‹ Paulina [microforme]Chapitre 24 sur 79 · LES NOUVEAUX DIEUX · texte numérisé non relu

LES NOUVEAUX DIEUX

L'homme ayant été créé à l’image et ressemblance de Dieu, a des aspirations à toutes le: grandeurs même aux grandeurs divines.

Ce sont ces aspirations de la nature ha, »

dont Satan se servit pour perdre le premier h. 1me.

‘ Mangez de ce fruit, dit-il à nos premiers parents, et vous. deviendrez comme des dieux.”

Bien des fois au cours de l’histoire, cette même tentation diabolique s’est renouvelée, et quand les grands ambitieux sont arrivés au sommet de toutes les grandeurs terrestres, ils ont voulu gravir la cime de l’Olympe, et prendre rang parmi les dieux.

Les légendes des Titans et de Prométhée, l’histoire de la Tour de Babel, et de tous les demi-dieux de la Fable, ont été des manifestations de cette grande ambition des hommes ; et le rêve supréme de leur orgueil a été d’être divinisés.

Les peuples se prétaient d’ailleurs volontiers à la réalisation de ces souveraires ambitions, car ils

avaient, ils ont toujours eu et ils auront toujours le mystérieux besoin d’adorer quelqu'un ou quelque chose. Quand ce ne sera pas un homme, ce sera un animal, le bœuf, le serpent, l'éléphant, ou ‘des idoles d’or et de pierre.

La divinisation fut le suprême honneur que la Grèce accorda à ses héros ; et les Césars romains les imitèrent en se faisant décerner un culte et ériger des temples.

Dégoûtés des dieux trop connus de l’'Olympe, et de leur culte public inavouable, les Romains en grand nombre leur préférèrent d’abord des cultes entourés de mystère. C’est le propre de la religion d’avoir des mystères, dont Dieu lui-même est le plus profond.

Les mystères d’Isis et ceur: c'Eleusis les attirèrent, mais ces mystères finirent par être divulgués. Ils ne consistaient d’ailleurs que dans le secret de certaines pratiques relig‘: ses, et non dans le mystère des dogmes.

Et quand ils cessèrent d’être des mystères, on s'en dégoûta, parce qu’ils n'étaient guère plus purs que l’ancien culte, et qu'ils ne répondaient pas aux nobles aspirations de l’âme.

Alors on finit par se dire : Puisque César est tout, pourquoi n'est-il pas dieu ? Caril nous faut un Dieu. Et le Sénat décréta que les Césars seraient proclamés dieux après leur mort.

Dès ce moment, et de son vivant, Auguste fut

dieu, au moins dans les Provinces, tandis qu’il continuait d’être simple mortel en Italie. Il en fut de même de Tibèr «— De son vivant, on voulut le proclamer dieu. — On le pria, on le supplia de vouloir bien se laisser adorer, et chose étonnante, il refusa ; mais les villes d’Asie reçurent la permission de reconnaître sa divinité !

‘J'avoue que je suis mortel, et que je subis les lois de l'humanité,” répondait-il aux supplications de Rome de se laisser diviniser.,

Mais au lieu d'admirer ces paroles, quelquesuns les attribuèrent à la bassesse d'âme. 1] n’avait pas, croyait-on, la haute et noble ambition d’Auguste.

Les villes d'Asie se disputèrent la gloire de lui élever un temple ; et finalement ce fut Smyrne qui se donna le dieu Tibère.

Au fait, il n’était pas plus gênant pour la vie que Bacchus et Vénus.

Ses successeurs, qui furent encore de plus grands scélérats que lui, se firent moins prier pour accepter la divinité.

Caligula eut partout des temples, même au Capitole. Et Drusille, sa sœur et Sa concubine, fut aussi proclamée déesse.

Ils furent aussi des dieux, les Claude et les Néron, et leur culte avait ses prêtres. Mais le dieu Auguste éclipsait les autres. Il était le Jupiter du nouveau polythéisme,

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En même temps la superstition était générale. — L’astrologie et la magie devenaient très populaires.

Et les philosophes, ne sachant que penser, Payaient eux-mêmes tribut à la superstition.

Ils se moquaient des dieux — excepté de celui qui régnait, et qui pouvait les faire mourir — et ils s’abandonnaient à toutes sortes de superstitions. Voilà où en était le monde. Il voulait des dieux nouveaux. Mais le seul vrai Dieu que le ciel avait promis à la terre avait paru à Jérusalem, et les Juifs l’avaient tué.

A limitation des Césars, Hérode-Agrippa, petitfils d'Hérode-le-Grand, crut que le jour était venu pour lui de se proclamer dieu.

Après une vie de débauche, menée à Rome, avec Drusus, fils de Tibère, ce dernier l'avait pris en haine et chassé. Sa digne sœur Hérodiade, femme incestueuse d’Hérode Antipas, l’avait recueilli et hébergé à Tibériade : puis il était retourné en Italie. Rentré en grâce auprès de Tibère, retombé en disgrâce et emprisonné, il avait su malgré tout emprunter des millions des usurieurs juifs et gagner l’amitié de Caligvla, le futur empereur, et le futur dieu nouveau.

Et c’est ainsi qu’à la mort de Tibère le nouveau César le tira de prison, et le fit roi des petits Etats dont il avait dépouillé son oncle Philippe, fils d’Hérode-le-Grand.

Aux faveurs de Caligula avaient succédé celles de Claude, et, en peu d’années, Agrippa avait r. constitué le royaume de son grand-père en s’emparant de la Syrie, de la Samarie, de la Judée, et en enlevant à son oncle Hérode-Antipas les tétrarchies de la Galilée et de la Pérée.

Il ignorait sans doute qu’il avait été l’instrument de la Providence, en châtiant le mari incestueux d’Hérodiade et le meurtrier de Jean-Baptiste. Et il avait réussi à devenir l’idole des Juifs en agrandissant et embellissant Jérusalem et le Temple. Plusieurs étaient disposés à reconnaître en lui le Messie. Agrippa I en était flaité, et il songea peut-être que s’il faisait reconnaître £7, messianité par le sacerdoce juif, cela grandirait sa puissance et son prestige, et rendrait plus facile son accession à la divinité. Or, il ne pouvait pas y avoir deux Messies, et s’il était lui-même reconnu pour le Messie, Jésus avait été un imposteur, et ses disciples étaient une secte détestable et digne de mort.

Hérode-Agrippa devint ainsi le persécuteur des disciples de Jésus dont le nombre grandissait merveilleusement : et il crut faire un acte de politique habile en faisant décapiter Jacques, frère de saint Jean, et premier évêque de Jérusalem.

Mais le chef de la nouvelle église était Pierre et c'était lui qu'il fallait supprimer. Agrippa le fit donc arrêter et jeter en prison, avec l'intention

de Fy détenir jusqu’à la fête de Pâques qui approchait, et de le faire ensuite décapiter en présence de tout le peuple.

Or, voilà qu’à ja veille du supplice, pendant la nuit, Pierre qui dormait, enchaîné au milieu des gardes, fut soudainement réveiilé par un ange qui lui dit : “ Suis-moi.”” Les chaînes tombèrent de ses mains, et il suivit l'ange devant lequel toutes les portes s’ouvrirent.

Quand, au matin, la chose fut racontée à Hérode- Agrippa, il entra en fureur, et il fit décapiter les gardes au nombre de seize. En même temps, il ordonna qu’on recherchât Pierre, mais on ne le trouva pas.

Le digne petit-fils d’Hérode-le-Grand fut done forcé d’ajourner la décapitation de Pierre, et il se rendit alors à Césarée pour y célébrer solennellement son apothéose, et la proclamation de sa divinité. L'occasion était bien choisie. On allait y célébrer par de grandes fêtes publiques le retour triomphal de Claude, qui venait de faire une expédition en Bretagne. Les hauts fonctionnaires de l’empire d'Orient, les proconsuls et les gouverneurs de province y étaient invités ; et l’orgueilleux Agrippa voulait les éblouir de son luxe et de l'éclat de sa popularité.

Césarée n’était pas une ville orientale, mais une vraie ville romaine. Elle avait un forum, une voie sacrée et des temples, des thermes, des théâtres, et un cirque spacieux.

Le grand théâtre était admirablement situé, et commandait un large horizon sur la mer. Les gradins étaient échelonnés en hémicycle, et adossés à un amphithéâtre de collines.

Le premier jour fut consacré aux jeux du cirque, aux courses de quadriges, aux luttes des cavaliers contre les bêtes sauvages, et aux combats de gladiateurs. Des régates occupèrent tout le second jour, et le spectacle de la baie, couverte de galères et de barques de formes et de couleurs variées, fut un des plus beaux de la fête. Sur la galère royale, où flottaient des oriflammes, s'élevait un trône pour Agrippa, entouré des grands de sa cour, et la brise de mer se jouait dans les velums qui ombrageaient sa tête. Sous les efforts de 100 rameurs elle cireulait rapidement au milieu des trirèmes de course.

Mais c’est le troisième et dernier jour qui devait être le plus brillant et le plus pompeux. Car Agrippa I et toute sa cour, et ses illustres invités, devaient y figurer dans tout l'éclat de la magnificence royale.

La voie sacrée était pompeusement décorée et pavoisée. De longues rangées de légionnaires en bordaient le parcours, et leurs cuirasses d'acier et leurs armes polies étincelaient au soleil. De chaque côté étaient dressés des trophées, reliés entre eux par des guirlandes de lauriers et de roses. Sous la colonnade des basiliques et sous les porti-

ques des temples étaient groupés des pontifes en toges de soie de diverses couleurs, et des Vestales enveloppées de longs voiles aussi blancs que la neige. Les terrasses des maisons étaient couvertes de spectateurs agitant des palmes et lançant des fleurs. Dans les rangs du cortège qui accompagnait le char triomphal d’Agrippa, traîné par quatre éléphants richement Caparaçonnés, des fanfares se faisaient entendre, et des chœurs nombreux chantaient :

O divin Agrippa,

Vois à tes pieds

Tes innombrables adorateurs,

Venus des confins de l'Orient et du Couchant. Tu es plus brillant que le Dieu-Soleil

Et les rayons de ta couronne

Ont illuminé les terres lointaines.

Il est temps que ton trône se change en autel, Que l’immortalité des dieux

Descende sur toi,

Et couronne ton front de la céleste auréole !

Et ia foule criait :

Vive Hérode-Agrippa I !

Ce n’est pas un homme, C’est un dieu !

On n'avait pas fait marcher derrière son char, Comme on le faisait à Rome, un esclave chargé de lui redire souvent : Respice post te, hominem

PAULINA 59 d memento ; ‘‘ Regarde en arrière, souviens-toi que tu es un homme ! ”’

Quand le cortège fut arrivé au théâtre, Agrippa, revêtu d’un manteau de pourpre lamé d’or, et coiffé d’une tiare étincelante de pierreries, monta les degrés du Proscenium, et ses courtisans se groupèrent en arrière de lui.

Les grands personnages étrangers prirent place dans les loges les plus rapprochées de la scène. On y distinguait quelques roitelets d'Orient, et plusieurs descendants et alliés des Hérodes : Agrippa, fils du nouveau dieu, qui devait lui succéder sous le nom d’'Agrippa II, et Bérénice, sa sœur, veuve de son oncle Hérode, prince de Chalcis, et que sa beauté et ses amours avaient déjà rendue célèbre ; Félix, ancien affranchi, favori de Claude, et futur gouverneur de la Judée ; Drusilla, sa femme, sœur dé Bérénice et d’Agrippa IT, et dont celle-ci était jalouse, parce qu’elle était encore plus belle qu’elle ; Sergius Paulus, citoyen romain, de la gens Sergia, et Chryséis, sa femme, une belle grecque qu’il avait épousée à Corinthe pendant une mission qu’il était allé remplir en Grèce, sous le règne de Tibère.

Félix et Drusilla avaient avec eux leur fils unique, qu’ils avaient nommé Agrippa, et qui avait. alors seize ou dix-sept ans. A côté de lui était assise Paulina, à peine âgée de dix ans, fille de Sergius Paulus et de Chryséis. Les deux enfants

ah ahtaéta hide és sains atout amas,

causaient et riaient ensemble, tout en admirant les spectacles variés de la fête. Mais le jeune Agrippa était surtout ébloui de la beauté et de l'intelligence précoce de Paulina, et quand il s’aperçut que sa mère l’observait, il se pencha vers elle, et lui dit à l’oreille : “ Mon cœur est pris, ma mère, et quand je serai d'âge à me marier, c'est Paulina que j'épouserai. ”

Plusieurs ambassades de Tyr, de Sidon, et d’autres villes s’approchèrent alors du roi, et lui présentèrent des adresses.

Après les réponses d’Agrippa, et la distribution des faveurs royales, un chœur de vierges entonna un hymne en l'honneur du ‘eu nouveau, pendant que des groupes de danseuses exécutaient dans l’arène des rondes symboliques.

Bientôt une procession de thuriféraires défila devant Agrippa, et lui offrirent de l’encens. La foule poussa des acclamations, et quand Agrippa se leva pour saluer, elle cria : Deus, ecce Deus !

Mais, à ce moment, Agrippa pâlit, et poussa un cri de douleur. Un mal effroyable venait de le saisir aux entrailles, et il s’affaissa sur les marches du trône, au milieu des tortures les plus atroces. Quelques chrétiens perdus dans la foule crièrent : Æcce homo : tolle, tolle ! “ Emportezle !”’ Et les serviteurs le prirent dans leurs bras, et l’emportèrent sans connaissance dans son palais. Des médecins furent appelés, et lui pro-

diguèrent tous leurs soins, et les médicaments que l’art leur suggéra. Mais le roi se roulait sur sa couche en hurlant de douleur.

Sergius Paulus avait amené avec lui son magicien Bar-Jesu, et le célèbre spirite épuisa vainement toutes les ressources de la magie. Les souffrances d’Agrippa croissaient toujours, et il sentait venir la mort.

Alors il se rappela les guérisons que Pierre avait opérées, disait-on, au nom de Jésus de Nazareth, et il commanda qu’on allât chercher Pierre. Mais Pierre avait quitté Jérusalem, et ses disciples disaient qu'il était parti pour Antioche, où il allait prêcher la divinité de Jésus, le seul vrai Dieu !

À cette nouvelle, le roi Agrippa poussa un grand cri et expira.

Ainsi mourait le nouveau dieu, roi et prétendu Messie des Juifs, pendant que les nouveaux dieux des Romains, Caligula et Claude, devenaient fous.

Mais vers le même temps Saul de Tarse se préparait à faire le tour du monde, pour lui faire connaître le seul vrai Dieu nouveau, Jésus de Nazareth.

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