EN CE TEMPS-LA
En ce temps-là, bien des événements extraordinaires s'accomplissaient dans le monde, et d'autres plus graves encore approchaient.
On se préoccupait beaucoup des temps futurs, «t les disciples de Paul l'avaient souvent interrogé sur la fin du monde, sans recevoir de réponse catégorique.
Certes, il y avait des mondes qui allaient finir. Le royaume des Juifs arrivait à Sa fin. Ce n'était pas le sang du grand Crucifié qui retombait sur les enfants des déicides ; car une aspersion de ce sang les aurait sauvés, comme le sang des agneaux préserva les enfants d'Israël dans la nuit terrible où le Seigneur passa sur la terre
d'Egypte. Non, c'était leur propre sang qui inondait la Samarie et la Judée, et la sentence de mort portée par Jésus de Nazareth contre Jérusalem allait être exécutée.
Le monde païen aussi se mourait, et les Barbares lui préparaient de grandes funérailles.
Un monde nouveau allait naître qui sèmerait des semences immortelles dans les ruines de la Rome païenne.
En Orient, les signes avant-coureurs des grandes calamités ne manquaient pas. Aux lugubres prophéties de Jésus de Nazareth, venaient sç joindre les prédictions de Jésus, fils d'Ananus.
Une comète, ayant la forme d'une épée, avait paru suspendue sur la ville de Jérusalem pendant une année entière.
Soudainement, au milieu de la nuit, une grande clarté s'était répandue pendant une heure, autour du Temple. Une autre nuit la ]X)rte de bronze du sanctuaire s'était ouverte d'elle-même.
Des clartés étranges, inexplicables, striaient le firmament et jetaient sur le mont Moriah une lumière si intense que tout le temple en était illuminé. Au firmament, dans des visions de guerre, apparaissaient des armées en bataille et des villes assiégées, et des roulements de chars mystérieux troublaient le sommeil des habitants dans les belles nuits calmes et semées d'étoiles.
Les agitations perpétuelles qui soulevaient la
ville sainte devenaient de plus en plus graves. Le conflit entre le peuple et les autorités politiques et sacerdotales prenait des proportions alarmantes. La rébellion contre Rome était toujours menaçante, et les Zélotes fourbissaient leurs armes pour la conquête définitive de leur liberté.
Le nouveau gouverneur de la Judée, Gessius Florus, était détesté par le peuple et vivait presque toujours à Césarée, loin de Jérusalem qu'il accablait d'impôts. Il voulut même un jour prélever un tribut sur le Trésor du Temple. La révolte éclata parmi le peuple, et Florus fit massacrer les plus furieux par les soldats romains. Mais la foule se livra à des représailles terribles et repoussa les soldats en les criblant de pierres.
Agrippa II fut prié d'intervenir, et il se montra très conciliant. Mais c'est à Florus qu'on en voulait. Les Romains restaient les maîtres de la tour Antonia, et le jeune Agrippa, fils de Félix, y commandait une cohorte romaine. Il était très aimé des soldats et même des Juifs. Il employait toutes ses ressources à faire oublier les fautes de son père et à se rendre populaire, préparant ainsi son avènement au trône qu'il croyait prochain.
'' C'est par la bienveillance et par la générosité^ écrivait-il à Paulina, que je réussirai à pacifier les Juifs, et quand eux-mêmes ils appuieront ma candidature à Rome mon succès sera assuré,
à moins que la question religieuse ne devienne un obstacle insurmontable.
'' Je me montre souvent au temple et je fais des offrandes à Jéhovah.
'^ N'affichez pas vos sentiments chrétiens, Pau- Una, surtout devant ma mère. Ici, je me montre très conciliant entre les pharisiens et les disciples de Jésus qui deviennent de plus en plus nombreux.
'' Je m'oppose de toutes mes forces à la répression violente des Zélotes ; car ils sont bien armés, et très acharnés contre Rome.
" Un jour, je le crains, la lutte deviendra sanglante, et la révolte restera maîtresse de Jérusalem. Alors, Rome irritée, toujours reine du monde, voudra redevenir la seule souveraine de la Ville Sainte, et les armées romaines la cerneront de toutes parts.
'' Ne serait-ce pas alors le temps prédit par votre Jésus ? J'en ai peur. Plusieurs des signes précurseurs de la grande catastrophe sont déjà accompHs, disent ses disciples.
" Que deviendrions-nous donc, ô ma Paulina, si notre ville tant aimée allait être détruite î Non, une telle calamité n'est pas possible. Rome renoncerait à sa conquête plutôt que de détruire cette grande et sainte merveille du monde.
'' Quand je songe qu'un si grand malheur n'est pas impossible, je suis pris de terreur, et des cauchemars effrayants tr()ul)lent mon sommeil.
J'évoque alors ton souvenir, ô Paulina, je baise tes beaux yeux et ton front, et je prie ton Jésus de te donner à moi.
'' Qu'il me donne aussi Jérusalem pour y asseoir ton trône, et tu m'apprendras à l'adorer dans son temple. Cela suffira à mon bonheur, si cela ne suffit pas à l'insatiable ambition de ma mère . . . "
Mais pendant que le jeune Agrippa se berçait de ces rêves, la rébellion juive grandissait, et Rome appareillait les galères qui devaient transporter en Orient de nouvelles armées pour Vespasien et Titus.
Et dans le même temps, le monstre qui était maître de l'univers faisait expier aux chrétiens le crime qu'il avait commis lui-même, l'incendie de la Ville Eternelle. Les prisons regorgeaient de leurs victimes, et les cirques retentissaient des chants de leurs martyrs, mêlés aux hurlements des bêtes fauves.
Plus ambitieuse et plus acharnée que jamais contre les chrétiens, Drusille pressait Néron d'en finir avec Pierre et Paul, et elle complotait le crime horrible de faire mourir Paulina et sa mère, en les dénonçant comme chrétiennes à Tigellinus.
Ainsi, pensait-elle, je mettrai fin aux folles amours de mon fils avec cette Paulina qui l'a ensorcelé.
Un décret récent de Néron déclarait que le seul fait d'être chrétien était un crime punissable
de mort ; et la preuve de ce crime était facile à faire. On mettait les accusés en face d'un autel de Jupiter ou d'Apollon, ou du César divinisé, et on leur demandait de sacrifier.
Leur seul refus les faisait condamner à mort.
Drusille entretenait des relations très intimes avec Tigellinus, et elle obtenait de lui toutes les faveurs qu'elle sollicitait ; mais il fut bien étonné quand elle vint lui dénoncer la femme et la fille de Sergius Paulus.
" Ne sont-elles pas vos amies ? lui demanda- t-il avec surprise.
— Elles l'étaient, avant leur conversion, ou leur perversion.
— Mais votre fils Agrippa les a placées sous ma protection, avant de partir pour Jérusalem.
— Ah ! Il m'a caché cela, le traître ! Il mériterait lui-même d'être dénoncé, car il n'est pas loin d'être chrétien, le malheureux.
'' Eh ! bien, je vais tout vous dire, Préfet.
" Mon fils est amoureux fou de Paulina. Elle était encore adoratrice d'Apollon quand il l'a connue, et elle est très belle. Naturellement, je combats de toutes mes forces cette malheureuse passion, depuis que je la sais chrétienne, et je croyais avoir réussi à en guérir Agrippa. Mais il la rencontrait encore en cachette.
'' Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que si mon fils épousait cette chrétienne, il ne pourrait
plus aspirer au trône de Judée ? Il faut donc l'empêcher de commettre cette erreur par tous les moyens. Le meilleur est celui que j'ai imaginé : il faut que Paulina ait cessé de vivre lorsque mon fils reviendra d'Orient.
^Et que ferai-je de l'engagement que j'ai pris de la protéger ?
- — Cet engagement ne vous lie pas. Le tenir serait manquer à vos devoirs envers les dieux.
- — Pourrai-je dire à votre fils que j'ai cédé aux instances de sa mère ?
• — Je ne vois pas que la chose soit nécessaire. Des milliers de dénonciateurs vous entourent, et vous n'avez pas à les dénoncer vous-même.
• — Je ne sais rien vous refuser, ma belle Drusille, répondit Tigellinus ; mais je ne connais pas vos deux amies. Je vais les faire venir, et les interroger. "
Drusille lui tendit sa main gauche à baiser, et levant l'index de sa main droite, elle lui dit avec son plus beau sourire : '^ Prenez garde, ne vous laissez pas séduire par la belle Paulina. "
Dès le lendemain, Chryséis et sa fille étaient arrêtées et amenées devant le préfet.
'' Quelle est l'accusation ? demanda- t-il à quelques juifs cypriotes qui s'étaient faits dénonciateurs.
— Elles appartiennent toutes deux à la secte détestable des chrétiens.. Et pendant que Sergius
Paulus, le chef de la famille, prêche le Christ dans la Gaule, elles travaillent ici à la propagation de la secte.
— Que répondez- vous à cette accusation, demanda le juge ?
— Il est vrai que nous sommes chrétiennes, répondit Chryséis ; mais nous n'y voyons aucun mal.
— Ne savez-vous pas qu'une loi récente a déclaré que c'est un crime punissable par tous les genres de supplices ?
— Non. Nous pensions qu'à Rome il était permis de croire à tous les dieux, môme à ceux qui ne sont que des chimères. Comment peut-il être criminel de croire en un seul Dieu véritable, qui nous commande de l'aimer, d'aimer notre prochain, de faire du bien et d'éviter le mal ?
— Avant tout, il faut obéir aux lois et aux décrets de l'empereur.
— Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.
— Votre ami Agrippa, qui est en ce moment au service de l'empereur, à Jérusalem, m'a recommandé le soin de votre vie, et je veux vous sauver de la mort. Mais il faut que la loi soit respectée ; et si demain matin vous refusez de vous y soumettre, vous serez battues de verges. "
Les deux prisonnières ne répondirent ])as ; et le lendemain matin, après un nouvel interrogatoire, elles refusèrent de renier le Christ et de sacrifier aux dieux.
On les conduisit alors dans la cour d^exécution du prétoire, où se trouvaient déjà rassemblées un grand nombre de condamnées à la flagellation.
Une heure après, le supplice commença. Mais au moment où les bourreaux dépouillaient les victimes de leurs vêtements et les attachaient aux poteaux, un soldat prétorien s'approcha de Paulina, la prit par la main et la conduisit dans une chambre du prétoire, où il la laissa seule avec le préfet.
Tigellinus la salua profondément et lui offrit un siège. Mais elle resta debout, et lui dit : , " Qu'avez-vous fait de ma mère ?
— Elle doit être en prison avec les autres condamnées.
— Quand je Tai quittée, elle était attachée à un poteau dans la cour du prétoire.
— Om, elle a dû être battue de verges. Mais la flagellation ne tue pas, et elle a dû être reconduite à la prison après le supplice.
— O juge cruel ! ma mère était trop faible pour résister à cette terrible exécution, et je suis sûre qu'elle est morte.
— Vous vous trompez, et dans quelques jours vous la reverrez vivante. Si elle a souffert, c'est qu'elle n'a pas voulu revenir à son dieu d'autrefois, Apollon, dont son père était prêtre. C'esl un entêtement qui méritait d'être puni.
— Faites-moi mourir, aussi, ô juge impitoyablej
Je veux aller rejoindre ma mère dans le royaume de notre Jésus !
— Quelle folie ! Je veux que vous viviez. Vous êtes trop jeune et trop belle pour mourir.
'' Vous ne savez pas à quel point je vous admire, et combien je serais heureux de faire votre bonheur, si vous vouliez seulement vous montrer plus humaine.
" Il m'importe peu que vous soyiez chrétienne ou païenne. Il y a longtemps que je ne crois plus moi-même à nos dieux. Je ne vous demande pas de m'aimer, et je comprends très bien que vous me préfériez le futur roi de Jérusalem. Laissezmoi seulement vous aimer, et lutter de sentiments avec Agrippa.
— Ni Agrippa, ni aucun autre homme ne sera mon époux.
— Mais n'avez-vous pas promis à Agrippa de l'épouser quand il sera roi ?
— Ni alors, ni jamais. Je suis fiancée à mou Dieu, Jésus. C'est lui seul que je veux épouser.
— Votre langage est insensé. Je vais vous garder prisonnière dans mon palais, et vous traiter comme une reine, pour vous donner le temps de réfléchir. Mais ne provoquez pas ma colère, car je suis le maître de votre vie, et j'ai sous mes ordres des bourreaux et des bêtes fauves. "