PAUL A ÉPHÈSE
Grâce à la protection de Gallion, frère de Sénèque et proconsul d'Achaïe, Paul avait prolongé son séjour à Corinthe, et il y avait établi une église nombreuse. Mais il projetait d'aller à Jérusalem et de revenir ensuite à Ephèse, qu'il n'avait pas encore évangéUsée.
Il quitta donc Corinthe, et ses amis Priscilla et Aquila l'accompagnèrent jusqu'à Ephèse. Il n'y passa que quelques jours, mais il promit d'y revenir. Et après un court séjour à Jérusalem, où il rencontra peu d'encouragement pour l'évangélisation des Gentils, il alla à Antioche où il fut
accueilli avec une grande joie. On imagine aisément avec quel intérêt les chrétiens de cette ville entendirent les récits de ses prédications et de ses succès parmi les Gentils de l'Asie Mineure, de la Macédoine et de la Grèce. Il s'y attarda plus longtemps qu'il n'aurait voulu. Puis il reprit la route d'Ephèse, en passant à travers la Cilicie, la Phrygie et la Galatie. C'est dans l'automne de l'an 55 qu'il arri-va dans la ville que le culte de Diane avait rendue si célèbre.
A cette époque, Ephèse était une ville florissante, en relations commerciales avec tous les peuples des rivages méditerranéens, et avec les villes de l'intérieur des provinces romaines d'Asie. Mais sa principale attraction était le temple de Diane, septième merveille du monde. Il formait un vaste quadrilatère de 425 pieds de longueur, sur 220 pieds de largeur, entouré d'une double colonnade qui mesurait 60 pieds de hauteur. Une large frise, imitée du Parthénon, couronnait cette colossale rangée de colonnes au nombre de 127, et sur la pointe du fronton se dressait dans sa gaine étrange la statue vénérée de Diane.
Certes, elle était bien loin de ressembler à la Minerve qui couronnait le fronton du Parthénon, et nul n'aurait pu l'attribuer au génie de Phidias. Elle était plutôt de forme monstrueuse ; car tout le haut de son corps était un horrible assemblage de mamelles, et ses jambes étaient serrées dans
une gaine qui se terminait en pointe. Combien différente était la Diane de Fart grec, Félégante chasseresse, avec son croissant au front, son arc à la main, et son carquois sur l'épaule ! Mais, en dépit de ses difformités, la Diane d'Ephèse était très populaire, et l'intérieur de son temple était l'un des plus riches du monde. Toutes les provinces de l'Asie avaient contribué à sa construction qui avait duré deux cents ans, et les nombreux étrangers qui venaient de toutes parts le visiter l'embellissaient et l'ornaient d'innombrables œuvres d'art en marbre, en bronze et en or. C'est à l'ornementation intérieure que les grands artistes de l'antiquité avaient contribué, et l'on y admirait les chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture 'signés des plus grands noms.
Quoique la grande déesse fût considérée comme une vierge, le culte que les Ephésiens lui rendaient était bien loin d'être pur ; et les grandes fêtes qu'ils célébraient en son honneur dégénéraient en d'impudiques bacchanales. Mais les Ephésiens ne se contentaient pas de ce culte. Ils s'adonnaient à la magie, à la sorcellerie, aux évocations des morts et des démons.
Comment saint Paul allait-il transformer cette ville en un centre chrétien des plus florissants ? Ce fut l'un de ses plus étonnants prodiges.
Il y passa plus de deux ans à prêcher le nouvel Evangile, en toute liberté. La synagogue lui fut
ouverte pendant trois mois, et le reste du temps il fut admis à continuer ses prédications dans l'école d'un grec nommé Tyrannos, et sur les places publiques. Ses succès ne furent pas dus à sa prédication seulement, mais aussi à ses nombreux miracles. Les malades le recherchaient partout, et il les guérissait tantôt par un simple attouchement, tantôt par une invocation au nom de Jésus. On s'arrachait même les vêtements qu'il portait, et en les appUquant sur le corps des malades ceux-ci étaient guéris. Un grand nombre de possédés étaient aussi déhvrés du démon, et pas un esprit malin ne résistait aux ordres de Paul parlant au nom de Jésus. Ses exorcismes faisaient sensation dans cette population livrée aux pratiques de la magie et du* spiritisme.
Or, il y avait à Ephèse un grand-prêtre juif nommé Scéva, qui avait sept fils, et qui les employait à détruire par tous les moyens le prestige de l'apôtre. Ils s'imaginèrent qu'ils pourraient, eux aussi, se faire obéir par les démons, en les commandant comme Paul au nom de Jésus. Ils s'approchèrent donc d'un possédé qu'ils connaissaient, et qui fréquentait l'Agora ; et ils lui dirent : '^ Je vous adjure et vous ordonne, au nom de Jésus que Paul prêche, sortez de cet homme ! " Mais l'esprit malin leur répondit : '' Je connais Jésus et je sais qui est Paul, mais vous, qui êtes- vous ?" Et le possédé pris de
fureur se jeta sur les exorcistes effrayés, leur arracha leurs vêtements et les roua de coups. Ils ne furent pas tentés après cela de renouveler l'expérience, et le public comprit qu'il n'était pas donné à tout le monde de commander aux esprits malins, même en se servant du nom de Jésus, et que cette puissance de Paul n'appartenait pas au grandprêtre, ni à ses fils.
Cet événement fit grand bruit parmi les prétendus magiciens, et les praticiens du merveilleux. Ils confessèrent leurs superstitions à Paul et à ses compagnons d'apostolat, et, pour réparer leurs fautes, ils apportèrent leurs livres de magie sur la place publique, et y mirent le feu. On calcula qu'on en avait brûlé pour une valeur de cinquante mille pièces d'argent.
Paul avait repris à Ephèse sa vie de travailleur dans la boutique d'Aquila, mais ses prédications lui laissaient peu de loisirs ; et comme il refusait l'assistance de ses disciples, il vivait toujours très pauvrement, même au sein de cette ville opulente d'Ephèse.
C'est ainsi qu'il écrivait alors aux Corinthiens :
" A cette heure encore, nous souffrons la faim, la soif, la nudité. Nous n'avons ni feu, ni lieu, et nous nous fatiguons à travailler de nos propres mains. Nous sommes les balayures du monde, le rebut des hommes. " (l^'^ épître, chap. IV.)
Mais dans sa deuxième épître, écrite quelques
mois après d'Ephèse ou de Macédoine, il disait : " Notre homme extérieur dépérit, mais notre homme intérieur se renouvelle. Nous savons que si cette tente (notre corps) vient à être détruite, nous avons une maison qui est l'ouvrage de Dieu, une demeure éternelle dans le ciel . . . '^
Malgré son dénûment et ses souffrances physiques, Paul était donc heureux dans ces jours passés à Ephèse, parce qu'il se rendait compte des progrès extraordinaires de l'œuvre apostolique. Il avait avec lui son bien-aimé Timothée, qui allait être le premier évêque d' Ephèse, et d'autres disciples qui répandaient la foi dans les grandes villes de Smyrne, de Pergame, de Colosses, de Sardes et d'HiéropoUs, de Thyatire et de Philadelphie. Quelles riches moissons couvraient déjà toutes les vallées et tous les versants des montagnes de rionie inclinées vers la grande mer ! Que d'églises surgissaient au souffle de l'Esprit- Saint et réunissaient dans l'amour de Jésus les milliers d'âmes arrachées au joug des démons !
Mais d'autres champs appelaient le grand semeur de paroles. Le monde des Gentils ouvert devant lui était immense, et il n'avait pas le droit de s'arrêter trop longtemps dans les villes mêmes où il avait reçu le meilleur accueil. Sa mission à Ephèse était remplie. La persécution qui le suivait partout devait venir ; et cette fois ce fut un orfèvre qui fut l'adversaire de l'apôtre des
Nations, et qui le força à quitter la ville.
Démétrius était son nom. Les questions de religion ne Tintéressaient guère. Mais il fabriquait des statuettes d'argent sur le modèle de la grande statue de Diane, et des petits temples, copies du temple célèbre ; et ces objets se vendaient aux étrangers avec un succès et des profits inouis. Démétrius employait dans cette industrie un grand nombre d'ouvriers qui en vivaient. Or, depuis que Paul prêchait l'Evangile, et enseignait que les dieux faits de main d'homme, en or, en argent ou en pierre, n'étaient que de vains simulacres, les dévots de la grande Artémis avaient bien diminué en nombre ; et le commerce de Démétrius n'allait plus.
Il rassembla donc ses nombreux ouvriers, et il leur montra non seulement la ruine de l'industrie qui les faisait vivre, mais aussi le discrédit jeté sur le culte de la grande Déesse.
En un instant, la population ouvrière et industrielle se souleva. Elle parcourut les rues en criant : " Vive la grande Artémis d'Ephèse !" et elle se précipita vers la demeure de Paul pour le saisir. L'apôtre étant absent, les émeutiers arrêtèrent deux de ses disciples, Caïus et Aristarque, et les entraînèrent au théâtre, lieu ordinaire des grandes assemblées. La foule devint énorme et tumultueuse. Comme dans toutes les émeutes, il y avait là une multitude de curieux qui ne savaient pas ce dont
il s^agissait, mais qui criaient avec les autres : " Vive la grande Diane ! "
Enfin le chancelier d'Ephèse, qui en était le premier magistrat, apparut sur le proscenium du théâtre et put se faire entendre de la multitude.
*' Ephésiens, dit-il, qui ne sait que la ville d'Ephèse est la gardienne de la grande Artémis,. et de sa statue tombée des cieux ? Demeurez en paix. Ces hommes que vous avez arrêtés ne sont pas des blasphémateurs de votre Déesse. Si Démétrius et ses artisans ont quelque plainte à faire, il y a des tribunaux et des proconsuls devant lesquels ils doivent porter leurs réclamations. Mais rien ne justifie ce tumulte, et vous courez le danger d'être accusés de sédition — chose que Rome ne tolère pas. "
Ce discours habile produisit son effet, et la foule se dispersa. Mais Paul comprit que pour assurer la paix à l'EgUse d'Ephèse il ferait mieux de disparaître.