‹ PaulinaChapitre 27 sur 63 · AU TEMPLE · texte numérisé non relu

AU TEMPLE

Le temple de Jérusalem, tel que rebâti et embelli par Hérode le Grand, était alors une des merveilles du monde. Le temps n'avait pas encore terni la blancheur des marbres ni l'éclat des ornements d'or et d'argent.

Ses proportions étaient colossales, et les pierres qui en formaient les assises mesuraient chacune quarante coudées de longueur. Les colonnes qui en -composaient les galeries étaient des monolithes de marbre blanc de vingt-cinq coudées de hauteur, et ces galeries avaient trente coudées de largeur, et six stades de longueur. C'était immense.

Les divers parvis de l'intérieur étaient étages symétriquement, et reliés entre eux par des séries de gradins en pierre, et d'élégantes balustrades enrichies de lames d'or.

Rien n'égalait la beauté et la richesse des ornements qui cou\Taient les dix portes de bronze, lamées d'or et d'argent. Elles avaient trente coudées de hauteur et quinze de largeur.

Les portiques extérieurs formaient une promenade publique incomparable, et c'est là qu'Agrippa avait quelque fois le bonheur de rencontrer Paulina.

Un matin, il lui offrit de lui montrer en détail toutes les beautés artistiques du temple; et quand ils furent arrivés aux portiques nommés de Salomon, qui faisaient face au mont des Oliviers, et qui surplombaient la vallée du Cédron, ils s'assirent sur le piédestal d'une colonne de jaspe, et ils contemplèrent longtemps, en causant, l'admirable perspective qui se déployait sous leurs yeux.

Le ravin profond du Cédron s'ou\Tait comme une porte monumentale à droite, et leur montrait le vaste éboulis de montagnes qui se creusait vers l'orient. Devant eux se levait le mont des Ohviers comme un immense rideau de verdure, avec ses grands cèdres, ses noirs cyprès, et ses oliviers séculaires. A gauche, la vallée de Josaphat échelonnait les stèles blanches de ses innombrables tombeaux.

A la vue de cet immense cimetière du genre humain, les confidences sentimentales de nos deux amoureux se changèrent bientôt en propos plus graves :

^' A quels dieux croyez-vous ? demanda Agrippa à Paulina.

— Aux dieux de Rome, répondit-elle, et surtout à TApollon des Grecs, qui est le dieu favori de ma mère.

— Et votre père ? Quelle religion a-t-il ?

— Mon père a cru longtemps aux dieux de Rome. Mais après beaucoup d'études, et bien des voyages, il en est venu à regarder toutes les divinités de Rome comme des fables. Il a cru alors à la magie et aux oracles. Mais il y a quelques années, un nommé Saul de Tarse est venu prêcher une religion nouvelle dans l'île de Chypre, et mon père a été endoctriné par ce nouveau prophète.

— Ah ! oui, je connais ce dieu nouveau dont on parle beaucoup. Son histoire est bien étrange. Pendant trente ans, il a vécu dans l'obscurité, à Nazareth, en Galilée. Il y exerçait le métier de charpentier.

'' Après ce temps, il s'est mis à prêcher une religion qu'il semblait vouloir établir sur la loi de Moïse. Mais à la fin il parut vouloir renverser la Loi mosaïque, et se proclamer Dieu lui-même. On dit qu'il parlait admirablement, et que de grandes foules se pressaient autour de lui, et l'acclamaient même dans ce temple.

'' Naturellement le sacerdoce juif s'est ému. Le Sanhédrin l'a fait arrêter, et l'a condamné à

mort comme blasphématem*. Cette sentence a été exécutée avec l'assentiment de Pilatus alors gouvernem* de la Judée. Le malheureux Nazaréen a été crucifié sur le mont Golgotha, à deux pas d'ici.

" Mais chose incroyable, ses disciples prétendent qu'il est ressuscité, qu'ils l'ont revu vivant, et qu'il est monté au ciel. C'est sur cette croyance qu'ils ont fondé leur nouvelle religion, qui se propage d'une façon extraordinaire. Il est étrange qu'un homme aussi éclairé que votre père ait pu ajouter foi à de pareilles inventions.

— Et vous, interrompit PauUna, est-ce pour prier que vous venez dans ce temple ?

— Non, je ne sais pas prier. Ni mon père ni ma mère ne me l'ont jamais enseigné. Mais j'aime à visiter le temple de Jéhovah, peut-être à cause de ses beautés.

— Vous croyez au Dieu des Juifs, cependant ?

— Je ne l'appelle pas le Dieu des Juifs ; car s'il était leur Dieu, il les rendrait meilleurs. Je l'appelle le Dieu de Moïse, et c'est par Moïse que je crois en lui, mais sans pratiquer sa religion.

— Qu'est-ce donc que Moïse pour vous ?

— Moïse est le plus grand homme qui aît jamais existé. Son histoire est vraie, et non pas une fable, comme celle de vos dieux. Elle est si merveilleuse, que si Moïse avait dit : '' Je suis

Dieu, '' je le croirais ! Mais il a toujours parlé au nom de Jéhovah. Il a toujours dit aux Hébreux : Tout ce que je vous enseigne, c'est Jéhovah qui me Fa appris ; la Loi que je vous ai donnée, c'est Jéhovah qui me l'a dictée ; les œuvres surhumaines que j'ai accompUes, c'est Jéhovah qui les a faites par mes mains.

— Vous croyez donc que la loi de Moïse est divine ?

— Peut-être, mais je ne la connais pas, tant elle a été défigurée par les prêtres et les scribes.

— Et ce temple, que vous trouvez si beau,^ est-il donc l'œuvre de Jéhovah ?

— Oh î non, celui qui l'a fait bâtir n'avait certainement rien de divin, car il était mon bisaïeul ; et, s'il faut en croire tout ce que l'on raconte de lui, il a commis bien des crimes. Mais les architectes qu'il a employés étaient de grands artistes, et c'est une œuvre d'art qui révèle le génie humain.

— Je l'entends toujours appeler le temple de Salomon.

— Oui, parce que le premier temple qui fut bâti en cet endroit le fut par Salomon, fils de David. Plusieurs fois il fut détruit dans les différents sièges que Jérusalem a subis, et quand il a été reconstruit, une grande partie des matériaux du temple primitif est entrée dans cette reconstruction.

PATJLINA 117

" Voyez les bases cyclopéennes des portiques, et ces blocs énormes qui forment les assises de la colonnade. On leur donne une existence de mille ans.

'* Et maintenant, entrons dans le parvis des Israélites, et approchons-nous de l'autel des holocaustes. C'est le centre de l'édifice, et c'est la partie essentielle du temple, puisque c'est le lieu du sacrifice.

" Mais il y a ici une particularité qui ne se rencontre dans aucun autre temple du monde, et qui est indestructible : c'est le sonamet du rocher en nature, qui n'a jamais été taillé par le ciseau d'aucun artiste, et qui est encore aujourd'hui tel qu'il était, avant la fondation même de Jérusalem. On a détruit le temple, mais on n'a pu détruire la montagne dont la cime elle-même forme l'autel du sacrifice. C'est aussi la partie la plus sacrée du sol ; car la tradition juive affirme que c'est sur ce rocher qu'Abraham conduisit son fils Isaac pour l'immoler.

" Et, quand David voulut faire un sacrifice au Seigneur, c'est ce rocher dont il voulut faire un autel, et qu'il acquit d'Oman au prix de 600 sicles d'or.

'' Salomon l'entoura d'une enceinte spacieuse et de riches portiques. Le cèdre du Liban, la pierre, le marbre, le bronze et l'or furent prodigués dans la construction et l'ornementation de ce temple célèbre, qui subsista plus de cinq siècles,

jusqu'à la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor.

'^ Au retour de la captivité de Babylone, Zorobabel reconstruisit le temple avec moins de magnificence, mais toujours le rocher sacré servit de fondement à l'autel des holocaustes.

" Ce second temple dura encore cinq siècles, et il avait beaucoup perdu de sa beauté, lorsque mon bisaïeul entreprit de le reconstruire. Il avait toujours fait regretter Salomon ; et à la fin il s'affaissait. Mon bisaïeul, Hérode-le-Grand, acheva de le démolir, et il l'a remplacé par cette merveille qui dépasse en grandeur l'œuvre de Salomon. Le tour de la terrasse mesure plus de six stades, et nulle part l'on n'a vu un pareil entassement de colonnes corinthiennes, de frontons, de galeries et de portiques.

^' Le Parthénon d'Athènes a plus de perfection et d'harmonie dans l'ensemble ; mais notre temple l'écrase par ses dimensions colossales, et par la hauteur de ses piliers. La frise du péristyle athénien est plus artistique ; mais quelle richesse dans ces corniches d'où pendent des pampres de vignes en or, avec leurs grappes et leurs raisins si artistement travaillés ! "

Tout en causant ils admiraient les vastes proportions et les riches ornements du temple ; et ils étaient retournés au splendide portique qui dominait la vallée de Josaphat.

Longtemps ils contemplèrent le vaste horizon que l'œil décou\Te en suivant les sinuosités du Cédron à travers les montagnes et les pentes verdoyantes du mont des Oliviers.

Enfin Agrippa se tourna vers Paulina, et lui dit :

'^ Vous aimez la Grèce. C'est la patrie de votre mère. Mais Rome est celle de votre père, et vous Taimez davantage ?

— Oui.

— Eh! bien, moi aussi, j'aime beaucoup la Grèce, et plus encore Rome. Mais j'aime surtout Jérusalem. C'est la ville des Hérodes, mes ancêtres ; et ce fut la \i\\e de Salomon. C'est eUe que je veux vous offrir un jour en cadeau d'hyménée. Quelle belle reine de Jérusalem vous serez ! On n'en aura pas connu d'aussi belle depuis la fille de Pharaon que Salomon épouea.

— Mais ne connaissez- vous pas la terrible prophétie de ce Jésus de Nazareth dont vous m'avez dit l'histoire?

— Quelle prophétie ?

— Voici ce que ses disciples racontent :

'' Un soir, à l'heure du crépuscule, ils s'en allaient avec leur Maître à Béthanie. Arrivés là-bas, au sommet du mont des Oliviers, ils s'assirent au bord du chemin. La \'ille sainte déj^loyait sous leurs yeux toute sa majestueuse grandeur,

et ils attirèrent l'attention de leur Jésus sur la beauté du tableau.

'^ Alors le prophète pleura ; et il leur dit avec une tristesse profonde : le jour vient où de cette admirable ville il ne restera pas pierre sur pierre.

— O Paulina, vous ne croyez pas, j'espère, à cette lamentation renouvelée de Jérénaie. La ville des Hérodes est immortelle. Mais si jamais ses ennemis la détruisent, je ferai comme mon illustre bisaïeul ; je la rebâtirai, et je la ferai plus belle afin qu'elle soit plus digne de sa reine.

— Vous êtes trop jeune, et moi aussi, pour faire de pareils rêves. Je ne puis pas encore décider à quel homLine je donnerai mon cœur, ni à quel Dieu je donnerai mon âme.

— Mon amour est de ceux qui savent attendre. Encore deux ans, et l'empereur, j'espère, grâce aux influences dont je dispose, m'aura placé sur le trône de Judée. Et d'ici là, je vous aimerai tant que vous serez bien forcée de m'aimer aussi. Retenez votre langue, il me suffit que vous laissiez parler vos yeux. "

Paulina baissa les yeux en souriant ; et Agrippa la reconduisit à la tour Antonia.

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