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quelques notes d'un air gai, un rire musical, en homme heureux et triomphant.
Comme il était installé à un endroit un peu plus bas que celui où Alice s'était arrêtée, elle le voyait peindre. Son étude, très avancée, ne demandait plus que quelques heures de travail pour être achevée.
Elle fit encore quelques pas et, penchée en avant, retenant sa respiration, elle regarda : les journaux disaient vrai, c'était là bien certainement l'œu^ re d'un maître ouvrier, et pour elle, sans aucune hésitation, celle d'un grand peintre : « 11 était l'homme de la force et de la sincérité... ; le talent original et puissant », dont parlait la critique.
Elle fit encore deux pas, mais sans précaution pour éviter le bruit, et à mi-voix elle murmura :
— Oue c'est beau !
Cintrât et Badiche d'un même mouvement se retournèrent, et sous leur regard surpris elle rougit.
— Pardonnez-moi, dit-elle en s'inclinant.
Puis tout de suite elle s'éloigna suivie de sa mère ; dans sa démarche il y avait tout ce qu'une tête basse et un dos courbé peuvent traduire de confusion.
— Eh bien ! voilà la gloire, s'écria Badiche lorsqu'elles furent à une certaine distance. Eft-ce assez nature, ce cri?
— J'aurais dû lui dire quelque chose, répliqua Cintrât ; ai-je été bête !
— Dame ! il y avait de quoi être interloqué.
A ce moment, un paysan à l'air matois s'approcha en traînant ses sabots.
— Pardon, excuse, monsieur et la compagnie,
dit-il; mais vous êtes-t-y du cadastre que vous relevez notre chemin ?
— Non, répondit Badiche, pendant que Cintrât se remettait au travail.
— Vous êtes peut-être de Nantes? continua le paysan, alors vous pourriez dire deux mots pour faire réparer le chemin ; vous savez, il raccourcit de plus de deux lieues pour aller à Paimbœuf.
— Nous ne sommes pas de Nantes, dit Badiche.
— Pour lors, c'est-y que vous voulez acheter une propriété ? il y a celle des MM. Boudard ; c*est une bonne propriété ; vous feriez réparer le chemin.
M™*" P.oberjol avait
dire, à distance.se hâ' lant pour ne pas rester en arriére, mais lorsqu'elle jugea que les peintres ne pouvaient plus la voir, elle s'arrêta.
— Laisse-moi un peu souffler, dit-elle, et explique-moi comment cette exclamation t'a échappé.
— Elle ne m'a pas échappé: je suis bien aise que M. Cintrât sache ce que je pense de son talent.
Sa mère la regarda toute surprise.
— Comment le trouves-tu ?
— ]e ne connais rien aux tableaux, tu le sais bien.
— Je ne te parle pas du tableau, je parle du peintre.
Ce ne fut plus de la surprise, ce fut de la stupéfaction.
— Est-ce qu'il est venu à Pornic pour toi ? demanda-t-elle à la fin.
Alice eut un sourire ironique,
— Pauvre mère, qui s'imagine' encore qu'on peut venir à Pornic pour moi I
— On y est venu cependant.
— Qui ça? Le médecin de Machecoul, le greffier des Sables, le marchand de bois du Croisic. La belle affaire !
— C'étaient des maris.
— Oui, si j'avais pu devenir la femme d'un médecin de village, d'un greffier de justice de paix ou d'un petit négociant; si j'avais pu sans révolte m'enterrer dans un trou et traîner la misère toute ma vie comme tu la traînes toi-même. Mais avec mon éducation, mes goûts, mes idées, mes ambitions, si je n'étais pas morte à la peine, je serais devenue capable de tous les crimes.
— Cependant...
— Cependant il fput que je me marie, c'est là ce que tu veux dire, n'est-ce pas? Je le sais, sois tranquille, et c'est justement pour cela que je te demande : « Comment trouves-tu ce peintre ? »
— Qui peut te faire croire qu'il pense à toi?
— Ce n'est pas lui qui pense à moi, c'est moi qui pense à lui. Il n'y a pas d'illusions à se faire; il n'est que trop évident que les maris dont je voudrais ne viendront pas me chercher, il faut donc, sous peine de rester vieille fille, que j'aille chercher
ceux qui peuvent me donner l'existence qui doit être la mienne. L'expérience est faite là-dessus. Quand nous sommes arrivés ici, j'ai pu croire que je trouverais un mari parmi les jeunes gens qui venaient pour la saison à Pornic.
— Je l'ai cru aussi.
— Avec tes illusions maternelles, tu m'as souvent prouvé qu'il ne pouvait pas en être autrement. Il était évident, n'est-ce pas, qu'un noble Vendéen ou qu'un riche Nantais devait vouloir me prendre pour sa femme. Noble campagnard ou riche négociant, ce n'était certes pas ce que j'avais désiré et ce qu'avaient imaginé mes rêveries de jeune fille ; mais c'était un pis-aller que je pouvais encore accepter, en me disant que, plus tard, je ferais de l'homme que je prenais mieux que ce qu'il était au moment de notre mariage. Comme noble Vendéen, j'ai trouvé le comte de la Berthaudière qui m'a proposé de faire avec lui une excursion en Ecosse, qui durerait bien trois mois et même quatre. Comme riche Nantais, il ne s'est présenté que M. Brun.
— Tu ne l'as pas encouragé.
— Je ne l'ai découragé que le jour où il m'a proposé un petit hôtel sur le cours Saint-André, une voiture à l'année, une loge au théâtre, et ce qui s'ensuit. Pour être juste, il ne faut pas oublier le médecin, le greffier, le marchand de bois et les autres gens sérieux qui, eux, se présentaient pour le bon motif. Mais tout ce qu'ils offraient c'était le mariage. Us épousaient, et sans doute à leurs yeux, c'était assez ; ce ne l'était pas aux miens. Se marier
pour vivre à Machecoul. aux Sables ou au Croisic dans la médiocrité, avec toutes les humiliations d'une position dépendante ou de la misère, jamais!
Elles marchèrent pendant quelques instants côte à côte, silencieuses, descendant vers la mer qu'on apercevait toute bleue au delà de la ligne jaune des moissons qui allait en s'abaissant doucement jusqu'au rivage.
11 était évident que M""® Roberjot avait des observations à faire à sa fille, mais qu'elle cherchait sous quelle forme les présenter pour qu'elles fussent acceptées ; — ce n'était pas elle qui parlait haut dans la maison.
— As-tu donc des renseignements, dit -elle en se décidant, qui te permettent de croire que ce peintre te donnerait l'existence que tu veux? ce n'est qu'un artiste.
— La femme d'un artiste médiocre est moins qu'une boutiquière; la femme d'un grand artiste peut prendre une situation égale aux plus hautes et aux plus brillantes ; cela ne dépend que d'elle.
— Et de son mari.
— Celui-là a justement en lui un fond sur lequel on peut bâtir toutes les espérances. Je ne dis pas que c'est un homme de génie; et; à vrai dire, je ne tiens pas à ce quMl en soit un ; ça n'enrichit pas, le génie ; mais c'est un homme du plus grand talent, ce qui me suffit. J'ai passé Tâge où je pouvais avoir toutes les exigences. A vingt-trois ans, dans notre position, à Pornic, je n'ai pas le droit d'être trop difficile. Voilà pourquoi j'ai pensé à Jacques
Cintrât; pourquoi j'ai voulu voir de mes yeux ce qu'il faisait ; pourquoi je t'ai imposé celte promenade en plein soleil. Tu n'as pas perdu ton
— Mais il ne t'a jamais parlé, ma pauvre enfant.
— iVloi je lui ai parlé, et il n'oubliera pas ce que j'ai dit.
— Tu ne sais seulement pas s'il est disposé à se marier.
— Ça c'est à savoir, et c'est ce que nous verrons ; mais en tout cas ce ne serait pas le premier qui, n'étant pas disposé à se marier aujourd'liui, se trouverait pourtant marié demain.
— |e ne veux pa; te faire d'ob[ections, et je t'en ferai d'autant moins que cette idée de mariage peut, si tu la poursuis, m'enlever une grande inquiétude.
— Et laquelle?
— Celle que me cause Clément par ses assiduités ; je sais bien qu'elles sont parfaitement innocentes, mais enfm une fille comme toi ne peut pas permettre qu'un simple pêclieur lui témoigne son admiratiori.
— C'est précisément parce que Clément n'est qu'un simple pêcheur que cette admiration est sans con- ""'-'séquence, s'adressant à une fille comme moi.
— Chez un autre, sans doute; mais chez un beau garçon comme Clément, cela fait bavarder ; il m'en est revenu quelque chose.
— Et que t'a-t-on dit?
— Que tu prends plaisir à te laisser aimer par ce beau garçon qui est fou de toi.
— Eh bien ! quand cela serait ! se laisser aimer n'a jamais été un crime, même quand c'est un simple pécheur qui aime.
Ce n'était pas dans la tête d'Alice que cette idée de grand mariage avait tout d'abord pris naissance, «'était dans celle de M"*® Roberjot.
Pour son malheur, M"^® Roberjot avait toujours été une âme tendre et aimante. Orpheline de père et de mère, elle s'était mariée en s'imaginant qu'elle trouverait à satisfaire dans le mariage le besoin de tendresse affectueuse et d'épanchement qui était le fond même de sa nature. Mais M. Robçrjot n'avait pas du tout le même tempérament et la même humeur que sa femme ; au lieu d'être tendre, il était sec; au lieu d'être mélancolique, il était gai; les épanchements l'ennuyaient, les caresses lui semblaient ridicules. C'est bon pour les femmelettes, ces manières-là ! Et il était un homme, un bon vivant. Aller le dimanche aux courses lui plaisait plus que de se promener dans les bois avec sa femme pour effeuiller des marguerites ou cueillir
des fleurs. Passer la soirée au coin du feu n'avait rien pour lui plaire, il aimait mieux aller à une première ou causçr avec des amis dans quelque cave de brasserie en tapant des dominos sur les tables de marbre. Pendant ce temps, elle restait seule à la maison, surveillant les élèves, copiant les ordonnances, préparant les étiquettes, inscrivant les recettes, envoyant les notes dues, veillant à ce que les fonds fussent dans la caisse pour le jour des échéances, dont elle portait toute la responsabilité.
La naissance de sa fille l'avait consolée, elle avait reporté sur cette enfant la tendresse passionnée qu'elle n'avait pu témoigner ni à son père ni à sa mère, et dont son mari n'avait pas voulu.
Elle était vraiment charmante, cette enfant. Vigoureuse, bien portante, endiablée. 11 est vrai qu'elle était aussi d'une exigence despotique, entêtée, capricieuse, d'un égoïsme féroce. Mais ces défauts, bien légers pour une mère aveugle, passeraient avec l'âge; tandis que les qualités qui étaient réelles et visibles pour tous iraient en se développant >»
Elle ne s'était pas trompée au moins pour la beauté : à dix ans Alice était une très jolie petite fille aux cheveux blonds, au teint resplendissant de fraîcheur, aux grands yeux malicieux; à quinze, elle était une très belle jeune fille, avec cet éclat et cette exubérance qui sont la floraison de la première jeunesse chez quelques femmes.
Comment une pareille femme ne trouverait-elle pas un prince Charmant pour l'épouser ?
Et chaque jour, à cha(|ue instant, à propos de tout, comme à propos de rien, la mère et ta fille avaient parlé de ce prince Charmant qui devait venir, qui allait venir, qu'elles attendaiert avec certitude, bien qu'elles se répétassent quelquefois en riant : « Fille de pharmacien '. »
D'ailleurs, la mère n'était pas seule à se griser de ces rêveries ambitieuses et à en griser sa fille; le père, lui aussi, croyait au prince Cliarmant, et parlait de sa venue prochaine.
Depuis que sa fille était une belle jeune fille, il ne la laissait plus à la maison, mais la prenant souvent avec lui, il la menait aux courses et au théâtre, tandis que M"*^ Roberjot restait dans la pharmacie aux prises avec ses ordonnances et ses étiquettes.
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Alors dans ce milieu brillant, en voyant sa fille regardée et admirée, il faisait aussi ses projets d'avenir.
— Qui sait si celui-là n'est pas un mari pour toi?
Pour un peu on lui eût fait apprendre toutes les langues de l'Europe, afin d'être en état, comme certaines princesses allemandes , d'accepter n'importe quel prince venant de n'importe où.
Si le désastre financier de M. Roberjot et son échouage à Pornic avaient abattu les hautes visées de M™'' Roberjot, ils ne l'avaient pas atteinte cependant dans sa foi en sa fille.
Si elle n'avait pas la folie d'espérer encore un grand mariage, ni même un bon mariage, cela ne faisait pas que sa fille ne fût pas toujours la merveille devant laquelle elle était en admiration et en adoration.
Et cette merveille serait en danger parce qu'un jeune homme de vingt ans, un pécheur, était fou d'elle ! Allons donc î cela était absurde.
Si Alice tolérait les assiduités de ce garçon, c'était pour s'en amuser^ voilà tout.
Et puis c'était aussi par bonté d'àme, par pitié, pour ne pas le désespérer; car c'était la pitié, rien que la pitié, qui lui avait fait adresser quelques mots à ce jeune garçon la première fois qu'elle l'avait vu.
C'était un soir, deux ans auparavant. Il s'était élevé un brouhaha sur la place et l'on avait apporté un jeune pécheur qui venait de s'évanouir. C'était Clément, qui, en se jetant à la mer pour repêcher un enfant tombé à l'eau, s'était heurté
4i f'AtlTLETTE
c/yfïttt h ^fk rtitvéc d'une aiscre et s'était Eût usts MesMire a Ca têU, 11 n'en avait pas moms sanvé le çç^min. Ma», en reto«imant diez sa mère, qui demeuratt a ïzvlrt bout de la rue Tartifume, pour changer de vêtements, les for^'es lui a\-aient manqué^ étourdi par le coup qu'il a%'aît reçu^ aflaibli par le ^n^ qu'il avait perdu. C'était au moment où. 2iprti un premier pansement, appliqué par M. Roberjot, il revenzit à lui, qu'Alice, entraînée par son aeiir, l'avait félicité de son courage.
\jt lendemain il était venu remercier M"' Roberjot, et depuis ce jour, il n'avait jamais passé devant la pharmacie, ou sans s'arrêter lorsqu'elles étaient devant leur porte, ou sans entrer, ou simplement sans saluer. Sans doute M"* Roberjot n'était pas assez naïve pour s'imaginer que c'était seulement par recr^nnaissance qu'il agissait ainsi; elle savait voir. Mais si Clément aimait sa fille, ce n'était pas une raison pour que sa fille fût touchée par l'amour Je (élément. Kntre eux il y avait un monde, et barrière plus solide encore, — le monde.
Si le soir même de sa promenade a la Monsarliicrc, à onze heures et demie, M™' Roberjot n'avait pas dormi, elle aurait pu voir qu'elle s'était trompée dans ses raisonnements, et que cette barrière infranchissable qui devait séparer un simple pêcheur d'une
fille telle qu'Alice n'existait que dans son imagination maternelle. Mais, à ce moment de la nuit, on dormait dans la pharmacie, et comme l'élève était un gamin de Sainte-Marie qui retournait tous les soirs coucher chez ses parents, Alice était la seule qui fut éveillée dans la maison, lisant des journaux à la clarté d'une lampe, dans sa chambre. Cette chambre, qui était une sorte de grenier ouvrant ses fenêtres du côté de la cour, avait été choisie par elle deux ans auparavant. A ce moment, elle avait été subitement prise d'un grand amour pour la peinture, et il ne s'était trouvé que ce grenier qu'elle pût transformer en atelier. Il était vaste, bien éclairé, isolé des autres pièces; elle y pourrait travailler librement. Non seulement elle y avait travaillé, mais bientôt elle y avait couché, après y avoir apporté le lit et les meubles de sa chambre. Cela lui était plus commode ainsi ; et puis d'un autre côté, cela avait du chic; ce n'était pas la chambre de tout le monde, et puisqu'elle ne pouvait se donner le luxe, c'était au moins une consolation de s'offrir l'originalité.
Et vraiment il était original ce grenier : comme elle n'avait pas pu faire de dépenses d'appropriation, elle s'était contentée de cacher les murs sous une tenture en toile treillis de couleur verdàtre à dix sous le mètre ; pour les rideaux, elle avait arrangé ceux de sa chambre ; pour les meubles, ceux qu'elle avait eus, jeune fille, son lit capitonné en cretonne rose, son chiffonnier, son piano, un tapis de prière, restes de son bien-être parisien, apportés à Pornic ;
puis, pour égayer ces grands murs, çà et là, quelques études, quelques aquarelles, des gravures. Une provinciale eût trouvé cet ensemble horrible et misérable; pour une Parisienne, il eût été assez drôle.
Tout le temps qu*elle ne donnait pas à la promenade elle le passait là, à lire, à rêver, à peindre, à faire de la musique, mais le plus souvent à lire les journaux qui lui parlaient de la grande vie et du Paris mondain.
Ce soir-là cependant ce n'était point ces chroniques de l'élégance qui l'occupaient, mais les articles sur le dernier Salon qu'elle avait pu retrouver et
dans lesquels elle lisait et relisait ce qui se rapportait à Cintrât.
Lorsque la demie après onze heures sonna à l'horloge du clocher, elle baissa la mèche de sa lampe presque entièrement, et, se levant, elle alla à sa fenêtre restée ouverte. La ville était endormie dans la nuit silencieuse, et le seul bruit qu'on entendît était celui de la mer, qui n'arrivait que de temps en temps, comme un vague murmure. Pas de lune, mais dans le ciel sans nuage des milliers d'étoiles qui l'emplissaient d'une clarté bleue. La faible brise qui passait apportait des senteurs de foin coupé se mêlant au parfum des roses et des magnolias fleuris dans les jardins du voisinage.
Elle se pencha au dehors en écoutant et pendant quelques instants elle resta ainsi. Quelqu'un qui l'aurait vu, aurait compris qu'elle n'était point là pour respirer l'air frais de la nuit, mais qu'elle atten-
dait. A la vérité, personne ne pouvait la voir, car sa fenêtre donnait sur la petite cour de leur maison et au delà sur des jardins ; — et c'était là, sans doute, ce qui lui inspirait la sécurité avec laquelle elle s abandonnait.
Tcui ;i iroup un aboiement éclata dans le jardin qui se trouait de l'autre côté de la cour, et aussitôt d ■ autres aboiements répondirent, se prolongeant dans le lointain.
Un temps assez long se passa, les aboiements avaient ais le silence, quelques instants auparavant si i\ complet, iie s'était pas rétabli ; c'était 1 maintenant comme des petits cris de joie I que le chien faisait entendre.
Enfin ils s'apaisèrent, et presque aussitôt un frôlement prolongé retentit venant du jardin, puis comme un pas étouffé dans la cour, que suivit un autre frôlement plus rapproché.
Alice s'était retournée, regardant du côté de la fenêtre ; deux mains se posèrent sur l'appui et ins-
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tantanément une ombre, celle d un homme, se découpa sur la pâleur du ciel ; il enjamba l'appui en se baissant et se trouva dans la chambre, puis avec précaution et sans bruit il ferma la fenêtre. Alors il fit quelques pas en avant.
— J'ai cru que je ne pourrais jamais me débarrasser du chien de Geffrotin, dit -il à voix basse ; heureusement j'avais pensé à prendre des biscuits.
— Ce n'est pas des biscuits qu'il faut lui donner, dit-elle avec le même ton, c'est une boulette qui nous en débarrassera tout à fait.
— Pauvre bête !
— Pas de sentimentalité naïve, ce chien peut nous perdre.
— 11 est si bonne bête, et les enfants l'aiment tant, surtout la petite qui est malade.
— II ne s'agit pas des autres, il s'agit de nous, de ma réputation. Les aboiements de ce chien finiraient par attirer l'attention des voisins, il faut qu'ils cessent.
Elle dit cela d'un ton net et dur qui n'admettait pas de défense ou de refus.
— Aussitôt que je trouverai l'armoire aux poisons ouverte, je prendrai de la strychnine, tu en feras une boulette, et au lieu d'un biscuit tu la lui donneras. Nous serons tranquilles. Nos rendez-vous ici ne peuvent pas continuer avec cette peur de la surprise, il faudrait les interrompre.
Il resta un moment sans répondre, puis, secouant la tête à deux ou trois reprises comme pour chasser une impression pénible, il alla à la lampe, et, rele-
vant la mèche d'une main, tandis que de l'autre il enlevait l'abat-jour :
— Permets-moi de te voir, dit-il, laisse-moi te regarder, te contempler.
Et, se mettant à genoux devant elle en lui prenant les deux mains qu'elle lui abandonna :
— Mon Dieu, que tu es belle ! murmura-t-il dans un élan de religieuse admiration.
Elle se laissait regarder,
admirer avec un sourire énig-
matîque, dont 11 eût été bien
embarrassé pour expliquer le sens, s'il avait été en
ce moment capable de rédéchir.
Retirant une de ses mains, elle la lui posa sur le front.
— C'est toi qui es beau, dit-elle.
A son tour elle le regarda longuement comme
pour se prouver à elle-même ce qu'elle venait de dire.
En se voyant ainsi examiné, une rougeur empourpra son visage, et un mouvement de confusion se trahit dans ses yeux comme dans toute sa personne.
— J'embarque à deux heures, dit-il, comme pour expliquer son costume, qui était celui d'un pécheur prêt à prendre la mer : pantalon de toile grise, chemise de laine, vareuse de gros drap bleu, bonnet de même couleur ; à ses pieds, au lieu de bottes de pêche, il avait des espadrilles qui lui permettaient d'escalader les murs et de marcher sans bruit.
— Qu'importe ton costume ; crois-tu donc que tu serais plus beau en toilette, grand enfant !
En réalité il lui allait très bien ce costume, et aucun autre n'eût mieux mis en évidence ce qu'il y avait de sain et de simple dans la robuste jeunesse de ce garçon de vingt ans qui, malgré ses larges épaules, son torse vigoureux, son cou puissant, sa souplesse et sa force, avait quelque chose de doux et de fin qu'on ne trouve ordinairement que chez une femme.
Les quelques mots d'Alice l'avaient réveillé de son extase muette; pendant qu'elle le regardait il se mit à sourire et, introduisant sa main dans la poche de sa vareuse, il en tira une lettre.
— J'allais oublier, dit-il.
— Une lettre.
— Une lettre que je t'ai écrite ce soir.
— Qyand tu devais me voir!
— Mais je ne te voyais pas, et j'avais encore du temps devant moi avant de pouvoir venir ici ; ce temps, je l'ai employé à te dire combien je t'aime, afin que, quand je ne serai plus près de toi, tu passes un peu de ton temps à lire comme tu es aimée.
Elle prit la lettre et voulut l'ouvrir, mais il lui retint la main.
— Non, dit-il, je t'en prie... quand je serai en mer. Ce me sera une joie de penser que tu es avec moi.
— Ai-je besoin d'une lettre?
— J'en ai besoin, moi, ça m'occupera l'esprit. Combien de fois me suis-je dit dans un coup de mauvais temps : « Si j'y reste, elle n'aura donc rien de moi ! » Maintenant avant de partir je t'écrirai toujours, et quand je penserai que je ne peux pas revenir, je me dirai : « Elle a ma lettre, elle aura une preuve que ma dernière pensée aura été pour elle. »
— Es-tu sot d'avoir de pareilles idées !
— Cela ne m'empêche pas d'aller à la mer, n'estce pas? Et puis il y a encore autre chose dans cette lettre. Tu la liras comme tu ferais d'un devoir d'écolier, et tu me diras, toi, savante, si je fais moins de fautes. Puisque c'est pour toi que j'ai tant travaillé depuis deux ans, cela me sera doux que tu voies que j'ai fait des progrès.
— Je la lirai comme tu veux.
11 s'était relevé ; il s'assit près d'elle sans lui abandonner la main :
— Et tu verras que j'en ai fait, dit-il ; tu verras
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que je ne suis plus ce que j'étais il y a deux ans ; tu verras ce que je sais grâce à toi, grâce à ton amour, dont j'ai voulu, dont je veux devenir digne. Sans toi je serais resté un pécheur, un matelot ignorant ; par toi et pour toi je passerai mes examens, je deviendrai capitaine, et une fois capitaine, sois tranquille, je gagnerai assez d'argent pour te faire l'existence que tu mérites. Si je ne vais pas plus vite, c'est que le temps me manque ; il faut bien que je fasse mon métier dont nous vivons, ma mère et moi, et quand je rentre de h\ pèche, j'ai souvent trop grand sommeil pour travailler comme je voudrais. Pourtant, M. Lecamus m'a dit que, pour les mathématiques et l'hydrographie, cela ne va pas mal. C'est l'orthographe qui ne marche pas. Voilà pourquoi j'ai toujours remis à t'écrire cette lettre, dont j'avais l'idée depuis longtemps. J'avais peur que tu eusses honte de moi.
— Et où prends-tu que je peux avoir honte de toi?
— Dans la distance qui nous sépare ; quand je serai capitaine, cela fera-t-il que j'aie été élevé comme toi !
— Sois capitaine et ne t'inquiète pas d'autre chose ; dis-toi bien que c'est pour moi que tu travailles et que chaque progrès que je te vois faire enlève un peu de mes remords; crois-tu donc que je pourrais te recevoir ici avec tranquillité, que je pourrais t'aimer sans angoisses si je ne me disais pas que le mari effacera la faute que l'amant m'a fait commettre?
De nouveau il se mit à genoux devant elle et, lui saisissant les mains, il les baisa à plusieurs reprises passionnément.
• '^/■. 'V^vr^ 'V^V^N.^V^^ ^^rvr^ 'x»■^^V\''^•\>*^w^^^V^>^*A-^».'VV/■X•^.^\/>•^ *"vr»^"V^V«^ 'v'^'^^/^ ^N '^ 'X'V^VV/*
— Jamais je ne serai digne de toi, dit-il, la voix frémissante, jamais, jamais, digne de ta tendresse de ta beauté, de ton cœur.
Puis, avec un élan irrésistible, il s'écria :
— Pardonne-moi ! pardonne-moi !
— Et que veux-tu donc que je te pardonne? demanda-t-elle en l'examinant.
— Mon manque de foi, je veux dire mes craintes qui sont une injure pour toi. Pense donc qu'il y a des heures où je me dis que tu n'attendras pas le moment où je pourrai être ton mari. Et je trouve tant de raisons pour cela !
— Tes raisons sont mauvaises.
— Mauvaises parce qu'il s'agit de toi ; mais comme elles seraient bonnes s'il s'agissait d'une autre! Le long temps qu'il me faut avant d'être capitaine; mon service à bord de la marine de l'Etat. Quelle autre attendrait?
— Pourquoi me comparer aux autres? En quoi donc suis-je semblable aux autres?
— Oh ! en rien !
— Je ne veux pas te faire des promesses. A quoi cela sert-il les promesses ? Mais il y a quelque chose qui vaut mieux. Quand on a des craintes pour Ta- A^enir, on interroge le passé. Que vois-tu dans notre passé? Depuis que nous nous aimons, n*ai-je pas refusé tous ceux qui ont voulu m'épouser ?
— C'est vrai.
— Eh bien, pourquoi en serait-il autrement maintenant?
— C'est ce que je me dis, et pourtant...
— Tu es un enfant, laisse là l'avenir ; il ne s'agit pas de demain, il s'agit d'aujourd'hui. Viens dans mes bras.
Alice savait bien peu de chose de Cintrât, car si les vieux journaux qu'elle avait soigneusement recherchés et réunis lui avaient parlé d'un peintre, ils ne lui avaient presque rien appris de l'homme.
Et c'était l'homme, maintenant, qui occupait son esprit et le faisait travailler.
Etait-il mariable?
N'était-il point marié ?
Pour agir et même simplement pour bâtir son plan, il fallait qu'elle sût sur lui autre chose que ce que lui avaient appris les journaux.
Elle décida donc qu'elle ferait parler son compagnon, le peintre qui ne peignait pas et qui, avec sa tournure bizarre, son regard incertain, sa démarche indécise et son air bonasse, devait être assez facile à confesser, une fois qu'on l'aurait mis en train.
Seulement il fallait le mettre en train, et c'était le point délicat puisqu'elle ne lui avait jamais parlé et qu'elle n'avait aucune occasion de le rencontrer.
Longtemps elle chercha un moyen d'entrer en relations avec lui, inventant des combinaisons savantes qu'elle abandonnait aussitôt qu'elle les avait construites, précisément parce qu'elles étaient savantes et manquaient de naturel.
II ne fallait pas éveiller les soupçons de Badiche
et sa défiance, et il ne fallait pas non plus qu'il pût se douter du but qu'elle poursuivait, car il était à peu près certain qu'il deviendrait aussitôt pour elle un adversaire redoutable. Depuis qu'elle était en âge de réfléchir, la question du mariage avait été le sujet constant de ses méditations, de ses études, de ses observations, et elle avait toujours vu que les gens qui veulent se marier en sont le plus souvent empêchés par leur entourage. On se marie soi-même, mais on admet difficilement que ses amis fassent ce qu'on a fait. Et les bonnes raisons ne manquent jamais : la jeune fille, la famille, sa position. Les gens les plus indifférents et les moins curieux, qui ne feraient pas un pas pour vous obtenir un renseignement utile ou vous rendre service, se mettent en quatre, n'épargnant ni leur temps ni leur peine pour vous prouver que celle que vous avez choisie ou que vous aimez, n'est pas du tout votre affaire, oh î mais pas du tout. — Une blonde, vous n'y pensez pas ! — Une brune, c'est bien grave ! — Une fille riche, vous ! — Une fille pauvre, êtes-vous fou ? — Elle a vingt ans, pensez-y ! — Elle en a trente, c'est bien pire !
Evidemment ce rôle de critique serait celui de Badiche, qui était trop intimen\pnt lié avec Cintrât, dont il était sans doute l'obligé, et même peut-être le parasite, pour permettre que son ami se mariât.
Et elle ne voulait pas l'avoir pour ennemi, au moins avant le mariage ; après ce serait une autre affaire, car elle ne serait pas assez simple pour se laisser dévorer par les parasites.
Mais les combinaisons simples et naturelles sont
les plus difficiles à trouver, au moins pour certains esprits, aussi lui fallut-il un certain temps avant de s'arrêter à celle qui consistait à faire demander à Badiche la permission de visiter les études que Cintrât rapportait de ses excursions dans la campagne ou au bord de la mer.
Toutd'abord elle pensa à lui écrire pour lui adresser cette demande ; de la part de la personne qui avait poussé à la Monsardière le cri : « Oh ! que c'est beau! » cela ne devait pas paraître trop extraordinaire.
Cependant, cela lui parut encore trop décisif, et elle eut l'idée d'envoyer son père pour engager cette négociation. Puis, comme c'était trop encore, elle décida d'employer tout simplement la bonne de V Hôtel des Foyageurs, qui faisait la chambre des peintres.
Quoi de plus simple, de plus naturel ? En quoi paraissait-elle là-dedans ? Si soupçonneux que pût être ce parasite, il était impossible qu'il eût des doutes.
Le seul embarras était de bien faire la leçon à la servante qui devait dire ce qu'on lui apprendrait et non autre chose. Heureusement, sous son apparence de fille endormie, c'était une fille intelligente et déliée qui apprit très bien ce qui lui était soufflé.
Trois fois Alice le lui fit réciter sans faute avec les intonations et les nuances qu'elle voulait.
E lendemain matin, comme la famille Roberjot achevait de déjeuner dans la cuisine, qui servait en même temps de laboratoire, l'élève entra vivement, annonçant que le ~" — — -" peintre d'en face demandait
à voir M. Roberjot.
— Fais-le entrer dans le salon, dit Alice. En réalité, ce salon était une salle à manger qui avait toujours servi à cet usage ; mais quand Alice était arrivée à Pornic et qu'elle avait vu qu'il n'y avait pas de salon dans la maison, il avait fallu qu'elle en trouvât un, et elle avait pris cette salle à manger, en disant qu'on déjeunerait et qu'on dinerait dans le laboratoire, transformé en cuisine. iVl. Roberjot avait bien élevé quelques objections, en faisant observer que le voisinage des drogues et des sauces pouvait, un jour d'oubli ou de maladresse, devenir terriblement dangereux. Mais elle n'avait rien voulu entendre, et le père, comme toujours, avait cédé à la fille. Pas de salon '. recevoir un prétendant dans une salle à manger ! elle serait morte de honte! Avec les débris du mobilier parisien elle avait donc pu tant bien que mal faire de cette salle, sur
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les murs de laquelle étaient appliquées des armoires que le propriétaire n'avait pas voulu qu'on démolît, une pièce de réception dans laquelle, hélas! elle n'avait reçu aucun des prétendants qu'elle avait pendant plusieurs années vainement attendus.
Pour cette visite, Badiche s'était mis en toilette, c'est-à-dire qu'il avait fait une rosette avec sa cravate ordinairement nouée en corde et qu'il avait remplacé ses espadrilles par des souliers qui semblaient avoir été taillés et cousus par un sauvage.
11 expliqua d'une façon assez confuse le but de sa visite :
— Il avait appris — d'une façon incidente, — que mademoiselle Roberjot — qui faisait de la peinture — c'est-à-dire un confrère, désirait voir les études de son ami Cintrât, et il venait se mettre à la disposition de ce confrère.
En entendant cela, le pharmacien, habitué depuis longtemps aux caprices de sa fille, appela celle-ci et lui répéta ce que Badiche venait de dire.
Alors Alice, qui était entrée gaiement, comme une personne qui ne doute de rien, laissa paraître un trouble plein de confusion.
— Hé quoi ! on avait pu...
— Mais il n'y a dans ce désir rien que de flatteur pour mon ami.
— 11 est vrai que c'est la profonde admiration que j'ai ressentie à la vue de l'étude du chemin de la Monsardière, qui m'a fait dire que ce serait un honneur pour V Hôtel des Voyageurs d'avoir été habité par un homme du talent de M. Cintrtit, mais je
n'imaginais pas que mes paroles seraient répétées, et que M. Cintrât apprendrait ma curiosité indiscrète. 11 fallut qu'il insistât ; elle était hésitante, embarrassée, et ses regards indécis allaient de Badiche à sa mère comme pour demander conseil à celle-ci.
Alors M'"" Roberjot lui vint en aide : — Puisque tu peinerais monsieur en n'acceptant pas !,,. dit-elle.
Assurément elle aurait peiné Badiche en n'acceptant pas, car rien ne le rendait plus heureux que les succès de son ami, qui étaient un peu les siens. N'avait-il pas une part dans les tableaux de Cintrât, puisqu'il les voyait peindre et qu'il les discutait pendant que celui-ci les exécutait ? N'était-ce pas lui qui choisissait les toiles, et qui faisait les courses chez le marchand de couleurs, chez le doreur ?
PAULETTE tjt)
Quand il parlait de Cintrât il disait toujours : « Nous ». — « Avez- vous vu notre paysage à TExposition? — Les critiques ne nous rendent pas justice, mais nous les forcerons bien à venir à nous.»
— Ma mère et moi, nous vous accompagnons, dit enfin Alice.
Evidemment, Badiche n'avait pas mis en doute que son acceptation serait acceptée.
Alice, en entrant dans la chambre, vit que l'exposition des études de Cintrât était préparée pour sa visite : toutes elles étaient placées sous le jour qui leur était le meilleur, les unes sur les chaises, les autres par terre, appuyées contre la muraille celle-ci contre la cheminée.
Depuis qu'elle étudiait les articles publiés sur Cintrât, Alice avait très bien attrapé le jargon de la critique d'art ; devant chaque toile elle eut des mots de métier accompagnés d'une pantomime extatique qui allèrent au cœur de Badiche.
— N'est-ce pas? répétait-il avec la juste fierté d'un homme qui a conscience de sa valeur.
II est vrai qu'elle était sincère dans son admiration et que ce qu'elle disait elle le pensait ; mais ce n'était pas seulement le talent qu'elle trouvait dans ces études qui la frappait, c'était encore leur nombre ; il n'y avait que douze jours que Cintrât était à Pornic, et elle avait dix toiles devant elle, dont plusieurs d'assez grande dimension : des paysages, des marines, des animaux, une tête de vieille femme, qui prouvaient la puissance et la facilité de production de celui qui les avaient exécutées, due ne pou-
vait-on pas espérer, dans l'avenir, d'une main si
sûre d'elle et si agile ?
Comme elle s'extasiait sur cette facilité de travail : — ^Mon Dieu, oui, dit Badiche, nous réussissons
tout également bien : le personnage, le paysage, la
mer et le ciel.
Ce mot lui rappela que Badiche était peintre, et
qu'elle pouvait se faire de lui un ennemi en ne s'en
souvenant pas à propos.
— Et vos études, ne nous les laissez-vous pas voir aussi ? dit-elle gracieusement.
Badiche promena autour de lui un sourire satisfait ; est-ce que ce n'étaient pas ses études, celles qu'il venait démontrer !
Mais il revint vite à la réalité des choses.
— Mon Dieu, dit-il.jen'en ai pas; je ne fais jamais d'études ; je me contente de regarder la nature, je la synthétise ; et l'hiver, rentré à Paris, je travaille.
Cependant, après cette explication, il eut un mot franc :
— Et puis à côté de ce diable de Cintrât, est-ce qu'on peut peindre? on serait tout de suite découragé par la comparaison.
En sortant. Badiche annonça qu'il allait rejoindre Cintrât travaillant en ce inoment dans le vieux chemin du Clion, et il se trouva par hasard que c'était précisément de ce côté 1 que M"" Roberjot et sa fille ivaiert décidé de faire leur promenade ce jour-là.
C'était quelque .-liose pour Alice, c'était même beaucoup d'avoir vu quelle était la facilité d'exécution de Cintrât, mais ce n'était pas assez ; il fallait qu'elle fit parler Badiche et jusqu'à ce moment il n'avait rien dit d'intéressant pour elle.
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Cependant, si grande hâte qu'elle eût de luj adresser les questions qu'elle avait préparées, elle marcha quelques instants à côté de lui sans parler.
— L'adrpiration me rend muette ! s*écria-t-elle tout à coup.
— N'est-ce pas, dit Badiche avec le sourire composé d'un homme qui veut être modeste, mais qu'un juste orgueil entraîne, n'est-ce pas que c'est beau ?
Le moment était venu pour elle de poser la question qui la touchait le plus; mais elle ne le fit qu'avec un détour, de façon à ce que Badiche pût s''égarer sur le mobile auquel elle obéissait.
— Cela est bien difficile, n'est-ce pas, d'obtenir un tableau de M. Cintrât ?
— Difficile ? Mon Dieu, non.
— Je veux dire, il faut être riche, très riche pour cela.
Badiche, qui devait ignorer la détresse de la famille Roberjot, pouvait très bien s'imaginer, semblait-il, qu'elle voulait acheter un tableau de Cintrât. Pourquoi dans son enthousiasme, n'aurait-elle pas ce désir?
— Vous savez, dit-il, sans répondre directement, les riches, les très riches ne s'adressent qu'aux réputations consacrées par toutes les récompenses officielles, et nous n'en sommes pas là ; mais nous y viendrons, nous y arriverons, et même, si Cintrât était un autre homme, s'il voulait m'écouter, nous pourrions vendre beaucoup plus cher. Ah ! si j'étais toujours là ! mais je n'ai pas le dos tourné qu'il se laisse attraper.
— Alors, il vaut mieux avoir affaire à M, Cintrât qu'à vous, dit-elle, sur le ton de la plaisanterie.
— Ah ! bien sûr !
C'était déjà une bonne réponse ; quand quelqu'un de ferme et d'avisé prendrait en main les intérêts de Cintrât, on vendrait beaucoup plus cher ; sans doute il était fâcheux que Badiche ne précisât pas davantage, mais il ne fallait pas trop le pousser, car l'interrogatoire n'était pas fini ; après la question d'argent arrivait la question d'intérieur ; comment vivait-il? quelles étaient ses habitudes? et cela russi devait être demandé adroitement, en biaisant, car s'il était tout naturel, après l'enthousiasme qu'elle avait montré, qu'elle s'intéressât à l'artiste, il l'était beaucoup moins qu'elle voulût savoir comment vivait l'homme. Au point de vue du talent, qu'importait l'intérieur, qu'il fût ordonné ou désordonné, qu'on y trouvât ou qu'on n'y trouvât pas la femme ! Et cependant c'était cela qui par-dessus tout et avant tout avait de l'intérêt pour elle. Heureusement, elle n'était pas prise au dépourvu, et si cela devenait nécessaire elle pourrait faire dire à la question qu'elle avait préparée tout ce qu'elle voudrait.
— 11 a besoin de calme, n'est-ce pas pour travailler, demanda-t-elle, de recueillement?
— Vous l'avez vu à l'ouvrage, répondit Badiche, qui ne se doutait pas de la portée de cette demande.
— Je n'entends pas à la campagne pour une étude qu'on fait comme on peut, mais à Paris pour un vrai tableau.
— Besoin de calme, Cintrât ! s'écria Badiche. Ah ! bien oui. Voilà qui lui est indifférent, le calme et le recueillement. 11 travaille n'importe où ; où ça se
trouve ; et c'est toujours la même facilité, la même sûreté d'exécution ; ce n'est pas pour rien qu'on Ta surnommé Ja Patte,
— Ah!
— Oui, parce qu'il a l'habitude de dire en montrant sa main : « La peinture, ça se fait avec ça, et quand on n'a pas ça, on n'a rien. » Pourvu qu'il ait les coudes libres, il ne s'inquiète pas du reste. Son premier tableau d'exposition, qui a sept mètres de long, il'l'a peint dans le hangar qu'un marchand de bois lui avait prêté et où les ouvriers allaient et venaient à chaque instant. Jusqu'au jour où nous nous sommes connus, il a travaillé dans une chambre, au cinquième étage, ou bien çà et là, dans les ateliers de quelques amis qui, naturellement, ne lui donnaient pas la bonne place, et qui, pour le prix de leur loyer, se faisaient faire par lui une bonne partie de leurs tableaux, et c'était, vous pensez bien, la meilleure, celle qui leur valait les médailles qu'on refusait à Cintrât.
— Il est bien bon, M. Cintrât.
— Dites bête. Quand on le gronde là-dessus, il vous répond avec son rire bon enfant : « Ça leur fait tant de plaisir et ça me donne si peu de peine. » C'est pour l'arracher à cette exploitation que je lui ai loué un atelier, où je l'ai installé sans qu'il fasse résistance. Nous demeurons là ensemble.
— Ah! ensemble! interrompit Alice avec un soupir de soulagement qui aurait pu en apprendre long à Badiche, si celui-ci ne s'était pas mépris sur son sens. Mais, au lieu d'y voir ce qu'il y avait réelle-
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ment, c'est-à-dire la satisfaction qu'éprouvait Alice à apprendre qu'il n'y avait pas de femme dans cet intérieur, il n'y vit que de la curiosité, et il continua :
— C'est un enfant que Cintrât, qui laisse aller sa vie où le hasard la pousse.
— 11 n'a donc pas de parents?
— Non.
C'était une réponse si favorable pour la réussite de son projet, qu'elle voulut l'amener à préciser.
— Pas de père, pas de m<^re?
— Personne. 11 serait seul si je n'étais là. Mais je me suis donné la tache d'ordonner sa vie et je l'ordonnerai...
Il s'arrêta brusquement comme s'il avait peur de s'engager dans un sujet dangereux, et Alice n'eut garde d'insister. A quoi bon? Elle en savait maintenant bien assez. Il vendait bien ses tableaux. 11 n'y avait point de femme dans son intérieur. Il n'avait plus de parents.
11 était à elle.
Ils allaient arriver à un chemin de traverse qui coupait celui qu'ils suivaient.
— Nous prenons par là, dit-elle; mais avant de nous séparer, laissez-moi vous remercier encore : vous m'avez donné aujourd'hui l'émotion artistique la plus profonde que j'aie jamais ressentie.
— C'est Cintrât qui vous Ta donnée.
— Oui, mais c'est à vous que je la dois, et je ne l'oublierai pas. Au revoir, monsieur.
Et elle lui tendit la main.
— J'espère que nous nous reverrons.
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— Je le souhaite vivement.
C'était sa dernière question, mais décisive celle-là :
— Je veux dire que j'espère que vous ne quitterez pas Pornic de si tôt.
— Ah ! cela, je n'en sais rien, peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, comme il plaira à
Huit jours ! si Alice n'avait que huit jours devant elle, lui serait-il possible en si peu de temps de retenir Cintrât?
Ce fut la question que M™*' Roberjot posa à sa fille, lorsque, après avoir suivi pendant quelques instants le chemin de traverse qu'elles avaient pris, il n'y eut plus à craindre que Badiche les entendît.
— Penses-tu donc qu'en huit jours tu amèneras M. Cintrât, qui ne t*a pas encore adressé la parole, a demander ta main?
— Non, mais je pense Tamener à ne pas quitter Pornic si vite que ça, et alors nous verrons.
— Mon pauvre chéri!...
— Ce n'est pas le moment de me décourager. — Je ne te décourage pas, je t'admire. J'admire la
façon dont tu as obtenu de M. Badiche ce que tu voulais savoir, et comment tu as mené ton interrogatoire sans te compromettre, avec quelle finesse, quelle sûreté.
Et, toute fière, elle attacha sur sa fil'.e un long regard plein d'attendrissement.
— Quand on pense, continua-t-elle, qu'il y a des filles sans intelligence, sans beauté, sans fortune, qui trouvent dix maris pour un, et que toi...
— Ai-je la fortune ?
— Au moins tu as la beauté, l'intelligence, l'éducation, l'instruction ; tu as...
— Et c'est là ce qui fait mon malheur ce que j'ai, bien plutôt que ce que je n'ai pas. Si je n'avais été que la fille d'un pauvre pharmacien de village, je me serais gardée de refuser le médecin de Machecoul et le greffier des Sables. Si j'avais été un laideron et une bête, je ne me serais pas habituée aux idées de beau mariage qui ont si bien pris en moi, que rien n'a pu les arracher, ni notre détresse, ni la dure expérience de ces dernières années. Puisque je devais être pauvre d'argent, que n'ai-je été en même temps pauvre de tout, j'aurais été moins exigeante, moins difficile à contenter.
— Enfin, tu n'auras pas eu tort d'être difficile si cette fois tu réus<îis.
— Si je réussis ! Mais si je ne réussissais pas, pauvre maman, ce serait à me jeter à la mer. Que veux -tu que je devienne, si je ne suis pas la femme de Cintrât? Qpe j'attende ? Qjji ? Quoi? Un autre mari? 11 n'en viendra pas. La fortune ? Elle ne viendra pas davantage. Ce qui viendra sûrement, ce sera Tâge, qui me rendra un peu plus ridicule que je ne suis ; ce sera la misère, qui nous étranglera tous d'une main de plus en plus dure, toi, mon pauvre père et moi. Et nous continuerons de vivre comme nous vivons : mon père s'épuisant à
chercher des combinaisons pour faire produire quelques sous à ses inventions pharmaceutiques ; toi courant les chemins à ma suite avec l'angoisse d'écorcher tes bottines aux pierres ou de déchirer ta robe aux buissons, parce que l'argent manque pour les remplacer ; moi me soignant, m'entraînant, usant de tous les artifices pour rester jeune fille et vieillissant pourtant, avec la rage au cœur. Et je ne réussirais pas !
— Mais que vas-tu faire ? car je suis une si pauvre créature que je neveux pas même te donner un conseil.
— Nous allons nous asseoir là, tu te reposeras pendant une heure ; puis nous nous remettrons en route ; nous chercherons Cintrât, et, quand nous l'aurons trouvé, nous passerons à côté de lui comme par hasard, parce que la route que nous suivons nous y oblige ; alors, à la grâce de Dieu î
11 fut fait ainsi. Après un repos d'une heure, Alice se leva, et ayant arrangé les plis de sa robe, mis en bonne place les mèches de sa chevelure, elle donna la main à sa mère.
— Et maintenant, dit-elle avec résolution, en avant !
Bien qu'elle eût eu grand soin de ne pas se faire dire par Badiche où Cintrât travaillait, elle n'était point embarrassée pour trouver le chemin du Clion, il n'y avait que quatre ou cinq endroits bons pour une étude; si Cintrât n'était point à l'un de ces endroits, il était à un autre.
Sa recherche ne fut pas longue ; elles ne tardé-
rent pas à l'apercevoir travaillant comme la première fois qu'elles l'avaient vu, en bras de chemise, les manches retroussées, tandis que prés de lui, couché dans l'herbe, ce qui décidément était sa position habituelle, Badiche fumait son éternelle pipe.
Il ne s'agissait plus, comme à la Monsardiére, d'arriver jusqu'à lui sans qu'il les entendît, aussi Alice ne prit-elle pas de précaution et s'avança-telle franchement.
Cependant elles n'attirèrent pas son attention, car il était tout au travail, indifférent à ce qui pouvait se passer, autour de lui, et en niémc temps il récitait des vers à pleine voix, les faisant sonner, écoutant leur musique qui couvrait les bruits d'alentour.
J'aime surtout les fins etclairs | Dins Iti bnimis du Nord, maît Ces profond) Ingénus, humbles i Assurément portaient une lumi
yO PAULETTE
Comme elles s'enfuyaient, leurs vastes plaines basses, Où. flairant l'air salin, le tranquille bétail Pâture avec lenteur les hautes herbes grasses Dans le flot de verdure où trempe son poitrail ! (i)
S'arrêtant, il dirigea le bout de sa brosse vers Badiche ,:
— Eh bien, fumeron, que dis-tu de ça?
— Les vers sont beaux.
— Simplement beaux...
Mais il fut interrompu. Alice et sa mère, qui s'étaient avancées, arrivaient derrière lui ; il se retourna et Badiche en même temps se mit sur ses jambes.
Rien n'était plus naturel que cette rencontre, cependant ils restèrent tous les quatre quelques instants en face l'un de l'autre sans parler.
Badiche crut devoir sauver la situation :
— Permettez-moi, mesdames, dit-il en prenant ses grandes manières, de vous présenter mon ami
Cintrât s'était incliné, mais quoiqu'il eût baissé la tète, il sentit un chaud regard qui l'enveloppait, comme le souffle d'une femme qui l'aurait caressé.
Relevant alors les yeux, il vit Alice en admiration devant lui, le visage éclatant d'enthousiasme, les lèvres frémissantes d'émotion.
Par un geste irrésistible, qui bien évidemment faisait violence à sa timidité déjeune fille autant qu'à sa respectueuse admiration, elle lui tendit la main.
(i) André Lemoyne : Maîtres anciens.
— Ah ! monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tremblante, que je suis heureuse de pouvoir vous dire.
d'une façon un peu moins ridicule que l'autre jour à la Monsardière, combien je trouve merveilleusement belles vos études que M. Badiche vient de nous montrer; c'est d'aujourd'hui que j'ai senti, par l'émotion profonde dont je suis encore très enfiévrée, ce que c'est que la peinture,
Et elle se tut, toute confuse d'avoir parlé avec cet élan qui l'avait évidemment entraînée beaucoup plus loin qu'elle n'aurait voulu.
'ÉTAIT une étude d'arbre que Cintrât peignait ; un vieux chêne noueux, tordu, lortu, à la large mise étalée, tout écrasé et tourmenté du côté du vent de mer.
Les premiers mots de politesse échangés. Cintrât s'était remis au travail, en homme que rien ne peut déranger ni distraire, laissant à Badiche le soin de soutenir la conversation.
Mais ce n'était pas pour s'entretenir avec Badiche qu'Alice était venne.
— C'est de vous, les beaux vers que vous disiez tout à l'heure? demanda -t-elle.
Il se mit à rire aux éclats.
— De moi ! Non. Les vers, je les retiens comme les chansons que je chante, mais je n'en sais pas faire. J'en ai comme ça quelques milliers dans mémoire, que je dis en travaillant et qui m'ouvrent des vues sur un monde inconnu, car nous ne connaissons pas grand'chose, nous autres peintres, moi au moins.
Tout en parlant, il prenait la couleur qu'il lui fallait sur la palette, et l'appliquait sur la toile d'une touche rapide et sûre.
Alice s'était placée près de lui, non derrière lui, de façon à le bien voir, mais surtout de façon à ce qu'il la vît bien, tout à son avantage, dans une pose de trois quarts qu'elle savait lui être la plus favorable; et, se tenant ainsi la tète légèrement inclinée, les épaules effacées pour présenter la poitrine, sa taille fine serrée dans son corsage de piqué blanc, elle le regardait peindre, n'adressant pas une parole à Badiche, qui causait avec M™* Roberjot.
Evidemment elle ne vivait en ce moment que par les yeux, et elle n'avait ni oreilles pour entendre, ni langue pour parler, c'était l'attention, l'admiration qui lui faisaient la bouche béante, — ce qui d'ailleurs lui allait très bien , découvrant ses gencives roses et ses petites dents blanches pointues.
Brusquement elle parut s'arracher à cette admiration, comme si elle avait hâte de réparer un oubli ou une maladresse.
— Pardonnez-moi, dit-elle , mon indiscrétion et ma curiosité, mais je n*ai pu résister au désir de voir comment se font ces belles études.
Cintrât ne répondit rien, mais il la regarda en souriant, comme pour dire qu'il n'avait rien à lui pardonner, attendu que cette curiosité, qui ne le gênait en rien, n'était pas indiscrète.
Elle avait espéré mieux ; elle ne se découragea pas.
— C'est presque une leçon que je prends , ditelle ; s'il est permis qu'une méchante écolière comme moi prononce ce mot en s'adressant à un maître tel que vous.
11 fallait bien qu'il dît quelque chose.
— C'est pour votre agrément, mademoiselle, que vous faites de la peinture ?
— Sans doute. J'avoue cependant que j'aurais voulu en faire plus sérieusement, car je l'aime avec passion, mais ici est-ce possible? En cinq minutes, je viens d'en apprendre plus qu'en toute ma vie.
Cette fois il fallait bien qu'il répondît à cette invitation si précise dans sa» forme indirecte.
Cependant comme il ne se pressait pas de le faire elle le poussa encore.
— Ce qu'il y a de bon dans la peinture, c'est qu'il n'y a pas besoin de démonstration, de leçons explicatives comme pour les autres arts, voir suffit ;
os études m'ont fait découvrir tout un monde, îxécution m'en a ouvert un autre.
— Alors je suis reconnaissant à Badiche de vous ivoir montré ces quelques toiles , et si cela peut vous servir à quelque chose de voir comment je fais ma cuisine, je me mets à votre disposition. On me trouve toujours sur les grands chemins, tantôt ici, tantôt là.
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•* A^" . "ly^j-v^^ i'
— Si cela peut m'étre utile ! Dites que c'est pour moi une révélation.
Elle garda un silence recueilli, ne quittant pas des yeux la main de Cintrât.
Ce ne sont pas seulement les femmes dont on fait ce qu'on veut en les prenant par la flatterie ; ks artistes sont encore plus sensibles qu'elles peut-être à l'admiration qu'on leur témoigne, si simples ou si fms qu'ils soient. Tout d'abord indifférent à la curiosité de cette provinciale qui ne voulait probablement que voir comment c'était fait un peintre, Cintrât ne tarda pas à se laisser toucher par les regards émus qui l'enveloppaient ; ce n'était plus de la curiosité, c'était bien réellement de l'admiration, une admiration involontaire. Elle était entraînée, cette jeune fille, subjuguée !
Et alors il se dit tout bas le grand mot qui abat les doutes et les résistances : « Pourquoi pas, après tout? »
Elle ne connaissait pas grand'chose à la peinture; èh bien, qu'importait ! ce n'était pas pour les pédants et les raffinés qu'il peignait.
A coup sûr elle était intelligente, instruite, et, par l'enthousiasme qu'elle manifestait, elle prouvait qu'elle avait à un haut point le sentiment artistique. N'est-ce point là l'essentiel?
Si Badiche avait regardé son compagnon peindre, il aurait vu que, depuis quelques instants, celui-ci ne mettait plus dans son exécution cette sûreté de main et cette rapidité qui chez lui étaient si remarquables.
C'est qu'au lieu de regarder son chêne ou sa toile, il arrêtait à chaque instant ses yeux sur cette jeune fille qui décidément était une belle jeune fille, tout autre, maintenant qu'il la connaissait mieux, que quand Badiche la lui avait montrée.
Alors il avait trouvé en elle quelque chose d'apprêté, de guindé, de prétentieux dans l'attitude, les manières et la toilette qui lui avait déplu.
Sans doute il s'était trompé, car maintenant il ne voyait plus rien de tout cela. Assurément, il y avait plus de soin et plus de goût dans sa toilette que n'en montre une provinciale, mais est-ce là un crime? Assurément il y avait, dans son attitude et ses manières, une tenue et une correction qui ne ressemblaient en rien à l'abandon et au laisser-aller ; mais était-il juste de lui faire un grief de ce qui, en réalité, seyait très bien au caractère de sa beauté ?
11 l'avait mal vue, à ce moment, voilà tout, et maintenant qu'il la connaissait mieux, il la voyait bien. C'était son travers de s'emballer ainsi sur une première impression, et vraiment il devrait bien s'en corriger.
Tout d'abord, Alice s'était tenue debout, mais à la fin elle s'assit et elle resta ainsi à le regarder peindre jusqu'au soir.
— Maintenant, comme je vais travailler ! disaitelle de temps en temps.
A force de répéter ce mot, elle amena Cintrât à lui répondre ce qu'elle voulait.
— Pourquoi ne travaillerions-nous pas ensemble?
— Oh! non; devant un maître tel que vous, je n'oserais jamais.
Mais elle finit par accepter — pour une fois — et il fut convenu que le lendemain elle le rejoindrait du côté de la Noveillard.où il devait faire une étude de rochers.
Quand ils revinrent tous les quatre à Pornic. il fut impossible à Badiche de l'empêcher de se charger du parasol de Cintrai, qu'elle voulut porter — pour l'honneur.
Celait LHie partie dangereuse e joiiail Alice en se faisant ainsi l'élève de Cintrât.
Si elle s'était cru quelque talent, l'aventure elJt été moins ■, mais elle se rendait àilemcnt justice et sa- ~' ~ " vait très bien que, pour avoir peint une branche d'aubépine rose dans une
' ■■ 4 Si elle s'étai m* \ l'aventi
*^ -^ parfait.
faïence bleue ou quatre pommes sur une assiette, elle n'avait jamais fait œuvre de peintre.
Serait-il artiste ou serait-il homme?
Regarderait-il la brosse que tiendrait la main, ou la main que tiendrait la brosse ?
Toute la question était là.
Et elle était trop importante pour rester livrée au hasard.
N'était-il pas à croire que si Cintrât voyait tout d'abord l'artiste en elle, et quel artiste, hélas! il éprouverait une impression fâcheuse qu'il serait bien difficile d'effacer ensuite?
Tandis que si c'était la femme qui le frappait favorablement, l'impression qu'il éprouverait serait toute différente et l'empêcherait d'être trop sensible à la nullité de l'artiste.
Mais comment agir sur lui dans ce sens?
Ce fut à cela qu'elle rêva le soir en préparant son plan pour le lendemain, pesant le pour et le contre.
En voyant le mal que sa fille s'était donné pour obtenir cette leçon de peinture, M™® Roberjot s'était imaginé qu'Alice aurait hâte d'aller le lendemain à la Noveillard ; aussi s'était-elle levée de bonne heure pour qu'on n'attendît pas après elle.
A son grand étonnement, ce fut elle au contraire qui attendit sa fille. Dans des circonstances ordinaires, elle eût profité de ce moment de tranquillité pour reprendre son somme interrompu. Mais on n'était pas dans des circonstances ordinaires, la fièvre du mariage l'angoissait aussi. Réussirait-il, celui-là? Combien de fois déjà s'était-elle posé cette question !
Elle monta à la chambre de sa fille et trouva celle-ci en train de s'habiller tranquillement.
— Tu n'es pas prête ?
— Nous avons le temps.
— Les peintres sont partis depuis plus d'une heure.
— Ils travailleront en attendant. •
Et elle lui expliqua la situation telle qu'elle la comprenait.
— Mais tu as du talent, dit M™® Roberjot, qui, de très bonne foi, reconnaissait toutes les supériorités à sa fille et ne voyait aucune différence entre les tableaux d'Alice et ceux de Cintrât.
— Pour toi, mais pour un artiste!...
— 11 serait vraiment bien difficile.
— Enfin, il vaut mieux qu'il ne commence pas par me voir travailler, c'est pour cela que j'ai décidé qu'en arrivant je prendrais mon bain de mer.
— Crois-tu donc qu'il voudra en prendre un avec toi?
— Cela n'est pas nécessaire, il suffit qu'il me voie. Je compte donc sur toi. Au moment où je serai pour me mettre à travailler, tu me diras que je dois prendre mon bain, que c'est l'heure, et tu insisteras de manière à ce que je ne puisse pas me défendre.
M°^® Roberjot ouvrit la bouche pour demander ce que signifiait cette fantaisie, mais, après un moment de réflexion, elle se dit que cette question pouvait être indiscrète, et que le plus sage était qu'elle ne la posât pas. Elle n'avait pas besoin de comprendre. Alice savait ce qu'elle faisait.
Elles partirent bientôt pour la Noveillard, accom-
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pagnées de l'élève en pharmacie, qui portait le pliant et la boîte à couleurs d'Alice.
Au temps où les bains de mer n'étaient pas encore entrés dans nos habitudes, les quelques personnes qui venaient à Pornic se baignaient dans une petite anse du port, sous le vieux château, à l'endroit même, où, dans le sable de la grève, ont été enterrés les Vendéens tués en 93. Mais lorsque les étrangers sont arrivés, ils ne se sont pas contentés de cette cuvette ! ils ont voulu la pleine mer. C'est alors que sur la côte, à douze ou quinze cents mètres de la ville, ont été construits les bains de la Noveillard, autour desquels se sont groupés des maisons et des chalets qui, s'étendant peu à peu, n'ont plus formé qu'une longue rue bordée de jardins, depuis Pornic jusqu'au village de Sainte-Marie.
Lorsque M™* Roberjot et Alice arrivèrent sur la grève, la mer avait commencé à baisser, et les derniers baigneurs de la marée du matin sortaient de l'eau.
— C'est bien là-dessus que j'avais compté, dit Alice à sa mère, tu vas pouvoir me presser de prendre mon bain, car dans une heure il serait trop tard.
Et tout de suite elle se dirigea du côté de Cintrât qu'elle venait d'apercevoir. En arrivant à lui, elle lui tendit la main, ainsi qu'à Badiche, en camarade, et elle s'excusa d'être en retard alors qu'elle avait si grande hâte de travailler.
— Mais quand on n'est pas seule, on ne fait pas ce qu'on veut, ajouta-t-elle en regardant du côté de
sa mère, la seule coupable de ce retard, bien évidemment.
Puis elle se mit à examiner avec une attention religieuse ce que Cintrât avait fait.
Cependant M™* Roberjot arrivait, suivie de l'élève chargé de son attirail ; alors courant au-devant de celui-ci avec une hâte impatiente, Alice lui prit la boite à couleurs et commença à se préparer.
Mais M"^' Roberjot, attentive à son rôle, intervint.
— Avant tout, il faut prendre ton bain, mon enfant ; la mer baisse, dans deux heures, il n'y aura plus d'eau, et tu irais trop loin encore; tu sais bien que cela me fait mourir de peur.
— 11 n'y a pas de danger.
— Si bonne nageuse qu'on soit, un accident est possible.
Alice eut un sourire qui disait que les accidents ne comptaient pas pour une nageuse comme elle. Puis, s'adressant à sa mère en riant:
— 11 y a encore une précaution meilleure, dit-elle, c'est de ne pas prendre de bain.
Mais M°^° Roberjot se fâcha.
— Tu sais bien que ton père tient à ce que tu prennes tes bains régulièrement; je serais grondée de t'avoir cédé.
Alors Alice, en bonne petite fille qui obéit docilement à son papa et à sa maman, ne se défendit pas davantage.
— C'est l'affaire de quelques minutes, dit-elle à Cintrât, vous voyez qu'il faut obéir.
LLE ne tarda pas à redescendre sur la grève, enveloppée dans un peignoir de grosse lainp, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords posé directement sur ses cheveux sans bonnet, les pieds nus.
Ce n'était pas tout à fait son chemin pour aller des cabines aux bains, de passer auprès de Cintrât ; mais comme sa mère ne se dérangeait pas pour lui prendre son peignoir, ce fut elle qui vînt à sa mère pour le lui donner.
— Ah ! voici ma fille, dit M""" Roberjot. Cintri.!, qui travaillait, leva la tète et regarda Alice qui arrivait.
Au même instant, celle-ci se débarrassant vivement de son peignoir, apparut dans son costume de bain. Ce costume, taillé par elle et cousu par sa mère, appuyait là où elle avait voulu qu'il appuyât, et le plus habile taiUeur n'aurait pas su le mieux imaginer pour faire valoir des beautés cachées et pour découvrir à point celles qu'il était permis de laisser voir. Le pantalon de serge bleue soutaché de blanc n'était que tout juste assez large pour pouvoir être enlevé
sans aide ; très court et s'arrêtant aux genoux, il laissait nues ^es jambes veinées de bleu aux chevilles qui étaient fines. La blouse de même étoffe, collée sur un buste dégagé et cambré, était sanglée à la taille par une haute ceinture de cuir blanc, de façon à ce que la gorge,qui était fermeetdroite,se présentât bien sous la serge qui la moulait. Ses bras qu'un doigt de manche encadrait seulement, avaient déjà une plénitude qui satinait la peau d'une blancheur de lait. Le cou découvert par le col largement rabattu se montrait rond, jeune et délicat. La désinvolture avec laquelle elle avait tendu le peignoir, était pleine d*aisance gracieuse.
— C'est une transformation corn me dans les féeries , dit Cintrât, mais ici tout est vrai et naturel.
Elle ne répondit pas, mais elle se dirigea vers la mer> tout heureuse de l'effet qu'elle avait produit ; évidemment le compliment était peu cérémonieux, mais c'était bien de cérémonial qu'elle avait souci ; il Tavait vue, il lavait regardée, il l'avait admirée : qu'importait la forme qu'il avait, avec son sans-gêne d'artiste, donnée à son admiration î
Ce n'est pas chose facile pour une femme d'entrer au bain quand elle se sent regardée, et de tenir un juste milieu entre trop d'embarras qui ressemblerait à de la gaucherie et trop d'assurance qui paraîtrait de la forfanterie. Mais ce n'était pas la première fois qu'Alice se mettait à la mer sous des regards curieux ; encore ceux de Cintrât n'étaient-ils pas malveillants ou moqueurs, comme ceux qui si souvent l'avaient poursuivie, quand elle prenait son bain devant des
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gens qui n'admettaient pas que « la fille du pharmacien» eût l'insolence de se montrer dans un costume élégant. Une fille de rien, sans le sou, qui voulait faire des effets de natation, « quelle pitié ! » Justement la mer était à souhait pour qu'elle fit ce jour-là ses effets et les réussît ; ni trop grosse, ni trop calme, mais assez houleuse pour qu'on put être gracieuse en s'élevant bien à la lame, et aussi assez agitée pour qu'il y eût une certaine audace à piquer droit vers le large, ce qu'elle fit.
— Mademoiselle votre fille nage admirablement, dit Cintrât qui la suivait des yeux.'
— Elle se joue dans l'eau.
Ce n'était pas tout à fait le mot
propre, car elle nageait d'un mouvement lent, régulier, mécanique, plein d'aisance et de grâce, le buste presque droit sortant de l'eau jusqu'aux seins, les pieds au fond, avançant rapidement sans aucun effort.
S'il n'était point apparent, cet effort, il était cependant réel, elle ne tarda pas à être loin, apparaissant tantôt sur la crête de la lame, tantôt disparaissant complètement dans son sillon. A ce moment une barque de pêche, sortant du port, arrivait par le travers de la Noveillard, courbée sur la vague par la brise qui soufflait frais dans ses deux voiles rouges.
Du rivage, on vit Alice sortir son bras de l'eau comme pour faire un signal à la barque, qui, changeant immédiatement d'allure, vint au vent.
— Mademoiselle votre fille se trouve sans doute fatiguée, dit Badiche.
Mais M™^ Roberjot ne montra aucune inquiétude ; elle avait reconnu la barque de Clément, et si Alice avait fait un signal, c'était tout simplement pour se donner le plaisir de monter à bord de cette barque.
En effet ce fut ce qu'elle fit : elle était arrivée auprès du bateau, et Cintrât vit que l'un des pécheurs lui tendait la main , mais elle ne la prit point ; elle monta à la force des poignets ; là se tenant debout un court instant, elle piqua une tète dans la vague, et tandis que la barque continuait sa route vers le large, elle revint vers la terre de ce même mouvement régulier et facile dont elle s'était éloignée.
Si la sortie du bain de mer est défavorable à beaucoup de femmes, elle ne Test pas pour toutes cependant. Alice, qui se connaissait, savait qu'elle était de celles qui supportent victorieusement cette épreuve ; aussi, au lieu d'appeler sa mère pour que celle-ci lui apportât son peignoir, vint-elle le chercher elle-même; le froid n'avait ni bleui ses lèvres, ni décoloré ses joues; l'eau qui roulait sur ses chairs ne crispait point sa peau, et son costume mouillé, collé sur elle, la moulait des genoux à la tête.
Cintrât était trop artiste pour n'être pas frappé de sa beauté ; mais elle ne se laissa pas voir longtemps ; en un tour de main, elle s'enveloppa dans son peignoir.
Elle mit un peu plus de temps à se rhabiller qu'elle n'en avait pris pour se déshabiller ; cependant, elle ne tarda pas à revenir, ses cheveux blonds épars sur ses épaules, pour sécher.
— Maintenant, au travail, dit-elle.
Et ce fut sans crainte qu'elle ouvrit la boîte à couleurs : ce n'était pas l'artiste, à coup sûr, qu'il allait regarder en elle.
Malgré l'empressement avec/ lequel Alice avait paru vouloir se mettre au travail, ce fut lentement, très lentement, qu'elle se prépara : une chose n'était pas en état, il lui en manquait une autre ; tout ce qu'elle pouvait trouver pour gagner du temps, elle l'employait.
Mais pour le sujet de son étude, ce fut bien une autre affaire encore. Qu'allait-elle choisir? Un coin de rochers? la grève, la vague? une vue d'ensemble de la côte ?
Alors s'engagea une discussion avec Badiche, toujours dispos quand il ne s'agissait que de parler : la grève avait du bon, la vague aussi, et les rochers ! Quant à Cintrât, il ne prit pas part au débat, ayant déclaré tout d'abord que le choix était insignifiant ; pour une étude, ce n'était pas le sujet qui avait de l'importance, c'était l'exécution.
Enfin elle décida qu'elle ferait un peu de grève, un peu de vagues et beaucoup de ciel : cela suppri-
merait le dessin et avec trois lignes, une bleue, une verte et une jaune, elle se tirerait d'affaire tant bien que mal.
Mais elle resta longtemps à tripoter ses couleurs, cherchantsestons,et si longtemps même queCintrat, qui s'était levé pour secouer un peu ses jambes engourdies, vint derrière elle voir ce qui l'embarrassait.
— Eh bien ! cela ne va donc pas ? demanda-t-il.
— C'est le ton de ce beau ciel que je cherche.
— Vous avez tort de ne pas vous dépêcher ; ce beau ciel va passer ; ça n'est pas ici comme chez les photographes, où il n'y a qu'à dire : « Ne bougeons plus I»
— C'est facile à dire, qu'il faut se dépécher !
— Ponnez-moi un peu votre place que je vous mette en train.
Et lui prenant sa brosse des mains, il s'assit suri; pliant qu'elle venait de quitter.
Il avait raison de dire que le ciel n'allait pas rester tel qu'il était ; par la brise qui soufflait, les nuages arrivaient du large, sortant de derrière l'île de Noirmoutier, dont les nombreux moulins tournaient rapidement ; ils passaient par-dessus la baie et filaient du côté des terres, toujours les mêmes ou à peu près, ardoisés à leur base, cuivrés sur leurs contours supérieurs.
La main de Cintrât courait si vite sur la toile qu'elle semblait les prendre au vol.
— Ne nous inquiétons que de l'effet général, disait-il, vous reprendrez le détail.
Et il peignait toujours comme s'il avait oublié qu'il ne s'agissait que d'une simple mise en train.
Debout derrière lui, Alice poussait de temps en temps des exclamations admiratives.
A la fin, il s'arrêta.
— Je crois que vous pourriez continuer, dit-il.
— Je ne pourrai jamais rendre l'effet de coloration produit par ces nuages sur la mer, dit-elle.
— C'est pourtant bien simple.
Et, au lieu de lui céder la place, il la garda.
Mais quand il eut achevé cet effet de coloration, elle déclara qu'elle n'allait pas gâter, par son barbouillage, une étude aussi belle.
— Qu'est-ce que cela fait? dit-il.
Elle ne consentit jamais, malgré l'insistance qu'il mit à l'encourager, à reprendre sa place.
— Alors, dit-il, il ne me reste plus qu'à terminer la chose.
Q.U3 lui importait? travailler à cette étude ou tra-
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vailler à la sienne, c'était toujours travailler, c'està-dire un plaisir pour lui.
Mais il n'en était pas de même pour Badiche, qui n'admettait pas que Cintrât perdît ainsi son temps, et qui, furieux de voir que ses signes de mécontentement ne produisaient aucun effet, avait été se promener sur les rochers.
Alors Alice avait lancé un coup d'œil significatif à sa mère, et celle-ci, après un mouvement d'hésitation, avait aussi quitté la place « pour un mot pressé qu'elle avait à dire à quelqu'un ».
L'occasion était trop favorable pour qu'Alice ne se hâtât pas de la saisir :
— Si vous saviez, dit-elle, avec quelle avidité je profite de cette leçon que vous me donnez si généreusement! comme je tâche de voir, de comprendre! C'est que ma vie en dépend, mon bonheur et mon avenir.
11 s'interrompit, et, se tournant vers elle, il la regarda :
— Votre vie, votre bonheur? dit-il.
Elle appuya ces paroles d'une longue inclinaison de tête.
— Il n'est pas besoin que je vous dise, n'est-ce pas, que je n'ai aucune prétention au talent. Peutêtre aurais-je pu en acquérir s'il m'avait été possible de travailler d'une façon intelligente, c'est-à-dire d'avoir quelqu'un qui me dît : « C'est bien ou c'est mal ; voilà ce qu'il faut faire ». Mais ce quelqu'un je ne l'avais pas rencontré jusqu'à ce jour. 11 aurait fallu aller à Paris prendre des leçons ; et cela nous
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était matériellement impossible. 11 m'aurait fallu voir des tableaux, étudier les maîtres, et à Pornic il n'y a pas de tableaux. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu'est en province la vie d'une fille pauvre, à quelles privations elle est réduite. Voilà pourquoi je vous dis que mon avenir dépend de cette leçon ; car maintenant je vais pouvoir travailler, puisque depuis hier je commence à me douter de ce que c'est que la peinture. Et ne croyez pas que c'est pour mon agrément que je me promets de travailler, c'est pour mon bonheur, pour ma dignité, pour mon indépendance, pour avoir un gagne-pain.
— 11 est des femmes qui ne doivent pas gagner leur pain, dit-il en la regardant de nouveau.
— C'est-à-dire, n'est-ce pas, qu'elles doivent trouver un mari qui le gagne pour elles ? Eh bien, je ne suis pas de celles-là. Si, jusqu'à ce jour, je ne me suis pas mariée, c'a été par fierté, parce que je n'ai pas voulu épouser un mari qui ne me fût pas supérieur. Et, parmi ceux qui se sont présentés, il n'y avait point cet homme supérieur ; ce qui, dans la position modeste où nous nous trouvons, n'a rien de surprenant. Des hommes supérieurs ne viennent pas chercher femme à Pornic. Aussi ai-je accepté d« rester une fille pauvre plutôt que de devenir la femme d'un homme ordinaire, car je veux aimer mon mari, et je suis sûre que chez moi l'amour ne peut naître que s'il est précédé par l'admiration et le respect. Qy and j'étais toute jeune, je m'imaginais que les hommes à admirer n'étaient pas rares, et mon ambition, alors, était de partager
les joies et les triomphes d'un de ces hommes, comme ses épreuves, c'est-à-dfre de me dévouer à lui, et d'être pour lui tout à la fois, sa mère, sa femme et sa fille. Mais l'expérience, la très dure expérience, m'a fait revenir de ces idées, et maintenant que je suis moins ambitieuse, je ne pense plus qu'à travailler, si je le peux. Vous comprenez, n'est-ce pas, pourquoi je vous disais que la leçon que j'ai reçue hier en voyant vos études, et celle que vous me donnez aujourd'hui peuvent décider ma vie.
Badiche, en revenant, interrompit ces confidences, où Alice était parvenue à parler d'elle et à se montrer sous le jour qu'elle voulait ; puis, presque aussitôt, ce fut M°^* Roberjot qui revint aussi.
Cintrât acheva son étude, puis, quand elle fut terminée, trempant une brosse fine dans du vermillon, il écrivit :
A mademoiselle Alice Roberjot,
Jacques Cintrât.
Cintrât, n'ayant pu terminer l'étude qu'il avait commencée, revint le lendemain à la Noveillard pour la continuer.
Mais ce jour-là, Alice ne fut pas en retard comme la veille; à peine était-il installé qu'il la vit arriver, suivie de loin par sa mère, qui marchait comme une somnambule; elle n'était point accompagnée de l'élève en pharmacie, et sa mère marchait les mains vides.
— Ne voulez-vous donc pas travailler aujourd'hui ? demanda Cintrât.
— Je veux vous regarder.
— Est-ce que vous feriez de la peinture comme Badiche ? dit-ii en riant.
— Et comment donc fait-il de la peinture, M. Badiche ?
— Je n'en sais rien, car je ne l'ai jamais vu et personne ne l'a vu en faire ; mais si cela vous intéresse à savoir, demande/-le-lui, et quand il vous l'aura dit, vous m'obligerez en me le répétant.
Ce ton n'était pas pour lui plaire ; il avait quelque chose de dégagé et de goguenard qui la blessait dans le présent et l'inquiétait pour l'avenir, car un homme ému et troublé ne s'adresse pas ainsi à la femmqqui a éveillé en lui ce trouble et cette émotion ; mais elle n'était pas en situation de pouvoir laisser paraître son mécontentement.
— Je me suis donc bien mal expliquée hier, ditelle tristement, que je n'ai pas su faire comprendre combien j'avais besoin de vos leçons et comme je voulais ardemment en profiter. Si je ne travaille pas auprès de vous, c'est que je suis certaine qu'il m'est plus utile de vous voir peindre que de peindre moi-même. Encore quelques jours, si vous le permettez, et vous aurez alors la preuve qu'ils m'ont profité, ces jours pendant lesquels je n'aurai pas travaillé.
11 fut touché de l'accent vibrant qu'elle avait mis dans ces quelques paroles.
— Excusez-moi, dit-il, bien certainement vous savez mieux ce qui vous est utile que je ne puis le savoir moi-même ; en tous cas, je suis à votre disposition.
— Merci, dit-elle avec un élan concentré.
Sa mère arrivant, elle se tut, comme s'il y avait entre eux des secrets.
— Alors, dit-elle avec un enjouement qui voulait
paraître forcé, c'est vrai que vous n'avez jamais vu M. Badiche travailler ?
— Non seulement je ne l'ai jamais vu travailler, mais encore je n'ai jamais vu de sa peinture.
— 11 n'est donc pas peintre ! demanda M™° Roberjot.
Cintrât se mit à rire :
— Je n'en sais rien.
— Il n'ose pas vous montrer ce qu'il fait, dit Alice, votre perfection le décourage.
— Il ne le montre pas plus aux autres qu'à moi, et nous, ses amis, nous nous posons ce problème de savoir s'il a jamais tenu une brosse entre ses rnains pour autre chose que pour la laver.
— Mais alors, pourquoi vous accompagne-t-il ?
— Pour m'accompagner, pour que nous soyons ensemble, et, s'il ne fait pas de la peinture... personnellement, au moins, que je sache, cela ne l'empêche pas de l'aimer passionnément, d'en parler, de la discuter, de ne vivre que pour elle.
— De la synthétiser, dit Alice en riant.
— Justement, c'est son mot. D'ailleurs, il y a encore une autre raison pour laquelle il m'accompagne, c'est que nous ne pouvons pas nous quitter. Je ne sais pas ce que Badiche deviendrait si je n'étais pas là pour lui fournir des sujets de discours et pour assouvir son besoin d'approbation. Et moi, je ne sais pas ce que je deviendrais si je ne l'avais pas à mes côtés.
Il avait commencé à parler sur le ton de la raillerie, mais, à ces derniers mots, sa voix avait pris un accent de sympathie émue.
— C'est qu'il est mon meilleur ami, ce brave Badiche, un frère, un père pour moi, aussi un peu une nourrice. Nous vivons ensemble. C'est lui qui fait notre cuisine, et très bien ma foi, car il a des talents culinaires variés. Quand il manque un bouton a mes Têtements. c'est lui qui le recoud.
— 11 est pourtant accoutré d'une façon assez bizarre, dit Alice.
— C'est qu'il fait lui-même ses habits, il les taille, il les coud de sa propre main. Propre est une image littéraire.
De même il taille et coud ses chaussures, au moins celles de cérémonie, car pour SCS espadrilles il a accordé sa confiance au marchand.
— C'est dans votre atelier qu'il se livre à ces divers métiers ?
demanda Alice.
— Oh ! non ; l'ate- Iv tt^niple de la peinture. C'est dans se
fil jamais personne n'a pénétré et où il pour achever, dit-il, un tableau que nous bientôt. Tous les samedis, au petit jour, il en route à pied pour aller à Qiieux-en-Brie, sœur qui est fermière. C'est là qu'il fait notre de beurre, d'reufs, ^fe volailles, de pigeons.
"il
de pommes de terre, de fruits qu'il rapporte... à pied, car malgré tout ce que j'ai pu lui dire, il n'a jamais vouhi prendre le chemin de fer, ce pauvre garçon, dont lee pieds sont enflés comme ceux de feu Œdipe dans les tableaux du concours de Rome.
— Mais c'est touchant cela, interrompit M"" Roberjot.
— D'autant plus touchant que ce n'est pas par manie qu'il s'est fait ainsi père nourricier, mais par dévouement, pour ordonner ma vie, a-t-il dit.
— Et l'a-t-il ordonnée? demanda Alice, Cintrât se mit à rire :
— Pas trop, et je vous assure cependant que j'ai peur qu'il me gronde, non pour la peine que ça me fait à moi, mais pour la peine que ça lui fait â lui.
— Alors, il est à la fois femme de ménage, tailleur et cordonnier, dit Alice, qui ne parais- ^ sait pas trouver qu'ilyeût rien de touchant dans ce caractère de domestique.
— Et critique d'art, répondit Cintrât, et très bon critique encore, aux idées saines, aujugement aussi sûr que hardi.
— Cela ne vous ennuie pas d'être critiqué par lui ? demanda Alice.
— Au contraire, quand cela ne me sert pas, cela m'amuse. Et puis il ne fait pas de la critique toute la journée. Le plus souvent il va et vient dans l'atelier, sans rien dire, fumant sa pipe avec un sourire silencieux, hérissant, quand il est satisfait, les deux touffes de sourcils dont son nez
est flanque, les laissant tomber quand il est mécontent. Mais ce n'est pas seulement sur moi qu'il exerce ses facultés de critique, c'est sur nos camarades. De temps en temps il va faife un tour dans les ateliers du quartier. Et il rapporte des nouvelles de mes amis, comme il en porte des miennes à ceux-ci : « Nous travaillons en ce moment à quelque chose qui va fiche la critique les quatre fers en l'air », est son mot habituel pour annoncer ce que je fais, car nous c'est lui et moi. Je ne dois pas oublier de vous dire, pour vous le faire connaître, qu'à vingt ans il a hérité de deux cent mille francs, qu'il a croqués en un an avec une vieillie comédienne dont il était glorieux, parce qu'elle avait un nom, et qu'on parlait d'elle dans les journaux.
Ce fut une habitude de chaque jour que tous les matins Alice partît avec Cintrât pour aller travailler dans la campagne ou plus justement pdur voir travailler celui-ci, car de prendre une brosse elle-même, îlle n'en avait nulle envie, bien qu'elle parlât à chaque .nstant, avec ardeur, de ses projets du lendemain. — Oh ! demain, vous verrez.
Et ce qu'il voyait le lendemain, lorsque, après son d ! matinal, il sortait de Y Hôtel des Voyageurs, Mice qui le guettait, et qui, aussitôt qu'il deux pas dans la rue, se trouvait sur son pour lui tendre la main. Simplement^ mais
coquettement habillée d'une toilette qui ne ressemblait jamais à celle de la veille, elle lui causait toujours une surprise, et jamais il ne la voyait comme il s'attendait à la voir : de sorte qu'elle -, l'obligeait à la reffarder. '.
On partait: et tandis queM""Roberjot avait toujours quelque chose de particulier à dire ou à demander à Badiche.
Alice pou\ait rester auprès de Cintrât et l'accaparer ; quand Badiche revenait pour prendre part à l'entretien , il était trop tard, il n'y avait plus place pour lui.
Arrivés à l'endroit que Cintrât avait choisi, on s'installait, et elle s'asseyait niiprfi dt lui, tout contre lui, « pour bien voir et prendre une bonne leçon »; Badiche se couchait dans l'herbe, et M"" Roberjot, tâchant de trouver le tronc d'iin .arbre pour s'appuyer ou un talus, s'endormait avec béatitude, après a\oir tiré un
lOO - PAULETTE
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journal de sa poche pour se donner une contenance.
— Maman dort, disait Alice.
Et, pour ne pas réveiller sa mère, elle parlait à voix basse, si bien que Badiche, impatienté et vexé de n'être pour rien dans leur entretien, s'en allait faire un tour aux environs.
Alors elle était libre et ce qu'elle avait commencé en chuchotant, elle le continuait franchement, comme si maintenant sa mère ne pouvait plus être réveillée. Le premier jour où elle avait eu quelques instants de tête-à-téte avec Cintrât, elle s'était empressée de parler d'elle, car il y avait des choses qu'il devait savoir, et qu'il fallait qu'elle dit elle-même, coûte que coûte. Mais maintenant c'était de lui qu'elle parlait et toujours de lui ; non seulement de son talent, et là-dessus elle trouvait sans cesse du nouveau, mais encore de ses goûts, de ses idées, de sa jeunesse, de ses débuts, de ses succès, de ses décep- '*ons, de ses ambitions.
il, elle insistait, et aux ambitions qu'elle laissait
elle mêlait les siennes autrement hautes et
es. Où ne pouvait-il pas monter avec un talent
me le sien?
juellc place considérable ne devait-il pas prendre
ns l'art? QjLielle influence ne devrait-il pas exercer
he de l'art, non seulement dans le pré-
ncore dans l'avenir?
;n temps, il l'interrompait par quelque
mais le plus souvent il se laissait bercer
resse qui était un doux étonnement pour
lui. Son existence d'artiste s'était passée dans la lutte, et jusqu'à ce jour il n'avait point été gâté par les éloges, bien heureux encore quand on ne l'injuriait pas, ou, ce qui était plus mortifiant pour lui, quand on ne le traitait pas avec une indifférence dédaigneuse, comme s'il ne comptait pas. Et voilà qu'une belle fille se prenait d'enthousiasme pour son talent, et franchement, sincèrement, lui disait son admiration naïve.
Pourquoi n'eût-elle pas été sincère? 11 ne le voyait pas. Pour lui payer ses leçons en belles paroles? vraiment cela n'en valait pas la peine. Et puis il avait trop bonne opinion d'elle pour la croire capable d'une pareille bassesse. Non seulement elle était belle fille, mais encore elle était intelligente et elle avait du cœur, de la fierté, de la dignité. De cela il était sûr. Et vingt fois par jour il en avait la preuve dans ce qu'elle lui disait. 11 trouvait toute naturelle l'admiration de Badiche; pourquoi celle de cette belle fille eût-elle été extraordinaire ou inexplicable? Elle aimait son talent, voilà tout. Et franchement il ne pouvait que lui en être reconnaissant, comme il l'était réellement. De vrai, elle faisait plus pour lui, qu'il ne faisait pour elle.
Les premiers jours il avait trouvé assez bizarre l'empressement qu'elle montrait à vouloir l'accompagner ; mais maintenant, il aurait été fâché de ne l'avoir pas près de lui. Elle lui aurait manqué, au moins autant que Badiche; en tout cas autrement.
Et si bien manqué qu'au lieu de continuer à tra-
\aillermainterantjus(iu au coujier du soleil comme il le faisait avant qu elle 1 aci.ompagnat il s interrompait quand \ers quatre heures de I après midi,
— ~ ~ — die parlait <i aller au
hain etilj allait avec elle , I La première fois
quil avait ainsi plié bagage Badiche avait fait observer en grognant qu'on ne quittait pas laplacequand c'était le bon moment pour travailler ; qu'à quatre heures la lumière commençait seulement à être intéressante ; que c'était sacrifier de gaieté de cœur tous ses effets.
Mais il avait laissé Badiche grogner, et il avait suivi Alice.
C'était un effet'curieux aussi qu'offrait cette belle fille en costume de bain, et tout aussi intéressant que ceux qui peuvent résulter des Jeux de la lumière. Et puis il serait trop bête vraiment de passer toute une saison au bord de la mer sans en profiter pour prendre quelques bains.
A cela Badiche n'avait eu rien à répondre, si ce n'est que ce besoin de natation se manifestait bien tard.
— Si tu as peur de l'eau, il ne faut pas en dégoûter les autres, avait dit Cintrât en riant.
Mais Badiche n'aimait pas qu'on se moquât de lui et surtout qu'on parût admettre l'idée qu'il avait peur de quelque chose ; il n'avait pas plus peur de l'eau que du feu. Et il le prouva en voulant, lui aussi, se baigner.
— Mais tu n'as jamais nagé, dit Cintrât.
— Je n'ai jamais nagé dans l'eau, c'est vrai, mais j'ai nagé à sec quand je prenais des leçons de gymnastique. — Vous rassemblez les bras contre les côtes et, vivement, vous les étendez en avant à la hauteur du menton. — Je connais à fond la théorie des mouvements.
— Tu veux dire au fond, répondit Cintrât en riant.
Badiche, piqué, ne répliqua pas ; mais quand il entra dans la mer, voulant prouver qu'il n'avait pas peur et qu'il ne s'était pas vanté en disant qu'il connaissait à fond la théorie de la natation, il alla jusqu'à ce que l'eau lui touchât le menton, et alors, appelant la théorie de son maître de gymnastique à son aide : « Vous rassemblez les bras contre les côtes, » il se lança bravement en étendant les bras et les jambes, et... il coula.
Si Cintrât, qui le surveillait de près, n'avait point enfoncé la main dans l'eau pour le saisir par les cheveux, Badiche aurait vu qu'il en est de la nata-
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tion comme de la peinture, et que la théorie ne suffit pas.
Ce n'avait pas été seulement dans ses espérances matrimoniales qu'Alice avait été satisfaite de voir Cintrât l'accompagner tous les jours à laNoveillard, c'avait été encore dans son amour-propre.
A cette époque de l'année, en effet, c'est-à-dire avant l'arrivée des Parisiens, la plage de la Noveillard appartenait en propre à deux sortes de baigneurs qui n'admettaient pas parmi eux « la fille du pharmacien »; et Alice, obligée de prendre toujours son bain seule, sans personne à qui parler, sans que personne parût la connaître, était fière de montrer qu'elle n'était pas dédaignée par tous et qu'un homme, un homme connu, qui n'avait jamais abaissé les yeux sur les femmes de ce monde, s'occupait d'elle.
La première classe de ces baigneurs se composait de petits nobles vendéens, qui venaient à Pornic avant l'ouverture de la chasse dans leurs terres, et aussi avant que les loyers au bord de la mer fussent trop* chers pour leur bourse, réduite à Téconomie par le malheur des temps. Dans ce cercle restreint, on vivait en famille ; chacun se connaissait ; on était parent ou ami, et Ton regardait du haut de ses quartiers celui qui ne portait pas des •mes sur ses bijoux ou sur son linge. Quand on
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ne s'appelait point : « Ma cousine », on se donnait son titre : « Monsieur le vicomte, Monsieur le marquis. »
L'autre classe était formée des propriétaires de la côte qui étaient tout aussi étroitement enfermés dans leurs prétentions; gonflés ceux-là dans leur richesse, comme les autres l'étaient dans leur noblesse.
Leur ambition, à ces enrichis, aurait été, comme ils disaient, « de faire société avec la Vendée », et leur consolation était que la pharmacie « ne fit pas société avec eux ».
Quelle humiliation en effet! l'un était dans le sucre, l'autre dans la salaison, celui-là dans le guano.
Et ils tenaient de la place, eux et leur famille, une place terriblement obstruante et bruyante.
Le raflRneur, ancien commis voyageur en épicerie, sortait à chaque instant du café, une queue de bilard à la main, d'un air héroï-comique, et allant de groupe en groupe, il s'écriait avec une voix de ventriloque : « Oh là là, quelle culotte, soutiens-moi, Chàtillon! » Pourquoi ChàtillonPll n'aurait pas fallu le lui demander, il n'en savait rien ; il avait entendu cela ; il le répétait « parce que c'était très drôle ». Et il promenait à droite et à gauche des regards sournois pour voir si l'on riait de ses plaisanteries, ou plutôt de sa plaisanterie qui était bien bonne, puisqu'elle lui servait depuis vingt ans.
Important pendant toute la journée, le négociant en salaisons était d'une suprême majesté à l'heure
du bain. Aussitôt que la marée atteignait le trapèze, il se déshabillait, et noblement il se promenait vers le perré, devant les cabines, la tête couverte d'un feutre qu'il avait tripoté et façonné pour l'air qu'il voulait prendre; portant par-dessus son costume rouge un petit manteau vénitien en flanelle blanclie bordé
de velours noir qu'il relevait du côté gauche avec son bras posé sur sa hanche en matamore, tandis qu'il avançait l'autre bras pour donner la main aux dames. Mais il ne la donnait pas à toutes, à celles seulement « de sa société ». Non par méchanceté, mais par respect de lui-même. Au fond, le meilleur du monde, n'ayant qu'un travers avec celui-là, qui était d'avoir voulu former un cabinet de curiosités, dans lequel il avait entassé pêle-mêle un tas de choses ; plantes, bétes, cailloux, antiquités, dont il ne connaissait pas même les noms. Mais cela n'était pas pour l'arrêter, il ne restait jamais court, et quand on lui adressait une question, il répondait tout ce qui lui
passait par la tête : « Cette plaque de bois à Técorce rugueuse est le chêne vert, le populus alha des savants. * 11 y avait aussi, dans son jardin, une bordure de petites fleurs bleues qu'il appelait des lumbago^ qui étaient célèbres. Mais pourquoi se fût-il troublé? Jamais personne ne lui avait fait remarquer que \t populus alha des savants était simplement le peuplier blanc, et que c'était dans les reins qu'on avait des lumbago, le pîumbago n'étant pas tout à fait la même chose.
Cintrât avait remarqué leurs façons dédaigneuses à l'égard d'Alice, et celle-ci, autant pour expliquer ce dédain que pour se venger de ce qu'elle avait eu à souffrir d'eux, avait fait l'histoire de leurs prétentions et de leurs ridicules, — ceux qu'ils pouvaient avoir aussi bien que ceux qu'on leur prêtait, — mettant dans ses paroles dures et moqueuses tout ce qu'il avait de ressentiment entassé dans son cœur.
— Voulez- vous que je leur fasse payer leur façon d'agir? demanda Cintrât.
— Comment cela ?
— Ne vous inquiétez pas du moyen, dites-moi seulement si vous voulez ou si vous ne voulez pas que je vous venge.
Il entrait trop dans le plan d'Alice que Cintrât se posât aux yeux de tous pour son défenseur et même qu'il se compromît pour ell«, pour qu'elle refusât cette proposition, même sans savoir à l'avance où elle devait aboutir. Que lui importait? Elle accepta donc.
— Je vous demande jusqu'à demain, dit Cintrât.
Et il annonça que le lendemain on ne travaillerait qu'à partir de midi. Que voulait-il donc faire le matin ? Par rélève en pharmacie, elle apprit que celui-ci, en venant le matin de Sainte-Marie par la route du bord de la mer, avait rencontré le peintre aux environs de la Noveillard.
Que pouvait-il faire là de si bonne heure?
A midi, il était sur le seuWdQÏ Hôtel des Voyageurs, et il annonça qu'on allaita la Noveillard. Elle voulut l'interroger ; mais il ne répondit que par un sourire.
En arrivant à la Noveillard, ils ne descendirent point sur la grève pour travailler, mais il la conduisit devant une cabine, dont il ouvrit la porte.
Au lieu d'être en toile ou en planches comme dans la plupart des autres bains, ces cabines sont en briques, revêtues de ciment ; sur cette couche de ciment poli, Cintrât avait peint un grand homard rouge, qui coiffé d'un feutre cabossé, drapé dans un manteau vénitien, barrait le chemin de la grève à un 'r.icieux oiseau bleu, et dessous il avait écrit une fable en guise de légende :
Le Homard et l* Oiseau bleu
Qui te rend si hardi de v'nir sur mon rivage ?
Bien que ce homard eût une tête 'de homard, il était impossible de ne pas reconnaître en lui le marchand de salaisons ; c'était son attitude cambrée, ses airs superbes de matamore, sa prestance
et sa jactance, de même l'oiseau bleu était Alice avec sa grâce et son élégance.
Comme elle poussait des exclamations triomphantes, il ouvrit la porte de la cabine voisine.
Là, c'était un paon qu'il avait peint, faisant la roue, une queue de billard à la main, se renversant en arrière en criant : « Soutiens-moi, Ghàtillon ! »
Et le raffmeur n'était pas moins ressemblant dans ses ridicules que le marchand de salaisons.
Les promenades d'Alice avec Cinlrat avaient soulevétout un vol de commérages dans Pornic : — Elle a donc enfin mis la main sur un mari, la fille du pharmacien I — Epousera-l'i! ? — Il ne sera pasassez bête. — Un artiste, vous savez. — Et puis elle est bien fine I Mais après les charges peintes dans les cabines de la Nuvcillard, ce fut une bien autre affaire ; on ne parla plus que de cela ; on se divisa ; les uns prenant parti pour le peintre ; les autres s'exaspé-
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rant contre son audace : — S'attaquer à des personnes de Nantes, bien posées î
Ce bruit n'était pas pour déplaire à Alice, loin de là. Elle avait tout à gagner au tapage, rien à perdre. Et même, si le raffineur et le marchand de salaisons se fâchaient, cela n'en serait que mieux. Cintrât, tel qu'elle le croyait bien connaître, ne serait pas homme à reculer, et un duel avancerait singulièrement les choses. Malheureusement, il n'était guère probable qu'une plaisanterie à propos d'une queue de billard et d'un manteau vénitien pût fournir un prétexte à duel.
La seule inquiétude qu'elle trouvât dans ce tapage, lui venait à propos de Clément, dont la jalousie pouvait s'éveiller. Depuis assez longtemps déjà, elle le voyait sombre, chagrin, tourmenté. Pendant de longues minutes, il la regardait avec une attention concentrée, comme s'il l'étudiait, et voulait fouiller en elle.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? demandait-il. Dismoi que tu m'aimes. Répète-le-moi. Que je t'entende, que je te voie me le dire.
Et, pendant qu'elle lui disait, qu'elle lui répétait ce mot qu'il voulait entendre, il la regardait jusqu'au fond de l'àme.
Mais c'était tout. S'il avait des soupçons, il n'osait pas les formuler, et même il était à croire que, dans sa respectueuse admiration, il n'osait pas se les préciser à lui-même. C'était comme cela qu'elle l'avait élevé. Il avait trop bien le sentiment des supériorités qu'il voyait en elle pour admettre la tromperie. Et,
eùt-il .admis l'idée et la possibilité de cette tromperie, il avait trop grande peur de la perdre, pour lui montrer de la défiance et la fatiguer de reproches ou de scènes de jalousie. C'était à genoux qu'elle le voulait et il s'y tenait. S'il laissait paraître quelque crainte, ce n'était jamais que pour l'avenir. Du présent il était assuré : ou tout au moins il se montrait sûr, ce qui pour elle, pour son repos et sa tranquillité, était la même chose. RUe eût été hu- ■^ miliée dans son orgueil que ce garçon eût l'irrévérence de la suspecter. Ce n'était pas de l'amour qu'il devait lui témoigner, c'était de la dévotion, de l'adoration.
Cependant une nuit elle le vit plus sombre, plus agité, plus absorbé, plus thquisiteur dans ses regards qu'il ne l'avait encore été près d'elle, mais il ne parlait pas ; et les paroles qui lui montaient aux lèvres, il les refoulait.
Fallait-il le laisser se renfermer dans ce silence, ou bien ne valait-il pas mieux le faire s'expliquer, et qu'il dit ce qu'il avait, surtout ce qu'il savait ?
— Comme tu es étrange, ce soir, lui dit-elle, et peu tendre.
— Peu tendre ! s'écria-t-il en joignant les mains.
— Est-ce que, quand on est tendre, on a ces
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yeux furibonds, ces regards inquiets ? Qu'est-ce qui t'inquiète ? Dis-le.
11 hésita.
— Je te le permets.
11 hésita encore ; puis enfin, d'une voix sourde, en détournant les yeux :
— Les propos du monde, dit-il.
— Les propos du monde? fit-elle d'un air ingénu, Quels propos ? Que dit le monde, que tu n'oses le répéter ?
— On parle de tes promenades avec ce peintre.
— Je ne me promène pas avec ce peintre.
— Tu ne te promènes pas î s'écria-t-il stupéfait.
— Je travaille. Que le monde, qui est aussi ignorant que bête, appelle mes sorties avec M. Cintrât des promenades, cela ne signifie rien ; mais que toi, qui sais, tu parles de promenades, voilà ce que je ne comprends pas.
— Je répète ce que j'ai entendu dire.
— C'est bien là ton tort, précisément, non seulement de le répéter, mais encore de t'en montrer inquiet et malheureux. Est-ce là m'aimer ? Et cette inquiétude n'est-elle pas la plus mortifiante des injures que tu puisses faire à notre amour ?
— Si tu savais...
— Oh ! pas de plaidoyer, je n'en veux pas. Reconnais ta faute, tu n'as rien de mieux à faire, et je tâcherai d'oublier tes doutes, qui sont un outrage.
— Je ne voulais pas parler, c'est toi qui m'y as forcé.
— Et que m'importe que tes lèvres se taisent, si
tes yeux parlent ; ce n'en est pas moins une blessure pour moi ; et peut-être même plus cruelle encore, venant de ces beaux yeux toujours si doux et si tendres. Je veux les revoir comme ils étaient avant l'arrivée de ce peintre à Pornic, sans nuages, sans arrière-pensée. Allons, regarde-moi.
11 se mit à genoux devant elle, et dans un élan où il y avait autant de désespoir que de bonheur, il lui prit les deux mains et y enfonça sa tête.
— A tes soupçons je n'aurais rien répondu, ditelle, mais à ta douleur et à ton repentir je veux donner toutes les explications que tu pourrais me demander. Tu sais que je fais de la peinture, et jusqu'à présent c'a été une distraction, un plaisir pour moi. Mais il peut arriver un jour où ce sera un métier et un gagne-pain. Tuas vingt ans; d'un instant à l'autre il est possible que tu partes pour faire le service que tu dois à l'État. C'est même par faveur qu'on te laisse ici.
— Faveur que je te dois.
— Q.uoi que je fasse, elle ne pourra pas se prolonger toujours. Te voilà donc absent pour quarante ou quarante-deux-mois. Si nous restons dans la situation où nous sommes, c'est très bien, je t'attends. Mais les affaires de mon père, qui ne sont pas brillantes, peuvent nous obliger à vendre la pharmacie. Alors, de quoi vivre, mon père, ma mère et moi? Je n'ai que ma peinture. Comprends-tu que je veuille acquérir du talent? Comprends-tu que je veuille profiter des leçons de ce M. Cintrât, qui est un grand peintre? C'est pour nous une question de vie
OU de mort. Ce n'est pas un homme que je vois en lui, c'est un peintre, c'est un maître; et la preuve, c'est que sous ses yeux je n'ai pas craint d'aller te trouver en pleine mer et de monter à bord de ton bateau. Si les propos du monde avaient eu le moindre fondement, crois-tu que j'auraisfait cela. C'eût été de la pure folie. Et cela n'a été qu'une preuve d'amour que j'ai voulu le donner... parce que je le pouvais. — Oh I je ne t'aimerai jamais assez, dit-il en la pressant dans ses bras, jamais comme tu mérites d'être aimée !
I Clément s'était dc- I sespéré des prome- ' nades d'Alice avec Cintrât, Badiche s'en était inquiété aussi.
Tout d'alx>rd il avait été heureux de l'admiration qu'elle témoignait avec tant d'enthousiasmeàson ami, et dont il prenait sa part; cela était tout naturel; elle avait du goût, cette belle fille, de l'originalité. y Mais en la trouvant à chaque instant, du matin au
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soir, entre son ami et lui, il s'était fâché, et cet empressement, cet accaparement ne lui avait plus paru naturel du tout.
Que lui ne fit pas de peinture, cela s'expliquait facilement, il avait des raisons pour cela, des raisons excellentes qu'il n'avait pas besoin de donner aux autres; mais elle, pourquoi n'en faisait-elle point?
Qu'elle voulût se faire épouser par Cintrât, cela était une idée qu'il avait eu la plus grande peine à admettre, et même qu'il avait rejetée comme imbécile la première fois qu'elle s'était présentée à lui ; mais à la longue elle s'était imposée et alors il avait noté une série d'observations plus significatives les unes que les autres.
Ah çà ! elle n'était donc pas aussi fme qu'elle le paraissait, cette fille, de s'imaginer que Cintrât pouvait se marier. Cintrât marié! c'était à mourir de rire. Cintrât, l'homme du laisser-aller, le désordre en personne; Cintrât, qui oubliait souvent qu'il avait un chez lui, qui passait ses nuits à noctambuler, à bavarder ou à boire, Cintrât, l'ennemi-né de toutes les régies et de toutes les traditions ; mais elle n'avait donc pas des yeux pour voir, cette fille rusée !
Et cela l'avait tout d'abord rassuré ; mais en réfléchissant il s'était dit que, si Cintrât était bien réellement tout cela, il était aussi une âme tendre, un cœur qui se laissait prendre par bonté, un caractère qui se laissait mener par faiblesse, et l'inquiétude lui était revenue plus vive, plus précise par cela même qu'elle était raisonnée. On peut les entraîner loin, les bons et les faibles.
Il décida qu'il ne fallait pas laisser aller plus longtemps les choses sur cette pente, et que son devoir était de montrer à Cintrât où Alice semblait vouloir le conduire. Sans doute il lui était pénible d'avoir une explication à ce sujet, comme il lui avait été pénible d'en avoir une le lendemain de leur arrivée à Pornic, car si les discours théoriques convenaient à son caractère indécis, les remontrances précises et directes n'étaient pas du tout son fait ; mais il se dit que ce serait lâcheté à lui de continuer à se taire, et il parla.
Autrefois les tête-à-tête avec Cintrât se présentaient du matin au soir, mais dep'uis qu'Alice était toujours entre eux, il n'avait plus de liberté que pendant les heures de repas ; il choisirait donc une de ces heures pour leurs explications.
Un soir qu'ils rentrèrent plus tard que de coutume, ils se trouvèrent seuls dans la salle commune où on leur servait leur dîner sur une table séparée, et Badiche résolut de ne pas laisser échapper cette occasion.
Justement Cintrât était dans un moment de bonne humeur, et, comme il arrivait souvent lorsqu'il en était ainsi, il avait bu gaiement et surtout largement.
— Sais-tu que j'ai trouvé la belle Alice bien tendre aujourd'hui? dit Badiche.
— Tendre! fit Cintrât, en emplissant son verre et
en le vidant.
— Sentimentale, si tu aimes mieux. Et, en la regardant, je la plaignais.
— pourquoi donc la plaignais-tu?
— Parce que je pensais au chagrin noirdans lequel va se noyer cette belle fille quand nous serons partis.
— Elle travaillera.
— Elle ne travaillera pas; elle pleurera, car tu emporteras avec toi ses illusions et ses espérances. Je ne sais pas quels sentiments elle éprouve pour toi, mais il est certain qu'elle s'est mis dans la tête que tu pouvais 1 "épouser.
— Me marier; s'écria Cintrât en riant auxéclats; ahl elleest vraiment bien bonne, et c'est toi, mon bon Badiche, qui as eu cette idée triomphale. A ta santé!
Cintrât vida de nouveau son verre plein.
— Ce n'est pas moi qui ai eu cette idée, c'est elle qui s'en est bercée, qui l'a caressée, et ft'anchement, à te voir prés d'elle, ce n'était pas si absurde que tu parais le croire.
— Elle ne me connaît donc pas ?
— Elle te voit ; et tel que tu es avec elle, elle a le droit de s'imaginer que tu peux vouloir la prendre pour femme.
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— Allons donc !
— Je t'assure que je parle très sérieusement, et c'est très sincèrement aussi que je te dis que tu devrais dégager ta responsabilité.
— Tu te moques de moi.
— Vous n'avez jamais parlé mariage entre vous?
— Jamais.
— Eh bien, si j'étais toi, je lui en parlerais le premier pour lui dire que je ne suis pas un homme qui se marie ni qu'on marie ; et je le ferais non seulement pour elle, pour lui éviter une terrible déception, mais encore pour moi, pour m'éviter plus tard des remords ; quand on est un bon garçon comme toi, on n'aime pas à se dire qu'on a fait le malheur d'une pauvre fille.
Cintrât parut réfléchir et, pendant ce temps, Badiche fit apporter une nouvelle bouteille.
— Comment diable aurait-elle pu s'imaginer cela? demanda Cintrât.
— Comment? Je n'en sais rien, mais le certain, c'est que cela est ; aussi, je te répète qu'à ta place je n'hésiterais pas : que faut-il ? deux mots précis, et elle reviendra à la réalité des choses pendant qu'il en est temps encore ; plus tôt aurait assurément mieux valu, mais enfin il n'est pas encore trop tara ; vas-y donc franchement.
— Mais c'est ridicule de dire qu'on ne veut pas se marier à qui ne pense peut-être pas au mariage.
— Et si elle y pense? Si, comme je l'affirme, elle a mis toute sa vie sur cette espérance ? si tu l'as encouragée, poussée, est-ce encore ridicule ?
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— La pauvre fille !
— C'est pour qu'elle ne soit pas plus malheureuse encore que je veux que tu t'expliques loyalement.
— Marié! marié! non, c'est trop drôle.
— Ce n*est pas à moi qu'il faut dire cela, c'est à elle, et c'est tout ce que je te demande de faire. Allons-y donc, et tout de suite.
Mais le tout de suite n'arriva que quand la bouteille fut vide, et ce ne fut pas Badiche qui la vida.
C'était maintenant l'ordinaire que, tous les soirs, en sortant après son dîner. Cintrât trouvât M. Roberjot assis devant sa porte avec sa femme et sa fille. On échangeait quelques mots ; puis Alice proposait une promenade, et tandis que le pharmacien restait chez lui pour exécuter une ordonnance, ou le plus souvent pour piocher en toute tranquillité une nouvelle annonce sur la polysarcie, on s'en allait respirer l'air frais du bord delà mer : Alice marchant à côté de Cintrât, M™* Roberjot s'entretenant avec Badiche.
Elles n'avaient rien d'agréable pour Badiche, ces promenades, pas plus que les conversations de M™*" Roberjot; cependant il les avait acceptées, aimant encore mieux subir les bavardages de la bonne dame que d'aller s'enfermer dans un café pour entonner des chopes par-dessus d'autres chopes.
Plus d'une fois, il est vrai, il avait craint que Cintrât laissât voir qu'il n'était pas le même homme qu'avant ; mais ce soir-là, au lieu de redouter cette révélation, il la souhaitait, et c'était pour cela que, leur dîner fini, et voyant Cintrât en train, il avait demandé une nouvelle bouteille, lui qui habituellement renvoyait celle que commandait Cintrât ; mais de celle-là il attendait un résultat double : elle ferait parler Cintrât, et d'autre part elle ferait réfléchir Alice.
A voir Cintrât, lorsqu'il sortit de YHotel des yoyageurs, Badiche eut bon espoir ; il parlerait, car il était dans la situation d'un homme que rien n'arrête, superbe, vainqueur, le nez dans le ciel, le regard en danse, avec un air beaucoup plus gai que tendre.
— Vous avez dîné bien longuement, ce soir, dit Alice.
— C'est qu'il faisait soif, répliqua Cintrât.
Ce n'était pas la première fois depuis qu'ils étaient à Pornic qu'il avait fait soif, et toujours Badiche s'était ingénié et multiplié pour sauver la situation, mais, ce soir-là, il crut devoir la préciser:
— Et quand il fait soif, nous ne quittons pas la table si vite que ça, dit Badiche.
— Mais quand on n'a plus soif ? interrompit Alice.
— Est-ce que vous croyez qu'on boit comme on mange, demanda Cintrât d'un air goguenard, par besoin ? On boit pour boire, parce qu'il arrive un moment où le vin vous éveille les idées, vous donne la fortune, la gloire, l'amour. Vous ne vous êtes jamais grisée, mademoiselle?
— Oh ! monsieur Cintrât ! s'écria M"' Roberjot
scandalisée.
— Laisse donc M. Cintrât, dit Alice, et. si tu ne veux pas l'entendre, allons nous proniener ; nous prendrons les devants.
Disant cela, elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle passa son bras sous celui de Cintrât.
La nuit était venue depuis assez longtemps déjà, et ses ombres emplissaient les rues qui ne recevaient plus de luniièrequede la devanture de quelques rares
boutiques restées ouvertes ; ils marchaient sans qu'on les vit distinctement et même sans que bien souvent on les reconnût. M'"" Roberjot et Badiche les suivaient, mais d'assez loin, car voulant que Cintrât pût s'expliquer librement, Badicbe ralentit toujours le pas. Bien que la distance ne lui permit pas d'entendre un seul mot de ce qu'ils pouvaient se dire, il ne doutait pas que cette explication ne fût en bon train ; cela résultait pour lui de l'attitude de Cintrât, qui marchait tout penché vers Alice, autant que l'ohs-
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curité de la nuit lui permettait de les voir, et cette attitude était significative.
11 se trompait cependant ; si Cintrât marchait tout penché vers Alice, ce n'était pas pour s'expliquer ni pour parler ; en réalité il ne parlait point, ou tout au moins il ne parlait guère, répondant seulement par quelques courtes paroles à ce qu'elle lui disait ; et s'il se penchait ainsi vers elle c'était parce qu'il avait plaisir à sentir la douce chaleur du bras qu'elle avait passé sous le sien, et à respirer le parfum de verveine qui se dégageait de ses cheveux ; tout à cette sensation, il en jouissait béatement sans penser à rien, et de temps en temps il pressait le bras d'Alice contre sa poitrine.
Ils étaient sortis de la ville, et après avoir longé le vieux château, ils avaient pris la route en corniche qui suit le rivage où la mer battait son plein faiblement, sombre et mystérieuse dans cette nuit obscure.
La fraîcheur de la bise rappela à Cintrât qu'il n'était pas là pour se promener simplement, et qu'il avait quelque chose à dire, quelque chose de grave, au moins pour cette pauvre fille, si les prévisions de Badiche n'étaient pas fausses.
Au moment où il avait été question de cela avec Badiche, cette explication lui avait paru très facile ; il trouvait très drôle l'idée de son mariage ; mais voilà que maintenant, par le seul fait de ce bras qui serrait le sien, il ne savait plus quoi dire.
Il se fixa un point jusqu'où il irait, et là il parlerait ; après tout, c'est bien simple.
Cependant, il dépassa ce point sans avoir parlé.
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Alors une impatience le prit ; il serait bizarre, vraiment, que quelques verres de vin l'eussent paralysé.
Allons, c'était trop bête d'hésiter ainsi ; plus cette belle fille le troublait, plus il devait être franc.
Il se détourna pour voir où était M"** Roberjot et Badiche ; on les apercevait à peine dans l'ombre ; personne dans cette partie du chemin ; pas d'autres bruits que ceux de la vague au-dessous d'eux.
Elle s'appuyait sur son bras gauche ; il lui prit la main dans sa main droite.
— Puisque nous sommes seuls et que personne ne peut nous entendre, je dois vous dire une chose grave...
— Ah ! ne la dites pas ! s'écria-t-elle en se serrant contre lui, toute frémissante ; je vous en prie, ne la dites pas !
Il resta un moment stupéfait, se demandant s'il rêvait, ou bien s'il était tout à fait gris. Qu'avait-elle donc?
— Cependant, dit-il, il faut que vous sachiez...
— Est-ce que je ne le sais pas ? interrompit-elle ? est ce que je ne l'ai pas vu tout de suite ? est-ce que je ne l'ai pas senti ! indifférente ou prise par d'autres idées, j'aurais pu n'avoir d'yeux pour voir, pas de cœur pour sentir, mais je n'étais pas prise par d'autres idées...
Elle s'était pressée contre lui si étroitement qu'ils s'étaient arrêtés. Avant qu'il eût trouvé un seul mot à répondre à ces paroles extraordinaires. M'"* Roberjot et Badiche les avaient rejoints.
Badiche s'imaginant que par sa présence il mettait fin à une situation délicate, qui ne s'était que trop prolongée, ne les quitta plus, et ce fut enmarcliant côte à côte qu'il revinrent tous les quatre à , Pornic.
— Eh bien, qu'est-ce que tu lui as dit? demanda Badiclie lorsqu'ils furent seuls.
— Qu'est-ce que je lui ai dit? ma foi, je n'en sais trop rien, répondit Cintrât en cherchant.
— Au moinstu lui as dit...
— C'est elle qui a parlé tout le temps.
— \-.t de quoi?
— Est-ce que je sais?
1. lendemain matin Badiche voulut que Cintrât lui racontât ce s'était passé la veille a\'ec Alice ; mais il n'en put rien tirer de précis. — Je ne sais pas ; je ne me rappelle rien :
j'étais parti.
Que s'était -il donc passé entre eus, que lintrat n'en voulait point par- Sans deviner la vérité, Badii;!ie se dit qu'il avait été maladroit de procéder comme il l'avait fait ; ce n'était point Cintrât qui aurait dû expliquer à Alice qu'il n'était point mariable ; c'était lui, Badiche. qui aurait dû expliquer, avec raisons démonslralives à l'appui, qu'un homme comme Cintrât ne pouvait pas se marier.
Et alors il décida que ce qu'il n'avait point fait la veille, il le ferait ce jour même ; il n'était que temps de réparer sa maladresse : il n'est pas facile pour un homme de dire qu'il ne se mariera jamais, tan-
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dis qu'un ami peut très bien le faire comprendre et même cela n'a que plus de portée.
Lorsqu'ils sortirent après déjeuner pour aller travailler, il s'arrangea pour faire en cachette un signe à Alice qui voulait dire clairement qu'il avait à l'entretenir en particulier.
Au lieu de marcher à côté de Cintrât, elle resta en arrière, et comme Badiche ralentissait le pas, ils ne tardèrent pas à pouvoir parler sans craindre d'être entendus.
— C'est à propos de la journée d'hier, commença Badiche, que je veux vous faire des excuses. Que vous a-t-il dit?
Elle le regarda avec une surprise qui instantanément se changea en méfiance.
— Jusqu'à présent, continua Badiche qui, bien que préparé, était assez embarrassé pour trouver ses mots, jusqu'à présent j'étais parvenu à sauver la situation ; sans doute vous pouviez avoir des soupçons...
— Quels soupçons ? interrompit-elle.
— Vous n'avez pas été sans voir qu'il n'était pas après dîner ce qu'il était avant ; mais les choses n'en étaient jamais arrivées à ce point. C'est un accident, il ne faut pas lui en vouloir ; vous savez, la chaleur.
Alice l'examinait, se demandant ce qu'il y avait sous ces paroles ; était-ce bêtise, était-ce finesse? Où voulait-il en venir s'il savait ce qu'il disait?
Mais il n'était pas facile de deviner ce que cachait la physionomie désolée de Badiche ; ses sourcils tombants disaient qu'il était dans la détresse, voilà
tout ; quant au reste, son indécision ordinaire qu'il mettait dans ses paroles aussi bien que dans son attitude et sa démarche le rendait à peu près impénétrable. Comment lire ce qui se passe dans un homme qui semble ne jamais savoir ce qu'il veut dire, ni ce qu'il veut faire?
D'ailleurs il continuait et elle devait l'écouter.
— N'est-ce pas déplorable, à son âge, avec son talent? où ne serait-il pas arrivé sans cette passion, sans ce vice ? 11 faut bien appeler les choses par leur nom. 11 est vrai qu'on doit dire à sa décharge que chez lui c'est héréditaire. 11 tient ça de ses parents. Et quels parents î
Badiche avait étudié Alice depuis qu'il la craignait, et il avait remarqué combien elle était fière et orgueilleuse ; il était donc bon pour son plan qu'il lui fit connaître la famille de Cintrât.
— Certainement, sa mère était la meilleure des femmes, continua-t-il, et l'amour que son fils avait pour elle le prouve bien. Mais que peut une femme qui n'a jamais eu de mari, pour élever un fils? D'ailleurs, ce n'est point elle qui a élevé Cintrât, mais un frère à elle, un ouvrier de talent, il est vrai, car le talent est héréditaire aussi dans la famille, un sculpteur sur bois qui s'imaginait que le vin met des idées dans la tête de l'homme et lui donne la liberté. C'est à son école que Cintrât s'est formé.
— Mais à la vôtre, ne s'est-il pas formé autrement ? dit Alice avec ironie. Ne s'est-il pas réformé?
Badiche sentit l'épigramme, mais il ne le laissa pas paraître et continua avec bonhomie :
— Vous voyez que non, hélas î Et pourtant c'était mon ambition.
— Vous vouliez ordonner sa vie ?
— Justement, et c'était bien naturel en voyant son désordre. Si vous saviez quel laisser-aller! à ce point qu'il oubliait bien souvent qu'il avait un chez-lui ; passant ses nuits à noctambuler et à boire ; allant d'une brasserie à une autre ; guettant dans les rues quelque camarade avec qui il pourrait achever sa nuit sans se coucher. Quel talent résisterait à cette vie-là?
— Mais vous l'avez changée cette vie-là, car son talent a résisté, il me semble... et victorieusement.
— Je l'ai changée, il est vrai, mais pas autant que je l'espérais. Vous en avez eu la preuve hier soir. Je lui ai donné de bonnes habitudes de travail qu'il n'avait pas ; mais les mauvaises habitudes qu'il avait je ne les ai pas malheureusement démolies toutes. Ainsi...
11 allait continuer, mais elle l'arrêta :
— Comme il doit vous être pénible, à vous qui êtes son ami si dévoué, de parler de lui en ces termes !
Badiche fut un moment décontenancé : ou elle se moquait de lui, ou elle le jugeait un misérable ; mais quoi qu'il en pût être, cela ne devait pas l'arrêter ; que lui importait que cette rusée le jugeât bien ou mal, il avait sa conscience pour lui !
— Si je m'ouvre ainsi à vous, dit-il, en se faisant de plus en plus bonhomme, c'est pour que vous ne condamniez pas mon ami, sans comprendre qu'il y a de très fortes circonstances atténuantes en sa faveur. Et puis, c'est aussi pour que vous lui fassiez sentir
que cela n'est pasd'un artiste tel que lui. Une femme, — et une femme telle que vous, mademoiselle, — a bien de l'influence sur un homme.
— J'admire trop M. Cintrât pour me permettrede le juger.
— C'est précisément à cette admiration que je fais appel. Songez que son talent doit sombrer s'il ne renonce pas à ses habitudes d'intempérance ; et aidez-moi à le sauver.
— Vous le voulez? dit-elle en le regardant avec un air étrange.
— Je vous le demande.
— Eh bien, je vous le promets.
— Ah 1 la tâche sera rude ; combien de fois ai-je cru avoir réussi, et combien de fois est-i! retombé!
Pendant quelques instants Alice n'avait absolument rien compris aux paroles entortillées de Badiche, mais elle n'a\-ait pas tardé à voir clair dans son jeu.
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— Il m'a devinée, se dit-elle, et comme il est hostile à mon mariage, il veut me dégoûter de Cintrât en me le représentant comme un ivrogne.
Et elle s'était amusée des grimaces de ce malheureux Badiche qui ne disait pas un mot contre son ami, sans que ce mot lui brûlât la langue.
Mais Badiche n'était pas que drôle dans ce rôle ; il pouvait devenir dangereux : et il suffisait qu'elle le vît opposé à son mariage — ce qu'elle avait prévu d'ailleurs — pour qu'elle se tînt en défiance.
Il avait dû comprendre qu'elle s'était moquée de lui, et s'il ne l'avait pas vu au moment même, la réflexion à coup sûr le lui avait fait sentir plus tard ; de sorte que maintenant il devait chercher d'autres moyens à employer pour arriver à son but.
Il fallait donc qu'elle fût prudente et qu'elle veillât sur elle, de façon à ne rien livrer au hasard : ce n'était pas quand elle parvenait enfin à mettre la main sur un mari, qu'elle allait s'exposer à le perdre par des légèretés.
Jusqu'à ce jour, elle avait pu garder Clément sans trop de dangers, mais maintenant ce serait folie non seulement de continuer leurs entrevues nocturnes, mais encore de tolérer qu'il restât plus longtemps à Pornic.
Il fallait qu'il partît, et tout de suite.
Le pauvre garçon, comme il allait souffrir ! Elle sentait cela, et c'était de tout cœur qu'elle compatissait aux tourments qu'il allait endurer. Mais elle n'y pouvait rien. Elle aussi, d'ailleurs, allait être malheureuse de son départ. Certainement, il lui
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manquerait ; elle était trop habituée à lui pour qu'une brusque séparation s'opérant du jour au lendemain ne fût pas douloureuse pour elle. 11 était si tendre, si passionné ! Il l'aimait si follement ! 11 avait de si beaux yeux lorsque, à genoux devant elle, il la contemplait dans une extase muette !
Avec tout son talent, Cintrât ne lui ferait pas oublier la tendresse, la passion, les élans, la soumission de ce pauvre garçon, et elle ne penserait assurément jamais à lui sans émotion et sans reconnaissance. Que serait-elle devenue sans lui dans ce Pornic somnolent et plat? Ce qu'elle avait eu de bon depuis deux ans, c'était à lui qu'elle le devait. Et voilà que maintenant il fallait qu'elle le quittât. Mais quoi ! c'est la vie. Ce n'était pas sa faute, à elle, si elle ne pouvait pas l'épouser ; si lui n'avait pas de situation, et si elle n'en avait pas non plus. Elle l'avait aimé ; il n'avait pas à se plaindre ; ce qu'il avait été pour elle, elle l'avait été pour lui.
Le cruel de cette situation, c'était qu'elle fût obligée de la dénouer de ses propres, mains, durement, sans ménagements : ils n'allaient pas se quitter ; elle allait le faire partir.
Il s'en irait donc. On n'avait déjà que trop parlé de lui et d'elle dans Pornic. Il fallait que dès maintenant elle coupât court à ces bavardages, avant qu'ils pussent arriver aux oreilles de Badiche. Quel parti n'en tirerait-il pas auprès de Cintrât ? Ce n'est pas du tout la même chose de s'appuyer sur ce qu'on dit, que sur ce qu'on a pu dire dans un temps plus ou moins éloigné.
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C'était grâce à elle que Clément n'était pas encore incorporé dans Tarmée de mer. Bien qu'il eût de quelques mois dépassé l'âge où l'on appelle ordinairement les marins, elle avait pu, en manœuvrant adroitement, et surtout en dessous, le retenir à Pornic. Pour cela, elle avait employé son père, qui était lié avec le commissaire de la marine, et celui-ci n'avait point fait partir Clément à la date précise où il aurait dû rejoindre Lorient. 11 n'en est pas, en effet, des matelots comme des soldats, qui arrivent par classe et tous en même temps au régiment. Dans l'armée de mer on est plus paternel que dans l'armée de terre, et cela par la force même des choses : au moment où le matelot devrait être incorporé, il est souvent loin de son pays, embarqué pour une longue navigation ; ou bien, s'il vient de rentrer, il est fatigué, il a besoin de se refaire, de sorte qu'il y a pour lui des retards de faveur dont ne jouit pas le soldat. Clément avait profité d'une de ces faveurs à laquelle il n'avait aucun droit ; il n'y aurait qu'à la lui retirer. C'était bien simple. Un mot au commissaire de l'inscription maritime, et c'était fini, le lendemain ou le surlendemain, elle n'aurait plus rien à craindre.
Mais ce mot, il ne lui convenait pas plus de le dire directement maintenant pour qu'il partît, qu'elle n'avait voulu le prononcer quelques mois plus tôt pour qu'il restât ; c'était son père qui devait s'en charger.
Si Cintrât avait eu l'esprit libre ce jour-là, il aurait vu qu'elle était préoccupée, autre avec lui qu'elle
ne se montrait tous les jours ; mais, préoccupé luimême de ce qui s'était passé la veille entre eux, songeur et recueilli, il suivait sa propre pensée, et, si parfois il croyait remarquer quelque changement en elle, les raisons ne lui manquaient pas pour qu'il se l'expliquât.
Ce fut le soir seulement, en rentrant, qu'elle put mettre à exécution le plan qu'elle avait arrêté.
— J'ai beaucoup réfléchi, dit-elle à sa mère lorsqu'elles furent seules, aux observations que tu m'as faites il y a quelque temps à propos de Clément ; et je crois qu'il serait bon qu'il quittât Pornic.
— Tu crains les propos du monde.
— Non, puisqu'ils ne reposent sur rien, mais je crains que si ce pauvre garçon m'aime comme tu le crois, il n'ait trop à souffrir en apprenant mon mariage ; autant lui éviter cette douleur. Et je compte sur toi pour cela. Demande à mon père de dire un mot au commissaire de la marine, et Clément partira Une fois qu'il sera à Lorient, ou embarqué, il ne pensera plus à ce grand amour qui t'inquiétait.
Cela répondait trop aux désirs de M™® Roberjot pour qu'elle ne fît pas tout de suite ce que sa fille demandait. Le soir même, M. Roberjot appela le commissaire de la marine quand celui-ci passa devant la pharmacie, et en prenant un verre d'élixir de Garus dans la cuisine, le sort de Clément fut réglé.
Si celui-là se plaint, dit le commissaire, ce sera un fameux ingrat !
E lendemain, à onze heures et demie du soir, Alice, assise dans sa chambre, auprès de sa lampe allumée, attendait avec une certaine anxiété l'arrivée de Clément. Comment allait-il accepter cet ordre de départ? Bientôt elle entendit par la fenêtre ouverte un frôlement et un craquement bien connus, alors elle prit un air gai et heureux ; ne fallait-il pas qu'il ne pût rien soupçonner?
A peine avait-il fait deux pas qu'elle fut dans ses bras, le serrant fortement.
— J'avais comme un pressentiment que tu ne viendrais pas ce soir, dit-elle.
— Et pourquoi ?
— Sait-on jamais le pourquoi d'un pressentiment? Pendant qu'elle se tenait collée contre lui, elle
Tavait senti frémir des pieds à la tête; elle le regarda : il était pâle, son front était contracté par deux plis profonds, ses lèvres tremblaient.
— Qu'as-tu? demanda-t-elle.
— Rien.
— Tu es malade?
Il fit un effoit pour sourire :
— Une contrariété, dît-il, je t'expliquerai cela avant de partir. Nous avons trois heures à passer ensemble, je ne veux pas les attrister. Soyons tout à notre amour. Plus tard il sera temps.
Et l'étreignant, il l'embrassa longuement sur les yeux, dans le cou, avec de douces caresses.
La fenêtre était restée ouverte. Alice, qui ne perdait jamais la tête, surtout quand il y avait une précaution à prendre pour assurer sa sécurité, alla la fermer, ainsi que les rideaux.
Q^and elle revint, elle vit qu'il avait levé l'abat-
jour de la lampe et qu'il regardait çà et là comme s'il cherchait quelque chose.
— Que cherches-tu donc ? demanda-t-elle.
— Je regardais si tu avais quelque tableau en train.
— Et pourquoi ?
— Pour voir si tu travailles.
— Mais certainement.
Il continuait de regarder çà et là.
— Tu as un tableau en train? demanda-t-il.
— Pas de tableau, des études.
— Alors, tu es contente?
— Mais oui.
11 soupira avec un sentiment de soulagement, comme si ce qu'elle venait de dire lui enlevait une grosse inquiétude.
Elle le connaissait trop bien pour ne pas voir son émotion et son trouble, les efforts qu'il faisait pour se contenir et amener un sourire sur son visage bouleversé par l'angoisse, pour assurer sa voix tremblante qui le trahissait à chaque instant; mais ces questions à propos de travail et de tableaux la déroutaient. Qu'avait-il? A quelle crainte ôbéissait-il ? Ce n'était donc pas seulement son ordre de départ qui l'avait jeté dans cet état violent? Elle voulut savoir, et tout de suite.
— Qu'as-tu? demanda-t-elle. Parle! je le veux.
— Plus tard.
— Non, pas plus tard, tout de suite.
Puis, revenant sur la dureté de cet ordre :
— Je te verrais tourmenté sans savoir ce qui te tourmente ! tu sens bien que c'est impossible. Parle
donc. Dis-moi pourquoi tu m'adresses ces questions.
— Je t'en prie. .
— Et moi je te dis que je veux que tu parles.
— Oh ! chère Alice bien-aimée, adorée, pas sur ce ton, je t'en prie, pas avec ces regards ! que je n'emporte de notre entrevue de cette nuit que des souvenirs d'amour et de tendresse.
— Alors parle, dis-moi ce qui t'inquiète, que je l'efface avec mes caresses.
— Et si tu pouvais l'effacer, crois-tu donc que je ne l'aurais pas déjà dit !
mais tu ne peux rien pour moi, et je voulais me taire. Il faut que demain... je sois à Lorient. . .
pour mon service.
— Mon Dieu !
Et elle se cacha le visage dans ses deux mains, restant ainsi et ne trahissant sa douleur que par un frémissement des épaules.
Ce fut lui qui la calma
qui
trouva de douces paroles pour la soutenir.
— Tu vois que j'avais raison de ne pas vouloir parler avant le moment de la séparation; voilà notre dernière nuit perdue.
— Pauvre enfant ! s'écria-t.elle, malheureuse que je suis.
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Il voulut qu'elle ne s'abandonnât pas à ce désespoir qui l'anéantissait.
— C'était en pensant à mon départ que je m'inquiétais de savoir si tu étais contente de ton travail, dit-il ; pardonne-moi , c'était là une pensée égoïste ; je voulais savoir si pendant mon absence tu serais en état de réaliser ce que tu m'as fait espérer.
— On dit cela longtemps à l'avance : « Je ferai cela quand il sera piirti; » mais maintenant il ne s'agit plus de ce qui sera, nous sommes en plein dans ce qui est, et je suis anéantie.
De nouveau il s'ingénia à la réconforter ; mais elle était si accablée, si abattue ; s'il avait pu lui faire oublier, s'il avait pu la distraire, la faire rire !
Il y parvint.
— Quel brave tu es ! dit-elle, je t'admire, moi, si faible et si lâche.
Mais aussi qu'allait-elle devenir pendant ces quarante mois d'absence : la nuit noire, la mort pour elle?
Sentait-il au moins la grandeur des sacrifices qu'elle lui faisait : l'attendre, ne pas vivre pendant ces quarante mois? Quelle plus grande preuve d'amour pouvait-il demander, désirer, rêver? Qu'il se mît à sa place, à elle, pauvjre fille vieillissante.
Cependant il fallait en venir à décider ce qu'ils feraient pendant ces quarante mois. Elle lui écrirait souvent. Lui aussi écrirait, mais en adressant ses lettres à Nantes, poste restante, à leurs deux initiales , et sans nom , sans aucun détail personnel dans ce qu'il lui dirait.
Enfin une lueur pâle blanchit le ciel du côté de l'Orient; la demie après deux heures sonna à l'église; le jour allait venir. Il fallait partir. Que de baisers,
que de larmes, que d'étreintes I Encore!
Pour ces lettres qu'on lui demandait, il avait pris les devants : s'arrachant à ses bras, il lui en'donna unt qu'il avait écrite.
— Tu la liras, dit-il.
Et follement, il courut à la fenêtre.
Il avait disparu; sa tète reparut.
— Pense à moi.
Et elle entendit le bruit de ses pas s'éloigner, s'évanouir.
Un moment, elle balança la lettre entre ses mains; mais elle était trop émue de et départ pour la lire. Ce serait une crise nouvelle. Elle prit une allumette et la brûla dans la cheminée.
S'il s'était retourné, il aurait vu au-dessus de la chambre de celle qu'd aimait monter une petite fumée blanche dans le ciel encore sombre, ce qui restait de leurs amours, un tout petit nuage qu'emportait la brise matinale.
I Cintrât avait refusé de répondre \Â aux questions de Badiche, ce
, ', n'était pas seulement parce qu'il
ne se rappelait qu'assez vaguement ce qui s'était passé entre ' / Alice et lui. c'était encore parce
qu'il était très perplexe sur la situation que cela lui créait.
Il avait eu raison, Badiche :
elle voulait l'épouser ; en tous
cas, elle l'aimait, car enfin il
fallait bien qu'elle l'aimât et qu'elle l'aimât jusqu'à
en perdre la tête pour s'être ainsi livrée.
C'était très grave cela, très embarrassant. 11 n^était pas un homme qui se marie. Jamais l'idée ne lui était venue qu'il pouvait épouser les femmes qu'il avait aimées jusqu'à ce jour.
Il est vrai qu'elles ne ressemblaient pas à cette belle fille ; elles n'avaient ni sa beauté, ni son intelligence, ni son esprit, ni ses qualités morales. Jamais aucune ne lui avait témoigné cette admiration, cette vénération. Il était U9 Dieu pour elle.
Mais c'était embêtant ça ; très embêtant ; voilà-t-il pas un beau dénouement en vérité î
Marié ! marié ! mais il ne pouvait pas se marier. Il ne se voyait pas du tout dans le rôle d'un mari. 11 serait ridicule. Et ce qui était plus grave encore, il serait exécrable.
Après tout, elle était peut-être plus romanesque que tendre, cette grande fille; la nuit, les vagues et le étoiles avaient peut-être la grosse part dans son entraînement. On n'épouse pas une fille parce qu'elle s'est serrée contre vous.
Décidément, le mieux était qu'il filàt au plus vite, et ne s'exposât pas à une nouvelle aventure de ce genre. 11 s'agirait d'une indifférente, il serait à l'abri d'une surprise; mais justement elle ne lui était pas indifférente. Et faible comme il se savait, il devait se tenir sur ses gardes.
11 partirait donc, et sans retard, puisqu'il était encore temps pour lui de se sauver honnêtement.
Sa résolution arrêtée, il l'annonça à Badiclie :
— Nous partons demain, mon vieux.
— Oh î quelle chance ! ce n'est pas trop tôt ; je respire ; nous l'échappons belle !
— Tantôt tu occuperas la mère un moment, que je reste seul avec la fille.
— Oui, mais je ne vous perds pas de vue.
— Comme cela va jeter un froid, tu n'emmèneras la mère qu'à la fin de la séance ; la journée serait trop difficile à passer si nous la commencions par les adieux.
— Entendu.
Ce n'était pas gaiement que Cintrât pensait à ces adieux ; il lui en coûtait de s'éloigner d'Alice, à laquelle il était habitué et qu'il était habitué d'avoir
près de lui pour le regarder, pour l'entendre. Mais quoi, il le fallait.
Justement elle ne lui avait jamais paru plus charmante que ce jour-là, plus en beauté, plus gaie, plus en train : la pauvre fille ! Et tout en travaillant, il s'apitoyait sur elle, se disant qu'il n'était pas sans torts envers elle, car enfm si tout d'abord il s'était nettement posé en homme qui ne se marie pas, elle n'aurait pas eu l'idée qu'on pouvait l'épouser ; c'était en le voyant tous les jours qu'elle s'était imaginé qu'il était l'homme supérieur qu'elle avait rêvé et attendu ; de là tout le mal. La pauvre fille, quelle chute !
A l'heure dite, Badiche emmena M™® Roberjot comme il avait été convenu ; mais sans s'éloigner.
Cintrât était faible, il n'était pas lâche ; aussitôt que M"" Roberjot et Badiche ne purent plus l'entendre, il commença :
— J'espère, dit-il, que maintenant vous allez vous mettre à travailler sérieusement.
— Dès demain.
— Je n'ai plus rien à vous apprendre, et cette pensée adoucit pour moi le chagrin du départ.
— Quel départ? s'écria-t-elle incapable de retenir cette exclamation.
— Le nôtre. Demain, nous rentrerons à Paris.
— Vous partez... vous partez !
Au cri d'Alice, Badiche et M"'- Roberjot avaient tourné la tête et ils se rapprochaient.
Alice était si profondément bouleversée qu'elle regardait Cintrât sans parler.
Il fallait dire quelque chose, cependant.
— Croyez bien que je garderai de nos relations, qui ont trop peu duré... le plus doux souvenir. Il s'arrêta, ayant peur de se laisser entraîner. Mais déjà Badiche arrivait, suivideM""Roberjot ;
leur présence sauva la situation, et Cintrât se'remit au travail, sans qu'Alice lui adressât un seul mot. Qjiand on se mit en route pour rentrer a Pornic, elle resta en arrière avec sa mère.
— Eh bien? demanda Badiche,
— C'est fait.
— au'a-t-elle dit ?
— Rien ; elle a poussé un cri de surprise.
— Je l'ai entendu, et alors j'ai ramené la mère pour te tirer d'embarras et couper court aux explications.
Quand on entra dans Pornic, Alice se rapprocha de Cintrât.
— Voudriez- vous me faire la grâce de voir mes études? demanda-t-elle, il me serait utile que vous me disiez ce que vous en pensez ; maintenant, je n'ai plus honte de vous les montrer.
— Volontiers.
Cela inquiéta Badiche, mais il se promit de faire bonne garde.
En arrivant à la maison, Alice, passant la première, engagea Cintrât à monter avec elle à son atelier, tandis que M. Roberjot retenait Badiche en bas.
Ce ne fut pas sans émotion que Cintrât entra dans cet atelier où il pénétrait pour la première fois ; il était gêné, embarrassé.
— Voilà, dit Alice en le conduisant devant quelques petits tableautins accrochés au mur, voilà ce que je sais faire ; je vous demande en toute loyauté de me dire si avec cela... et avec les leçons que j'ai reçues de vous, je peux gagner ma vie.
Il fut pris d'une profonde pitié en regardant ces barbouillages, où il n'y avait, hélas ! que des intentions ; la pauvre fille !
— Certainement, dit-il, c'est très intéressant ; on voit que vous avez l'intuition de la peinture, et, en travaillant, le succès est certain.
— Vous me l'affirmez ?
— Mais certainement.
Il eut honte de lui :
— Seulement il faut travailler, beaucoup travailler... parce que vous comprenez...
— Je comprends, oui, merci.
Elle dit cela d'une voix brisée, en passant sa main sur son visage comme pour y effacer les convulsions du désespoir.
11 se fit un silence : Cintrât n'osait ni parler, ni la regarder. 11 promena les yeux autour de lui :
— C'est très original ici, dit-il.
Il s'établit un nouveau silence, plus écrasant encore que le premier.
— Si vous voulez faire vos adieux à ma mère, dit-elle enfin, vous la trouverez dans le salon. Pardonnez-moi de ne pas vous accompagner, je suis... un peu fatiguée. Adieu, monsieur, et merci.
— Oh! mademoiselle...
Il resta court.
— ...Je vous ferai mes adieux demain matin, si vous^le permettez, dit-il.
Et il sortit.
— Heureusement, se dit Cintrât en descendant l'escalier, cela sera moins difficile avec la mère.
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Et il respira ; Témotion le serrait à la gorge, la pitié l'attendrissait. Ce n'était pas la première fois que des gens qui n'avaient aucun talent lui demandaient d'affirmer qu'ils pourraient vivre de ce talent ; mais jamais dans des circonstances aussi poignantes pour lui : la malheureuse, quelle existence serait la sienne si elle n'avait pas d'autres ressources que la peinture î quelles luttes, quelle misère, et au bout la honte et la faim ! Ce qui le désolait, c'est qu'il n'y pouvait rien. Il eut voulu faire quelque chose pour elle. Mais il n'y avait qu'une seule chose possible, — l'épouser; et on ne se marie pas par pitié. Lui moins que tout autre, puisqu'il n'était pas mariable.
C'était à Alice qu'il pensait, non à M°*® Roberjot auprès de laquelle il n'allait accomplir qu'une simple formalité de politesse. 11 s'attendait à la trouver dans son état ordinaire, c'est-à-dire à moitié endormie, ce qui abrégerait sa visite. Il la trouva le visage baigné de larmes, donnant toutes les marques de la désolation.
Cependant, en le voyant entrer, elle s'essuya vivement les yeux et parut vouloir cacher son émotion.
-^ Ma fille m'a annoncé votre départ, dit-elle d'une voix tremblante.
N'ayant rien à répondre, il inclina la tête.
— Mais ne parlons pas de cela, continua-t-elle avec eflfort, vous avez vu ses tableaux ; qu'en pensez-vous ?
Il répéta ce qu'il avait dit à Alice, ne pouvant
avoir plus de franchise avec la mère qu'il n'en avait eu avec la fille.
Elle avait l'intuition de la peinture, et en travaillant... en travaillant courageusement, le succès était assuré.
— Du courage, oui, c'est du courage qu'il lui faut, un courage surhumain, mais aura-t-elle la force d'être courageuse jusqu'au bout... elle est si éprouvée !
Un sanglot étouffé lui coupa la voix.
Jamais Cintrât ne s'était vu dans une situation aussi pitoyable : après la fille, la mère maintenant.
Il ne trouva rien à répondre, n'étant pas homme à parler sans rien dire, et il regarda du côté de la porte pour voir si Badiche ne viendrait pas le délivrer. Mais pas de Badiche, qui restait à bavarder avec M. Roberjot à qui il avait toujours quelque recette pharmaceutique à demander pour enrichir son répertoire.
— Pardonnez-moi, continua M™® Roberjot, une mère est si faible en face du malheur de sa fille. Je l'aime tant. Elle est toute ma vie. J'avais mis tant d'espérances en elle. Vous devez sentir cela, vous qui aimiez votre mère.
Jusque-là, les plaintes de M™* Roberjot l'avaient plutôt ennuyé que touché. Elle était vraiment bien ridicule, la bonne femme. Ce mot, cet appel à des souvenirs toujours vivaces en lui le remuèrent au cœur.
C'était vrai qu'elle aimait sa fille tendrement, et qu'elle ne vivait que pour elle ; si elle avait espéré ce mariage, sa déception devait être cruelle.
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— Ah ! monsieur, s'écria-t-elle, pourquoi êtesvous venu à Pornic ?
Tout cela était jeté au hasard, par mots entrecoupés, arrachés par l'émotion à une femme, à une mère qui voulait se contenir, mais que la douleur égarait.
— Je n'ai pas de reproches à vous adresser, ditelle. Je sais bien que tous les torts sont à moi, à mon amour, à mon orgueil maternels. Je me disais, moi qui la connais : « Pourquoi n'épouserait-elle pas un roi ? » Et, quand j'ai vu naître ce sentiment qui fait notre malheur aujourd'hui, au lieu de le désespérer, je l'ai encouragé. «Pourquoi pas?» me disais-je. Puisque j'avais cru à un roi, je pouvais bien, n'estce pas, croire à un artiste, si grand qu'il fût? Et puis il y avait votre assiduité, votre empressement qui berçaient mon espérance. «Un honnête homme comme lui, me disais-je, ne se moquerait pas de braves gens comme nous. »
— Croyez bien, s'écria-t-il, que je...
— Que vous ne vous êtes pas joué de nous. J'en suis sûre. Mais que ce soit volontairement ou involontairement, vous ne nous en avez pas moins fait du mal. Après ce qui s'est passé, après ce que tout le monde a vu, après vos caricatures cïe la Noveillard, vous devez sentir combien va être terrible la situation de ma fille. Croyez-vous qu'elle méritait cela ?
Et, de nouveau, les larmes coupèrent la parole à M™* Roberjot.
Cintrât profita de cette crise pour se lever ; le soir arrivait.
— Adieu, monsieur, dit-elle.
Puis elle lui tendit la main, sans quitter son fauteuil; ce qui était bien naturel, accablée comme elle l'était.
Il put sortir enfin, et il se trouva dans le vestibule qui était tout à fait noir.
Comme il allait pousser la porte qui communiquait avec la pharmacie et rejoindre Badiche, il sentit qu'une main prenait la sienne et la serrait dans une longue étreinte qui le secoua des pieds à la tête.
En même temps, une voix — celle d'Alice — murmurait :
— Adieu, adieu.
Sans avoir conscience de ce qu'il faisait, ill' enlaça de son bras demeuré libre et l'attira contre lui.
Elle demeura défaillante sur sa poitrine.
Puis, quand elle revint à elle, se laissant glisser à genoux devant lui, elle lui prit les deux mains:
— Puisque vous deviez rester, pourquoi m'avoir dit que vous vouliez partir ? murmura-t-elle. J'ai cru que j'allais en mourir. Et c'est comme une folle que je suis descendue pour vous voir une dernière fois, sans savoir ce que je faisais.
Tout en parlant, elle s'était levée.
— Mais il ne faut plus penser qu'à la joie, dit-elle, qu'au bonheur. Allez tout dire à ma mère qui va être si heureuse. Vous ne savez pas comme elle vous aime.
Qyand, en sortant, il se trouva seul avec Badiche,
dans la rue, il s'arrêta un moment devant V Hôtel des
Voyageurs.
— J'ai une nouvelle à t'annoncer qui ne va pas te surprendre moins qu'elle ne me surprend moi-même.
— Nous ne partons pas ?
— C'est bien plus grave que ça : je me marie.
— Tu te fiches de moi.
— Elle aurait été si malheureuse !