LA QUESTION RELIGIEUSE
Sergius Paulus passa près d'un mois à Jérusalem, visitant tous les endroits historiques de la célèbre cité. Mais ce qu'il recherchait avant tout, c'était les lieux illustrés par la présence et les miracles de Jésus de Nazareth. Chryséis et Paulina l'accompagnaient presque partout, et c'est ensemble qu'ils visitèrent le mont des Oliviers et Béthanie, le jardin de Gethsémani, le Cénacle qui était devenu la première église chrétienne, le Golgotha et le tombeau du Christ. C'était alors Joseph d'Arimathie, devenu prêtre, qui gardait le saint Sépulcre, et qui l'avait enclos dans une petite chapelle en pierre taillée.
En faisant cette espèce de pèlerinage, Sergius Paulus racontait à sa femme et à sa fille les principaux événements de la vie du Sauveur.
Les deux femmes paraissaient prendre beaucoup d'intérêt à ces récits, mais elles ne manifestaient pas leurs impressions. Les liens religieux sont toujours difficiles à rompre, surtout quand ils vous tiennent depuis l'enfance. On comprend d'ailleurs combien la gloire et la puissance de Rome, que l'on attribuait aux dieux du paganisme, donnaient encore à ces fausses divinités d'autorité et de prestige.
Rappelons-nous aussi que Chryséis était la fille d'un prêtre d'Apollon, qui était bon citoyen, bon époux, bon père, et qui avait inculqué à sa fille la foi en Apollon, le dieu soleil, le dieu de la poésie, de la musique et des autres arts. Chryséis disait à son mari : " Mon père mourrait de chagrin s'il me voyait abandonner la foi de mon enfance, et devenir disciple de Jésus qu'il ne connaît pas. Quand votre ami, Paul de Tarse, ira prêcher à Corinthe il le lui fera connaître, et il le convertira peut-être. En tout cas, mon père est vieux, et sa dernière lettre nous apprend qu'il est malade. IL nous presse même d'aller le voir sans plus tarder, si nous voulons le voir vivant. Quand il ne sera plus, je pourrai plus aisément embrasser votre religion.
" Déjà, ajoutait Chryséis, je vous ai sacrifié les images et les emblèmes de mes dieux domestiques qui ornaient mon foyer, et qui étaient en même temps des souvenirs de mes ancêtres et de mon pays natal. Déjà j'ai presque entièrement abandonné les pratiques et les rites de mon culte à Apollon. N'exigez pas davantage pour le présent. .Quant à Paulina, vous le savez, elle vit. toujours près de moi, dans l'intérieur du foyer, tandis que vos fonctions publiques vous absorbent à l'extérieur. Il est donc tout naturel qu'elle partage mes idées religieuses et mes sentiments. Et puis, elle est jeune, pleine d'espérances et
d'illusions. Les austérités de la vie chrétienne ne sont pas propres à l'attirer. Elle est du reste très bonne, et fidèle à tous ses devoirs de piété filiale.
— Je comprends tout cela, répondit Sergius. Mais le jour vient peut-être où de grands changements se produiront dans notre vie. Je \dens de recevoir deux lettres importantes.
" Gallion, le proconsul d'x\chaïe à Corinthe, m'écrit que votre père vieillit beaucoup et il nous offre l'hospitalité, si nous nous décidons à aller à Corinthe. Il m'annonce en même temps que son frère Sénèque lui écrit de Rome que des plaintes sont portées contre moi par les Juifs de Chypre. En conséquence, dès que nous aurons visité la Galilée, nous nous embarquerons à Ptolemaïs pour Corinthe et peut-être irons-nous ensuite à Rome.
— Et l'autre lettre ?
— Elle me vient de Paul de Tarse, qui est à Corinthe et qui désire beaucoup me voir. "
Avant d'organiser son voyage en Galilée, le proconsul de Chypre eut une entrevue avec le jeune Agrippa qu'il voulait connaître plus à fond. R le trouvait très distingué, très intelligent, fort instruit, et il comprenait très bien que l'ambition de ses parents était de le faire arriver au trône de la Judée. Si la Judée devait avoir encore un roi, il lui paraissait bien le plus digne
de succéder à son grand-père, plus digne que son oncle Agrippa II, qui n'était pas aimé de ses sujets.
Sergius Paulus voyait très bien aussi que le jeune prince adorait Paulina, et qu'il était loin de déplaire à sa fille. Mais il prévoyait un obstacle sérieux au mariage entre eux si les choses allaient jusque là : c'était la religion.
PauHna, encore païenne, deviendrait probablement chrétienne, en même temps que sa mère. Or Agrippa était juif, et les Juifs étaient plus ennemis des chrétiens que les païens. Ni Agrippa, ni surtout sa mère, ne consentiraient à un maiiage avec PauUna, si elle se faisait chrétienne. Et lui-même, Sergius, ne permettrait pas à sa fille, une fois chrétienne, d'épouser un juif. Lors donc que Sergius se trouva en tête-à-tête avec Agrippa^ il lui posa directement cette question :
'^ Que pensez- vous, mon prince, de Jésus de Nazareth ?
— Je vais vous répondre franchement, dit Agrippa : Je crois qu'il fut un grand génie et un homme vertueux. Il aurait mérité un meilleur sort, et il aurait pu faire le bonheur de son peuple, s'il avait seulement voulu être son roi.
'' On raconte qu'il faisait des choses merveilleuses, et qu'il était l'idole des foules en Galilée. Or il savait bien que les Juifs attendaient un Messie- Roi. Comment se fait-il qu'il n'ait pas ambitionné
ce grand avenir ? On assure même qu'un jour une foule immense l'a proclamé roi, et qu'il s'est alors dérobé à leurs acclamations. Au lieu de cela, il s'est proclamé Dieu. C'était insensé. Il est vrai que les grands hommes de son époque, les Auguste, les Tibère et bien d'autres ont eu cette suprême ambition. Mon grand-père Agrippa, vous le savez, a lui-même aspiré à la di\dnisation. Et Jésus a commis la même faute. C'était une folie de leur temps, d'autant plus impardonnable en Jésus qu'il connaissait parfaitement la loi de Moïse qui déclare punissable de mort tout homme qui se proclame Dieu.
'^ L'aberration de Jésus de Nazareth me paraît inexplicable. Il avait refusé d'être roi, et quand Pilate lui demande s'il est roi des Juifs, il répond : ^' Oui." Il sait que s'il se proclame Dieu il sera punissable de mort ; et lorsque Caïphe lui demande s'il est fils de Dieu, il répond : '' Vous l'avez dit, je le suis ! " Et c'est ainsi que le malheureux a justifié à la fois le Sanhédrin de le condamner à mort parce qu'il s'est lui-même déclaré Dieu, et Pilatus, de le crucifier parce qu'il s'est dit roi des Juifs î
'^ Voilà, cher proconsul, ce que je pense de votre nouveau Dieu, Jésus de Nazareth.
— Mon jeune ami, lui répondit Sergius Paulus, votre manière de voir serait juste, si Jésus n'était qu'un homme. Mais nous, chrétiens, raisonnons
bien autrement, parce que nous croyons qu'il était et qu'il est Dieu. Nous disons : Il fallait que Jésus fût homme pour mourir, et laver les péchés des hommes dans le sang d'un homme. Il fallait qu'il fût Dieu pour donner à son sang le mérite infini, indispensable pour sauver l'humanité. Il fallait qu'il fût roi pour expier dans son sang royal les péchés des rois.
" Les rois des Juifs avaient beaucoup péché, et Jéhovah avait détruit leur royauté. Mais il fallait laver leurs iniquités dans le sang d'un de leurs descendants, et c'est pourquoi Jésus, fils de David, devait être mis à mort comme roi et comme Dieu. Le Sanhédrin l'a condamné à mort parce qu'il s'est déclaré Dieu. Et Pilatus l'a crucifié parce qu'il s'est déclaré roi. Comprenez-vous maintenant pourquoi Jésus n'a pas fait un acte de folie comme votre grand-père, mais un acte de suprême sagesse en se déclarant Dieu ! C'est qu'il était vraiment Dieu, et que c'était son devoir d'affirmer publiquement sa divinité pour que l'homme pût croire en lui, et être sauvé. Il savait très bien que cette affirmation le ferait condamner à mort. Il l'avait annoncé quelques jours auparavant. Mais c'était sa mission ; il devait la remplir.
'' Il voulait aussi être condamné et mourir comme roi des Juifs pour expier les crimes des Juifs et des rois. Sans le savoir, le Sanhédrin et Pilatus ont fait ce qu'il a voulu, ce que les Prophètes et
lui-même avaient prédit. Aveuglément ils ont accompli les Ecritures et assisté Jésus à compléter le grand œu\Te de la Rédemption du monde.
— Je comprends votre manière de voir, seigneur proconsul, parce que vous croyez à la divinité de Jésus-Christ. Mais moi je n'y crois pas, et je ne suis qu'un homme qui ambitionne d'être roi. Je vais vous dire toute ma pensée. Il y a deux rêves que je caresse : je veux être roi de Jérusalem, la \âlle que j'aime le plus au monde, et je désire que Paulina en devienne la reine.
— Vous êtes bien jeune. Agrippa, pour faire de pareils rêves, sans penser aux obstacles possibles.
— N'en parlons pas maintenant, et laissez-moi mes espérances. C'est la fortune des jeunes d'espérer toujours.
'' Je vous salue, et j'espère vous revoir en Galilée ; car je pars aujourd'hui même avec ma mère pour Tibériade. Mon oncle Agrippa et ma tante Bérénice nous y attendent. "