L'ORACLE DE DELPHES
Paul était encore à Corinthe lorsque le proconsul de Chypre y arriva avec sa femme et sa fille. Ce fut pour lui une grande joie de les revoir. Mais Chryséis eut la douleur d'apprendre en y arrivant que son père était mort depuis quelques jours. Elle prit un grand deuil, avec sa fille, et vécut pendant plusieurs mois dans l'isolement. La vue du pays natal lui apportait cependant des consolations.
Ce deuil fut en même temps une occasion pour Chryséis et sa fille de réfléchir sérieasement sur les problèmes reUgieux qu'elles avaient tant de fois entendu débattre entre Sergius Paulus et son ami Paul. De plus en plus, elles étaient attirées
vers la foi chrétienne. Mais dans cette chère ville de Corinthe, Chryséis se sentait encore plus attachée au culte d'Apollon par tous ses souvenirs d'enfance, et par les enseignements de son père. Cependant Fheure de sa conversion approchait, et elle se produisit de la façon extraordinaire que nous allons raconter.
Dans ses promenades au bord de la mer, Chryséis tournait souvent ses regards vers les sommets du Parnasse, et elle disait à son mari : ^' C'est là-haut, à Delphes, que je voudrais aller encore une fois. Toute ma vie, je me souviendrai d'y être allée quand j'étais jeune fille, accompagnée de mon père qui était prêtre d'Apollon. Nulle part je n'ai vu pareille merveille. La nature y prodigue ses grandeurs et ses beautés ; et l'art humain n'a réahsé nulle part en l'honneur d'Apollon un plus bel assemblage de temples, de portiques, de colonnes et de statues. Je voudrais y revoir le temple d'Apollon Pythien et consulter la Pythie. Je ne puis pas croire que ses oracles auxquels tant de peuples ont cru pendant tant de siècles ne soient que des supercheries sacerdotales. Mon père y croyait, il m'a appris à y croire ; comment n'y croirais-je pas ?
— Chère Chryséis, dit Sergius Paulus, rien ne vous détachera donc des dieux du paganisme ?
— Je crois encore à Apollon et à Diane, mais j'ai renoncé à tous les autres. Diane symbolise
pour moi les chastes beautés de la nuit. Elle les éclaire d'une pâle clarté, sans en révéler les mystères, et sans en souiller la pureté. Elle est la sœur d'Apollon, qui est le dieu du jour. Et puis, il me semble qu'il y a quelque ressemblance entre Apollon et votre Jésus qui est fils de Dieu, comme Apollon est fils de Jupiter, qui a été exilé pendant un temps sur terre, comme Apollon chassé de l'Olympe, qui a écrasé la tête du serpent, comme x\pollon a tué le serpent Python.
— Il y a cette différence que l'histoire de Jésus est vraie, et que celle d'Apollon n'est qu'une fable ; et si ces fables sont l'œuvre du démon, comme nous le croyons, il n'est pas étonnant qu'il ait imité dans ses inventions les réalités divines.
— Ecoutez, Sergius, allons ensemble à Delphes. C'est une ville admirable à voir, et j'y consulterai l'oracle. Je ne suis plus une enfant, et vous m'avez appris beaucoup de choses. S'il y a quelque supercherie dans la réponse que la Pythie me fera, je la découvrirai, et je cesserai de croire en Apollon.
— Quelle question avez-vous l'intention de poser à l'oracle ?
— Je vous le dirai là-bas. Il faudra d'abord que ma question soit permise par le Conseil des Amphictyons, et je ne puis pas savoir quelles modifications ils m'imposeront peut-ctre. "
Sergius Paulus resta quelques instants sans
répondre, et comme Paulina insistait sur la beauté du voyage à faire, Sergius y consentit.
Dès le lendemain matin, une felouque élégante, montée par six rameurs, vint les prendre au port de Lechseon, et ils traversèrent la mer de Crissa. Le temps était radieux, et les rameurs se contentèrent de chanter ; car une jolie brise du midi enflait les voiles ; et après six heures de naviga^ tion ils débarquèrent dans la baie de Crissa (aujourd'hui Itéa).
La nuit était venue quand ils arrivèrent à Delphes, après une ascension de trois heures à cheval. Ils étaient las, et furent heureux d'avoir une longue nuit de sommeil.
C'est au soleil du matin qu'il faut voir Delphes et en admirer la merveilleuse structure et les pittoresques beautés. Ce n'est pas seulement un site incomparable pour un temple, mais la disposition et les proportions colossales de ses montagnes semblent former une demeure que le Créateur s'est bâtie lui-même sur terre, à l'origine des choses. Ses énormes rochers en granit rouge, ses escarpements taillés comme des murailles, ses ravins pleins d'ombre et de mystère, forment une architecture grandiose qui élève l'âme. Instinctivement, on y songe au divin, et on le cherche alternativement dans les profondeurs ténébreuses et sur les cimes éclatantes de lumière.
On dirait que les montagnes ont été soulevées.
secouées, brisées, déchirées dans un grand cata^ clysme du chaos primitif, et soudainement immobihsées pour ser\dr d'assises à 'toute une \dlle de temples. Leurs enfoncements et leurs angles ont des échos formidables, et semblent construits pour répéter les paroles d'un dieu. Ce n'est pas étonnant que les poètes et les artistes de la Grèce vinrent ici pendant des siècles chercher leurs inspirations, et qu'Apollon ait choisi ce lieu pour y rendre ses oracles. S'il y a un endroit sur terre où les phyties et les sybilles puissent pénétrer les mystères des dieux, et prévoir les choses à venir, n'est-ce pas ici ?
Sergius partageait l'admiration de sa femme en contemplant toutes ces grandeurs et ces beautés de la nature delphinienne, et Paulina était dans l'enthousiasme.
'' Voyez donc, disait-elle, cette belle fontaine- Castalie qui jaillit comme un jet de lumière des flancs sombres du Parnasse, et dont le chant ravit la solitude. Voyez comme elle descend des sommets en brisant son cristal sur les cailloux, et comme elle précipite ses gouttes lumineuses jusque dans les profondeurs du Pleistos.
— Admirez maintenant, disait Chryséis, ce beau ciel bleu d'où le soleil descend en souriant. Il était voilé de brouillard ce matin. Un vent léger s'est levé ; il a balayé l'azur comme un parvis sacré, et maintenant la mosaïque céleste resplendit.
— Chère Chryséis, reprenait Sergius, il s'opère des métamorphoses de ce genre dans les âmes. Des nuages épais les enveloppent quelquefois et les empêchent de voir la vérité ; mais, un jour, un grand vent inattendu se lève dans ces âmes. Il en dissipe les ombres, et des grâces imméritées descendent sur elles comme les ondes de cette fontaine sur les rochers, et en lavent toutes les souillures.
— C'est peut-être ici, Sergius, que mon âme recevra ce bienfait de lumière et de purification que vous désirez pour moi depuis si longtemps.
— Ce n'est pourtant pas l'oracle d'Apollon qui vous donnera la foi en Jésus-Christ.
— Je ne sais pas, mais je vous avoue que c'est là-dessus que je vais le consulter. Oui, je vais lui poser cette question : Jésus de Nazareth esfc-il Dieu ?
— Ma chère amie, vous avez là une étrange idée. Comment vous est-elle venue à l'esprij ? Ne vous ai-je pas dit bien des fois que c'est le démon qui parle par la bouche de la Pythie, et qu'il est le père du mensonge ?
— Oui, mais vous m'avez dit aussi que le démon sait beaucoup de choses, et qu'il dit quelquefois la vérité, soit parce qu'il a quelqi:' intérêt à la dire, soit pour d'autres raisons que nous ne connaissons pas. Et votre ami Paul nous a raconté lui-même qu'il y a quelques mois, à Philippes, en
Macédoine, une pythonisse le poursuivait sur le chemin et criait qu'il était le serviteur du Dieu Très-Haut.
— C'est vrai, et Luc raconte qu'à Capharnalim les démons chassés par Jésus lui criaient : " Tu es le fils de Dieu ! "
— Eh ! bien, si c'est le même démon qui inspire la Pythie de Delphes, il me dira peut-être la vérité sur votre Jésus de Nazareth.
— Vous avez peut-être raison, et je me souviens maintenant d'avoir entendu raconter, à Rome, que l'empereur Auguste est venu un jour consulter l'oracle de Delphes, et lui a posé cette question : ''Qui sera mon successeur?" — et que l'oracle lui a répondu : ''Ce sera un enfant hébreu qui exerce son empire sur les dieux eux-mêmes. "
— Vous voyez bien, mon ami, que l'oracle est très capable de répondre à ma question. "
Sergius Paulus baissa la tête en souriant, et ils continuèrent leur promenade au milieu des merveilles de la ville des temples.
L'enthousiasme de PauUna allait croissant. Elle marchait en tête de ses parents, et remontait la voie sacrée, bordée des sanctuaires qui contenaient les trésors et les ex-voto de toutes les villes de la Grèce. Que de monuments, que de chefsd'œuvre, appartenant aux styles les plus variés d'architecture, exprimant la reconnaissance des peuples envers Apollon ! Ici c'étaient les figures
de bronze offertes par les Arcadiens à la suite d'une expédition victorieuse d'Epaminondas ; là c'était un portique orné de statues élevé par les Spartiates, après la victoire d'^Egos-Potamos. A côté c'était un monument attribué à Phidias, érigé par les Athéniens après la bataille de Marathon. Plus loin, un ex-voto d'Argos, formant deux grands hémicycles où se dressaient les superbes statues des héros Argiens. Suivaient les trésors de Sicyone, de Cnide, de Thèbes, de Corinthe, des Béotiens, des Thessaliens, et des exvoto et des autels affectant toutes les formes, rectangulaires, circulaires, polygonales, et partout d'innombrables statues en marbre, en bronze, en granit. Il semblait que la voie sacrée circulait à travers un vaste musée de sculpture et d'architecture où vivaient dans le marbre tous les héros de la Grèce, tous les demi-dieux de la Fable, et tous les dieux de l'Olympe.
Et la voie montait toujours en serpentant jusqu'à ce qu'elle arrive au portique majestueux du temple d'Apollon, qui dominait tous les autres édifices, au centre de la colline, et qui ressemblait au Parthénon d'Athènes. '^ Ah ! mon père, que c'est beau, disait Paulina. Si Apollon, chassé de l'Olympe, n'y est jamais remonté, ce doit être parce qu'il a trouvé le séjour de Delphes plus beau ! "
Plus haut dans la montagne c'était le Théâtre.
Plus haut encore, au-dessus même de la coupole du temple, c'était le Stade long d'environ six cents pieds.
" Quel abîme que ce ravin du Pleistos, disait Paulin a. C'est là peut-être que \ivait le serpent Python.
— Je ne sais plus, répondit Sergius ; mais c'est possible, puisque le trépied de la Pythie est recouvert, dit-on, de la peau de ce serpent. Si cette montagne sauvage que l'on nomme Kirphis, et qui est devant nous, n'était pas là, nous verrions d'ici, par-dessus la mer, notre belle Corinthe, et Athènes et toute la Grèce ! Quel admirable point de vue nous aurions sous les yeux !
— Oui, dit Chiyséis, mais n'est-ce pas assez pour charmer nos regards de voir à nos pieds cet incomparable assemblage de portiques, de frontons, d'hémicycles, de péristyles, de colonnades, de rotondes, de tours et de coupoles, avec leur peuple de statues ?
— C'est vraiment merveilleux, " dit Sergius Paulus. Et ils redescendirent lentement la voie sacrée pour en admirer encore les sculptures, les ex-voto, et toutes les œuvres d'art.
Ils s'assirent au bord de la fontaine Castalie, et se désaltérèrent à ses eaux limpides, en contemplant émerveillés la colossale muraille blanche des Phœdriades. De là ils descendirent jusqu'à la
grande route qui forme corniche au bord du Pleistos, ils traversèrent sur un pont de marbre le torrent tumultueux formé par la fontaine Castalie, et ils allèrent visiter une autre série de temples échelonnés sur deux terrasses inférieures, au sud de la grande route qui conduit à Thèbes.
C'est là que Chryséis devait venir le lendemain commencer le pèlerinage exigé de tous ceux qui étaient admis à consulter l'oracle. Car ce n'était pas tous les jours que l'oracle se prêtait aux consultations, et le lendemain était le jour et la semaine fixés par les règlements. Déjà, Chryséis était allée seule soumettre sa question au Conseil des Amphictyons, car son mari lui avait dit : '^ Je ne puis pas comme chrétien prendre part à cet acte de dévotion à Apollon. "
L'accueil des Amphictyons avait d'abord été peu encourageant ; mais lorsque Chryséis leur eut dit qu'elle était la femme du proconsul de Chypre, et la fille d'un prêtre d'Apollon à Corinthe, et surtout quand elle eut montré les pièces d'or qu''elle apportait au collège des prêtres d'Apollon, toutes les objections cessèrent, et sa demande fut accordée très volontiers. Chryséis était enchantée de son succès, et tout heureuse en même temps de voir son mari et sa fille pleins d'admiration pour la ville des temples. Elle était loin de prévoir la terrible aventure qui l'attendait.
Le lendemain, à l'heure convenue, elle se rendit
avec sa fille sur la terrasse inférieure des temples, et elle fit sa première station dans le temple d'Athéna Pronœa. Là se trouvait l'autel des holocaustes, et Chryséis dut y faire immoler un agneau. De là elle remonta la rampe qui la conduisit à la fontaine Castalie, et elle s'y purifia. La Pythie venait elle-même de s'y purifier, et Chryséis se mit à sa suite pour se rendre au temple d'Apollon. D'autres pèlerins suivirent, et la procession défila lentement, gravissant la voie sacrée de terrasse en terrasse, et chantant l'hj^mne à Apollon. Enveloppée de longs voiles blancs, une branche de laurier à la main, et une feuille de laurier à la bouche, la Pythie pénétra seule dans les substructions du temple, pendant que le cortège se rangeait dans le parvis supérieur et sous le portique du vestibule.
Au fond du temple s'ouvrait dans le pavé l'antre prophétique dont on ne voyait pas la profondeur mystérieuse, et d'où montaient des vapeurs stupéfiantes. Au-dessus, on distinguait vaguement le trépied de la Pythie, posé sur un piédestal qui avait la forme de trois serpents entrelacés.
Chryséis et Paulina s'étaient placées aussi près que possible de l'ouverture de l'antre, et elles virent la Pythie monter du fond par un escaher circulaire très étroit, et prendre place sur le trépied. Ixs prêtres d'Apollon logés dans les
profondeurs firent entendre des chants bizarres et monotones, et bientôt des nuages de vapeurs enveloppèrent la Pythie sur son trépied.
'^ J'ai peur, dit Paulina ; ne pourrions-nous pas sortir d'ici ? "
Chryséis était elle-même prise de terreur, et elle se disait : '^ Mon mari a raison, c'est le démon qui habite ici. "
Tout à coup la Pythie fit entendre des gémissements et des lamentations ; ses bras s'agitèrent ; sa tête se dressa en secouant sa chevelure, et d'une voix forte elle prononça ces étranges paroles : '^ Mon règne achève. Le Dieu de Nazareth triomphe. Mais le grand serpent Python vit encore, et il luttera jusqu'à la fin !"
Elle dit, et poussant un grand cri elle se précipita du haut de son trépied dans les profondeurs de l'antre ténébreux. Le trépied lui-même se brisa comme un vase de verre. Tout le temple fut secoué violemment, et les colonnes chancelèrent comme des ramures au vent.
Chryséis et Paulina s'élancèrent au dehors en poussant des cris déchirants, et quand elles furent sur la voie sacrée, elles virent d'énormes rochers se détacher des sommets et rouler avec fracas jusque sur les portiques du temple qui s'écroulèrent. La statue du dieu qui dominait le fronton tomba et sa tête roula jusqu'au milieu des tombeaux qui bordaient la grande route.
Sergius Paulus qui n'était pas éloigné accourut sur la voie sacrée et reçut dans ses bras sa fenime et sa fille épouvantées mais sauves. Tout énervées et tremblantes, elles voulurent repartir immédiatement pour Corinthe ; et elles répétèrent exactement à Sergius Paulus les paroles de la Pythie.
Celui-ci put à peine se rendre compte des désastres causés par le tremblement de terre. Le temple d'Apollon était détruit ; la Pytliie et plusieurs prêtres étaient ensevelis sous les ruines. La plupart des autres sanctuaires étaient fort endommagés, et un grand nombre de statues avaient été renversées et brisées.
La course à cheval pour regagner la mer réconforta les deux femmes, et quand elles furent à bord de la felouque qui les ramenait à Corinthe, elles purent causer avec Sergius Paulus du terrible événement dont elles devaient garder toujours le souvenir.
'' Sergius, dit Chryséis, à dater d'aujourd'hui ton Dieu sera le nôtre, et toi qui le sers depuis longtemps, tu le prieras de nous pardonner d'avoir tant différé de croire en lui.
— Oui, certes, et vous ne pouvez pas douter de son pardon, après la grâce qu'il vous a faite aujourd'hui. Paul m'avait bien dit que le démon était forcé de dire la vérité quand on le questionnait au nom de Jésus-Christ. Je n'ai aucun doute
que tout ce que Foracle vous a répondu est la vérité.
'^ Son règne achève, et le Christ triomphe. Mais le serpent Python, c'est-à-dire le démon, vit toujours, et il ne cessera jamais de lutter contre le royaume de Jésus-Christ. Les noms d'Apollon, de Zeus, de Vénus, et de Bacchus, sous lesquels il se faisait rendre un culte, vont tomber dans l'oubli ; mais les passions et les forces que ces noms représentaient seront toujours à son service. "^