LES DERNIERS JOURS DE L'APÔTRE LA CAPTIVITÉ ET LA MORT
Le grand Apôtre est arrivé à la fin de sa carrière, et sa dernière demeure parmi les vivants est creusée sous une montagne, comme les tombeaux des anciens Pharaons. C'est la prison Mamertine.
Le sommet de la montagne est le Capitole, le siège des triomphateurs ; et le dessous est le cachot des grands vaincus. César y fit mourir Vercingétorix, et Jugurtha roi de Numidie y fut renfermé pour y mourir de faim.
Sont-ils bien les vaincus les deux hommes qu'on y tient enfermés, et qui se nomment Pierre et Paul ? Un jour, leur prison deviendra un temple de leur maître, Jésus ; et le temple de Jupiter qui couronne le Capitole tombera en ruine.
Les vrais vainqueurs ce sont eux, et leur mission est accomplie. La foi de Paul n'a pas faibli. L'œuvre qu'il a réaUsée n'est pas une illusion, comme les vains projets de tant d'hommes célèbres.
Mais il est triste et malade, et il voudrait bien revoir son cher Timothée.
'' Viens avant l'hiver, lui écrit-il, et emporte-
moi le manteau que j'ai laissé à Troas, chez Carpous, ainsi que les livres, surtout les parchemins."
Tels sont les biens qui composent sa fortune, les seuls qu'il ait amassés pendant sa longue et laborieuse carrière. Je me les représente ces vieux rouleaux en parchemin, contenant les Livres de Moïse et Les Prophètes, en grec.
C'étaient ses \ieux amis qui l'avaient accompagné dans ses courses. Les uns lui venaient de son père peut-être, à titre d'héritage. Quelques-uns lui rappelaient Jérusalem ; il les avait achetés dans les bazars de la grande ville. D'autres lui avaient été donnés par ses professeurs, par le vieux Gamaliel peut-être, enrichis de notes et de commentaires.
Qu'il les reverrait avec plaisir ces vieux livres imprégnés de souvenirs ! mais ils n'auraient plus guère d'utihté pour lui ; car il avait le pressentiment de sa fin prochaine.
" Le moment de ma dissolution approclio, " écrit-il ; mais la mort ne lui fait pas peur, et il ajoute : " J'ai combattu le bon combat ; j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne de justice ijui m'est réservée. "
Hélas ! l'hiver est passé. Et ni Timothée, ni les chers livres, ni le \ieux manteau ne sont veiuis. Seuls ses pressentiments ne l'ont pas tr()mi)é ; et quand vint la fin de juin de l'an 07. il sortit
avec Pierre de la prison Mamertine pour aller à la mort.
Accompagnés de quelques licteurs, ils marchèrent ensemble jusqu'au bord du Tibre où ils furent séparés. Pierre le traversa pour gravir le Janicule. Paul continua de suivre la rive gauche du fleuve.
Etrange destinée de la Ville Eternelle ! Elle avait été fondée par deux frères ; et elle devint la ville de Romulus, par le meurtre de Pemus.
La Rome chrétienne fut fondée par deux frères en Jésus-Christ, Pierre et Paul. Néron les tua tous les deux, le même jour, comme s'il eût voulu qu'elle fût assise sur leurs tombeaux, et qu'elle prît possession des deux rives du fleuve.
Pendant que Pierre en remontait la rive droite et se faisait crucifier, à sa demande, la tête en bas, sur le mont Janicule, Paul était traîné sur la rive gauche les mains chargées de chaînes. Il mar~ chait entouré d'une petite escorte de soldats, commandée par un centurion. Plusieurs d'entre eux le connaissaient, et quelques-uns peut-être étaient chrétiens. Il passa sous la porte d'Ostie, sur la voie du même nom, loin de songer que dans la suite des siècles cette porte et cette voie porteraient son nom et conduiraient à son tombeau des milUons de disciples.
Sans regrets, il disait adieu à Rome et au monde, urbi et orhi. Il se rappela, peut-être le chemin de
Damas, et il dut faire cette prière : O Jésus de Nazareth, ouvrez-moi pour toujours ce ciel que vous m'avez ouvert un jour !
Il n'était pas inquiet de son œuvre. Il était sûr qu'elle lui sur\dvrait parce que son Chef était immortel, et parce que ce Chef avait dit à ses disciples : Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles.
Il causait volontiers avec le centurion, et les soldats, et il leur disait combien il était heureux d'aller enfin \ivre d'une vie qui ne finira jamais. Deux serviteurs de Pomponia Graecina avaient eu la permission de suivre le cortège jusqu'au heu de la décapitation. Et le centurion avait reçu instruction de leur déUvrer le cadavre.
A la distance d'environ trois milles de Rome, ils aperçurent de loin un mur de pierre que les deux serviteurs montrèrent à Paul : '' ^'oilà, lui dirent-ils, le cimetière de la famille Plautia, où notre maîtresse Lucine nous a chargés de vous donner la sépulture. Plusieurs chrétiens de sa famille y dorment déjà leur dernier sommeil.
— Oh ! que je dormirai bien là ! " dit Piiul en souriant.
Ils marchèrent encore quelques minutes et ils s'arrêtèrent auprès d'un ruisseau qu'on appelait les Eaux Salviennes, Aquœ Salviœ, et où stationnait un petit poste militaire.
Une colonne de marbre, pas plus haute qu'une
borne milliaire, s'y dressait. Sur un commandement du centurion, Paul s'approcha, s'agenouilla et posa sa tête sur la colonne. Un soldat la trancha d'un seul coup de hache. La tête fit trois bonds, dit une légende, et des endroits qu'elle toucha jaillirent trois fontaines que l'on montre encore et que les chrétiens vénèrent.
Telle fut la fin de l'apôtre des Nations, le plus grand des fondateurs du christianisme et la gloire la plus éclatante de l'Eglise catholique.
Quelques mois après, mourrait Néron en se perçant la gorge d'un poignard qu'il n'eut pas le courage d'enfoncer jusqu'au bout, et qu'il fit pousser par son secrétaire.
Nul ne sait s'il eut jamais un tombeau, tandis que les restes de Paul reposent depuis des siècles dans une des plus riches basiliques du monde, entouré du respect et de la vénération des peuples.
Tigellinus avait été séduit par la beauté de Paulina. jMais il trouva sa vertu aussi inébranlable que sa foi. Et quand il \'it avec quel mépris elle dédaignait ses hommages, il lui déclara que sa mère était morte, et il ordonna qu'elle fût livrée aux bêtes fauves.
Mais le lendemain il fut lui-même témoin dans l'amphithéâtre que les lions avaient respecté sa chair ^^rginale.
Il la fit donc revenir devant lui et lui dit :
'* Les chrétiens sont d'habiles magiciens. Ils possèdent des philtres merveilleux, et mieux que nos stoïciens ils savent se défendre contre les souffrances. Mais vous av-ez vous-même un charme supérieur à tous les philtres, et c'est une supercherie de vouloir nous faire croire que c'est votre Dieu qui vous sauve.
" Hier, je vous ai vue dans le cirque faire un signe de croix sur la tête d'un lion qui s'élan(,ait sur vous. Mais ce n'est pas votre signe de croix qui a adouci la bête fauve, c'est la douceur de votre main et la beauté de votre regard.
^' Moi aussi vous m'adouciriez si vous me jugiez digne de vos sourires et de vos caresses.
Mais puisque vous les gardez pour les bêtes fauves, je vais vous soumettre à un autre supplice, et nous allons voir si votre Jésus viendra à votre secours.
^^ Mon maître, qui est un artiste, et qui a beaucoup d'imagination, vient d'inventer un genre d'illumination tout nouveau.
'' Vous savez qu'il a installé sous les portiques de sa Maison d'Or de superbes candélabres qui représentent de belles statues de marbre, des Vénus, des Dianes, des Nymphes, des Naïdes et d'autres divinités des forêts et des eaux.
'^ Or, dans ses jardins du Vatican où il doit donner une fête de nuit, à l'occasion de son anniversaire, l'illumination fait défaut, et il lui faudrait là plusieurs centaines de candélabres. Eh ! bien, vous ne sauriez imaginer quelle idée lumineuse lui est venue.
" Il a fait planter cinq cents poteaux le long des allées qui gravissent la colline jusqu'à la balustrade de sa villa ; et le soir de la fête cinq cents chrétiennes, parmi lesquelles vous serez, seront attachées à ces poteaux et enduites de poix et d'huile.
^' Sur un signe du maître tous ces candélabres vivants seront allumés et feront pâhr l'illumination de la Maison d'Or.
^' Quelle belle Vénus vous allez faire, et comme il sera bien vengé votre ancien dieu, Apollon, que
VOUS adoriez jadis, et que vous avez abandonné pour le fils du Charpentier de Nazareth
'' Croyez-vous qu'il viendra éteindre les flammes qui vont vous dévorer ? Les chrétiens affirment qu'il le fait quelquefois, et que l'ancien Dieu des Juifs, Jéhovah, le faisait aussi s'il faut en croire le prophète Daniel.
" Enfin, nous le verrons, demain soir ; car c'est demain soir que cette belle fête aura lieu. "
TigelUnus fit alors un signe aux hcteurs, et la condamnée fut conduite à la prison ^lamertine.
Le lendemain était précisément le jour de la semaine auquel Aquila était admis à \dsiter cette prison. Il y arriva suivant sa coutume, à une heure assez avancée de la nuit, afin de n'être pas vu par les promeneurs du forum. La prison des femmes était vide.
" Que sont devenues les prisoimières, demanda-t-il au geôlier ?
— On les a transportées ce soir dans de grands charriots traînés par des mules jusqu'aiLx jardins de Néron, au mont du Vatican, où elles doivent être brûlées. "
Aquila s'élança au dehors dans la direction du Vatican. Bientôt il aperçut au loin comme un immense incendie qui enveloppait toute la colline.
Il poursuivit sa course sans s'arrêter jusqu'au lieu du supplice. Une foule immense entourait les jardins, et il s'ouvrit difiicilement un chemin
jusqu'aux premières rangées des martyres. Elles flambaient comme des torches vivantes. Les unes poussaient des plaintes touchantes, et les autres chantaient des cantiques.
Les soldats empêchèrent Aquila d'approcher et il ne put distinguer aucune des malheureuses dont les chairs étaient déjà calcinées par les flammes.
Bientôt elles ne furent plus que des squelettes qui s'affaissèrent au milieu des cendres.
Vers le matin seulement il put acheter les services des exécuteurs, et il réussit à retrouver le corps de Paulina, qui était restée debout et qui tenait encore embrassé dans ses bras le poteau à demi consumé, devenu le bois de son calvaire.
Aquila se fit livrer ces restes sacrés, et ils les emporta dans sa villa de l'Aventin.
Quelques jours après, ils furent inhumés dans l'arénaire de Lucine qui forma partie plus tard de la catacombe de Saint-Calixte.