LA FIN DES DÉICIDES PILATUS ET JÉRUSALEM
Il y avait plus d'un an que Paulina était allée rejoindre sa mère dans la Jérusalem céleste, quand on apprit à Rome que la ville sainte de la Judée allait bientôt tomber sous les efforts des armées romaines.
Agrippa y continuait de lutter avec les assiégeants, en proie aux angoisses que lui causaient à la fois son amour et son ambition.
Il ignorait encore le sort de sa bien-aimée Paulina, et il continuait de lui adresser des lettres qui restaient sans réponse.
Sa mère qui lui écrivait ne lui en parlait jamais.
Il se désespérait en même temps de voir se prolonger indéfiniment le siège terrible qui menaçait de détruire la ville aimée, qui devait ôtre la capitale de son futur royaume.
Il commençait à croire aux sinistres prédictions du Dieu des chrétiens, et quand il rencontrait des Juifs ou des Romains qu'on disait être ses disciples, il les interrogeait sur la vie et les discours de Jésus de Nazareth.
Or, il y avait dans l'armée de Titus un vieux général romain (lui paraissait Agé de soixante
ans, et qui avait avec lui ses deux fils. Les soldats disaient qu'ils étaient chrétiens.
Agrippa fit aisément leur connaissance et il sut gagner la confiance du vieux général. Il se nommait Caïus Oppius, et, avant de rejoindre l'armée de Titus, il commandait les troupes romaines à Vienne dans la Gaule.
Personne ne connaissait mieux que lui les événements sur lesquels Agrippa voulait être renseigné ; et quand celui-ci lui demanda s'il était vrai que Jésus de Nazareth avait prédit la ruine de Jérusalem, il répondit : " Rien n'est plus vrai, et vous devez voir vous-même que l'événement n'est pas éloigné.
— Mais le prophète a-t-il dit quand la chose arriverait ?
— Oui ; car les apôtres le lui ont demandé, et il a répondu : Quand vous verrez Jérusalem investie par une armée, sachez que sa ruine est proche.
— Mais, mon général, ne pouvons-nous pas nous emparer de Jérusalem sans la détruire ? Et ne croyez-vous pas que Titus pourrait la sauver en en chassant les Juifs ?
— Non, je crois qu'il le voudrait, mais il ne le pourra pas.
— Pourquoi cela ?
— Parce que Jérusalem et le peuple qui l'habite sont condamnés à . périr pour leur déicide.
Les signes précurseurs de l'effroyable catastrophe sont réalisés, et les plus grands coupables du grand crime ont déjà reçu leur châtiment.
" Un seul \dt encore exilé dans la \ille que j'habite : c'est Pilatus, l'ancien gouverneur qui fit crucifier le Prophète.
— Eh ! bien, celui-là va échapper au châtiment ?
— Je ne sais pas, reprit le général. Chose étrange, après avoir prédit la destruction de Jérusalem, le Prophète a ajouté ces paroles : '' Que ceux qui sont dans la ville s'en éloignent, et que ceux qui sont en dehors n'y entrent pas. "
" Or, je suis informé que Pilatus a quitté Vienne, et qu'il s'en vient à Jérusalem. Poussé par je ne sais quelle force mystérieuse, il prétend prendre part au châtiment de la ville déicide, comme il a pris part à son crime.
— C'est extraordinaire. "
Ce qui n'était pas moins extraordinaire, c'était ce qui venait de se passer à Vienne.
Il y avait au moins trente ans que Pilatus, banni de Rome, et relégué à Vienne, qui était le grand pénitencier des Romains (Carcer Romanorum) y vivait misérablement, accablé de cliagrins et de remords.
Mais depuis cinq ans, grâce aux prières de sa femme et à ses relations avec son beau-frère le général Caïus Oppius, envoyé à Vienne pour y
commander un corps de troupes, il était devenu plus calme et paraissait disposé à se faire chrétien.
Quand le général Oppius était parti avec ses troupes pour rejoindre Farmée de Titus à Jérusalem, il avait voulu le suivre. Mais le général avait refusé ses services à cause de son âge.
Malgré cela, il avait persisté à vouloir partir pour la Judée, et plusieurs fois il avait annoncé son prochain départ à Claudia qui le retenait.
Un dimanche, il eut la curiosité de se rendre à l'église chrétienne, que sa femme et sa bellesœur fréquentaient assidûment, pour voir ce qui s'y passait. Il voulait connaître surtout le culte qui était rendu à ce Jésus qu'il avait fait crucifier, quelles choses on racontait de sa victime, et comment on faisait mémoire de sa mort.
Il avait laissé Claudia et Camilla partir seules, et attendu que la foule des fidèles fût entrée dans l'église, avant d'y pénétrer un peu furtivement.
Ce qui frappa d'abord son regard ce fut un grand crucifix qui dominait l'autel. D'une blancheur immaculée, le corps de Jésus se détachait en pleine lumière de la large croix noire qu'on aurait dite plantée sur un nouveau calvaire. Sa tête couronnée d'épines était retombée sur sa poitrine et inclinée sur son épaule droite. Ses grands bras de marbre largement ouverts semblaient vouloir embrasser le monde ; et la foule prosternée adorait l'auguste victime.
Pilatus éprouva à cette vue un saisissement indicible. Il leva les bras, et il ouvrit la bouche pour crier : Eœe Homo ! Mais dans un effort puissant de sa volonté il réussit à se contenir.
Soudain, il \it monter en chaire un homme qu'il crut avoir déjà vu. Il essaya de se rappeler ces traits hâves mais énergiques des enfants d'Israël, sans pouvoir y mettre aucun nom. Il se pencha vers ses voisins et demanda : Qui est-il ? — C'est l'évêque de Marseille, répondit l'un d'eux, Lazare de Béthanie.
Ce nom lui rappela tout. Et lorsque la voix du prédicateur se fit entendre il en reconnut les accents. C'était à Jérusalem ou à Béthanie, qu'il l'avait entendue jadis. Et la voix disait aux fidèles : Passus sub Pontio Pilato, crucifixiis, morhius et sepultus !
C'était Lazare qui sortait de son tombeau ])()ur lui rappeler son crime. Il voulut sortir ; mais il n'en eut pas la force. Il se laissa tomber sur un banc, et se cachant la figure dans ses mains pour ne pas voir la terrible apparition (lui s'était dressée devant lui, il sentit un flot de larmes jaillir de ses yeux.
C'étaient les premières (lu'il versait depuis l'accompUssement du grand crime. Il en éprouva quelque soulagement et il écouta la voix qui commentait et développait son texte.
C'était un récit fidèle do toutes les phiuses du
célèbre procès et de l'injuste condamnation de Jésus. L'orateur assignait à chacun sa part de responsabilité. Il dénonçait la faiblesse de Pilatus, et il accusait en termes sévères le Sanhédrin, les pharisiens hypocrites, les prêtres haineux, et le peuple lâche et ingrat, qui avait arraché au faible procurator la 'sentence de mort contre le fils de Dieu. Et Pilatus se disait : Tout cela est vrai.
Et après avoir raconté la résurrection glorieuse et l'ascension au ciel de Jésus, il rappelait ses terribles prédictions contre le peuple juif et le peuple déicide. Il démontrait quelles étaient en grande partie accomplies, et que le dénoûment du grand drame était imminent.
'^ Jérusalem ! Jérusalem ! criait-il, elle est venue l'heure fatale de ton châtiment. Déjà Titus est à tes portes et ses légions t'environnent d'un cercle de fer et de feu. Les soldats romains te serrent de toutes parts ; ils vont t' exterminer, toi et tes fils, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre ! Déjà l'abomination de la désolation prédite par Daniel est dans le Ueu saint, et dans peu de jours ton beau temple, qui faisait ta gloire, s'écroulera comme une montagne secouée par un tremblement de terre ! Et toi, la ville déicide^ tu seras foulée aux pieds par les nations. "
Tout haletant sous cette parole vengeresse, Pilatus courba la tète ; il se leva péniblement
et se glissa hors de Téglise. Le soir même, il monta à cheval, prit la route de Marseille et ne revint plus.
On crut d'abord qu'il s'était précipité dans le Rhône. Mais, après recherches faites, et informations prises à Marseille, on apprit qu'il s'était embarqué à bord d'un navire qui faisait voile pour la Palestine. Où allait-il ? Que voulait-il ?
Il s'en allait rejoindre l'armée de Titus afin de contribuer pour sa part au châtiment de Jérusalem, et d'expier son crime avec elle. Une tempête jeta le navire dans le petit port de Caïpha.
Il prit la route qui conduit à Nazareth et au lac de Tibériade. Accompagné d'un ânier qu'il loua à Capharnalim, il chevaucha presque sans s'arrêter en suivant les bords du Jourdain jus(iu'à Jéricho, et il monta de là à Jérusalem.
Sur le mont des Oliviers, il rencontra les travaux de siège et les troupes romaines, et, gagnant le Nord, il arriva jusqu'au mont v^copus, où étaient les quartiers généraux des assiégeants ; et il se fit indiquer la tente du général Oppius. Ce qu'il lui raconta, nous l'ignorons. Mais après l'avoir entendu, le commandant l'arma et lui assigna un poste pour l'assaut du lendemain.
Il était heureux d'arriver à temps pour mettre la main à la ruine de la ville maudite.
Ces Juifs qu'il avait toujours haïs, et qui avaient été la cause de ses malheurs, ils allaient enfin
disparaître. Le sang du Juste dont ils avaient exigé le . crucifiement à grands cris retombait enfin sur eux et sur leurs enfants !
L'âge et les souffrances avaient altéré ses traits si profondément qu'il était méconnaissable. Mais il avait encore une grande vigueur, et c'est avec une agilité remarquable qu'il escalada le mont Moriah. Il voulait revoir encore une fois avant leur destruction finale la tour Antonia et le palais qu'il avait habités. Mais déjà tout flambait, et comme il retournait sur ses pas du côté de la porte des Brebis, il rencontra quelques Juifs qui s'enfuyaient et l'un d'eux lui décocha un trait qui l'atteignit en pleine poitrine, et le renversa.
Il arracha violemment l'arme de la plaie et pressant sa poitrine de ses deux mains pour arrêter l'hémorragie, il s'élança dans le chemin qui contournait l'enceinte de la ville au Nord, et qui conduisait au Golgotha.
Le théâtre du lugubre drame était encore très reconnaissable, et sur le roc même où la croix du Seigneur avait été plantée, il tomba sans connaissance, et baignant dans son sang.
Quand il revint à lui, il était étendu sur une natte au pied d'un mur en pierre, et un prêtre juif était debout à ses côtés. f
'' Nicodème ! cria-t-il en reconnaissant son ami d'autrefois.
— Pilatus ! répondit Nicodème. Est-ce bien vous ?
— C'est bien moi, qui vais enfin mourir. Le dernier jour de Jérusalem sera aussi le mien. Nous avons péché ensemble ; il est juste que nous mourrions ensemble. Complices de même crime, le même châtiment nous enveloppe.
" Mais, Nicodème, Jérusalem meurt malgré elle et sans repentir. Moi, je meurs volontairement en regrettant mon crime. J'ai offert ma vie en expiation. Puis-je espérer obtenir mon pardon de ma victime ? Le châtiment de Jérusalem est l'œuvre de Jésus, et je suis venu de Vienne pour m'associer à son œuvre. Moi qui pleure depuis longtemps mon crime, n'avais-je pas le devoir de prendre part au châtiment de celle (\uï ne regrette rien ?
— O Pilatus ! Qu'il est terrible, en ce jour, ce Jésus que nous avons connu ensemble ! Mais aussi qu'il est miséricordieux ! Le lieu du crime qui est aussi le lieu du châtnnent est devenu celui du grand pardon pour vous.
'' Ce Dieu que vous avez condamné à la mort par faiblesse, il a tenu compte des efforts que vous avez faits pour le sauver, et des larmes de repentir que vous avez versées. C'est sa miséricorde qui vous a sauvé du désesix)ir et de la mort de Judas. C'est elle encore qui vous a placé sur mon chemin en ce jour effroyable qu'on dirait
être le dernier du monde. Prêtre de Jésus-Christ^ je suis le dispensateur de sa grâce, et c'est en son nom que je vous accorde le pardon et Tabsolution. "
Pilatus étendit ses bras en croix ; un flot de sang jaillit de sa blessure, et il tomba la face contre terre. Nicodème essaya de le relever. Il était mort. . .
Jérusalem qu'on croyait immortelle n'était plus. Ses hautes tours que l'on croyait inexpugnables étaient tombées sous les coups des balistes et des catapultes. Ses mâchicoulis et ses créneaux gisaient amoncelés dans les fossés. Ses lourdes portes de bronze pendaient déchiquetées sur leurs gonds brisés.
Par les brèches des murailles démantelées les légionnaires de Rome se précipitaient comme les flots de la mer en furie, et inondaient les rues qu'ils jonchaient de cadavres.
Le Cédron en était comblé; des centaines de mille Juifs qui s'enfuyaient dans la vallée d'Ophel tombaient écrasés par les cavaliers romains qui remontaient de la piscine de Silôé.
D'autres milliers étaient précipités des hauteurs de Sion dans le ravin de la Géhenne où semblait régner encore le dieu Moloch.
Jérusalem la ville déicide était morte.
Mais à son sommet, le temple de Jéhovah, immense, splendide, merveille du monde, subsistait
et ses marbres avaient la pâleur des mourants.
Au milieu des flammes qui détruisaient la \dlle, et qui l'entouraient de tous les côtés, la maison de Dieu resplendissait dans l'or de ses coupoles. L'élément destructeur semblait respecter ce petit coin de ciel sur la terre.
Titus, qui le contemplait des hauteurs de Bézétha à la lueur de l'immense brasier, se sentait lui-même saisi d'une terreur mystérieuse ; et il avait donné à ses soldats cet ordre formel : Détruisez tout, mais épargnez le temple.
Hélas ! les Zélotes vaincus, fuyant la mort qui les cernait de tous côtés, s'étaient dit : ce sera notre dernier asile. Nous sommes impuissants à le sauver ; mais c'est lui qui nous sauvera.
Hommes, femmes, enfants, au nombre de 000,000 avaient envahi les parvis sacrés.
En face de cette immense multitude les soldats romains hésitèrent. L'exterminer tout en respectant le temple était un problème bien difficile.
Pendant que les officiers déUbéraient, un soldat saisit un tizon enflammé tombé d'une corniche extérieure, et l'introduisit sous une des portes du temple.
La vengeance des hommes était satisfaite : c'était la vengeance de Dieu ciui commenvait.
L'incendie se déclara avec une rapidité et une fureur qui tenait du prodige. Un esprit .semblait vivre dans ces flammes cjui couraient \v long des
murs, qui sautaient de prliers en piliers, de CQlonnes en colonnes, qui volaient dans les voûtes et les coupoles, qui fondaient les bronzes et les ors, qui poursuivaient les fuyards, embrasaient leurs corps et calcinaient leurs ossements.
Du mont des Oliviers on croyait voir les colonnes du portique de Salomon se tordre dans les flammes comme des damnés, et Ton entendait l'immense clameur des victimes qui montait en vain vers le ciel. Les murailles et les voûtes s'écroulaient avec fracas. Et bientôt ce ne fut plus qu'une mer de feu dont les vagues s'entrechoquaient avec fureur, et roulaient en tourbillons sur les pans de murs qui résistaient encore. L'or et le bronze fondus inondaient les parvis, et coulaient au dehors comme des torrents de lave, jusqu'au milieu des tombes de la vallée de Josaphat. Des lingots d'or gisaient dans les cendres des morts, mais il n'y avait plus un juif vivant pour les ramasser.
Et c'était un vent mystérieux, inexplicable, qui soulevait cette tourmente de vagues de flammes.
Tous les châtiments prédits par les prophètes semblaient surpassés par tant d'horreurs !
Après trois jours de destruction tout l'incomparable édifice semblait anéanti. Comme Jésus l'avait prédit il n'y restait pas pierre sur pierre.
Et cependant le feu faisait rage encore dans
les profondeurs du mont Aloriah. Infatigable fossoyeur, il creusait jour et nuit le vaste tombeau où devaient dormir à jamais le peuple de Sion et son temple qui avait duré mille années.
Le tombeau du Christ s'était ouvert le troisième jour, et il avait laissé sortir son mort. Mais le tombeau du peuple juif devait rester fermé dans les siècles des siècles, et sur ses larges dalles funéraires les touristes du monde entier viendraient promener leurs rêveries dans le silence et la solitude de la mort éternelle.