‹ PaulinaChapitre 29 sur 63 · EN GALILÉE · texte numérisé non relu

EN GALILÉE

Sergius Paulus ne connaissait pas la Galilée, et depuis qu'il avait embrassé la foi chrétienne, il avait un grand désir de visiter ce pays où Jésus avait passé trente années de sa vie. Un matin d'avril, il partit donc de Jérusalem avec Chryséis et Paulina, et se dirigea vers la mer de Génézareth en traversant une partie de la Sa marie, et en se rapprochant des bords du Jourdain.

Tout ce pays leur inspirait de graves pensées, comme la Ville Sainte elle-même, mais les charmes de ces solitudes les attiraient. Dans l'intérieur il y a partout des coins de désert sans vie. Les arbres y sont rares ; les gazons sont gris, les rochers sont brûlés par le soleil, et les torrents desséchés ne sont plus que des hts de cailloux que l'eau y a chariés depuis le temps des patriarches. Aux yeux du voyageur qui ne regarde que la terre tout est morne et mélancolique. Mais pour celui qui élève ses pensées et ses regards vers le ciel il est ébloui par son azur plein de lumière. C'est comme le bleu d'un océan sans limite, insondable et mystérieux.

Sergius Paulus y cherchait l'avenir du monde et la vie future, comme les prophètes d'Israël ; mais il n'était pas un voyant, et sa vue était trop courte

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pour apercevoir les grands événements qui allaient transformer le monde. Alors il se retournait vers le passé plein de merveilles et encombré de ruines ; et il les revoyait, tous ces personnages extraordinaires de la Bible, les patriarches, pasteurs et rois, Moïse l'homme privilégié qui s'entretenait avec Jéhovah, et qui donnait à son peuple ce code divin, qui est devenu celui de toutes les nations ; les juges, les rois, les prophètes auxquels Dieu révélait l'avenir ! Quel passé merveilleux !

Et pourtant, le présent était plus merveilleux encore. Un Dieu venait de visiter cette terre ! Un Dieu s'était fait homme ; il avait accompU d'innombrables prodiges dans ce pays qu'il traversait, et les récits des populations en perpétuaient le souvenir. Les solitudes n'avaient plus le mysticisme sombre des prophètes, et le surnaturel avait moins de mystère et d'inconnu. Les bords du Jourdain racontaient d'admirables histoires que les vallées redisaient aux montagnes. Qu'ils étaient beaux ces jours où des foules suivaient le prophète de Nazareth pour entendre sa parole sainte, pour être témoins de ses miracles, et pour assister à ses pêches extraordinaires de poissons et d'âmes !

Sergius Paulus racontait à Chryséis et à Paulina les épisodes miraculeux qui s'étaient accomplis dans les bourgades qu'ils traversaient, et il les faisait raconter par les habitants du pays.

Après deux jours de chevauchée, vers le soir, ils aperçurent à l'horizon comme un vaste parvis de turquoise, immobile, mais changeant de teinte et d'éclat, et multipliant ses perspectives variées. C'était la mer de Génésareth au bord de laquelle s'élevait une ville de construction récente nommée Tibériade.

Ce n'était pas une bourgade juive comme Sichar qu'ils avaient traversée le matin; c'était une ville romaine, qu'Hérode Antipas avait agrandie et embelhe, en y faisant construire des portiques, des thermes, et un palais de marbre. "

Sergius Paulus connaissait l'histoire du célèbre Antipas, et de la non moins célèbre Hérodiade. Il savait leur exil récent en Germanie, et il croyait que le palais de Tibériade était inhabité. Mais à peine son arrivée fut-elle connue dans la ville qu'il vit arriver le jeune Agrippa à son hôtellerie. Il venait lui offrir l'hospitahté au palais de la part du roi son oncle. Cette royale invitation était un ordre pour le proconsul, et il suivit le jeune prince qui était chargé d'installer les trois invités dans les somptueux appartements du palais.

La nuit venait, et ce fut bientôt l'heure du dîner. Les convives n'étaient pas nombreux ; mais quel brillant assemblage autour de cette table ! Le roi Agrippa et le proconsul étaient des honmies d'une haute intelligence, et très éclairés. Et sous le rapport de la beauté, Bérénice et Drusille, Chryséis

et Paulina n'avaient pas de supérieures dans tout l'empire romain. Le plus heureux de tous était le jeune Agrippa ; et quand il se retrouva seul avec sa mère il ne put lui taire son bonheur :

'* Pauhna, lui dit-il, est une beauté qui me rend meilleur. Elle éveille en moi l'amour le plus pur, et non la passion. Elle réahse pour moi cet idéal que les artistes grecs ont rêvé, et qu'ils se sont efforcés de reproduire dans le marbre. Mais il y a dans ses grands yeux si profonds un rayonnement mystérieux. Je les admire irrésistiblement, mais je me demande quelles pensées et quels sentiments se cachent au-delà de ces prunelles rêveuses. Son âme ne rayonne pas au dehors, et sa pudeur pleine de dignité ressemble à de la froideur. . .

— Toutes les femmes ont leur secret, dit Drusille à son fils, mais elles finissent toujours par le révéler à l'homme qu'elles aiment. Fais-toi aimer davantage, et son cœur s'épanchera. "

Le lendemain matin, les deux jeunes amis allèrent promener leurs causeries dans le jardin boisé qui s'étendait jusqu'au bord du lac.

Après une ondée chaude qui avait désaltéré les collines assoiffées, les cèdres et les pins fumaient d'encens, et se balançaient au vent comme des encensoirs. Les fleurs s'épanouissaient et embaumaient l'air. Sur le rivage le ressac des vagues battait en chantant les barques de pêche, à demi tirées sur le sable. Le soleil qui montait à l'horizon

dessinait sur la baie l'ombre allongée des promontoirs. Mais, au large, les lames clapotaient et étincelaient sous les feux d'un beau jour d'avril.

Oh ! que la vie semblait belle à Agrippa ! Les vents d'hiver ne soufflaient plus et la mer ne roulait plus de lames mauvaises. Agrippa ne put retenir les épanchements de son cœur.

" O Paulina ! lui dit-il, à quelles épreuves vous' me soumettez ! Et vers quel idéal chimérique vous vous laissez entraîner ! Si j'avais à lutter contre un rival de chair et d'os, j'y mettrais tant de courage et de persévérance que je vaincrais. Mais celui que vous paraissez aimer n'est pas de ce monde. C'est un idéal invisible, un être métaphysique qui échappe à tous mes moyens d'action. Dites-moi, comment puis-je le combattre ? "

PauUna lui répondit :

"Il ne faut pas le combattre, il faut l'aimer, et pour l'aimer il suffit de le connaître. Mais je ne le connais pas assez pour l'aimer comme je devrais. Mon père me le reproche souvent, ainsi qu'à ma mère. Car jusqu'à présent ma mère et moi sommes restées attachées, non pas à toutes les divinités de l'Olympe, mais à la Diane d'Ephèse et à l'Apollon de Delphes.

''Mon père appelle cela de l'aberration, et je ne suis pas loin de croire qu'il a raison. C'est pour nous faire mieux connaître cet Homme-Dieu auquel il croit si fortement qu'il nous a amenées en

Galilée. Il veut voir lui-même et nous montrer les lieux illustrés et sanctifiés par cet être divin. En même temps, nous interrogeons les habitants de ce pays qui l'ont connu vivant, et qui ont été témoins des merveilles qu'il a accomplies. Mon père est convaincu qu'à notre retour en Chypre nous deviendrons chrétiennes.

— Non, Pauhna, ne caressez pas cette chimère. Votre voyage vous convaincra que les croyances du proconsul et de son ami Paul de Tarse sont des rêves.

— Qui connaît l'avenir. Agrippa ? Et qui sait si vous ne deviendrez pas chrétien vous-même ?

— Oh ! non, Pauhna. Votre amour est bien puissant, mais il ne fera jamais un si grand miracle "

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