DENYS L'ARÉOPAGITE
Dès le matin Paul parcourait l’Agora sur la colline du Pnix. Ce qui l’intéressait, ce n'étaient pas les bazars où les marchands juifs et grecs offraient aux passants leurs marchandises. Les plus belles étoffes de l'Orient, les tapis merveilleux de la Perse, les vins les plus délicats de Chypre et de Samos, les œuvres admirables des ciseleurs de cuivre le laissaient indifférent. Ce qu’il cherchait, c’étaient des âmes à conquérir ; et de temps en temps il s’arrétait pour causer avec ceux dont il attirait l'attention, ou auxquels il demandait des renseignements. A quelques-uns il disait, comme avait dit autrefois Jésus aux pêcheurs de la Galilée : ‘“ Suivez-moi, et je vous enseignerai la religion nouvelle.” Alors, il s’éloi- gnait jusqu’au portique du temple de Zeus, il en gravissait les degrés, et se tournant vers la foule qui l'avait suivi, il leur adressait la parole.
C’est dans cette foule qu’il aperçut quelques jours après son arrivée le célèbre aréopagire qu’il avait connu à bord du navire. Dionysos était là qui écoutait la prédication de Paul.
Quand Paul eut terminé son exposition de la religion nouvelle, Dionysos s’approcha et lui dit :
‘Demain, à la dixième heure, l’Aréopage se réunira pour vous écouter. Dans notre réunion d'hier, j'ai parlé de vous à mes collègues, et je leur ai dit que vous nous apportez une religion nouvelle. Ils sont curieux de vous entendre.
— Je vous suis reconnaissant, dit Paul, et je serai fort honoré de paraître demain devant votre auguste assemblée. ”’
Voici comment Dionysos avait annoncé à ses collègues, la veille, la présence de Paul à Athènes:
“A bord du navire qui m’a ramené d'Egypte, j'ai fait la connaisance d’un homme étrange que vous serez curieux de connaître, j'en suis sûr. Ilest pauvrement vêtu, et comme notre vieux Diogène, il porte un bâton et une besace qui paraît contenir toute sa fortune. Il n’est ni grand ni beau. Mais ses yeux sont perçants et pleins de feu ; et quand il parle sa figure semble illuminée. Il est juif, mais citoyen romain. Ilest né à Tarse et se nomme Paul. Il m’a paru très instruit, et il parle très bien le grec, l’hébreu et le latin.
“Or voici l'étrange histoire que cet homme m'a racontée : Un jour — il y a environ vingt ans, — un certain Jésus, de race juive, s’est mis à prêcher une religion nouvelle dans la Galilée et la Judée, et le peuple l’a acclamé comme un prophète et un thaumaturge ; car non seulement il parlait admirablement, mais il faisait des choses extraordinaires. Cependant les pharisiens !de Jérusalem, y
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compris les Prêtres et les Scribes, se soulevèrent contre lui, et quand ils apprirent qu’il se prétendait Dieu, ils le firent arrêter et traduire devant le Sanhédrin. Ce tribunal suprême des Juifs le déclara coupable de blasphèmc, et le condamna à mort. Le gouvérneur romain ratifia la sentence, et le fit crucifier.
“ Naturellement on croyait que ce malheureux prophète, que plusieurs excusaient en disant qu’il était fou, serait bientôt oublié, ainsi que sa nouvelle religion. Mais il en fut bien autrement, et c’est ici que l’histoire devient tout à fait étrange et merveilleuse.
“ Le crucifié avait laissé douze disciples qui étaient de pauvres pêcheurs de la mer de Galilée. Or voici que, cinquante jours après sa sépulture, ces hommes simples et ignorants, qui l'avaient abandonné au moment de sa mort, se mirent à prêcher que leur Jésus était ressuscité ; qu’ils l’avaient revu vivant plusieurs fois; qu’il leur avait parlé, et qu’il avait mangé avec eux en plusieurs occasions ; qu’une foule de cinq cents personnes a’aient entendu la prédicaton du ressuscité sur une montagne de la Galilée, et qu’une autre foule aussi nombreuse l’avait vu monter au ciel...”
Un aréopagite interrompit ici Dionysos :
‘“ Assurément, personne ne les a crus ?
— Au contraire, reprit Dionysos, et voilà -l’étonnant ; des milliers et des milliers ont cru, et ils
ont embrassé la religion nouvelle, convaincus que ce Jésus crucifié était vraiment Dieu.
— Et votre ami, Paul de Tarse, dit un aréopagite, tout savant et tout pharisien qu'il est, a cru aussi, sans hésiter ?
— Oh non ! il s’est déclaré un persécuteur enragé de la nouvelle secte, recherchant, dénonçant, traduisant devant le Sanhédrin tous ceux qui osaient se déclarer les disciples du crucifié. Il fit même condamner un de ses camarades d'école à être lapidé, et il présida lui-même à l'exécution de la sentence. |
— Mais j’ai compris, interrompit un autre, qu’il est un des disciples de la religion nouvelle.
— Attendez. Quand il eut fait lapider son ami Stephanos, les Sanhédrites le chargèrent d'aller à Damas continuer son œuvre de persécution ; et il partit ne respirant que haine et que mort contre tous ceux qui, à Damas même, avaient déjà embrassé la foi nouvelle.
“Or savez-vous ce qui lui arriva ?
— Nous brûlons de le savoir.
— Eh bien! écoutez son étrange aventure.
“Comme il approchait des portes de Damas, une lumière cent fois plus éblouissante que le soleil l’enveloppa ; il fut violemment précipité aux pieds de son cheval, et perdit la vue. En même temps il entendit une voix qui lui parla, et cette voix lui dit : Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes. . .”?
— Tout cela est bien extraordinaire mais ressemble beaucoup à une hallucination. A quelle date remonte l’aventure de cet homme ?
— À une quinzaine d'années.
— Et depuis lors, il est resté convaincu que tout ce que vous avez raconté est vrai ?
— Non seulement il est resté convaincu ; mais il a parcouru les villes et les campagnes de la Syrie, de l’île de Chypre, de la Cilicie, de la Pamphylie de la Phrygie, de l’Ionie, de la Lydie, de la Pisidie et de la Macédoine, affirmant partout la vérité de tout ce que je viens de vous raconter, et cela au
péril de sa vie !
‘ On a voulu le faire taire.
On l’a chargé de
chaînes, mis en prison, flagellé, lapidé, laissé pour mort sous les pierres ; mais dès qu’il a recouvré la liberté et la parole il a continué de prêcher. Dans les synagogues, sur les places, on l’a insulté, outragé, combattu avec toutes les armes de la science et de la puissance publiqre ; mais on n’a pu que le chasser de ville en ville, et nulle part on n’a pu le faire taire. ‘“ On peut me faire mourir, disait-il, mais on n’enchaînera pas la parole de Dieu.”
— Et sa prédication n’a guère produit d’effet,
je présume ?
— Au contraire, il a réussi à convertir à sa foi des milliers d'hommes et de femmes dans toutes les villes où il a prêché. Il y a fondé de nombreu-
ses sociétés qu’il appelle des églises, et dont les
membres partagent ses croyances, et les défendent au prix même de leur vie.
— Tout cela est incroyable, mais excite assez notre curiosité pour que nous désirions entendre un pareil homme. Platon a fait moins de merveilles. Amenez-nous votre phénomène.”