‹ PauletteChapitre 4 sur 5 · Partie le matinde Paris · texte numérisé non relu

Partie le matinde Paris

Alice coucha à Nantes et n'arriva à Pornic qu'assez tard dans la journée du lendemain. Grandfcfut sa surprise, en descendant de voiture, de tomber dans les bras de sa

— dui t'a dît que j'arrivais ? detnanda-t-elte.

— Une lettre que j'ai reçue pour toi; si l'on t'écrivait ici, c'est que tu devais venir, n'est-ce pas?

— Où est cette lettre ?

— La voici.

Alice regarda vivement l'adresse ; elle n'était écrite ni par le baron, niparCintrat, ni par Badiche, c'est-à-dire par aucun de ceux qui savaient son voyage à Pornic.

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Elle l'ouvrit :

<c Madame,

« M. le baron Valentin étant dans Timpossibilité, par suite de sa blessure, de vous écrire lui-même, me charge de vous dire qu'à son grand regret il ne peut que vous faire une réponse en opposition avec vos désirs. Aussitôt sa guérison, il quittera la France et voyagera pendant plusieurs mois... »

La signature était illisible.

Alice eut un mouvement de saisissement. Pendant son voyage, elle avait longuement réfléchi au caractère du baron, et elle s'était dit qu'un homme aussi circonspect, aussi correct, aussi intéressé, hésiterait sans doute avant de se charger d'une maîtresse. Mais c'était sur des hésitations qu'elle avait compté, sur des luttes, non sur une résolution aussi prompte, aussi nette. Qyel goujat !

— Cette lettre te contrarie? demanda timidement M'"' Roberjot.

— Oui.

— Est-ce qu'elle est de ton mari ? Serait-il malade ? Et ta fille ?

— Merci. Ils vont bien tous les deux. Jacques amènera Paulette plus tard.

Puis, voulant détourner la conversation, elle s'informa de son père, car elle avait besoin de ne pas parler ; elle étouffait de rage et d'humiliation : — Cétait pour un pareil imbécile qu'elle avait sacrifié sa position, et compromis son avenir, car sa vie était à recommencer.

Elles arrivèrent à la pharmacie, où M« Roberjot

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était en train d'exécuter une ordonnance. En voyant entrer sa fille il poussa un cri :

— Comment ! ta mère avait raison ! Est-ce extraordinaire ! Te voilà !

11 abandonna ses balances à son élève et passa dans la cuisine avec sa fille et sa femme.

— Comment va ton mari ?

— Très bien.

— Je ne demande pas des nouvelles de ta fille; évidemment si elle n'était pas très bien, tu ne viendrais pas nous voir. Mais j'y pense, ce n'est que pour nous voir, n'est-ce pas, mon enfant? Pas de querelle avec ton mari ?

— Pas du tout.

— C'est que, les artistes, je les connais ; caractères difficiles, cœurs volages ; tu n'as pas fait un coup de têle ?

— Mais non.

— Vois-tu, quand ton mari aurait quelque petite peccadille à se reprocher, il ne faudrait pas lui en tenir rigueur. Je te le dis franchement, je ne te soutiendrais pas. Une bonne femme doit être indulgente. Et puis, quand tu t'es mariée, tu n'étais plus une petite fille, et tu devais savoir qu'en épousant un artiste tu t'embarquais sur une mer périlleuse, c'est comme le marin qui est mal venu à se plaindre de la tempête.

— Je n'ai pas à me plaindre de mon mari.

— Allons, tant mieux, j'en suis très heureux; on a déjà bien assez de ses propres chagrins fans avoir à supporter encore ceux de ses enfants. Ça ne va pas

les affaires, pas du tout, pas du tout. A vrai dire, cela n'a jamais été aussi peu. Il va falloir renoncer aux annonces, et alors c'est la ruine complète.

Alice ne s'attendait pas à cette confession, car sa mère, pour ne pas Taffliger, ne lui parlait jamais affaires dans ses lettres ; et tout occupée de sa propre fortune elle ne pensait guère à celle de ses parents ; d'ailleurs tout ce qui rappelait la pharmacie lui était odieux.

— Ma consolation, continua" M. Roberjot, c'est de savoir que tu n'auras pas besoin de notre héritage puisque ton mari est en train de faire une belle fortune, et ce qui me soutient aussi quand je pense à ta pauvre mère, c'est de me dire que si nous tombons tout à fait dans la misère, comme ce n'est que trop probable, tu pourras nous venir en aide san$ que cela te gène.

On frappa à la porte de communication et M. Roberjot fut obligé de rentrer dans la pharmacie.

— Alors cela va mal? demanda Alice à sa mère.

— Aussi mal que possible ; ton , pauvre père ne sait plus où donner de la tête, les huissiers nous assiègent.

— Pourquoi ne me l'as-tu pas écrit?

— Pour ne pas paraître demander la charité à ton mari, et puis aussi pour ne pas t'affliger. Cependant, si tu crois que ton mari puisse, sans que cela amène des difficultés entre vous, nous prêter deux ou trois mille francs, il peut nous sauver.

Alice ne répondit pas. Que dire, en effet? Devaitelle avouer la vérité ? A quoi bon ? Ce serait ajouter

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un chagrin à ceux de sa mère et elle n'était pas en état d'apporter des consolations aux autres.

— Certainement, dit-elle,

— Tu penses ?

— Nous verrons, j'écrirai.

Elle répondit cela assez sèchement ; n'était-il pas exaspérant en effet que son père et sa mère vinssent la tourmenter et que, quand elle avait jusqu'à un certain point compté sur eux, ce fussent eux qui s'adressassent à elle ?

Mais M™® Roberjot ne vit que la promesse, sans être sensible au ton dont elle était faite, et cela lui rendit sa bonne humeur.

— A propos, dit-elle, j'ai une nouvelle extraordinaire à t' annoncer, tout à fait extraordinaire et qui va bien te surprendre, et te faire plaisir aussi, car elle se rapporte à quelqu'un qui t'a inspiré de l'intérêt, beaucoup d'intérêt.

M™° Roberjot fit une pause, et souriant :

— Tu ng devines pas ?

— Quelqu'un qui m'a inspiré de l'intérêt ? Elle chercha.

— Pas du tout, dit-elle, je ne devine pas de qui tu veux parler.

— De Clément.

— Clément ! s'écria-t-elle. Puis, avec une sorte d'indifférence : Ah ! bien, quoi. Clément ?

— Clément n'est pas mort.

— Allons donc.

— Il est revenu ici, il y a trois jours.

Et sa mère s'imaginait que c'était une nou-

vellô qui devait lui faire plaisir ! Clément vivant î Clément à Pornic ; il ne lui manquait plus que cela !

— Mais ce qu'il y a de plus curieux, continua M™* Roberjot, c'est qu'il ne revient pas pauvre matelot comme il est parti ; il a fait fortune dans les mines de diamants du Cap, d'où il " rapporte des millions.

Alice resta un moment stupéfaite, puis tout à coup se mettant à rire nerveusement :

— Envoie le chercher ! dit-elle, tout de suite, ah ! ce petit Clément !

Depuis qu'Alice avait quitté Pornic, sa chambre était restée dans le même état qu'au temps où elle l'habitait ; c'était là que M"* Roberjot venait s'asseo'.r pour penser à sa fille, et aussi pour faire, après déjeuner, une sieste tranquille que ne troublaient pas les observations de son mari : « Tu sais qu'il t'est défendu de dormir après le repas > ; cette phrase terrible qui résonnait toujours à ses oreilles.

Ce fut dans cette chambre qu'Alice résolut de recevoir Clément ; il ne pourrait pas y entrer sans

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émotion, et tout un monde de souvenirs, à coup sûr, le troubleraient, pour le mettre au point où elle voulait qu'il fût.

— Tu me laisseras seule avec lui, dit-elle à sa mère ; on ne fait pas une belle fortune sans être embarrassé pour dire comment on Ta faite. Seule, je le confesserai. Si par hasard tu parles avec lui, ne manque pas, je t'en prie, de lui dire que tu m'as annoncé son arrivée le jour même où tu Tas vu à Pornic.

Et elle attendit, s'ar rangeant auprès de la table, dans le même fauteuil où elle sinstallait autrefois pour l'attendre, quand il devait arriver, non par la porte, mais par la fenêtre : non en plein jour, mais au milieu de la nuit.

Ah ! il avait fait fortune, ce petit Clément. Des millions , disait-on . L'aimait-il encore ? C'était une grosse partie qu'elle jouait de l'avoir feit appeler.

Elle resta ainsi une heure environ à réflé«;hir, se demandant s'il allait ou n'allait pas venir. Puis elle entendit dans l'escalier de bois des pas pressés qui se ralentirent à mesure qu'ils se rapprochaient. Lui! lui, que l'émotion rendait hésitant. C'était bon signe.

On frappa doucement à la porte.

— Entrez, dit-elle d'une voix tremblante, sans quitter son fauteuil.

La porte poussée, il s'arrêta sur le seuil. Comme il était changé, bruni, le teint hâlé par le soleil d'Afrique, la chevelure et la barbe longues ; un

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homme, un homme énergique et violent, mais à Toeil toujours doux et profond.

Ils restèrent assez longtemps en face Tun de l'autre. Qui parlerait le premier ?

Ce fut elle.

— Ma mère m'a écrit votre retour, il y a deux jours, dit-elle, et aussitôt j'ai tout quitté, mon mari, ma fille, pour accourir me jeter à... tes genoux.

Disant cela, elle se leva pour venir à lui, mais ce ne fut pas à ses genoux qu'elle se jeta, ce fut dans les bras qu'il lui tendait.

— Une surprise !... dit-elle lorsqu'elle se dégagea enfin, mais ce n'est pas à une surprise que je veux devoir mon pardon ; je veux qu'il soit donné en connaissance de cause, car mon crime envers toi, ma faute n'est pas ce que tu peux imaginer. Assiedstoi la, comme autrefois, à mes genoux, sous mes regards, et écoute-moi, juge-moi.

Il s'assit, mais pas comme elle le voulait, c'està-dire en ne se plaçant pas sous ses regards quMl parut au contraire chercher à éviter.

— Quand tu es parti, dit-elle, les affaires de mes parents étaient dans un état désespéré ; je te l'avais expliqué sinon avec cette franchise, au moins de façon à te le faire comprendre. La faillite allait être déclarée ; nous étions sans ressources. C'était la misère, la honte. Un seul moyen de salut se présentait, ce mariage : je me suis sacrifiée pour mon père et ma mère ; j'ai écouté la voix du devoir, non celle de l'amour. Voilà mon crime, honorable aux yeux de tous, infâme aux tiens et aux miens. Mais

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il y a des circonstances où il est sublime d'être infâme. Et sublime, je te jure que je l'ai été par le désespoir. Me marier, me donner à un homme quand je t'aimais, quand je fadorais : j'ai sauvé ma mère.

Elle se cacha la tête entre les mains, suffoquée évidemment par cet épouvantable souvenir.

Ce fut lui qui prit la parole.

— Prouve-moi que tu ne l'aimes pas, cet homme ; abandonne-le ; quittons la France, où je ne puis pas rester, puisque je serais arrêté comme déserteur si je ne faisais pas mon service ; partons.

— Ne suis-je pas ici ? n'ai-je pas tout quitté pour venir près de toi, pour te voir, pour savoir? Vivant! mon Dieu, est-ce possible ?

Et elle le prit dans ses bras , le serrant , le regardant.

— Mais, comment, comment, dit-elle avec égarement, comment a-t-on cru que tu étais mort ? pourquoi n'es-tu pas revenu ?

C'était là le point délic?.t pour elle. Qu'y avait-il de vrai dans cette fortune dont on parlait ? Avant d'aller plus loin, c'était ce qu'e'le voulait savoir : qu'il l'aimât toujours, c'était bien, mais ce n'était pas tout.

— Blessé en même temps que mon officier, je fus fait prisonnier et emmené dans un village, où, au ' lieu de m'achever, comme je le pensais, on me soigna. Quand je fus guéri, c'est-à-dire au bout de deux ou trois mois seulement, — car ayant appris ton mariage, je n'avais pas le cœur à me laisser

PAULETTE Jil

guérir, — un Anglais qui chassait les éléphants et qui était accompagné d'une troupe assez nombreuse pour se faire respecter, traversa le pays; il m'admit dans sa troupe, et après un voyage de plusieurs mois, j'arrivai dans le Griqualand-ouest, au pays des diamants. Là, je quittai mon Anglais. J'entendais tant parler de fortunes fabuleuses, que l'idée me vint de faire fortune aussi. Riche, je rentrerais en France, je t'enlèverais, nous serions heureux ensemble, car si je t'avais détestée et méprisée en apprenant ton mariage, mon amour n'était pas mort, il était plus fort, plus grand que jamais, tu ne sauras ' %

jamais comme tu as été, comme tu es aimée...

— Et cette fortune ? interrompit-elle, car ce n'était pas la question d'amour qui en ce moment passait la première.

— N'ayant rien, je ne pouvais pas acheter un daim, c'est-à-dire un champ où l'on cherche les diamants, je me fis porteur d'eau, et, comme elle manquait, je la vendais un schelling le seau ; je gagnais cent cinquante à deux cents francs par jour. C'était un rude métier dans ce pays où l'on passe subitement d'une extrême chaleur à un froid glacial et où peu d'hommes résistent, mais tout en travaillant ie pensais à toi, je me disais : C'est pour elle, et

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je ne sentais ni le froid, ni le chaud, ni la fatigue ; que ne peut-on pas faire quand on est soutenu par Tamour?...

— Mais ce n'est pas à vendre de Teau que tu as fait fortune ? interrompit-elle encore.

— Qpand j'eus amassé une certaine somme, j'achetai un daim à du Toit's Pan et au bout d'un mois, j'eus la chance de trouver un diamant de 75 carats, que je vendis dix mille livres, ou deux cent cinquante mille francs. Pour moi, c'était la fortune, non pour toi ; je ne m'en tins pas là ; je voulais que la situation que je t'offrirais fût digne de mon amour, et justement parce que je t'aimais follement...

— Alors, tu as trouvé d'autres diamants plus beaux encore ! dit-elle en lui coupant son hymne d'amour.

— Non. Je vendis mon daim et me fis courtier de diamants, achetant les diamants aux travailleurs pour les revendre, ce qui est un métier autrement productif. 11 est vrai qu'il est chanceux aussi. Je me ruinai quand j'avais déjà quinze cent mille francs. Je recommençai à nouveau, et ne m'arrêtai que quand j'eus gagné trois millions, aujourd'hui déposés à la banque d'Angleterre. C'est eux que je t'apporte, que je t'offre.

— Ah ! pourquoi as-tu parlé d'argent ! s'écriat-elle, en se jetant dans ses bras : quand j'accourais ici pour toi le jour même où j'apprenais ton retour, sans rien savoir de plus.

— Eh bien, alors, partons.

— Quand tu voudras ; mais à une condition : je peux te sacrifier mon mari, mon honneur, ma situation, mais non ma fille.

— Je ne te demanderai jamais cela, emmenons ta fille.

Cintrât était revenu à Paris le jour même où il avait appris par Biidiche qu'Alice était partie pour Pornic.

Mais ses habitudes de tous les jours, il ne les avait pas reprises ; lui que rien n'avait jamais arrêté ou distrait dans son travail, s'était trouvé imbécile la première fois quMl s'était mis en face d'une toile commencée, la tête vide, la main tremblante.

— Allons nous promener, avait -il dit à Badiche, Mais Badiche, qui ne disait jamais non à une

proposition de Cintrât , n'avait pas accepté cette promenade.

— Si nous allons nous promener aujourd'hui, ce sera à recommencer demain ; il faut te mettre au travail, c'est encore le meilleur moyen d'user la douleur. Quoi que tu fasses, fais, tout est là ; si c'est mauvais, peu importe ; tu ne m'as jamais offert mon portrait, essaie-le ; la pensée que tu entreprends œuvre d'amitié te soutiendra.

— Mais Paulette ?

— Elle se promènera avec sa bonne ; mieux vaut pour elle jouer avec ses camarades que de rester près de nous, à nous écouter, à cherchera compren> dre ce que nous disons.

Les choses s'étaient arrangées ainsi : Paulette allait tous les jours jouer au parc Montn attendant qu'elle put rejoindre sa mère sur le bord de !a mer; et vers cinq heures Cintrât et Badichela rejoignaient peur faire une pronienacie avant le diner.

Assurément les heures que Gntrat passait dans son atelier ne ressemblaient pas à celles d'autrefcMS ; ce n'était pasie travail qui les remplissait; mais la eau-

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série, les retours sur le passé, les plaintes, les désespoirs et parfois même les pleurs : «Je Taimais tant ! »

Et Badiche, assis dans son fauteuil , gardait complaisamment la pose, afin que Cintrât, revenant au travail, le trouvât toujours devant lui.

Mais pour garder la pose, Badiche ne s'interdisait pas de parler, et son mot, toujours le même, sa réplique aux plaintes comme aux désespoirs de Cintrât était :

— Tu n'es pas juste ; quand on est le père d'une fille comme la tienne, on n'a pas le droit d'être un désespéré ; la femme, c'est folie de bâtir une existence sur elle ; mais l'enfant I Elle ne te trompera pas, ta fille; l'amour que tu lui donnes, elle te le rend. Ce n'est donc rien de se sentir aimé comme elle t'aime? Ah ! si j'avais pu avoir un enfant sans la mère !

— Et quand on aime la mère !

Un jour qu'ils devaient aller prendre Paulette au parc Monceaux à cinq heures, ils furent surpris, vers trois heures, d'entendre dans l'escalier la voix de la bonne avec laquelle l'enfant était sortie.

D'un bond, Cintrât fut dans le vestibule, et Badiche, abandonnant la- pose, le suivit.

— Paulette ! s'écria Cintrât.

— Madame est venue la prendre, elle a dit qu'elle la ramènerait.

Cintrât poussa un cri furieux, et, rentrant dans l'atelier :

— Misérables que nous sommes , misérables imbéciles de n'avoir pas prévu cela î

Et il tomba atterré sur un fauteuil, les jambes brisées, anéanti.

Mais presque aussitôt il se releva.

— Elle l'a emmenée à Pornic, dit-il, je vais aller la lui reprendre, il faudra bien qu'elle me la rende, ou je l'étrangle.

— Je vais avec toi, dit Badiche, tu peux avoir besoin que je t'aide.

Mais en parlant ainsi, Badiche ne disait pas tout ce qu'il pensait. Trouveraient-ils Alice à Pornic ? Était-ce seulement pour avoir sa fille qu'elle Tavait enlevée ? N'était-ce pas au contraire pour s'en faire un-i arme qui lui permît d'engager la lutte contre son mari ? S'il en était ainsi, ne fallait-il pas qu'il fût auprès de Cintrât ?

Partis le soir même, ils étaient le lendemain dans la matinée à Pornic.

En voyant Cintrât entrer comme un fou dans la pharmacie, M. Roberjot poussa une exclamation de surprise :

— Mon gendre, est-ce possible !

— Ma fille, s'écria Cintrât, où est Paulette ?

— Je vous le demande.

— Votre fille, où est votre fille ?

— Chez vous , je pense ; elle nous a quittés avant-hier pour vous rejoindre.

-- Quand doit-elle revenir ?

— Elle ne doit pas revenir.

— Où est-elle? Où vous a-t-elle dit qu'elle allait ? Elle vous a donné son adresse ?

A la fin, il fallut s'expliquer avec le père et avec

la mère. Quand ils entendirent les accusations de Cintrât, le récit de son duel, renlévement de Paulette, ils restèrent interdits. Badiche, qui les observait, remarqua que, lorsqu'il fut question du retour d'Alice à Paris et de l'enlèvement de Paulette, M™* Roberjot se troubla.

Quand Cintrât voulut retourner à Paris pour organiser des recherches, Badiche demanda à rester à Pornic, en s'appuyant sur son observation.

— La mère sait quelque chose, il est même probable qu'elle est dans l'affaire ;• par elle, ou en la surveillant, nous obtiendrons quelques indices.

Ce que Badiche obtint en restant à Pornic, ce fut le récit des amours d'Alice et de Clément. On les avaient vus à Nantes monter dans le même coupé et, pour tout le monde, elle l'avait enlevé pour lui manger ses trois millions quelque part à l'étranger.

Évidemment il n'y avait plus rien à faire à Pornic ; il partit donc pour Paris ; il fallait bien apprendre la vérité à Cintrât.

— Et tu t'étais laissé attendrir par sa lettre ! s'écria Cintrât avec une rage furieuse, pour un peu tu m'aurais demandé de lui pardonner !

Où chercher ? L'avoué, à qui Cintrât avait confié son affaire, ne put lui donner aucun conseil. Cinq jours s'étaient déjà écoulés depuis l'enlèvement de l'enfant. Elle pouvait être en Egypte, sur le point de débarquer en Amérique peut-être. Cependant on fit des recherches aux frontières, dans les ports d'embarquement. On n'obtint que des renseignements

contradictoires.

Ce fut un anéantissement. Badiche lui-même n'osa pas proposer de reprendre le portrait. Les journées se passaient pour Cintrât dans un désespoir morne. Il tournait autour de son atelier sans parler, durant des heures. Et, la nuit, Badiche l'entendait souvent reprendre cette marche agitée de l'animal en cage.

11 ne mangeait plus, et s'il se mettait à table, c'était seulement pour boire quelques verres à coups précipités.

Quand il parlait, ses seuls mots étaient :

— Si tu savais comme j'en ai assez !

A cela Badiche répondait par des discours, mais il avait conscience qu'il ne pouvait le convaincre ni par la raison, ni par le sentiment ; et puis il n'était pas à la hauteur de la situation ; pauvre Badiche qu'il était ; il aurait fallu être éloquent.

Sa responsabilité l'écrasait ; il avait peur de tout, et comme il était sans cesse aux aguets et furetait dans tous les coins , un jour il trouva chargé un revolver qui ne l'était pas la veille.

Ce soir-là, à table, quand le domestique fut parti, il emplit le verre de Cintrât et le sien :

— Autrefois tu me disais que quand on était trop malheureux, on pouvait sortir de soi. Moi aussi, j'en ai assez.

Et il vida son verre.

Cintrât, après un moment d'hésitation, vida le sien aussi et tout de suite le remplit, pour le vider encore.

Ils restèrent une partie de la nuit en face l'un de

l'autre, buvant ; puis, à un certain moment Cintrât, qui roulait sa tétc sur ses épaules, frappa un grand coup de poing sur la table, et, d'une voix empâtée : — Ah ! mon pauvre vieux, l'art, l'amour, la famille quelles balançoires ! Verse.

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