UNE VISITE INATTENDUE
Seul, toujours seul dans sa retraite lointaine et sauvage, Saul se recueillait et priait. Souvent il jeûnait des jours entiers, faute de nourriture, quand le soleil trop ardent desséchait les plantes sauvages dont il se nourrissait, ou quand les bergers de Madian s’en allaient bien loin à la recherche de meilleurs pâturages pour leurs troupeaux.
Quand ses yeux moins malades lui permettaient de lire, il lisait les livres de Moïse, qu'il avait emportés avec lui, et il essayait de pénétrer les grands mvstères du Mosaïsme et du Messianisme.
sait aussi le prophète Isaïe. Mais bien souvent, comme l’eunuque, ministre de la reine d’Ethiopie, il lisait sans comprendre. Il priait alors, et l'Esprit l’inspirait. Parfois, il avait des ravissements, et c'était Jésus de Nazareth qui lui apparaissait et qui l’enseignait. Quelles leçons admirables tombaient alors de la bouche du divin Maître !
Hors ces visites de Dieu, dont il était favorisé, comme ses maîtres humains Moïse et Elie, il vivait dans la solitude la plus absolue.
Un jour qu’il était monté sur une des crêtes de l’Horeb, et qu’il inspectait l'horizon pour y décou-
DE ais
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vrir quelque tente de berger, il aperçut au loin un cavalier vêtu de blanc, monté sur un blanc méhari, qui venait du nord, et aui se dirigeait vers l’Horeb.
Saul descendit aussitôt, et le cavalier quittant sa monture s’écria : ‘ O Saul ! Est-ce bien toi ? ”
Saul avait reconnu Onkelos, le scribe célèbre qui était membre du Sanhédrin, et dont il avait suivi les leçons quelques années auparavant.
— C’est moi, cher Onkelos, et que viens-tu faire dans cette solitude ?
— Je viens te chercher. Il y a de longs mois que tu es disparu mystérieusement de Damas, et qu’on se demande partout, en Syrie, en Galilée, et en Judée, ce que tu es devenu.
— Et que dit-on de moi ?
— Les uns disent que tu as été frappé par la foudre aux portes de Damas, et que depuis lors tu es sujet à des hallucinations, que tu souffres d’une fièvre cérébrale, et que tu t'es retiré dans le désert pour te reposer et te guérir.
“ D'autres disent que ce Jésus de Nazareth que nous avons crucifié, et que j'ai vu de mes yeux réellement mort, s’est montré à toi dans une vision, et que maintenant tu crois à sa divinité. Qu’y a-t-il de vrai dans ce que l’on raconte ? C’est pour le savoir que j'ai fait ce long et pénible voyage.
— Asseyons-nous, Onkelos, et je vais te raconter mon histoire.”
Tous deux s’assirent alors, sur une large pierre, à l’ombre des projections de l’Horeb, et Saul fit à Onkelos le récit suivant :
“Tu n’as pas oublié, bien sûr, le jour où nous avons fait lapider notre ancien camarade d’études, Etienne.
— Non certes, car ce fut un chagrin pour moi de m'en séparer. Etienne et toi, tout jeunes encore, vous aviez suivi avec moi les leçons de Gamaliel : et quand je commençai moi-même à enseigner, vous étiez devenus mes plus brillants disciples, dans l'étude des Lettres grecques, et dans l’art de l’éloquence. Par quel prestige extraordinaire les disciples de Jésus ont-ils réussi à pervertir notre admirable Etienne ? Je l’ignore, mais tu te souviens, Saul, quel fanatique il est devenu, du jour au lendemain, et avec quelle rage il parlait contre le Temple et les institutions mosaïques. Toimême, tu t’élevas contre lui, et quand il fut amené devant le Sanhédrin, il proféra de tels blasphèmes
que mes collègues et toi, furieux de l'entendre, l'avez traîné hors de la ville, sans jugement, et l’avez lapidé jusqu’à ce qu’il expirât.
— Quel triste souvenir et quels remords tu as réveillés dans mon âme, Onkelos !
— Et moi aussi, je l’aimais, le malheureux Etienne. Il était si beau, si noble, si généreux et. si éloquent. Il avait tous les dons et il obtenait tous les succès. Jamais je n’oublierai avec quelle élo-
quence il se défendit devant le Sanhédrin. Hélas ! quand il nous apostropha en nous appelant ‘‘ têtes dures... cœurs incirconcis..…. persécuteurs des prophètes, et meurtriers du Juste promis au monde,”’ la rage s’empara de nous, et nous le traînâmes au lieu ordinaire des lapidations. Je le vois encore, les yeux levés vers le ciel, le visage transfiguré, et je l’entends s’écrier : “ Voici que je vois les cieux ouverts, et le fils de l’homme debout à la droite de Dieu!” ,
— Cela me parut du délire, Onkelos.….
— Evidemment c'était du délire...
— Mais non, Onkelos. Il voyait vraiment ce qu’il disait ; car la même vision m’a été donnée. Moi aussi j'ai vu les cieux entr'ouverts, et c’est bien Jésus de Nazareth qui m’a parlé aux portes de Damas.
— C’est une hallucination, mon pauvre ami !
— Non, Onkelos, c’est une réalité, que je vais te raconter.
‘ Comme toi, je venais d’être homicide, et je voulais continuer de l'être, lorsque vous m’avez envoyé à Damas. Je chevauchais tête haute, plein de haine et de fureur, cherchant d’autres Etienne pour les lapider ; et, tout à Coup, j'ai été frappé, comme par la foudre, précipité par terre comme mort ; et quand j'ai recouvré l’usage de mes sens, mon front orgueilleux était plongé dans la poussière du chemin. C’est alors que Jésus de
. SRE, : cf HER |
Nazareth m'a parlé, enveloppé d’une gloire éblouissante, qui m’a rendu soudainement aveugle. Mais j’entendis bien distinctement sa voix.
— Et qu’a-t-il dit ?
— Îl ma crié d’une voix forte qui paraissait venir du ciel : “ Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ” J’ai répondu : ‘“ Qui êtes-vous, Seigneur ? ” Et la même voix a dit : “ Je suis Jésus que tu persécutes. — Seigneur, ai-je repris, que voulez-vous que je fasse ? — Entre dans la ville, et l’on te dira là ce qu’il faut que tu fasses.”
‘Ceux qui m’accompagnaient entendaient comme moi la voix qui me parlait, mais ils ne voyaient personne. Ils r : conduisirent en me tenant par la main (car j'étais aveugle) dans la maison d’un nommé J udas, et j'y restai trois jours, attendant que le Seigneur me parlât de nouveau ou m’envoyât quelqu'un pour me faire connaître sa volonté.
“Alors, un disciple de Jésus, nommé Ananie, vint me trouver, et, après m'avoir imposé les mains, il me dit : ‘“ C’est le Seigneur Jésus qui m'envoie vers vous afin que vous recouvriez la vue et que vous soyez rempli du Saint-Esprit.’ Au même instant des écailles sont tombées de mes yeux, et j'ai recouvré la vue.
“ Depuis lors, Onkelos, je sens en moi cet esprit mystérieux que les apôtres de Jésus appellent l’Esprit-Saint, et c’est lui qui m’a inspiré de venir
dans cette solitude, où il m'instruit lui-même, et me prépare à la grande mission que je vais avoir à remplir auprès des Gentils.
— Cher Saul, tu déraisonnes, et tes visions n’ont rien de réel.
— Pardon, Onkelos, ce sont des apparitions aussi réelles que ta visite. Aux portes de Damas, je ne l’ai pas vu, mais je l’ai entendu. Il m’a parlé comme tu me parles. Et dans ce désert, il converse souvent avec moi. Oh, si tu connaissais les choses divines qu’il me fait entendre !
— Pauvre Saul ! Et que veut-il de toi ?
— Îl veut que j’évangélise les nations.
— Les nations ? Toutes les nations ?
— Toutes les nations du monde civilisé.
— Alors, tu vas partir à la conquête du monde ?
— Oui.
— C’est un rêve impossible.
— Impossible à l’homme et non pas à Dieu.
— Mais tu n’es pas un Dieu.
— Oh non ! Je ne suis qu’un misérable pécheur. Je ne suis rien, je ne sais rien, je ne puis rien par moi-même ; mais, Lui, il peut tout !
— C’est une folie.
— En effet, c’est une folie, mais une folie qui ressemble à toutes celles dont l'Ancien Testament est rempli et qui étaient des actes de la suprême Sagesse ! Quand Moïse entreprit de délivrer nos pères de ia servitude d'Egypte, il faisait une folle
entreprise ; et quand il commanda à la Mer Rouge de les laisser passer, on crut bien qu’il était fou ! Et quand il frappait un rocher de sa baguette pour en faire jaillir une source, on se moquait de lui, mais la source jaillissait miraculeusement du rocher.
autour des murs de Jéricho pour les renverser, il commettait une étrange folie ; mais les mr'railles tombaient vraiment.
“Et que d’autres folies du même genre nos pères et nos prophètes ont accomplies, et qui sont devenues des merveilles de sagesse et de gloire ! C’est sur leurs traces, et sous l'inspiration de Jésus de Nazareth, que je marcherai vers l’accomplissement de ma mission.
— Mais, mon pauvre Saul, tu n’es ni Moïse ni Josué ; tu es un docteur de la Loi, plein d’intelligence et de science ; tu es l'espoir et, si tu le veux, un futur membre du Sanhédrin. Le Grand Prêtre a pour toi la plus haute admiration, et il m'a confié qu’il projetait de te donner sa fillé Caïpha en mariage. Les plus grands honneurs et les plus hautes dignités t’attendent dans le sacerdoce juif. Vas-tu renoncer à tout cela pour te mêler à une secte vulgaire, méprisée des grands, sans influence et sans fortune, qui ne peut t’assurer aucun avenir ?
— Je ne comprends plus le langage que tu me
‘Quand Josué faisait sonner de la trompette
parles. Je ne suis plus le Saul de Tarse que tu as connu, plein d’orgueil et d’ambition, et tu me fais injure en m’offrant des honneurs et des biens pour me faire renoncer à ma foi religieuse. =
— Mais non, Saul, je veux plutôt t’empêcher de renoncer au Judaïsme qui a été la foi de tes pères.
— Tu oublies, Onkelos, que la foi de mes pères était une religion d’attente. Elle avait pour dogme l’espéränce d’un Messie promis au monde et surtout aux Juifs. Or ce Messie est venu. C'était Jésus de Nazareth. Nous ne l'avons pas reconnu, mais c'était bien lui, et dès lors le Judaïsme doit s’effacer devant la religion du Christ, comme l’étoile du matin devant le soleil. L'Eglise que le Messie est venu établir sur la terre est l’accomplissement de la promesse faite à nos pères, le perfectionnement de leur religion, et c’est en y entrant que je reste fidèle à la foi de mes pères. Ah ! mon cher Onkelos, comme tu rabaisses ces grandes questions en y mêlant des intérêts personnels, de vulgaires ambitions, et la considération des faux biens de ce monde !
‘Je crois, Onkelos. en Jésus de Nazareth. Il est mon seul Seigneur, et mon seul Dieu. Sois bien convaincu qu’il n’y aura jamais d'autre Messie que lui.
— Pauvre Saul !
— Ce n’est pas moi qui suis à plaindre ; car je
PAULINA 29 possède la vérité, et je n’en puis douter, puisque c’est Jésus de Nazareth ressuscité qui me l’a enseignée. Je ne l’ai pas reçue de Pierre ni des autres Apôtres ; je ne l’ai pas trouvée dans les livres, ou dans mes méditations ; elle est entrée dans mon âme soudainement comme la lumière entre dans nos yeux quand nous enlevons le bandeau qui les couvre. Elle y est entrée, quand je ne la cherchais pas, quand j'étais indigne de la voir, par l’action violente de Dieu, qui m’a foudroyé dans mon orgueil, et qui m'a dit : “Je suis Jésus de Nazareth”. Le changement qui s’est opéré en moi a été radical et instantané. J'ai senti la force de Dieu qui s’emparait de moi, et contre laquelle j'étais impuissant. Et depuis lors je lui appartiens tout entier et pour toujours. Je suis sa chose et il fera de moi tout ce qu’il voudra.
— Pauvre ami, ton discours m'afflige profondément. On croit généralement à Jérusalem que les disciples de Jésus sont pris de folie, et je vois que tu as été frappé de la même infirmité dans ta visite de Damas.
“J'avais espéré te trouver guéri et te ramener à Jérusalem pour nous aider à combattre cette secte détestable des Nazaréens. Mais je vois bien que le fantôme de Damas t’a poursuivi jusqu'ici, et qu’il te possède. Je m’en retournerai donc seul à Jérusalem et quand le Sanhédrin aura entendu mon rapport, nous reprendrons notre
lutie plus vigoureusement que jamais contre tes condisciples d’hallucination.
‘Nous avons l'autorité, nous avons la force le Sacerdoce et l'Etat sont avec nous. Le roi Agrippa, qui a besoin de nous, sera l’âme et le bras de la persécution que nous allons organiser, et là-bas, à Rome, nous aurons l'appui de César. Crois-tu, Saul, qu Trifs et Romains unis ensemble puissent être vaincus dans une lutte aussi inégale ? Si les prisons: ne peuvent retenir les chrétiens, la mort les tiendra !
— Elle n’a pas tenu Jésus de N azareth.
— Allons donc, qui est-ce qui l’a vu vivant ?
— Un grand nombre de témoins véridiques, et moi-même.
— Pauvre ami! Et sur la foi de cette vision illusoire tu vas entreprendre la conversion des nations ?
— Oui,
— Et tu crois que tu réussiras ?
— Pas moi. Oh ! non ; Mais il vaincra le monde, Celui qui est mon Seigneur et mon Dieu. ”
Onkelos ne répondit rien.
Il dit adieu à Saul, et il reprit le chemin de Jérusalem à travers le désert arabique.