TROISIEME PARTIE
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ES quelques villages englobés dans Paris par le mur ■ d'enceinte, et qui sont aussi inconnus des Parisiens que s'ils se trouvaient au fond des bois ou des champs, "*^-)^S^ â vingt-cinq lieues d'une ^^ ligne de chemin de fer, il n'en est pas de plus inconnu que Charonne.
Qui, en conduisant un parent ou un ami au Pcre- Lachaise. a jamais eu l'idée de descendre à Char ronne ?
Qiii a vu sa petite église plantée au haut d'un escalier, la petite pelouse verte du petit cimetière qui l'entoure, ses quelques rues oii les petites boutiques ressemblent aux boutiques les plus provinciales d'une bourgade du fin fond de la province ?
Si l'aspect est provincial pendant la journée, il est faubourien et parisien le matin et le soir, à l'heure où les ouvriers descendent à Paris ou re- ■ viennent de leur travail. A ce moment les rues sont grouillantes, et des comptoirs des marchands de vin, des crémeries, des gargotes, des triperies par-
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tent des clameurs qui montrent qu'on est bien réellement à Paris, et non dans une tranquille ville de province.
Un des endroits les plus animés alors est la cour de l'Épine, ainsi nommée d'un vieux tronc d'épine blanche qui occupa son centre pendant des siècles, mais qui depuis longtemps déjà a fmi de mourir, tué par le couteau des enfants qui déchiquetait sa tige, autant que par les eaux ménagères qui pourrissaient ses racines. On connaît la physionomie de ces cours ouvrières ; celle-là ressemble aux autres du faubourg, un peu plus misérable seulement, un peu plus sale, un peu plus triste : aux étages supérieurs, les fenêtres sans rideaux étalent la lessive du pauvre ménage, qui sèche ou ne sèche pas, selon le temps ; au rez-de-chaussée, des ateliers ou des magasins, un fabricant de chaises, un serrurier en bâtiments, un charron, un ferrailleur, et, au milieu des voitures du charron, des chaudrons ou des vieilles mécaniques du ferrailleur, des tas d'enfants qui jouent, crient, piaillent.
A vrai dire, celte cour de l'Épine est une sorte de passage divisé en trois compartiments ; on y entre par un bout et on y peut sortir par un autre. Malgré cette disposition, elle n'a qu'un concierge dont la loge se trouve sous la voûte, du côté de la rue de Charonne, un de ces concierges spéciaux à ces quartiers qui ne s'occupe de ses locataires que pour veiller à leur faire payer un acompte sur leur terme chaque semaine ou chaque quinzaine.
Une après-midi de novembre, par un temps de
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brouillard froid où Paris est si noir et si triste, une jeune fille de quatorze à quinze ans frappa timidement deux coups à la porte vitrée de ce concierge. Soit qu'il n'eût pas entendu, soit qu'il ne jugeât pas à propos de répondre à un appel de ce genre, ce fonctionnaire, qui était en même temps rempailleur de vieilles chaises, ne leva pas la tête et continua à tresser sa paille. Elle n'avait pas Tair hardi, cette jeune fille, embarrassé au contraire et inquiet. Et cependant, grande et forte comme elle Tétait, bien bâtie, belle d'une beauté un peu sauvage, les yeux résolus, elle ne devait pas avoir la timidité d'une enfant chétive et disgraciée. 11 est vrai qu'elle était singulièrement vêtue pour la saison : une petite robe courte d'fndienne bleu foncé à pois jaunes, un chapeau de paille noir, tout roussi comme s'il avait longtemps servi d'ombrelle ou de parapluie, de gros souliers plus qu'usés sur lesquels la boue noire du jour recouvrait d'épaisses couches de poussière blanche; — l'apparence d'une paysanne étrangère.
Au bout d'un certain temps d'attente, elle s'enhardit à frapper un peu plus fort.
— Entrez, dit le concierge ; qui est-ce que vous demandez ?
— C'est ici que demeure M. Cintrât ? dit-elle avec un accent italien fortement prononcé.
— Au fond de la troisième cour, au rez-dechaussée à gauche, la porte où il y a un auvent ; mais je ne sais pas s'il est chez lui ; en tous cas M. Badiche n'y est pas.
C'était là une réponse qui ne paraissait pas satisfaisante : cependant un éclair de joie traversa le visaf^e hàlé de la jeune fille.
Ayant poliment remercié, elle se hâta, mais d'un pas fatigué, de gagner la troisième cour, sans regarder autour d'elle.
La porte à au\'ent était facile à reconnaître : «lie ouvrait dans une façade \itrée comme celle d'un atelier.
Cette fois, ce ne fut pas d'une main timide que la jeune fille frappa à cette porte, mais avec assurance.
Une voix cria de l'intérieur :
Vivement elle poussa la porte en tournant le bouton : mais la porte ne s'ouvrit pas. — Entrez donc, imbécile ! cria la même voix.
ore, en tournant le boutonàdroiteetà gauche.
mais inutilement.
a voix se mit à ap-
— Badtche, Badiche,
Badiche !
Et aussitôt des aboiements éclatèrent.
Elle était restée in- '' terdite devant la porte, et ce qui augmenta encore son embarras, ce fut d'entendre tout à coup des éclats de rire; puis la même voix cria :
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— Ici, BarhoLiillou, ici !
Que se passait-il donc derrière cette porte ? Se moquait-on d'elle ?
A ce moment, un ouvrier qui repassait un outil sur une meule dans la cour, voyant sa stupéfaction, lui dit :
— C'est Crapulard qui s'amuse, le perroquet. Elle répéta ce mot plusieurs fois, en paraissant
chercher ; mais l'ouvrier l'interrompit :
— Ce n'est pas la peine de cogner, dit-il, il n'y a personne.
— Savez-vous quand M . Cintrât rentrera , demanda-t-elle.
Il se mit à rire.
— En v'ià une demande ; est-ce qu'il sait jamais, quand il sort, s'il rentrera ou ne rentrera pas, ce soir, demain ; ça dépend de son jeune homme.
Elle le regarda de telle sorte qu'il vit bien qu'elle ne le comprenait pas ; alors il balança la tête et les épaules en fléchissant les jambes avec les mouvements d'un homme ivre.
Puis il se remit à la meule.
Elle restait devant la porte, se demandant ce qu'elle devait faire, dans une attitude indécise et inquiète, lorsqu'un petit chien blanc de race mêlée, un peu caniche, un peu loup- loup, un peu barbet, à l'air intelligent et effronté, décidé. et débrouillard, arrivant par l'entrée de la rue de Charonne, vint la flairer.
— V'ià Barbouillou, dit l'ouvrier, peut-être que le maître n'est pas loin, quoiqu'avec un insurgé
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comme Barbouillou, on no sache jamais ni d'où il vient, ni où il va.
Où il allait en ce moment, Barbouillou, c'était à l'abri, sous l'auvent ; il s'assit sur le seuil et aussitôt il commença sa toilette.
Après un temps d'hésitation assez long, la jeune fille lui passa la main sur la tête, en le flattant, et, comme il se laissait faire en la regardant d'un œil assez doux, elle s'enhardit à s'asseoir aussi sur le seuil : elle attendrait avec lui.
Le temps s'est écoulé ; la nuit était venue ; quelques ateliers s'étaient fermés, dans d'autres le gaz avait été allumé ; peu à peu la cour, si grouillante pendant la journée, était devenue presque déserte, et à travers le brouillard épaissi on ne voyait plus passer que quelques ombres çà et là, éclairées par le feu de la forge du serrurier qui montait ou s abaissait capricieusement.
Sous la main qui le flattait, Barbouillou s'était endormi, et, pour être mieux à son aise, par sympathie aussi peut-être, il avait allongé sa tête sur les genoux de celle qui le caressait, ronflant là comme s'il avait été dans son lit.
Les heures continuèrent leur cours plus longues encore que n'avaient été celles de la journée ; le
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ronflement des tours et des machines s'arrêta dans les ateliers, les coups de marteau, le sifflement des varlopes cessèrent, le feu de la forge baissa, diminua, mourut ; les ouvriers sortirent les uns après les autres, les lumières s'éteignirent, la cour se fit sombre, silencieuse
Si Barbouillou avait toujours dormi sur ses genoux, elle serait restée assise sur son seuil, appuyée contre la porte, attendant là, malgré le froid du brouillard qui la pénétrait, car Barbouillou c'était un compagnon et un défenseur, lui semblait-il ; mais à un certain moment le chien se leva, et se campant devant elle, il se mit à lui faire des signes de tête en frétillant de la queue, se penchant, se redressant, faisant quelques pas vers la cour, puis revenant comme pour l'engager à le suivre. Il n'y avait pas à se tromper sur cette pantomime ; elle accompagnait un discours qu'il lui adressait. Mais que disait ce long discours? Elle ne le devinait pas. Le chien voulait-il lui faire comprendre que son maître ne devant pas rentrer, il était inutile d'attendre plus longtemps ? Peut-être était-ce cela, mais peut-être aussi était-ce autre chose.
Ennuyé de voir qu'on ne le comprenait pas, le chien partit et ne revint point.
Alors le silence lui parut plus lugubre, le brouillard plus froid ; les lumières qui éclairaient les fenêtres des étages supérieurs s'éteignaient les unes après les autres. Elle quitta son coin pour se rapprocher de la seule lumière qui restât encore rouge au rez-de-chaussée, celle du concierge. En se pos-
ait passer devant elle, et «lie serait moins seule.
Comme elle était là depuis quelque temps, le concierge, en sortant pour moucher la mèche du quinquet fumeux qui éclairait l'entrée de la loge, la trouva accotée contre le mur.
— Qu'est-ce que vous faites là r demanda-t-il durement.
— J'attends M. Cintrât.
Alors, la regardant, il la reconnut.
— Comment ! c'est vous qui êtes venue le demander tantôt : eh bien !
vous avez de la patience,
— C'est permis d'attendre là, n'est-ce pas ?
— Jusqu'à ce que je ferme la porte,oui.JVlaisje vous préviens qui ce n'est pas sijr qu'il rentre ce soir.
Et sans lui proposer de s'asseoir, bien qu'elle eût l'air prête à s'affaisser de lui où elle le vit four-
gonner son poêle qui jeta une clarté dans la loge et sous la porte.
Bien que ces paroles ne fussent guère encoura.geantes, elle ne quitta pas le niur, regardant dans la rue dont les boutiques étaient fermées et où les passants devenaient de plus en plus
Successivement quelques locataires de la cour de l'Epine passèrent devant elle, mais elle n'alla pas à eux. et, après les avoir curieusement examimés, elle ne leur adressa pas la parole ; — c'étaient des , ouvriers en costume de travail.
Une question la tourmentait, qu'elle se reprochait de n'avoir pas adressée au concierge, c'était de savoir à quelle heure on fermerait la grande porte. Où attendrait-elle quand le concierge la mettrait dehors ? Dans la rue ? Mais est-il permis d'attendre dans la rue? Des sergents de ville, en passant deux par deux sur le trottoir, l'avaient déjà regardée avec une persistance qui l'avait troublée et qui l'inquiétait de plus en plus à mesure que l'heure s'écoulait. Que leur répondrait-elle s'ils l'interrogeaient? Q.uc feraient-ils d'elle ? Peut-être serait-ii plus sage de retourner sous l'auvent. Maintenant il n'y avait plus personne dans la cour. En se blottissant bien contre la porte on ne la verrait sans doute pas dans cette nuit sombre, et elle pourrait attendre là mieux que sous cette grande porte : le froid n'était rien, d'ailleurs Barbouillou rentrerait peut-être et il la réchauf-
Comme elle réfléchissait ainsi, allant d'une idée à une autre, sans oser s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, elle entendit un bruit de pas dans la rue et en même temps une voix qui chantait :
La bouteille est m i bonne amie Et je suis un amant constant.
Elle avança un peu la tête et vit venir du côté de Paris celui qui chantait ainsi, et comme il passait en ce moment sous un bec de gaz, elle put facilement distinguer ses traits : la taille grande, les cheveux blancs tombant sur les épaules, la barbe blanche aussi, très longue et frisée, un costume de drap sombre, un chapeau mou. Il marchait en fléchissant les jambes, la tête haute, le torse développé.
Mais elle ne prêta pas grande attention à ces détails ; ce qu'elle regardait, ce qu'elle ne quittait pas des yeux, c'était les cheveux blancs, c'était la barbe blanche.
Arrivé devant elle, il passa sans la voir, ou en tout cas sans la remarquer, continuant sa chanson. Alors elle regarda vivement dans la rue. cherchant Barbouillou, se disant que si le chien était là, cet homme à cheveux blancs était sûrement son maître, mais elle ne l'aperçut point.
Elle revenait sous la grande porîe quand le concierge sortit de sa loge pour éteindre son quinquet.
— Vous demandez M. Cintrât, et vous le laissez passer, dit-il.
— C'est lui !
— Pardi, si c'est lui, vous ne le connaissez donc pas ?
On l'apercevait encore un peu, mais déjà il allait disparaître dans le brouillard ; elle s'élança après lui, courant aussi vite qu'elle avait de jambes, au risque de se casser le cou.
— Monsieur !
S'il l'entendit, il ne s'arrêta pas.
— Monsieur ! cria-t-elle plus fort.
11 tourna à demi la tête :
— Qu'est-ce qu'elle demande, celle-là ? Veux-tu bien me laisser tranquille ?
— Oh ! je vous en prie, dit-elle en avançant toujours.
— Ah çà, vas-tu te sauver, ribaude ? tu perds ton temps.
Mais elle était arrivée près de lui ; au lieu de se sauver, elle lui prit la main.
Vivement il fit un gesie pour se dégager, mais elle ne le lâcha pas.
— Laissez-moi entrer avec vous, cria-t-elle avec un accent suppliant.
Sans répondre, il l'examina des pieds à la tête, mais l'obscurité était trop épaisse pour qu'il pût la voir.
Profitant de ce moment d'arrêt, elle s'était penchée et elle lui avait embrassé la main.
— Ah ! tu veux venir avec moi ? dit-il.
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— Je vous en prie.
— Eh bien, viens î
Elle le suivit sans lui lâcher la main.
Quand Cintrât eut ouvert la porte, il recommanda à la jeune fille de rester tranquille en attendant qu'il eût allumé une lumière.
Tirant une boîte de sa poche, il frotta une allumette, mais elle s'éteignit avant qu'il eût trouvé la bougie qu'il cherchait ; il en alluma une seconde, puis une troisième.
Sans éclairer complètement la pièce dans laquelle ils éiaient entrés, ces allumettes perçaient cependant assez l'obscurité pour qu'on pût se reconnaître : une vaste salle qui avait dû être autrefois un atelier de menuisier ; au milieu , une table sur laquelle étaient étalés les outils qui servent aux graveurs à l'eauforte. des étaux munis de poignées en bois, des planches de cuivre rouge, des tampons, une lampe à esprit-de-vin, des pointes fixées dans des manches de bois, des cuvettes en faïence carrées ou allongées à petits rebords, des fioles. Dans un coin, un poêle, et à côté, sur un chevalet, un tableau commencé mais couvert d'une épaisse couche de poussière ; dans le coin opposé, sur un perchoir, un perroquet
endormi ; çà et là quelques meubles, des fauteuils, un divan, des tabourets. Enfin, près de la porte, une fontaine en pierre avec une grande terrine pleine d'eau sous les robinets : tout cela dans un désordre, un pêle-mêle tels qu'il était assez difficile de circuler.
Ne trouvant point la bougie qu'il cherchait. Cintrât se décitîa à allumer la lampe à esprit-de-vin ; elle éclaira l'alelier d'une lueur tremblotante qui avait quelque chose de fantastique.
Alors il revint vers la jeune fille qui n'avait pas quitté la porte, regardant autour d'elle, curieusement.
— Mais lu es une enfant, dit-il en l'examinant, quel âge as-tu donc ?
— auatorze ans,
11 parut réfléchir comme s'il comptait.
— Tu es de ce quartier ?
— Oh ! non.
— D'où viens-tu ?
— De Bellaggio, sur le lac de Cômo.
— Voilà qui explique ton accent. Comment te nommes-tu ?
— Paulelte. '
Il fit un bond et, d'une voix terrible, il s'écria :
— Tonnerre de Dieu ! est-ce que je rêve ou sUisje tout à fait saoul?
Elle eut peur et recula
— Tu dis ?cria-t-il, tu dis ? Dis donc ton nom,
Il resta un moment chancelant ; puis brusquement,
J46 PAULKTTE
courant à la fontaine, i! se jeta à genoiix et se plongea la tête dans la terrine, prenant l'eau à pleines mains pour s'en débarbouiller fortement.
Cela fait, il se releva et se secoua comme un chien mouillé; elle le regardait avecune stupéfaction craintive.
— H ne faut pas avoir peur, dît-il d'une voix tremblante, il faut me bien écouter, me répondre franchement. Tu dis que tu as quatorze ans F
— Quatorze ans, un mois et quelques jours.
— Tu sais la date de ta naissance ?
— Oui ; le 1 1 octobre.
II se passa les mains sur le front et les yeux à plusieurs reprises.
— Et ton nom? dit-il.
— Pauletîe.
— Paulette, Paulette, répétait-il avec une douceur qui était une musique et une caresse.
Mais tout à coup changeant de ton et durement :
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— Ta mère, tu as une mère, où est-elle ?
— Je ne sais pas où elle est; je ne l'ai pas vue depuis cinq ans ; je n'ai pas eu de ses nouvelles.
Il se jeta à genoux devant elle et la prenant dans ses bras, la serrant sur sa poitrine, l'embrassant, le visage baigné de larmes, il murmurait :
— Oh ! ma fille, ma fille, pardonne, pardonne. Et en lui rendant les baisers qu'il lui donnait, elle
se demandait pourquoi il voulait qu'elle lui pardonnât, et ce qu'elle devait lui pardonner.
— Je savais bien que vous ignoriez où j'étais. Vous ne pouviez donc pas venir me chercher, ditelle, ne trouvant que cette explication au pardon qu'il lui demandait.
— Savais-tu mon nom ?
— Oui, Jacques Cintrât.
— Tu savais que j'habitais Paris.
— Oui.
— Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ?
— Je ne sais pas écrire.
— Tu ne sais pas écrire ?
— Non^ on ne m'a pas appris : quand maman a été obligée de quitter Bellaggio, elle m'a laissée à une femme de la ville qui avait été servante à la maison ; pendant quelques mois, je n'ai fait que jouer; mais un jour, il a fallu travailler; dans Tété, je conduisais les étrangers à la villa Serbelloni et à la villa Melzi ; dans l'hiver, je travaillais à tailler les objets en bois d'olivier qu'on vend aux étrangers : alors, je n'ai jamais pu apprendre à écrire ; mais je sais lire.
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— Ma fille î ma fille ! oh ! ma pauvre enfant, comme tu as souffert !
— C'est en route que j*ai souffert, car ça été dur.
— En route ? Comment es-tu venue ? •
— A pied, par le Saint-Bernard et la Suisse.
— Avec qui ?
— Toute seule.
11 l'avait assise sur ses genoux, comme autrefois^ et il la tenait serrée contre lui.
— Est-ce possible ? s'écria-t-il.
— 11 y avait longtemps que je voulais venir près de vous, mais j'étais trop petite et je n'avais pas assez d'argent. Je n'étais pas embarrassée pour vous trouver ; si je ne savais pas la rue de votre maison, je me rappelais bien que c'était en face d'un cimetière ; je demanderais. Cette année, au mois d'août, avec ce que j'avais économisé Tannée dernière et caché dans un vieux mur, je réunis quarante-huit lires. Sans rien dire, en me sauvant ma meilleure robe sur le dos, mes souliers les plus forts aux pieds, je4)artis de Bellaggio le lo septembre. J'avais calculé avec un ouvrier fumiste du pays qui venait en France tous les ans, et qui m'avait expliqué par où Ton passait, qu'il faudrait un mois pour faire la route, il m'en a fallu deux à cause de la fatigue et puis à cause du mauvais temps, je ne suis que de ce matin à Paris.
— Tu as fait cela ?
— C'a été dur ; mais j'ai eu du bon aussi, dans les fermes où l'on me donnait à coucher et quelquefois aussi à souper, et à Thospice du grand Saint- Bernard, où je suis restée deux jours pour me repo-
ser. J'étais bien fatiguée en commençant, bien lasse le soir, bien triste, mais moins fatiguée, moins triste à mesure que j'approchais, duand je suis entrée à Paris, j'ai demandé où il y avait un cimetière. On m'a envoyée pas très loin de là ; mais je n'ai pas trouvé notre maison.
— Tu te la rappelais !
— Si je ne m'étais pas rappelé sa façade verte et bleue avec des fleurs et des oiseaux, je n'aurais jamais pu vous trouver. De ce cimetière, on m'envoya à un autre, très loin, celui-là, il a fallu traverser beaucoup de rues, traverser un pont. A la fin, je suis arrivée, et j'ai tout de suite aperçu la maison. Ah ! quel bonheur \ J*ai sonné et j'ai demandé M. Cintrât. Qiiand on m'a dit qu'il ne demeurait plus là, j'ai cru que j'allais me trouver mal. On m'a envoyée chez un Italien, M. Sciazziga, rue de Châteaudun, qui savait votre adresse. Comme c'est un Italien, j'ai pu causer à mon aise avec lui ; il a bien voulu me dire que je vous trouverais cour de l'Épine, à Charonne. Voilà comment je suis arrivée ici.
— Qiielle brave fille tu es, s'écria Cintrât en l'embrassant passionnément; pauvre enfant !
— Je me rappelais mon papa si bon pour moi, et c'est ce qui m'a donné la force de ne pas désespérer en route. Si je n'ai pas été à vous tout de suite en vous voyant...
— Veux-tu bien ne pas me dire vous !
— Si je n'ai pas été à toi, c'est parce que le papa que je me rappelais avait les cheveux noirs.
A ce moment un bruit de dé tourna dans la serrure, et on entendit un petit aboiement de chien.
— C'est Badiche, dit Cintrât, te le rappelles-tu ?
— Badiche avec toutes ses poches, je crois bien ; lui qui faisait si bien le cheval.
-M«2> ^ A |)ortd s'était ouverte, mais, en
^B^M f^k apercevant une femme sur j» fc^bàA les genoux de Cintrât,
/w^ %'^W — Badiches'éiaitarrétéet
il s'était misa tousser, [■endant qu'il restait ainsi sans penser a ^ Jeposer son panier, dans lanse duquel son bras ^^ «ait passé, Barbouillou frétillaîtdevant PaulcHe, ^L à moitié couché, imprimant à tout son corps ^^ des mouvements (lexueux. les oreilles renver sées en arrière, — Ah! mon pauvre vieux, s'écria Cintrât, c'est ellel Badiche parut ne pas comprendre, et sur son visage se montra cet air indécis et ce sourire énigmatique qui donnaient à sa physionomie son expression étrange. Tandis que Cintrât avait blanchi et vieilli, Badiche n'avait pas changé . il était maintenant le même que dix ans, que quinze ans auparavant, jouissant de ce privilège des gens qui n'ont jamais eu de jeunesse, de ne pas vieillir. Si Paulette avait pu faire un effort de mémoire en réalité impossible,
elle l'aurait retrouvé ce qu'il était lorsqu'elle l'avait quitté, « avec toutes ses poches », comme elle disait, son paletot de velours gris, son feutre cabossé, ses souliers qui étaient des bateaux, et sa tache dans le dos, car ses paletots pouvaient changer, aussitôtqu'il s'en offrait un neuf, il avait grand soin de s'offrir presque aussitôt une tache qui remplaçât l'ancienne.
— C'est elle, répéta Cintrât, c'est Paulette.
A ce nom, Badiche éprouva un tel saisissement, qu'il lâcha son panier.
— Ce n'est pas possible ! s'écria-t-il.
Déjà elle était près de lui, et le prenant par la tête, elle l'embrassait sur les deux joues.
— Oh ! le vilain qui ne veut pas me reconnaître ! dit-elle.
— Elle me gronde, c'est elle, c'est elle! s'écria Badiche.
— Qui est-ce qui te faisait ça ? dit-elle en lui tirant les espèces de moustaches qui lui servaient de sourcils, ce qui autrefois la faisait rire aux éclats tant étaient drôles alors les grimaces de Badiche.
— C'était ma petite Paulette, dit Badiche d'une voix larmoyante.
— Eh bien alors !
— Mais où l'as-tu trouvée ? demanda Badiche en s'adressant à Cintrât.
— C'est elle qui m'a trouvé ; elle est venue de Bellaggio pour me chercher.
— D'Italie !
A pied, vieux Badiche.
— ^ ^ied. Cintrât?
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— Elle a mis deux mois à faire la route, et elle n'avait que quarante-huit francs dans sa poche.
— Quarante-huit francs !
— Et elle les avait gagnés en travaillant!
— Elle savait donc que nous étions ici ?
— Elle a été nous chercher au boulevard de Clichy , puis chez Sciazziga, qui l'a envoyée ici ; elle m'a attendu sous la grande porte ; toute la journée elle a couru Paris, qu'elle ne connaît pas, bien entendu.
Badiche n'oubliait jamais les côtés pratiquesde la vie.
— Et où as-tu mangé ? dit-il.
— Il me restait deux sous, j'ai acheté un pain ce matin et je l'ai mangé.
— Et tu n'as pas mangé autre chose ! s'écria Badiche. Comment, Cintrât, tu n'as pas pensé à lui donner à manger, à lui faire du feu ; elle doit être glacée avec sa petite robe d'indienne.
— Je suis aguerrie.
Mais Badiche n'entendit pas ce mot touchant ; il s'était agenouillé devant le poêle et il avait allumé le bois qui était tout attisé.
— Pendant que tu te réchaufferas, je vais te faire une bonne soupe; j'ai justement apporté de la Queue une douzaine d'œufs frais.
Mais dans la chute du panier les œufs s'étaient mis en omelette et ils avaient coulé à terre, où Barbouillou était en train de les lécher; fort heureusement tous n'étaient pas cassés.
— Aimes-tu la soupe maigre ? demanda Badiche en vidant son panier plein de provisions : ur noulet,
du beurre, un fromage, des pommes, de Toseille, des saucisses.
Si je ne l'aimais pas maigre, dit Paulette en
souriant, il y a longtemps que j'en serais privée.
— Ce n'est pas cela que je te demande : quelle soupe au maigre veux-tu ? A l'oseille, à Toignon, une panade ; je n'ai pas de bouillon.
11 était passé dans la cuisine pour faire une soupe à l'oseille, lorsque tout à coup il rentra.
— Tu ne lui as seulement pas fait chauffer de Teau pour qu'elle délasse ses pauvres pieds qui ont tant marché.
— C'est vrai, dit Cintrât, je ne pense à rien; heureusement que tu es là.
— Pendant que la soupe se fera, je vais mettre chauffer une terrine d'eau que je lui apporterai.
— Comme il est bon, Badiche ! dit-elle quand il fut rentré dans sa cuisine, où il faisait un bruit infernal en secouant ses casserolles.
— Sans lui, mon enfant, je serais mort après ton départ, sans son dévouement, sans son amitié.
— Pauvre papa !
Et, s'appuyant contre lui, elle se blottit dans son cou comme au temps où elle était petite.
Bientôt Badiche rentra, portant une terrinée d*eau fumante.
Alors se mettant à genoux devant sa fille, Cintrât voulut lui dénouer ses souliers.
— Oh ! non, papa, dit -elle.
Mais il ne lui permit pas de se défendre, et il lui retira un soulier. Alors apparut un gros bas qui n'avait
plus de talon et au bout duquel les doigts passaient.
— Comme il est troué ! s'écria Cintrât.
— Le bas, ce n'est rien, dit-elle^ c'est le pied. En effet, le bas enîevé, le pied se montra tout
couvert de cicatrices.
— Oh ! les pauvres chers petits pieds, dit-il, qui sont venus trouver papa.
— Qsiand je pense, interrompit Badiche pour couper l'émotion qui l'étoufTait, que tu blaguais les classiques parce qu'ils font des lavements de pieds : tu vois que tout est dans la nature.
Badiche ne s'était pas contenté de feire une soupe ; il avait préparé aussi un plat d'œufs, avec des saucisses, qu'il accompagna d'un bon morceau de beurre frais et d'une tranche de fromagede Coulommiers.
Quelle joie de la voir manger ! Son appétit affamé dévorait.
— C'est bon, n'est-ce pas ? disait Badiche.
— Je ne me rappelle pas avoir si bien mangé. C'était là une douce parole pour le cœur de
Badiche autant que pour son orgueil de cuisinier, cependant il ne s'oublia pas dans sa gloire.
— Maintenant il faut préparer son lit, dit-il.
— Avons-nous des draps ? demanda Cintrât avec inquiétude.
— J'ai justement fait la lessive lundi.
— C'est dans mon lit qu'elle couche, dit Cintrât.
— Ca, c'est juste, tu es le père, répondit Badiche, mais à ton matelas je vais ajouter le mien; fatiguée comme elle l'est, elle a besoin d'être mollement couchée.
— Non. dit -elle, je ne veux pas ; où coucheriezvous?
— Crois-tu donc que nous allons nous coucher? répondit Cintrât.
— Nous sommes bien trop heureux pour dormir; nous avons à causer.
En effet, lorsqu'ils l'eurent laissée seule dans la chambre, ils revinrent s'asseoir devant le poêle.
— Eh bien, mon vieux!... dit Cintrât, en prenant les mains de Badiche.
— Que deviendrait-elle aujourd'hui, si je t'avais laissé te brûler la cervelle?
— Si tu savais quelle chose épouvantable s'est passée entre nous ; quand elle a couru après moi, je l'ai prise pour une fille.
— Oh!
— Et je l'ai appelée ribaude ! N'est-ce pas horrible?
— Heureusement, elle n'a pas compris.
— Peut-être : mais il y a quelque chose qu'elle a compris : c'est que son père était saoul.
— Eh bien ! que son père s'arrange pour ne pas lui rappeler ce souvenir.
L émotion et, pour une bonne part aussi, les ablutions d'eau froide avaient dégrisé Cintrât ; mais quand il eut couché Paulette et qu'il se trouva seul avec Badiche devant le poêle, il ne tarda pas à se sentir la tète lourde: la surexcitation tomba et fut remplacée par une sorte d'hébétement.
C'était à peine s'il répondait à Badiche, et seulement par oui ou par non.
— Tu ferais mieux de t 'allonger sur le divan, dit Badiche ; tu dormirais, cela te serait bon.
— Tu crois?
— Vois un peu la différence entre nous deux ; je viens de faire dix lieues à pied, dans ma journée et au retour j'étais chargé d'un panier qui pesait son poids, et pourtant je suis dispos, aussi bien en état de travailler que de causer ; toi tu n'as porté que des chopes ou des petits verres à bras tendu et la tête ne tient pas sur tes épaules.
— . Que serais-je devenu sans ces chopes et ces petits verres ?
35» PAULEITE
Sani en dire davantage, il alla s'étendre sur le divan, où il ne tarda pas à s'endormir d'un lourd sommeil. Alors Badiche, se retirant dans sa chambre, se roula dans une couverture et se coucha sur son sommier sans matelas.
Ce n'était point la première fois que Badiche voyait Cintrât s'endormir dans cet état de stupeur, et, lorsqu'il en était ainsi, il savait que les réveils, le lendemain, étaient tardifc et lourds. Aussi fut-il grandement surpris le matin d'entendre, au jour naissant, du bruit dans l'atelier, des pas étouffés, des déplacements de meubles faits avec précaution, et qui ne l'eussent assurément pas réveillé si sa chambre, ou plutôt le coin qui lui servait de chambre, n'avait pas été séparé de l'atelier par une simple cloison en voliges non jointoyées et qui, bien entendu, n'avaient jamais été recouvertes de toile ou de papier. Que se passait-il donc ?
Mettant l'œil à l'une des fentes de cette cloison, il regarda dans l'atelier. Cintrât était levé, et, ayant débarrassé la grande table de tous les objets qui l'encombraient, il venait de l'apporter à l'endroit
OÙ le jour tombait le plus clair, et il s'occupait à replacer dessus les outils qui servent pour la gravure à l'eau-forte. — Voulait-il donc travailler ? Cela serait bien extraordinaire .
Depuis un mois, Sciazziga , le marchand de la rue de Chàteaudun , venait deux ou trois fois par semaine le relancer pour une planche promise , mais sans rien obtenir.
C'était vrai, il voul.iii travailler. Il avait allumé sa lampe , et , prenant une planche de cuivre rouge avec un étau, il t'exposait au-dessus de la flamme de la lampe, de manière à l'échaufTer assez pour faire fondre le vernis sur lequel il allait, avec la pointe , tracer son dessin.
Sautant à bas de son lit, Badiche entra vivement dans l'atelier, mais de la main Cintrât lui fit signe de marcher doucement et avec plus de précaution. ■ — Elle dort, dit-il.
— Ne crains rien, je n'ai pas envie de la réveiller ; seulement j'ai entendu que tu te mettais au travail et. dame ! j'ai été si content que je suis venu. Alors tu es en train ?
Et Badiche se frotta les mains en homme qui depuis longtemps ne s'est pas trouvé à pareille fête.
— Mais je serai en train tous les jours maintenant : ne faut-il pas travailler pour cette chère petite ? Ce qui était bon pour nous ne Test point pour elle, n'est-ce pas ? Quelle est la situation de la caisse ?
— Je vais voir, dit Badiche en vidant avec précaution sur la table une cruche à décors bleus, qui était le coffre-fort dans lequel ils serraient leur fortune.
Bien comptée^ cette fortune s'élevait en pièces de cinq francs (une), de un franc et en sous, à dix-sept francs soixante centimes.
— Et les rentrées ? demanda Cintrât.
— Il n'y en a pas avant ma rente mensuelle de soixante francs, que je ne toucherai que dans vingtdeux jours ; mais il y aurait des sorties, et nombreuses même, si nous pouvions les fournir.
— Ce n'est donc pas avec ces dix-sept francs soixante que nous pouvons donner à Paulette tout ce dont elle va avoir besoin, dit Cintrât en choisissant une pointe pour commencer son dessin ; ce n'est pas non plus avec notre crédit.
— Je ne crois pas.
— La misère pour soi, peu importe, mais pour ceux qu'on aime c'est une autre affaire. Avant tout,
il faut commencer par rhabiller. Elle ne peut pas sortir avec ces pauvres souliers usés par cette terrible route.
— Je peux lui en faire une paire, et tout de suite, interrompit Badiche.
L'idée de voir le pied allongé et cambré de Paulette chaussé dans un soulier de la façon de Badiche, qui le transformerait à coup sûr en une sorte de sabot de cheval, fit bien rire Cintrât.
— Certainement, dit-il, tu pourrais aussi lui faire une robe chaude et solide pour remplacer sa misérable indienne...
— Pourquoi pas? une robe n'est pas plus difficile à tailler qu'un paletot ou un pantalon ; les femmes à la mode se font habiller par les tailleurs.
— Sans doute, seulement, tu sais, les petites filles ont des coquetteries. Et toutes celles de Paulette, toutes ses fantaisies, tous ses désirs, toutes ses envies, je suis décidé à les satisfaire, coûte que coûte. Elle a été assez malheureuse, la chère petite, pour avoir le droit de vivre dans une sorte de conte de fées où elle n'aura qu'à former des souhaits pour les voir se réaliser aussitôt. Voilà pourquoi je me suis mis au travail ce matin, et pourquoi je m'y mettrai demain, aprèsdemain. Nous verrons si j'ai encore ma patte. La femme m'avait abattu ; l'enfant va me relever. Ma vie commence .. malheureusement en cheveux blancs.
— Es-tu bête ? tu es encore plein de force et de jeunesse.
— 11 est vrai que, pour avoir résisté depuis dix ans, il fallait avoir une certaine solidité. Enfin, en se
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dépêchant, on pourra peut-être rattraper le temi» perdu. Ce n'est pas seulement de l'argent que je veux lui gagner, il faut qu'elle soit fière de son père,
— Et elle le sera, s'écria Badiche.
Mais ils se turent en se faisant tous les deux en même temps signe de baisser la voix, car dans leur joie et sans enavoir conscience, ils en étaient arrivés au diapason de l'enthousiasme.
— Nous allons la réveiller, dit Cintrât.
— Ce serait terrible. Elle doit être si fatiguée. Et cela doit lui paraître si doux de dormir dans un bon lit, sans inquiétude, et chez son papa. Et pourtant quand ce ne serait que pour deux minutes/je voudrais qu'elle s'éveillât,
— Et pourquoi donc?
— Pour me dire ce qu'elle veut à son déjeuner. Faut-il que je sois bête de ne pas le lui avoir demandé hier, Q.u'est-ce qu'elle peut bien aimer? le me creuse et je ne trouve pas. Tu devrais'm'aider.
— Cherchons.
Tout en cherchant, Cintrât continuait à tracer, avec sa pointe, son dessin sur le vernis de la planch^de cuivre et, debout à côté de lui, Badiche le regardait.
PALLETTE 363
Tout à coup, sans qu'ils eussent rien entendu, ils sentirent une main se poser doucement sur leur épaule. Par un même mouvement, ils se retournèrent.
— Bonjour, papa, dit Paulette, en passant ses deux bras autour du cou de son père.
Malgré l'envie qu'il avait de rester près de Paulette. Badiche avait été obligé de sortir.
Pour le déjeuner dont il avait combiné le menu, il ne trouverait pas ses approvisionnements dans le quartier. 11 lui faudrait descendre à Paris ; et peutêtre même aller jusqu'à la Bastille. 11 connaissait là un fruitier qui recevait tous les jours ses champignons, venant des carrières de Montreuil directement ; et, pour sa sole au gratin, il n'admettait pas des champignons cueillis de la veille. Si pour avoir du raisin frais, il fallait aller jusqu'à la Halle, il irait. C'était bien mieux que le retour de Tenfant prodigue, c'était celui de l'enfant perdue.
Et penchant ce temps, Paulette, restée seule avec son père qui travaillait activement, ne levant les yeux que de temps en temps pour la regarder, pour l'admirer, lui avait raconté son existence à Bellaggio. Non celle de ses premières années, car il ne lavait interrogée là-dessus que prudemment, de peur d'entendre prononcer un nom qui lui faisait horreur, mais celle qui avait commencé quand on l'avait placée chez cette ancienne servante.
Et, avec détails cette fois, Paulette avait repris son récit, disant tout ce que ses souvenirs d*enfant lui rappelaient.
Malheureusement, Cintrât poussant à l'extrême
la théorie de son talent, qui était que l'artiste doit être l'homme de son temps, n'avait jamais daigné faire un voyage en Italie, — pour lui, la terre des morts. 11 ne connaissait donc ni Bellaggio, ni le lac de Côme, et ce n'était qu'avec peine qu'il pouvait la voir dans ce récit, où le milieu et le cadre
lui manquaient à chaque instant, car elle ne s'attardait pas aux descriptions, cette enfant, ne disant un mot des arbres, du ciel, des montagnes ou e lorsque cela était indispensable, et encore brièvement.
— Quand j'ai quitté la villa pour aller chez Theresita Vedano...
— Quelle villa ? Où était-elle, cette villa ? Comment était-elle r
— A Bellaggio, au bord du lac, en face Cadenabbia, un peu après la villa Melzi. C'était très joli. Il y avait de grands jardins tout pleins de fleurs, au printemps, de camélias, en été, d'orangers ; et puis beaucoup de beaux arbres, que les étrangers venaient voir le jeudi et le dimanche, payant même un franc pour cela. Mais ce que j'aimais encore mieux que le jardin, c'était un petit bateau à vapeur sur lequel nous nous promenions les soirs d'été, allant quelquefois jusqu'à Colico, Como ou Lecco. Nous avions aussi des chevaux et des voitures.
— Combien es-tu restée de temps dans, cette villa?
— Je ne sais pas ; l'hiver nous allions à Naples ou à Palerme, et cela me trompe.
Puis comme s'il lui en coûtait de parler de ce temps, elle revint au moment où elle s'était installée chez Theresita Vedano, alors elle parla plus librement, et avec plus de détails : — et de la vieille maison sombre ; — et de la rue en escaliers où elle se trouvait ; — et de la fontaine autour de laquelle jouaient les enfants. Mais elle n'avait pas longtemps joué ; il avait fallu travailler. Dans l'été cela n'était pas bien dur, on avait encore le temps de jouer en attendant les étrangers au débarcadère des bateaux à vapeur, ou aux portes des villas. Mais ce qui avait été dur pour elle et lui avait mis les larmes aux yeux, c'avait été quand, la première fois, elle avait conduit des étrangers à la villa qu'elle avait habitée, et qu'elle était restée à la porte. Ce n'était
pas pour la villa, elle la connaissait bien. Mais c'était parce que les autres qui attendaient à la porte se moquaient d'elle. Et puis aussi c'était parce que...
Sur ce mot, elle s'était tue, et Cintrât n'avait pas insisté comprenant ce qu'elle voulait dire et ce que, par une délicatesse instinctive, elle retenait, sentant bien, sachant peut être qu'elle ne devait pas parler de sa mère. A coup sûr, ce ne serait pas lui qui en parlerait b premier, due ne pouvait-il lui faire oublier qu'elle avait eu, qu'elle avait une mère? Que s'était-il passé dans cette àme d'enfant qui savait qu'elle avait un père, et qui voyait sa mère courir le monde, s'amuser et briller à côté d'un homme riche, qui vivait en mari avec elle sans être son mari? Qu'ava't-elle compris? Comment aussi s'étaitelle expliqué son enlèvement ? 11 y avait là des points qu'il valait mieux ne pas éclaircir. Pour lui l'essentiel était que dans sa conscience enfantine elle n'eût point condamné son père, puisqu'elle n'avait pas cessé de penser à lui tendrement, et que pour le rejoindre elle avait accompli l'impossible. Les choses étant ainsi, rien n'était perdu, et s'il est vrai que notre vie soit faite pour beaucoup par les leçons et les impressions de la jeunesse, c'était à lui d'effacer maintenant celles qu'elle avait reçues dans son enfance et qui auraient pu troubler son œuvre. Cela lui traçait son devoir et sa route. Si l'exemple donné par la mère avait été mauvais, celui que donnerait le père devait être bon. Elle n'était pas la fille que de sa mère, elle l'était aussi de son
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père, Dieu merci, et même plus de celui-ci que de celle-là, sûrement.
Comme il suivait cette pensée pendant qu-*elle continuait son récit, il posa tout à coup sa pointe sur la table, et prenant Paulette par la main il l'amena, sans qu'elle comprit ce qu'il voulait, devant un miroir accroché au mur.
— Regarde-toi dans cette glace, dit-il, les yeux dans les yeux.
Et se baissant de façon à mettre au même niveau leurs deux têtes sur le même plan et se touchant, il se regarda comme il lui avait recommandé de se regarder elle-même, cherchant les points de ressemblance qu'il pouvait y avoir entre eux.
Us étaient nombreux ; c'était bien le même type brun au visage tranquille et placide, aux yeux larges, au nez droit, à la carnation sanguine. En elle rien de la nature blonde de sa mère, rien qui rappelât le nez aquilin de celle-ci, ni sa fraîcheur lactée, ni son sourire aux dents pointues. En tout la fille du père; heureusement, c'était bien sa fille.
Au moment où ils étaient ainsi devant le miroir, la porte s'ouvrit et Badiche entra suivi de Barbouillou qui ne manquait jamais l'occasion d'une promenade.
— Que diable faites-vous là ? s'écria Badiche étonné ; tu n'as donc pas vu tout de suite que Paulette était ton portrait, autant qu'une belle petite fille qui a la fleur de jeunesse sur les Joues peut être le portrait d'un...
11 hésita un moment :
— D'un vieux à cheveux blancs, acheva Cintrât.
Après le départ d'Alice et l'enlèvement de Pau-.
' lette, Cintrât avait interrompu tout travail, et alors les créanciers s'é- *^ taient abattus sur
l'iiôtel du boulevard de Clichy ; ils avaient été suivis par les huissiers, qui au bout d'un certain temps avaient été suivis eux-mêmes par les déménageurs de l'Hôtel des Ventes. Badiche aurait voulu qu'on se défendit, mais Cintrât n'avait voulu rien entendre ni rien faire. A quoi bon ? Q.ue lui importait que le mobilier et l'hôtel fussent vendus ? A vrai dire même 11 imaginait une certaine satisfaction à en être débarrassé ; ils ne lui rappelleraient plus d'odieux
iVlM. les commissaires-priseurs et MM. les juges de la chambre des criées du tribunal de la Seine l'avaient débarrassé de ces souvenirs.
Mais une fois sur le pavé de Paris il avait fallu trouver à se loger : c'était alors que Badiche avait
déniché Tatelier de la cour de l'Épine, et l'avait fait accepter par Cintrât, indifférent à celui-ci comme il l'eût été à celui-là. Voilà qui lui était bien égal vraiment î Mais en choisissant Charonne, Badiche suivait tout un plan qu'il avait arrêté ; à Gharonne, on ne verrait pas Cintrât quand il ne fallait pas le voir, aucun de ses anciens amis, aucun de ses camarades n'entreprendrait un pareil voyage pour lui faire une visite, et ce qui ne devait pas être connu resterait caché ; d'autre part^ il y avait là une vaste pièce qui pouvait être facilement transformée en atelier d'artiste et qui, un jour ou l'autre, amènerait Cintrât à reprendre la peinture ; s'il avait toujours sous la main une boîte à couleurs et toujours devant les yeux une toile toute prête, il semblait vraisemblable qu'à un moment donné, il se servirait de ces couleurs et de cette toile.
Le millier de francs qui leur avait été remis, les créanciers et les frais de poursuite payés, avait été employé à la transformation de ce hangar en atelier d'artiste, avec logement pour tous deux et aussi à l'achat des quelques meubles indispensables.
Bien entendu l'économie la plus rigoureuse avait présidé à cette transformation, ainsi qu'à cette acquisition du mobilier ; aussi atelier, logement et meubles étaient-ils misérables : comme pièce prmcipale l'atelier, avec son chevalet et sa toile à laquelle Cintrât n'avait pas travaillé trois jours en dix ans; comme annexes, d'un bout une petite chambre pour Cintrât, et de l'autre une cuisine, de laquelle Badiche avait trouvé moyen de distraire
un coin entouré de voliges pour y installer un lit en fer.
Une troisième personne, tombant dans un intérieur ainsi organisé, devait y produire une révolution, surtout pour Badiche qui remplissait les rôles de maîtresse de maison et qui, en cette qualité, avait des soucis que Cintrât ne soupçonnait même pas. Comme cuisinier, il était assez sûr de lui, mais, comme maître de maison, il lui manquait beaucoup de choses. Comment allait-elle trouver son linge de table ? Qu'allait-elle penser de sa lessive ? Si encore elle avait eu le temps de prendre le parfum de Tiris ; mais justement sa provision de racine était usée, et il avait négligé d'en rapporter une nouvelle de la Queue. Voilà ce que c'est que de vivre dans le désordre, on se laisse aller.
Ce fut une affaire aussi de dresser le couvert, car il n'y avait qu'une table dans toute la maison, celle sur laquelle Cintrât gravait sa planche, et il ne voulait pas s'interrompre. Enfin, on parvint à le pousser à un bout, et à l'autre, Badiche put étendre deux serviettes en guise de nappe et disposer son couvert ; Paulette au bout pour présider, ayant son père à droite et lui à gauche.
La sole était cuite ; il fallut arracher Cintrât à son travail.
Badiche apporta son poisson discrètement, mais avec un air d'orgueil recueilli qui en disait long; évidemment il avait conscience de s'être surpassé.
C'était l'homme universel que Badiche , non seulement il était cuisinier, mais encore maître d'hôtel
et aussi sommelier ; ce fut en cette dernière qualité que, prenant une bouteille de vin, il se prépara à emplir le verre de Cintrât; mais celui-ci Tarrêta.
— Fini, le vin ; à partir d'aujourd'hui, je n'en bois plus.
Sans oser risquer une observation qui Taurait trahi, Badiche tendit la bouteille à Paulette.
— Merci ; à Bellaggio, je ne buvais pas de vin ; je suis habituée à l'eau.
Alors Badiche repoussa vivement la bouteille, et remportant comme s'il craignait que Cintrât revînt sur ses paroles :
— 11 y a longtemps que je voulais renoncer au vin, dit-il, celui qu'on vend maintenant est vraiment trop mauvais.
11 ne pensait pas un mot de ce qu'il disait, Badiche. jamais il n'avait eu l'intention de renoncer au vin qui, loin de lui déplaire, lui était au contraire agréable, au moins en petite quantité; de même il ne trouvait pas que le vin qu'on vendait maintenant était vraiment trop mauvais, surtout cette bouteille qu'il avait achetée chez un marchand qu'il honorait de sa confiance; cependant, lorsqu'il fut entré dans la cuisine, il n'hésita pas une minute à vider cette bouteille toute pleine par la fenêtre, sans même en garder une goutte pour lui.
Certainement Cintrât était de bonne foi dans l'engagement qu'il venait de prendre, et on devait le croire parfaitement résolu à ne plus jamais boire de vin. Mais pourrait-il le tenir, cet engagement ? L'habitude ne serait-elle pas plus forte que la volonté?
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Il ne fallait pas, s'il y avait lutte, comme cela était probable, que l'occasion aidât la tentation. Qu'il n'entrât plus ni vin ni alcool dans la maison, et ce serait déjà un point important d'obtenu. A lui de veiller à cela. S'il y avait chute, il ne voulait pas que ce fût par sa faute.
Déjà sa responsabilité n'était que trop lourdement engagée. Combien de fois s'était-il reproché d'avoir mis la bouteille à la main de Cintrât ! Combien de fois, en Tentendant rentrer la nuit, marchant d'un pas lourd et se cognant aux meubles, s'était-il dit que mieux aurait valu le suicide que cette déchéance honteuse pire que la mort ! Mais maintenant combien cette responsabilité serait-elle plus écrasante pour lui ! Que deviendrait Paulette ?
Et c'était tout heureux qu'il était rentré dans l'atelier, portant un plat de saucisses aux pommes de terre gratinées, — son triomphe. Certainement, il ne se posait pas en grand cuisinier; cela n'était pas dans sa nature d'afficher de pareilles prétentions ; seulement, ce qu'il savait faire, il le faisait mieux que personne, voilà tout.
Le déjeuner continua gaiement ; Paulette dévorait, ce qui ne l'empêchait pas de donner de temps en temps un morceau de pain à Barbouillou, qui ne la quittait pas des yeux, et une croûte à Crapulard, qu'elle avait approché de la table.
374 FAULETTE
— Je l'avais oublié, dit-elle ; aussi hier, quand il m'a crié : « Entrez, imbécile ! » j'ai été bien étonnée.
Elle raconta comment Barbouillou avait été plus hospitalier, et comment, au lieu de la chasser, il l'avait réchauffée et rassurée jusqu'au moment où il lui avait adressé un discours auquel elle n'avait rien compris.
— 11 voulait t'expliquer qu'il venait au-devant de moi, dit Badiche ; c'est un malin, Barbouillou.
— C'est ton élève.
— 11 n'est l'élève de personne, Barbouillou ; il ne fait que ce qu'il veut ; né de parents inconnus,
on ne sait où, il nous a adoptés, parce qu'il a trouvé chez
■^^ ! nous la liberté qu'il lui faut
*^T : **^ ; " avant tout ; Paris lui appar-
î^^' *' tient, et lui n'appartient à
**' *' personne ; un jour on le ren-
contre aux Champs-Elysées et le lendemain à Charenton ; il y a des restaurants qui ont sa confiance et où il entre volontiers avec quelqu'un qui lui plaît^ il y en a d'autres où il ne se risquerait jamais.
A ce moment, Barbouillou, tournant la tête du côté de la porte, lança un aboiement qui était un qui-vive, et presque aussitôt on frappa à cette porte discrètement.
Instantanément Crapulard, se dressant sur son perchoir, cria en imitant la voix de Cintrât :
X 'N^V/X *V^V *\ *-* *xyV/^ /V*\^fc.^k*^^»^\^ ^t^k^,/\ *\ ^v^ *v*\^v*v/v ^
— Entrez, imbécile.
Puis changeant de voix, et prenant celle de Badiche :
— Ici, Barbouillou, ici !
La porte s'était ouverte, poussée par un petit homme gros, gras, fleuri, qui dés le seuil, souriait d'un air mielleux et obséquieux.
— Ah ! Sciazziga, dit Cintrât.
— LoMt-méme, signor, ma, si ^e vous déran:(e^ ^e pouis repasser.
— Vous me dérangez toujours.
— Çarmant^ çarmant.
— Alors, qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui ?
— May cette petite plançe,
— Elle est en train cette petite plançe, elle sera finie demain.
Du doigt, Cintrât lui montra la planche de cuivre à l'autre bout de la table.
— Ah ! diavolOj perfeito; c'est çarmant; quel màlour qu'elle né soit pas finie, t(é l'aurais emportée tout dé souîte.
— Jamais content, M. Sciazziga.
— Si :(é possible; dites que :(é souis ençanté; dèpouis si longtemps que vous mé faites attendre. Peut-oh avoir tant dé talent et travailler si pùm. Ma, si ;^'avais votre talent, {é travaillerais dèpouis lé matin iousqu''au soir, pendant oune an, ou plous, t(usqu*à que ^'ai (sdi fortoune et pouis !(é me reposerais ensouite.
— Vous dites des bêtises, monsieur Sciazziga.
— Z^dit ce que t(é pense, comme ^é l'ai toui^ours
dit. Est-ce pas oune pitié dé voir que vous n'avez pas fini ^^ tableau que ;(é trouve au même point depouts des années.
— Et si je finissais ?
— Si vous îé finissiez, s'écria Sciazziga avec eathousiasme, si vous U finissiez, nui :(é vous lé paierais six mille ft-ancs !
— Au mètre alors, dit Cintrât avec colère.
— Ce né lerait pas la peint oure que ^é paierais, ce gérait îé nom . Dcpouis dix ans qtié vous n'avez pas fait autre çose que des eaux-lortes, encore bien pïou^ les marçands ont monté lé prix dé votre i>emtoure, et les amateurs qui {ont plus marçands que Ié marçands lé ont monté encore bien plous. Ce né pas pour dire, ma on vous considère comme oune mort qui né fera plous rien ; et alors lé prix montent, montent, sans compter lé critiques qui ont trouvé bon d'assommer les jeunes avecqué vous ; Cintrât par ici, Cintrât par là, et tou:(ours Cintrât que ils assommaient avecqué celoui-ci ou avecqué cehui-Ià, quand il était {oune bui-mcme.
Cintrât connaissait trop bien son Sciazziga pour laisser paraître qu*il était sensible à ses paroles ; au contraire il mangeait son raisin d'un air indifférent et ennuyé.
De son côté, Sciazziga croyait trop bien connaître a paresse et l'apathie de son Cintrât pour ne pas savoir que ce ne serait pas par des tentatives ordinaires qu'il déciderait celui-ci à travailler, si toutefois il le décidait.
— Oune tableau dé vous, dit-il, ma ce siérait oune
rèvouloution; bien annoncé, bien tambouriné, on paierait oune franc à la porte.
— Et vous croyez que je vais vous donner oune rèvouloution ^our six mille francs! dit Cintrât en riant.
— Eh bien, {*irai {usquk sept !
Il alla jusqu'à huit, puis jusqu'à neuf, puis jusqu'à dix, onze, onze mille cinq cents, enfin jusqu'à douze, appelant à son aide mousiou Badiche qui était oune personne raisonnable, invoquant son autorité, son amitié, se répandant en un flot de paroles moitié françaises, moitié italiennes ; d'ix fois il fit mine de vouloir partir, toujours il revint quand il vit qu'on ne le rappelait pas.
Enfin à douze mille Cintrât consentit à faire ce tableau.
-— Tout de soutie ? s'écria Sciazziga.
— Tout dé souife c'est-à-dire dans deux jours.
— Je dis que vous lé finirez tout dé souife.
— Je le finirai quand je le finirai, mais j'y travaillerai tous les jours.
Sans ajouter un mot, Sciazziga tira un portefeuille de sa poche.
— Je ne veux pas d'avance, dit Cintrât.
— Ce n'était pas oune avance, ma omtâ engagement. Zé vous donne ce billet de cinq cents francs, vous lé prenez, cela vaut oune signatoure^ la vôtre, la mienne.
Déjà Badiche avait pris le billet et l'avait posé sur la table. Cintrât accepta.
— Alors c'est entendou^ dit Sciazziga, c'est conclou à la française, sans porte de derrière.
— Sans porte de derrière, dit Cintrât en riant.
— Vous verrez, vous verrez, s'écria Sciazziga triomphant, oune révouloiiiion.
Enfin, il se décida à partir.
— Eh bien, mon vieux, dit Cintrât à Badiche, lorsque la porte fut refermée, comment trouves-tu que j'ai manœuvré. ?
— Je t'admire !
— Tu ne me croyais pas capable de cette diplomatie de commerçant, n'est-ce pas ? Je veux t'étonner sur d'autres points encore.
Puis s'adressant à Paulette :
— Voilà de l'argent pour toi. mignonne, pour t'habiller, te faire belle.
Elle hésita un moment en le regardant avec tendresse, et aussi avec une certaine crainte.
— Tu veux me demander quelque chose ? dit-il; parle donc, tu me peinerais si tu hésitais à t'adresser à moi en toute franchise. Je te répète que cet argent est pour toi. Dis donc ce que tu veux. S'il n'y en a pas assez, nous ne tarderons pas à en avoir d'autre.
— Eh bien, je voudrais... te prier d'envoyer quarante-six lires à Thérésita; ce n'était pas tout à fait à moi cet argent que j'ai économisé, c'était bien un peu à elle ; en même temps elle saurait que je ne suis pas morte.
— Tu es une brave fille ; nous enverrons cent lires à Thérésita aujourd'hui, en attendant que nous puissions lui en envoyer davantage. Et je lui écrirai
quetun'espas morte, en attendant que tu puisses lui écrire toi-même.
— Oh ! je voudrais tant.
Badiche avait été fâché qu'on prélevât cent francs sur le l)illet de Sciazziga, car déjà il avait l'emploi des cinq cents francs. Certainement Paulette avait donné une marque de sa bonne nature en voulant qu'on envo yàt tout de suite à Thérésita ce qu'elle croyait devoir à celle ci. A sa place, sa mère, à coup sûr, n'aurait pas agi de cette façon. Et il était bon, très bon qu'elle ne ressemblât pas à sa mère; ce dont il n'avait jamais douté d'ailleurs. Mais enfin, s'il était bien de penser aux autres, il était juste aussi de penser à soi. De combien de choses n'avait-elle pas besoin, et tout de suite. Elle ne pouvait pas garder cette méchante robe, ces souliers usés, il lui fallait organiser un lit, car Cintrât ne pouvait pas toujours coucher sur son divan sans matelas et couverture ; pour qu'il pût travailler il devait être dispos.
En attendant qu'on eût le temps de la conduire chez une bonne couturière, il fallait lui acheter une robe toute faite et aussi quelques objets indispensables. Sans doute une couturière vaudrait mieux ; mais en prenant une jupe et un corsage non ajustés cela irait toujours; d'ailleurs, il saurait bien le faire aller
ce corsage, cela ne rembarrasserait pas, une pince ici, un pli là, il s'en tirerait; il avait justement dans l'idée une robe écossaise à carreaux verts et bleus qui habillerait Paulette merveilleusement.
Là-dessus il avait établi le budget de ses dépenses : une rqbe, 130 fr. ; six chemises, 60 fr. ; six paires de bas, 18 fr. ; des bottines, 25 fr. ; un chapeau, 40 fr. ; deux jupons, 30 fr. ; cols, manchettes, 30 fr. : cela montait donc à 350 fr. ; c'était trop. Il ferait des économies. A la rigueur, Paulette n'avait pas besoin de chapeau ; elle était assez sortie depuis deux mois pour rester quelques jours sans se promener. Sur le linge aussi il pouvait gratter un peu ; si elle en manquait, il était là pour un savonnage. 11 pourrait donc acheter un matelas et une couverture.
11 communiqua son devis à Cintrât, et, pendant que celui-ci l'examinait, il mesura Paulette ; hauteur, grosseur de taille, longueur de bras, et, sur une feuille de papier, il dessina le contour de son pied ; puis, ayant serré dans sa poche le billet bien plié, il partit gaillard.
— Ne vous ennuyez pas, dit-il, je ne serai pas longtemps.
Ils ne s'ennuyèrent pas du tout : en travaillant, Cintrât écoutait Paulette assise à côté de lui, et quand elle s'arrêtait de parler, il levait la tête de dessus sa planche pour dire avec un sourire :
— Conte, conte toujours.
Et Paulette continuait de conter. Combien de choses n'avait-elle pas à lui apprendre I Chaque
FAULETTE
journée de ce long voyage n'était-elle pas un petit drame tout plein de péripéties et aussi d'émotions ! Comment n'eût-il pas eu le cœur touclié, lorsqu'elle iui avait conté qu'au moment de quitter l'hospice du Saint-Bernard, où elle avait été si bien traitée, die avait mis deux sous dans le tronc des offrandes placé à l'entrée de l'église. C'est peu, pour tout le monde, deux sous; mais combien grosse était la somme pour elle, au début de son voyage, quand elle a\ait encore tant de route à faire à travers l'inconnu I
Comme elle contait toujours, ils avaient entendu un roulement de voiture dans la cour, non lourde et lente, comme il en venait souvent, mais rapide et légère, au contraire ; ce roulement s'arrêta devant la cour de l'atelier, et en même temps Barbouillou poussa de petits cris de joie.
— Barbouillou i annonce que c'est Badiclie, dit Cintrât, mais pourquoi Badiche revient-il
voiture ? Vois donc.
t déjà à la porte
effet, c'était bien
Badiche, et s'il revenait en fiacre, c'était parce qu'il n'aurait jamais pu porter ce qu'il avait acheté : sur la galerie de son fiacre, un matelas ; dans l'intérieur, des cartons et des paquets enveloppés de papiers gris ; un fiacre dans la cour de l'Épine, et dans ce fiacre M. Badiche, c'était une révolution, on se mettait aux fenêtres pour voir ça.
11 fallut peu de temps à Badiche pour entasser ces acquisitions dans l'atelier, et aussitôt il commença son déballage. La robe d'abord, puis les chemises, puis les bottines, puis les bas.
A chaque chose c'étaient des exclamations de surprime et de joie de la part de Paulette, tandis que Badiche riait silencieusement, les sourcils hérissés, se frottant les mains, et disant de temps en temps :
— Va-t-elle être gentille avec cela ! va-t-elle être gentille !
Mais quand Paulette fut passée dans la chambre pour s'habiller, Badiche fut bien étonné que Cintrât le grondât.
— 11 ne faut pas lui dire trop qu'elle est gentille: prends garde de la gâter, de la pousser à la coquetterie, il ne faut pas qu'elle ressemble à sa mère.
— Peux-tu craindre cela ?
— Nous serions coupables de ne pas prendre nos précautions ; une des meilleures, il me semble, ' est de l'habituer à la simplicité et à la modestie.
— Cela sera facile avec elle.
11 fallut cette recommandation pour que Badiche retint l'explosion de son enthousiasme quand il la vit revenir avec sa robe neuve, bien chaussée, le
COU et les poignets entourés de linge blanc ; oui, vraiment, elle était gentille, mieux que gentille, charmante.
Cependant, Badiche trouva que quelque chose n'allait pas dans le dos du corsage.
— Ne t'inquiète pas, dit-il ; ce soir, quand tu sera couchée, je prendrai ton corsage et réparerai cela ; deux coutures à défaire, ce ne sera rien.
La nuit qui tomba empêcha Cintrât de continuer son travail ; alors il proposa à Paulette de lui donner sa première leçon d'écriture; pendant une heure, il lui apprit à dessiner des j, des 0, des u; à la fm de la leçon, comme il lui disait d'écrire ce qu'elle voudrait, elle lui fit la surprise d'écrire: « Merci, papa. »
Il fallut encore le souvenir des recommandations de Cintrât, dont il connaissait la prudence et la justesse, pour que Badiche se contînt ; « Merci papa ! » était-elle assez gentille !
Sans être jaloux du succès que Cintrât avait obtenu avec elle, il voulut aussi lui donner une leçon, et comme arrivait l'heure de préparer le dîner, il l'appela dans la cuisine.
— Vois-tu, ma petite Paulette, lui dit-il en allumant son fourneau, c'est très utile l'écriture, et l'instruction est une grande chose ; une fernnie qui ne sait rien, n'est rien, si belle qu'elle soit. Mais la cuisine aussi est une belle chose, et il faut qu'une femme connaisse l'art de la cuisine et soit en état de le pratiquer. Comment peut-elle diriger sa maison si elle ne sait pas à fond ce qu'elle commande à
e; on la vole, et, ce qui est pire encore, on se moque d'elle. Qjie sais-tu en cuisine ?
— Ohl comme en écriture, rien.
— Eh bien ! je vais te donner ta première leçon. Aujourd'hui, nous avons pour dîner des pigeons. Comment les ferais-tu cuire ? Tu ne les mangerais pas crus, n'est-ce pas ? Il y a dix manières d'arranger les pigeons : en compote, r6tis, farcis, grillés, aux petits oignons, etc. Aujourd'hui, nous les arrangerons aux petits oignons.
* Alors, prenant l'air et le tond'un professeur dans sa chaire, il commença :
— Après avoir bridé vos pigeons, vous les nwttez dans une casserole avec du lard haché, vous les laites revenir pendant quelques minutes...
Ce fut un jeu pour Paulctte d'éplucher les oignons, de remuer la casserole, de saler, de poivrer; Badichc déclara sérieusement qu'elle avait le tour.
OMMENT Cintrât suppor- ' terait-il ce changement de vie?
v^^ ^--^^ Ce fut la question que
"^"^^ Badiche se posa avec inquié-
tude. 11 y avait là une révolution si radicale que c'eût été folie de ne pas se demander si elle pouvait durer. Ne serait-il pas entraîné un soir à ses anciennes habitudes, et, s'il y retournait une fois, n'y retomberait-il pas toujours ?
Après avoir pesé avec anxiété les dangers de cette situation, il se décida à mettre en œuvre un moyen pour les écarter, ou tout au moins pour tâcher de les diminuer.
Quand Paulette était couchée dans la chambre qui avait été celle de Cintrât, ils restaient dans l'atelier à causer quelques instants ; puis ils faisaient ensemble, sur le large divan, le lit dans lequel Cintrât dormait maintenant.
Ce fut dans un de ces téte-à-téte que Badiche prépara l'exécution de son moyen.
— Certainement, dit-il, c'est une bonne chose d'apprendre à écrire à Paulette, et c'est une bonne chose aussi que je lui apprenne la cuisine et la cou-
:.'.*■-; âV^C \t peu qu'elle
,.; "-.i-^r. long soi-même ':],:,: f:zArt quelque chose.
■:;, -'.f'j moins qu'elle.
— C'est comme je te le dis. Que sait un élève qui a fait de mauvaises classes universitaires? Rien, ce qui s'appelle rien. Ni latin, ni français, ni gramrrtaire, ni arithmétique, ni géographie, ni histoire, ni sciences, ni lettres, c'est un voyageur qui a fait le tour du monde les yeux fermés, les oreilles bouchées, aveugle et sourd. Je suis ce voyageur. J'en saurais assurément plus si j'avais reçu l'enseignement primaire.
— Je l'ai reçu, moi, cet enseignement.
— Ah ! si tu es en état d'instruire Paulette, c'est différent.
— En état, non, au moins présentement; mais en m'y remettant.
Une fois encore Badiche dut veiller sur lui pour ne pas se trahir.
— Aurais-tu ce courage? dit-il, d'un air de doute.
— Pour Paulette !
— Je sais bien, et en somme ce serait peu de chose. Le soir, au lieu de bavarder tu relirais tes vieux livres, tu t'y remettrais bien vite. Seulement il faudrait les relire, car pour enseigner utilement, il faut très bien savoir ce qu'on enseigne, et il ne suffit pas de faire répéter une leçon en la suivant des yeux sur le livre où l'enfant l'a apprise. Cela serait à ma portée ; mais ce qui n'y serait pas ce serait de citer tous les exemples qui sortent de cette leçon, de les expliquer, de les comparer entre eux, ce qui en réalité constitue le rôle d'un bon maître, le ne pourrais jamais l'être ; mais toi, c'est différent. Et je crois que si tu pouvais t'imposer ce tra-
vail du soir, il serait inutile d'envoyer Paulette en pension.
— Quand on a la volonté, il n'y a pas de travail qu'on ne puisse s'imposer ; achète-moi demain mes vieux livres, une grammaire de Noël et Chapsal pour commencer, et tu verras.
Badiche s'était fait beaucoup plus ignorant qu'il ne l'était réellement ; mais il n'avait pas besoin d'être retenu le soir à la maison, lui î Quel triomphe quand il vit Cintrât piocher consciencieusement l'art d'écrire et de parler correctement en français, à côté de Paulette qui piochait ses exemples d'écriture. Mais selon son habitude il triompha avec modestie et en silence, poussant la discrétion jusqu'à se récuser toutes les fois qu'il avait une discussion grammaticale avec Cintrât, disant :
— Après tout, tu dois avoir raison, tu sais mieux que moi.
Mais dans ce triomphe se glissa bientôt une inquiétude : Cintrât ne mangeait presque plus, et le peu qu'il mangeait son estomac ne le tolérait pas ; cela était grave et bien que Badiche ne fût pas un grand clerc en médecine, il comprenait que cet état maladif tenait à un changement brusque d'habitudes; de l'excès en trop, on ne passe pas impunément à une privation absolue. Cintrât n'allait-il pas tomber malade sérieusement? En tout cas, il ne pouvait pas rester sans manger, ni sans digérer le peu qu'on parvenait à lui faire prendre presque de force.
Un de ses amis de jeunesse s'était conquis un
nom glorieux dans la médecine ; il alla le trouver et lui expliqua le cas de Cintrât.
— Vous avez procédé trop brusquement, lui dit le médecin, il fallait régler la désaccoutumance, ce que vous n'avez pas fait. L'habitude avait rendu les excitants alcooliques indispensables à l'entretien des fonctions de Cintrât. 11 faut qu'il prenne de nouveau de l'alcool.
— Noussommesperdus! s'écria Badiche désespéré.
— Peut-être le seriez-vous s'il était question de boissons alcooliques; mais ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder ; la dose d'alcool qu'il est nécessaire de lui rendre peut très bien être dissimulée dans la préparation des aliments ; qu'il mange des aliments préparés à la sauce madère dans laquelle vous remplacerez le madère par de l'alcool et le résultat sera acquis ; vous avez aussi les plumpuddings, les omelettes au rhum, etc.
Ce même soir, Badiche prépara un filet au madère, et il eut la satisfaction de voir Cintrât digérer facilement.
Mais si ce régime était bon pour le père, il aurait pu devenir mauvais pour l'enfant ; alors le pauvre Badiche eut à inventer toutes sortes de combinaisons pour servir à Paulettc autre chose que ce qu'ils mangeaient Cintrât et lui. De même il fut obligé d'en inventer aussi pour que Paulette ne le surprît pas quand il versait de l'alcool dans ses sauces. Et cela ne fut pas facile, car Paulette s'amusait à faire la cuisine avec lui, et il ne pouvait pas toujours la renvoyer au moment décisif.
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C'était ce qu'elle appelait badicher.
— Où es-tu, Paulette? disait Cintrât.
— Papa, je badiche.
— Nous badichons, disait Badiche lui-même.
— Quand vous aurez fini de badicher, disait Cintrât. C'était ainsi que la langue française s'était enrichie
du verbe badicher.
Quand Cintrât avait refusé de donner à Sciazzîga une date certaine pour la livraison de son tableau, ce n'était pas qu'il dqutât de son appHcation au travail ; il devait travailler, il travaillerait ; de cela il était sûr.
Mais comment ?
Allait-il retrouver après tant d'années d'interruption sa facilité et sa sûreté d'exécution? Sa main lui obéirait-elle fidèlement comme autrefois? Sa brosse serait-elle entre ses doigts un outil docile et sûr qui exécuterait ce qu'il lui demanderait et rien que ce qu'il lui demanderait? Serait-il maître de son outil? ou bien l'outil serait-il maître de l'ouvrier?
Pendant dix ans il n'avait pas eu une seule fois ce souci. Que lui importait ? L'art, quelle balançoire ! C'était en se jouant qu'il enlevait rapidement les quelques eaux-fortes qui le faisaient vivre. Mais maintenant, l'art n'était plus une balançoire, et la famille n'en était plus une non plus. Sortirait-il victorieux ou vaincu de cette épreuve?
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Poignante était son émotion en se mettant au travail.
— Ne me parle pas, ne me trouble pas, dit-il à Badiche, qui, tout heureux de le voira Tœuvre, voulait lui adresser quelques-uns de ses encouragements d'autrefois, laisse-moi ma liberté d'impression entière. C'est une grosse partie que je joue, non seulement pour moi, mais encore pour Paulette. Allons-nous trouver le Cintrât d'autrefois, ou un nouveau Cintrât inconnu ?
Ce qu'il trouva, ce fut une indécision, des hésitations, des scrupules de pensée aussi bien que de main qui le stupéfièrent.
Alors, c'était donc fini ; il n'était plus, il ne serait plus bon à rien.
Sa journée se passa dans cette angoisse : mais s'il se désespéra, il ne désespéra pas, et il continua de travailler quand même : il fallait que son cerveau reprît l'habitude d'obéir à sa volonté, et que sa main reprit celle d'obéir à son cerveau ; seulement quand l'ombre grise du soir commença à envahir l'atelier, il gratta ce qu'il avait fait dans sa journée.
— Ça n'est pas ça, dit-il; nous verrons demain.
Le lendemain, il fit le soir ce qu'il avait fait la veille.
— 11 ne faut pas être trop difficile, dit Badiche, qui craignait le découragement,
— 11 faut être plus que difficile, il faut être féroce. Si ce que Sciazziga a dit est vrai, on attend
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beaucoup de moi, puis-je rester au-dessous de ce qu'on attend ? A moins d'être un crétin ou un fou d'orgueil, on n'a pas, à quarante-cinq ans, l'enthousiasme pour ce qu'on fait qu'on avait à vingt ans. Depuis dix ans j'ai beaucoup réfléchi, beaucoup rêvé, et ma conception de l'art n'est pas aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Comprends-tu qu'à cette conception nouvelle il faille une exécution nouvelle aussi ? Oui, n'est-ce pas ? De là mon embarras, mes hésitations, mes doutes, et aussi mes sévérités. Ajoute à cela la paresse de mes doigts.
Pendant huit jours, cette lutte se continua ; enfin. un soir Badiche eut la joie de ne pas voir Cintrât racler d'un coup de couteau ce qu'il avait fait dans la journée.
Mais le surlendemain ce fut un nouveau raclage, — abattant, celui-là. le travail de deux jours.
Cependant Cintrât ne paraissait pas désespéré.
— Cela serait vrainent trop beau, disait-il, si en un jour je retrouvais ma patte.
A la fm pourtant il la retrouva, sinon celle d'autrefois, en tout cas une autre qui eût peut-être mal traduit les conceptions de la vingtième année, mais qui rendait fidèlement celles de l'heure présente plus sérieuses et plus profondes.
Une fois en bon train, le tableau fut mené rondement et rapidement terminé.
Sciazziga, consigné à la porte parce qu'il ennuyait Cintrât de ses observations et de ses doléances, fut admis à le voir, et dans sa joie il en commanda un second :
[•AULETTE
— Vous «pouvez pas iHé«^«ier, mon f^r, j'est {îMiic pendant, et comme ^' est ounc pendant, natoiirellement ^'cstlé même prix; vous voyez que je ne marçandi: pas ; ma ^e vous aime tant !
Vingt-quatre mille francs c'était une grosse somme, quand quelques semaines auparavant on n'avait pour toute fortune que dix -sept francs.
Mais l'argent n'était pas venu seul, avec li arrivait le succès, ou tout an moins le tapagt Sciazziga avait réalisé ce qu'il avait laissé entrevoir . dans ses salons lie la rue de Chàteaudun, où autrefois il avait fait le commerce de meubles, et où maintenant il taisait le commerce de tableaux, il avait exposé la toile de Cintrât, « œuvre de dix années de recueillement et de travail, v comme disaii:nt les réclames des journaux ; et la badauderie parisienne s'empressait de payer un franc pour aller
admirer ce qu'elle eût dédaigné si elle avait su que ce travail de dix années avait été exécuté en quelques semaines.
— Q.uelle profondeur ! quel recueillement î Ce n'est pas de l'improvisation.
Il y avait même des malins qui. la loupe à la main, montraient comment les dessous avaient été iTrattés. retravaillés.
Avec viniTt-T^uatre mille francs en poche, il ne pi'uvait pas être question de rester cour de TEpine. S: Sciazzi^ra verait VL»lontiers à Charonne, les amateurs n'er.î reprend raient jamais ce voyage de découverte, eî il y avait intérêt â se passer de rintermédiaire de Sciazzita D'autre part, il}' avait un intérêt dun autre ordre et bien plus grand encore à ce eue Paillette ne fût pas élevée cour de TÉpine.
r. fjt donc convenu qu'on descendrait à Paris .aussitôt que pc>ssible : mais, au grand étonnement de Badiche. Cintrât, qui avait toujours montré une apathie absolue pour tout ce qui touchait aux choses matérielles de la vie. lui avait imposé certaines obîiiraîions qui devaient être scrupuleusement observées.
Pour le quartier d'abord, qu'il voulait calme et tranquille : puis pour l'ameublement, qu'il voulait aussi simple que possible.
Et en homme qui a réiléchi ce qu'il veut, il avait m.otivé ses exiirences :
— Paulette ressemblera-t-elle â sa mère ? Je ne le cr^'is pas : mais enûn nous devons prendre toutes les précautions pour que cela n'arrive pas. C'est le
PAULETTE 39s
' y>rvj-\^>L.<^>^.rfNrf>xX'>-
besoin du brillant, du clinquant, du tapage qui a entraîné sa mère ; le chic dans tout ; quand on veut être à la mode, il faut bien y être par ses amants comme par le reste. Ne perdons jamais cela de vue. Donc pas d'avenue de Villiers ; pas de satin, pas de peluche, pas de bibelots, pas de ferblanterie. Le Marais ou le faubourg Saint-Germain comme quartier; et dans l'ameublement le confortable mais avec la simplicité ; je te prie, je te demande sérieusement de veiller à cela.
Après un mois de recherches, Badiche avait à la fm trouvé l'appartement et l'atelier que Cintrât voulait : rue du Bac, le rez-de-chaussée d'un hôtel du dix-huitième siècle, qui ouvrait ses hautes fenêtres à imposte, d'un côté, sur une cour intérieure, de l'autre, sur un jardinet séparé par un simple mur des jardins appartenant aux hôtels de la Rochefoucauld, de Matignon, de Castries, qui forment là un grand parc touffu et vert, un vrai bois en plein Paris.
Si du vestibule on pénétrait dans la salle à manger, on voyait tout de suite que les exigences de Cintrât avaient été respectées aussi bien dans le choix de l'ameublement que dans celui de l'appartement ; lambrissée du haut en bas de boiseries enguirlandées de fleurs et de feuillages, cette belle pièce avait pour tout mobilier deux dressoirs en noyer sculpté, se faisant vis-à-vis, et une table du
}yi6 PAULETTE
même style, entourée de chaises espagnoles à fond de cuir gaufré et imprimé au petit fer ; au-dessus de cette table descendait du plafond un lustre flamand en cuivre poli ; pas une vieille assiette aux murs, pas une potiche sur les dressoirs. La même simplicité se trouvait dans le salon ainsi que dans les chambres de Cintrât et de Paulette qui étaient contiguës. Et elle se continuait dans l'atelier qui était une ancienne remise, dont 'le toit et la devanture avaient été en partie vitrés pour les besoins de l'éclairage, et dont le sol avait été parqueté sur bitume.
C'avait été un désespoir pour Sciazziga de ne pas pouvoir fournir à son çer maître toutes sortes de bonnes occasions qu'il loui céderait au plous ^ouste sans aucoune bénéfice :
— Çer maître, çer maître, disait-il à chaque instant, né pensez donc pas à l'économie, votre Jbrtoime, elle était faite, oune grande fortoune, celle que vous voudrez. Ze vous ouvre crédit pour tout ce qui vous plaira, par amitié, pour Vbonnour; oune atelier sans tentoures, sans tapis, sans étoffes, sans bronzes, sans faïences, ma ce n'est pas oune atelier ; si vous n'êtes pas dé votre temps la mode né vous poussera pas, et la forloune, ce n'est pas U talent qui la donne, ^'«/ la mode.
Malgré ce mot d'expérience Cintrât avait tenu bon.
— Vous verrez, disait Sciazziga, réconomie vous rouinera.
C'était pour Cintrât un point important que Pau
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lette, habituée au grand air, au vent, à la pluie, au froid comme au chaud, ne restât point enfermée entre les quatre murs d'un appartement parisien. Pendant qu'il travaillait, elle pouvait se promener autour d'un vieux houx à la cime en parasol toute couverte de fruits rouges, qui formait le centre de leur jardinet ; ou bien elle pouvait encore s'asseoir à l'ombre d'une charmille et rester là à lire. Il l'avait ainsi sous les yeux et à portée de la voix.
L'hiver, c'était une récréation pour elle d'entendre le vent d'ouest souffler dans les grands arbres des jardins voisins, ou d'assister au rassemblement des pierrots quand, au soleil couchant, ils se battaient pour choisir leur perchoir. Et le printemps, c'était un plaisir de respirer les senteurs qui montaient de ces jardins fleuris en écoutant la chanson des merles ou le roucoulement des pigeons. A son âge, que fût-elle devenue si elle n'avait pas pu sortir de sa chambre?
Cependant il avait trouvé que ce n'était point assez pour elle que ses promenades dans le jardin, et il avait voulu davantage ; ce n'était pas seulement de son esprit et de son éducation qu'il devait avoir soin, c'était encore de sa santé, de sa beauté qui se développait chaque jour et qui se serait étiolée, lui semblait-il, entre les murs de son jardinet.
Renonçant alors à l'économie que Sciazziga lui reprochait, il avait chargé Badiche d'acheter une voiture et un cheval ; non un coupé pour faire
39^ TAULETTE
figure au Bois, mais une charrette anglaise pour aller à la campagne, et un bon vieux cheval qui eût encore assez de vitesse et de fond pour les conduire rapidement dans les bois de Meudon ou de Clamart.
C'était le printemps, les journées étaient longues, ils pouvaient partir après dîner et faire une bonne promenade à pied dans les chemins sous bois.
Mais ce qui était un plaisir bien plus grand encore pour Paulette, et aussi pour Cintrât comme pour Badichc, c'était de partir de Paris après cinq heures, quand la journée de travail était finie, et de s'en aller dîner dans les bois, au hasard. Pour ces jours-là Badiche, qui avait abandonné la cuisine à un cordon bleu, reprenait ses fonctions et préparait quelque bon mets facile à emporter froid, un poulet, une galantine, une salade de légumes.
Dans le coffre de la charrette il avait aménagé une cantine où le dîner, pain, viande, fruits, boisson, vaisselle et verrerie voyageaient sans encombre. Arrivésà l'endroitqui leurplaisait, — et généralement ils le choisissaient en belle vue, sur un point dominant Paris et le cours de la Seine, ou bien au bord d'une mare, ou bien encore au plus épais d'un taillis, — on attachait le cheval à une branche d'arbre, et après lui avoir suspendu au cou sa poche d'avoine, on vidait la cantine, on mettait le couvert sur l'herbe et l'on dînait.
Mais ces dîners ne ressemblaient en rien à ceux où les jeunes filles bien sages, élevées dans la correction de la tenue et de bonnes manières, doivent
se tenir droites et silencieuses. A chaque instant Paulette se levait, tantôt pour courir avec Barbouillou après un papillon, tantôt pour aller cueillir une fleur ou des fraises qu'elle venait d'apercevoir, tantôt pour chasser les mouches qui tourmentaient
le cheval et le faisaient se débattre. Bien souvent Cintrât allait la rejoindre, et Badiche, resté seul devant la nappe, iesappelaità plusieurs reprises avant qu'ils voulussent revenir, de sorte que c'était lui, de guerre lasse, qui était obligé de courir après eux. — Qy'est-ce que ça fait, disait Paulette, puîsqu; le poulet ne refroidit pas ?
Cependant on finissait par dîner; la tranquillité du soir les gagnait, le repos se faisait en eux, comme autour d'eux ; Paulette s'étendait sur l'herbe, la tête sur les genoux de son père, et Cintrât prenait plaisir à lui montrer, en peintre qu'il était, toujours occupé de son art, les caprices de la lumière du soleil abaissé, qui glissait sous l'épaisseur des bois.
Le temps passait ainsi sans qu'ils en eussent conscience, puis Badiclie, qui n'oubliait jamais le côté pratique des choses, les prévenait qu'il allait rentrer. On montait dans la charrette; Paulette prenait les guides et l'on revenait à Paris grand train, Barbouillou galopant dans la poussière sans trop s'écarter, car maintenant ce n'était plus l'insurgé de Charonne ; sur lui aussi l'influence de Paulette avait agi ; il avait pris goût à la vie régulière et ne courait plus de bordées.
pie encore, peut-être, était leur vie intérieure.
A six heures en été, à sept en hiver, Cintrât se levait avec précaution pour que Paulette ne l'entendît pas, et il s'en allait fumer une pipedans le jardin pour s'éveiller tout a fait. Là, il trouvait Barbouillou qui sortant de la belle niche que Paulette lui avait organisée sous un sureau, accourait pour lui adresser toutes sortes de discours, mais rapidement, car il avait une commission à remplir tous les matins, et il n'était pas chien à négliger ses devoirs. Dans cette installation rue du Bac, il ny avait pas eu de chambre au rez-de-chaussée pour Badiche, mais on lui en avait offert une dans la maison, sous les toits, et il l'avait acceptée avec joie; il aimait avoir son chez-soi, où personne ne
pénétrait et où il était libre de tailler ses habits, de raccommoder son linge, et aussi de faire de la peinture, disait-il, car il avait entrepris quelque chose (à ce qu'il racontait) qu'on verrait quand cela serait entièrement fmi, mais non avant. C'était Barbouillou qui était chargé de le réveiller. La grille du jardin ouverte, le chien filait, grimpait l'escalier et grattait à la porte de Badiche avec un petit cri d'appel. Aussitôt celui-ci sautait à bas du lit, s'habillait à la hâte et descendait faire quelques tours de jardin avec Cintrât. On causait, et, bien entendu, c'était toujours de Paulette qu'on parlait, de ce qu'elle avait fait la veille, de ce qu'elle avait dit. Chacun avait fait son observation, avait son mot à rapporter.
— A-t-elle été assez gentille !
Puis Cintrât se mettait au travail.
A huit heures, Paulette entrait dans l'atelier, habillée pour la journée, l'été d'une robe de toile, l'hiver d'une robe de drap ; l'une aussi simple que l'autre, sans aucun ornement, le col et les manchettes en batiste plissée; les cheveux relevés à racine droite et dont les torsades étaient retenues par un peigne en écaille blonde, son seul luxe. Vivement elle allait à son père et l'embrassait avec tendresse, à plusieurs reprises, avec des petits mots affectueux : As-tu bien dormi ? Comment es-tu ce matin ? Puis venait le tour de Badiche, à qui elle tendait son front.
La cuisinière apportait le café au lait sur un plateau, et Paulette le versait dans les bols pour son père et pour Badiche, mais avec cette différence
qu'elle beurrait elle-même les tartines de son père, tandis que Badiche beurrait les siennes, ayant pour cette opération des exigences de proportion que lu! seul était capable d'observer, et trouvant toujours que les autres mettaient trop de beurre sur leur
vant une table qui lui appartenait, se mettait aussi au travail.
Le père et
la fille avaient alors deux ou trois heures d'intimité pendant lesquelles personne ne venait déranger leur tète-à-tète. De temps en temps Paulette se levait pKturalleç près de son père, ou bien c'était Gntrat qui quittait sa toile pour venir près de sa fille ; et aux explications sur les devoirs et les leçons de Paulette se mêlaient toujours des paroles de tendresse qui les entraînaient et leur faisaient oublier la
grammaire ou le calcul, aussi bien que la peinture.
— Oh ! papa, s'écriait Paulette tout à coup, je te fais perdre ton temps ; gronde-moi quand je dis des paroles inutiles.
— Sont-elles donc inutiles ?
— Mais travailler !
Non seulement elle avait des remords d'empêcher son père de travailler, mais encore elle en avait aussi de ne pas travailler elle-même.
Son ambition ne s'était pas bornée à écrire ; à mesure qu'elle avait appris, elle avait senti combien elle avait à apprendre pour ne pas rester la petite sauvage de Bellaggio, qui baragouinait tant bien que mal le français, mais qui, en réalité, ne savait pas sa langue maternelle, et ne comprenait presque rien aux choses qui se disaient autour d'elle, surtout aux idées qui s'échangeaient entre son père et Badiche.
Tout ce qu'elle avait d'intelligence, de volonté, d'application, elle l'avait donc mis au travail, et comme elle n'était pas une petite fille qui oublie le matin ce qu'elle savait la veiUe, elle avait plus appris en quelques mois qu'une enfant plus jeune et moins attentive en plusieurs années.
S'il n'avait pas voulu la mettre en pension quand Badiche le lui avait proposé, il le voulait bien moins encore. Se séparer d'elle, ne plus la voir, ne plus l'entendre du matin au soir, ne plus s'occuper d'elle, renoncer à leurs promenades, mais ce serait retomber dans la nuit noire d'où elle l'avait tiré. Il n'était point de ces pères pour lesquels la paternité est
une charge qui gêne leurs affaires, leurs relations ou leurs plaisirs. Pour lui, elle était le seul plaisir, la seule affaire de sa vie.
Mais justement pour cela, elle n'en était que plus grave cette affaire, et elle ne lui en donnait que plus de soucis.
Jusquà ce moment, il n'avait pas souffert de ne pas savoir grand'chose, et même à vrai dire ce qu'il ne savait pas ne lui avait pas manqué ; mais voilà qu'à cette heure, tenant sa fille par la main et voulant la conduire, il s'arrêtait effrayé en trouvant le vide qui s'ouvrait devant lui, et qu'il voyait pour la première fois, sans même pouvoir mesurer son étendue et sa profondeur.
Apprendre, pour lui répéter ce qu'il aurait à peu près appris ; cela il l'eût fait volontiers et même il l'avait essayé. Mais quoi apprendre? 11 ne le soupçonnait même pas.
Un autre à sa place se serait peut-être dit qu'elle n'avait pas besoin d'en savoir plus que lui ; mais il n'était pas cet autre. Sans vouloir qu'elle fût une savante, il voulait qu'elle fût en état de tout comprendre et de tout sentir ; il voulait qu'elle s'élevât au-dessus de la condition commune à tant de femmes, qui, lassées un jour de ne pouvoir que parler toilette, cherchent des satisfactions qu'elles ne peuvent pas demander à leur esprit.
Ne devait-il pas veiller à ce qu'elle n'éprouvât pas un jour avec ses enfants ce que lui-même présentement éprouvait avec elle ?
Lui, il était le fils d'une pauvre femme et il n'a-
vait pas de reproches à adresser à sa mère ; elle, était, elle serait la fille du peintre Jacques Cintrât. 11 fallait donc qu'elle continuât de travailler, et puisqu'il ne pouvait pas la conduire plus loin, il devait lui donner un nouveau guide qui le remplaçât.
Si, le malin, la porte de l'atelier était fermée, l'après-midi elle était grande ouverte ; de uneheure à cinq heures entrait qui voulait, sans qu'un valet se tint dans le vestibule pour vous demander votre nom, ourecevoirvolrecartesur un plateau d'argent, comme l'aurait voulu Sciaziiga qui avait offert le plateau, oune souperbe ocrasion.
C'était Badiche qui remplissait les fonctions de maître de cérémonies , allant audevant de ceux qui entraient : aux anciens amis, aux camarades il tendaitla main, devant les inconnus il s'inclinait avec ses grandes manières et il les conduisait àCintrat qui ne quittait pas son travail, ayant près de lui, ou tout au moins dans ta même partie de l'atelier, Paulette qui s'amusait à peindre. Par un caprice d'enfant, elle avait en effet voulu
faire comme son père, et deux ou trois jours après son arrivée, aussitôt qu'elle avait osé dire à peu près ce qui lui passait par la tête, elle avait demandé du papier et un crayon pour dessiner. — Barbouille tout de suite, lui avait dit Cintrât. Et, toute glorieuse, elle s'était mise à barbouiller une vraie toile avec les brosses et les couleurs de son père. En lui disant: «Barbouille». Cintrât avait cru à un jeu d'enfant, exactement comme s'il avait été question de bâtir un château avec des cartes. Lorsqu'elle lui apporta ce qu'elle appelait son tableau, il fut surpris de voir que ce barbouillage n'était pas une chose informe. Elle avait essayé de copier Crapulard, et l'on reconnaissait ce qu'elle avait voulu faire. C'était bien l'attitude gourmée du perroquet ; c'était même son plumage vert. — Tu as donc la patte paternelle ! s'écria Cintrât avec plus d'émotion que n'en trahissait ce mot. — Son début ! s'écria Badiche, c'est à vous fiche les quatre fers en l'air! — Ce n'était pas tout à fait son début , car si elle n'avait jamais dessiné sur la toile, elle avait dessiné et sculpté dans le bois les quelques objets en olivier qu'on lui faisait fabriquer l'hiver et vendre l'été. Cintrât n'avait pas voulu la pousser à la peinture, estimant qu'elle avait autre chose à apprendre, mais il n'avait pas voulu davantage l'empêcher de s'amuser à peindre quelques heures auprès de lui lorsqu'elle en avait envie; on verrait plus tard. En attendant ce plus tard, elle travaillait chaque jour, et son goût naturel, ses dispositions, sa vocation s'affirmaient de façon à remplir Cintrât de joie, en
même temps qu'elles inspiraient à Badiche un orgueil naïf. «Hein, quelle patte! » pour un peu, il eût trouvé que cette patte valait celle du père. D'ailleurs, en quoi n'était-elle pas une créature exceptionnelle, il ne le voyait pas. 11 fallait vraiment toute sa condescendance aux scrupules de Cintrât pour qu'il imposât silence à son enthousiasme. Qiielle puérilité vraiment de craindre qu'elle pût un jour ressembler à sa mère ! Elle avait toutes les qualités, toutes les vertus, et c'était un supplice pour lui de ne pouvoir pas le dire comme il le pensait, surtout de le lui dire à elle-même ; car avec les autres il ne gardait pas cette retenue ;• elle avait remplacé Cintrât dans ses bavardages enthousiastes ; ce n'était plus le père qui devait fiche les gens les quatre fers en l'air, c'était sa fille, « notre fille », comme il l'appelait.
La coïncidence de la rentrée de Cintrât au Salon, d'où il était absent depuis dix ans, avec son installation rue du Bac lui avait amené des visiteurs. — 11 n'est donc pas mort, Jacques Cintrât ; si peu mort qu'à la suite de son nom, on trouvait son adresse dans le livret, et on allait le voir comme un ressuscité.
Sciazziga, qui avait des raisons pour craindre ces visites, avait essayé de les empêcher :
— Perché quand les artistes vont chez oune artiste, t('est pour débiner ce qu'il fait. Qjiant aux amataurs, oune artiste embarrassé per défendre ses intérêts, et :('est toujours loiii c\\ï\ est dédans, et pouis lé temps per don! combien dé temps per dou !
Sciazziga n'avait pas réussi, et à côté des ama^ tours que Cintrât recevait plus ou moins indifiërem-
ment, venaient d'anciens ou de nouveaux amis qu'il était heureux de revoir : le peintre Blanchon ; Gasparis, le sculpteur ; Falco, le musicien; Lajarrie, le portraitiste ; des journalistes et des critiques : Audrieu, Méline, Hosteins, des jeunes et des vieux, des glorieux et des inconnus, venant les uns par sympathie ou par amitié, les autres par simple curiosité ou par flânerie, parce qu'on avait la presque certitude de. trouver là, de trois à cinq heures, des gens agréables ou intéressants qui causaient bien.
Mais de tous, celui qui causait le moins, c'était Cintrât assurément, qui, après les premiers mots d'affection ou de politesse échangés, continuait son travail comme s'il avait été seul, ne se mêlant à la conversation que lorsqu'il le devait. Quand à Paulette, elle ne disait jamais rien, excepté aux amis de son père, pour lesquels elle s'était prise d'amitié : à Blanchon dont la bonhomie l'attirait ; à Casparis, à qui elle n'oubliait jamais de demander des nouvelles de Souris ; pourquoi n'amenait-il pas toujours Souris? Barbouillou était fier de connaître une personne d'une si haute naissance et d'une telle distinction.
La diversité des visiteurs faisait naturellement la diversité des entretiens ; quelquefois on ne disait que des riens, dans ces deux heures; quelquefois au contraire on y disait des choses intéressantes, on y traitait les questions d'art, tantôt en chronique amusante, tantôt en chronique savante ; on y jugeait des œuvres nouvelles ; on y faisait, on y défaisait les réputations. Quand cela se passait entre peintres et sculpteurs les jugements étaient assez brièvement
motivés : mais quand il y avait des journalistes il en était autrement.
Un jour Hosteins, qui- était venu voir s'il n'y avait pas une esquisse ou une étude à se faire donner, ne cessa de parler d'un livre sur la philosophie de l'art, qui venait de paraître, et qui, selon lui, était une œuvre pleine d'originalité qui, par la hardiesse des idées, la sûreté des hypothèses, la netteté des affirmations, allait être une révolution.
Cintrât écoutait d'une oreille assez distraite : un livre sur la philosophie de l'art, cela avait peu d'intérêt pour lui ; mais Hosteins le prit à partie directement.
— Voilà un garçon qui vous plairait, mon cher Cintrât, par sa simplicité ; il y a deux ans il a déjà publié un livre qui a fixé sur lui l'attention de tous ceux qui pensent ; son livre nouveau est un chefd'œuvre, eh bien ? il n'en continue pas moins à vivre très modestement de quelques répétitions qu'il donne çà et là à de jeunes cancres, et cela par indépendance, pour être maître de lui, pour dire ce qu'il pense, et ne le dire que le moment venu : à vingt-quatre ans vous voyez que c'est du courage et de la sagesse. Avec cela un garçon aussi doux qu'il est honnête et droit. Retenez son nom : François Rambure.
Quand Hosteins sortit. Cintrât l'accompagna dans le jardin.
— Votre François Rambure voudrait-il donner des leçons à Paulette ? demanda-t-il.
— Comment, des leçons à Paulette ?
Cintrât expliqua son embarras à propos de ces leçons, et aussi dans quel sens il voulait qu'on dirigeât sa fille.
— Je vais voir Rambure aujourd'hui même; vous aurez sa réponse demain.
Ce fut Rambure lui-même qui apporta cette réponse.
Le lendemain, comme Cintrât et Paulette se mettaient au travail après le déjeuner, ils virent entrer dans l'atelier, sans que personne l'annonçât, un jeune homme très simplement habillé, à l'air doux et un peu timide, mais sans rien de gauche et d'embarrassé pourtant.
Badiche alla au-devant de lui, après avoir posé sa pipe allumée sur une table, prenant à chaque pas qu'il faisait ses manières d'introducteur des ambassadeurs, qu'il ne gardait pas toujours, il faut bien le dire.
Le jeune homme se nomma :
— François Rambure.
Alors ce fut Cintrât qui vint au-devant de lui, tandis que Paulette, sans tourner la tête, mais du coin de l'œil, l'examinaitcurieusement: pas effrayant du tout son futur maître, pas pédant, pas gourmé, ni rogue, ni obséquieux ; cela ne serait pas désagréable de travailler avec lui.
— Mon ami Hosteins vous a fait connaître mes désirs ? commença Cintrât,
— Pas trop bien, et voilà précisément pourquoi je viens ; il m'a parlé d'une jeune fille.
— Ma fille, que voici, interrompit Cintrât en désignant Paulette, qui continuait de travailler, tandis que Badiche, pour prendre une contenance et ne pas paraître écouter, apprenait à Barbouillou à se tenir au port d'arme, un appuie-main dans la patte gauche.
— Mais ce n'est pas une enfant, dit Rambure avec surprise.
— Pensiez- vous donc que c'était pour une gamine que je demande les leçons d'un homme tel que vous?
— Je n'avais rien pu tirer de précis de Hosteîns : « La fille de mon ami Cintrât ; charmante enfant ; vous m'obligerez en lui donnant des leçons » ; voilà tout ou à peu près.
— Cette enfant va avoir quinze ans, elle est donc d'âge à comprendre vos leçons, si vous voulez bien l'accepter pour élève. Par suite de circonstances malheureuses pour elle, sa première instruction a été tout à fait négligée. Elle a vécu à la campagne en Italie, où c'est seulement sa force et sa- santé qui se sont développées.
— Mais c'est excellent, cela.
— Sans doute.
Il baissa la voix pour que Paulette ne l'entendit pas.
— Si, pour tout ce qui est de cette instruction, elle a été élevée en sauvage, elle n'en est pas moins une brave petite fille bonne et vaillante, toute pleine de qualités morales, et je puis vous promettre que vous trouverez en elle une élève intelligente et
docile. 11 y a un an, elle ne savait pas écrire, et n'avait jamais entendu parler de grammaire. Aujourd'hui, elle ne fait pas de faute d'orthographe et sait à peu près tout ce que peut vous apprendre un bon enseignement primaire. Mais c'est tout, car j'ai été son maître, et je n'ai pu lui enseigner que ce que je sais moi-même. Or, je ne sais pas grand'chose, il faut bien l'avouer. J'ai eu l'enfance d'un ouvrier, et depuis il m'a été impossible de me refaire l'instruction qui avait manqué à ma jeunesse. Sans doute, j'ai acquis certaines notions, j'ai lu certains livres, beaucoup de livres même, mais au hasard, sans suite, sans méthode, de sorte qu'il y a dans mon esprit des trous noirs que je ne pourrais jamais éclairer. Je ne veux pas qu'elle soit une savante, mais je ne veux pas davantage qu'elle soit une ignorante. Elle est fille d'artiste, elle sera peut-être femme d'artiste, toute sa vie, dès lors elle entendra parler d'art; eh bien, je veux qu'elle sache comment les arts sont formés, d'où ils viennent, le chemin qu'ils ont parcouru depuis leur point de départ jusqu'à nous; je veux qu'elle connaisse les hommes qui leur ont fait faire un pas décisif, comme ceux qui les ont illustrés, et cela non seulement en peinture, mais aussi en littérature, en musique. Dans le monde où il est probable qu'elle vivra, elle entendra parler d'histoire, de civilisation, elle sera dans un milieu de gens cultivés, je veux que son intelligence soit ouverte, et que ce qu'on dira ne soit pas du chinois pour elle. Vous me comprenez, n'est-ce pas ? — Parfaitement.
— Eh bien, voulez-vous vous charger de cette éducation ? Je vous ai promis la docilité, je vous promets aussi l'application. Bien qu'elle ait quinze ans, le temps ne nous manquera pas, car mon intention bien arrêtée est de ne pas la marier jeune. D'abord parce que je trouve les mariages jeunes dangereux à bien des points de vue. Et puis par un sentiment un peu égoïste de père qui, séparé de sa fille pendant dix ans, veut la garder près de lui, aussi longtemps qu'il pourra, et même, à vrai dire, qui voudrait la garder toujours.
11 fut convenu que les leçons auraient lieu deux fois par semaine, le matin à huit heures.
Le jeune professeur parti, il ne fut question que de lui, naturellement, et chacun dit son mot.
— Ni cuistre, ni pion, dit Badiche, cela me va.
— Ce qui me va, dit Cintrât, c'est qu'il est venu ici à peu près décidé à ne pas accepter Paulette pour élève, et qu'il n'a consenti à lui donner des leçons que lorsqu'il a vu que ces leçons pourraient avoir un résultat utile ; cela est d'un honnête garçon.
— Pour moi, ce qui me plaît en lui, dit Paulette, c'est sa jeunesse ; oh I comme je te remercie, papa, de ne pas m'avoir donné un bonhomme à tabatière ou à lunettes ; au moins avec celui-là on pourra causer et s'entendre.
Mais Badiche, dans cette conversation devant Paulette, n'avait pas tout dit ; il reprit ses observations le lendemain matin dans le jardin, seul à seul avec Cintrât, en tournant autour du houx.
— Je lui trouve toutes sortes de mérites a notre
jeune Rambure, dit-il; cependant il a deux défauts assez graves à mes yeux.
— Et lesquels?
— D'abord il est jeune, et puis il est homme.
— Paulette n'est qu'une enfant.
— Pas pour longtemps.
— La leçon aura lieu dans l'atelier et devant moi; je ne les quitterai pas et j'entendrai tout ce qui se dira. D'ailleurs, toutes les jeunes filles ont des hommes pour professeurs, et je ne vois pasque cela soit dangereux.
— Je ne dis pas que cela doive l'être nécessairement, mais enfin cela peut le devenir, tandis qu'avec une femme...
— Une femme! s'écria Cintrât, jamais il n'entrera une femme ici ; j'ai plus peur pour Paulette des leçons, des exemples ou des bavardages d'une femme que de tous les jeunes gens réunis.
— C'est un point de vue, conclut Badiche avec son indécision habituelle.
H^) ES leçons de Rambure rognèrent largement sur le temps que Paulette avait à donner à la peinture ; car en plus de la leçon parlée qui ne prenait que quatre lieures par semaine, elle avait les lectures qu'il lui indiquait, et qui prenaient presque toute la journée.
Ce qui allongeait beaucoup ces lectures, c'est qu'elle les faisait tout haut, pendant que son père travaillait, autant pour lui que pour elle-même.
Tout d'abord, Cintrât avait eu un scrupule de lui demander de lire haut, craignant de la fatiguer, mais quand il avait vu qu'après une longue séance elle n'avait ni la respiration gênée, ni la voix cassée ou couverte, il s'était rassuré. Et puis parmi ses visiteurs habituels se trouvait un vieux comédien qui prétendait guérir les maladies de poitrine par la déclamation ou la lecture à haute voix, et qui lui avait démontré avec preuves à l'appui que plus un organe travaille plus il prend de force. Alors il ne l'avait plus arrêtée, lui imposant seulement l'obligation de se reposer souvent pour reprendre haleine.
Pour ne pas décourager son élève et ne pas Tennuyer dès le début, Rambure avait procédé comme les romanciers qui suivent le précepte d'Horace et se jettent in médias rcs ; au lieu de commencer par les Égyptiens et les Assyriens, il avait tout de suite passé à la Grèce, revenant aux peuples primitifs chaque fois que l'occasion lui en était offerte, c'està-dire presque à chaque pas. Et Paulette qui eût peut-être trouvé un peu dure l'histoire de la période memphite ou de la période thébaine, et même celle du premier empire assyrien ou des Sargonides, avait mordu tout de suite aux temps héroïques de la Grèce, au monde de l'Olympe, à la guerre de Troie, à Homère, aux tragiques.
Et Cintrât y avait mordu avec encore plus d'enthousiasme.
A chaque instant, c'était pour lui des découvertes qui le transportaient.
— Mais c'est beau ! s'écriait-il ; mais c'est splendide ! Et dire que je ne m'en doutais pas !
Puis, venant à elle et la prenant dans ses bras pour l'embrasser :
— Es-tu fière, fillette ? C'est toi qui fais l'éducation de ton papa; sans toi, je serais resté un aveugle. Est-ce drôle qu'on soit ignorant sans se douter de la bêtise de son ignorance ? Mais continue. Jamais je ne travaille si bien qu'en t'écoutant, avec tant de facilité, tant de légèreté ; il semble que tu me mets des ailes aux épaules et que je monte à des hauteurs d'où j'aperçois toutes sortes de belles choses, restées jusqu'à ce jour pour moi inconnues.
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Un matin, elle devait lire VOrcstie d'Eschyle ; Badiche venait de partir pour la Halle, et Cintrât était déjà au travail ; mais avant de commencer sa lecture, en professeur qu'elle était, elle la fit précéder de quelques mots d'introduction.
— On dit que VOresiie est le chef-d'œuvre d'Eschyle, et même le chef-d'œuvre du théâtre grec.
— Bon, interrompit Cintrât, qui, pour la première fois, entendait parler de VOrestie; nous allons voirça.
Elle continua :
— C'est un veilleur de nuit qui ouvre la pièce ; il est en sentinelle sur la terrasse du palais d'Agamemnon ; depuis dix ans il passe là toutes ses nuits pour voir si tout à coup ne va pas briller le signal, qui, s'allumant de montagne en montagne, de Troie jusqu'à Argos, doit annoncer que Troie est prise.
— Ça, c'est un tableau, dit Cintrât.
Elle commença à lire :
s< Je prie les dieux de m'affranchir des fatigues de cette veille sans fin, que je prolonge toute Tannée, comme un chien, sur la plate-forme du palais des Atrides, en face de l'assemblée des astres de la nuit... »
Elle avait continué et elle était arrivée au moment où le feu « de la bonne nouvelle », attendu depuis dix ans, vient de « rayonner à travers les ténèbres de la nuit. »
« Salut ! ô flambeau nocturn^. -4ored'un beau jour !... Troie est prise... Je vais prévenir la femme d'Agamemnon. »
— Mais c'est superbe I s'écria Cintrât.
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Paillette poursuivait :
« Si ce palais avait une voix, il parlerait clairement. Moi, je me tais; j'ai un bœuf sur la langue.
parle volontiers à ceux qui savent ; pour ceux qui ne savent rien, je ne sais rien. »
— Reprends, mon enfant, reconiTnence, je t'en prie. Elle recommença.
— Et je ne me doutais pas qu'une si belle chose existait ! s'écria Cintrât.
Quand Badiche rentra, Cintrât tomba sur lui.
— Viens ici, misérable !
— Qu'est-ce que j'ai fait ? demanda Badiche, indécis de savoir s'il devait rire ou s'inquiéter.
— Tu n'es qu'un être matériel, toujours le nez fourré dans les fruits, les légumes, la viande.
— Aujourd'hui, c'est dans les fleurs, dit Badiche mettant sur la table de Paulette deux petites bottes de roses qu'il avait achetées pour elle, — de ces roses pâles qui persistent en plein air quand les hivers sont doux.
— Oh ! papa, ne le gronde pas, dit Paulette en riant.
— 11 mérite que je le gronde. Comment! lisait qu'il y a une chose splendide comme le prologue de VOrestïe, et il ne me l'a jamais dit; dans nos conversations, jamais il ne lui est venu à l'idée de me parler de ce prologue, de me le raconter, de me le faire lire î
— Et si je ne l'ai jamais lu moi même ?
— As-tu, ou n'as-tu pas fait tes classes ?
— Je les ai faites si peu.
— Alors, qu'est-ce que tu as appris ?
— Pas grand'chose, ou pour être sincère, rien. En grec, j'ai traduit quelques vers d'Homère, une scène de Sophocle, quelques passages d'auteurs dont je me rappelle à peine les noms, et voilà.
— A quoi servent les classes, alors, si elles ne vous apprennent pas à connaître les chefs-d'œuvre de la langue qu'on apprend ?
— Ça, je l'ignore, car il est certain que Paulette, qui n'a pas fait ses classes, sait plus de français, de géographie et d'arithmétique que je n'en ai jamais su. Qiiant aux chefs-d'œuvre grecs, je n'en ai jamais connu qu'un seul : Antigone, et encore parce qu'on Ta joué à rOdéon quand j'étais gamin. J'étais venu à Paris avec mon père, et comme j'avais été premier en grec précisément, je lui ai demandé pour récompense de me conduire à l'Odéon. Il a rechigné un peu, car il tenait à ses monacos, le père Badiche; mais, à la fm, il a cédé. Sans cela, je t'assure que je n'aurais pas la plus légère idée du théâtre grec.
♦ sic
Les leçons ne s'étaient pas toujours données dans l'atelier, souvent elles avaient exigé des visites au Louvre, au musée assyrien et égyptien, aux Antiques ; et alors Cintrât avait abandonné son travail pour accompagner Paulette,
Cela avait noué entre lui et Rambure des rela-
lions plus étroites que celles qui s'établissent ordinairement entre un professeur et le père de son élève.
Cintrât s'était pris d'intérêt pour ce jeune homme simple, modeste et doux qui avait le droit d'être orgueilleux, et qui pourtant ne parlait jamais de ce qu'il avait fait et qui ne manifestait sa supériorité que par quelque mot profond, quelque trait de force dit sans aucune préparation, au hasard de la conversation.
Puis, à cette sympathie plus ou moins involontaire, s'étaient jointes l'estime et même l'admiration, lorsque peu à peu il avait appris à connaître cette existence toute remplie par l'étude et le travail ; non seulement c'était un homme de talent, mais encore c'était une volonté et un caractère. Un jour, Hosteins, dans une de ses visites intéressées qu'il continuait, bien qu'elles ne lui rapportassent rien, avait annoncé qu'il était question de nommer Rambure professeur à l'Ecole des beaux-arts, et cela avait causé un vif émoi à Cintrât : — Paulette allaitelle le perdre ?
Mais le lendemain, Rambure, interrogé à ce sujet, avait répondu qu'en effet on lui avait parlé de l'École des beaux-arts, mais qu'il ne pouvait accepter en ce moment. — « Ce n'est pas quand j'ai encore tant à apprendre moi-même que je puis me charger d'un enseignement qui interromprait mes études. » — Et comme Cintrât rapportait cette réponse à ses amis Casparis et Blanchon, qui connaissaient Rambure mieux que lui, il avait appris que celui qu'on
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jugeait digne d'être un maître ne dédaignait pas d'aller chaque jour dans un amphithéâtre, et de prendre des notes sur les cours qu'il suivait, comme un simple étudiant.
Quant à Rambure, le tableau que lui offraient ces deux hommes qui ne vivaient que pour cette petite fille, l'avait doucement ému; leurs soins, leur sollicitude, leur tendresse n'avaient pas pu ne pas le toucher. Sans connaître en détail l'histoire de Cintrât, il en savait assez cependant pour être attiré vers l'homme qui avait tant souffert. Ce père, à qui l'on a volé sa fille sans qu'il sache, pendant dix ans, ce qu'elle est devenue, si elle vit ou si elle est morte ; ce grand peintre, enlevé à l'art par le désespoir et rendu à l'art par l'amour paternel ; ce malheureux, jeté dans l'ivrognerie par la femme et sauvé par l'enfant : il y avait là de quoi attendrir un cœur plus dur que ne l'était le sien. Et ce Badiche, si drôle mais si bon, si cocasse mais si dévoué, si baroque mais si courageux, si oublieux de soi pour se donner corps et âme à ceux qu'il aime, comment n'eût-il pas inspiré Tamitié lorsqu'on savait ce qu'il était, ce qu'il valait?
Dans ces conditions, ces relations avaient bien vite pris un caractère amical ; avant la leçon, après la leçon, on avait parlé de toute autre chose que d'histoire ou d'art, et Badiche, qui mêlait à tout la cuisine, avait voulu qu'on l'invitât à dîner.
— Je préparerai moi-même un plat de ma façon ; pour ce jour je reprendrai mes anciennes fonctions. Nous inviterons aussi Casparis, Falco, Blanchon. Et
je tâcherai que Pompon veuille bien venir le soir jouer un duo avec Falco.
On ne s'en était pas tenu à ces dîners de cérémonie ; lorsque la belle saison était arrivée, Rambure avait été invité à monter dans la charrette anglaise et à prendre part aux dîners sur l'herbe.
Et il avait accepté.
C'était pourtant chez lui une règle fidèlement observée de décliner toutes les invitations. Dans son existence laborieuse il n'y avait pas place pour des plaisirs — qui d'ailleurs n'étaient pas des plaisirs pour lui. Qu'eût-il fait dans le monde ? 11 ne le voyaitpas.il s'y fût créé des relations. Peut-être. Mais justement il dédaignait les relations. A quoi bon? Ce n'était point par elles qu'il voulait arriver. Pour cela il ne comptait que sur lui, sur son travail. Et justement les exigences du monde et celles du travail lui semblaient incompatibles. Ce n'est pas quand on rentre à deux heures du matin, qu'on se lève le lendemain dispos pour le travail ; si les jambes et les bras obéissent à la volonté, le cer-
veau, lui, n'obéit pas. L'esprit est lourd ou distrait, et si malgré sa résistance on parvient à le violenter, il se tire de la tâche qu'on lui impose par l'à-peuprès. 11 est vrai que ce n'est que pour un jour. On se le dit, au moins on le croit. Mais ce jour-là recommence le lendemain, le surlendemain, puis l'àpeu-près devient une douce habitude ; car de tous nos organes, le cerveau est à coup sûr celui qui subit le plus facilement l'engourdissement de la paresse ; cela est si commode de remplacer Fintensité de l'efiTort par les facilités du métier. Combien en voyait-il autour de lui de ces victimes de Tàpeu-près? 11 ne voulait point tomber dans leur troupe.
Mais un dîner chez Cintrât, une promenade dans les bois, loin d'être une fatigue, étaient au contraire un délassement. 11 n'avait pas de parents à Paris, et ceux qui lui restaient en province ne tenaient qu'une bien petite place dans ses affections ; il avait perdu son père enfant, sa mère à dix-sept ans, en sortant du collège, et l'oncle, les cousins qui composaient toute sa famille, n'étaient guère plus que des étrangers pour lui. Ses camarades de classe étaient aussi des provinciaux qu'il n'avait pas revus depuis sept ou huit ans. Et à Paris, réservé comme il l'était, discret, occupé, il n'avait eu ni le temps ni l'occasion de se faire des amis ; car il n'appelait pas de ce nom les quelques personnes que le succès de ses livres lui avait amenées. 11 vivait seul dans un petit Ic^ement du quai Malaquais composé de deux chambres sous les toits toutes pleines de livres ; parfois, quand, après
e journée de travail, il se mettait à sa fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit, il se disait qu'elles étaient bien vides ces deux petites chambres , bien froides, et qu'il y avait vraiment une mélancolie irritante à venir toujours s'accouder seul, tout seul, sur cet appui de fenêtre pour regarder la Seine couler. Mais les soirs où il rentrait de chez Cintrât, il ne rapportait jamais cette disposition à la tristesse, et dans son cœur il
retrouvait toujours quelque douce impression qui
l'égayait.
Qliand Rambure avait vu que Paulette pou^'ait travailler seule et qu'il n'y avait plus qu'à lui donner un programme de lecture, il avait tout franchement dit à Cintrât que ses leçons devenaient inutiles.
— Alors vous nous abandonnez.
11 les avait si peu abandonnés qu'ils l'avaient vu plus souvent que lorsqu'il venait pour ses leçons ; sans doute son chemin le faisait passer par la rue du
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Bac, car il ny avait guère de jour qu'on ne le vît, tantôt à une heure, tantôt à une autre ; et cela même était si bien devenu une habitude que lorsque sa visite n'avait pas Heu elle manquait à Cintrât.
Ils avaient toujours quelque chose à lui demander, car lorsqu'une difficulté ou un embarras se présentait à eux, le mot du père comme celui de la fille était invariablement le même : « Rambure nous dira cela. » Rambure, toujours Rambure ; dix fois par jour son nom était prononcé, et alors on ne s'en tenait pas au nom, on parlait de Thomme: — Quel bon garçon ! disait Badiche. — Qiiel brave cœur ! disait Cintrât. Paulette ne procédait pas par affirmations laudatives, mais elle avait toujours quelque chose de particulier à ajouter qui, pour manquer de points d'exclamation, n'en était pas moins caractéristique.
Quand Rambure faisait fonctions de professeur, il ne s'était jamais demandé pourquoi il venait rue du Bac : c'était pour ses leçons ; il venait là comme il allait ailleurs ; mais du jour où ses leçons avaient été supprimées et où ses visites n'avaient point cessé, il avait du se poser cette question, et comme il n'était pas homme à se tromper lui-même, sa réponse avait été qu'il venait pour Paulette.
Elle n'était plus une enfant, son élève, mais une grande jeune fille, une grande belle fille, et, à la voir chaque jour, sans en avoir conscience, il s'était pris d'amour pour elle.
Dans la vie heureuse qui était la sienne depuis son arrivée à Paris, toute pleine de soins, de bien-
être, de tendresse, la beauté de Pa dette s était adoucie, et ce qu'elle avait de sauvage et d'un peu garçonnet en elle avait été remplacé par les grâces d'une fille dont le corps s'est assoupli en même
temps que l'esprit. Mais dans cette transformation, ce que par bon lieu r elle n'avait pas perdu, c'était cette exubérance de force, cette fleur de santé, cette solidité de tempérament, ce sang riche que dix années passées à l'air, à la pluie, au vent, au froid, au chaud lui avaient données. Devenue Parisienne par certains côtés, par d'autres elle était restée une campagnarde italienne.
Et ce qu'elle avait gardé aussi, c'était cette nature simple, droite et vaillante qui l'avait sauvée des
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dangers auxquels sort enfance aventureuse semblait la mener fatalement.
C'était par là que tout d'abord elle avait touché Rambure ; en la voyant toujours, sans aucune coquetterie dans les manières et sans aucune recherche dans la toilette, en la trouvant toujours franche, le cœur comme le regard ouvert, en étant à chaque instant témoin des marques de tendresse dont elle entourait son père, des gentillesses qu'elle avait pour Badiche, il avait été amené, il avait été forcé, presque malgré lui, à faire attention à elle.
Et alors il avait vu que cette brave petite fille était une belle jeune fille.
Belle, vraiment belle avec sa tête au profil pur, couronnée de cheveux noirs ébouriffés, avec son buste développé ; mais, surtout, ce qui frappait en elle, c'était le regard limpide de ses yeux noirs qui éclairaient son visage au teint animé; et c'était aussi son doux sourire qui, entre ses lèvres sanguines, laissait voir ses dents solides blanchies par le soleil du Midi.
Tout d'abord, lorsqu'il avait commencé à lui donner des leçons, il était resté sans la regarder, ou en tout cas sans la voir, s'absorbant dans son rôle de maître ; c'était un élève comme un autre, qui avait cette originalité d'être une fille, et cette originalité le laissait absolument indifférent. Une fille, un garçon, que lui importait? Elle était plus alerte d'esprit et en même temps plus soumise que ne le sont ordinairement les garçons, voilà tout.
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Mais quand le maître était devenu un ami, ses yeux s'étaient ouverts, et il avait vu qu'il y avait en elle plus et mieux qu'une intelligence ouverte et qu'un caractère facile.
Le plus souvent, lorsqu'il venait maintenant, c'était dans l'après-midi, à l'heure où il était à peu près certain de la trouver occupée à peindre ; alors, tandis que les visiteurs de Cintrât emplissaient l'atelier du bruit de leurs conversations, il s'installait près d'elle, et ils pouvaient s'entretenir à mi-voix sans qu'on les entendit ; c'était en quelque sorte un tête-à-tête !
Il est vrai que ce qu'ils disaient on eût pu l'entendre, mais ce n'en était pas moins un plaisir pour lui que cette intimité, et il restait là sans se mêler à la conversation, tout à Paulette, dans une douce béatitude, l'écoutant lorsqu'elle parlait, la regardant lorsqu'elle se taisait, aussi heureux de suivre les mouvements de sa main sur la toile, que les transformations de sa physionomie.
N'avait-elle pas tout pour elle, — au moins telle qu'il la voyait : la beauté, la bonté, la tendresse, la douceur? Ce qu'elle était pour son père ne disait-il pas ce qu'elle serait pour l'homme qu'elle aimerait ?
La facilité et l'égalité de son humeur, la droiture de son esprit, l'honnêteté de sa nature ne s'étaient jamais démenties depuis qu'il la connaissait ; aussi solide de corps que de caractère. Avec cela intelligente, il le savait mieux que personne, et ce qui était une qualité de plus à ses yeux, douée pour la
peinture de dispositions extraordinaires qui en feraient une artiste de talent le jour où elle voudrait
l'être.
^ORSQjjE Rambure se posait sa question : « Pourquoi ne sss-je pas le mari de Paulette? » il y avait un mot de Cintrât qui lui revenait toujours ; «Je ne veux pas que ma fille se marie jeune. »
i Cintrât était-il homme à ré-
sister à tout, même aux désirs de sa fiUe qu'il aimait si passionnément ?
11 est vrai que pour qu'il eût à céder ou à résister à ces désirs, i! fallait qu'ils fussent exprimés, et Rambure ignorait s'ils le seraient jamais.
Plus d'une fois, en rentrant dans son petit logement, après une soirée passée à la campagne avec elle, et rêvant à ce qui s'était dit entre eux, il se rappelait certains regards, certaines intonations qui l'avaient remué jusqu'au fond du cœur et qui semblaient prouver qu'elle avait plus que de l'amiiié pour lui. Ce n'était pas certainement sans intention qu'elle avait cueilli à la lisière du bois une (leur d'églantine rose et qu'elle la lui avait offerte avec un doux sourire.
Et ce n'était pas sans intention non plus, évidim-
ment, qu'un autre jour elle lui avait demandé la main pour franchir un fossé. Et quand elle lui parlait bas, dans Tatelier, alors que personne ne pouvait les entendre et que ce qu'elle lui disait était insignifiant, cela aussi n'était-il pas caractéristique? Est-ce que Tamour vrai ne procède pas toujours ainsi ? C'est dans les romans, c'est au théâtre qu'il y a de longues scènes d'amour parlées. Dans la réalité, les choses se passent plus simplement, en suivant de plus près la nature. Quoi de moins naturel qu'une jeune fille honnête qui avoue franchement son amour à celui qu'elle aime I Elle le lui fait entendre cet amour : elle le lui montre ; elle se laisse deviner. Et c'était là son cas avec Paulette. Oui, elle l'aimait, et si elle ne le lui avait jamais dit ouvertement, c'était d'abord parce qu'il ne le lui avait pas demandé, et parce qu'il n'était pas de son caractère, dans son rôle de jeune fille, d'agir de cette façon. Et pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Elle était trop fine pour n'avoir pas deviné qu'il l'aimait, et trop fine aussi pour n'avoir pas vu ce qu'il y avait de tendresse en lui qui se cachait sous une apparence réservée. Si quelqu'un le connaissait, c'était elle, à coup sûr, non seulement dans son cœur, mais aussi dans son esprit : ses livres elle les savait par cœur; dans leurs heures de travail, elle avait vu ce qu'il était, ce qu'il pensait ; si jeune qu'elle fût, elle avait pu le juger en pleine connaissance de cause. Elle l'aimait ! elle l'aimait!
Mais il y avait d'autres jours où elle ne lui avait pas donné de rose, ou il n'y avait pas eu de fossé à
franchir, où elle ne lui avait rien dit d'insignifiant dans l'atelier, et alors cette certitude d'être aimé était remplacée par l'inquiétude et le doute. A la même place où la veille la Seine pailletée de lumières lui avait paru radieuse, elle lui paraissait cejourlà sinistre, bien qu'elle n'eût pas une paillette de moins. Pourquoi l'eût-elle aimé? Qu'avait-il donc pour lui plaire ? C'est vraiment bien de l'outrecuidance à lui de s'imaginer qu'il l'avait séduite par son esprit. Mais elle n'était ni femme savante, ni une pédante cette belle fille. Pour se laisser toucher par l'amour qu'il éprouvait pour elle, il fallait tout d'abord qu'elle sût qu'elle était aimée, et il n'était nullement prouvé qu'elle l'avait deviné. Une rose donnée n'était pas une preuve, ni un serrement de main, ni un regard. Ce qu'il s'imaginait être de l'amour pouvait très bien n'être que de l'amitié, de l'amitié tendre telle que pouvait en ressentir un cœur affectueux comme celui de Paulette.
Il est vrai qu'il avait un moyen de ne pas rester sous l'obsession de ces inquiétudes et de ces doutes, c'était d'avouer son amour à Paulette et de lui demander si elle l'aimait.
Mais agir de cette façon avec Paulette serait une trahison. Il n'était pas, en effet, un amoureux ordinaire, à qui il est permis de parler de son amour sans autre souci que de se faire aimer, et sans scrupules. Il avait eu de l'autorité sur cette enfant. Le père avait mis sa confiance en lui. On le traitait, on le recevait en ami. Ce serait l'acte d'un traître de se servir de cette situation pour entretenir la fille de son amour.
Il parlerait donc à Cintrât.
C'était l'habitude que Paulette allât souvent le samedi à la Queue-en-Brie avec Badiche, chercher les provisions de la semaine ; cela lui faisait une longue promenade en voiture, en plein air, qui lui était bonne, une distraction et un exercice. Il profiterait d'une de ces absences pour être seul avec Cintrât.
Un vendredi il vint donc pour s'assurer que ce petit voyage aurait lieu le lendemain, et ce fut son premier mot à mi-voix, en s'asseyant auprès de Paulette.
— Vous faites demain votre promenade avec Badiche ?
— Certainement si le temps est beau.
11 ne s'en tint pas là, et, avant de sortir, profitant d'un moment où personne ne pouvait l'entendre, il demanda à Cintrât un rendez-vous pour le lendemain matin.
— Je serai tout à votre disposition, mon cher ami, venez quand vous voudrez.
Après qu'il fut parti, Cintrât raconta cette demande de rendez- vous.
— Voilà qui est bizarre, dit-iL
— 11 veut être seul avec toi, dit Paulette, c'est pour cela qu'il a commencé par m'interroger pour savoir si je sortirais demain avec Badiche.
— Il a peut-être un service à te demander, dit Badiche.
— Ou autre chose, dit Paulette en souriant. . — Quoi donc?
— Ah! je ne sais pas, répondit- elle, il ne m'a pas fait de confidence.
Le lendemain matin, Rambure entra dans l'atelier, un peu pâle, grave, sous l'influence bien évidente d'une vive émotion.
Voyant cela, Cintrât alla à lui vivement, les deux mains tendues, souriant affectueusement.
— Mon cher ami, je vous ai dit hier que je serais tout à votre disposition; je tiens à vous le répéter aujourd'hui, avant que vous m'expliquiez ce qui vous amène. Pour quoi que ce puisse être, je suis tout à vous. Quoi que vous me demandiez, si vous me faites la joie de me demander quelque chose, c'est accordé d'avance.
A cet accueil chaleureux, à ces paroles affectueuses, Rambure répondait en serrant les mains de Cintrât.
— Je ne suis peut-être pas très démonstratif, continua celui-ci, mais les sentiments dont je ne parle pas n'existent pas moins dans mon cœur. Depuis que je vous connais j'ai appris à vous aimer; et puisque l'occasion s'en présente aujourd'hui, je tiens à vous dire que vous êtes un des hommes pour qui j'éprouve le plus d'estime et le plus d'affection, pour votre caractère aussi bien que pour votre personne.
C'était là un élan qui, dans les circonstances où il se produisait, était doux pour Rambure.
— Maintenant, continua Cintrât en l'amenant
sur le divan, asseyez- vous là près de moi, et causons. Qu'avez-vous à me dire ?
— C'est de mademoiselle Paulette que je dois vous parler.
— De Paulette ! s'écria Cintrât stupéfait d'entendre le nom de sa fille.
Rambure n'était pas parti bien loin, il s'arrêta décontenancé : ce n'était donc pas parce que Cintrât avait deviné qu'il s'agissait de Paulette qu'il lui avait parlé ainsi. Mais, après un court moment d'embarras, il continua :
— Je vois que vous n'avez pas deviné mes sentiments ; j'aime mademoiselle Paulette, et je vous demande de me la donner pour femme.
Instantanément, Cintrât revit le sourire que Paulette avait eu la veille en parlant de Rambure :
— C'est d'accord avec elle que vous m'adressez cette demande ? s'écria-t-il.
— Mademoiselle Paulette ne sait pas que je l'aime ; jamais un mot, jamais rien n'a pu le lui apprendre. Je ne serais pas l'homme dont vous parliez tout à l'heure, si j'avais profité de ma situation auprès d'elle pour l'entretenir de mon amour et me faire aimer.
— C'est vrai ; vous êtes un honnête homme. Pardonnez-moi, je me suis laissé emporter par la surprise, et aussi par un mauvais mouvement : j'aurais presque voulu vous trouver en faute pour vous dire plus facilement que ce mariage est impossible. Ne voyez dans ce refus rien qui vous soit personnel. Ce que je disais tout à l'heure, je le dis encore: je ressens pour vous autant d'amitié que d'estime. Quant
à ce qui est position matérielle, je ne m'en occupe pas ; je sais que si cette position est modeste aujourd'hui elle est cependant convenable, et je sais aussi qu'elle sera très belle un jour, le jour que vous voudrez. Ne voyez dans mon refus qu'une raison, celle que je vous ai donnée bien des fois quand je n'imaginais pas que vous penseriez à être mon gendre : je ne veux pas que ma fille se marie jeune.
— Mais mademoiselle Paulette était une enfant quand vous me disiez cela.
— Elle l'est toujours pour moi, elle le sera toujours.
Et comme Rambure le regardait avec étonnement :
— Vous ne savez pas ce qu'est ma fille pour moi, et il faut que vous le sachiez pour comprendre mon refus.
Il fit une pause et à plusieurs reprises il se passa les mains sur le visage.
— A me voir grand, solide, vigoureux, bien portant, appliqué au travail, sans aucune lassitude, vous vous imaginez peut-être que je suis un caractère énergique. Eh bien, c'est une erreur, et vous vous trompez sur mon compte ; je suis un rêveur, un flâneur, un paresseux, un être sans initiative et sans volonté, le jouet du hasard et du caprice, qui pendant longtemps ont été les maîtres de ma vie. Je n'ai été l'homme que vous voyez depuis que nous nous connaissons que sous une influence étrangère, l'influence féminine : celle de ma femme d'abord ; celle de ma fille ensuite. J'ignore ce que vous avez pu apprendre de mon histoire, mais vous devez
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savoir comme tout le monde, qu'une séparation a eu lieu entre ma femme et moi, et que celle-ci m'a enlevé ma fille. Je suis alors tombé dans un désespoir qui m'aurait conduit au suicide, si je ne m'étais abruti par l'ivrognerie. Pendant dix ans, c'est l'ivrognerie qui m'a fait vivre. Du jour où j'ai retrouvé ma fille, je suis revenu au travail et je ne l'ai plus interrompu, pas une heure, pas un jour. Mais ce n'est pas facilement qu'on brise des habitudes qui ont duré dix années et qui ont créé des besoins tyranniques. Du jour où ma fille s'est assise à ma table, je n'ai plus bu un verre de vin ; mais combien de fois ai-je eu une envie de fou furieux de boire de l'eau-de-vie ; combien de fois le soir, avant de m'endormir, ai-je été embrasser Faulette pour résister à la tentation d'aller boire sur le comptoir du coin ; combien de fois, en passant devant la boutique d'un marchand de vin, ai-je ralenti le pas pour renifler passionnément l'odeur du vin et de l'alcool. Mais j'avais Paulette. Et vous voulez que je vous la donne î Quand je ne l'aurai plus, qui me retiendra ? Il y a des gens forts qui disent : <« Je ferai cela, » et qui le font. Pour mon malheur, je ne suis pas de ceux-là. Ce que je ferai demain, livré à moi-même, je n'en sais rien ; ce que le hasard, ce que mon tempérament, ce que la fantaisie voudraient. Je n'ai qu'une inspiration, comme je n'ai qu'un frein : ma fille. Je ne suis qu'un homme de tendresse, et par tendresse je ferai peut-être des choses héroïques. Qu'elle me manque, je ne suis capable de rien. J'admire ceux qui se donnent au
devoir, à l'ambition ; moi, je ne suis capable de me donner qu'à ce que j'aime. Ne m'enlevez pas ma fille.
Il y eut un moment de silence ; si cruellement désappointé que fût Rambure de ce refus, il ne pouvait pas ne pas être touché de cette douloureuse confession et ne pas plaindre ce malheureux.
Mais il était aussi un amoureux.
— Voulez-vous qu'elle ne se marie jamais ?
— Jamais, je ne sais pas.
— Mais si elle aime, refuserez-vous l'homme qu'elle aimerait ?
— Si elle aimait? Elle n'aime pas, elle ne peut pas aimer. Je n'ai donc pas d'autre réponse à faire que celle que je vous ai faite, et pour aujourd'hui je vous demande d'en rester là.
Plus Cintrât réfléchissait à ce que Rambure venait de dire, plus il lui semblait vraisemblable d'admettre que celui-ci n'aurait pas risqué sa demande, s'il n'avait pas eu quelque espérance du côté de Paulette. Sans doute il avait été sincère en affirmant qu'il n'avait jamais entretenu Paulette de son amour. Mais de cette réserve d'un honnête homme, il ne résultait pas nécessairement que Paulette n'avait pas deviné cet amour, qu'elle n'en avait pas été touchée.
11 avait beau chercher dans ses souvenirs, il ne trouvait rien cependant qui fût un indice de cet
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amour, et il semblait que s'il y avait eu quelque chose, il aurait été le premier à le savoir ; dans Tint imité où il vivait avec sa fille, dans l'étroite communauté d'habitudes et d'idées qui était la leur, rien ne devait lui échapper, de même qu'elle ne devait rien lui cacher. Pourquoi aurait-elle eu des secrets pour lui ? 11 est vrai que c'est le caractère même de la femme d'être secrète et mystérieuse pour les choses du cœur.
11 passa la journée à agiter cette question, mais sans lui trouver une réponse satisfaisante à laquelle il put s'arrêter, et de guerre lasse il se dit que le seul moyen de savoir à quoi s'en tenir était d'interroger Pdulette ; à coup sûr, elle ne lui mentirait pas.
Pourquoi se tourmenter à l'avance ? elle pouvait très bien ne pas aimer Rambure, elle devait ne pas l'aimer ; il n'avait qu'à attendre ; quand il serait seul avec elle, il la questionnerait, et certainement elle lui répondrait avec sa franchise ordinaire.
Mais chose étonnante, lorsqu'elle rentra de son excursion à la Queue-en-Brie, ce fut elle qui le questionna.
Comme de coutume, il lui demandait en l'embrassant ce qu'elle avait fait, si le temps était beau, si le cheval avait bien marché, si Barbouillou avait été sage ; au lieu de répondre longuement, comme toujours, et avec toutes sortes de détails, elle tourna court et l'interrogea.
— Tu ne t'es pas ennuyé ?
— J'ai travaillé.
— Cela a bien marché ?
— Pas trop.
Il vit qu'elle Texaminait.
— Ah ! pourquoi? dit-elle.
— Je n'étais pas en train. .
Alors dans un mouvement d'élan, elle l'embrassa vivement.
— Tu n'as pas été souffrant ?
— Tu vois bien que je n'ai pas Tair souffrant.
— Non, mais tu n'as pas ton air de tous les jours Elle attendit un moment, et, comme il se taisait,
elle continua en le regardant toujours à la dérobée.
— Est-ce qu'on t'a dérangé ?
— Pas plus que tous les jours.
— Tu as eu des visites?
— Deux ou trois.
Comme il ne disait pas quels étaient ces visiteurs elle insista :
— M. Rambure devait venir ?
— 11 est venu.
Devant le regard que son père attacha sur elle, elle se tut. Cependant, après un court instant elle reprit :
— Il ne lui est rien arrivé de fâcheux, n'est-ce pas ?
— Que veux-tu qu'il lui soit arrivé?
— Je ne sais pas, dit-elle un peu confuse; mais comme il tenait beaucoup à te parler en particulier j'avais pensé...
Elle hésita.
— Eh bien, quoi? demanda Cintrât, qu'avais-tu pensé?
Elle se troubla.
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— Je ne sais pas... j'avais pensé qu'il avait besoin de toi pour une affaire grave.
— Pourquoi donc es-tu si curieuse aujourd'hui ?
— Cela te fâche, papa ?
— Non, cela m'étonne; tu me parles de Rambure comme si tu savais ce qu'il voulait me dire.
— Si je le savais je ne te le demanderais pas. Cela fut dit avec tant de simplicité et aussi avec tant
de franchise qu'il sentit que c'était la vérité même.
C'était le moment pour Cintrât de la questionner à son tour ; le sujet était abordé ; il n'y avait qu'à continuer ; cependant, il hésita.
Et ce qui fit son hésitation pour une bonne part, ce fut précisément la façon dont se présentait la question : il n'était point habitué à parler à sa fille sur ce ton ; la surprise de voir l'attitude de Paulette l'avait entraîné ; il ne se sentait pas maître de lui comme il aurait voulu l'être ; dans une circonstance aussi gia\e, il fallait une extrême prudence, il fellait su.f^tout une extrême tendresse.
Il avait besoin de réfléchir, de se préparer : ce n'est point chose facile que confesser une jeune fille, alors surtout qu'on est paralysé par l'émotion et par la crainte.
Ce n était pas 1 habitude que
«i''*'> j»'- Bidiche allât a la Halle le di- L V ^*Bf manche matin les provisions ^ !Ç jbÏ'^t^ q^ i' a\ait rapportées la veille
de !a campagne suffisaient ; mais il profitait de ce jour de repos pour faire des visites chez ses anciens amis et leur repeter sa phrase favorite : « Cintrât a quelque chose en tram qui va fiche la critique les quatre fers en 1 -iir » Alors tout comme en semaine Cintrât et Paulette avaient leur trois heures de liberté et de tete~a tête
C était la dessus que Cintrât a\ait compté pour être seul avec Paulette.
Aussitôt que Badiche fut parti, il quitta son travail et allant à Paulette qui se mettait à sa table, il la prit par la main, et l'assit à côté de lui sur le divan des confidences,
— Tu m'as trouvé un peu nerveux hier soir, n'est-ce pas ■* dit-il, en lui tapotant la main entre les siennes ; c'est ainsi quand je reste seul.
— Alors, pourquoi me laisses-tu aller a la campagne, je voudrais tant rester avec toi, toujours.
Sous Tobsession de sa pensée, il avait vu dans cette réponse autre chose et plus que ce qu'il y avait réellement.
— C'est vrai que tu voudrais toujours être avec moi, continua-t-il, que tu voudrais ne pas me quitter?
Il la prit dans ses deux bras et, la serrant contre lui en la regardant dans les yeux, avec un parler enfantin, comme si elle était encore une petite fille :
— Tu l'aimes ton papa, dit-il, tu n'aimes que lui? Elle l'embrassa avec de douces caresses.
— Comment ne l'aimerais-je pas, dit-elle, il est si bon pour sa fille, si tendre, si gentil ; je l'aimais bien quand, pauvre petite misérable que j'étais, je pensais à venir le rejoindre ; je l'aimais bien aussi quand en chemin, brisée par la fatigue, à moitié morte de peur et de désespoir, je me disais : Encore un peu de courage et tout sera fini ; mais rien de ce que j'imaginais dans mes rêveries de fièvre n'approchait de la réal té,
— C'est vrai ? c'est vrai ?
— Mais oui, c'est vrai; je ne me le rappelais pas très bien, mon papa de Paris ; c'est-à-dire que je ne me rappelais que le bon et pas du tout le mauvais ; alors, en voyant les papas de Bellaggio avec les enfants, je me disais: Je dois me tromper sur le mien : j*ai oublié. Mais je n'avais pas oublié du tout, et je l'ai trouvé meilleur encore que celui que je me rappelais, meilleur que ce que j'avais rêvé, que ce que j'avais imaginé.
— Alors, tu ne voudrais pas le quitter ! demanda-t-il avec une certaine hésitation et une voix que rémotion rendait tremblante.
— Te quitter ! s'écria-t-elle,te quitter! Oh ! papa, je t'en prie, explique-toi, que veux-tu de moi?
— Moi, chère mignonne, je ne veux rien que te garder, te garder toujours, t'avoir près de moi dans cttte vie heureuse, dans cette félicité qui est la mienne depuis que nous sommes réunis. Mais ce que je veux peut très bien n'être pas ce que tu veux toi-même.
— Ohî cher père! dit-elle en l'embrassant.
— Quand tu étais une petite fille, il était tout naturel que tu n'eusses pas d'autre idée, d'autre désir que de vivre près de ton père, comme nous vivions, mais tu n'es plus une enfant, tu es une grande fille.
— Est-ce que le cœur diminue à mesure que la taille grandit ?
, — Non, mais les idées changent, Tenfant ne vit que pour son père et n'a pas besoin d'autre affection que celle qu'il trouve dans la maison paternelle, mais la jeune fille pense à se marier...
Elle lui mit la main sur les lèvres pour l'interrompre, et, le visage éclairé, les yeux rayonnants, elle s'écria :
— Je vais te dire...
— Et que vas-tu me dire ?
Mais comme si ces quelques mots lui eussent été arrachés irrésistiblement, elle s'arrêta, et, au lieu de répondre à la question de son père, elle baissa les yeux, toute rouge et toute tremblante.
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— Eh bien ? demanda-t-il en insistant.
Elle hésita encore quelques instants, puis vivement et à mi-voix :
— Alors c'est donc pour me demander que M. Rambure est venu hier? murmura t-elle.
— Qui t'a dit cela ? s'écria Cintrât stupéfait.
— Il me semble que cela n'est pas difficile à deviner.
— Tu l'aimes donc ! Tu veux donc te marier ! Tu veux donc me quitter !
Ce fut avec violence, que Cintrât jeta ces quelques paroles ; car tout en se disant : « II est possible qu'elle aime, » il n'avait jamais sérieusement admis cette possibilité. Mais ce n'est pas un bon moyen avec les jeunes filles, quand on veut savoir une chose, de la leur demander franchement et sur ce ton. 11 aurait employé la douceur et la tendresse qu'il s'était promises, il eût peut-être confessé Paulette. A des questions ainsi posées, elle ne répondit que par des détours.
— Comment peux-tu t'étonner que j'aie pensé à M. Rambure? dit-elle. Il n'y a pas une de tes paroles, depuis hier, qui ne m'ait ramenée à lui.
— Dis que, depuis hier, tu n'as cherché qu'à me faire parler de lui.
C'était ramener la question à son point de départ; mais, une fois encore, Paulette s"'arrangea pour éviter une réponse directe.
Alors il se passa entre eux ce fait étrange que ni l'un ni l'autre ne parla de ce qui le préoccupait.
I ^^/^rv••^^^ /^.rx^v/ v/N^* 'V ^x*> » v,<-\*^v*-vy-\»- ».
Cintrât voulait savoir si sa fille aimait Rambure ; il n'en dit rien.
De son côté, Paulette voulait savoir si Rambure l'avait demandée en mariage ; elle n'en dit rien non plus.
Chez elle il y avait la réserve et la pudeur de la jeune fille qui l'empêchaient d'aborder franchement cette question ; et puis encore la crainte de peiner son père. C'était sans réfléchir qu'elle s'était écriée: « Je vais te dire ce que M. Rambure est venu faire.» Une impulsion irrésistible l'avait entraînée. Mais la violence et la colère de son père lui avaient ouvert les yeux. Elle avait vu qu'il s'effrayait et se désolait à la pensée qu'elle pouvait vouloir se marier. Alors elle n'avait plus eu qu'un souci : éviter de parler de ce mariage.
Qiiant à Cintrât, qui avait préparé cet entretien pour connaître les sentiments de sa fille, il n'avait plus eu souci que de le couper court, quand il avait vu qu'il menaçait de lui apprendre ce que précisément il redoutait de savoir. A la pensée d'une lutte avec sa fille, il se sentait faiblir et, comme tous les faibles, il se disait: Plus tard, nous verrons.
Les jours se succédaient sans que Cintrât s'arrêtât à aucun parti, attendant, sans trop savoir ce qu'il attendait, pour attendre, pour ne pas se prononcer.
Plus tard, nous verrons bien. Pourquoi eût-il brusqué les choses? Elle était si jeune. Chaque jour qui s'écoulait était du temps gagné pour lui. 11 avait sa fille et il l'avait heureuse.
Au moins il la voyait heureuse. Quelquefois, il est vrai, il la surprenait, pendant qu'elle travaillait, distraite ou préoccupée, comme si elle réfléchissait et se laissait emporter sur les ailes de la rêverie, ce qui autrefois ne lui arrivait jamais. Mais n'est-ce pas l'habitude des jeunes filles de rêver ; et peut-on savoir à quoi elles rêvent? Si elle ne rêvait pas autrefois, c'était tout simplement parce qu'elle n'était qu'une enfant.
D'ailleurs, il ne s'apercevait pas qu'il y eût jamais de la tristesse dans ces distractions ou ces rêveries. Jamais il n'avait trouvé une contraction à son front lisse, jamais un pli sur ses lèvres, jamais une larme dans ses yeux. Aussitôt qu'elle se voyait surprise, elle se mettait à sourire et presque toujours elle accourait à lui avec des caresses et de douces paroles. Assurément ce n'était point là une fille malheureuse dans son amour contrarié.
Ce n'était pas seulement à son point de vue personnel qu'il se plaçait- pour envisager tous les dangers qu'il y avait à marier Paulette trop jeune, c'était encore au point de vue général. C'est si grave de marier une petite fille qui ne sait rien de la vie, de la donn«r à un homme qu'elle n'a pas pu juger et qu'elle croit aimer, précisément parce qu'elle est incapable de savoir ce qu'il est et ce qu'il vaut. C'est jouer son bonheur, le livrer au hasard. Quelle responsabilité pour un père.
Il n'avait pas attendu la demande de Rambure pour soutenir cette théorie, et dix fois, vingt fois, il l'avait expliquée à Badiche, depuis que Paulette était arrivée de Bellaggio ; mais maintenant c'était à chaque instant qu'il la reprenait et la développait avec des arguments chaque jour nouveaux et plus forts, en homme qui parle autant pour luimême, que pour celui à qui il s'adresse.
Avec l'indécision d'idées qui faisait le fond de sa nature, Badiche répondait qu'il n'y avait pas de théorie générale et absolue sur ce point, pas plus que sur d'autres d'ailleurs, et que la sagesse consistait à se laisser diriger par les circonstances.
— Eh bien! justement, répliquait Cintrât, je soutiens que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons me font une loi de ne pas marier Paulette jeune...
— Certainement, cependant...
— Celles qui s'appliquent à Paulette, aussi bien que celles qui me sont propres. Si honnête fille que soit Paulette, si pleine de cœur, de droiture, nous ne devons pas oublier ce qu'a été sa mère, et cela nous impose une prudence et des précautions qui seraient inutiles avec une autre.
— Certainement, cependant...
— Ces précautions que nous devons prendre pour elle, je dois les prendre pour moi, car enfin si sobre que je sois aujourd'hui je n'en étais pas moins un ivrogne il y a quelques années. Qui sait ce que je deviendrais si je n'avais plus Paulette pour me retenir ?
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— Certainement ce sont là des considérations à peser ; cependant à un autre point de vue, il faut se dire aussi que si elle aimait, si elle était aimée, si l'homme à qui elle aurait donné son amour était digne d'elle, cela créerait des circonstances particulières qui devraient être mises en balance avec celles que tu fais valoir.
— Peut-être, mais elle n'aime pas, elle n'est pas aimée.
Badiche ne répondait rien, mais il hérissait ses sourcils et tendait le dos.
Un matin que cette question de mariage était agitée par eux dans le jardin, en tournant autour du houx, Badiche jeta un « cependant » dans la conversation qui arrêta net Cintrât.
— Qiie veux-tu dire avec ton cependant !
— Une seule chose qui m'est déjà venue bien souvent sur la langue et que j'ai toujours refoulée parce qu'elle évoque pour toi des souvenirs cruels, mais qu'il y aurait lâcheté à te cacher, puisque tu ne la prévois pas. Tu es solide, plein de force et de santé, mais comme tout le monde tu peux mourir. Qij'arriverait-il si tu mourais avant que Paulette fût mariée ?
— Tu serais là ; n'es-tu pas un peu son père, tu le serais tout à fait.
— Pour le cœur, oui, c'est possible, au moins jusqu'à un certain point ; mais légalement que serais-je? Sa mère n'est pas morte que nous sachions, comment défendrais-je Paulette contre elle si elle voulait me la reprendre ?
PAULLTTE 451
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— Ne parle pas de cette misérable.
— C'est justement parce qu'elle est une misérable qu'il faut en parler et envisager les circonstances où cette misérable aurait intérêt à s'emparer de Paulette. mineure et ton héritière.
— On émanciperait Paulette.
• — L'émancipation la défendra-t-elle aussi bien qu'un mari ? L'émancipation lui donnerait la liberté de se laisser entraîner par son cœur, et il faut prévoir ces entraînements avec une nature aussi bonne que Paulette.
— Mais elle est morte.
— Nous n'en savons rien...
— Ou riche, et alors elle n'aurait pas à s'emparer du peu que je laisserais à Paulette.
— Nous n'en savons rien encore ; elle peut être dans la détresse ; ce sont là des circonstances qu'il faut envisager en face et peser ; mariée, Paulette échappe à tout danger.
— As-tu quelque indice qui te fasse croire qu'elle puisse revenir ?
— Aucun, je te le jure; mais enfin ce retour est possible, tu en conviendras.
Cintrât était sorti bouleversé de cet entretien avec Badiche.
11 n'y avait presque pas de nuits qu'il ne rêvât
d'Alice, et que, se réveillant en sursaut, il ne la vît devant lui, mais toujours elle était riche : tantôt avec un amant, tantôt avec un autre, lancée dans un tourbillon de plaisirs mondains, elle ne pensait pas à revenir à Paris, où elle ne pouvait pas briller et s'imposer. Mais le rêve n'est pas la réalité ; et le contraire de ce qu'il avait vu pouvait être tout aussi vrai ; elle pouvait être pauvre, elle pouvait n'avoir plus d'amant, elle pouvait se traîner dans la misère, elle pouvait vouloir exploiter sa fille. Seulement, pour que cela fût possible il fallait qu'il mourût, et quand il s'interrogeait, se tàtait, il ne se trouvait pas du tout mourant ; depuis longtemps même, il ne s'était pas si bien porté, jamais il ne s'était senti si dispos, si plein de force. On ne meurt pas à quarante-huit ans, quand on a une vie régulière remplie par le travail.
Tant qu'il serait là, Paulette n'aurait rien à craindre ; Alice ne pouvait rien contre elle, et encore moins pouvait-elle quelque chose contre lui. Sans doute Badiche avait raison de prévoir cette hypothèse, mais cependant il ne fallait pas s'exagérer les dangers. Pourquoi ne serait-elle pas morte ? Cela aussi était possible. Depuis qu'elle avait quitté Bellaggio, on était sans nouvelles d'elle ; ses parents complètement ruinés n'habitaient plus Pornic et personne ne savait ce qu'ils étaient devenus.
Il crut mettre toutes les précautions de son côté en faisant faire des recherches sur M. et M"* Roberjot. N'était-ce pas par là qu'il allait commencer? Quand on saurait, on verrait, plus tard.
Et il avait attendu ce plus tard avec tranquillité: le pharmacien d'Asnières et sa femme adroitement interrogés ne savaient point que les Roberjot père et mère fussent morts ; il était donc probable que les pauvres gens se cachaient simplement pour échapper à leurs créanciers ; on finirait donc par les trouver, et par eux on aurait des nouvelles d'Alice.
Un matin que Cintrât et Paulette étaient, selon l'habitude de tous les jours, dans Tatelier, travaillant, la porte fut ouverte par le domestique qui s'effaça pour laisser passer une dame.
Il était rare que des femmes vinssent chez Cintrât, ou tout au moins des femmes seules ; aussi au bruissement de la robe, Cintrât tourna-t-il la tête pour voir qui venait le déranger.
Mais le coup d'œil rapide dont il enveloppa la nouvelle venue ne lui apprit pas qui elle (était ; coiffée d'un grand chapeau^ voilée d'une dentelle épaisse, on ne distinguait rien de son visage ; à la tournure et à l'attitude, on pouvait lui donner environ quarante ans : sa mise était celle d'une femme élégante.
Elle s'était arrêtée à la porte et ses regards allaient de Cintrât à Paulette assise devant sa table de travail.
Si Cintrât avait tourné les yeux vers sa fille, il aurait vu qu'elle était pâle et que ses mains tremblaient.
Mais il ne s'occupait pas d'elle en ce moment, il avait quitté son chevalet pour venir au-devant
de cette femme, poli, mais aussi avec l'air ennuyé d'un homme qu'on dérange de son travail.
II salua.
Elle releva son voile.
D'un bond il se jeta en arriére avec un cri.
— Vous !■
Puis brusquement menaçant, terrible :
— Que venez-vous faire ici ?
— Reprendre ma place auprès de ma fille.
Elle dit ces quelques mots d'un ton ferme, mais dont la résolution n'avait rien de provocant; et elle se tint devant lui sans baisser les yeux, en femme qui a conscience de son droit et de ses devoirs :
son droit \is-à-vis de son mari, ses de- ^ ^^^^ voirs envers son en-
--*Tb,^^P^^^ fant ; et même à la
^'^■^^E^B^ façon dont elle avait
prononcé «ma fille», il semblait qu'il n'y avait pas seulement dans la prétention de vouloir « reprendre g~^.~ ^ sa place auprès de sa
'— *^-'^Sî^ fi"e * i^" sentiment ^^ "*~- de devoir, mais qu'il
' "" y avait aussi, qu'il y
avait surtout, un sentiment de tendresse maternelle: « Ma fille ! »
La femme qui était restée dans le souvenir de Cintrât était celle qu'il avait aimée, celle qu'il avait vue si souvent dans ses rêves était la jeune fille qui, à Pornic, l'avait frappé par sa beauté; il fut stupéfait des changements que les années avaient produits sur elle. Ce n'était pas qu'elle fût devenue laide ; ce n'était pas que l'âge eût détruit en elle toute trace de son ancienne beauté ; mais il avait transformé cette beauté en lui imprimant un caractère de dureté qui disparaissait autrefois sous le velouté de la jeunesse. Ses cheveux n'avaient point blanchi, mais ils s'étaient éclaircis, et les mèches blondes trop légères laissaient voir maintenant la sécheresse de son front jauni. Ses yeux clairs avaient pàh, ce qui leur avait donné un regard plus froid et plus perçant ; sans avoir engraissé, elle était devenue plus épaisse, tous ses os avaient grossi ; et cela était particulièrement sensible dans ceux de la mâchoire. De là un air hommasse dans toute sa personne, et dans sa physionomie quelque chose de brutal et de cynique qui, autrefois, ne se laissait voir que par accès et quand^dans un mouvement d'emportement, elle s'oubliait pour être elle même. Que ne l'avait il vue à Pornic, telle qu'il la voyait maintenant? II avait donc été aveugle, car rien de ce qui l'épouvantait n'était nouveau, mais seulement mis au point.
Au Heu de lui répondre, Cintrât fit quelques pas vers Paulette, il la vit bouleversée, le visage crispé, les lèvres frémissantes.
— Mignonne, dit-il doucement, laisse-nous seuls, je te prie.
— Et pourquoi? s'écria vivement Alice en intervenant,
— Ne comprenez- vous donc pas?... dit Cintrât en se retournant vers elle,
— Quoi ? Ne comprenez- vous pas vous-même, que c'est avec intention que j'ai choisi, pour. cet entretien, le moment où je savais devoir trouver ma fille prés de vous ; n'est-ce pas elle que je réclame ?
— Vous ne voyez donc pas son émotion ?
— Cette émotion prouve ce qui se passe dans son cœur, et c'est sur ce cœur que je compte.
Cintrât eut un moment d'hésitation, mais il fut court : il releva la tête en secouant ses cheveux blancs avec un geste d'une énergie farouche.
— Vous l'aurez voulu, s'écria-t-il ; reste, Paulette.
Et, faisant deux pas, il se plaça entre sa fille et sa femme, comme pour barrer lepassage à celle-ci.
Ia
uisQUE c'est avec intention, dit-il, que vous avez choisi votre moment pour que Paulette soit présente à cet entretien, parlez ; que voulez-vous?
— Je vous Fai déjà dit : Reprendre ma place auprès de ma fille.
— Et vous avez espéré que vous n'aviez qu'à dire : « Je reviens » pour que je vous réponde : « Soyez la bienvenue. »
— l'ai espéré que l'âge vous aurait rendu plus sage, et aussi que votre tendresse pour Paulette vous ferait comprendre combien est cruelle la situation d'une enfant séparée de sa mère.
— Et qui donc a séparé la fille de son père et, plus tard, qui donc a abandonné son enfant?
— Avant de parler de cet abandon, ne serait-il pas juste à vous de savoir ce qui Ta rendu nécessaire ; de quoi une mère n'est-elle pas capable pour gagner la vie de son enfant ?
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Jusqu'à ce moment elle avait parlé en s'adressant à Cintrât ; ces derniers mots, elle les dit, tournée vers Paulette, d'une voix troublée, comme si elle attendait un cri ou tout au moins un regard de sa fille ; mais elle n'obtint ni un cri ni un regard; Paulette, immobile sur sa chaise, se tenait les yeux baissés, ne trahissant son émotion que par la pâleur de son visage.
— Ne récriminons pas, dit Cintrât, cela ne servirait à rien qu'à plaider, ce que je ne veux pas.
— Je le comprends.
— Et moi, je comprends que vous voudriez le contraire. Car votre plaidoyer, auquel je ne pourrais pas répondre en présence de Paulette, serait vraiment trop facile.
— Et pourquoi ne pourriez-vous pas y répondre?
— C'est vous ! s'écria-t-il, vous qui me demandez cela ! mais vous n'avez donc rien d'une mère, et vous voulez reprendre votre place auprès de votre fille ? Quelle place ?
— Celle à laquelle j'ai droit dans cette maison.
— Jamais î
Elle haussa les épaules.
— Vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites ; la loi est pour moi.
— 11 vous convient bien vraiment de parler de la loi.
— Qui m'y oblige? Suis-je ou ne suis-je pas votre femme ?
— Non certes, vous ne l'êtes pas ; vous ne Tètes plus.
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— Ne SLiis-je pas la mère de Paulette ?
— Il est trop tard pour vous en souvenir.
— Vous prétendez m'empêcher de reprendre entre elle et vous la place qui m'appartient ; eh bien î alors je veux qu'elle prenne auprès de moi la place qui est la sienne ; vous êtes son père, je suis sa mère, elle est à moi comme elle est à vous. Paulette, Paulette, mon enfant, ma fille !
A cet appel, Paulette se leva éperdue ; et en voyant ce mouvement, Alice s'élança vers elle 1rs bras ouverts.
Mais Cintrât se jeta entre elles.
S'il était faible dans les conditions ordinaires de la vie, il avait la résolution et l'audace de certains timides dans le danger.
— Avant tout, écoute, mon enfant, s'écria-t-il; et puisqu'on veut te faire juge, sois juge. J'aurais tout supporté pour ne pas te mettre dans une situation aussi afifreuse, mais ta mère n'a pas cette pitié, et puisqu'elle a voulu que tu prononces entre nous, il faut bien que nous allions jusqu'au bout.
Alice fit un geste pour l'interrompre, mais il ne se laissa pas couper la parole.
— N'ayez pas peur que je rappelle le passé; ce n'est pas moi qui imposerais à ma fille la... douleur de connaître les faits qui ont amené notre séparation. Q.u'elle mette même tous les torts sur moi. J'aime mieux cela que de lui apprendre la vérité. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit; ce n'est pas dans notre cause qu'elle doit juger, c'est dans la sienne. Nous voici en présence, ma fille, et ce que tu as à
— Voulez-vous qu'elle vous raconte ses années de souffrance, de misère, de honte dans le village où vous l'aviez abandonnée ? Une seule fois, pendant ces cruelles années, a-t-elle su que vous travailliez pour elle, que vous pensiez à elle ? L'avezvous soutenue ? Vous étes-vous inquiétée de savoir ce qu'elle faisait, si elle était morte de misère ?
— 11 ne s'est pas passé un jour sans que j'aie de ses nouvelles.
— Vraiment ! Alors pourquoi donc n'en a-t-elle jamais eu de vous, et s'est-elle trouvée si malheureuse, si abandonnée qu'elle a eu le courage désespéré de traverser la France à pied, sans chaussures, sans vêtements, pour venir retrouver son père? Maintenant qu'elle n'a plus besoin de vous, mais que vous avez besoin d'elle sans doute, vous reparaissez et vous dites : « Je viens prendre ma place près d'elle. » Eh bien! mon enfant, décide où est ta place, prés de ton père, ou près de ta mère.
11 avait parlé en se tenant toujours entre sa femme et sa fille, comme pour couvrir celle-ci ; il s'effaça.
— Te voilà entre ton père et ta mère, dit-il d'une voix vibrante ; décide toi-même où est ta place.
— Oh ! père ! s'écria Paulette ; père ! je t'en prie.
— Ce n'est pas moi, pauvre enfant, qui ai créé cette situation terrible ; mais tu es trop intelligente, tu as trop de cœur pour ne pas sentir qu'il faut qu'elle soit tranchée et qu'elle ne peut l'être que par toi : tu es notre juge ; malheur à celui que tu condamneras l
— Ma fille, s'écria Alice...
Cintrât lui coupa la parole :
— Vous avez donc peur ; laissez-la libre, entre nous ; choisis.
11 y eut un moment de silence ; Paulette était haletante ; Cintrât se tenait les bras croisés sur la poitrine et Alice se tordait les mains.
Paulette alla à son père, et s'abattit dans ses bras qu'il lui avait ouverts.
Alice resta un moment immobile, blême ; enfin, elle fit deux pas vers la porte :
— QLiand la loi me l'aura rendue, dit-elle, je saurai bien regagner son cœur.
Paulette était restée dans les bras de son père, éplorée, et il la serrait contre lui, comme s'il avait peur qu'elle voulût rejoindre sa mère ; il ne la lâcha que lorsque Alice eût disparu.
Alors l'embrassant :
— Pauvre enfant, dit-il, quelle douleur pour toi! Que n'ai-je pu te l'éviter ! J'aurais tant voulu que tu ne fusses pas victime de la même fatalité que moi. J'ai souffert par mon père, toi tu souffres par ta mère...
Elle ne répondit pas ; alors, relevant les yeux sur elle, il la regarda :
— Et cruellement ! s'écria-t-il en voyant son
visage convulsé. Ah ! pauvre enfant, pauvre enfant ! Mais que pouvais-je? Je te jure que je n'ai pas pensé à moi, je n'ai pensé qu'à toi. Ne fallait-il pas te sauver ? Je n'avais pas le choix des moyens, je n'ai vu que celui-là, je l'ai pris.
11 s'arrêta, attendant une réponse ; mais elle ne lui en fit une qu'en l'embrassant.
— Ma mère m'a tant aimé, dit-il ; elle a été si bonne, si tendre pour moi qu'elle m'a fait oublier bien souvent que je n'avais pas de père ; je tâcherai d'être pour toi ce qu'elle a été pour moi et de te faire oublier aussi que tu n'as pas de mère ; tu verras, tu verras !
— Et que veux-tu donc que je voie? Peux-tu être meilleur que tu ne Tas été? Peux-tu être plus tendre que tu ne l'es ?
Ce fut pour lui une délivrance, car s'il avait voulu que Paulette fût juge entre le mari et la femme, c'était le père maintenant qui attendait anxieusement le jugement de sa fille. Le condamnait-elle, lui donnait-elle raison? Ce mot le relevait.
— Tendre ! s'écria-t-il, oui, je suis aussi tendre, aussi passionné pour toi qu'un père peut l'être, mais juste, je ne l'ai pas été, et c'est là mon tort envers toi, et c'est là mon remords que je dois expier.
— Oh ! père !
— Oui, chère fille. Et voilà ce qu'il y a de grand dans la paternité, c'est que l'enfant, à chaque pas dans la vie, est le juge du père et de la mère. Laissons la mère. Mais pour le père, il a à expier, et il l'avoue.
— Je t'en prie, ne dis pas cela.
— Je dois le dire, et je le dis. Non, mon enfant, }e n'ai pas été, en ces derniers temps, ce que j'aurais dû être avec toi. Par faiblesse, par tendresse j'ai été coupable.
Elle voulut avec les mains lui fermer la bouche, mais il continua :
— Laisse-moi parler quand j'en ai le courage, laisse-moi m'y engager pour qu'il ne me soit plus possible de revenir sur mon engagement. Le samedi où tu es revenue de la campagne avec Badiche, Rambure dans la visite qu'il m'avait faite en votre absence, cette visite qui t'avait si fort intriguée. . .
Il entassait les mots comme si cela devait lui faciliter ce qu'il avait à dire.
— ... Dans cette visite, Rambure m'a demandé ta main.
Elle se cacha dans le cou de son père.
— Avant de répondre à cette demande qui m'avait jeté dans une surprise extrême, car je n'admettais pas- que tu ne fusses pas toujours une petite fille, je devais savoir quels étaient tes sentiments envers Rambure, si tu Taimais ou si tu ne l'aimais pas ; car, en si haute estime que je le tienne, c'était là pour moi le point essentiel. Mais je n'ai pas osé t'interroger. J'ai commencé cet interrogatoire, je ne l'ai pas poussé jusqu'au bout. Et c'est là qu'a été ma faute, mon enfant. C'est là que je n'ai jmis été un bon père. Car ce qui m'a retenu c'a été la crainte de te perdre. Quand on est un bon père on n'aime pas ses enfants pour soi, on les aime pour eux; on
ne pense pas à sa propre tendresse, à sa propre souftrance, on pense à leur bonheur. Mais ce que je n'ai pas été, ma mignonne, je veux l'être, et la question que je n'ai pas osé te poser, je te l'adresse maintenant franchement, en te disant à l'avance que si tu aimes Rambure et si tu le veux pour mari, il est à toi. je te le donne.
Elle se jeta dans ses bras.
— Je serais si heureuse ! murmura-t-elle d'une voix que Témotion brisait.
Il ne broncha pas.
— Eh bien, quand il viendra tantôt, je lui dirai que tu seras sa femme dans deux mois,
— Oh ! si tu voulais...
— Quoi donc? Que veux-tu?
— Tu es le meilleur des pères, et je n'ai à te demander qu'une grâce qui ne te sera pas un chagrin. 11 n'y a pas qu'à dire à M. Rambure que je serai sa femme, il y a un contrat à faire avec lui, notre contrat de mariage. Et tu ne peux pas, toi, lui en poser les conditions.
— Quelles conditions?
— S'il t'en coûtait de me marier, c'était pour que nous ne fussions pas séparés; eh bien, pas plus que toi je ne veux cette séparation. Mais cela tu ne peux pas l'exiger, tandis que moi, je peux le demander ; c'est ce que j'appelle les conditions de notre contrat, et il ne les refusera pas.
— C'est chose grave, mon enfant.
— Comme tu es jeune, papa ! dit-elle en souriant, si je parle ainsi c'est que je suis sûr de lui.
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— Te Fa-t-il promis ?
— Cela est encore plus jeune. Il ne m'a rien promis, et il ne m'a rien dit. Mais est-il donc besoin qu'il parle pour que je sache ce qu'il pense sur cela... et sur bien d'autres choses encore? Ça voit clair, les petites filles, et ça voit loin. J*ai donc vu... et, pour ne parler que de cela, j'ai vu qu'il serait heureux de vivre près de toi, d'abord parce qu'il t'aime... presque autant qu'il m'aime ; ensuite parce qu'il n'a pas de parents ; enfin parce qu'il sera heureux de faire ce qui me rendra heureuse.
En ce moment Badiche rentra. En quelques mots Cintrât lui raconta ce qui s'était passé : la visite d'Alice, ses prétentions, ses exigences, ses menaces; et Badiche en fut si bouleversé que, selon son expression favorite, il fut sur le point « de se fiche les quatre fers en l'air ». Il ne fallut pas moins que Tannonce du mariage de Paulette pour le remettre sur ses jambes.
— Sauvés ! s'écria-t-il.
Et il embrassa Paulette, il embrassa Cintrât, il embrassa Barbouillou qui, le voyant dans cette exaltation de joie, s'était jeté sur lui pour le caresser.
— Sera-t-il heureux, cet animal-là, d'avoir des
marmots qui le tourmenteront, et moi donc, et toi, Cintrât, nous rajeunirons de vingt ans.
A deux heures Rambure arriva comme tous les jours. Si Cintrât se conforma à la recommandation de Paulette, de ne rien dire, il ne put pas s'empêcher de regarder, mais autant qu'il put à la dérobée,
comment les choses se passaient : c'était le bonheur de ses dernières années qui se décidait.
Rambure s'était installé auprès de Paulette à sa place habituelle, et ils s'étaient mis à causer à mivoix, tandis que Cintrât et Badiche s'entretenaient, ou plus justement pendant que Badiche parlait tout seul.
Si encore Cintrât avait pu voir le visage de Rambure; mais, justement, celui-ci lui tournait le dos.
Au bout d'un certain temps, qui lui parut terriblement long, Paulette se leva vivement, le visage rayonnant, toute frémissante de joie, et prenant Rambure par la main :
— Père, s'écria-t-elle, nous ne nous quitterons jamais.
— Mademoiselle Paulette a été au-devant de mon désir le plus vif, dit Rambure.
— Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit, ce désir? s'écria Cintrât.
— Pouvais-je me permettre une pareille proposition ?
Si la dernière menace d'Alice n'était plus à craindre pour Paulette : « Quand la loi me l'aura rendue, je saurai bien regagner son cœur, » les autres n'en restaient pas moins inquiétantes. Avec elle tout était possible, tout était à craindre, et il se pouvait très bien qu'elle voulût tenter de reprendre dans
cette maison la place à laquelle elle avait droit. celle que la loi lui accordait, comme elle disait.
Après conseil tenu avec Badîche, il fut convenu que Cintrât devait consulter son avoué.
Mais celui qu'il avait lors de sa demande en séparation s'était retiré des affaires depuis longtemps
__^ , déjà ; un autre lui avait succédé, puis
un troisième avait remplacé celui-là.
duand Cintrât se présenta, il trouva un jeune homme d'autant plus grave et d'autant plusfroid, que la froideur et la gravité n'étaient qu'une pose pour cacher la jeunesse. 11 fallut qu'il expliquât son cas depuis le premier mot jusqu'au dernier, car si le jeune avoué connaissait le nom de Cintrât qui était celui d'un des maîtres de l'École française, — il salua avec un salut emprunté à l'Intimé, — il ne savait absolument rien de la demande en séparation de corps introduite quinze ans auparavant, et il ignorait même qu'un de ses prédécesseurs eût eu l'honneur d'occuper pour ce maitre de l'Ecole française. Cela fut dur pour Cintrât, mais enfip il arriva au bout de son récit, suivant avec anxiété sur le visage de son conseil l'effet de ses paroles ; mais ce visage terne et vieilli avant l'âge ne trahissait rien ; il était attentif, voilà tout, parce que l'attention entrait pour une grosse part dans
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l'attitude que le jeune avoué avait prise avec la charge.
— Si je comprends bien, dit-il, lorsque Cintrât se tut, la demande en séparation a été introduite pour cause d'adultère ; mais, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi elle a été abandonnée.
— Parce que j'étais tombé dans un profond désespoir et que je ne voulais pas que rien me rappelât cette femme.
— Grave imprudence, puisque, aujourd'hui, elle vient se rappeler elle-même à votre souvenir.
— Mais cette demande ne peut-elle pas être reprise ? Ce qui était vrai il y a quinze ans est vrai aujourd'hui.
— Sans doute ; mais où sont les témoins que vous aviez il y a quinze ans? Bien que nul texte de la loi n'ait créé de délai dans lequel la demande en séparation de corps doive être jugée, et qu'il n'y en ait pas non plus qui établisse la prescription pour ces sortes de demandes, et cela d'autant plus qu'en principe la prescription ne court pas entre époux, il n'en est pas moins vrai qu'après quinze ans écoulés, une séparation pour cause d'adultère se présenterait dans de mauvaises conditions...
— Mais alors...
— J'aimerais mieux introduire une demande basée sur l'abandon, et encore ne dois-je pas vous dissimuler que sur ce terrain même, nous ne serons pas inattaquables, bien que nous plaidions l'injure grave qui nous est faite par cet abandon.
— Cependant...
470 PAUl.ETTE
— Mettez-vous au point de vue opposé, et vous verrez combien il est facile de nous répondre.
11 dit cela avec la désinvolture d'un homme pour qui il ne s'agit que d'un simple changement d'attitude.
— On nous objecte, continua-t-il, que l'abandon ne vient pas de la femme, qu'il est le fait du mari et que, par là, le mari a voulu une cause de séparation que l'adultère, qui ne reposait sur rien de sérieux, ne pouvait pas lui donner ; aussi a-t-il attendu quinze ans, et pendant dix ans s'est-il caché.
Cintrât fut atterré ; Pavoué le releva un peu en lui disant que le mieux était d'attendre pour voir de quelle façon sa femme procéderait. Peut-être cette menace de reprendre sa place n'était-elle qu'un moyen de chantage pour se faire allouer une bonne pension.
— Tout ce qu'elle voudra, pourvu que je ne la revoie jamais.
— Surtout n'allez pas trop vite.
— Mais la loi permet-elle qu'elle rentre chez moi ?
— Sans doute, et même le tribunal peut ordonner l'emploi de la force publique, qui fait ouvrir à la femme le logement du mari ; mais nous n'en sommes pas là. -
— 11 suffit que nous puissions y arriver. Quant Cintrât rapporta cet entretien à Badiche,
celui-ci soutint que jamais Alice n'oserait mettre ses menaces à exécution ; mais contrairement à sa manière ordinaire, il ne soutint cette opinion que faiblement.
Le lendemain, on apporta à Cintrât un papier timbré : c'était une sommation que madan^e Alice Roberjot, épouse de M. Jacques Cintrât, adressait à son mari d'avoir à la recevoir dans son domicile conjugal.
Mais au moment où Cintrât allait partir pour consulter son avoué, on lui remit la carte d'un monsieur qui demandait à le 'voir en particulier ; « X. Vérac. »
C'était le conseil d'Alice, un homme d'aflaires doucereux et retors. Il exposa que sa cliente, avant d'entamer un procès dont l'éclat serait déplorable pour sa fille, voulait pousser la conciliation jusqu'aux dernières limites, et il fit un généreux appel aux sentiments paternels de Cintrât. Lui-même était père, et il ne se serait pas chargé de cette affaire s'il n'avait pas été touché par la situation d'une pauvre femme réduite à la misère, tandis que son mari était dans l'opulence.
— Sur ce terrain nous pouvons nous entendre, dit Cintrât impatienté ; que votre cliente nous laisse tranquilles et je lui ferai une pension de douze mille francs, que je supprimerai le jour où elle donnera signe de vie.
A cela Vérac répondit qu'il n'avait pas qualité pour examiner une pareille proposition, mais que dans son désir de conciliation, il voulait bien la soumettre à sa cliente.
Le surlendemain, il se présenta l'oreille basse: madame Cintrât regardait cette offre comme une dérision ; quand on gagne cent mille francs par an,
on ne fait pas une pension de douze mille francs ; elle ne traiterait, par amour pour sa fille, que sur une base reconnaissant les droits que lui conférait son contrat de mariage, — c'est-à-dire la moitié de ce que gagnait son mari, soit cinquante mille francs. Enfin, au bout de huit jours de négociations, Cintrât, qui voulait coûte que coûte éviter le procès, accorda vingt-cinq mille francs de pension.
Six semaines après, la veille du jour où Paulette devait épouser Kambure, Badiche apporta un journal à Cintrât, en lui désignant du doigt un petit article de sept lignes dans les Eclios de Paris.
f. « La fête que madame Cin- I ^- - trat a donnée hier dans son "" hôtel de la rue de Téhéran,
pour pendre la crémaillère, a été des plus brillantes. Parmi les notabilités qui se
pressaient dans t
s avons remarque
. le baron Valentin, Hosteins, notre grand ( tique d'art, et sir Clément, le nabab anglais^ l'un des plus riches propriétaires de mines de diamants du Cap. *
^ Eh bien ! nous sommes volés, dit Cintrât, c'était bien un chantage; le plus drôle, c'est sir Clément qu'elle a transformé en Anglais.
— Oh! les femmes, les femmesl s'écria Badiche; en voilà une qui prouve bien que nul homme ne
peut être appelé heureux tant qu'il a une femme.
— N'oublie donc pas que demain Rambure sera le mari de Paulette.
— Paulette, ce n'est pas une femme.
■ Ah!
— C'est u
ange.
Paris. — Imprimerie Noizettf, 8, me Campag^nc-Prcn
■ ail I -««
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