait la table, elle prenait un journal comme pour le lire. Mais en réalité elle n'en lisait pas une ligne. Se laissant aller à la somnolence qui l'avait gagnée pendant le déjeuner, elle s'endormait aussitôt. Seulement c'était d'un sommeil léger et attentif; ses mains, qui ne dormaient pas, tenaient sans trembler son journal sous son nez ; et ses oreilles, qui ne dormaient pas davantage, restaient ouvertes pour entendre les observations de son mari et de sa fille.

^ 11 t'est défendu de dormiraprès le repas, criait M. Roberjot.

— Maman, ne t'endors pas, disait Alice, cela est mauvais pour toi.

— Mais je ne dors pas, répondait-elle en sursaut, je lis ; très intéressant aujourd'hui le journal.

Et elle se replongeait dans sa lecture, c'est-à-dire dans son somme, rêvant presque toujours qu'elle était en enfer où les diables étaient occupés à piquer les suppliciés avec des fers rouges pour les empêcher de dormir.

Ce jour-là elle était en plein dans ce cauchemar quand sa fille la réveilla.

— Très intéressant le journal î murmura-t-elle.

— Partons, cela te fera du bien de marcher, dit Alice.

— Tu verras que tu seras frappée d'une attaque d'apoplexie, dit M. Roberjot.

— Mais il fait un soleil de feu, murmura-t-elle en jetant un regard désespéré dans la rue.

— Rien n'est meilleur pour toi que le grand soleil, dit le pharmacien, en insistant d'un ton doctoral.

11 fallut qu'elle s'exécutât et rejoignit sa fille déjà gantée et voilée avec soin.

Elle avait dit vrai, M"® Roberjot; il faisait un soleil de feu, bien plus ardent encore sur la route blanche et poussiéreuse que dans la rue de Tartifume; aussi n'avançait-elle que lentement, en se traînant à travers la campagne où les arbres sont rares.

— Où allons-nous ? demanda- 1 -elle avec une douloureuse résignation.

— Du côté de la Monsardière.

— Ah ! tant mieux, nous aurons de l'ombre ; si

ce n'était pas pour toi, je ne sortirais pas par un temps pareil.

— Mais c'est pour toi, pour ta santé qu'il faut sortir.

— Crois-tu donc que je m'imposerais tous les supplices qui sont le tourment de ma vie, si c'était pour m.oi ? Ne pas manger quand j'ai faim, ne pas boire quand j'ai soif, ne pas dormir quand j'ai sommeil ; c'est pour toi, pour ne pas nuire aux spécialités de ton père qui doivent te gagner la dot avec laquelle tu te marieras.

— Tu y crois donc encore à cette dot ?

— Et toi, n'y crois-tu donc plus?

— Je ne crois qu'en moi... et en une bonne chance ; la Providence ne m'en doit-elle pas une à la fm?

Elles étaient arrivées à un endroit où un chemin de traverse s'embranche sur la grand'routc, et s'en va, avec des détours, vers un massif boisé., duquel s'élève un toit en ardoises couvert de mousses jaunes; les levées de terre qui le bordent sont plantées de haies basses, formées d'épines, de ronces et d'églantiers aux fleurs blanches étoilées d'étamines d'or; çà et là sortent de ces broussailles quelques chênes verts à l'écorce rugueuse et de gros chênes trapus à la cime étalée.

A mesure qu'on avance, les arbres se tassent, deviennent plus forts, et ils abritent de leur ombrage

des herses, des charrues et des tas de fagots. Dans une mare noire où coule le purin des étables voisines, barbottent des canards. On entend des grognements de cochons, des chants de coqs ; des poules courent çà et là. Et Ton se trouve bientôt devant une clairevoie en bois verdi, c'est la Monsardière, un château tel qu'on les bâtissait il y a une centaine d'années, non une maison de nobles, mais de bourgeois enrichis, où rien n'est sacrifié au luxe et à l'agrément, mais où tout est ramené à l'utile et au pratique par des gens qui cherchent les économies.

Alice avait cru qu'elle trouverait le peintre là, sinon devant le château qui, avec sa façade plate, son toit en campanile, ses cheminées surmontées d'une petite poterie ressemblant à une bouteille d'eau de Pùllna, n'a rien pour retenir un peintre, mais au moins devant la mare, si jolie avec ses bords détrempés et son eau dormante, qui comme un miroir noir reflète le feuillage dont elle est recouverte, ou bien encore dans l'avenue d'ormes d'une verdure si intense et si fraîche ; mais elle ne le vit nulle part.

Cette fraîcheur avait inspiré à M"° Roberjot l'idée de s'asseoir et de se reposer ; elle en fit la proposition à sa fille, mais celle-ci ne l'accepta pas.

— Plus loin, dit-elle.

M"° Roberjot n'insistait jamais ; elle suivit sa fille.

Le chemin continuait couvert et sombre, côtoyant un fossé plein d'eau et d'herbes aquatiques, au milieu desquelles une cane conduisait ses petits qui

à peine éclos couraient déjà après les moucherons. Tout en veillant à sauter de pierre en pierre, de e se crotter, Alice jetait des regards à droite

et à gauche pour voir si le peintre ne se trouvait pas dans le bois ou dans le pre qu elles longeaient

Elles arrivèrent bientôt en vue d'un carrefour où un vieux chemin abandonné coupait celui qu'elles

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suivaient, et à ce moment Alice aperçut Cintrât travaillant ; il lui tounait le dos, et, près de lui, couché dans rherbe, sur le ventre, les jambes en l'air, le menton appuyé sur les bras, Badiche fumait sa pipe, en regardant le paysage dont son camarade faisait une étude.

Et vraiment il valait la peine d'être regardé, ce coin de paysage ; dans ce vieux chemin abandonné que longeait un petit bois de chênes, pâturait un troupeau de vaches gardé par une vieille femme filant sa quenouille de laine noire ; les eaux ne trouvant pas d'écoulement sur ce terrain défoncé avaient formé de petites mares où foisonnaieut de grandes herbes veules, et quand les vaches entraient dans Teau en allongeant le cou pour atteindre une de ces touffes d'herbe, elles enfonçaient dans la vase molle jusqu'aux trayons ; c'était à peine si les rayons du soleil pouvaient percer les arbres qui s'étaient penchée et rejoints au-dessus du chemin, formant ainsi de grandes raies lumineuses et mouvantes.

Se retournant vivement, Alice recommanda à sa mère de marcher doucement, et elles arrivèrent ainsi auprès des peintres sans attirer leur attention

D'ailleurs, Badiche était tout à sa pipe et Cintrât tout à son travail : en bras de chemise, le cou nu, les manches retroussées, il était là comme dans son atelier, absorbé, emporté par la fièvre de l'exécution, sa main allant vivement de sa palette à sa toile ; de temps en temps, il relevait la tête, regardait son chemin pendant quelques secondes, puis brusquement revenait à sa palette en jetant à pleine voix

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