L’ARRIVÉE A ATHÈNES
Le soleil se levait quand le vaisseau doubla le cap Sunium. La tempête qui avait bouleversé la mer pendant la nuit s'était apaisée, et sur les flots aux teintes violacées le navire se balançait mollement. Il longeait la pointe de rochers où se dressait le beau temple consacré à Minerve, et dont quinze colonnes subsistent encore de nos jours. Son admirable portique, où Platon venait souvent avec ses disciples, étincelait de blancheur immaculée, et les rayons du soleil dessinaient parfaitement les lignes harmonieuses de sa belle colonnade.
Paul y tint ses regards longtemps attachés ; mais bientôt un autre objet qui brillait au loin
dans les: hauteurs attira son attention : c'était le cimier du casque de Minerve sur le faîte du Parthénon. Une autre pointe de rochers fut doublée, et toute l'Acropole apparut dans son éblouissante beauté, avec sa ceinture de murailles, ses temples, ses colonnades et ses statues. Elle dominait toute la ville groupée à ses pieds, et Paul se disait en la contemplant : ‘“ Athènes est bien la reine de toute la Grèce, et l’Acropole est sa couronne. Voilà la ville des arts et des lettres, de la philosophie et des sciences, rassasiée de gloïe et de jouissances. La voilà, toute resplendissante dans son orgueil et sa beauté !
“Que pourrai-je faire au milieu de cette nation illustre, qui a produit les grands hommes qu’on appelle les Sages, et qui se vante d’être la mère de la civilisation ? Comment pourrai-je prêcher un Dieu crucifié à ces jouisseurs qui ne rêvent que plaisirs et fêtes ?...
“Que pourrai-je leur apprendre, moi, pauvre faiseur de tentes, à ces artistes, à ces savants qui comptent parmi leurs ancêtres les Socrate et les Platon, les Démosthène et les Eschine, les Eschyle et les Sophocle, les Phidias et les Praxitèle ? C’est chez eux que l’on vient de toutes les parties du monde pour s’instruire. Leurs écoles sont celles de toutes les nations, et toutes les gloires littéraires de Rome, Cicéron lui-même et Virgile, sont venus ici pour acquérir la formation néces-
saire à leur génie. Tout au plus me jugeront-ils digne d’être leur élève.
‘Et cette vie heureuse qu’ils mènent, dans cette ville aimée de leur enfance, comment pourraient-ils l’échanger contre celle que je viens leur proposer ? Comment les amener à substituer la morale austère de Jésus crucifié aux voluptés de Vénus et aux joies de Bacchos Dionysos ? ”
Paul se sentit envahir par une grande tristesse.
Sans doute, il trouverait là, comme ailleurs, des compatriotes ; car il y avait des Juifs disséminés dans toutes les grandes villes. Mais là comme ailleurs, ils seraient plutôt des ennemis. Ce seraient les humbles et les pauvres qui viendraient à lui; et il aurait à lutter contre les riches, contre les puissants, contre les scribes et les prêtres juifs. Là, comme ailleurs, on le dénoncerait aux autorités romaines ; car Rome était la maîtresse du monde, et Athènes elle-même était réduite à l’état de colonie romaine.
Telles étaient les préoccupations de Paul, s’en allant seul, à pieds, sur la grande route qui conduit du Pirée à la ville. Timothée et Silas qui l’avaient accompagné jusqu’à Bérée avaient dû rester en Macédoine, et son isolement lui rendait plus pénible l'impuissance à laquelle il se sentait réduit.
Les Athéniens qui le rencontrèrent alors pri-
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rent sans doute en pitié cet étranger solitaire qui cheminaït vers la grande ville. Il était pauvrement vêtu. Une besace sur le dos et un bâton à la main, il marchait à pas lents, comme quelqu'un que personne n'attend. Sa perpétuelle ophtalmie l’obligeait à baisser les yeux pour ne pas souffrir de la pleine lumière du beau ciel de la Grèce. Mais de temps en temps, il s’arrêtait devant une statue, érigée en l'honneur d’un dieu ou d’une déesse, et il se disait : “ Ils ont des milliers de divinités, et ils ne connaissent pas le vrai Dieu ! Comment leur apprendrai-je à le connaître ?”” Voilà ce qu’il se demandait. Cependant il avait reçu sa mission de Jésus luimême, et il la remplirait jusqu’à la fin, envers et contre tous. Les beaux esprits de la Grèce se moqueraient de lui, sans doute. Il n’avait pas la science de leurs savants, ni l’éloquence de leurs orateurs ; mais il avait la parole de vie, et il la porterait jusqu'aux extrémités du monde. Il était le semeur de la vérité reçue de Jésus lui-même, et il la sèmerait partout dans les âmes des païens, et des Juifs de bonne volonté. Conquérir le monde des âmes, faire de tous les peuples des disciples de Jésus-Christ était une entreprise collossale, impossible, et cependant c'était la sienne.
Qu’était-il ? Rien, moins que rien. Un inconnu, sans nom, sans influence, sans fortune,
sans relations avec les puissants de ce monde. Et qu’apportait-il ? Qu’offrait-il aux hommes ? Ni la puissance, ni les plaisirs, ni les honneurs, ni les richesses, rien qui pût les séduire et conquérir leur amitié. Aux ambitieux, il allait précher l’humilité et le mépris des grandeurs. Aux riches, il allait dire : “ Malheur à vous ! ” Aux gouvernants, il demanderait de se faire les serviteurs du peuple. Aux pauvres et aux déshérités, il essaierait de faire croire qu’ils sont les heureux de ce mande. Aux jouisseurs, il prêcherait la mortification de la chair et la résistance à tous les mauvais penchants de la nature ! Et, pour les détacher de toutes leurs fausses divinités qui leur étaient chères, parce qu’elles symbolisaient et favorisaient leurs passions et leurs joies, et pour leur faire connaître et aimer le seul vrai Dieu, il allait leur raconter une histoire incroyable.
Quelle histoire ? L'histoire d'un Juif inconnu, né d’une famille ouvrière, daus ur. pauvre bourgade de la Galilée, qui après trente ans d’une vie obscure, avait parcouru son pays natal en se proclamant le Fils de Dieu, qui pour cela même avait été jugé coupable de blasphème, condamné à mort, et crucifié, qui trois jours après était ressuscité, et qui quarante jours après était remonté au ciel, d’où il se disait descendu.
Telle est l’histoire extraordinaire et invraisemblable qu’il venait raconter aux beaux esprits
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d'Athènes ; et tel était le nouveau Dieu qu'il allait leur annoncer, en affirmant qu'il était le seul vrai Dieu, le Créateur du ciel et de la terre.
“Voilà certainement du nouveau, dirait le peuple le plus spirituel du monde, mais il est fort heureux qu’on ne soit pas obligé d’y croire ; car il faudrait conformer sa vie à celle de ce Dieu extraordinaire, embrasser la souffrance, la vie crucifiée, la folie de la croix. Cela est impossible ! ”
Ainsi pensait Paul pendant qu’il cheminait vers Athènes, et le découragement envahissait son âme. Mais alors il rappelait ses souvenirs, et il se retournait vers Celui qui lui avait parlé sur le chemin de Damas, et dans la solitude de l’Horeb. :
Est-ce qu’il y avait quelque chose d’impossible pour lui ? Et na lui avait-il pas donné la mission de convertir les nations ? Malgré tous les obstacles, n’avait-il pas déjà remporté des succès merveilleux ? Partout, on l'avait persécuté avec rage. Dans toutes les villes on l'avait emprisonné, flagellé, lapidé. A Lystres, on l'avait laissé pour mort sous un amas de pierres. De tous les pays on l’avait chassé, et les dangers de mort l'avaient seuls forcé de fuir. Et cependant, il avait gagné des milliers de disciples à Jésus-Christ. Dans toutes les villes où il avait prêché, il avait établi des églises, ordonné des prêtres, sacré des évé-
ques, fondé des communautés chrétiennes.
Dans Athènes, comme ailleurs, il remplirait sa mission. Il ferait tout ce qui est possible, et Jésus, son maître, ferait l'impossible. ‘“ Partout Où il faudra des miracles, disait-il, je les demanderai à mon maître, et il les fera, si mes auditeurs en sont dignes.”
En entrant dans la ville, Paul se fit indiquer la voie conduisant à l’Agora. C'était la grande place publique d’Athènes, ressemblant aux forums des villes romaines.
L'heure du marché était passée, et les gens des campagnes étaient repartis pour leurs villages après avoir vendu leurs produits et acheté les marchandises dont ils avaient besoin. C'était l’heure des désœuvrés et des curieux, des artistes sans clients, des poètes incompris, des politiciens sans partisans, des faiseurs de nouvelles.
De l’Agora il monta à l’Acropole. Avant d’arriver au Parthénon, il aperçut une sorte de bastion en larges blocs de pierre érigé sur un des plateaux ouest de la montagne. Il s’en approcha. Ce n'était ni une fortification ni un temple. C'était un autel en plein air, avec cette inscription : ‘ Au Dieu inconnu.” Une illumination soudaine éclaira son front. ‘“ Voilà, se dit-il, le Dieu que je vais prêcher aux Athéniens. Il leur est inconnu ; mais moi, je le connais, il se nomme Jésus de Nazareth. ”’
Cette idée l’absorba pendant qu'il continuait de gravir l’Acropole en se dirigeant vers le Parthénon.
Evidemment, Paul ne voyageait pas en touriste, ni en artiste, ni en savant. Il ne cherchait en Grèce ni les antiquités, ni les monuments des grands architectes et des grands sculpteurs renommés. Les ruines qu’il voulait fouiller et réparer c’étaient les ruines morales. Les pierres précieuses qu’il cherchait, c’étaient les âmes créées par Dieu. Ce qui l’intéressait plus particulièrement dans les œuvres d'art, c’étaient les temples et les statues des dieux.
Le polythéisme lui parut une très habile invention du démon. Quel nombre et quelle variété de dieux recevaient un culte dans la ville la plus spirituelle du monde ! Il n’y avait pas une passion humaine qui ne fût favorisée par quelque dieu.
S'abandonner à la volupté, C'était rendre un culte à Vénus. Aimer l'argent et s'enrichir par tous les moyens, c'était honorer Héphaïstos (Mercure). Bacchus était le dieu des ivrognes, et Zeus celui de l’adultère.
Il est vrai que Minerve, Diane et Apollon étaient des divinités plus convenables. Mais leurs dévots sacrifiaient aussi aux autres dieux.