TARSE ET ANTIOCHE
Tarse était une grande et florissante cité grécoromaine plutôt que juive. Ses écoles rivalisaient avec celles d'Athènes et d'Alexandrie, mais ses mœurs n'étaient pas meilleures.
Il y avait là comme dans les autres grandes villes des Gentils un quartier juif, ce qu'on nommait à Rome un ghetto, et c'est dans ce quartier que Saul était né. Car il était bien hébreux, de la tribu dé Benjamin, dont le caractère était le plus belhqueux.
Dans l'hymne adressée à ses fils par Jacob, le vieux patriarche disait de Benjamin : " C'est un loup qui déchire sa proie le matin, et qui le soir partage le butin."
Au matin de sa vie, Saul avait bien été un loup dévorant, mais il est devenu un coiiquérant pacifique et bientôt il partagera entre ses disciples le
produit de ses conquêtes, en les établissant évêques dans les nombreux diocèses qu'il aura fondés.
Sans doute il aimait son pays natal qui était d'ailleurs très beau. Tarse était bâtie dans une vallée, à proximité de la mer, et elle s'adossait à la chaîne du Taurus. Elle était traversée par le Cydnus, joli fleuve aux eaux pures et froides qui prenait sa source dans les montagnes.
Alexandre le Grand s'était laissé tenter par la beauté de ces eaux, quand il s'était arrêté à Tarse, et il y avait pris un bain qui l'avait mis aux portes de la mort.
Mais Saul fut-il jamais bien sensible aux beautés de la nature ? — Rien ne l'indique dans ses épîtres. Il dut lui être agréable cependant de revenir dans sa ville natale, après sa longue absence et ses merveilleuses aventures. Il est probable que ses parents y vivaient encore, et qu'il trouva au foyer paternel un repos dont sa santé délicate avait besoin.
Fut-il tenté de retoui'ner dans ces écoles qu'il avait fréquentées jadis ? Certes, les philosophes et les rhéteurs de Tarse n'avaient rien à lui apprendre ; et, sans doute, il essaya plutôt de les convertir à la foi nouvelle. Mais la religion du Christ était bien sévère pour ces hommes qui avaient choisi Sardanapale pour leur dieu.
Le séjour prolongé qu'il fit alors dans sa famille ne fut pourtant pas du temps perdu. Quand ses
parents et ses amis d^ enfance apprirent sa prodigieuse histoire, ils ouvrirent sans doute les yeux à la lumière de l'Evangile ; et quand il entrait dans la synagogue, aux jours du Sabbat, il dût faire entendre sa parole éloquente aux descendants de Benjamin.
Les autres jours étaient consacrés à l'étude des Livres Saints, et à la méditation. Je me le représente se promenant seul aux bords du Cydnus, à l'ombre des grands pins parasols, enveloppé dans un manteau de bure, semblable à celui que portent aujourd'hui les Fils de saint François, et songeant aux missions lointaines qu'il se proposait d'entreprendre. Ce grand avenir l'inquiétait.
Ne devait-il pas attendre un appel de la part des chefs de la nouvelle Eglise ? Pouvait-il sans quelque invitation spéciale prendre place parmi les apôtres, et commencer seul ses missions apostoliques ?
Il y avait sans doute dans ces incertitudes et ces hésitations qui durèrent des mois une épreuve douloureuse que Jésus lui envoyait. Il la supporta patiemment, malgré sa nature impétueuse, et il attendit.
Pendant ce temps-là, Barnabe, qui s'était montré son ami sincère à Jérusalem, prêchait l'Evangile à Antioche, et la Gentilité s'éveillait à l'appel du Christ. Il n'avait pas oublié Saul, et il eût l'inspiration d'aller le chercher à Tarse pour travailler
avec lui à la vocation des Gentils. C'était l'invitation que Saul attendait, et il n'hésita pas à suivre Barnabe à Antioche.
Pierre avait déjà établi dans cette grande ville un centre d'évangélisation, et les disciples qu'il y avait envoyés, Luc, Barnabe, Manahem, Simon le noir, Lucien de Cyrène y avaient opéré de nombreuses conversions.
Sans doute, Jérusalem continuait d'être la plus grande et la plus célèbre ville de l'Orient. On l'appelait toujours la '^ Ville Sainte," en dépit de ses crimes. Capitale de la nation juive, siège de la religion de Jéhovah, elle gardait la suprématie sur toutes les cités orientales.
Mais la malédiction du Fils de Dieu pesait sur elle. Les disciples de Jésus de Nazareth ne pouvaient pas oublier qu'elle avait tué leur maître. Déicide et régicide, sans Dieu et sans roi, elle était condamnée à périr. — La sentence de mort avait été prononcée par le divin et royal martyr, et ratifiée par le peuple lui-même qui avait dit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! '^
L'aveuglement des Juifs les empêchait de voir le Mane Thécel Phares — écrit sur les murs de la grande ville.
Mais les disciples de Jésus-Christ croyaient à l'exécution plus ou moins prochaine de la sentence, et dès lors Jérusalem n'avait pas la stabilité nécessaire, pour devenir le siège de la nouvelle
religion, à laquelle un grand avenir était promis.
Pierre songea-t-il dès lors à Rome, le centre du inonde, pour y fixer le souverain pontificat ? — Peut-être, mais cela ne pouvait être réalisé que plus tard.
L'Eglise de Jésus-Christ devait être établie tout d'abord en Asie, et dans une ville païenne, plutôt que dans une ville juive, puisque les Juifs continuaient de poursuivre partout de leur haine déicide les disciples du Crucifié.
Or, parmi les cités asiatiques, la plus importante, et la plus accessible par terre et par mer était Antioche, bâtie au bord de l'Oronte, à quelques milles de Séleucie qui lui servait de port de mer.
Ce fut donc de là que la foi rayonna d'abord par les grandes routes que suivaient les caravanes, à travers le monde oriental, en attendant qu'elle eût franchi les mers.
A cette époque la grande ville comptait plus d'un demi million d'habitants, venus de la Syrie, de la Phénicie, de la Grèce, de la Macédoine et des contrées qu'arrosent l'Euphrate et le Tigre. Elle occupait un site admirable de pittoresque et de variété.
Séleucus, son fondateur, un des généraux d'Alexandre le Grand, en avait admiré les beautés naturelles ; et il y avait accumulé les créations les plus parfaites de l'art grec, des temples, des
théâtres, des cirques, des thermes, et un forum entouré de portiques.
Une grande avenue la traversait toute entière de r Orient à l'Occident, et en franchissait même les fortifications. Elle en sortait du côté occidental par la poi'te des Chérubins ainsi nommée à cause des deux chérubins en bronze doré qui semblaient la garder, comme ceux qui défendaient l'entrée de l'antique Eden.
Au sud, sur le sommet le plus avancé du mont Silpius, dernier contrefort du Liban, s'élevait la citadelle, à l'intérieur de l'enceinte fortifiée.
Au nord, coulait l'Oronte, et, dans une île qu'il avait formée en se divisant, de somptueux palais avaient été érigés pour ses rois, avant la conquête romaine. Ils servaient maintenant de demeures aux proconsuls et aux grands fonctionnaires de Rome.
La civilisation grecque y avait apporté son luxe, ses plaisirs, sa corruption, et l'on disait même qu'au point de \ue de la dépravation des mœurs Antioche éclipsait Corinthe.
Cela n'arrêta pas les premiers ouvriers de l'Evangile, et la propagation de la foi y fit des progrès rapides parmi les Gentils.
Il y avait en dehors de la ville, au fond d'un amphithéâtre de montagnes, une vallée solitaire arrosée par des sources d'eau vive, embaumée par les parfums des cyprès, des lauriers roses et
des myrtes. On l'appelait Daphné ; et ce n'était pas seulement un jardin de délices, un centre de plaisirs et d'amusements pour les habitants d'Antioche : c'était aussi un sanctuaire, où sur de& autels entourés de fleurs on offrait à Phébus et à Artémis des libations et des sacrifices. Aux chansons des cascatelles qui descendaient des montagnes, se mêlaient les accords des chœurs et des fanfares, et les acclamations joyeuses des visiteurs. La licence s'y joignait à la joie, et les bosquets de lauriers roses servaient de retraites aux adorateurs de Vénus.
La prédication évangélique transforma cet éden de luxure, et il devint presque un lieu de prière.
La belle route, qui le reliait à la ville par la porte appelée Daphné, en traversait la partie haute nommée UEpiphania. Là se trouvaient le Panthéon, le Forum, les théâtres et autres lieux d'amusements.
C'est dans ce quartier aristocratique que Paul inaugura son apostolat des Gentils. Avec Barnabe, il s'y livra avec ce zèle infatigable qu'il apporta toujours dans toutes ses œuvres, et après quelques mois les milliers de païens que Paul groupait autour de lui dressaient des autels à Jésus- Christ le seul vrai Dieu.
Les faux dieux de l'Olympe et ceux du Panthéon romain allaient disparaître. Mais les maîtres de la terre tentaient depuis Auguste de les remplacer ;
et jusque dans les colonies romaines de l'Orient de vils courtisans gorgés d'or et d'honneurs encensaient leurs divinités, et leur érigeaient des temples.